L’équipe Séralini accuse l’EFSA de « mauvaise foi »

Le Monde

| 26.10.2012 à 13h09 • Mis à jour le 26.10.2012 à 14h32

 

Le professeur Séralini à l'université de Caen, le 18 septembre 2012.

L’organisme de recherche sur les OGM dont le Pr Gilles-Eric Séralini est un membre-clé, le Criigen (Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie genétique), a accusé vendredi 26 octobre l’autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) de « mauvaise foi », en réponse à la réaction de l’agence qui avait déploré lundi son refus de lui transmettre ses données brutes.

« Nous déplorons la mauvaise de foi de l’EFSA », écrivent dans un communiqué les membres du Criigen, qui a géré le financement de l’étude controversée du professeur sur le maïs OGM NK603 et le Roundup, publiée en septembre. L’équipe du Pr Séralini demande la publication des données sur la base desquelles l’EFSA a autorisé le NK603 et le Roundup, herbicide du groupe Monsanto le plus utilisé au monde, avant de transmettre ses propres données.

« UN JEU DE DUPE »

Lundi, tout en critiquant le manque de coopération du Criigen, l’autorité européenne a affirmé avoir décidé de mettre à disposition du chercheur tous les éléments l’ayant conduit à délivrer cette autorisation. Mais « quand on épluche les dossiers à notre portée depuis lundi seulement, il n’y a pas les données biologiques (analyses de sang, des tissus) sur lesquelles on peut travailler. C’est vraiment un jeu de dupe », a souligné vendredi le Dr Joël Spiroux, président du Criigen et coauteur de l’étude.

Lundi, l’EFSA avait également indiqué avoir « adressé deux lettres, le 4 et le 18 octobre, pour demander davantage d’informations et à ce jour n’[avoir] reçu aucune réponse ». Le Dr Spiroux dit avoir répondu à celle du 4. En outre, « nous avons transmis le 15 octobre nos données brutes sur la mortalité et les tumeurs » à l’Anses, l’autorité sanitaire française, avec qui le Criigen juge le dialogue plus constructif, affirme le Dr Spiroux. L’EFSA doit publier « dans les prochaines semaines » un avis « définitif » sur l’étude, qu’elle avait jugée « insuffisante » le 4 octobre.

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OGM : l’étude Seralini mise en pièce, son auteur sauvé du déshonneur

Mercredi 24 Octobre 2012 à 12:00
Journaliste à Marianne.

Les critiques de l’étude de Gilles Eric Séralini sur les OGM se suivent et se ressemblent, sévères. Les Agences françaises viennent de désavouer radicalement les résultats. Et pourtant, les mêmes qualifient l’étude d’ambitieuse et originale, comme si son auteur avait agi en lanceur d’alerte alors qu’il a semé la peur infondée. Etrange.


SIMON ISABELLE/SIPA

SIMON ISABELLE/SIPA
Lundi noir pour Gilles-Eric Séralini et le Criigen de Corinne Lepage, respectivement auteur d’une étude choc sur les OGM rendue publique avec fracas par le Nouvel Observateur  et l’un des commanditaires de l’étude (aux côtés des enseignes de grande distribution Carrefour et Auchan). A quelques heures d’intervalle, le Haut comité des biotechnologies (HCB) et l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire alimentation, environnement, travail) ont rendu leur avis sur le travail du professeur de l’université de Caen : « c’est scientifiquement nul » auraient-ils pu écrire en résumé.

Bien sûr, les termes employés sont moins directs, mais tout aussi ravageurs quand ils s’adressent à un scientifique établi: « interprétations spéculatives des résultats », « absence d’analyse statistique des données concernant les informations », « conclusions insuffisamment soutenues par les observations », « présentation des résultats utilisés pour échafauder des hypothèses physiopathologiques non fondées », « l‘examen des courbes de mortalité ne permet pas de conclure à une différence entre les groupes de rats », etc. On cherche une phrase de reconnaissance scientifique dans l’un ou l’autre des deux avis, en vain. Bref, pour le HCB comme pour l’Anses qui ont travaillé en étroite collaboration pour répondre à l’urgence imposée par le gouvernement, « les résultats de ce travail de recherche ne permettent pas de remettre en cause les évaluations précédentes du maïs OGM NK603 et du Round-up ». Et le titre choc du Nouvel Obs « Oui, les OGM sont des poisons » est sans fondement.

Quelques jours auparavant , les six académies scientifiques françaises (médecine, science, pharmacie, vétérinaire, agriculture et technologie), unies pour l’occasion, avaient fait entendre leurs voix : « Ce travail ne permet aucune conclusion fiable » lit-on dans leur communiqué commun. Le désaveu est donc total, unanime même tant il fait suite aux avis concordants déjà exprimés des agences de sécurité sanitaire européenne, allemande et australienne.

« L’étude publiée le 19 septembre marque un tournant dans la carrière de M. Seralini, écrivait Hervé Kempf dans le Monde (21/09). Si sa qualité est validée, il prendra une nouvelle stature. Sinon… » Nous y sommes. Or que se passe-t-il ? Tout est fait par les responsables des Agences pour minimiser les avis de leur comité d’experts. « L’étude est ambitieuse, dit-on à l’Anses, et les questions qu’elle soulève originales ». Mieux, la demande de « financements européens dédiés à la réalisation d’études et de recherches d’envergure visant à consolider les connaissances scientifiques sur les risques sanitaires insuffisamment documentés » a occupé l’essentiel des propos de Marc Montureux, directeur général de l’Anses lors de la conférence de presse consacré à la présentation de l’avis, appuyant ainsi les mêmes propos du HCB prononcés quelques heures plus tôt.

