Edito de Politis

LDH sarlat
politis.fr

Devoir d’indignation

par Denis Sieffert

Devrait-elle, cette gauche, se taire quand l’assassin n’est plus George W. Bush mais Vladimir Poutine ?

Àl’heure où les bombes s’abattent sur Alep, notre indignation peut-elle encore servir à quelque chose ? Nos concitoyens sont à ce point saturés d’images dramatiques qu’il est devenu impossible de mobiliser les consciences. Leur réaction n’est certainement pas d’indifférence, mais d’incompréhension et de désarroi. Pourtant, oui, nous avons le devoir de parler, d’écrire et peut-être de hurler devant le massacre commis par l’infernal tandem Assad-Poutine. Nos protestations n’arrêteront évidemment pas le bras du crime, mais elles peuvent au moins nous permettre de régler un vieux compte avec une vision du monde qui devrait définitivement appartenir au passé. Un compte avec ces restes de pensée binaire et ces résurgences d’esprit de système qui, parfois encore, nous aveuglent. Il faudrait être avec Poutine pour être parfaitement anti-américain. Il faudrait condamner les déclarations de François Hollande à l’ONU parce que c’est François Hollande. Il faudrait excuser ce qui se passe en ce moment à Alep au nom de l’histoire longue du colonialisme et de la longue histoire des crimes occidentaux. Il faudrait trouver mille raisons pour justifier l’intervention russe, au mépris de l’évidence.

Voir édito vidéo >> « On ne peut pas se taire sur ce qu’il se passe à Alep »

Mais qui est ce « nous », muet ou embarrassé, dont je parle ? C’est la gauche critique. Celle de Mélenchon et du PCF, notamment [^1]. La gauche anti-guerre, celle qui a condamné l’invasion américaine en Irak, en 2003, cette monstruosité qui a inauguré un cycle de violences sans fin. Cette gauche qui dénonce si justement le commerce des armes, et stigmatise les liens coupables de la France avec l’Arabie saoudite. Cette gauche qui n’oublie jamais le conflit israélo-palestinien, énorme et originel contentieux entre les puissances occidentales et le monde arabo-musulman.

Devrait-elle, cette gauche, se taire quand l’assassin n’est plus George W. Bush mais Vladimir Poutine ? J’entends bien que la Russie a été humiliée, et comme sortie de l’histoire après l’effondrement de l’URSS. J’entends bien qu’elle se sent menacée à ses frontières par les installations de l’Otan. Je conçois qu’elle veuille sauver ses bases syriennes sur la Méditerranée. Mais rien ne justifie le massacre d’Alep, et notre silence complice. La pluie de bombes larguées au cours du week-end dernier sur la grande ville du nord a fait au moins deux cents morts. Selon l’ONG Save the children, beaucoup sont des enfants, comme près de la moitié des blessés hospitalisés. Suprême raffinement, l’aviation russe utilise des bombes à sous-munitions et un nouveau type de projectiles qui permettent de détruire un immeuble entier en un seul impact, et de pénétrer jusqu’au fond des abris souterrains où les familles trouvent refuge. Les convois sanitaires sont systématiquement ciblés, comme les hôpitaux. On retrouve à Alep la tactique du carpet bombing, dont Vladimir Poutine avait usé en Tchétchénie. Au cours de l’hiver 1999-2000, les bombardements russes avaient ainsi causé la mort de près de 200 000 Tchétchènes. Et Grozny était devenue la ville au monde la plus détruite depuis la Seconde Guerre mondiale. Va-t-on devoir inscrire Alep dans cette funeste lignée ? La violence extrême de la Russie rejoint celle de la famille Assad. Tuer « un million de martyrs » s’il le faut pour garder le pouvoir, avait prévenu un jour Rifa’at, l’oncle de Bachar. Au nom de l’asabiyya, la préservation du clan…

La guerre contre le terrorisme n’est évidemment dans tout cela qu’un très médiocre alibi. Rappelons qu’il y a, en quelque sorte, deux conflits distincts en Syrie. L’un à l’est du pays, mené par la coalition contre Daech. L’autre, à trois cents kilomètres de là, dans ce qu’on appelle la « Syrie utile », celle des grandes villes de l’ouest : Alep, Idlib, Homs, Hama, Damas, Deraa. C’est là que l’insurrection est née et s’est développée à partir de mars 2011. C’est cette Syrie, et cette insurrection, qui est frappée par la Russie et le régime. Ce sont majoritairement les habitants de ces régions qui fuient le pays. L’amalgame entre les deux guerres est au cœur du mensonge poutinien. Ce n’est pas Daech qui est visé à Alep, pour la bonne raison que cette organisation n’y est pas, repoussée qu’elle a été par les rebelles.

