Matthias Fekl (PS): «Le social-libéralisme est nocif et totalement dépassé»

Mediapart.fr

30 août 2014 | Par Mathieu Magnaudeix

« La gauche, c’est une dynamique. Ce n’est ni le repli, ni le conservatisme, ni une vision répressive de la société », estime le député PS Matthias Fekl, secrétaire national du PS, critique de l’exécutif sans avoir pour autant rejoint les frondeurs.

Matthias Fekl (36 ans) est député du Lot-et-Garonne. Secrétaire national du PS à la laïcité, aux institutions et à la rénovation démocratique, cet ancien strauss-kahnien, très engagé sur les questions d’asile et d’immigration, défend l’idée d’une profonde réforme des institutions. Il ne fait pas partie des « frondeurs », mais se montre critique sur la ligne du nouveau gouvernement Valls.

En écho au premier secrétaire général du parti, Jean-Christophe Cambadélis, qui a regretté en ouverture de l’université d’été du PS à La Rochelle que le parti se soit « dissous dans la gestion » et plaide pour un « nouveau progressisme », Matthias Fekl craint que les socialistes ne donnent « le sentiment que nous mettons en œuvre ce que Nicolas Sarkozy n’a pas fait. (…) La gauche, c’est une dynamique. Ce n’est ni le repli, ni le conservatisme, ni une vision répressive de la société ». Partisan d’un renforcement du Parlement, il juge que le recours aux ordonnances, envisagé par le gouvernement, ne peut servir à « contourner le débat démocratique ni à demander un blanc-seing au Parlement sur des sujets majeurs ».

Matthias Fekl
Matthias Fekl © DR

Le gouvernement « Valls-II » est-il minoritaire?

C’est un gouvernement cohérent, derrière une ligne, mais qui court le risque d’avoir une assise politique extrêmement étroite. Au sein de la gauche, de ses valeurs, de ce que nous avons collectivement porté pendant la campagne présidentielle, de la diversité de celles et ceux qui ont élu François Hollande, ce gouvernement risque, sur plusieurs points, de s’éloigner de nos engagements. Il faut bien sûr mener des réformes profondes, vu l’état de notre pays. Tout le monde le sait. Personne au PS ne dit que la France peut continuer à dériver. Mais un gouvernement progressiste ne peut être un simple gestionnaire. Il lui revient d’ouvrir des perspectives, de nouveaux horizons de conquêtes, d’être imaginatif. Nous ne devons pas donner le sentiment que nous mettons en œuvre ce que Nicolas n’a pas fait.

Est-ce désormais, selon vous, l’agenda de François Hollande et de Manuel Valls ?

Non, mais prenons-y garde. Tout le monde sait qu’il faut faire des économies et engager des réformes, on ne peut pas tergiverser là-dessus. Mais la gauche, c’est plus que ça. C’est une certaine vision de la société, où le destin des individus n’est pas fixé au berceau, où l’émancipation de chacun redevient possible. C’est l’idée que la lutte contre les inégalités est au cœur de notre engagement. C’est porter de vrais changements pour transformer en profondeur le pays.

Réformer la fiscalité par exemple, c’est un projet d’ampleur, pas des ajustements et des rapiéçages successifs à chaque loi de finances. Dans l’entreprise, notre projet ne peut pas être simplement de faire sauter les seuils sociaux, une vieille demande du patronat. La seule manière progressiste d’aborder le sujet, c’est de refonder la participation des salariés à la vie et aux décisions de leur entreprise. Il nous appartient de bâtir une vraie démocratie sociale. Les salariés doivent être mieux représentés à tous les échelons, le dialogue social doit devenir une réalité concrète dans l’entreprise. C’est d’ailleurs la condition d’une véritable social-démocratie, avec des syndicats forts et responsables et des patrons à l’écoute, avec une volonté commune de compromis, une participation effective des salariés, y compris sur les choix stratégiques.

Mais il faut aller plus loin que la social-démocratie traditionnelle, en inventant de nouveaux modèles de développement. La gauche ne peut pas rester seulement sur un modèle productiviste, attendre le retour de la croissance comme certains attendent le retour de la pluie. La croissance telle qu’elle a existé pendant les Trente Glorieuses ne reviendra plus telle quelle.

Le gouvernement mène-t-il encore une politique de gauche ?

Poser les choses de cette manière, c’est prendre le risque de caricaturer le débat entre les orthodoxes gardiens de la vraie foi et les hérétiques. En revanche, oui, notre projet politique est historiquement progressiste, et nous ne devons pas l’enfermer dans la pure gestion.

Cette dimension progressiste est donc absente des préoccupations de François Hollande et de Manuel Valls ?

Je me méfie des procès d’intention, quelques jours après la constitution d’un nouveau gouvernement. En tout état de cause, le progressisme, c’est d’abord une vision dynamique de la société. C’est réconcilier la France avec l’Europe, et l’Europe avec la France. C’est inscrire notre action politique dans un cadre européen. On ne peut pas juste appréhender l’Europe avec des tableaux Excel et le seul impératif des équilibres budgétaires. C’est aussi porter des initiatives, en matière économique (encourager des investissements massifs par exemple), mais aussi en ne réduisant pas l’Europe à sa stricte dimension économique. Pourquoi ne pas créer, par exemple, ce fameux service civique européen pour les jeunes dont on parle tant mais qu’on n’a jamais fait ? Ce serait une belle initiative à porter par la France et l’Allemagne auprès de nos partenaires européens.

Le progressisme, c’est aussi ouvrir de nouveaux espaces de liberté : redonner à chacun la possibilité de choisir sa vie, de construire son parcours, de ne pas être assigné à une place prédéfinie. C’est réparer l’ascenseur social, lutter contre les discriminations. Que le gouvernement s’attaque résolument aux contrôles au faciès, en expérimentant avec tous les acteurs de terrain les différentes solutions qui ont fait leurs preuves dans d’autres pays. Cela ne coûterait pas un euro et changerait la vie de millions de Français. La gauche, c’est une dynamique. Ce n’est ni le repli, ni le conservatisme, ni une vision répressive de la société.

Le gouvernement entend légiférer par ordonnances sur le travail dominical et les professions réglementées. Qu’en pense le secrétaire national « aux institutions et au renouveau démocratique »  du PS  ?

Les ordonnances peuvent être utiles pour légiférer sur des sujets techniques. Elles ne peuvent pas être utilisées pour contourner le débat démocratique ni pour demander un blanc-seing au Parlement sur des sujets majeurs.
« Recettes anciennes »

Manuel Valls s’est fait applaudir à l’université d’été du Medef, en disant « J’aime l’entreprise » mais surtout en transgressant en une heure de discours à peu près tous les tabous de la gauche…

Tous les socialistes aiment l’entreprise, quand elle investit, qu’elle innove, qu’elle prend des risques et qu’elle fait de ses salariés de véritables acteurs. Mais je le dis : une majorité de gauche ne peut pas réussir si elle se contente de transgresser de soi-disant « tabous  », surtout lorsque ce sont des avancées sociales. Ça ne fait pas un projet politique. Évidemment que les entreprises créent de la richesse, mais plutôt que de célébrer les actionnaires, célébrons les vrais créateurs de boîtes, les entrepreneurs imaginatifs, les PME  ; facilitons la création d’activité, notamment dans les quartiers populaires ou les zones rurales, où beaucoup de gens fourmillent d’imagination.

Le gouvernement s’inspire désormais ouvertement des réformes menées en Allemagne à la fin des années 1990 par Gerhard Schröder. Poursuit-il un projet ouvertement social-libéral ?

En tout cas, il serait étrange de le faire alors que l’Allemagne, pays que je connais bien pour y avoir grandi, tente précisément aujourd’hui de réparer les dégâts de cette période, qui a entraîné une précarisation d’une partie de la société et instauré la stigmatisation des chômeurs. La mise en place aujourd’hui du salaire minimum par la grande coalition, c’est une réponse aux conséquences néfastes d’une partie de ces réformes. La force de l’Allemagne ne vient pas de la précarisation d’une partie de ses citoyens, mais de son appareil industriel, extrêmement compétitif et innovant, qui exporte massivement.

Le social-libéralisme est nocif, mais surtout totalement dépassé. Ne courons pas après des recettes anciennes en nous inspirant – avec vingt ans de retard  ! – de ce qui a été fait ailleurs. Pour une fois, innovons  !

Certains socialistes ont déploré la « brutalité » du remaniement et de l’éviction du gouvernement de plusieurs personnalités qui réclamaient une réorientation des politiques menées. Cela vous a-t-il aussi interpellé ?

Je suis fidèle au précepte de Jean-Pierre Chevènement : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. » C’est dans cette logique que le président François Hollande et le premier ministre Manuel Valls ont agi. Au-delà de cet épisode, il y a deux façons de répondre à la crise d’une société française crispée, parfois tétanisée. Une façon autoritaire et conservatrice, que Lionel Jospin a parfaitement analysée dans Le Mal napoléonien. Et puis une autre, fidèle à notre histoire, qui mobilise les citoyens, lutte contre les privilèges et redonne espoir. Le maintien de l’ordre et le respect des comptes publics ne peuvent résumer le projet politique de la gauche. « Classes laborieuses, classes dangereuses », cela ne peut être notre programme !

Manuel Valls se comporte-t-il comme Napoléon ?

Je ne veux pas me livrer à ce genre de comparaison. Je dis simplement que le gouvernement ne peut pas marcher sur une seule jambe.

Vous émettez des nuances fortes avec la politique gouvernementale mais ne faites pas partie des « frondeurs ». Pourquoi ?

Il est normal que le Parlement soit un lieu de débats, surtout lorsqu’il y a des interrogations légitimes et sincères sur bien des sujets. Mais cette initiative me semble dépourvue de débouché politique. Nous devons éviter le face-à-face entre deux gauches sans espace de dialogue. La confrontation brutale serait périlleuse à court terme et létale à moyen terme. On ne peut en rester à ce dialogue impossible, sans pistes ni perspectives. Tout en laissant toutes les voix s’exprimer, il est indispensable de garder le lien entre nous et d’avancer ensemble sur un certain nombre de sujets que nous ne pouvons pas esquiver : bâtir une nouvelle République en réformant nos institutions, lutter contre la reproduction sociale, porter une voix d’ouverture sur certains sujets de société, inventer des projets de modernisation de l’économie et de la participation dans l’entreprise, imaginer une autre croissance. Mais aussi rassembler la gauche et toutes les forces progressistes.