« Il faut revoir les procédures d’homologation des OGM et des pesticides » s’est empressé de communiquer le gouvernement. Comme si les toxicologues, sans attendre les travaux de Seralini, ne travaillaient pas à l’amélioration de la détection des effets toxiques des OGM et des pesticides, comme s’ils ne cherchaient pas à changer les modèles d’expérimentation, et notamment à se passer des rats pour privilégier les essais sur des cellules, plus fiables ?

Pourquoi dès lors faut-il s’empresser de sauver le soldat Séralini en lui reconnaissant un rôle de lanceur d’alerte alors qu’il a semé la peur? Les Académies des sciences ont montré la voie dans leur communiqué : « Il est rare, en France, qu’un non-événement scientifique de cette nature suscite de telles passions jusqu’à mobiliser aussi rapidement les membres du Parlement ». La publication du Nouvel Observateur a ouvert une brèche dans laquelle les responsables politiques et les élus se sont engouffrés, sans précaution. A leur risque et périls.

Le ministre de l’Agriculture en personne, Stéphane Le Foll, a montré le chemin. Le jour de la publication de l’étude, il déclarait à la sortie du conseil des ministres : « Cette étude confirme le travail que j’ai fait avec Corinne Lepage au parlement européen pour avoir des critères pour refuser les OGM. Je vais maintenant reprendre nos positions sur le moratoire (à propos du Monsanto 810) pour qu’on tienne compte des risques encourus avec ces OGM. » Le lendemain il complétait ses propos sur Rtl, tout en prenant les précautions d’usage : « Si les Agences valident les résultats, on pourrait aller jusqu’à l’interdiction des importations d’OGM. » Et il ajoutait : « Je n’ai jamais été favorable aux OGM, c’est la continuation de pratiques agricoles que je réprouve » reconnaissant par la même occasion le bien fondé des fauchages de maïs et de soja engagés par les amis de José Bové.

En réalité, le ministre de l’Agriculture a trop emboîté le pas de l’étude avant même d’avoir pris les avis d’experts pour qu’une condamnation voyante de son auteur ne l’éclabousse à son tour. Selon nos informations, son attitude a même été partagée par un autre membre du gouvernement, non issu des Verts, qui s’est empressé de féliciter chaleureusement Corinne Lepage pour son initiative.

L’utilisation de la mauvaise science pour conforter des choix idéologiques deviendrait-elle la règle au gouvernement ?


OGM : le comité de l’ombre de l’Académie des sciences

INFO OBS. L’anonymat du communiqué condamnant l’étude Séralini a choqué. Il n’est levé qu’en partie…

Créé le 24-10-2012 à 19h14 – Mis à jour à 19h15
Guillaume Malaurie

Des épis de maïs OGM Monsanto (F. DURAND/SIPA)

Des épis de maïs OGM Monsanto (F. DURAND/SIPA)

Le communiqué des « six académies » condamnant vendredi dernier en termes très violents les travaux de Gilles-Eric Séralini sur l’OGM NK603 avait choqué de nombreux académiciens qui s’étaient étonnés de l’anonymat des signataires. D’autant que selon nos informations, ils n’étaient guère alors que… deux membres à s’être érigés porte-parole des « six académies ». Un comité de l’ombre qui a en outre soigneusement écarté les académiciens ayant une autre analyse. A commencer par le seul spécialiste des statistiques, Paul Deheuvels, qui avait publiquement soutenu le travail de Gilles Eric Séralini dans une tribune adressée au « Nouvel Observateur ».

Mercredi, en début d’après midi, le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, Jean-François Bach, a envoyé un courriel signé « le Bureau de l’Académie » pour justifier « la procédure rapide » « toujours utilisée », selon lui, « depuis une dizaine d’années » mais reconnaissant « être conscient de l’intérêt qu’il y aura à affiner les modalités de réactivité rapide de notre Académie en cas de besoin ».

« Fait accompli »

Cinq académiciens du « groupe de travail » « consultés » avant « l’avis des six académies » sont donc cités : Jean-François Bach, l’épidémiologiste Alain-Jacques Valleron, le cancérologue Hugues de The, le généticien Georges Pelletier membre de l’AFBV (Association Française des Biotechnologies végétales) et Bernard Meunier, délégué à la communication de l’Académie des sciences.

« Il faut rajouter la quinzaine de membres de notre Académie consultés », est-il noté sans autres précisions. Quinze nouveaux anonymes.

Réaction d’un Académicien passablement choqué par le procédé « honteux » consistant à mettre ses collègues devant « le fait accompli » : « Cela montre bien que ce dossier touche tellement d’intérêts qu’il ne peut faire l’objet d’un véritable traitement objectif, venant de la part de personnes qui sont à la fois juge et partie (l’Inra, l’Anses, le HCB et l’Académie) ».

