Pinar Selek, L’insolente

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Pascal Maillard

On ne sort pas indemne de la lecture de L’Insolente, Dialogues avec Pinar Selek, un livre de Guillaume Gamblin qui vient de paraître dans une coédition originale de la maison Cambourakis et de S!lence, la très belle revue lyonnaise dédiée à l’écologie et aux alternatives, publication à laquelle la sociologue collabore régulièrement. Une fois le livre dévoré et refermé, le lecteur est saisi par un vertige : comment donc Pinar Selek a-t-elle pu tenir ? Comment donc une femme qui a dû affronter pendant plus de vingt ans l’une des plus terribles persécutions politico-judiciaires infligées par le pouvoir turc, a-t-elle pu conserver intacts en elle le sens des luttes et la force de l’utopie, son aspiration inextinguible à la liberté et au bonheur? Comment, après le basculement de sa vie en  1998 – torturée pendant une semaine pour qu’elle livre l’identité de militants kurdes sur lesquels elle enquêtait,  elle subira 30 mois d’emprisonnement suite à un montage politico-judiciaire l’accusant de l’attentat du Marché aux épices d’Istanbul -, comment donc, après la violence de cette césure de 1998, Pinar Selek est-elle parvenue à ouvrir, jusque dans l’exil, le chemin de nouvelles luttes collectives, en France et ailleurs, et, ainsi qu’elle le dit, à « créer d’autres pays au-dessus des frontières » ? C’est à ces questions que répond L’insolente, à travers le récit circonstancié d’une vie. Une vie aujourd’hui suspendue à un verdict de la Cour suprême de Turquie, qui peut tomber d’un jour à l’autre : le procureur a requis contre Pinar Selek la prison à perpétuité.

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Mais cette histoire de la vie de Pinar Selek, je ne vais pas vous la raconter. On pourrait en prendre rapidement connaissance dans une biographie synthétique.  Mais ne croyez pas que L’Insolente soit le déploiement d’une telle synthèse, ou une biographie scientifique et documentée. Ce livre est d’abord l’invention d’une forme-sens. Il renouvelle, je crois, le genre de la biographie, et d’une certaine façon aussi celui de l’autobiographie.

Tout d’abord il modifie la forme traditionnelle de la biographie en y insérant la parole vive de celle dont il rapporte l’existence. Il comporte donc une manière d’écriture de soi, à travers les entretiens qui ont servi de matériaux pour son élaboration. Bien plus, initialement conçu comme un « journal de lutte en France », le livre y  ajoute, dans un chapitre liminaire intitulé « C’est dans la rue que j’ai appris la vie (1971-1998) », la mémoire vive de l’enfance stambouliote et de l’adolescence sous la dictature, les années d’engagement aux côtés des enfants des rues, des prostitués, des transsexuelles découvertes dans les années 90 à travers la fréquentation de « L’Atelier des artistes de rue », les combats anti-militaristes et féministes et la construction progressive d’une pensée critique des rapports sociaux de genre et de domination, ancrée dans l’ensemble des expériences précédentes.

Le livre construit dès lors un rapport étroit entre deux périodes de la vie de Pinar Selek : avant et après les années 1998-2000, rapportées sous le titre suivant : « C’est là que le cauchemar a commencé ». Un combat de la dignité humaine contre la torture et l’humiliation, la violence sans nom de deux années de prison. Toute la vie de Pinar Selek postérieure à la césure de 1998-2000, d’abord de 2001 à 2009 en Turquie, puis de 2009 à aujourd’hui dans l’exil contraint, en Allemagne puis en France, consistera à inventer, contre la peur, les menaces et la litanie des procès, de nouveaux engagements et de nouveaux combats collectifs, dont on comprend, dans la construction même du livre,  qu’ils sont étroitement liés aux luttes heureuses et à la vie qui a précédé le début du cauchemar.

C’est ainsi que Pinar Selek construit, par dessus la frontière spatiale et temporelle de la prison, un grand pont  entre la Turquie et l’Europe, la Turquie et la France dont elle est devenue citoyenne, un pont allégorique entre deux vies qui n’en forment qu’une seule et où les années de bonheur à Istanbul irriguent les luttes en France, lesquelles conspirent incessamment à faire leur retour en Turquie. Les « dialogues » qui figurent dans le sous-titre du livre, sont d’abord ceux de Pinar avec elle-même, cet « autre moi » resté en Turquie. L’Insolente risque donc le dialogue avec elle-même. Mais ce qu’on découvre dans maintes pages, c’est que cet « autre moi » contient tout.es les autres  et que ces autres de Turquie vivent dans et à travers le moi de Pinar Selek militante française de toutes les causes, qui a choisi de partager les luttes de son pays-refuge et revendique constamment l’impératif de s’engager là où l’on vit.