Hors du gouvernement, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon peuvent-ils prendre la tête d’une coalition  des mécontents ?

C’est une possibilité. Méfions-nous de ne pas nous diviser encore plus. Construisons des perspectives politiques qui peuvent nous unir.

Le PS est-il en état de se reconstruire sur les bases que vous préconisez ?

Il n’est jamais trop tard. Jean-Christophe Cambadélis (le premier secrétaire du PS, ndlr) a convoqué des États généraux du parti, ce sera un moment important où tous les sujets devront être abordés. Le PS est divisé, mais soit on se résigne et dans ce cas on enterre la gauche pour trente ans, soit on ouvre ensemble de nouvelles perspectives. Toute une dynamique est à bâtir. Reconstruire un logiciel politique au pouvoir est la configuration la plus compliquée. On peut reprocher au PS de ne pas l’avoir fait pendant dix ans.

Notamment François Hollande, qui fut premier secrétaire du PS pendant une décennie (1997-2008) ?

Désigner un bouc émissaire est toujours commode : c’est une responsabilité collective.

La boîte noire :L’entretien, réalisé au téléphone ce week-end, a été relu et légèrement amendé – sur des détails et des formulations.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/300814/matthias-fekl-ps-le-social-liberalisme-est-nocif-et-totalement-depasse
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Comment la Cour de justice enterre les affaires

Mediapart.fr

30 août 2014 | Par Michel Deléan

Depuis trois longues années, la commission d’instruction de la CJR se hâte lentement de traiter les dossiers Lagarde et Woerth, les deux seuls dont elle est saisie. De fait, depuis sa création en 1994, et jusqu’à la mise en examen a minima de Christine Lagarde ce mardi, la CJR a toujours servi à protéger les politiques. Explications.

« La Cour de justice de la République a été conçue pour ne pas fonctionner. » Ce jugement sans appel est émis par un haut magistrat qui a siégé à la Cour de justice de la République (CJR), et il est partagé (en privé) par nombre de ses collègues. Ce n’est pas le dernier événement en date, la mise en examen a minima de Christine Lagarde, ce mardi, dans l’affaire Tapie, malgré un dossier très lourd, qui risquerait de modifier cette analyse. Pas plus que la dernière audition, toujours sous le statut hybride de témoin assisté (et non pas de mis en examen), d’Éric Woerth, ce jeudi, dans l’affaire de l’hippodrome de Compiègne.

Christine Lagarde
Christine Lagarde © Reuters

Depuis trois longues années, la commission d’instruction de la CJR, composée de trois magistrats issus de la Cour de cassation, se hâte lentement de traiter les dossiers Lagarde et Woerth, les deux seuls dont elle est saisie. À la manière d’un juge d’instruction, elle procède à des auditions, mais sur un mode très policé et à un rythme paisible, dans les locaux feutrés et confortable de la CJR, un bel hôtel particulier (818 m2), rue de Constantine, sur l’esplanade des Invalides.

Il s’agit là de discussions entre gens bien élevés – Mediapart a pu en prendre connaissance –, qui n’ont rien à voir avec les interrogatoires serrés de suspects auxquels procèdent les policiers au cours des gardes à vue. Les magistrats de la CJR sont souvent en fin de carrière, et ne passent pas pour être féroces.

En règle générale, la commission d’instruction vérifie et reprend soigneusement tout le dossier qui lui a été soumis, avec un luxe de précautions. Elle peut déléguer des actes d’enquête à la police, mais ses investigations dépendent aussi, pour partie, de l’instruction menée parallèlement sur le volet non-ministériel du même dossier, et qui est confiée à d’autres magistrats. Ceux-ci et ceux-là échangent procès-verbaux et documents…, mais n’en font pas toujours la même lecture.

On peut constater cet hiatus dans l’affaire Tapie-Lagarde : les juges d’instruction Serge Tournaire, Guillaume Daïeff et Claire Thépaut, du pôle financier de Paris – pourtant bien plus surchargés en dossiers que la CJR –, n’ont pas hésité à mettre en examen Bernard Tapie, Stéphane Richard, Maurice Lantourne et Pierre Estoup pour « escroquerie en bande organisée », un délit grave, passible de dix ans de prison et un million d’euros d’amende. Alors que l’ex-ministre de l’économie Christine Lagarde, dont plusieurs éléments factuels (lire nos articles ici, et encore ) attestent qu’elle a favorisé une solution favorable à Tapie au détriment des intérêts de l’État, s’en tire finalement avec une petite mise en examen pour « négligence », un délit non intentionnel, passible d’un an de prison et 15 000 euros d’amende.

Eric Woerth
Eric Woerth © Reuters

Autre souci : ces deux enquêtes parallèles et interdépendantes peuvent se ralentir mutuellement. Ainsi, le peu d‘empressement mis par les juges Roger Le Loire et René Grouman, du pôle financier de Paris, à instruire le volet non ministériel de l’affaire de Compiègne, dans laquelle aucune mise en examen n’a été prononcée à ce jour, explique certainement le sort plutôt favorable réservé jusqu’ici à Éric Woerth à la CJR. Malgré un rapport d’expert en tout point accablant (révélé par Mediapart), qui a prouvé que les terrains forestiers et l’hippodrome de Compiègne ont été bradés par le ministre du budget, et cela au mépris des procédures en vigueur, comme l’ont confirmé les auditions des anciens ministres Hervé Gaymard et Bruno Le Maire.

La triste farce du procès Pasqua

Historiquement, la Cour de justice de la République a été créée en 1993 (et installée début 1994) pour traiter le volet ministériel de l’affaire du sang contaminé. Il s’agit d’une juridiction d’exception, conçue pour épargner aux ministres les rigueurs de la justice ordinaire, celle des simples citoyens. Seule la CJR peut, en effet, instruire et juger les éventuels délits commis par un ministre dans l’exercice de ses fonctions. Dans les faits, elle ne condamne presque jamais personne.

Il faut dire que l’architecture de la CJR est celle d’une usine à gaz. Un premier filtre très efficace a été conçu pour écarter d’emblée les plaintes considérées comme fantaisistes, insuffisamment fondées, ou uniquement instrumentalisées à des fins politiques : il s’agit de la commission des requêtes, composée de hauts magistrats, qui effectuent un tri draconien. Environ une centaine de plaintes sont déposées chaque année, mais la plupart sont rejetées, et la CJR n’a jugé que quatre affaires depuis 1994.

Une fois passée à travers ce tamis de la commission des requêtes, une plainte sérieuse et argumentée peut, éventuellement, atterrir à la fameuse commission d’instruction. Et si, par extraordinaire, le ministre visé est ensuite mis en examen, il faut encore attendre les réquisitions du parquet général de la Cour de cassation avant un éventuel renvoi devant la juridiction de jugement.

Huit à dix ans de procédure ont parfois passé quand le procès s’annonce, mais c’est pourtant la partie la plus difficile du processus judiciaire : cette formation de jugement de la CJR est en effet composée majoritairement de parlementaires (douze juges sur quinze, contre seulement trois magistrats professionnels) qui ont déjà montré leur réticence à juger leurs pairs lors du procès de Charles Pasqua, en 2010.

Charles Pasqua
Charles Pasqua © Reuters

Le procès de Charles Pasqua a été une véritable parodie, au cours de laquelle la moitié des juges parlementaires a sagement gardé le silence, quand l’autre moitié n’a osé que quelques questions prudentes et ampoulées, voire quelques compliments déplacés. Au bout du compte, Charles Pasqua a été relaxé dans deux dossiers de corruption très lourds – pour lesquels plusieurs personnes avaient écopé de peines de prison ferme devant le tribunal correctionnel de Paris –, et l’ancien ministre n’a été condamné que très symboliquement dans le dossier le moins grave des trois, s’en tirant avec une peine de prison avec sursis, sans aucune mesure d’inéligibilité.

« La CJR est une juridiction faite par des élus pour des élus, constatait alors François Colcombet, ancien magistrat et ex-député PS, interrogé par Mediapart. On puise dans un vivier beaucoup trop petit pour la constituer : les parlementaires connaissent l’homme qu’ils jugent ; ils ne peuvent pas ne pas en tenir compte. C’est le cas dans cette affaire… Je ne veux pas dire que c’est une juridiction de connivence, mais c’est l’équivalent d’un tribunal de commerce de petite ville, où les commerçants se connaissent tous et se jugent entre eux, avec tous les dangers que cela représente, notamment celui d’être exagérément bienveillant. Est-on sûr, dans le cas présent, que personne n’a jamais reçu de médaille du ministère de l’intérieur, du temps de Pasqua (de 1986 à 1988, puis de 1993 à 1995) ? En stricte justice, presque tous les parlementaires de la CJR auraient dû se déporter… »

Autre preuve de cette grande mansuétude, le seul autre ministre à avoir été condamné par la CJR, Michel Gillibert, n’avait, lui aussi, écopé que d’une peine de prison avec sursis, en 2004, pour des détournements de fonds publics. Question exemplarité de la peine, on pourrait imaginer mieux…

Edouard Balladur
Edouard Balladur © Reuters

À cette inégalité de traitement s’ajoute un autre problème, celui du temps passé, qui a pour effet d’adoucir la sanction tout en limitant le sens de la peine prononcée. On le constatera encore avec le prochain dossier qui s’annonce à la CJR, celui de Karachi, dans lequel les ex-ministres Édouard Balladur et François Léotard sont susceptibles d’être poursuivis… pour des faits qui remontent au début des années 1990.

Par ailleurs, la question des finances publiques a parfois été mise en avant pour critiquer la Cour de justice de la République. Or la CJR a « un coût très limité pour le budget de l’État », selon le rapport du parlementaire Christian Eckert, même si son budget annuel est de 866 000 euros en 2014, avec un loyer représentant à lui seul 450 000 euros par an.

Quoi qu’il en soit, la Cour de justice de la République est une anomalie démocratique, dont la survivance ne peut que renforcer chez le citoyen le sentiment d’une justice à plusieurs vitesses, d’une inégalité entre les humbles et les puissants devant la loi, voire d’une immunité organisée des politiques. Sa suppression était une des promesses du candidat Hollande en 2012. Après avoir temporisé, puis semblé renoncer, le président de la République a finalement relancé l’idée de supprimer la CJR en juin dernier, mais sans garantie de calendrier.