Guillaume Malaurie


Le Sénat reste un obstacle à franchir pour l’exécutif

Mediapart.fr

24 octobre 2012 | Par Mathieu Magnaudeix et Jade Lindgaard

Dix-neuf contre, vingt pour. À une voix près, la commission des affaires économiques du Sénat a rejeté mardi la proposition de loi socialiste sur la tarification progressive de l’énergie. À vrai dire, ce n’est pas vraiment une surprise. Déposé début septembre par François Brottes, le président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, ce texte jugé par beaucoup complexe et mal ficelé commence à ressembler à un serpent de mer parlementaire.

Mais ce rejet, premier vrai accroc au Sénat depuis le début du quinquennat, rappelle aussi une réalité politique cruciale, trop souvent occultée par l’idée que le Sénat a basculé à gauche en novembre 2011: au contraire de l’Assemblée, le PS n’y est pas majoritaire à lui seul (voir ci-dessous). Il doit donc composer à chaque fois avec ses alliés radicaux, écologistes ou communistes. « Dans cette configuration, chaque groupe minoritaire de gauche est charnière », explique un proche du ministère des relations avec le Parlement, Alain Vidalies.

 

Au Sénat, le Sénat doit compter sur les voix des radicaux, des écologistes et des communistesAu Sénat, le Sénat doit compter sur les voix des radicaux, des écologistes et des communistes© Sénat

Dans les prochains mois, ce type de couacs risque de se multiplier, au risque d’aggraver l’impression d’une majorité traversée de divisions. La  proposition de loi sur l’énergie prévoyait d’élargir les tarifs sociaux à 4,2 millions de ménages qui n’en bénéficient pas, de généraliser la trêve hivernale pour les coupures d’énergie et de mettre en place un bonus-malus sur la facture d’énergie des consommateurs (cliquer ici pour plus d’explications). Mais il s’agit aussi d’un texte environnemental. Comportant des amendements destinés à faciliter l’implantation de l’éolien sur le territoire, il devait marquer la première étape de la transition énergétique made in François Hollande.

Les écologistes soutiennent ce texte le doigt sur la couture du pantalon. Mais pour le groupe communiste, le texte est inacceptable. Les sénateurs du Front de gauche s’arc-boutent en effet sur le statu quo actuel de la politique tarifaire, même si elle comporte des inégalités indéniables. Ils estiment que le « bonus-malus s’apparente à une taxe qui ne respecte pas le principe de proportionnalité de l’impôt et des ressources de chacun, en faisant peser une large partie des malus sur les familles qui n’ont pas toujours les moyens de procéder aux travaux d’isolation de leur habitation ». Et martèlent que le texte entraînera la « déréglementation de l’implantation des éoliennes ».

À l’Assemblée, les députés Front de gauche ont voté contre la proposition de loi, se plaignant même de l’irruption au dernier moment des amendements sur l’éolien. Depuis une semaine, sénateurs socialistes et communistes étaient donc entrés dans une intense phase de négociation. « On avait déployé des efforts pour trouver un texte qui puisse leur convenir, affirme Jean-Jacques Mirassou, porte-parole du groupe PS au Sénat. Le texte avait été reconfiguré, il était plus simple, plus opérationnel. » « On pensait que ça allait s’arranger, c’est d’ailleurs ce que les communistes nous avaient dit », s’étonne un proche de François Rebsamen.

Pourtant, mardi, les communistes ont maintenu leur motion d’exception d’irrecevabilité en commission. La droite et le centre ont voté avec eux. Une « collusion » de « gens qui ne défendent pas le même intérêt », déplore Mirassou. Pour le sénateur socialiste, les communistes sont victimes d’un « raidissement idéologique ». « Il étaient déterminés à ne pas voter ce texte, dit-il. Ils poursuivent l’illusion d’un grand service de production et de distribution d’énergie à l’échelle nationale dans le giron des pouvoirs publics, et n’ont rien voulu entendre. » Difficile aussi de ne pas voir l’ombre de la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim derrière l’opposition de principe des communistes à l’instauration d’une tarification progressive.

Cette crispation est de bien mauvais augure pour le grand débat sur la transition énergétique qui doit commencer dès novembre. Et dans l’entourage de François Rebsamen, cette « épouvantable manifestation de mauvaise humeur » passe en tout cas très mal. « Cette motion, déposée par le groupe communiste, signe d’une manière claire sa détermination à faire barrage au texte du rapporteur malgré les multiples tentatives de dialogue qu’il avait déployées », a réagi le groupe PS du Sénat dans un communiqué.

« Dommage que le Sénat n’ait pas voulu prendre le temps du débat », commentait mardi soir François Brottes, élu socialiste (Isère), auteur et rapporteur de la loi à l’Assemblée.

« Ça peut partir en “live” »

Mais les socialistes ont eux aussi leur part de responsabilité. Ils ont en effet voulu aller très (trop ?) vite, sans concertation des acteurs de la filière et en inventant un dispositif complexe (voir ici nos explications). Ils se sont aussi trompés de calendrier politique, en commençant par faire voter une loi pénalisant les gros consommateurs d’énergie, alors que le service public de la rénovation du logement n’est même pas encore sur pied. Et aussi faible soit-il – le rapporteur Brottes parle d’un effet limité à 1 % de la facture finale pour le client –, le risque de malus aurait été mieux accepté si les mesures et les financements de rénovation des logements avaient déjà été entérinés…

Du reste, les députés UMP veulent saisir le Conseil constitutionnel et il n’est pas sûr que le texte échappe à la censure pour inconstitutionnalité – notamment en raison de la présence d’articles concernant l’éolien, qui risquent d’être considérés hors sujet par les juges. En cas de catastrophe législative, le gouvernement a prévu de procéder par décret sur l’extension des tarifs sociaux et la trêve des suspensions pour impayés, histoire de préserver le volet social de sa réforme.