Ensuite L’insolente n’est pas un livre que l’on lit, mais que l’on écoute. Ou plutôt qu’il faut écouter en le lisant. C’est la force de l’oralité qu’il y a dans une parole-écriture. Deux voix vous parlent. Celle d’un narrateur discret, précis, avant tout attentif aux faits et soucieux de contextualiser chaque étape de la vie de Pinar Selek. C’est la voix de Guillaume Gamblin, qui est l’auteur de ce livre. La seconde voix est celle de Pinar Selek, qui narre sa vie avec tout son art du conte, qui lui vient de sa pratique d’écriture littéraire. Et un petit miracle se produit : vous ne saurez pas qui est le narrateur premier et le narrateur second. Plus avant, vous découvrirez que le narrateur assume de plus en plus sa subjectivité, jusqu’à devenir l’analyste engagé d’une vie, alors que la narratrice, dont les propos sont rapportés au style direct, travaille constamment, comme son interlocuteur, à objectiver les faits. C’est que, bien sûr, la scientifique et la sociologue qu’est Pinar Selek, restent omni-présentes dans son récit personnel.  D’où la part réflexive des propos tenus, qui s’attachent à donner du sens à chaque fait, aux péripéties de la petite vie, comme aux instants plus dramatiques dans la litanie des inculpations et des acquittements. Une réflexivité critique qui porte aussi sur les mouvements auxquels elle a participé, ses acteurs et organisations, qu’elles soient associatives, syndicales ou politiques. Une règle importante pour Pinar Selek est d’être toujours dehors en étant dedans. La distance est la condition de la relation. Mais aussi de la lucidité politique.

Enfin L’insolente est un livre « éminemment collectif », écrit Guillaume Gamblin dans ses « Remerciements ». Fruit d’un travail collectif, il l’est aussi par « les innombrables liens de solidarité et d’amitié » tissés à travers luttes et rencontres ces dix dernières années, hors de Turquie, mais aussi toujours en relation avec les ami.es de Turquie qui restent présent.es au quotidien dans la vie de Pinar. Collectif, ce livre l’est aussi par tous ces « collectifs de solidarité » et « comités de soutien universitaires » – une quinzaine à ce jour – dont l’écrivaine et sociologue a suscité la création en France depuis son arrivée dans notre pays en 2012. Collectif, il l’est encore au sens où l’entièreté inachevée de la vie de Pinar constitue une parabole de la place qu’on fait aux autres dans sa propre vie. C’est là sa force éthique.

Dans une admirable postface au livre, intitulée « Le bonheur est possible » – et dont je reproduis ci-dessous la dernière page avec l’autorisation des éditeurs -, Pinar Selek rappelle que, suivant Gramsci, elle « essaie d’allier le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté ».  Elle applique aujourd’hui ces principes, non seulement aux luttes auxquelles elle participe, mais aussi aux conditions d’exercice de ses deux activités : la recherche et la littérature. Concernant le monde académique – elle est actuellement maîtresse de conférences associée à l’Université de Nice -, elle se demande comment « résister aux règles qui organisent la compétition, la concurrence ». Concernant la littérature, elle se confronte « en France, plus qu’en Turquie, à la violence du marché du livre ». Et de rappeler que son dernier roman – on attend sa traduction en français – est « un manifeste contre ce marché qui s’infiltre partout, sans laisser de place à la poésie ». Pinar Selek ajoute alors : « Je resterai, jusqu’à la fin de ma vie, une militante de la poésie ».

L’Insolente - Dialogues avec Pinar Selek de Guillaume Gamblin © Éditions Cambourakis, en co-édition avec la Revue S!lence, 2019.L’Insolente – Dialogues avec Pinar Selek de Guillaume Gamblin © Éditions Cambourakis, en co-édition avec la Revue S!lence, 2019.