Lire également sous l’onglet Prolonger

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Le 18 Brumaire de Manuel Valls

Mediapart.fr

29 août 2014 | Par christian salmon
© Reuters

Il y eut le « pronunciamiento » du 2 avril contre Jean-Marc Ayrault, fruit d’une alliance Valls-Montebourg-Hamon. Voici le 18 Brumaire de Valls, se libérant du «deal» passé et imposant au chef de l’État le départ des rivaux et un nouveau gouvernement. Le 25 août, Manuel Valls a ainsi mis fin au quinquennat de François Hollande et à toute contestation du néolibéralisme.

Le remaniement du 25 août a été un « coup de tête » réussi par surprise contre la Ve République. L’affaire fut rondement menée, en deux temps, dans la plus pure tradition bonapartiste. Au « pronunciamiento » du 2 avril contre Jean-Marc Ayrault qui imposa au sommet de l’État le triumvirat Valls-Montebourg-Hamon, a succédé le putsch du 25 août au cours duquel le premier se débarrassa des deux autres. C’est ainsi, pour paraphraser Marx (Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte), qu’au coup de main du 2 avril a répondu le « coup de tête » du 25 août.

Le 25 août, ce qui a été renversé n’est pas le pacte de responsabilité, c’est la réorientation de la politique économique défendue par Arnaud Montebourg. L’alliance entre Manuel Valls et Arnaud Montebourg a fait long feu. Une fois installé à Matignon, le nouveau premier ministre n’avait nullement l’intention de revenir sur le pacte de responsabilité et la politique d’austérité imposée par l’Allemagne. Le meilleur élève de Blair n’était pas devenu un disciple de Roosevelt par l’opération du Saint-Esprit. L’ami de Cahuzac n’allait pas se convertir au colbertisme, fût-il participatif, défendu par Montebourg.

Mais reprenons le fil des événements.

Manuel Valls, le 22 juillet dernier.
Manuel Valls, le 22 juillet dernier. © Reuters

J’ai raconté dans un précédent article (Arnaud Montebourg ou l’atermoiement illimité) comment s’est formée l’alliance entre Arnaud Montebourg et Manuel Valls à l’automne 2013, alliance qui a abouti au « pronunciamiento » du 2 avril. « C’était un samedi, se souvient un conseiller d’Arnaud Montebourg. Il y a eu ici, dans l’appartement de fonction du ministre du redressement productif, une réunion de deux heures. Il y avait Manuel Valls, Benoît Hamon, Arnaud Montebourg et Aquilino Morelle, l’influent conseiller du président à l’Élysée, l’homme de Montebourg et l’ami de Valls. « J’échange ton soutien à ma politique contre mon soutien à ta nomination à Matignon », propose Montebourg à Valls. À l’appui de ce deal, il lui fait lire une note de ses services, qui démontre que la stratégie du pacte de responsabilité et des coupes budgétaires conduit à la récession et va aggraver le déficit public et le chômage en 2014, 2015 et peut-être 2016. « Tu réorientes la politique économique et on sort de l’austérité. C’est le prix de mon soutien », propose Montebourg à Valls. Pourquoi ? Parce que c’est l’intérêt de la France, de la gauche, de tout le monde. Il a pris la note, il l’a fait tourner chez ses experts. Il ne connaît rien à l’économie… »

Finalement, toujours selon ce conseiller, Manuel Valls tranche : « Tu as raison, il faut ouvrir le débat macroéconomique… » Les mots sonnent étrangement après la réaction de Valls au discours de Montebourg le 24 août à Frangy. C’était un accord pour mettre fin à l’austérité. « La veille du deuxième tour des municipales, je suis reçu à l’Élysée, raconte Arnaud Montebourg. J’ai dit à Hollande : « Je ne participerai pas à un gouvernement Ayrault. » Il sentait qu’il y avait de la rébellion dans l’air. La veille de ce deuxième tour, j’ai rédigé une lettre : je lui demandais 1. La réorientation de la stratégie macroéconomique de la France  2. Le départ d’Ayrault. »

C’est la première fois sous la Ve République qu’un ministre fait pression sur le président de la République pour lui imposer le choix de son premier ministre. De Gaulle ou Mitterrand aurait viré le premier qui aurait tenté d’exercer une telle pression. Montebourg en convient : « Mais c’est fini, je suis pour la VIe, je pratique la sixième République à l’intérieur de la Ve… Et nous avons écrit ensemble le programme. Aquilino Morelle prenait des notes. Nous avons écrit le texte qui a servi de base au discours de politique générale de Manuel Valls le 8 avril, devant l’Assemblée nationale. » « Enfin, ajoute-t-il d’un ton sibyllin, partiellement… partiellement… »

Le président est au pied du mur. Affaibli par le résultat des élections municipales, bouleversé, raconte-t-on, par la perte du bastion socialiste de Limoges, il se range à l’avis des conjurés en moins de quarante-huit heures et nomme, contre toute attente et toute logique électorale, Manuel Valls à Matignon.

C’est la « Blitzkrieg » de Montebourg, une guerre éclair qui a pour objectif stratégique de casser « la dorsale libérale » du gouvernement incarnée, selon lui, par Jean-Marc Ayrault, Pierre Moscovici, Jérôme Cahuzac et d’autres. Peu importe que Jérôme Cahuzac ne soit plus membre du gouvernement et que Pierre Moscovici soit donné partant pour Bruxelles, où il brigue un poste de commissaire européen. Peu importe que Manuel Valls soit bien plus à droite que Jean-Marc Ayrault, qui restait compatible avec l’aile gauche du PS et les écologistes. La « story » de la « dorsale libérale » a l’avantage de donner des airs d’épopée à une alliance de circonstances. Plutôt qu’un New Deal à la française, c’est un simple deal politicien.

Et c’est ce deal qu’a trahi Manuel Valls.

Un timing et un prétexte

Appelons-le comme on veut, alliance générationnelle, pari politique ou échange de bons procédés, l’accord entre Valls et Montebourg se révéla très vite un marché de dupes. « Montebourg et Hamon ont ainsi justifié le deal : Valls est plastique, raconte un haut fonctionnaire. Il acceptera de bouger ! En fait, il est allé dans la même direction, d’un pas plus ferme et plus rapide. Plus loin dans la trahison, plus vite. Le piège s’est refermé sur eux. Maintenant c’est le chantage permanent avec les députés socialistes. Si vous ne votez pas, vous faites le jeu du Front national. Valls a mis le couteau sous la gorge de son propre parti. C’est du racket ! »

Arnaud Montebourg et Benoît Hamon.
Arnaud Montebourg et Benoît Hamon. © Reuters

Quelques semaines après le pronunciamiento du 2 avril, Montebourg comprend qu’il a été berné. À ceux qui lui reprochent son tournant vallssien, ses appels à l’union nationale, aux patrons patriotes, « petits et grands », sa légitimation du CICE et du pacte de responsabilité, ses silences lors des attaques de Valls contre les Roms (même si, en privé, l’avertissement est tombé : « Ne nous entraîne pas là dedans… »), il tient à défendre l’ancrage à gauche de sa politique.

N’a-t-il pas obtenu la création d’un comité d’économistes anti-austérité composé, entre autres, de Joseph Stiglitz, le prix Nobel américain, et du keynésien Jean-Paul Fitoussi ? N’a-t-il pas fait signer à Manuel Valls un décret de contrôle des investissements étrangers en France, une arme de « démondialisation », et obtenu la nationalisation partielle d’Alstom après celle de PSA ? Ne s’apprête-t-il pas à lancer ses grands travaux, un programme de construction de barrages dans la grande tradition du New Deal ? Pour preuve de son ancrage à gauche, Arnaud Montebourg n’hésite pas à afficher son amitié avec Jean-Claude Mailly, le leader du syndicat FO, et à brandir comme un bulletin de victoire un tract de la CGT qui le félicite d’avoir sauvé l’entreprise Ascometal, un succès incontestable à mettre au crédit de son action, comme la restructuration de Rio Tinto, la première grande réussite industrielle stratégique de son ministère.

Dans son récent discours-programme du 10 juillet, le ministre ne se prive pas de morigéner les porteurs de pin’s du Medef, une allusion à celui que portait Gattaz avec l’inscription « 1 Million d’emplois », et ne retire en rien ses philippiques contre les familles Peugeot et Mittal. Des mots qui tranchent avec ceux de Manuel Valls devant ce même Medef, le 27 août (notre article ici).

La décision de Montebourg est prise dès le mois de juin : engager le débat macroéconomique au sein du gouvernement. Alors il fait pression sur Valls. Celui-ci, habile manœuvrier feint la complicité (il aurait dit à Benoît Hamon : « Les 50 milliards, c’est du délire ! »). Il prétend hésiter entre une position de loyauté à l’égard du président à laquelle il s’estime tenu pendant quelques mois et le rapport de force. Chaque fois que Montebourg voit Valls, il le sermonne : « Il faut bouger, il faut que tu m’expliques comment tu vas bouger. Chaque fois que je le vois, je lui rappelle notre accord. » L’alliance est un combat.

Montebourg fait monter la pression. Le dimanche de Pentecôte, lors de l’ascension du Mont-Beuvray avec Christian Paul, un des leaders des députés frondeurs, il a senti la colère des militants qui l’accompagnent. À l’Assemblée, il encourage ses amis députés à répartir leurs votes entre les frondeurs et ceux qui soutiennent le gouvernement. Ensuite, le chemin est balisé. Le 10 juillet, son grand discours de politique générale à Bercy. Puis la Fête de la rose à Frangy et l’université d’été du PS à La Rochelle. L’argumentaire est rodé. C’est l’appel à rompre les rangs européens de l’austérité imposée par l’ordolibéralisme allemand. Le double joug de Bruxelles et de Berlin plonge l’Europe dans la déflation. Puis viendra le vote de la loi de finances 2015, le test ultime de la volonté de Valls d’infléchir la politique économique. « Si Valls choisit d’infléchir, c’est bien. Sinon c’est bien aussi. Je ferai comme Cincinnatus. Je retournerai à mes bœufs et à mes champs », confie-t-il début juillet 2014.

Manuel Valls laisse faire et encourage même la rébellion d’un Montebourg « qui est dans son rôle quand il défend le redressement industriel de le France ». En réalité, il le pousse à la faute. Il n’attendra pas les bras croisés le vote de la loi de finances. Il ne laissera pas Montebourg sortir du bois et déclencher une crise gouvernementale en démissionnant avec fracas. Deux jours avant Frangy, Montebourg donne une interview au Monde. Matignon n’y trouve rien à redire. À Frangy, il demande à nouveau aux côtés de Benoît Hamon, n°2 du gouvernement, « une inflexion majeure de notre politique ». Rien de nouveau qu’il n’ait déjà dit à maintes reprises.

