Du «grand débat national» à la grande manipulation nationale

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Michel Tubiana

Il paraît que le « grand débat national » sera respectueux de toutes les opinions et que tous les sujets pourront y être abordés. Cinq personnalités chargées de « garantir » l’indépendance et l’impartialité du débat ont été désignées. Disons-le tout de suite, ce « grand débat national » ne peut être ni loyal ni crédible.

On relèvera d’abord que tout cela est chapeauté par deux membres du gouvernement qui ont, par hypothèse, une vision des termes du débat qui n’est pas neutre. On peut aussi se demander si les personnalités désignées en tant que « garants », dont la probité n’est ici pas en cause, ont bien pesé ce qu’on leur a demandé de « garantir ». Se sont-elles simplement interrogées sur leur mode de nomination, les moyens dont elles disposeront pour exercer leur mission, comme sur leur mission elle-même ? Déjà les modalités de leur nomination laissent rêveur : trois d’entre elles sont nommées par le gouvernement et le président LREM de l’Assemblée nationale. Une seule est nommée par le représentant d’une partie de l’opposition. Seule la dernière est désignée par une assemblée plus neutre. Jeter le discrédit sur ces personnes serait injustifié. Considérer que leur mode de nomination n’a aucun effet sur la perception de leur indépendance serait erroné. Le jugement que les Français porteront sur l’indépendance de cette instance dépend autant de l’indépendance réelle ou supposée des hommes et des femmes qui la composent que de l’image d’indépendance qu’elle donne. Et le mode de nomination partisan qui a prévalu ne peut que rendre très relative l’image d’indépendance de ces « garants ». Sans compter que le choix qu’a fait le gouvernement d’un collège de cinq membres, dont trois sont nommés par sa famille politique, interdit une parité femmes/hommes, au détriment des premières…

A cela s’ajoute le fait que ces personnalités sont chargées de « garantir » la loyauté d’un débat dont les termes leur ont été imposés. La lecture des fiches rédigées par le gouvernement et les maigres données qui y figurent définissent un cadre qui interdit toute autre remise en cause que celle autorisée par l’exécutif. Certes, il est précisé sur chaque fiche que d’autres questions ou d’autres propositions peuvent être apportées. Mais cette mention n’est que de pure forme quand il faut d’abord répondre aux questions posées sans remettre en cause le fond des problématiques.

Prenons quelques exemples. On se demande bien pourquoi la question de la responsabilité sociale des entreprises ne figure pas sur la fiche consacrée à la transition écologique. On reste stupéfait qu’en matière fiscale, la question d’une fiscalité exagérément assise sur les impôts indirects (TVA, etc.), et pas assez progressive, passe à la trappe. En matière sociale, le financement des dépenses sociales ne trouverait de solutions que dans le recul de l’âge de la retraite, l’augmentation du temps de travail, l’augmentation des impôts et la remise en cause des conditions d’attribution des aides sociales ! La question démocratique n’est pas mieux traitée. Au-delà des points qui n’ont pas d’intérêt tant ils font consensus (le cumul des mandats par exemple), la démagogie antiparlementaire est à l’ordre du jour (doit-on diminuer les neuf cent vingt-cinq parlementaires) mais pas la question des pouvoirs du Parlement et sa capacité à contrôler les actes du gouvernement, pas plus que ne sont abordés les modes de nomination partisans de tous les contre-pouvoirs actuels (Conseil constitutionnel, etc.) et le fonctionnement d’une justice, dépossédée de ses pouvoirs au bénéfice de l’administration, ou devenue l’annexe d’un parquet aussi omnipotent qu’impotent en raison du manque de moyens chronique dont souffre l’institution. Et que dire de cette autre manifestation de démagogie que le sur-affichage de la « laïcité » (c’est le seul encart de cette fiche !), dont on ne savait pas qu’elle était menacée si ce n’est par les projets gouvernementaux. Il ne faut pas s’étonner dès lors que la question de l’immigration soit abordée sous le même angle, les auteurs de cette interpellation enfourchant ainsi la rhétorique d’extrême droite liant ce thème à la crise actuelle. Arrêtons-là ce florilège incomplet d’idées reçues et orientées. La seule certitude est qu’il ne peut en ressortir rien d’autre que le maintien et le renforcement de l’ordre établi, même si cela passe par quelques concessions purement quantitatives.

Et l’on se demande bien quelles garanties ont pu obtenir les « garants » d’un traitement loyal des avis donnés alors que la manière de les traiter reste obscure.

Ce « grand débat national » n’est, en définitive, qu’une « grande manipulation nationale » dont on n’est pas même certain qu’elle n’échappera pas à ses initiateurs, au profit de l’extrême droite.

Pourquoi, dès lors, s’en saisir ? Justement parce nous devons faire obstacle à cette tentation d’extrême droite que le gouvernement et le président de la République utilisent pour mieux assoir leur pouvoir, et qui est bien présente dans le mouvement des « gilets jaunes ». Mais aussi parce qu’il faut faire entendre d’autres voix. D’autres voix pour dire que d’autres chemins sont possibles, que d’autres solutions sont imaginables et que nous refusons de nous laisser enfermer dans les discours « réalistes » de ceux qui veulent que rien ne change, selon une méthode qui nous contraint d’absorber la bouillie concoctée par d’autres. Ensemble, collectivement, nous pouvons, sans cautionner, peser pour qu’un autre avenir soit possible.

Michel Tubiana

Président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme (LDH)

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