Si beaucoup est mensonge dans le discours russe et celui de Bachar Al-Assad, tout ne l’est pas. Au sein de l’insurrection, il est vrai que les jihadistes du Front Al-Nosra, rebaptisé récemment Fateh Al-Cham (Front de la conquête du Cham), ont pris au fil des années de plus en plus d’importance. Ce mouvement, dont les dirigeants ont été complaisamment sortis de prison par Bachar Al-Assad en septembre 2011, s’est renforcé à mesure que le régime durcissait la répression. Il a participé de la militarisation de la guerre civile, servi d’alibi à Damas pour attaquer l’insurrection et massacrer des centaines de milliers de civils. Mais il n’est pas vrai que la rébellion a disparu. Il n’est pas vrai qu’il n’y a pas d’interlocuteurs non jihadistes qui puissent s’inscrire dans une perspective de règlement politique. Il est surtout erroné de croire encore que Bachar Al-Assad est celui qui fait barrage aux jihadistes. Il est, depuis 2011, celui qui les renforce.

[^1] Le PCF a cependant publié lundi un communiqué demandant « un cessez-le-feu immédiat ».

Publicités

Passeurs d’hospitalités..

LDH sarlat

Mort d’une expulsion annoncée

Étiquettes

, , , ,

Passer à tout prix avant la destruction du bidonville (voir ici, ici, ici, ici, ici et ). Nous l’entendons dire tous les jours par des exilé-e-s.

L’un d’eux est mort samedi soir sur une voie ferrée, près de la rocade qui mène au port et d’une zone industrielle. Comme il n’y a pratiquement pas de circulation des camions pendant les week-ends, il n’y a normalement pas de tentatives de passage, sauf quand on cherche toutes les occasions possibles.

Un rassemblement a eu lieu hier dimanche devant le parc Richelieu, au centre de Calais, en hommage à ce nouveau mort de la frontière et en protestation contre les politiques homicides.

Il s’agit du treizième décès connu à la frontière britannique depuis le début de l’année. Le 10 février, le corps d’un exilé afghan disparu depuis plusieurs jours a été retrouvé dans le port. Le 2 mars, un exilé soudanais a été retrouvé mort dans sa tente dans le bidonville. Le 31 mars, un exilé afghan est mort sur l’autoroute, renversé par un camion qui ne s’est pas arrêté. Le 1er avril, des bénévoles britanniques ont annoncé la mort d’un exilé qui vivait dans le campement de Grande-Synthe. Il avait réussi à passer la frontière sur les essieux d’un camion, qui a eu un accident au Royaume-uni. Le 9 mai, un exilé pakistanais est mort sur la rocade d’accès au port, renversé par une voiture. Le 29 mai, un exilé afghan est mort sur l’autoroute A 16, renversé par un camion. Le 4 juillet, un exilé est mort sur la rocade. Dans la nuit du 11 au 12 juillet, Samrawit est morte renversée par un camion qui ne s’est pas arrêté, sur la rocade, alors qu’elle était bloquée à Calais suite à l’expulsion le matin même du campement de Steenvoorde (voir ici et ). Le 21 juillet, le corps d’un exilé a été retrouvé au bord de l’autoroute. Le 26 juillet, un exilé est mort d’un coup de couteau dans le bidonville. Le 27 juillet, un exilé est mort sur la rocade portuaire heurté par un véhicule dont le conducteur ou la conductrice ne s’est pas arrêté-e. Le 23 août, un exilés est mort dans une bagarre près des lieux de passage. Le 16 septembre, un enfant de 14 ans est mort sur la rocade, renversé par un véhicule qui ne s’est pas arrêté (voir ici et ).

 

Un président malvenu

Étiquettes

, , , , , ,

Il y a deux ans, les autorités, État et commune, ont annoncé la création d’une plate-forme de services de jour pour les exilé-e-s à l’écart de la ville (le centre Jules Ferry) et que les exilé-e-s seraient « toléré-e-s » sur le terrain voisin. Certaines associations ont cru et répété que le cycle des expulsions et destructions de squats et de campements qui durait depuis la fermeture du Centre de Sangatte en 2002 allait cesser, et qu’il serait ainsi possible d’améliorer les conditions de vie. Elles ont par conséquent accompagné l’expulsion et le déplacement forcé des personnes vers e site qui leur était imposé.

Depuis, quatre destructions partielles du bidonville qui s’est construit là ont eu lieu (voir ici et ), et sa destruction totale est annoncée d’ici à la fin de l’année. À la politique de déguerpissement à travers le Calaisis, les personnes expulsées se réinstallant un peu plus loin, a succédé le déguerpissement sur place, les personnes chassées de la partie détruite du site du bidonville se réinstallant dans la partie non détruite. Est annoncé maintenant le déguerpissement à travers la France, le déplacement forcé vers des centres dispersés sur tout le territoire, qui sera peut-être accompagné d’expulsions hors du territoire. Comme lors des expulsions avec dispersion dans toute la France, qui ont eu lieu antérieurement, les personnes dont le projet migratoire n’est pas de rester en France reviendront dans leur grande majorité à Calais.

