Macron et les médias : «On n’est plus au temps de l’ORTF»

Par Léa Mormin-Chauvac

Alexis Lévrier est maître de conférences à l’université de Reims, chercheur associé au Celsa et auteur du livre le Contact et la Distance (Les Petits Matins).

Les récentes convocations de journalistes par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) sont-elles inédites ?

Il y a des précédents : Edwy Plenel avait été convoqué en 2017, les journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme en 2016. Ce qui est surprenant aujourd’hui, c’est l’intensité, l’accumulation des convocations. Neuf en quelques semaines, on n’avait jamais vu ça.

Sous les précédents quinquennats, les journalistes devaient-ils également composer avec une défiance présidentielle parfois brutale ?

De ce point de vue-là, on est plutôt revenu à un monde très ancien avec un rapport surplombant et méprisant envers la presse. Macron a voulu rompre avec des dérives qu’il a pu constater de l’intérieur lorsqu’il était ministre, à savoir la trop grande proximité de Hollande avec le monde journalistique. Au début de son quinquennat, le Président avait parlé de «saine distance» et je pense que ce diagnostic était plutôt bon. Mais il est allé très loin en choisissant de renouer avec une «présidence jupitérienne», une expression forgée par le communicant Jacques Pilhan pour faire de Mitterrand un président en surplomb, inaccessible. La doctrine Pilhan est caractérisée moins par une rareté que par une arythmie de la parole du chef de l’Etat. Macron a voulu reprendre cette maîtrise des mots et des lieux, cette image de maître des horloges. Il a choisi de marcher dans les pas de prédécesseurs, Mitterrand ou De Gaulle, qui ont assumé une conception verticale, monarchique du pouvoir, ce qui induit un rapport particulier avec la presse. Sauf que le monde médiatique a changé : on n’est plus au temps de l’ORTF. Sous Mitterrand, Pilhan a pu maîtriser la com du Président car il misait tout sur la télévision, le journal de 20 heures. On est aujourd’hui dans une ère d’instantanéité, de prolifération. Il est beaucoup plus difficile de miser sur la rareté ou l’arythmie.

Pourquoi ?

Parce que le public désire être informé. Pilhan pouvait cacher les secrets de Mitterrand sur son passé, sa santé, sa famille. C’était accepté et possible car on pouvait faire pression et mettre Edwy Plenel sur écoute, ce qui poserait beaucoup de problèmes aujourd’hui, heureusement.

L’affaire Benalla, ce n’est pas que la Contrescarpe, c’est aussi quelqu’un qui a cru qu’on pouvait utiliser la brutalité physique à l’égard de la presse. Car Benalla avait pour mission, entre autres, de mettre à distance les professionnels indésirables. Dans le livre Mimi (Grasset, 2018), des journalistes racontent la volonté d’écarter des photographes de façon parfois violente.

Autre exemple, le cas de Sébastien Valiela, qui est représentatif des rapports changeants entre la presse et le pouvoir. En 1994, il prend la photo de Mazarine, qui ne paraît dans Match qu’avec l’accord de l’Elysée. Vingt ans plus tard, il photographie un autre François, en scooter, mais cette fois l’image est publiée dans Closer sans demander l’avis du Président. Or le même Valiela, qui fait aujourd’hui partie des photographes travaillant pour «Mimi» Marchand, prend des photos du couple Macron, avec l’accord du pouvoir. Il bénéficie de la faveur du prince au détriment d’autres professionnels, qui sont mis à l’écart. C’est symbolique d’un incroyable retour en arrière.

Est-ce une spécificité française ?

La volonté de protéger des secrets d’Etat existe partout. Evidemment, le pouvoir, pour des raisons de sécurité nationale, ne veut pas que des informations soient révélées. La différence est qu’on a moins d’attachement en France à l’égard de la liberté de la presse que dans le monde anglo-saxon. L’interview proposée par la présidence à la presse quotidienne régionale pour les élections européennes, par exemple, est inenvisageable outre-Manche car elle a été voulue, relue et corrigée par l’Elysée. Les médias étrangers, choqués, se sont demandé comment on pouvait accepter d’être un relais de la communication du Président. Mais ça change, la levée de boucliers contre les convocations par la DGSI le prouve. Certaines dérives ne sont plus acceptées, et c’est tant mieux.