Et maintenant ? « C’est terminé au Sénat », déplore l’entourage de François Rebsamen. La semaine prochaine, le vote négatif devrait être confirmé en séance publique, sans scrutin. L’examen du texte s’arrêtera automatiquement. Et le texte reviendra à l’Assemblée sans vote sénatorial. Il devrait alors faire l’objet d’une nouvelle lecture par les députés. « On aura perdu un temps fou… », déplore Jean-Jacques Mirassou.

« On savait qu’un jour ou l’autre on aurait ce type d’avatar », reprend le porte-parole du groupe PS. De fait, si l’incident de mardi est une première, il était largement prévisible. Au Sénat, le PS ne dispose que d’une très étroite majorité relative, à quelques voix près. Le moindre basculement de quelques sénateurs, et a fortiori d’un groupe entier (les radicaux, les écologistes ou les communistes), prive les socialistes de la majorité. Il y a dix jours, le gouvernement avait d’ailleurs dû en catastrophe renoncer à soumettre les plus petites communes à la loi SRU pour permettre un accord des sénateurs sur la loi sur le logement social de Cécile Duflot, que les radicaux menaçaient de rejeter.

À l’avenir, ce genre d’accrocs risque même de devenir une habitude. « Ça peut partir en live sur beaucoup de textes », s’inquiète Jean-Jacques Mirassou. D’ici quinze jours, les sénateurs devront en effet se prononcer sur le budget 2013. Si le vote favorable des écologistes et des radicaux est acquis, que feront les dix sénateurs Front de gauche ? S’ils s’abstiennent comme leurs collèges de l’Assemblée l’ont fait ce mardi, le budget pourrait ne pas être adopté au Palais du Luxembourg.

De leur côté, les radicaux voteront-ils au Sénat un texte sur le mariage et l’adoption pour tous éventuellement augmenté par les députés de dispositions sur la procréation médicale assistée pour les couples de femmes ou le statut du beau-parent ? Pour l’instant, ils sont très réticents sur l’adoption et guère plus allants sur la procréation. Quant au non-cumul des mandats, il reste un chiffon rouge pour bien des sénateurs de la majorité…

« On a trop dit que le Sénat est passé à gauche, explique une source gouvernementale. Peut-être devrait-on dès maintenant prendre conscience que nous n’y avons pas la majorité. »

Concrètement, les conséquences de tels blocages sont limitées, l’Assemblée détenant toujours le dernier mot dans le processus législatif. Mais, alors que le gouvernement est déjà accusé de trop traîner face aux urgences, le risque de retarder encore l’examen des textes est bien réel. Tout comme celui d’abîmer les réformes gouvernementales.

De fait, le crédit de la loi sur la tarification progressive de l’énergie, la première réforme à dimension écologique du gouvernement, est clairement atteint. Difficile aussi d’imaginer que les députés ignorent complètement le rejet de la proposition par les sénateurs. Ce qui risque encore d’affadir le texte qui sera finalement voté par les députés.

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/fil-dactualites/231012/le-senat-reste-un-obstacle-franchir-pour-lexecutif

Rama Yade va être jugée pour infraction au code électoral

Mediapart.fr

24 octobre 2012 | Par La rédaction de Mediapart

Rama Yade, élue municipale d’opposition à Colombes (Hauts-de-Seine) et ancienne secrétaire d’Etat sous Nicolas Sarkozy, va être jugée par le tribunal correctionnel de Nanterre pour faux et inscription indue sur les listes électorales de sa commune. Elle risque jusqu’à trois ans de prison et 45.000 euros d’amende pour l’infraction au code électoral. Elle a fait l’objet d’une citation à comparaître du parquet de Nanterre, qui avait ouvert en décembre 2011 une enquête préliminaire à la suite d’un signalement du maire (PS) Philippe Sarre.

Celui-ci qui avait transmis des éléments au parquet quelques jours après la radiation d’office de Rama Yade des listes électorales en raison d’une irrégularité sur sa domiciliation. Deux plaintes d’électeurs pour « faux » avaient été déposées ensuite. Rama Yade, qui briguait à l’époque la circonscription d’Asnières-Colombes-sud lors des élections législatives, avait contesté cette radiation invoquant un «simple changement de bureau de vote consécutif à un changement d’adresse», mais la commission de révision des listes électorales de Colombes avait refusé début janvier sa réinscription. Rama Yade avait alors saisi le tribunal d’instance qui avait à son tour rejeté sa demande, arguant qu’elle n’y habitait pas encore, ce qui avait conduit la secrétaire d’Etat à s’inscrire sur les listes électorales du XVIIIe arrondissement de Paris, où elle dispose d’une adresse.

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/241012/rama-yade-va-etre-jugee-pour-infraction-au-code-electoral

Agrocarburants: pour qui roule le gouvernement ?