À-peu-près les mêmes associations qu’il y a deux ans, plutôt que de prendre acte de leur échec passé, préfèrent le redoubler en se satisfaisant de la parole de l’État proclamant que l’expulsion n’aurait lieu que si une solution de relogement est assurée pour chacun-e-s des habitant-e-s du bidonville, et que la situation de chacun-e sera examinée. Alors que d’habitude c’est à la préfète qu’il revient d’annoncer le calendrier des expulsions, cette fois-ci c’est le président du Secours catholique du Pas-de-Calais qui le fait.

http://www.nordlittoral.fr/calais/calais-un-demantelement-de-la-jungle-avant-fin-octobre-ia0b0n345967

L’élaboration d’un projet éducatif pour chacun-e des plus de mille mineur-e-s isolé-e-s présent-e-s sur le site de Calais demande du temps, et une implication du mineur ou de la mineure, de l’équipe éducative travaillant à sa contact à Calais (pour l’instant inexistante) et de l’équipe éducative dans le département qui l’accueillera. Cette équipe éducative devra réunir des compétences linguistique (les jeunes ne connaissant généralement pas le français), juridique (pour ce qui concerne le droit d’asile, le regroupement familial et l’accompagnement ultérieur des jeunes majeurs pour l’obtention d’un titre de séjour), psychologique spécialisée (certain-e-s de ces jeunes ayant subi des traumatismes graves). Un projet d’accueil loin de Calais ne réussira que s’il y a adhésion de la personne mineure au projet.

L’examen individuel de la situation de dix mille personnes suppose un personnel compétent en suffisance et des ressources en interprétariat. L’accueil et l’intégration des personnes suppose des équipes compétences et motivées, une implication du tissu local et un accompagnement bienveillant de la préfecture. Après un an de fonctionnement, ces conditions ne sont réunies que de manière très variable dans les « centres de répit » ou Centres d’Accueil et d’Orientation lorsqu’ils accueillent des exilé-e-s volontaires voir ici, ici, ici et ). Pour la destruction finale du bidonville, il s’agit de créer des milliers de place à la hâte et les personnes y seront envoyées de force.

On est donc loin du compte, et la démonétisation de la parole politique entraîne la démonétisation de la parole des associations qui la reprennent.

Cette mise en ruine de la parole et de l’action politique ne touche pas seulement la situation des exilé-e-s mais celle de la ville en général. La population calaisienne n’est pas seulement touchée par le chômage, la pauvreté et le mal-logement, mais aussi par la régression des politiques de solidarité et le remplacement de la solidarité nationale par la mise en concurrence des territoires.

C’est dans ce contexte que quelques jours après Nicolas Sarkozy vient François Hollande, sans qu’on sache s’il s’agit du président de la république en exercice ou du candidat à sa propre succession.

Qu’importe la temporalité de cette campagne. C’est dans un temps plus long qu’il faut nous situer. Par Calais passent trente millions de passagers par an, par les ferries et par le Tunnel sous la Manche. Un certain nombre sont bloqués plus longtemps. C’est une partie de l’identité du territoire. C’est avec leur présence qu’il faut penser l’avenir, les liens de solidarité, la dynamique à retrouver.

C’est une durée dans laquelle il faut se situer, et une nécessité pour les personnes, groupes, associations impliquées dans le soutien aux exilé-e-s élargissent leurs perspectives, ouvrent les portes du ghetto, et sachent s’adresser à d’autres acteurs.

Si la solidarité doit être un avenir commun.

 

pieter_bruegel_the_elder_-_patiencePieter van der Heyden : Patience, d’après Pieter Brueghel l’Ancien.


DES ENFANTS MEURENT À CALAIS..

LDH sarlat

mediapart.fr

Monsieur le président, des enfants réfugiés meurent à Calais!

Par Carine Fouteau

Comment peut-on dormir tranquillement alors que chaque nuit, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il tonne, un millier d’enfants dorment dans la « jungle » de Calais ? Un millier d’enfants, selon l’estimation de l’association L’Auberge des migrants, livrés à leur triste sort. Un millier d’enfants sans parents, sans oncle, ni tante, qui se débrouillent comme ils peuvent. Un millier d’enfants dont certains ont à peine dix ans. Combien de fois faudra-t-il répéter ce chiffre pour qu’il soit entendu ?

Qu’imagine-t-on qu’il leur arrive pour ne rien faire ? Faute d’être mis à l’abri par les pouvoirs publics, ils sont confrontés de manière démultipliée aux violences du bidonville. La solidarité qu’ils fabriquent n’empêche pas la malveillance de ceux qui cherchent à profiter de leur jeune âge. Le danger vient de partout : de l’intérieur du campement, mais aussi de l’extérieur. Des passeurs « mafieux » et des riverains « exaspérés ». Que dire des innombrables grenades lacrymogènes envoyées à l’aveugle par les forces de l’ordre ? Les policiers ont-ils conscience que des mineurs dorment sous les tentes ?

Combien de fois faudra-t-il répéter qu’ils sont victimes d’esclavage, de prostitution, voire de viols, pour que la justice soit saisie de cas de traite d’êtres humains ? Pour que les responsabilités soient désignées : car la fatalité n’est pour rien dans cette affaire. Leur situation relève de la compétence partagée de l’État et du département. C’est donc vers eux qu’il faut se tourner pour obtenir réparation.

Et plus précisément vers lui, le gouvernement, qui s’accorde avec les autorités britanniques pour construire un mur anti-migrants de plusieurs millions d’euros pour empêcher les réfugiés de rejoindre illégalement la Grande-Bretagne. Mais qui ne trouve pas le moyen de faciliter le passage de ceux qui y ont droit légalement. Comme l’illustre le cas tragique des deux enfants syriens décrit par Mediapart (lire notre article), des mineurs qui ont de la famille en Angleterre sont freinés dans leurs démarches, alors qu’ils disposent de tous les documents nécessaires à leur réunification. Pourquoi les laisser prendre le risque de mourir étouffés dans un container, alors qu’ils auraient le droit d’être accompagnés en toute sécurité en Eurostar ?