L’insolence de Pinar Selek n’est ni provocation insultante, ni orgueil offensant, elle est un acte de courage devant le destin, résistance victorieuse mille fois répétée de David contre Goliath. Si bien que la victoire devient la résistance elle-même. Antonio Machado écrivait dans un poème que « Le chemin se fait en marchant ». Ce chemin de victoire est chaque jour une lutte recommencée contre la peur, la résignation, l’abattement et la mélancolie, qui pourraient l’emporter. Mais souvenons-nous aussi que l’insolentia latine désignait un caractère insolite, rare et même étrange. L’Insolente est unique. Tout comme le livre qui la montre dans toute sa force et sa beauté : une épopée de la résistance, une œuvre sans fin.

Pascal Maillard

PS : Ce texte a été achevé à Lyon, les 23 et 24 mars, à l’occasion de la seconde Rencontre nationale des collectifs de solidarité avec Pinar Selek, rencontre qui s’est tenue en présence de la sociologue, qui a rassemblé des représentant.es de 8 collectifs de villes différentes et dont il sera rendu compte dans un communiqué de presse à paraître prochainement et que je relaierai également sur ce blog.

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Paris : le couple soupçonné d’avoir participé au saccage du Fouquet’s ressort libre du tribunal

francetvinfo.fr

franceinfoRadio France

Les prévenus, originaires d’Indre-et-Loire, étaient jugés en comparution immédiate samedi.

Le couple soupçonné d’avoir participé au saccage du Fouquet’s à Paris est ressorti libre du tribunal samedi 23 mars, pour cause de « nullité de procédure », indique le journaliste de franceinfo présent à l’audience.

Ces deux personnes étaient jugées en comparution immédiate à Paris, deux jours après leur placement en garde à vue dans le cadre d’une enquête ouverte des chefs de dégradations par moyens dangereux, vols aggravés et recels aggravés.

L’avocat du couple, Arié Alimi, a soulevé plusieurs nullités de procédure et le président du tribunal, après une heure de délibéré a estimé qu’elles étaient valables. Toujours selon l’avocat, l’homme de 46 ans n’a pas pu prendre son traitement contre la narcolepsie, avant l’arrivée au tribunal. Il s’endormait par intermittence dans le box. Le procureur a estimé qu’il ne pouvait pas être jugé alors qu’il n’avait pas pris son médicament. « La façon dont les personnes sont jugées alors qu’ils sont malades et qu’on ne leur retransmet pas leur médicament, c’est révoltant et le tribunal m’a entendu et a considéré qu’il y avait une nullité et que la procédure s’arrête », explique l’avocat sur franceinfo.

S’agissant de la femme, Ambre, l’acte est nul, parce que « j’ai dit qu’il y avait des vidéos qui prouvaient que ce petite couple charmant n’avait rien fait. Qu’on leur avait remis les fourchettes et le tabouret. Ils les avaient demandés. Il n’y avait aucun vol. Ce sont des agents de sécurité du Fouquet’s qui, compte tenu des dégradations, se disaient finalement : ‘on va donner aux gens ce qui reste et ce qui est par terre’. C’est la raison pour laquelle le PV de comparution immédiate a également été annulé », a considéré Maître Alimi.

Ambre, 30 ans, s’est d’ailleurs dit « très soulagée » au micro de franceinfo. « Je ne savais même pas ce que c’était une garde à vue donc je suis très heureuse de sortir », explique la jeune femme. « On a débarqué devant le Fouquet’s qui était ravagé. Les gens étaient déjà passés dedans pour tout voler. Le vigile ne nous a pas empêchés de rentrer et le vigile a mis à disposition des couverts pour que les gens se servent. Je suis repartie avec quatre fourchettes et je lui ai demandé si je pouvais prendre le tabouret pour la blague et il m’a autorisé. C’était le symbole, c’était vraiment un souvenir du Fouquet’s », explique-t-elle.

« Il n’y a pas eu de vol dans cette affaire », affirme Maître Arié Alimi. « On n’est pas dans une affaire d’Etat, on est dans une affaire ridicule et avec les moyens absolument ridicules« , ajoute l’avocat. « Quand j’ai vu cette procédure, je me suis dit mais où est ce qu’on va ? On a fait de la géolocalisation en temps réel, on a envoyé des policiers de Paris dans l’Indre-et-Loire, on a fait des recherches dans toute la France. Autant dire que Tarnac à côté, c’est pas grand-chose. On a mis des moyens disproportionnés qui ont coûté énormément d’argent au contribuable, uniquement pour aller chercher quelqu’un pour un tabouret et quatre fourchettes pour garder un souvenir. Je crois qu’on a dépassé les bornes depuis longtemps, s’agissant des ‘gilets jaunes’. Il y a un moment où il faut revenir sur terre », assure-t-il.

