Ils ne mouraient pas tous, mais tous rabougrissaient…

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Par Sylvain Prudhomme , Ecrivain

Cela se passait en des temps sans gloire, moroses et ternes. Les habitants du Vieux Continent à présent étaient fatigués. Ils avaient le dos coincé, la générosité grippée, la déprime sévère. Le cœur leur manquait. La grandeur leur manquait. Le bonheur leur manquait. Beaucoup de choses leur manquaient, en fait. Parfois, ils repensaient aux heures fières au cours desquelles, deux siècles plus tôt, leurs aïeux avaient eu l’audace de déclarer les hommes libres et égaux en droits. Ils essayaient de se représenter ces ancêtres épris d’universel. Ces idéalistes habitués à regarder par-delà les frontières, à rêver de fraternité entre tous les hommes. Cela leur semblait loin.

L’époque était vache désormais. Les hommes et les femmes du Vieux Continent n’avaient plus le temps. Beaucoup étaient riches. Beaucoup rabougrissaient lentement mais sûrement dans leur richesse. Beaucoup devenaient petits, fripés, froncés. Parfois, la conscience leur venait soudain de leur ratatinement. Ils songeaient à tout ce qu’ils avaient, à tout ce que d’autres n’avaient pas, et la tristesse les gagnait. Est-il possible que nous soyons ceux-là, pensaient-ils avec douleur. Est-il possible que ces humains fanés, vieillis, rétrécis, ce soit nous ?

Ils aimaient les histoires de courage. Ils raffolaient de héros. Ils allaient par millions voir au cinéma la vie de Schindler, la vie de Mandela, la vie de Martin Luther King. Ils lisaient des livres qui parlaient de courage et d’abnégation. Ils célébraient les résistants, les impavides, les généreux, les intègres. Ils admiraient Rosa Parks, l’abbé Pierre, Jean Moulin, Lucie Aubrac. Ils adulaient les braves et les justes, honnissaient les tyrans et les lâches. D’un bout à l’autre de la planète, ils dénonçaient, sermonnaient, vilipendaient, portaient aux nues, clouaient au pilori. Ils étaient grands donneurs de leçons et discoureurs patentés sur l’état du monde.

Et puis des bateaux arrivaient chargés d’hommes et de femmes simplement demandeurs d’un toit. Et aussitôt une grande fatigue les prenait. Leurs douleurs articulatoires se réveillaient. Une quinte de toux leur endolorissait les bronches. Ils se sentaient mal. Ils étaient obligés de s’excuser, il fallait qu’ils se reposent. Nous sommes vos frères humains, libres et égaux à vous en droits, soufflaient les nouveaux venus. Libres et égaux en quoi, qu’est-ce que vous dites, demandaient les habitants du Vieux Continent. Notre bateau va couler, disaient les embarqués. Votre bateau va quoi ?

Il était soudain tard, l’heure d’aller se coucher. Les habitants du Vieux Continent étaient affreusement gênés. Ça les attristait beaucoup, ce spectacle de semblables sur le point de couler sous leurs yeux. C’était désagréable. Ça faisait désagréablement désordre. N’était-il pas convenu avec les pays d’origine des embarqués que pareil spectacle devait à tout prix être évité. N’était-ce pas le but explicite des sommes allouées à leurs dirigeants : s’assurer qu’une police efficace empêche par tous les moyens ces parias d’arriver jusqu’ici. Quitte à les coffrer. Quitte à les fourguer aux oubliettes. N’importe quoi pourvu que ça se passe loin, et que nul ici n’en sache rien.

Le bateau attendait un peu, et puis il repartait. Un peuple un rien moins usé en voulait bien ailleurs, pour cette fois. L’horizon redevenait bleu. Dans les maisons, les hommes et les femmes rabougris plaignaient les embarqués. Tout de même est-ce que ce ne sont pas nos égaux en droits. Est-ce que nous n’aurions pas dû lever au moins le petit doigt. Est-ce que d’autres peuples ne nous ont pas aidés jadis, à l’époque où nous aussi avions besoin de partir.

Ils râlaient mollement contre leurs élus rabougris, les accusaient d’avoir manqué de cran, confessaient qu’ils revoteraient malgré tout pour eux. Et puis ils allumaient la télé. Retrouvaient leurs héros. Leurs braves. Des pilotes de course lancés à 200 à l’heure dans des déserts immaculés. Des franchisseurs d’océans à la rame. Des auteurs de retour d’un voyage subventionné de dix jours au Sahara. Des équipiers d’un jeu d’aventures tropical retransmis au même moment dans dix millions de foyers. Héros télégéniques, avenants, vivants. Pas comme ces faces fatiguées de types partis depuis quatre ans de chez eux, à demi morts de fatigue et de soif. Marathoniens sans même le savoir. Vrais recordmen pourtant de toutes les courses d’endurance. De tous les sauts de haies. De tous les défis d’orientation et de survie.

Cette chronique est assurée en alternance par Thomas Clerc, Camille Laurens et Sylvain Prudhomme.

Sylvain Prudhomme Ecrivain