Les solutions sont connues : mise à l’abri immédiate des moins de 18 ans et mise en œuvre de la réglementation de Dublin, qui leur permet de demander l’asile dans le pays de l’Union européenne où ils ont des proches, ainsi que de l’amendement Dubs qui autorise l’accès au sol anglais aux plus vulnérables d’entre eux.

Quels mots faut-il inventer pour que la loi soit appliquée ?

Comment mettre un terme au silence assourdissant qui entoure ce drame ? Les responsables politiques, de droite comme de gauche, sont trop occupés à se servir de Calais comme décor pour faire valoir leur politique répressive. Après Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Bruno Le Maire et Marine Le Pen, entre autres, François Hollande prévoit de se rendre sur place lundi 26 septembre : aura-t-il la décence d’évoquer la mémoire des réfugiés décédés en cherchant à rejoindre la Grande-Bretagne ? Chaque nuit, des dizaines d’enfants montent dans les remorques des camions, au péril de leur vie. Il y a quelques jours, à l’aube, un Afghan de 14 ans est mort sur la rocade menant au port de Calais : il a été écrasé sous les roues d’une voiture qui ne s’est pas arrêtée après avoir lâché prise. Ce décès, rapporté par le Guardian, est le treizième cette année, le troisième d’un enfant.

Le président de la République saura-t-il proposer les réponses qui s’imposent ? Ou, comble du cynisme, justifiera-t-il la fermeture des frontières en affirmant vouloir ainsi « protéger » les migrants, selon la rhétorique de l’opposition ?

Tout le monde ne se tait pas. Des bénévoles anglais et français remuent ciel et terre. Le Défenseur des droits et la Commission nationale consultative des droits de l’homme s’élèvent contre cette indignité. Mais pour quels résultats ? En vue de la destruction imminente de la « jungle », l’Unicef, Médecins du monde et Médecins sans frontières s’inquiètent (ici et ) de ne rien voir venir concernant la prise en charge des mineurs. Alors qu’il est prévu de proposer aux migrants de se rendre dans les centres d’accueil et d’orientation (CAO) dispersés partout en France, ces organisations font remarquer que ces lieux ne sont pas habilités à recevoir les moins de 18 ans et que les dispositifs de protection de l’enfance sont saturés. Sans leurs rappels à l’ordre constants, qui se soucierait des épreuves rencontrées par ces jeunes en transit ?

La seule lueur d’espoir provient de récentes avancées juridiques. À plusieurs reprises au cours des derniers mois, la défaillance des pouvoirs publics a été constatée par des juges administratifs à Lille et Paris. Ces magistrats ont rappelé solennellement que les refus d’examen des dossiers au guichet des préfectures constituaient une violation du droit d’asile et que la non-mise à l’abri d’enfants contrevenait au droit « de ne pas subir de traitements inhumains et dégradants ».

La perspective de payer des amendes à répétition pourrait inciter les autorités à débloquer la situation. Pour la première fois, l’État vient d’être condamné, le 20 septembre, par le tribunal administratif de Lille, à verser 5 500 euros à l’oncle d’un enfant victime d’un refus d’examen de demande d’asile en France, peine à laquelle s’ajoute une astreinte de 3 000 euros par jour tant que le tort n’est pas réparé. Cette décision pourrait encourager de nombreuses familles de réfugiés à porter plainte. Face à la menace financière, il est à espérer que l’administration modifie sur-le-champ ses pratiques, dont elle ne semble pas mesurer la violence.


Mineur isolé dans la «jungle» l’Etat condamné.

LDH sarlat

 

liberation.fr

Par Haydée Sabéran

Ce n’est pas son vrai nom, appelons-le Rebwar. Cet ado de 16 ans, Kurde d’Irak, seul dans le camp de migrants de Grande-Synthe (Nord), a fait condamner mardi la France à verser 5 500 euros à son oncle, en Grande-Bretagne. Motif : la préfecture du Nord avait refusé d’enregistrer (deux fois, les 31 août et 1er septembre) sa demande d’asile en France. Une étape légale permettant de demander une réunification familiale de l’autre côté de la Manche, seul moyen pour l’ado de rejoindre cet oncle, citoyen britannique, sans avoir à payer un passeur 2 000 à 12 000 euros et risquer sa vie. Une nouvelle astreinte a débuté mercredi : 3 000 euros par jour, tant que l’Etat n’a pas enregistré la demande d’asile.