Le couple avait été interpellé près de Tours (Indre-et-Loire) par la police judiciaire parisienne. C’est une publication Facebook de la jeune femme, montrant des photos d’un tabouret et de couverts volés dans le célèbre restaurant, qui avait alerté les gendarmes d’Indre-et-Loire.

Au domicile de l’aide-soignante de 30 ans, les enquêteurs avaient retrouvé les objets en question. La trentenaire avait été interpellée avec son conjoint de 43 ans qui avait lui aussi reconnu avoir participé à la manifestation.

Samedi 16 mars, le Fouquet’s avait été saccagé en marge de la mobilisation des « gilets jaunes » sur les Champs-Élysées. La direction du restaurant a annoncé vendredi qu’il resterait fermé pour « plusieurs mois ».

 


Dérive autoritaire – Le Courrier


Plus rien ni personne ne semble en mesure de freiner la dérive autocratique d’Emmanuel Macron. Ni l’escalade policière, et désormais militaire, s’abattant sur les gilets jaunes. Après l’adoption d’une nouvelle loi anticasseurs, des périmètres entiers, comme les Champs-Elysées à Paris, seront interdits de cortèges. Pour un mot de trop, les opposants politiques sont menacés de poursuites judiciaires. L’armée sera appelée en renfort ce samedi, pour l’acte XIX. Elle protégera certains établissements publics afin de permettre aux CRS de se déployer au contact des manifestants. Un véritable retour en arrière: ce n’était pas arrivé en métropole depuis la répression de la grève des mineurs en 1947, et la Guerre d’Algérie.

Dans la rue, ceux qui osent encore manifester, qui ne sont pas déjà amendés, en prison ou assignés à résidence, courent le risque de se faire gazer, tabasser, voire de perdre une main ou un œil. Zineb Redouane, une octogénaire victime d’un tir tendu de lacrymogène, est même décédée à Marseille, dans l’indifférence du gouvernement. D’autres morts devront-ils s’ajouter à la longue liste des victimes de violences policières en France? Les centaines d’Algériens en 1961, les communistes du métro Charonne un an plus tard, les manifestants de mai-juin 1968, Vital Michalon en 1977 à Super-Phénix, Malik Oussekine en 1986, Rémi Fraisse en 2014…

Enfermé dans ses certitudes et son mépris de classe, le gouvernement n’entend pas dialoguer. Sa seule réponse consiste à traiter le mouvement social par la répression. Nicolas Sarkozy avait ouvert la voie pour mater les banlieues. Une politique poursuivie par Manuel Valls lors des manifestations contre la Loi travail et Nuit debout. Rien sur le fond. Certes, il y a eu des débats. Un grand show, même. Mais d’inflexion de la politique menée, point. Des revendications des gilets jaunes (pouvoir d’achat, rétablissement de l’ISF, démocratisation de la vie politique, etc.), il ne restera rien, ou alors l’indexation des retraites. Et encore.

Comme il paraît lointain le temps des rassemblements paisibles sur les ronds-points. Le mouvement était trop populaire. Il fallait le casser, le morceler, le discréditer, le pousser à la radicalisation. Instiller la peur. Réduire le mouvement social à une bande de casseurs. Les chaînes d’info en continu ont contribué à alimenter un climat de guerre civile. Histoire d’obliger tout le monde à rentrer chez soi. Reposer le couvercle sur la marmite. Jusqu’aux prochaines élections. Ça pourrait marcher. Espérons que non.


Grand débat : quand le gouvernement «oublie» d’inviter certaines assos


Le grand débat, suite, et pas encore fin. Alors que les débats citoyens touchent à leur fin le 15 mars, des conférences nationales thématiques sont organisées cette semaine dans les ministères, avec au menu les quatre grands thèmes voulus par le gouvernement. De quoi nourrir les conférences territoriales qui se tiendront ensuite dans les 13 grandes régions avec des citoyens tirés au sort.