François Hollande et Manuel Valls, six heures de réunion, mardi.
François Hollande et Manuel Valls, six heures de réunion, mardi. © Reuters

À Matignon, Valls Brutus se tient prêt. Montebourg était utile pour conquérir Matignon. Il est désormais un obstacle pour y rester. Il faut s’en débarrasser. Reste à trouver le prétexte et le bon timing. Pour le timing, Frangy fera l’affaire. Quant au prétexte, ce sera une de ces provocations à l’égard du président, que Valls encourage en privé se moquant lui-même de François Hollande qu’il surnomme « Toto ». Toute la France ne l’a-t-elle pas vu défier le président en débouchant à Frangy une bouteille de « cuvée du redressement », à la manière d’un Sarkozy raillant le roi fainéant ?

Le théâtre du châtiment

Entouré de ses conseillers, Valls est déterminé. La fine équipe qui l’accompagne depuis Évry quand ce n’est pas depuis la fac de Tolbiac, est sur le pied de guerre. On regarde en direct le discours de Montebourg guettant le moindre faux pas. On sourit d’aise quand il fustige l’austérité, cette « idéologie destructrice », ce « mauvais médicament » contre le chômage et la croissance. On s’attend à le voir déplorer des « erreurs collectives » commises sur le plan économique en Europe et s’appuyer sur les critiques du prix Nobel d’économie Paul Krugman ou encore la présidente du FMI, Christine Lagarde.

Le ministre de l’économie ne s’en prend pas directement au président, ni au premier ministre Manuel Valls. La cible de Montebourg, c’est l’Europe. C’est là que Valls l’attend. « Nous avons été de bons élèves de la classe européenne » en suivant les principes « les plus extrémistes de la droite allemande ». « La deuxième puissance économique de la zone euro n’a pas à s’aligner sur les axiomes idéologiques de l’Allemagne. » À peine ces mots sont-ils prononcés que la décision est prise.

Hollande en voyage à la Réunion, Valls ne peut réagir à chaud. Ce sera donc une déclaration de l’« entourage », facile à démentir en cas de désaccord avec le président. Une source proche du premier ministre déclare à l’AFP : « Un ministre de l’économie ne peut pas s’exprimer dans de telles conditions sur la ligne économique du gouvernement et sur un partenaire européen comme l’Allemagne. » « Une ligne jaune a été franchie. » Les termes sont pesés au trébuchet. Jaune n’est pas rouge. L’ambiguïté de la formule autorise tous les commentaires. Cela peut ouvrir la voie à un simple avertissement si Hollande ne veut pas trancher. Sinon « le premier ministre est déterminé à agir dans les prochains jours ».

La dépêche de l’entourage détourne l’attention du discours de Frangy. En quelques minutes, la peur a changé de camp. De la transgression annoncée à l’attente d’une sanction. De la faute supposée à la punition attendue. Le débat politique cède la place au théâtre du châtiment. Le lendemain matin, Valls se rend à l’Élysée pour dicter ses conditions au président de la République. Il veut la tête de Montebourg. Il ne se contente pas d’une démission forcée du contestataire. Il veut retailler le gouvernement à sa mesure.

Hollande est sommé de s’exécuter. Le pronunciamiento du 2 avril avait vu pour la première fois sous la Ve république un quarteron de ministres imposer l’un des leurs à Matignon. Le coup de main du 25 août réalise l’impensable, un « autogolpe » au cours duquel un premier ministre prononce à la fois sa démission et sa nomination. Du jamais vu : le 18 Brumaire de Manuel Carlos Valls !

« Un gouvernement de soldats », ira même jusqu’à dire Valls. Diable. Est-on en guerre ? Dans l’esprit de Valls, oui. Invité de France 2 le lendemain, il ira jusqu’à évoquer les menaces terroristes, les attentats, les bruits de bottes en Ukraine, pour justifier le remaniement de son gouvernement. La guerre, c’est son hubris. Comme son philosophe de chevet Bernard-Henri Lévy, présent sur tous les champs de bataille du néoconservatisme. Comme son spin doctor Stéphane Fouks tout couturé de cicatrices (DSK, Cahuzac) et conseiller historique (entre autres du PDG d’EDF, Henri Proglio, et du patron d’Orange, Stéphane Richard).

Manuel Valls et Pierre Gattaz, lors de l'université du Medef, mercredi.
Manuel Valls et Pierre Gattaz, lors de l’université du Medef, mercredi. © Reuters

Aux lendemains de son putsch, Manuel Valls se rend à l’université du Medef et y dépose devant un parterre de patrons ravis le scalp de l’ex-ministre de l’économie. Il y tient un langage néolibéral, contresignant de sa main le pacte de responsabilité, en jetant aux orties les contreparties, le code du travail et toute précaution verbale, affirmant sans barguigner : « N’est-il pas absurde ce langage qui ose parler de cadeaux aux patrons? » Il déclare sa flamme pour l’entreprise, adopte la posture du meilleur élève du Medef, promet qu’avec lui tout va changer : « Il était temps de sortir des postures, des jeux de rôles. » « J’aime l’entreprise. J’aime l’entreprise ! » l’entend-on minauder en tartufe néolibéral. Il ne s’agit plus de convertir le patronat au socialisme, mais d’enrôler les socialistes dans les rangs du Medef. Le parterre patronal se pâme, rapporte Mathieu Magnaudeix. « La gauche qui dépolitise l’entreprise, c’est du jamais vu en France », se félicite Denis Kessler, l’idéologue du Medef.

Le 25 août, Manuel Valls a ainsi mis fin au quinquennat de François Hollande. Ce qui a été renversé, ce n’est pas l’hégémonie de la finance et le partenariat historique de la droite française et du patronat, c’est toute volonté de réorientation de la politique économique, et c’est bien au-delà l’effacement symbolique du programme du Conseil national de la Résistance, ce programme que Denis Kessler, justement, veut mettre à bas depuis des années. Divine surprise ! L’élite du pays, désinhibée par trente années de néolibéralisme, a trouvé son félon « socialiste ». Un ex-conseiller ministériel du gouvernement Ayrault fit ce constat désabusé : « L’avion FH2012 qui a décollé du Bourget s’est écrasé hier à Jouy-en-Josas » !

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P.-S.-« La Cacanie, écrivait Robert Musil dans L’Homme sans qualités, était, dans l’actuel chapitre de l’évolution, le premier pays auquel Dieu eût retiré son crédit, le goût de vivre, la foi en soi et la capacité qu’ont tous les États civilisés de propager au loin l’avantageuse illusion qu’ils ont une mission à accomplir. C’était un pays intelligent, qui abritait des hommes civilisés. Ils se sentaient environnés de meurtres, de violences, de passions, de sacrifices, de grandeur, événements qui se déroulaient d’une façon ou d’une autre dans la pelote embrouillée autour d’eux… Ils ne savaient plus où aboutissaient leurs sourires, leurs soupirs, leurs pensées. Ainsi l’homme cultivé était-il un homme qui sentait on ne sait quelle dette s’accroître sans cesse, qu’il ne pourrait plus jamais acquitter. Il était celui qui voyait venir la faillite inéluctable : ou bien il accusait l’époque dans laquelle il était condamné à vivre, encore qu’il prît autant de plaisir à y vivre que quiconque, ou bien il se jetait, avec le courage de qui n’a rien à perdre, sur la première idée qui lui promettait un changement. »

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/290814/le-18-brumaire-de-manuel-valls

Ils sont salariés mais vivent à la rue

Mediapart.fr

27 août 2014 |
Par Thomas Saint-Cricq
Suite à un divorce, Rachid loge d'hôtel en hôtel avant les centres, puis la rue.
Suite à un divorce, Rachid loge d’hôtel en hôtel avant les centres, puis la rue. © MP/TSC

Ils gagnent entre 800 et 1 800 euros de salaire par mois. Et pourtant, ils dorment à la rue, en centre d’urgence ou dans des squats. Six travailleurs sous contrat et qui sont SDF racontent à Mediapart leur quotidien à la recherche d’un logement. Selon une étude de l’Insee, un sans-abri sur quatre connaîtrait cette situation.

Travailler le jour, galérer la nuit. En France, près de 16 000 sans domicile fixe posséderaient un emploi régulier. Cette estimation est tirée d’une enquête de l’Insee auprès des personnes ayant fréquenté un centre d’hébergement géré par une association, soit 66 000 personnes en 2012.

Cette situation de mal-logement est encore plus criante à Paris. Dans l’agglomération parisienne, un SDF sur trois est en contrat de travail, affirme une étude complémentaire publiée en juin 2014 avec l’APUR (l’Atelier parisien d’urbanisme). Des chiffres confirmés par les services de communication de l’association Emmaüs concernant les personnes accueillies dans leurs structures.

Parmi cette population de travailleurs, 40 % d’entre eux indiquent être en CDI. Ce sont donc plusieurs milliers de personnes, aux revenus et à l’emploi stables qui dorment chaque soir dans un centre d’hébergement ou dans les rues de la capitale. Les 50 000 logements sociaux construits dans l’agglomération parisienne depuis 2001, soit près de 4 000 appartements chaque année, n’ont pas permis d’accueillir cette population qui est restée stable depuis dix ans d’après l’étude.

Selon l’APUR, les prix du mètre carré dans le marché privé ont quadruplé à Paris entre 1998 et 2012, poussant davantage les classes moyennes à se tourner vers le parc locatif social. Avec désormais plus de 140 000 demandes annuelles, le nombre de logements sociaux à offrir chaque année se réduit considérablement. La mairie estime aujourd’hui à sept ans les délais d’attribution d’un logement social dans la capitale. Des délais énormes qui provoquent la frustration des populations les plus fragiles.

« Quand on élabore une demande de logement avec une personne dans la rue, on doit tout prendre en compte : les besoins, les ressources, les charges, la situation sociale. Mais les services à qui on transmet le dossier, eux, ne peuvent faire qu’en fonction des places disponibles… et aujourd’hui il y a saturation. Ça peut créer un sentiment d’injustice ou de manque d’écoute chez les personnes accueillies », déplore Ingrid Albert, assistante sociale de l’association les Enfants du Canal.