Les invités de Mediapart

24 octobre 2012 Par

La Confédération paysanne, Oxfam France, Peuples Solidaires et le Réseau Action Climat dénoncent le double discours du gouvernement sur les agrocarburants: s’il reconnaît les « impacts négatifs graves [de cette politique] sur l’environnement et sur la sécurité alimentaire mondiale », il maintient « les taux d’incorporations à 7 % dans les carburants traditionnels d’ici 2020 » et prolonge les aides accordées à cette industrie.


Le désastre des politiques publiques de soutien aux agrocarburants pourrait enfin toucher à sa fin. Après être restés sourds aux interpellations des Nations unies, de la communauté scientifique et de nombreuses associations, les responsables politiques français et européens reconnaissent enfin publiquement que ces politiques ont des impacts négatifs graves sur l’environnement et sur la sécurité alimentaire mondiale. Le 14 octobre dans Mediapart, Stéphane Le Foll et Pascal Canfin ont reconnu la part de responsabilité de la France en matière de volatilité des prix, et pointé du doigt la concurrence des biocarburants avec la consommation alimentaire. La France et l’Union européenne vont-elles réellement faire marche arrière, et remettre en cause ces politiques ?

Jean-Marc Ayrault a annoncé lors de la conférence environnementale du 15 septembre que la France allait faire une « pause » dans le développement des agrocarburants produits directement à partir de denrées alimentaires, en limitant leur taux d’incorporation à 7 % dans les carburants traditionnels d’ici 2020. Il avait également annoncé que la France souhaitait jouer un rôle de leader sur cette question, en invitant ses partenaires européens à s’engager à ses côtés dans ce processus de « pause ». Pourtant, la Commission européenne semble bien plus ambitieuse que la France, puisqu’elle a confirmé le 17 octobre qu’elle limiterait ce taux à 5 %, c’est-à-dire au niveau déjà atteint aujourd’hui.

Si le gouvernement Ayrault souhaite réellement se démarquer des gouvernements précédents et mettre fin aux impacts négatifs des politiques françaises sur le changement climatique et le droit à l’alimentation des plus vulnérables, pourquoi annonce-t-il un plafond d’incorporation supérieur de 2 points au plafond européen ? Pourquoi décide-t-il de continuer à subventionner largement les industriels du secteur ? Dans un rapport publié en début d’année, la Cour des comptes montrait que, sur la période 2005-2010, les producteurs français d’agrocarburants ont reçu 2,65 milliards d’euros de l’Etat du fait de la défiscalisation partielle dont bénéficie leur production. Or, Jean-Marc Ayrault, loin de supprimer cette niche fiscale, annonce au contraire qu’il la prolonge jusqu’au 31 décembre 2015. Un comble, alors qu’il annonce que les budgets de l’environnement et de l’agriculture doivent diminuer de 15 % d’ici 2015.

Faut-il le rappeler ? Les politiques de soutien aux agrocarburants constituent le principal moteur des accaparements de terres et de la forte volatilité des prix agricoles. A cause d’elles, des millions d’hectares de terres sont confisqués aux paysans du Sud, qui sont déjà les principales victimes de la faim dans le monde, et les prix alimentaires sont poussés à la hausse, privant les ménages les plus vulnérables de leur droit à l’alimentation. Les pics de prix peuvent conduire à des crises alimentaires comme celle que l’on a connu en 2008 lors des émeutes de la faim et qui menace de se renouveler fréquemment. Maintenir les incitations à la production et à la consommation d’agrocarburants aux niveaux actuels ne permettra donc pas de mettre fin à l’insécurité alimentaire et aux violations de droits humains observés aujourd’hui.

Le gouvernement français doit enfin joindre le geste à la parole. Plutôt que de soutenir une industrie coûteuse pour les finances publiques et pour les consommateurs, le gouvernement et le parlement français doivent mettre fin dès maintenant aux objectifs d’incorporation et aux soutiens financiers dont bénéficient les agrocarburants.

Philippe Colin, porte-parole de la Confédération paysanne
Clara Jamart, responsable des questions agricoles, Oxfam France
Carmen Heumann, présidente de Peuples Solidaires en association avec Action Aid
Morgane Créach, directrice du Réseau Action Climat


À Ris-Orangis, la politique anti-Roms du PS

Mediapart.fr

24 octobre 2012 | Par Carine Fouteau

De l’extérieur, le campement est invisible. À Ris-Orangis, en direction de Grigny, dans l’Essonne, la nationale 7 traverse une zone périurbaine banale. Un Lapeyre, une Halle aux chaussures, un Truffaut, un restaurant La criée. Non loin, la cité de la Grande Borne.

En bordure d’un bosquet coincé entre une zone en construction et une bretelle de voie rapide, une publicité géante annonce une friterie KFC à deux minutes en voiture. En face, un panneau d’affichage propose de “Devenir éco-propriétaire”. À cet endroit, mis à part une camionnette blanche stationnée, rien ne signale la présence d’un lieu de vie. Les automobilistes roulent vite, ils n’ont aucune raison de s’arrêter.

L'entrée, bloquée par la mairie, du campement de Ris-Orangis sur la N7, le 16 octobre 2012.
L’entrée, bloquée par la mairie, du campement de Ris-Orangis sur la N7, le 16 octobre 2012.