Au ministère de la Justice, pour plancher ce lundi sur le thème de « démocratie et citoyenneté », le gouvernement a vu large : des syndicats réformistes sont présents (CFTD, CFTC, Unsa), des associations d’élus (AMF, Association des maires ruraux de France, Régions de France), environnementales (France nature environnement, la Ligue pour la protection des oiseaux) ou solidaires (ATD quart monde, Secours catholique) ou encore la FNSEA et la Fédération des chasseurs.

Cette conférence nationale est l’occasion de « faire monter à bord les corps intermédiaires. C’est ce qui se passe. Les réunions se passent bien. C’est ouvert, constructif, parfois animé. C’est un moment délibératif » salue au micro de Public Sénat Jean-Paul Bailly, ancien PDG de La Poste et membre du collège des garants du grand débat. Regardez :

Un oubli qui fait mauvais genre

Mais autour de la table, il manque quelques ronds de serviettes. Pour débattre de la démocratie et de la citoyenneté, le gouvernement a pensé à tout le monde sauf… aux associations qui travaillent directement sur le sujet. Un oubli qui fait mauvais genre. Contactés par publicsenat.fr, la Ligue des droits de l’Homme (LDH), Transparency International France, Anticor ou encore Regards citoyens affirment ne pas avoir été invités. Du côté de l’organisation du grand débat, on assure pourtant que « tout le monde a été invité. Personne n’a été mis de côté ».

Ce n’est pas ce que disent les quatre associations qu’on s’attendait à voir, vu le thème du jour. « On n’a pas été convié. On dirait que les associations spécialisées ne l’ont pas été » nous affirme Benjamin Ooghe-Tabanou, l’un des administrateurs de Regards citoyens. Transparency International, qui travaille sur la démocratie, la transparence et la corruption, « n’a pas eu connaissance » de l’événement et « n’a pas du tout été invité » non plus.

Même sort pour la LDH. « Nous n’avons pas été invités. Je pense que c’était tout à fait volontaire de la part de la garde des Sceaux » affirme Michel Tubiana, vice-président de la LDH. Après la publication de notre article, le porte-parole du ministère de la Justice, Youssef Badr, a tenu à préciser que le ministère n’y était pour rien. « Nous n’avons, en aucune manière, participé à l’élaboration de la liste. C’est l’organisation du grand débat qui s’en charge. On ne fournit que les locaux » explique le porte-parole de la chancellerie.

De son côté, si Michel Tubiana salue l’« incontestable succès » du grand débat, le responsable de la LDH s’étonne :

« Le gouvernement a ceux avec qui il a envie de discuter et ceux avec qui il considère que ce n’est pas utile. C’est comme la fois où le ministère de l’Intérieur n’a pas invité SOS racisme et le Mrap au sujet de l’antisémitisme ».

L’absence de la Ligue des droits de l’homme avait pourtant été soulignée à Matignon dès décembre par l’un des garants du grand débat. « On avait signalé que la LDH n’était pas là. On a demandé de la rajouter. Le gouvernement devait leur proposer » assure à publicsenat.fr Guy Canivet, autre garant du grand débat et ancien membre du Conseil constitutionnel. Le carton d’invitation n’est visiblement pas parti.

« On a mis à l’écart les associations qui luttent contre la corruption et la fraude fiscale »

Même chose encore du côté d’Anticor, association qui défend la transparence en politique et lutte contre la corruption. « On n’a pas du tout été invité, ni informé » constate son président, Jean-Christophe Picard. « Quand on nous invite, on vient. C’est pour ça qu’on ne nous invite pas » sourit le responsable d’Anticor, « on aurait pourtant eu beaucoup de choses à dire sur l’association des citoyens à l’action publique et son contrôle. On a des solutions pour rétablir la confiance ».

Sur d’autres projets de loi, l’association est « invitée par l’Assemblée ou le Sénat, on n’est pas boycotté ». Mais pour le coup, « a priori, on a mis à l’écart les associations qui luttent contre la corruption et la fraude fiscale ». Il y a pourtant des milliards à récupérer, alors que le gouvernement recherche des économies.

L’association des citoyens à la décision publique

Dans les locaux modernes du ministère de la Justice, au nord de Paris, les syndicats et associations présents n’ont pas choisi d’évoquer les questions de la baisse du nombre de parlementaires, la proportionnelle ou le RIC. Ils n’en ont pas moins beaucoup de choses à dire. Dans l’une des salles, on planche sur la question de l’association des citoyens à la décision publique.