Pour remédier à ces situations de détresse, le gouvernement a mis en place, début 2007, le droit au logement opposable (DALO). Le dispositif oblige, dans chaque département, le préfet à proposer un logement dans un délai de six mois aux personnes dont le dossier est considéré comme prioritaire, et parmi elles de nombreux sans domicile fixe. À Paris, en 2013, sur 6 009 décisions jugées prioritaires, 5 494 personnes restaient encore à reloger.

Comment gère-t-on l’attente, la lourdeur administrative, ou tout simplement le regard des collègues quand on est un travailleur à la rue ? Six employés, rencontrés en tête-à-tête au cours de l’été, ont accepté de raconter leur quotidien. Témoignages.

  • Hamidou, 51 ans, agent en restauration, en CDI, loge depuis 5 ans en centre d’hébergement. Gagne 1 300 euros par mois. Sénégalais.
Hamidou est cuisinier au SAMU social.
Hamidou est cuisinier au SAMU social. © TSC/MP

« J’ai déjà eu un HLM. Un 14 m2. Au regroupement familial, on m’a conseillé d’emménager dans un appartement plus grand et de le meubler pour que ma femme et mes deux enfants me rejoignent depuis Dakar. Ça faisait depuis 1999 que je les attendais. Alors je me suis empressé, j’avais un contrat, je me suis dit qu’en France, c’était facile d’avoir des crédits. Je me suis endetté pour acheter des meubles, et j’ai emménagé dans un T3 à Montreuil.

Quand les crédits se sont accumulés et que le loyer est passé à 600 euros par mois, l’OMI (NDLR : l’Office des migrations internationales) m’a dit que mes revenus étaient trop faibles pour que ma demande soit acceptée. Quand j’ai su la nouvelle, ça a été comme un énorme coup de massue. Ça m’a traumatisé la tête (sic). J’ai laissé les clés, les meubles, et je suis parti sur un coup de tête. Après un mois de rue, j’ai trouvé une chambre partagée en centre d’hébergement avec l’armée du salut, que je paye 275 euros par mois.

Je n’ai jamais accepté le chômage ou les Assedic, pour moi, c’était de la charité. C’est ça le plus dur quand tu travailles : te sentir sous-évalué par les autres. Quand tu rentres du boulot et que tu te diriges vers la porte du centre, les gens que tu croises dans la rue font un petit écart sur le trottoir. Après, tu passes devant une grande affiche (NDRL on y voit un sans-abri assis sur un trottoir) dans le hall tous les jours, qui te met le moral en l’air. Tu te dis, ce n’est pas moi.

Tes collègues t’invitent chez eux, on mange, on palabre, mais en centre tu n’as pas le droit de les recevoir en retour. Ici, tu ne peux pas te faire d’amis mais que des camarades. Il faut le vivre pour le comprendre. J’aimerais m’abonner à Canal + ou à Internet pour voir du football à la télévision, installer un micro-ondes, toutes ces petites choses du quotidien qui te rendent vivant, on te les prive. Alors au bout d’un moment tu te sens mal, et tu vas voir les assistants sociaux. C’est comme ça depuis 5 ans.

Depuis 15 ans que je suis en France, j’ai fait des économies et bientôt remboursé mes dettes mais quand tu poses un dossier dans une agence avec l’adresse du centre, on te répond toujours la même chose « Ah, vous êtes à l’armée du Salut ? Désolé monsieur il n’y a rien de disponible pour le moment ». Ça fait cinq ans que je fais des demandes d’HLM, j’ai saisi le DALO depuis un an et demi, mais toujours rien. Les logements sociaux dans la rue d’à côté je les ai vus se construire depuis ma chambre de 9 m2. On m’a toujours dit que les logements sociaux, c’était pour les cas sociaux, pourtant je n’y vois que des belles bagnoles, des couples bien habillés. »

Trop fragile pour signer un CDI

  • Martial, 47 ans, maçon et coffreur dans le BTP, en CDD depuis un an et demi. 1 700 euros par mois. Vit en centre d’hébergement. Français.

« J’ai l’impression que plus on travaille, plus on nous cherche des poux dans la tête. Je pars le matin à 6h30 et je reviens à 19h30, je ne vois pas comment je pourrais aller pleurer à la mairie d’arrondissement pour avoir mon logement. Par contre, ceux qui ne bossent pas, qui se déchirent la tête, passent en priorité parce qu’ils sont malheureux. Mais si on est ici, c’est qu’on a tous un problème. Moi j’ai fait des bêtises avec l’alcool. Je buvais et devenais agressif. Je me suis séparé de ma femme et de mes deux gamins il y a trois ans, j’étais plaquiste et je gagnais 2 000 euros par mois. Je pars en sevrage deux mois cet été, à mon retour fin septembre, si tout va bien, j’aurai un CDI. Mes patrons sont au courant de mes problèmes, ils me soutiennent, disons que je les intéresse beaucoup le matin, moins l’après-midi…

En ce moment, je bataille avec mon dossier au tribunal pour le droit de garde de mes enfants. Le seul logement que l’on m’a proposé, c’est un 20 m2. Comment voulez-vous que j’y loge mes enfants ? J’ai dû décliner car dès qu’on accepte, on n’est plus prioritaire, et on attend des années. Pour moi, l’aide sociale est insuffisante, on manque de personnels, ça change sans arrêt, je suis sûr qu’ils se mélangent les dossiers. Le fait d’être en sevrage, de ne pas pouvoir dialoguer avec qui que ce soit, d’être en chambre seul, ça donne le cafard… Je suis obligé d’aller à l’hôpital Fernand Vidal pour discuter avec des médecins. Je trouve ça dégueulasse.

Si ça continue, je ne vois pas l’intérêt de continuer à travailler. Je vais devoir me mettre au chômage pour trouver le temps de régler toutes ces démarches. Et une fois que j’y serai, on me refusera un logement parce que je ne travaillerai plus. On tourne en rond, c’est une spirale infernale. »

  • Hamid, 43 ans, chauffeur de taxi. Loge en centre d’hébergement d’urgence depuis 2013. Marocain.
Chauffeur de taxi, Hamid louait jusqu'en 2013 un pavillon à 800 euros par mois
Chauffeur de taxi, Hamid louait jusqu’en 2013 un pavillon à 800 euros par mois © TSC/MP

« De l’extérieur on se dit que la France, basée sur un système social de cotisation, est incapable de mettre des gens dehors. La vérité, c’est que le système d’accès au logement est écœurant. Je suis arrivé ici en 1995 après avoir eu un contrat d’acrobate dans un cirque en Allemagne. J’ai travaillé au marché de fruits et légumes, je faisais des déménagements, vivais dans un squat. À cette époque, j’existais, mais j’étais invisible.

Je me suis marié en 1999 avec une Française. Le soir même où j’ai eu ma carte de séjour, on m’a embauché dans une station-service. En trois semaines j’étais en CDI. Au bout de deux ans, je me suis endetté pour prendre une licence de taxi. Après mon divorce en 2005, je me suis laissé aller, je travaillais moins régulièrement, je ne payais plus mes factures. L’année dernière, je n’arrivais plus à joindre les deux bouts et j’ai fini par tomber à la rue. Même si j’avais travaillé pendant plus de dix ans et cotisé plus de 100 000 euros à l’État, il a fallu repartir de zéro. Ma carte de séjour n’était plus valide. Avec un cabinet de juristes associatifs, j’ai mis cinq mois à obtenir un rendez-vous en préfecture, puis un an et demi à rassembler tous les documents.

Quand je suis arrivé en préfecture, la conseillère m’a dit qu’il me fallait un « acte de mariage récent ». Comment ça, un acte récent ? On se marie tous les jours ? J’ai cru devenir fou. Avec la lenteur de l’administration il y a de quoi péter un câble… Quand je me suis marié en 1999, il fallait 45 minutes pour renouveler un passeport. Maintenant il faut presque deux ans pour pouvoir retravailler légalement. On a coupé tous les robinets dans la gestion du social, il n’y a plus de personnels administratifs. La France prend la voie des États-Unis, c’est tu marches ou tu crèves. Pour le logement, je n’y crois même plus. Dès que je recommence mon activité, je chercherai dans le privé par du piston, je me suis même prêt à payer sous la table un courtier, si c’est la seule solution. »

  • Kardiatou, 40 ans, agent de service hôtelier en maison de retraire. En CDD depuis un an. 1 300 euros par mois. Loge en centre d’hébergement depuis 7 mois. Mauritanienne.

« Je suis arrivée en France en 2007 et j’ai obtenu mes papiers il y a un peu plus de trois ans. Dès le début j’ai pu trouver du travail comme femme de chambre : je fais le ménage, je prépare le petit-déjeuner. J’ai travaillé dans plusieurs hôtels privés à Paris, et même à Disneyland. J’enchaîne les petits boulots et les CDD depuis sept ans. Avant d’être en centre d’hébergement, j’ai été trimballée de studio en studio où je logeais avec deux ou trois compatriotes, mais c’était trop éprouvant. J’ai pris une sous-location et passé quelques nuits dehors le temps de trouver une place dans un centre.

Le plus dur, ce n’est pas de trouver du travail mais d’être en mesure de le garder. Je sais que ce n’est pas normal d’enchaîner autant de contrats, mais mon unique préoccupation, c’est d’avoir un peu d’argent pour avoir un loyer à moi et me reposer. Tout ce que je demande c’est un logement à moi, même 5 m2 j’accepterai. Dans le privé c’est impossible, ils vont exiger une caution, un CDI, alors j’attends.

Du travail il y en a, en maison de retraite, on m’appelle même mes jours de repos. Le problème, c’est que je suis tellement fatiguée que je n’ose pas démarcher des entreprises pour un CDI. Dans ma situation, j’ai peur de craquer à cause de la fatigue et de perdre définitivement mon emploi. Je préfère continuer les contrats temporaires, celui que j’ai en ce moment finira en 2015, et si jamais je suis à bout je me mettrai au chômage le temps de me reposer. C’est le plus grand problème ici : le repos. On est souvent réveillé par l’alarme à 3 heures du matin, ou par des gens qui crient. Quand je travaille jusqu’à 12 heures par jour, je reviens tard et le self est fermé. Étant donné qu’on ne peut pas faire sa cuisine, je suis obligée d’aller au McDo dans ces cas-là. C’est très difficile à supporter : je ne suis pas autonome, je ne mange pas bien, j’ai perdu 5 kilos ces derniers mois. Ce que je ne comprends pas, c’est que des gens au RSA ont pu avoir accès à une résidence sociale, et moi qui travaille, non. »
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*Contactée avant la publication du reportage, l’association Emmaus affirme que Kardiatou bénéfice désormais d’une résidence sociale, c’est-à-dire un logement autonome encadré par une assistance sociale. Son « cas particulier » a été mis en priorité auprès des services compétents (le SIAO) après l’interview fin juillet.