La préfecture a répondu dimanche que les démarches étaient en cours. «On est dans l’attente de la nomination [de l’administrateur ad hoc chargé de servir de représentant légal à l’enfant, ndlr] par le procureur», dit la porte-parole. «Je reste prudente», confie à Libération l’avocate de Rebwar, Me Marie-Charlotte Fabié, qui travaille pour Safe Passage Citizen UK, association chargée de faciliter la réunification familiale des mineurs des «jungles» du Pas-de-Calais et du Nord. «Cette information ne m’est pas parvenue. Mais si la condamnation a permis d’ouvrir une brèche pour que la préfecture du Nord applique le règlement, c’est une excellente nouvelle, ajoute-t-elle. Je ne souhaite pas polémiquer. Le but n’est pas de faire le tour de France des tribunaux, mais d’appeler les autorités à mettre en œuvre un accueil adapté dans les préfectures. Ces décisions de justice ont vocation à ce que le système s’améliore, et qu’il n’y ait plus d’enfant qui meure ou disparaisse.»

Conséquences. Aujourd’hui, on compte 1 022 enfants seuls dans la «jungle» de Calais – entre 900 et 950 selon l’Etat – et plusieurs associations estiment qu’autour de la moitié pourraient bénéficier d’une réunification avec des proches outre-Manche. Car si la frontière franco-britannique est verrouillée pour les candidats adultes à l’asile, ce n’est pas le cas pour les enfants. Du moins dans les textes. Les mineurs qui ont de la famille au Royaume-Uni (père, mère, frères, sœurs, oncles, tantes, et parfois plus éloignés…) sont autorisés à la rejoindre en vertu du règlement européen dit Dublin III. Il prévoit que ces mineurs demandent l’asile dans le pays où ils se trouvent – en l’occurrence la France – puis fassent ensuite une demande de réunification familiale. Or, selon Solenne Lecomte, juriste à la Cabane juridique de la «jungle» de Calais (lire ci-contre), seulement 75 mineurs sont passés ainsi depuis le début de l’année.

Les conséquences de cette impasse peuvent être terribles. Selon l’ONG Help Refugees, 129 enfants ont été perdus de vue quand la partie sud du bidonville de Calais a été détruite en mars. Rebwar, lui, multiplie les tentatives de passage, selon son avocate. Avec tous les risques : un Afghan de 14 ans est mort percuté sur la rocade portuaire le 16 septembre, tombé du camion dans lequel il tentait d’entrer et percuté par une voiture qui ne s’est pas arrêtée. Le 27 décembre, Massoud, un Afghan de 15 ans, est mort étouffé à l’arrière d’un camion près de Dunkerque. Le 3 décembre, un Soudanais de 16 ans est mort percuté par une voiture près du tunnel. L’Unicef a expliqué, dans un rapport publié en juin, que certains garçons et filles sont contraints de travailler pour les adultes dans la «jungle», ou d’être abusés en échange de «protection».

Doute. C’est sur ce danger que s’est appuyée la juge administrative pour faire condamner l’Etat qui a opposé deux refus à l’adolescent. «Cela place [Rebwar] dans une situation de grande vulnérabilité, […] alors que l’intéressé est isolé en France et qu’il réside dans le « camp » de Grande-Synthe, dans les conditions de précarité, d’insalubrité et d’insécurité décrites par de nombreux observateurs», indique-t-elle dans sa première ordonnance le 9 septembre. Elle reproche aussi à la préfecture d’avoir omis d’alerter le département, chargé de la protection de l’enfance, «une atteinte grave et manifestement illégale au droit de [Rebwar] à ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants». Elle exigeait alors que l’administration saisisse «immédiatement» le procureur de la République. Faute de l’avoir fait, la préfecture a été condamnée à payer, onze jours plus tard. Celle-ci a beau plaider le «dysfonctionnement», la condamnation jette un doute sur la mobilisation de l’administration, alors que le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, répète sur tous les tons qu’il veut vider la «jungle» de Calais en douceur et qu’il travaille avec les Britanniques pour favoriser ces traversées légales.

Ce n’est en effet pas le premier «dysfonctionnement». Marie-Charlotte Fabié cite le cas de deux enfants syriens originaires de Deraa, une adolescente de 15 ans et son petit frère de 11 ans, qui naviguent entre Paris et Calais et ont essuyé un refus similaire à Paris. Ils vivent sous une tente à Calais, selon Safe Passage Citizen UK qui a interrogé leur grand frère, un ancien étudiant en droit qui a réussi le passage en 2014. «Ils prennent toujours plus de risques, pour échapper au cauchemar de la vie dans la jungle, et nous rejoindre. Ce ne sont que des gosses, ils ne peuvent pas rester dans cet environnement, s’insurge le frère. Ils ont déjà passé six mois à Calais, c’est beaucoup trop.»

A Calais, Hollande loin de La jungle

Lundi matin, François Hollande sera à Calais pour poser la première pierre de l’extension du nouveau port. A cette occasion, il rencontrera élus et acteurs économiques locaux, très remontés par l’afflux de migrants de l’été. Sans aller dans la «jungle», Hollande profitera de sa visite pour rendre hommage aux forces de l’ordre et rencontrer les humanitaires présents sur le terrain. Samedi, à l’occasion de la visite d’un centre d’accueil et d’orientation à Tours, le chef de l’Etat a rappelé que la France ne serait pas un pays «où on trouvera des campements», en réplique aux critiques de la droite sur les risques de multiples «mini Calais» après le démantèlement annoncé de la «jungle».
Haydée Sabéran


Fachosphère : arme d’intoxication massive

LDH sarlat

liberation.fr

Fachosphère : arme d’intoxication massive
Par Dominique Albertini

Octobre 2009 : le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, est sur la sellette. Sur le plateau de Mots croisés (France 2), Marine Le Pen a cité un extrait jusqu’alors passé inaperçu de son ouvrage autobiographique la Mauvaise Vie. L’intéressé y raconte son habitude de «payer pour des garçons» lors de voyages en Thaïlande. Il conservera finalement son poste, mais l’alerte a été chaude. Mai 2016 : la mairie de Verdun annule un concert du rappeur Black M qui devait se tenir en marge des commémorations du centenaire de la célèbre bataille. En cause : un morceau de l’ancien groupe de Black M, Sexion d’Assaut, où celui-ci qualifie la France de «pays de kouffars» («mécréants», ndlr).