On parle d’abord des conseils de quartier, déjà existants. Il faudrait les « évaluer ». Les participants insistent sur l’enjeu essentiel de qui participe aux consultations. Sujet que souligne Geneviève de Coster, membre d’ATD quart monde. « Les personnes dans la pauvreté ne se sentent pas représentées dans les gilets jaunes. Les pauvres, on les traite de fraudeurs, on a peur d’eux. Et eux ne participent pas. Donc comment on les amène à participer ? » demande la responsable d’ATD. Ce que confirme Abel Jean-David, de France nature environnement :

« Dans les quartiers, les campagnes, beaucoup ne se sentent pas légitimes pour porter la parole »

Barbara Serrano, de la Ligue de l’enseignement, souligne qu’« un débat public, c’est un aller/retour entre l’expertise et les citoyens ». Jean-Yves Mano, de l’association Consommation, logement, et cadre de vie, pointe le « problème des réseaux sociaux, qui peuvent avoir des apports positifs et négatifs. Ils sont venus bousculer le monde associatif et la démocratie participative ». Derrière, c’est la place que peuvent trouver les associations ou syndicats dans un monde ou l’individualisme prend souvent le pas sur le collectif. La « limite des corps intermédiaires » est évoquée. Et le gouvernement ne les aide pas. « On ne nous consulte pas. Et ça s’est accru avec ce gouvernement » regrette Abel Jean-David.

« Vite et bien, ça ne va pas. Il faut prendre le temps de la construction »

Autour de la table, tout en longueur, les échanges glissent sur le rôle des corps intermédiaires dans le grand débat. « Le premier ministre nous a consultés. On a tous dit que les délais étaient trop courts » estime Nicolas Oberlin, délégué national de la Fédération des centres sociaux. « Vite et bien, ça ne va pas. Il faut prendre le temps de la construction » estime le responsable de France nature environnement. « Il y a les agendas politiques et la question des communicants. L’urgence, c’est de la communication » ajoute Claire Bernard, des Régions de France. Barbara Serrano conclut : « Et on voit ça avec le grand débat ». Il n’est pourtant pas terminé. Après les conclusions, l’exécutif entend insuffler l’esprit du grand débat dans les décisions des mois à venir. Reste à voir avec qui autour de la table.


Discipline en prison : un décret scélérat

oip.org

Observatoire International des Prisons

En plein mouvement de surveillants qui réclament une revalorisation de leur statut, le gouvernement vient d’adopter un décret durcissant le régime disciplinaire des personnes détenues. Le pouvoir politique cède, une nouvelle fois, à la tentation de répondre au malaise professionnel, lié à la sur-incarcération, par un accroissement des prérogatives répressives de l’institution.

La prison est régie par toute une série d’interdits dont la transgression peut entraîner le déploiement de mesures coercitives. La sanction ultime : un placement en quartier disciplinaire (QD), communément appelé « mitard ». Les fautes sont classées par ordre de gravité : les plus importantes, dites de premier degré, peuvent appeler jusqu’à trente jours de QD. Celles de deuxième et troisième degré, respectivement à quatorze et sept jours.

Le décret du 13 février[1], qui entrera en vigueur le 15 mars prochain, durcit les règles et accroît les possibilités d’enfermement au QD et la durée du séjour en allongeant la liste des fautes du premier degré. De nouvelles infractions sont créées : la rébellion violente, l’accès à des zones interdites, l’apologie du terrorisme, mais aussi la prise de son ou d’images non autorisées au sein de la prison, ou leur diffusion. Reflet de la crispation de l’institution vis-à-vis de tout ce qui lui échappe, la prise d’une photo ou d’une vidéo en dehors de son contrôle est ainsi mise sur le même plan qu’une évasion. Les injures, menaces et propos outrageants à l’encontre d’un personnel, d’un intervenant ou d’une autorité administrative ou judiciaire sont quant à elles élevées au premier degré, rejoignant les agressions physiques. De même, la participation à une action collective de nature à perturber l’ordre de l’établissement – une qualification qui, dans les faits, permet de sanctionner les mutineries mais aussi la simple signature d’une pétition évoquant un dysfonctionnement interne – devient une faute de premier degré. De la même manière, diverses fautes du troisième degré passent au deuxième. Tel le refus d’obtempérer immédiatement aux injonctions du personnel ou le fait de tenir un propos outrageant à l’égard d’un personnel, d’un intervenant ou d’une autorité judiciaire ou administrative dans une lettre adressée à un tiers. Une nouvelle faute du troisième degré est également créée : négliger de prendre soin d’un objet mis à disposition par l’administration expose désormais à une semaine de QD.