A lire aussi: Macron met la presse sous pression

Léa Mormin-Chauvac

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L’Europe solidaire a besoin d’un vote

blogs.mediapart.fr

Malik Salemkour

Les résultats des élections du 26 mai traduiront l’Europe que nous voulons, en envoyant un message politique à tous les gouvernants en place. Les personnes élues au Parlement européen agiront dans le mandat qu’il leur sera donné. S’exprimer par son vote est lourd d’enjeux.

Comment ne pas être inquiet de l’état démocratique et social des pays européens, comme de la France. L’Europe est le continent le plus prospère, avec une richesse et une puissance économique qui ont augmenté comme jamais. En même temps, la précarité et les inégalités s’accroissent. Trop sont laissés de côté, trop de territoires se sentent abandonnés, quatre-vingt-six millions d’Européens vivent en dessous du seuil de pauvreté. Trop d’injustices perdurent. Devant leur incapacité à y répondre, la défiance envers les politiques est profonde, se traduisant par l’arrivée aux pouvoirs de forces nationalistes, populistes ou explicitement d’extrême droite.

De fait, les valeurs de l’Europe qui affirment le respect et la promotion de droits fondamentaux égaux pour toutes et tous sont aujourd’hui fragilisées ou bafouées. Ce sont par exemple les graves atteintes à l’Etat de droit et à la liberté de la presse en Hongrie ou en Autriche, aux droits des femmes, notamment l’accès à l’IVG et des personnes LGBTI comme en Pologne, aux droits et à l’égale dignité des minorités nationales comme des Roms en Europe centrale, et, plus largement, partout en Europe, avec des violences racistes et parfois institutionnelles comme en Slovaquie. Les futurs membres du Parlement européen doivent défendre ces droits et libertés essentiels et obtenir des sanctions ciblées, sauf à les laisser pouvoir être défaits demain, en France, aussi.

En 2017, toutes les instances européennes (Conseil, Commission, Parlement) ont adopté un Socle européen des droits sociaux (accès à l’éducation, l’emploi, la formation, à des salaires minima, égalité femmes/hommes, lutte contre toutes les discriminations…). Il reprend nombre d’objectifs que l’Europe s’était déjà assignés, sans y parvenir jusqu’ici. Ces déclarations de principe sont positives, mais il reste à les mettre en place par des mécanismes concrets de solidarité, en refusant un nivellement par le bas. Les droits n’existent que s’ils sont effectifs, ouverts à toutes et à tous sans discrimination, traduits en actes et en politiques volontaristes, et que des sanctions sont prévues s’ils ne sont pas respectés. Le vote du 26 mai peut aider à porter un engagement fort pour lutter contre la pauvreté, avec des garanties de ressources minimales permettant à chacune et chacun de vivre dignement partout en Europe, comme pour favoriser l’accès aux systèmes de santé pour toutes et pour tous et sur tous les territoires et notamment pour les plus précaires, et lutter plus efficacement contre les discriminations, en raison de l’origine, du sexe, de l’orientation sexuelle, du handicap…

Soigner un malade, accueillir un enfant à l’école, avoir un toit, vivre dignement dans un environnement sain sont des droits universels qui ne peuvent être soumis à condition. Ils fondent l’humanité même de chaque individu. La situation des réfugiés et migrants en Europe est insupportable, qu’on parle avec le cœur ou la raison. Ce qu’on leur fait vivre, qu’on les laisse mourir aux frontières ou dans la Méditerranée, qu’on les parque dans les pays limitrophes ou de leur arrivée, qu’on les enferme, même enfants, et expulse, est indigne, inefficace mais aussi dangereux. L’Europe forteresse est illusoire et menace sa sécurité à terme. C’est aussi réduire les droits de toutes et tous, car ce sont partout des contrôles au faciès, des violences policières, des actes xénophobes et racistes qui se multiplient, des politiques sécuritaires et une logique de surveillance et de suspicion généralisées. L’histoire et l’actualité montrent que cela commence par les étrangers, puis ce sont d’autres minorités, et, petit à petit, ce sont des droits fondamentaux mis sous conditions, des droits absolus qui deviennent relatifs, ouverts qu’à ceux qui en ont les moyens, qu’aux groupes majoritaires ou dominants.