Le point commun à ces deux affaires est d’être parties d’Internet, et plus précisément du site identitaire Fdesouche. C’est lui qui a d’abord repéré le passage du livre de Frédéric Mitterrand, lui aussi qui a fait «buzzer» sur les réseaux sociaux le cas Black M, avant que celui-ci ne soit récupéré par des politiques de droite et d’extrême droite.

Ces deux exemples parmi d’autres illustrent l’influence de la «fachosphère». Si le mot manque un peu de rigueur scientifique, il s’est imposé ces dernières années pour désigner une extrême droite ayant fait d’Internet son premier terrain de bataille. Une mouvance dont les ambitions sont à la mesure du dynamisme : selon la société Linkfluence, spécialisée dans l’analyse du Web, cette fachosphère est «le milieu politique qui a le plus progressé sur Internet» entre 2007 et 2013.

«Médias du système». Se jugeant mal traitée par les médias traditionnels, l’extrême droite a vu en Internet un terrain à investir pour toucher directement le public. Parmi ses principaux acteurs, certains ambitionnent de concurrencer les «médias du système», d’autres s’attribuent un rôle de lobby et tentent d’influer sur le débat public. Un objectif de plus en plus réaliste alors que la mouvance affermit ses positions en ligne et qu’une surenchère identitaire marque la précampagne présidentielle.

La fachosphère n’a certes rien d’un milieu homogène : sa diversité est celle de l’extrême droite. Y cohabitent identitaires et catholiques traditionalistes, nationalistes-révolutionnaires et disciples d’Alain Soral… Certains, telle l’actrice porno Electre, ont même tenté de mettre le X au service des idées nationales.

Immigration. Ces agents hétéroclites partagent a minima certains ennemis : élites, «mondialisme», libéralisme culturel… «Notre seul point commun, c’est vous, les médias, juge Pierre Sautarel, le créateur de Fdesouche. Votre réaction nous apporte la cohésion idéologique que l’on n’a pas forcément.»

Cette fachosphère roule-t-elle pour le FN de Marine Le Pen ? Elle affiche dans l’ensemble des positions plus radicales que cette dernière, voire de francs désaccords. Mais la plupart de ses représentants n’en valident pas moins les orientations fondamentales du parti, notamment l’hostilité envers l’islam et l’immigration. A l’instar d’un Eric Zemmour, la mouvance assume ainsi un rôle d’auxiliaire. Créant sur Internet un terrain favorable à la propagation des thèses du FN sans que ce dernier n’ait besoin de soutenir officiellement ces initiatives. La fachosphère reste une marge, mais de celles où se fabrique peut-être le débat politique de demain.

A lire aussi Eric Zemmour, odieuse audience

Boris Le Lay, condamné en mars à deux ans de prison, dans une vidéo de juillet 2015.

Boris Le Lay, condamné en mars à deux ans de prison, dans une vidéo de juillet 2015.

Boris Le Lay : le nazillon breton

«Bevet Breizh ! Breizh Atao !» («Vive la Bretagne, Bretagne toujours !»). Lancée d’un ton jovial, la devise ouvre chaque vidéo de Boris Le Lay sur YouTube. Avec ses traits juvéniles et ses longs cheveux blonds, ce Breton est une vraie gueule d’ange. S’il n’est pas l’une des figures les plus influentes de la fachosphère, il en est l’un des éléments les plus radicaux. Face caméra, le jeune homme disserte avec emphase sur ses nombreuses obsessions : indépendance de la Bretagne, «judéo-trotskisme», «croisade» contre «la secte mahométane»… Sur son site Breiz Atao, ces joyeusetés voisinent avec des références à l’Allemagne nazie, mais aussi avec les menaces et invectives adressées à ses têtes de Turc. Ancien militant du groupuscule indépendantiste Adsav, Boris Le Lay affiche un parcours baroque : d’abord ouvertement pro-israélien, il a basculé vers 2008 dans un antisémitisme forcené. Ses outrances lui ont valu de nombreuses condamnations – notamment deux ans de prison en avril à la suite d’une virulente diatribe contre une magistrate noire. Une peine dont Le Lay n’a même pas effectué le premier jour : il a pris la tangente et se trouverait désormais au Japon, hors de portée de la justice française. Il y aurait été crêpier, notamment dans un établissement du cuisinier Joël Robuchon. En octobre 2014, le consulat de France au Japon a refusé le renouvellement de son passeport. On est depuis sans nouvelles de l’ultraradical Breton. «Des mesures judiciaires contraignantes ont été prises et [il] est activement recherché», indique une source judiciaire.