Autre révélateur de la logique à l’œuvre qui vise à accroître la quasi-toute puissance de l’administration vis-à-vis des personnes dont elle a la garde : le déclassement d’un détenu, c’est-à-dire de la décision de le priver de son emploi ou de sa formation, sera désormais possible pour toute faute commise en détention, même si celle-ci est sans lien avec l’activité.  Plus cynique encore : une sanction de « travail d’intérêt collectif » pouvant aller jusqu’à 40 heures peut aussi être prononcée. Les détenus pourront désormais être contraints d’effectuer gratuitement des travaux de nettoyage, d’entretien ou de remise en états des cellules et des locaux communs. Des travaux pour lesquels ils sont normalement payés par l’administration, par ailleurs régulièrement condamnée pour ne pas respecter les taux minimum de rémunération. Un consentement préalable est certes requis – toutefois, face à l’éventualité d’une sanction plus forte, nul doute qu’il sera aisément acquis.

Despotisme ordinaire vs. respect des droits de l’homme

L’orientation prise par le gouvernement est d’autant plus condamnable que la procédure permettant à l’administration de (se) rendre justice est largement contestable, et contestée. Singeant le procès pénal, elle s’en éloigne sensiblement en termes de garanties, ce que la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) n’a de cesse de le rappeler. En effet, elle méconnaît les règles du procès équitable, de l’indépendance et de l’impartialité de l’instance disciplinaire, le chef d’établissement concentrant tous les pouvoirs (poursuite, « enquête », sanction et même levée de la sanction). Elle ne respecte pas le principe de légalité, les fautes étant définies en des formules trop extensives pour exclure l’arbitraire. Et les sanctions, quant à elles, sont disproportionnées par rapport aux faits imputables. Quelle que soit la nature de la faute commise, isoler quelqu’un dans une cellule privée de tout équipement si ce n’est des WC non cloisonnés à proximité d’une tablette pour les repas et d’un lit bétonné, avec pour seule activité une heure de promenade dans une cour entièrement grillagée, et ce pour une durée pouvant aller jusqu’à 30 jours, est inacceptable. Pour le comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains et dégradants (CPT), « le principe de proportionnalité exige » que le placement au QD ne soit utilisé qu’en « cas exceptionnels », « en tout dernier recours, et pour la période la plus brève possible » – ce qui ne saurait « excéder 14 jours ».

Enfin, compte tenu des « dangers inhérents à cette sanction » (suicides, automutilation, effondrement psychique, etc.), l’instance européenne incite surtout à en bannir l’usage, et de privilégier la médiation au rapport de force. Les travaux de recherche témoignent des effets contre-productifs de cette méthode uniquement répressive : acteurs sociaux, les détenus réagissent à la manière dont ils sont traités. Renforcer la répression au détriment de l’équité, du respect des droits fondamentaux et de la qualité des relations ne peut qu’amplifier ce que l’on entend prévenir. Et à l’inverse, rappelle le CPT, « promouvoir des relations constructives entre prisonniers et personnel permet d’atténuer la tension et, partant, de réduire sensiblement la probabilité d’incidents ».

Mais le gouvernement, pour tenter de faire face à une colère syndicale, a fait le choix d’instrumentaliser le régime disciplinaire, foulant aux pieds les préconisations des instances de protection des droits de l’homme. Pansement sur une jambe de bois, ce décret enferre encore l’administration pénitentiaire dans une logique fondée essentiellement sur la répression et la coercition, éloignant toujours plus la possibilité d’un apaisement du climat en détention.

Contact presse : Pauline De Smet · 01 44 52 88 00 · 07 60 49 19 96

[1] Décret n° 2019-98 du 13 février 2019 modifiant les dispositions réglementaires du code de procédure pénale relatives au régime disciplinaire des personnes détenues.


L’antisionisme est une opinion, pas un crime


Tribune. Monsieur le Président, vous avez récemment déclaré votre intention de criminaliser l’antisionisme. Vous avez fait cette déclaration après en avoir discuté au téléphone avec Benyamin Nétanyahou, juste avant de vous rendre au dîner du Crif.