S’abstenir le 26 mai, c’est laisser faire ceux qui prônent un égoïsme suicidaire, l’avidité, le repli nationaliste et autoritaire, la concurrence de tous contre tous. Voter, c’est pouvoir agir pour une Europe solidaire, fraternelle, plus sûre et prospère, forte de l’égalité réelle des droits et des droits sociaux effectifs qui redonnent confiance dans une démocratie qui traite chacune et chacun en égale dignité.

Malik Salemkour, président de la LDH

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Des pressions inacceptables sur la presse

Communiqué LDH

Après l’invraisemblable tentative de perquisition dans les locaux de Mediapart, le procureur de la République multiplie les actes d’intimidation à l’égard de journalistes.

Si, comme l’a rappelé la porte-parole du gouvernement, les journalistes ne sont pas au-dessus des lois, la protection de leurs sources et leur déontologie impliquent qu’ils gardent le silence sur l’origine de leurs informations.

Dès lors, en convoquant à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour audition libre ces journalistes en raison des informations qu’ils ont publiées, le procureur de la République de Paris ne peut ignorer l’inutilité de cette démarche sauf à la qualifier pour ce qu’elle est, une tentative d’intimidation.

En ajoutant à ces manœuvres, la convocation du président du directoire du Monde, le procureur de la République s’essaie à une autre forme d’intimidation en s’en prenant au responsable du journal lui-même.

La LDH dénonce ces manœuvres du gouvernement et d’un procureur de la République qui lui doit sa nomination.

Elle appelle à la vigilance face aux pressions que subissent les médias. De leur liberté dépend, en effet, la nôtre.

Elle assure les journalistes et les médias concernés de sa solidarité et de son soutien.

Paris, le 24 mai 2019

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Arrêté anti-mendicité à Périgueux : une demande d’annulation et une manifestation


La section locale de la Ligue des droits de l’homme demande au maire Antoine Audi d’annuler son arrêté et appelle les Périgourdins à manifester au pied de l’arbre de la Liberté ce jeudi 23 mai à 18 heures.

« Non à l’arrêté anti-mendicité ! » Pour protester contre l’arrêté municipal qui interdit les « sollicitations financières » du 15 mai au 31 août dans les rues du centre-ville de Périgueux, la section du Grand Périgueux de la Ligue des droits de l’homme appelle les Périgourdins à venir manifester au pied de l’arbre de la Liberté, à la jonction de la place André-Maurois et l’esplanade Robert Badinter, ce jeudi 23 mai à 18 heures (et non mardi 21 comme annoncé précédemment).

Lundi 20 mai, la Ligue a déposé une demande de recours gracieux auprès de la Ville de Périgueux. Elle demande l’annulation du texte. « Manifestement, Périgueux n’a pas connu de bouleversement lié à la mendicité ces trois dernières années », avance le courrier de demande d’annulation.

Demande de preuves

Le maire LR Antoine Audi fait état d’une hausse du nombre de mains courantes auprès de la police municipale concernant des faits de mendicité plus ou moins agressive. La Ligue demande au maire de lui fournir la totalité des 288 mains courantes déposées auprès de la police municipale dont les 156 qui concerneraient la mendicité. « La ligue des droits de l’homme ainsi que tous les citoyens concernés tireront les conséquences de cette communication ou de son absence », précise la section locale.

Pour l’instant, il n’est pas question de retirer l’arrêté, a souligné ce mardi midi Antoine Audi. Je me laisse le temps de la réflexion. Concernant la communication des mains courantes, on doit vérifier avec un avocat si cela est possible et légal car elles sont nominatives. »

En 2014 et 2015, le maire de Périgueux avait déjà pris un arrêté contre la mendicité. Après deux ans de batailles juridiques et de manifestations, il avait fini par être annulé par le tribunal administratif en juin 2016. Les juges ont estimé que, s’il appartient « au maire, en vertu des pouvoirs de police qu’il détient […] de prendre les mesures nécessaires pour assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publique, les interdictions édictées à ce titre doivent être justifiées par les troubles, risques ou menaces qu’il s’agit de prévenir ».

Or, pour les magistrats, « il ne ressort pas des pièces du dossier que l’éventualité des troubles occasionnés […] présentait un degré de gravité tel que leur interdiction […] s’avérait nécessaire ».