« L’impression d’être un numéro »

  • Jérôme, 44 ans, agent d’accueil social. En CDD depuis 6 mois. 840 euros par mois. Vit dans un squat. Diplômé DEUG de maths et licence d’histoire. Français.
Jérôme a déjà connu la rue après ses études, toujours après une séparation.
Jérôme a déjà connu la rue après ses études, toujours après une séparation. © TSC/MP

« Travailler quand on est à la rue, c’est avant tout une question de personnalité. Mon histoire, c’est le schéma classique : un divorce, une dépression, puis on plonge dans l’alcool, puis l’héroïne. C’est arrivé il y a cinq ans. Je tenais un bar en co-gérance à Belleville. Au début, tu loges sur les canapés des amis, tu continues à lutter. Mais tout me rappelait ma vie d’avant, ma femme, mon fils. En deux semaines, j’ai quitté mes amis, mon bar avant de mettre tout le monde mal à l’aise avec ma dépression. Là, tu restes à la rue et tu regardes les arbres et tu te demandes comment tu vas pouvoir t’y accrocher. Tu laisses tout aller, tes papiers, ta situation sociale. Je n’avais même pas la force de pousser la porte de Pôle Emploi pour toucher mes indemnités.

Au bout de plusieurs mois, j’ai repris le boulot. J’ai caché ma situation à tout le monde. C’est le mieux, car un employeur est rebuté par le fait que tu vives dehors. Il a peur de ne pas pouvoir compter sur toi, de te voir pas opérationnel. Pour y arriver, il faut d’abord être clean. Pour sa laver à Paris, c’est tout à fait jouable, mais à partir de 9-10 heures du matin. Je m’étais inventé une adresse : je disais que je louais un studio à Clamart. J’avais repéré le code d’un immeuble, et à l’intérieur je me suis fabriqué une boîte aux lettres avec mon nom dessus. Les gens font tellement peu attention à leurs voisins… Comme ça, j’ai pu trouver des boulots d’électricien dans le BTP, puis d’assistant d’accueil dans un centre d’hébergement.

Depuis j’ai été embauché à mi-temps par les Enfants du Canal. Je modifiais les dates dans mon CV pour masquer mes périodes dehors, mais au fil de l’entretien j’ai compris que c’est surtout mon vrai parcours qui les intéressait pour accueillir et conseiller les personnes de la rue. Je vis depuis en squat. Dans un pavillon en banlieue, déclaré en mairie, avec deux colocataires et un petit potager. Le but ultime, c’est d’obtenir du tribunal la garde alternée de mon fils, sa mère est même d’accord. Mais d’abord il faut se reconstruire, me prouver à moi-même que je suis capable d’assumer mon emploi. Ensuite je penserai à d’autres formations dans le social, puis à un logement.

Quand tu as connu l’errance, tu ne peux pas tout solutionner à la fois. Il y a tellement de petits freins administratifs que ça me paraît aujourd’hui impossible. Je suis en reconstruction mais je n’ai rien à jour. Dans mes périodes d’errance, j’ai par exemple accumulé près de 10 000 euros d’amendes auprès de la SNCF et de la RATP. Si je mets tous mes papiers en règle, ils vont me tomber dessus. J’attends de toucher le Smic dans mon emploi pour avoir du répondant, économiser pour au moins leur montrer ma bonne foi et leur proposer une partie de la somme. Si je veux prétendre à un logement et à la garde de mon fils, il faudra d’abord que je solde ça. »

  • Rachid, 51 ans, chauffeur routier. En CDI depuis 18 ans. 1 800 euros mois. Logé dans une tente dans un parc du XIVe arrondissement. Français.
Suite à un divorce, Rachid loge d'hôtel en hôtel avant les centres, puis la rue.
Suite à un divorce, Rachid loge d’hôtel en hôtel avant les centres, puis la rue. © MP/TSC

« Je préfère dormir sous la tente. Je viens d’une famille nombreuse de 19 enfants. Quand tu as connu la DASS, les foyers durant ton adolescence, c’est impossible de se réadapter à nouveau à la vie en centre social. Je suis resté deux ans en centre d’hébergement d’urgence, j’ai vu des mecs mourir dans leur chambre à cause de l’alcool. J’ai préféré partir. Je demande un trois-pièces en HLM depuis 2012 pour recevoir mes enfants. J’ai fait une demande auprès de Paris Habitat (NDLR, le principal bailleur social de pairs) et du DALO mais je n’ai aucune réponse. Le problème, c’est qu’on se base uniquement sur mes salaires. Je travaille depuis 18 ans comme chauffeur routier, je touche 1 800 euros par mois, ça peut monter bien plus haut avec les primes quand je pars en Allemagne ou en Espagne… Sauf que je suis divorcé et j’ai deux enfants.

Actuellement, je dois verser 300 euros de pension à mon ex-femme, je paye son loyer et participe aux fournitures scolaires. Le week-end quand je vois mes enfants, je loue un hôtel et ça monte vite à 300 euros par week-end, plus mes dettes. Ces frais, on ne les prend pas en compte dans mes demandes de logement. Au final, il ne me reste plus que 800 euros par mois pour vivre. Là, par exemple, je suis à découvert, j’ai dépensé près de 1 500 euros pour les vacances de mes deux enfants. Je préfère leur dire « Ramène-moi des bonnes notes et vous aurez des cadeaux » plus que « Papa dort dans la rue… ». Mais ça, tout se paye. La misère aussi a un coût.

Mon patron connaît ma situation, on a commencé ensemble comme ouvrier à la fin des années 1980. Il me fait des acomptes régulièrement. Quant tu cherches à te loger, j’ai parfois l’impression qu’on est un numéro, on te dit « T’as une chambre, ferme ta gueule et attends ». Bien sûr, on n’est pas des enfants de chœur, on a tous accumulé des dettes ou des conneries derrière soi mais on ne prend jamais en compte notre avis. Je me sens mieux dehors, en attendant de trouver un petit cocon grâce à des amis ou mon patron. »

La boîte noire :Les personnes interrogées dans ce recueil d’entretiens ont été rencontrées en tête-à-tête du 15 juillet au 22 août 2014, grâce à l’accueil des associations Emmaüs, Armée du Salut et les Enfants du Canal, qui disposent toutes les trois d’équipes de maraudes et de centres d’hébergement et de réinsertion dans la capitale.

Les personnes interrogées ont été contactées à nouveau avant publication via les associations qui les accompagnent pour connaître une éventuelle modification de leur situation sociale.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/270814/ils-sont-salaries-mais-vivent-la-rue

Hollande garde Valls et change de gouvernement

Mediapart.fr

24 août 2014 |
Par Yannick Sanchez
 La réponse ne s’est pas faite attendre. François Hollande a demandé lundi matin à Manuel Valls de former un nouveau gouvernement. L’annonce intervient au lendemain des discours d’Arnaud Montebourg et Benoît Hamon qui ont demandé une autre politique économique.

La réponse ne s’est pas faite attendre. François Hollande a demandé lundi matin à Manuel Valls de former un nouveau gouvernement. L’annonce intervient au lendemain des discours d’Arnaud Montebourg et Benoît Hamon qui ont tous deux demandé, dimanche, une autre politique économique sans pour autant se dissocier du gouvernement. «La ligne jaune a été franchie», avait riposté l’entourage de Manuel Valls. Après une rencontre d’une heure avec François Hollande lundi matin, le premier ministre, Manuel Valls, a présenté lundi 25 août la démission de son gouvernement, a annoncé l’Elysée.

Le chef de l’Etat a demandé au premier ministre « de constituer une équipe en cohérence avec les orientations qu’il a lui-même définies pour notre pays », a indiqué la présidence de la République dans un communiqué. La composition du nouveau gouvernement sera annoncée mardi. Selon nos informations, Manuel Valls devrait recevoir lundi après-midi tous les membres du gouvernement, afin de sonder leur position vis-à-vis de la ligne de l’exécutif. Dimanche, Arnaud Montebour et Benoît Hamon avaient sonné la charge lors de la Fête de la rose à Frangy-en-Bresse. Ci-dessous notre reportage:
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Frangy-en-Bresse, de notre envoyé spécial.   À une semaine de l’université d’été du PS à La Rochelle, Arnaud Montebourg a lancé, dimanche 24 août à Frangy-en-Bresse (Saône-et-Loire), aux côtés de Benoît Hamon, sa propre rentrée politique en choisissant de faire dérailler le train-train gouvernemental. Si l’enfant du pays et ministre de l’économie aime revenir dans sa Bourgogne natale pour y célébrer la Fête de la rose, cette année 42e du nom, il aime par-dessus tout donner le ton de la rentrée. Exercice réussi cette année, à un point tel que Matignon estimait dimanche soir qu’«une ligne jaune a été franchie».

L'arrivée de Montebourg sous les projecteursL’arrivée de Montebourg sous les projecteurs © Yannick Sanchez

En invitant le ministre de l’éducation nationale à sa table, avec qui il avait fondé le Nouveau Parti socialiste en 2003, Arnaud Montebourg a voulu montrer qu’il existe des voix pour porter l’étendard d’une alternative à l’austérité et à une politique économique en faveur des entreprises.

Il a surtout balayé les mouvements tactiques engagés ces derniers jours par le président de la République et par le premier ministre pour empêcher tout débat sur la politique économique et sociale conduite. Jeudi, Manuel Valls s’était employé à verrouiller ce débat lors d’un séminaire gouvernemental agité: lire notre article Manuel Valls tente de mettre sa majorité au garde-à-vous. La veille, à l’occasion d’un entretien au Monde et du conseil des ministres de rentrée, François Hollande avait exclu une inflexion politique, s’en prenant en termes définitifs à toute voix dissonante: lire Hollande fait sa rentrée, sans changement ainsi que Pierre-Alain Muet (PS): «Une politique économique aberrante».

Dimanche, un groupe de députés « frondeurs » a répondu à l’appel de l’ancien député de Saône-et-Loire. Philippe Baumel, Christian Paul et Régis Juanico, les locaux de l’étape, ou encore Laurent Baumel, unis dans leur rejet de la politique droitière menée par le gouvernement. Un symbole fort alors que le premier ministre, Manuel Valls, qualifiait ces mêmes frondeurs d’«irresponsables» dans les colonnes du JDD le dimanche précédent.