Monsieur le Président, vous n’êtes pas sans savoir que la Constitution de la République énonce en son article 4 que «la loi garantit les expressions pluralistes des opinions.» Or, l’antisionisme est une opinion, un courant de pensée né parmi les juifs européens au moment où le nationalisme juif prenait son essor. Il s’oppose à l’idéologie sioniste qui préconisait (et préconise toujours) l’installation des juifs du monde en Palestine, aujourd’hui Israël.

L’argument essentiel de l’antisionisme était (et est toujours) que la Palestine n’a jamais été une terre vide d’habitants qu’un «peuple sans terre» serait libre de coloniser du fait de la promesse divine qui lui en aurait été donnée, mais un pays peuplé par des habitants bien réels pour lesquels le sionisme allait bientôt être synonyme d’exode, de spoliation et de négation de tous leurs droits. Les antisionistes étaient, et sont toujours, des anticolonialistes. Leur interdire de s’exprimer en prenant prétexte du fait que des racistes se servent de cette appellation pour camoufler leur antisémitisme, est absurde.

Monsieur le Président, nous tenons à ce que les Français juifs puissent rester en France, qu’ils s’y sentent en sécurité, et que leur liberté d’expression et de pensée y soit respectée dans sa pluralité. L’ignominie des actes antisémites qui se multiplient ravive le traumatisme et l’effroi de la violence inouïe dont leurs parents ont eu à souffrir de la part d’un Etat français et d’une société française qui ont largement collaboré avec leurs bourreaux. Nous attendons donc de vous que vous déployiez d’importants moyens d’éducation, et que les auteurs de ces actes soient sévèrement punis. Mais nous ne voulons certainement pas que vous livriez les juifs de France et leur mémoire à l’extrême droite israélienne, comme vous le faites en affichant ostensiblement votre proximité avec le sinistre «Bibi» et ses amis français.

C’est pourquoi nous tenons à vous faire savoir que nous sommes antisionistes, ou que certains de nos meilleurs amis se déclarent comme tels. Nous éprouvons du respect et de l’admiration pour ces militants des droits humains et du droit international qui, en France, en Israël et partout dans le monde, luttent courageusement et dénoncent les exactions intolérables que les sionistes les plus acharnés font subir aux Palestiniens. Beaucoup de ces militants se disent antisionistes car le sionisme a prouvé que lorsque sa logique colonisatrice est poussée à l’extrême, comme c’est le cas aujourd’hui, il n’est bon ni pour les juifs du monde, ni pour les Israéliens, ni pour les Palestiniens.

Monsieur le Président, nous sommes des citoyens français respectueux des lois de la République, mais si vous faites adopter une loi contre l’antisionisme, ou si vous adoptez officiellement une définition erronée de l’antisionisme qui permettrait de légiférer contre lui, sachez que nous enfreindrons cette loi inique par nos propos, par nos écrits, par nos œuvres artistiques et par nos actes de solidarité. Et si vous tenez à nous poursuivre, à nous faire taire, ou même à nous embastiller pour cela, eh bien, vous pourrez venir nous chercher.

Premiers signataires : Gilbert Achcar universitaire Gil Anidjar professeur Ariella Azoulay universitaire Taysir Batniji artiste plasticien Sophie Bessis historienne Jean-Jacques Birgé compositeur Simone Bitton cinéaste Laurent Bloch informaticien Rony Brauman médecin François Burgat politologue Jean-Louis Comolli cinéaste Sonia Dayan-Herzbrun sociologue Ivar Ekeland universitaire Mireille Fanon-Mendès France ex-experte ONU Naomi Fink professeure agrégée d’hébreu Jean-Michel Frodon critique et enseignant Jean-Luc Godard cinéaste Alain Gresh journaliste Eric Hazan éditeur Christiane Hessel militante et veuve de Stéphane Hessel Nancy Huston écrivaine Abdellatif Laâbi écrivain Farouk Mardam-Bey éditeur Gustave Massiah économiste Anne-Marie Miéville cinéaste Marie- José Mondzain philosophe Ernest Pignon-Ernest artiste plasticien Elias Sanbar écrivain, diplomate Michèle Sibony enseignante retraitée Eyal Sivan cinéaste Elia Suleiman cinéaste Françoise Vergès politologue.

Liste complète des signataires disponible sur : https://bit.ly/2BTE43k