Pierre Sautarel : la voix de «Fdesouche»

Fdesouche, c’est lui. Trentenaire à l’allure de geek, Pierre Sautarel est le fondateur et le principal animateur du site le plus connu de la fachosphère. Terrorisme, agressions, drames sociaux : Fdesouche consiste en une compilation d’articles anxiogènes liés à l’islam et à l’immigration. Leur particularité est d’avoir été tirés des médias «traditionnels» ou des réseaux sociaux, et de n’être le plus souvent assortis d’aucun commentaire par l’équipe de Fdesouche. Celle-ci peut ainsi s’abriter derrière une prétendue objectivité, sans jamais offrir de contrepoint à cet angoissant tableau. Revendiquant plus d’un million de visites mensuelles, le site se veut le «lobby des Français de souche» : il encourage ses lecteurs à «faire buzzer» les sujets les plus sensibles afin d’inciter les politiques à s’en emparer à leur tour. En mai, Fdesouche a activement contribué à l’annulation du concert du rappeur Black M à Verdun. En 2014, il avait aussi fait pression pour que le maire FN de Fréjus, David Rachline, reprenne sa croisade contre l’ouverture d’une mosquée dans sa commune. Sautarel n’est pas un inconnu au FN. Ancien habitué du Kop of Boulogne, un groupe de supporteurs du PSG, il a été membre du mouvement lepéniste. Et même prestataire de service de celui-ci entre 2006 et 2011, au sein de la cellule Internet du parti. Sautarel entretient toutefois une relation ambiguë à son ancien mouvement, qu’il n’hésite pas à critiquer lorsqu’il le juge trop timide en matière identitaire.

Alain Soral sur sa chaîne Egalité et Réconciliation, en juin 2016.

Alain Soral sur sa chaîne Egalité et Réconciliation, en juin 2016.

Alain Soral : l’entrepreneur conspirationniste

Il est l’une des figures les plus connues de la fachosphère et l’une des plus prospères. A bientôt 60 ans, le polémiste Alain Soral a bâti autour de son organisation «Egalité et Réconciliation» une véritable PME politique, dont le succès est indissociable du Web. Le site du mouvement est un véritable centre de formation idéologique où d’innombrables textes et vidéos déclinent la pensée du leader – un ensemble confus, puisant à différentes traditions d’extrême droite, où surnagent surtout antisémitisme et conspirationnisme. C’est aussi sur la Toile que l’ex-frontiste, désormais en duo politique avec «l’humoriste» Dieudonné, réalise un lucratif business à base de produits dérivés : tee-shirts, DVD, mais aussi grands classiques de la littérature conspirationniste, survivaliste ou antisémite. Tel Mein Kampf, bible d’un nazisme que la notice soralienne présente comme un simple «socialisme protecteur à l’intérieur de frontières assumées».

Guillaume de Thieulloy : le magnat catho

Ne pas se fier aux manières timides de ce long quadragénaire : Guillaume de Thieulloy est un Citizen Kane de la blogosphère catholique. A la tête du petit hebdomadaire droitier les 4 Vérités, ce royaliste revendiqué, familier des milieux «pro-vie» américains, est aussi directeur de la publication d’une série de sites et de blogs. Parmi eux, le Salon beige. C’est en 2008 que Thieulloy a racheté cette page lancée quatre ans plus tôt et dont il rémunère désormais les auteurs. «Economiquement, c’est le moyen le plus facile de toucher le plus grand nombre de personnes, explique-t-il. On peut faire des millions de pages vues avec des budgets raisonnables.» Comme Fdesouche (lire ci-dessous), le Salon beige fonctionne sur le principe de la revue de presse. Centré sur les questions identitaires, familiales et religieuses, le blog a connu un pic d’activité lors des mobilisations anti-mariage homosexuel. Relayant les actions de terrain des partisans de la Manif pour tous, il est vite devenu un incontournable carrefour pour une partie d’entre eux. Au grand dam de la direction du mouvement, où l’on déplore en privé le «positionnement intégriste, limite FN» du site. Pourtant, c’est surtout de l’ex-UMP que Guillaume de Thieulloy est familier, lui qui fut jusqu’en 2014 l’assistant parlementaire du sénateur des Bouches-du-Rhône Jean-Claude Gaudin. L’homme rêve désormais de constituer un lobby «familialiste» en mesure d’influer sur la droite, grâce aux vastes fichiers de coordonnées que ses activités en ligne lui ont permis de constituer.

Dominique Albertini


Projection-débat « Nuit noire » d’Alain Tasma vendredi 30-09 Rex Sarlat

LDH sarlat

 

cinema-110


journalisme d’opérette…

LDH sarlat

acrimed.org

Hommage à David Pujadas et Léa Salamé, journalistes intransigeants

Julien Salingue

Dans « L’Émission politique », on ne badine pas avec l’indépendance des médias.