C’est dans ce taillis, excentré, hors voisinage, que résident des familles roms. La plupart y ont trouvé refuge après les expulsions à répétition qu’elles ont vécues ces derniers mois. Le refuge est précaire et la menace incessante. La veille du reportage, des blocs de pierre ont été amassés pour bloquer l’entrée du terrain. Un bulldozer est venu décharger sa cargaison pour entraver le passage. Sur ordre de la mairie socialiste, dans un département présidé par un socialiste, sous l’impulsion d’un ministre de l’intérieur socialiste. Neuf jours auparavant, deux adolescentes du campement avaient été embarquées au commissariat alors qu’elles étaient allées chercher de l’eau à la bouche d’incendie à proximité. Le vol d’eau constitue-t-il un délit en France ?

Les familles, une centaine de personnes au total, se disent harcelées quasi quotidiennement par les services de la municipalité et les policiers. Elles ne savent plus à quel saint se vouer. Chassées, houspillées, elles sont en train de craquer, mais comme elles n’ont nulle part où aller, elles survivent tant bien que mal dans ce bidonville à l’abri des regards.

Les cabanons apparaissent au bout du chemin boueux. Il fait froid, ce mardi d’octobre, le ciel est dégagé. Mais les chaussures s’enfoncent malgré tout. Pas de caravanes comme celles, fatiguées, du campement de Moulin-Garant, à Ormoy, au sud du 91 aux abords de l’A6. Les maisonnettes sont faites en planches en contre-plaqué, recouvertes sur le toit de bâches en plastique pour isoler de la pluie, et tapissées à l’intérieur de tissus de toutes sortes pour conserver la chaleur.

Le même jour dans le campement.
Le même jour dans le campement.

Une vingtaine de cahutes. L’un des chefs de famille – il demande qu’on l’appelle Umberto de peur des représailles – a ouvert sa porte. Plusieurs habitants se sont regroupés pour évoquer les dernières péripéties avec Serge Guichard, coordinateur de l’Association de solidarité en Essonne avec les familles roumaines rroms (ASEFRR), qui leur rend visite dès que possible : « Ça n’arrête plus. Ils sont venus il y a quatre jours pour nous dire de sortir les voitures. Hier, ils ont apporté les pierres, des gros cailloux difficiles à bouger, ils les ont mis là devant chez nous. Quelqu’un de la mairie a dit qu’un jour ils viendraient tout casser. Et ce matin, ils sont passés pour compter les baraques. »

“Ils” désigne indistinctement les fonctionnaires municipaux et ceux de la police nationale que les Roms finissent par reconnaître et craindre. Enfermés dehors, voilà ce qu’ils ressentent. « Ils nous prennent pour des moins que rien », regrette Umberto dans un français fluide appris en Roumanie, son pays d’origine.

Occupé illégalement, le terrain, pour lequel aucune procédure de justice d’évacuation n’a été engagée, appartient au Conseil général. L’absence de projet sur ce périmètre devrait rassurer ses résidents, mais, non, le message est passé et la question récurrente, celle de l’extrême précarité, revient : « On fait quoi, on va où ? » Comme la plupart des 15 000 Roms vivant en France, dont 1 000 recensés en Essonne, Umberto ne se définit pas comme nomade, il aspire à un logement et un travail fixes.

À la différence de certains endroits, où, pour des raisons d’hygiène et de sécurité, des raccords à l’eau et à l’électricité sont prévus et des sanitaires installés, tout semble fait à Ris-Orangis pour rendre la vie littéralement impossible à ces citoyens européens considérés comme trop miséreux pour bénéficier des mêmes droits que les autres ressortissants de l’UE. Tout semble organisé pour les faire fuir d’une manière ou d’une autre.

Sécurité, santé, logement, petite enfance, scolarisation, les politiques publiques conduites par la municipalité, le conseil général et l’État sont imbriquées au point qu’elles apparaissent globalement opaques et hostiles aux yeux des occupants.

« Ils ne m’ont pas laissé parler, j’ai dû payer en liquide »

Maire PS de la ville depuis 1995, Thierry Mandon, porte-parole du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, se veut sans états d’âme. « C’est se donner bonne conscience à peu de prix que de demander qu’on soit clément et qu’on tolère ces campements insalubres », déclare-t-il à ses électeurs dans un édito récent de la gazette municipale.

Pour lui, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, « le terrain est occupé illégalement, les gens doivent être expulsés, on ne peut pas accepter que des bidonvilles s’installent comme ça ». Interrogé par Mediapart, il n’envisage aucune alternative, même temporaire. Outre le respect de la propriété, il évoque la dangerosité du lieu, liée à la densité de la circulation sur la nationale et sur la bretelle et la proximité des voies du RER D. « Il n’y a pas si longtemps, des enfants se sont retrouvés sur la voie. Le RER a dû s’arrêter ! Au final, ce train a eu 25 minutes de retard !» s’exclame-t-il.

Une femme devant son cabanon, le 19 octobre. © Serge Guichard.
Une femme devant son cabanon, le 19 octobre. © Serge Guichard.

Le blocage de l’entrée, il en assume la responsabilité. « Cette implantation est hyper-dangereuse, une fois où j’étais allé sur place, un camion qui sortait du terrain a failli entrer en collision avec une voiture », indique-t-il. Les risques d’accident ne sont pas à exclure, mais une distance de trois à quatre mètres sépare toutefois la sortie de la voie rapide, ce qui laisse au conducteur la possibilité de s’avancer et d’attendre le moment adéquat pour s’insérer dans la file, d’autant qu’à cet endroit la route est rectiligne et la vue dégagée.