Aux alentours de 12 h 30, Arnaud Montebourg a débarqué le premier, chemise entrouverte, un tantinet blagueur et désinvolte – « Il s’est perdu dans la Bresse profonde, Benoît Hamon ». Avant de lâcher aux journalistes qui le pressaient de questions sur la mauvaise conjoncture économique et la ligne politique du chef de l’État : « Je vais lui envoyer une cuvée du redressement, au Président. »

Benoît Hamon et Arnaud Montebourg ont ensuite pris place aux côtés des frondeurs, partageant le poulet de Bresse et les idées politiques. « Il y a un combat ici et maintenant pour la réorientation de la politique économique du gouvernement », a affirmé le député d’Indre-et-Loire, Laurent Baumel. Ce dernier déplore que le « centre de gravité du parti se soit déplacé à droite » et assure qu’à terme « il faudra bien qu’il y ait un retour d’expérience sur ce que l’on est en train de traverser ».

Arnaud Montebourg, Cécile Untermaier et Christian PaulArnaud Montebourg, Cécile Untermaier et Christian Paul © Yannick Sanchez

L’un des meneurs de la fronde parlementaire, Christian Paul, souhaite que « le débat ait lieu au niveau du gouvernement. Nous partageons le constat sur la mauvaise politique économique, il faut désormais des solutions avec une vraie réforme fiscale et une deuxième loi bancaire ». Ce dernier n’a par ailleurs pas apprécié d’être traité d’irresponsable par Manuel Valls : « Je me demande qui sont les irresponsables, entre les entreprises qui ont empoché des dividendes 30 % plus élevés cette année et les parlementaires qui essaient de faire entendre une autre voix que celle de l’austérité. »

Parmi les militants, plusieurs se disent déçus des deux premières années du quinquennat Hollande. Michèle, 72 ans, a beau avoir gardé son affiche du Président chez elle, elle affirme ne pas comprendre la politique menée par le chef de l’État. « À force de prendre aux classes moyennes, il risque de n’y avoir plus que des riches et des pauvres sans rien au milieu. » Jean-Michel, venu des Hauts-de-Seine, pense que le débat n’est pas national, « il doit se jouer à l’échelle européenne ». Mais comment faire si la France n’applique pas elle-même la politique qu’elle souhaite voir se généraliser en Europe ? Pour eux, Arnaud Montebourg est l’homme de la situation. Danièle vient à la Fête de la rose depuis plus de dix ans, elle pense que le ministre de l’économie peut relever le défi et souhaite par-dessus tout que « notre pays puisse conserver son modèle social ».

© Yannick Sanchez

Place aux discours. Il était attendu conquérant, tonitruant mais sombre comme les perspectives économiques du pays. Le discours d’Arnaud Montebourg fut moins grave qu’annoncé. Après avoir dressé le portrait de la situation macro-économique du pays, le ministre de l’économie, « depuis seulement cinq petits mois », a déclaré avoir « fait le choix d’organiser la résistance ». « La deuxième puissance économique de la zone euro n’a pas à s’aligner sur les axiomes idéologiques de l’Allemagne. La France est un pays libre qui ne peut accepter des pertes de souveraineté sur sa monnaie qu’à la condition qu’elle en retire de la prospérité. » 

Valls «décidé à agir»

Si le ton d’Arnaud Montebourg envers une partie du gouvernement est plus menaçant, ses idées n’ont guère varié par rapport au discours du 10 juillet dernier. À Bercy, face à Serge Dassault et à Louis Gallois, il s’offusquait déjà de la politique du « tout austéritaire » menée en Europe : « Félicitations à l’Union européenne, nous sommes dans le tableau d’honneur mondial de l’explosion du chômage », avait-il lancé en juillet dernier. « Félicitations à monsieur Barroso », s’est-il écrié cette fois-ci. « La promesse de remettre en place l’économie n’a pas marché. Le rôle de tout homme d’État est d’accepter cette réalité en proposant des solutions économiques. »

À ce sujet, rien de neuf. Arnaud Montebourg a d’abord rappelé le décret qu’il avait pris sur le « contrôle des investissements étrangers » depuis la prise de participation de l’État dans l’entreprise Alstom. Puis il a évoqué la « règle des trois tiers » qu’il compte promouvoir à la rentrée, au moment du débat sur la loi de finances 2015. Il s’agit de mieux répartir les 40 milliards d’allègements fiscaux accordés aux entreprises. Un tiers serait dédié à la réduction des déficits, un tiers pour soutenir les entreprises, enfin un dernier tiers à destination des ménages afin de stimuler la demande et in fine la croissance.

« Cela supposerait qu’à la loi de finances 2015 il y ait des baisses d’impôt équivalant à 16 milliards sur plusieurs années », a explicité le ministre de l’économie. « La croissance est une question politique, nous pouvons donc aller la chercher avec nos propres mains », a-t-il poursuivi.

Sur les professions réglementées, l’ancien député de Saône-et-Loire a multiplié les exemples d’application de « la loi que l’on pourrait appeler Jean-Pierre-Pernault, parce qu’elle touche tout le monde ». Il s’agirait ici de « faire baisser les péages, diminuer le prix des cours de conduite, du dentiste (…). Vous allez chez le pharmacien, il se peut que les marges qui sont prises sur les médicaments soient trop importantes. » Cette partie du discours a largement plu à l’auditoire. « Vous voyez, a assuré le ministre, l’économie n’est pas une science en chambre, c’est plutôt un sport de combat. L’économie appartient à tous les Français. » 

Le ministre de l’éducation nationale, Benoît Hamon lui a emboîté le pas dans un discours qui a duré plus d’une heure. « Au moment où nous faisons face à une crise majeure, est-il acceptable aujourd’hui que les chefs d’entreprise soient les champions d’Europe du versement des dividendes ? », a-t-il lancé en début de discours. « Est-ce qu’une seule fois monsieur Gattaz (président du Medef, ndlr) a demandé aux entreprises de modérer le versement des dividendes ? Jamais ! » 

© Yannick Sanchez

Pour Benoît Hamon, l’heure est grave. La montée du Front national, « premier parti de France », serait la conséquence directe des mauvais résultats économiques. Il s’agit donc, selon lui, de changer radicalement de politique économique avec « des baisses d’impôt », l’ouverture du RSA aux moins de 25 ans et « à terme la remise en cause du gel du point d’indice pour les fonctionnaires ».

Le tandem Montebourg-Hamon a fait son effet. Peu de temps après les discours, l’entourage de Manuel Valls a affirmé à l’AFP qu’une « ligne jaune venait d’être franchie » et que la riposte était à l’étude. «On considère qu’une une ligne jaune a été franchie dans la mesure où un ministre de l’économie ne peut pas s’exprimer dans de telles conditions sur la ligne économique du gouvernement et sur un partenaire européen comme l’Allemagne. Donc le premier ministre est déterminé à agir dans les prochains jours. Une chose est sûre : il y a des cadres dans lesquels on peut débattre et d’autres où la cohérence gouvernementale doit primer », a déclaré cette source. À une semaine de l’université d’été du Parti socialiste, ce ne peut être qu’un début.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/240814/hollande-garde-valls-et-change-de-gouvernement

Pierre-Alain Muet (PS): «Une politique économique aberrante»

Mediapart.fr

20 août 2014 | Par Yannick Sanchez

À la lumière des annonces faites par François Hollande mercredi 20 août, le député socialiste Pierre-Alain Muet, ancien conseiller économique de Lionel Jospin, fustige le discours univoque du gouvernement sur la politique de l’offre: «On ne sort pas d’une dépression par une politique exclusive de l’offre.»

Alors que François Hollande a profité de la fin de la pause estivale pour faire sa contre-offensive médiatique dans une interview au Monde dont nous détaillons les mesures, le député PS de la deuxième circonscription du Rhône, Pierre-Alain Muet, ancien conseiller économique de Lionel Jospin, s’insurge contre la politique de l’offre menée par le gouvernement « alors que le président de la République reconnaît que ce sont les politiques d’austérité qui ont enfoncé l’Europe dans la dépression ».

© DR

Dans un article paru dans le magazine L’Économie politique et que vous reprenez sur votre blog, vous parlez d’autisme du gouvernement, de déficit de la pensée macroéconomique. Vous êtes plutôt considéré comme faisant partie de la gauche modérée, d’où vient votre désaccord ?

Mon désaccord est vraiment profond, il porte sur l’inadéquation des politiques actuelles avec la réalité. Moi je ne fais pas partie de la gauche du parti, mais l’économiste que je suis est réellement effaré non seulement par la politique, mais par le discours qui est tenu, qui d’un point de vue économique est faux. On ne sort pas d’une dépression par une politique exclusive de l’offre. N’importe quel économiste ayant fait un peu de conjoncture vous le dira.

Le discours du Bourget était la réponse pertinente à la crise, y compris dans sa composante européenne. Je n’ai pas de désaccord avec la politique pour laquelle nous avons été élus. C’est vrai qu’il manquait la compétitivité, ça faisait partie des oublis de ce programme. Mais je pense qu’avec le CICE (crédit impôt compétitivité emploi) on a fait ce qu’il fallait et que l’on n’avait pas à aller au-delà avec les 40 milliards d’allègement de charge aux entreprises.

La récession européenne a été beaucoup plus forte que prévu, notamment avec les politiques d’austérité menées dans toute l’Europe. Le FMI l’a d’ailleurs reconnu quand il a parlé de « seconde récession » en Europe. Mais le problème de compétitivité en France existe depuis dix ans, ce n’est pas par des politiques de lutte pour la compétitivité que l’on sort de la dépression, il faut une reprise de la demande.

La force des années Jospin avait été d’avoir pris des mesures pertinentes au regard de la conjoncture. Là, ce n’est pas du tout le cas. Faire de la politique de l’offre l’alpha et l’oméga de la politique économique est une absurdité. Il fallait certes maintenir le pari d’inverser la courbe du chômage mais encore fallait-il s’en donner les moyens.

Vous avez rencontré le chef de l’État en juillet. Que lui avez-vous dit concernant les principales mesures d’allègements sur la fiscalité des entreprises ?

Je lui ai dit que je trouvais la politique actuelle aberrante d’un point de vue économique. Je lui ai dit qu’il fallait agir sur l’apprentissage, élargir les emplois d’avenir, en faire des emplois jeunes parce que ça a marché en 1997 et en 2006 quand le ministre de l’emploi de l’époque, Jean-Louis Borloo, a pris des mesures qui ont eu des effets sur l’emploi. Ce n’est pas en répétant tous les jours que les mesures d’offre nous sortiront de la récession que ça va fonctionner.