Rappel des faits

Le 6 septembre dernier, « Arrêt sur images » publiait une enquête consacrée au « bras de fer entre [Michel] Field et Envoyé spécial » à propos de la diffusion d’un reportage consacré à « l’affaire Bygmalion ». Michel Field aurait ainsi tenté à plusieurs reprises de décaler la diffusion de l’enquête d’ « Envoyé spécial » afin qu’elle n’ait pas lieu durant la « primaire de la droite et du centre ». Argument invoqué par le directeur de l’information de France télévisions : « diffuser un sujet au moment où la primaire des Républicains bat son plein fait courir le risque d’instrumentaliser France télévisions ».

La question d’éventuelles pressions de Nicolas Sarkozy et de son entourage s’est évidemment posée. Et tandis que Michel Field et les proches du candidat à la primaire démentaient toute ingérence, plusieurs sources ont affirmé à « Arrêt sur images » et au Canard enchaîné [1] que l’équipe de Nicolas Sarkozy était bien intervenue, mettant notamment dans la balance la participation, le 15 septembre, de l’ex-Président au premier opus de la nouvelle émission politique de France 2, « L’Émission politique » :

Selon plusieurs sources, l’entourage de Sarkozy aurait formulé un avertissement : si France télévisions programme l’enquête sur Bygmalion durant les primaires de la droite, pas de Sarkozy dans la première de la nouvelle émission politique. Mais ce n’est pas tout. Une autre menace aurait été brandie : si l’enquête est maintenue, France Télé pourrait bien dire au revoir à la diffusion des débats des primaires de la droite programmée sur France 2. [2]

On connaît désormais la fin de l’histoire : après divers rebondissements, Michel Field a été contraint de reculer, et le reportage sera bien diffusé le 29 septembre.

Léa Salamé et David Pujadas montent au front

La fin de l’histoire… ou presque. Car une question, et pas des moindres, demeure : y’a-t-il bien eu des pressions, ou les témoins d’ « Arrêts sur images » et du Canard enchaîné ont-ils tout inventé ?

Heureusement, « L’Émission politique » du 15 septembre a été l’occasion d’y voir plus clair. David Pujadas, Léa Salamé et leurs équipes attendaient en effet Nicolas Sarkozy au tournant, et s’étaient donné les moyens de confronter l’ex-chef de l’État aux accusations de tentative de censure d’un reportage peu à son avantage. Rien que de plus normal : les deux journalistes travaillent pour France 2, et l’idée que Nicolas Sarkozy ait pu faire pression sur la chaîne pour saborder le travail de certains de leurs confrères et consœurs leur était insupportable.

C’est David Pujadas qui a ouvert le bal, dès le début de l’émission :

« Monsieur Sarkozy bonsoir. Avant d’entrer dans le vif du sujet et de vous interroger sur votre analyse de la situation française et sur vos propositions, nous nous devons, par acquit de conscience, de vous poser une question qui fâche. Depuis plusieurs jours, une rumeur tenace circule, selon laquelle votre entourage aurait tenté de faire reporter, voire annuler, la diffusion d’une enquête concernant l’affaire Bygmalion. Qu’avez-vous à répondre à ces accusations ? »

Face aux tergiversations de Nicolas Sarkozy, Léa Salamé, connue pour sa pugnacité, n’a pas hésité à relancer le candidat à la primaire :

« Monsieur Sarkozy. Comme nous sommes des journalistes sérieux, nous avons vérifié que les témoins cités par différents médias n’étaient pas imaginaires. Et ils ne le sont pas. Rien ne prouve qu’ils disent vrai, mais le moins que l’on puisse dire est qu’on ne voit pas pourquoi ils inventeraient une telle histoire. Pour le dire autrement : les rumeurs ont l’air d’être fondées. N’est-il pas gênant, lorsque l’on aspire aux plus hautes fonctions de l’État, de mettre ainsi à mal l’indépendance d’un média, a fortiori de service public ? »

Face aux dénégations de Nicolas Sarkozy, « L’Émission politique » a alors abattu sa meilleure carte : Élise Lucet a soudainement fait son entrée sur le plateau, accompagnée de l’un des témoins cités par Le Canard enchaîné. Le piège s’est alors refermé sur l’ex-Président de la république, et l’honneur du journalisme et du service public a été sauvé.

Ou pas.

Nous avons malheureusement dû inventer ces séquences, puisqu’elles n’ont pas eu lieu. Les questions n’ont pas été posées et Élise Lucet n’est jamais intervenue sur le plateau [3]. Alors que certains commentateurs soulignent aujourd’hui que Nicolas Sarkozy aurait été « malmené », voire même « harcelé » au cours de « L’Émission politique », ce qui mérite d’être discuté, une chose est certaine : David Pujadas et Léa Salamé ont soigneusement évité d’interroger l’ex-chef de l’État à propos d’une « affaire » qui ne devrait pourtant laisser indifférent aucun journaliste en général, et aucun journaliste de France 2 en particulier.
***Hommage donc à ces deux intervieweurs intransigeants qui, par leur silence assourdissant sur cette « affaire » de censure, nous rappellent à quel point la lutte pour une véritable indépendance des journalistes est plus que jamais d’actualité. Car si certains font honneur à leur profession en refusant de céder aux injonctions de leur hiérarchie et des pouvoirs économiques ou politiques, quitte à rester souvent dans l’ombre, d’autres sont prêts à tout pour conquérir ou conserver une place au soleil.
Julien Salingue