« Le département a engagé le référé, ça y est la procédure est lancée », se félicite-t-il. « C’est faux, rétorque Agnès Moutet-Lamy, directrice de cabinet de Jérôme Guedj, président du conseil général. Ce terrain fait partie de ce qu’on appelle des “délaissés de voirie”. Aucune procédure n’est engagée, aucun projet n’est programmé. »

Entre la mairie et le conseil général, le courant ne passe pas toujours. Tendance aile gauche du PS, Jérôme Guedj se veut plus conciliant que son collègue. « Par principe, on évite les évacuations des terrains dont on est propriétaire », indique Agnès Moutet-Lamy, avant d’ajouter, rejoignant la ligne de la mairie, que « par principe aussi, on refuse les raccords à l’eau et les sanitaires parce que sinon ce serait cautionner des installations illégales parfois accompagnées de pratiques mafieuses ».

« Comme le prévoit la circulaire interministérielle, on examine les possibilités de relogement famille par famille en amont », poursuit-elle, tout en admettant que le campement de la N7 n’a pas encore fait l’objet de réunion préfectorale car son « identification est récente » et que la « priorité » va aux lieux en instance d’expulsion.

Lors du blocage de la première entrée, le 31 juillet. © SG
Lors du blocage de la première entrée, le 31 juillet. © SG

Déterminée à accélérer le mouvement pour se débarrasser de ce campement, la mairie de Ris-Orangis n’en est pas à son coup d’essai avec le dépôt de pierres. Fin août, une première entrée avait été obstruée avec des gravats. Des femmes avaient alors été vues, transportant un landau d’une main, tenant un bébé de l’autre, manquant tomber à tout instant.

Pour éviter d’avoir à escalader ces talus, les Roms se sont dégagé un chemin. Mais l’espace ouvert est insuffisant pour laisser entrer les véhicules. Umberto, jean clair et tee-shirt imprimé Primal Legend, est ferrailleur. Sa camionnette est son outil de travail. À bord, expert en raccourcis, il sillonne le département à la recherche de chantiers ou d’encombrants : « Sans voiture, je ne peux rien faire. J’y entasse les métaux que je récupère. Je les amène ensuite au campement, c’est là que je les travaille et les trie. Quand le coffre est plein, je les apporte aux ferrailleurs de la N7, en ce moment c’est 14 centimes le kilo… » En moyenne, il retire 400 à 600 euros mensuels de son activité au noir. Comme tous les Roumains et les Bulgares, il ne dispose pas des mêmes droits au travail que les autres Européens, ce qui exclut de son champ la plupart des emplois légaux.

Il ne peut plus se garer dans le campement ; le stationnement à proximité lui est tout aussi interdit. Il vient d’en faire l’expérience : « Les policiers m’ont arrêté, là devant, il y a trois semaines. J’ai dû payer en espèce 160 euros d’amende pour avoir roulé sur le trottoir et pour un phare soi-disant fêlé, et 122 euros à la dépanneuse pour qu’elle n’emporte pas la camionnette. » « Ils ne m’ont pas laissé parler, j’ai dû payer en liquide », insiste-t-il preuves à l’appui. Ces assauts sont vécus comme de l’intimidation : « Ils sont racistes, ils en ont après nous. »

Ce type de PV, 100 euros par-ci, 200 euros par-là, pour un pneu de vélo non conforme ou une lumière défectueuse, paraît se multiplier en Essonne ces derniers temps, selon plusieurs témoignages de militants associatifs. « Il n’y a aucune instruction pour verbaliser en particulier cette population », se défend Thierry Mathé, commissaire central d’Évry chargé de superviser la zone. « Ils se sentent harcelés ? Mais il faut quand même rappeler qu’ils occupent de manière illégale le terrain d’autrui et qu’ils sont à l’origine de nuisances, affirme-t-il. Quand des policiers sont passés la dernière fois, c’était pour les compter. Ces opérations de recensement, à la demande de la préfecture, sont purement administratives. »

« Ils nous ont dit que c’est interdit de voler l’eau »

Tout en parlant, cigarette à la bouche, Umberto remet une bûche dans le poêle à bois, allumé toute la journée depuis quelques jours. Reliée à un conduit vertical transperçant le plafond, la cheminée fixée sur le toit crache en continu une fumée à l’odeur évoquant les ruelles des pays pauvres. À l’intérieur, sans électricité, la nuit tombe vite. La lumière ne filtre qu’au travers de deux ou trois ouvertures, conçues comme des fenêtres, du plastique transparent à la place des carreaux. Les battements de la porte produisent des effets de clair-obscur réguliers. Tout est calfeutré, des coussins aux couleurs vives sont posés sur les lits, les trous aux murs sont bouchés, le sol est recouvert de morceaux de moquettes et de tapis ornés d’arabesques. Mais cela ne suffit pas à assurer l’étanchéité si bien qu’une humidité persistante envahit l’unique pièce.

À l'intérieur, le poêle à bois brûle en continu, le 16 octobre.
À l’intérieur, le poêle à bois brûle en continu, le 16 octobre.