Les simulations de Bercy (voir le rapport de Valérie Rabault affirmant que 250 000 emplois seraient menacés et 190 000 postes créés) montrent bien que l’effet dépressif est plus important que l’effet positif avec les allègements du coût du travail. Ce déficit de la pensée macroéconomique existait sous la droite mais je suis effaré de voir que c’est aussi vrai sous la gauche. Ça laisse entendre qu’on se serait trompé de diagnostic, mais c’est faux. Le programme de Hollande était la réponse à la crise.

Ayant été longtemps conjoncturiste, je ne comprends pas cette politique économique. Le gouvernement devrait écouter les bons économistes comme Stiglitz, Krugmann ou même Piketty.

Que pensez-vous de l’annonce faite par François Hollande concernant la fusion de la prime pour l’emploi et du RSA activité ?

C’est une excellente annonce, il n’y avait même pas à attendre. J’ai suffisamment plaidé pour la progressivité de l’impôt sur le revenu et la CSG (contribution sociale généralisée). Bien sûr qu’il faudrait rééquilibrer les choses en redonnant du pouvoir d’achat aux ménages mais cela doit, selon moi, se faire en agissant sur le secteur non marchand. Et le gouvernement là-dessus ne va pas assez loin. Personnellement, ce qui m’a surpris, c’est le changement de pied de François Hollande dans son discours du 14 janvier sur le pacte de responsabilité.

François Hollande botte-t-il en touche lorsqu’il déplace la responsabilité de la récession actuelle sur les politiques de rigueur menées en Europe ? Pensez-vous vraiment que les Français peuvent avoir confiance en sa capacité de négociation en sachant qu’il a déjà échoué à se faire entendre sur le volet croissance dans le traité européen sur la stabilité (TSCG) ?

Il a raison lorsqu’il dit que l’essentiel de la reprise c’est l’Europe. S’est rajoutée une crise typiquement européenne quand les États-Unis faisaient le contraire de l’Europe et sortaient de la récession. À l’époque, personne n’avait conscience de la récession européenne. Il y a un vrai besoin de modifier les politiques européennes car il faut tout de même avoir conscience que la déflation européenne vient des coupes dans les salaires en Europe du Sud et que globalement ces politiques participent au fait que l’Europe ne sorte pas de la crise.

Le scénario auquel nous sommes confrontés ressemble aux années trente. Bien sûr qu’il y a une solution européenne. Roosevelt avait pris les mesures qui ont sorti l’économie américaine de la crise. Par son accent rooseveltien, le discours du Bourget était la réponse à la crise. Mais on ne peut pas dire qu’il faut changer la politique européenne et en même temps appliquer le corpus idéologique de l’Europe qui consiste à n’appliquer que des politiques de l’offre, de la compétitivité dont on sait que l’effet est de s’enfoncer encore plus dans la déflation. L’équivalent du consensus de Washington, le consensus de Bruxelles – qui est de faire uniquement des politiques de réduction massive des dépenses et du coût salarial – n’est pas la réponse pertinente. Il faut en sortir. Oui, il faut réorienter l’Europe mais il faut réorienter notre politique avec ce que l’on réclame à l’Europe.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/200814/pierre-alain-muet-ps-une-politique-economique-aberrante

Trop, c’est trop ! Il faut des pressions sur Israël

Communiqué de la LDH

« Trop, c’est trop ! », c’était le cri lancé en décembre 2001 par Madeleine Rebérioux, Pierre Vidal-Naquet, Stéphane Hessel et d’autres lorsque des coups dramatiques étaient portés contre Yasser Arafat et l’Autorité palestinienne à Ramallah. C’est ce cri que nous répétons aujourd’hui face à cette nouvelle offensive militaire qui ne mène à rien. Pas plus que les précédentes opérations de l’armée israélienne à Gaza, ou que l’invasion du Liban à laquelle avait réagi un texte de ce même collectif intitulé « Assez ! », paru le 27 juillet 2006, le dernier que Pierre Vidal-Naquet a signé quelques jours avant sa mort. Il disait l’essentiel : « À l’opposé de la logique guerrière, nous pensons que des victoires militaires ne garantissent pas l’avenir d’Israël. Seuls un dialogue ouvert et la recherche patiente d’une cohabitation avec un véritable Etat palestinien permettraient aux Israéliens d’obtenir la paix avec leurs voisins arabes. »

Un mois après l’entrée de l’armée israélienne à Gaza, le bilan humain est très lourd – plus de 2 000 morts palestiniens, dont 85% de civils, sans compter les milliers de blessés et les centaines de milliers de sans-abris, ainsi que 67 morts israéliens dont trois civils – et, surtout, il n’y a pas de vainqueur et il ne peut y avoir de vainqueur.

Les autorités israéliennes pensaient pouvoir contrôler l’ensemble de la bande de Gaza et obliger les groupes armés à y cesser le combat, elles ont constaté, au vu de la résistance qu’elles y ont rencontrée, que ce serait au prix de pertes décuplées dans leurs rangs et de la transformation de tout ce territoire en un champ de ruines, avec plusieurs milliers de victimes civiles. L’opinion israélienne, elle-même, qui soutenait cette guerre à plus de 90% estime très majoritairement qu’au bout d’un mois, elle n’a pas conduit à une victoire. De fait, quand une guérilla s’enfouit sous terre pour combattre, elle montre à la fois qu’elle dispose du soutien d’une grande majorité de la population et que ses soldats sont prêts à creuser leur propre tombe plutôt que se soumettre. Chacun sait qu’il n’existe pas de solutions militaires et que seule une solution politique est possible.

Mais la société israélienne ne veut pas, aujourd’hui, rechercher une solution fondée sur deux Etats et le retrait des territoires palestiniens occupés en 1967, qui puisse assurer à long terme à Israël un avenir pacifique. L’hystérie guerrière aux accents parfois franchement racistes qui a déferlé pendant ce mois d’opérations militaires à Gaza s’est accompagnée d’une répression encore jamais vue contre les pacifistes israéliens et de violences contre les Palestiniens, y compris ceux de nationalité israélienne, elle a aggravé l’aveuglement nationaliste dominant. Un aveuglement qui a conduit le gouvernement israélien à suspendre sa participation à des négociations laissant entrevoir une trêve durable et à reprendre les bombardements sur Gaza.

Une solution ne peut venir que d’une démarche résolue de la communauté internationale et des sanctions contre l’Etat d’Israël et ses institutions pour l’amener à respecter enfin le droit international et les légitimes aspirations des Palestiniens à vivre eux aussi en paix au sein de frontières sûres et reconnues.

Or, quarante-sept ans après la guerre des Six jours, la colonisation de la Cisjordanie se poursuit et les habitants de Gaza sont toujours enfermés dans un ghetto qui vaut occupation. L’émotion légitime que cette situation provoque dans notre pays comme partout dans le monde ne doit certes pas être détournée par une extrême minorité qui dévoie le soutien aux droits du peuple palestinien en un antisémitisme toujours aussi insupportable et qui doit être réprimé. Mais rien ne justifie que certaines organisations communautaires juives marquent du sceau infamant de l’antisémitisme ceux et celles qui revendiquent haut et fort un Etat pour la Palestine. Il n’est pas plus acceptable que ces mêmes organisations se fassent les porte-paroles des intérêts israéliens en tentant de criminaliser toute tentative citoyenne, notamment au travers d’un boycott des produits israéliens, de s’opposer à une politique meurtrière pour les Palestiniens et suicidaire pour les Israéliens.

Comme le gouvernement, nous n’acceptons pas que le conflit israélo-palestinien soit importé en France. Mais nous refusons que le droit de s’exprimer soit rendu tributaire de telle ou telle solidarité. C’est alors la capacité de débattre démocratiquement qui est mise en cause, ouvrant la voie aux assignations à résidence et aux affrontements communautaires. Nul n’est légitimé à se faire le porte-parole de l’une des parties au conflit.

Face à cette nouvelle guerre meurtrière, face aux atteintes à la liberté d’expression nous ne pouvons nous taire. Nous demandons : que les Nations unies imposent, sous peine de sanctions, le retrait durable des troupes israéliennes de Gaza, l’envoi d’une force d’interposition et de protection du peuple palestinien et la fin du blocus aérien, maritime et terrestre de ce territoire ; que l’Union européenne suspende son accord d’association avec Israël, comme le prévoit son article 2 ; que la France cesse immédiatement toute coopération militaire avec Israël et mette un embargo total sur les armes et transferts de technologie pouvant déboucher sur un usage militaire à destination d’Israël ; que la Palestine soit, enfin, reconnue comme un membre à part entière de l’ONU ; que le Conseil de sécurité saisisse la Cour pénale internationale pour que les responsables de tous les crimes de guerre aient à rendre compte devant la justice ; que l’on impose aux produits israéliens issus des colonies un traçage particulier pour les distinguer des autres et que l’on cesse de poursuivre ceux et celles qui tentent de faire respecter la législation ou manifestent leur solidarité avec le peuple palestinien. Nous appelons à un engagement plus déterminé encore de l’opinion démocratique française pour imposer le droit international, soutenir les aspirations trop longtemps écrasées du peuple palestinien, imposer l’arrêt de la colonisation et le renoncement au projet de « Grand Israël », faire comprendre enfin à la société israélienne qu’elle se dirige dans une impasse suicidaire et qu’elle doit regarder la réalité en face.

 

Premiers signataires : Etienne Balibar, philosophe ; Anne Brunswic, journaliste et écrivain ; Alice Cherki, psychanalyste ; Jocelyne Dakhlia, historienne et anthropologue ; Sonia Dayan-Herzbrun, sociologue et philosophe ; Jean-Pierre Dubois, juriste ; Karim Lahidji, président de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme ; Pascal Lederer, président  de Une autre voix juive ;  Catherine Lévy, sociologue ;  Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien et essayiste ; Gilles Manceron, historien ; Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue ; Pierre Nicodème, mathématicien-informaticien ; Abraham Ségal, documentariste ; Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’Homme ; Jacques Testart, biologiste ; Michel Tubiana, président du Réseau euro-méditerranéen des droits de l’Homme. 

Autres signataires : Alexandre Bilous, journaliste ; Suzanne Citron, historienne ; Marie-Noëlle Thibault, historienne.