« D’un coup, il s’est mis à faire froid, quelques degrés au-dessus de zéro, il faut chauffer pour ne pas geler », dit Umberto comme pour se justifier. « Les policiers qui sont venus ce matin nous ont menacés : “Si on voit de la fumée, on casse tout.” Et nous comment on fait ? On meurt de froid ? »

Dans la bicoque, 4 mètres sur 5, les allées et venues des voisins sont ininterrompues. La porte s’ouvre et se ferme, les uns et les autres se saluent, conversent et repartent. Les enfants sont à peine rentrés de l’école, pour ceux tout du moins qui sont scolarisés. Ils vont et viennent eux aussi, s’assoient sur les genoux, jouent dehors à chat perché dans un caddie. Un vieux monsieur, béret vissé sur la tête, fait son entrée, de retour de la gare du Nord, où il faisait de la musique. Arrêté par la police, il vient de se voir délivrer une obligation de quitter le territoire (OQTF).

Umberto débouche une bouteille d’eau pour préparer le café. Sur une table basse en bois, sa femme a disposé, dans une assiette dorée, des parts de gâteau « de là-bas » qu’elle sort d’un placard entourés d’un papier d’argent. Petits et grands, tous les invités se servent, installés sur les deux lits qui font office de canapé le jour. Daniela se rassoit dans une sorte de fauteuil de bureau, récupéré comme le reste du mobilier, dont une gazinière à l’ancienne et un module de cuisine en formica. L’économie de l’essentiel, tout est rangé au millimètre près, aucune place perdue, rien de superflu. Des vêtements sont suspendus au mur, des sacs aussi, un petit écran de télé et quelques décorations.

Entourée de ses trois filles, Umberto pivote sur son tabouret pour les présenter. La plus grande, Sorina, 12 ans, veste en skaï, natte noire, lui a valu une sacrée frayeur deux dimanches de cela. Le commissariat l’a appelé pour qu’il vienne la récupérer. « Qu’avait-elle fait ? Je me suis posé la question », dit-il en la regardant. Elle prend le relais, et raconte ce qui s’est passé. Comme chaque jour, plusieurs fois par jour, elle s’est rendue à la borne d’incendie en bordure de la N7 à 150 mètres de là. Accompagnée d’une autre jeune fille, elle portait ses bidons quand les policiers les ont arrêtées et emmenées au poste, « ils nous ont dit que c’est interdit de voler l’eau ». 

Dans le coin cuisine.
Dans le coin cuisine.

Interrogé sur cet événement, Thierry Mandon déclare « ne pas croire une seconde à cette histoire ». Questionné à son tour, le commissaire répond d’abord qu’il n’en a pas entendu parlé, que cela ne doit pas être majeur, mais que « s’il y a vol d’eau, il y a vol d’eau ». Information prise auprès de ses services, il confirme, tout en modifiant le motif : « Les deux jeunes filles étaient en train de bidouiller la bouche d’incendie. Pour l’ouvrir, il faut une clef spéciale dont elles ne disposent pas, elles risquaient de casser le matériel. Comme elles étaient dépourvues de pièce d’identité, elles ont été effectivement conduites au commissariat et remises à leurs parents. »

Pour être légale, l’interpellation de mineurs doit se fonder sur un flagrant délit ou un délit sur le point d’être commis. Son fondement, dans le cas présent, est douteux, aucun des résidents du campement n’ayant intérêt à ce que l’unique source d’eau potable aux alentours soit détruite.

Quel que soit le prétexte, la manœuvre, du point de vue des forces de l’ordre, a réussi. « J’ai eu peur, très peur, témoigne Sorina. Et maintenant, tous les autres enfants ont peur aussi, surtout que les policiers percent les bidons. » Sa mère est venue la chercher, accompagnée d’un militant de l’association locale. Son père l’aide à traduire. Sorina a subi plusieurs expulsions qui l’ont contrainte à interrompre plusieurs fois sa scolarité. La demande d’inscription au collège du coin est en cours de traitement, d’après ce que le responsable de l’établissement indique à la famille.

Ses deux petites sœurs se sont, elles, vu refuser toute inscription à Ris-Orangis. « Les services de la mairie nous ont dit “non, ce n’est pas possible, vous n’êtes pas installés sur un terrain qui vous appartient et de toutes façons vous allez être expulsés bientôt” », indique Umberto, qui répète, pour contrer les clichés sur les Roms, qu’il tient à ce que ses enfants aillent à l’école et qu’il a effectué les démarches nécessaires. « On ne refuse pas la scolarisation, conteste Thierry Mandon, mais on leur demande un minimum de choses comme la date de naissance de l’enfant, un certificat de naissance et un état de vaccination. Et ça, ils ne l’ont pas. » L’argument tombe cependant de lui-même, le conseil général ayant organisé une campagne de vaccination sur le campement et ces enfants ayant étant scolarisés ailleurs.

Accompagnées d’un de leur parent, Florina, 5 ans, et Alicia, 6 ans, prennent donc tous les jours le RER pour aller à l’école maternelle à Viry-Châtillon, là où la famille vivait auparavant. « Les maîtresses sont très gentilles, heureusement », dit-il.

« J’ai demandé des poubelles et des sacs, mais rien, ils ont refusé »

Ces démêlés avec les pouvoirs publics angoissent Umberto : « Je me lève à 6 heures, je fais le chauffage, je réveille les filles, je leur donne leurs vêtements et à manger. À 8 heures moins 10, on est à la gare de Ris-Orangis. Après je vais travailler, je m’occupe du bois pour le poêle pendant que ma femme va faire les courses. On dîne tard, et, le soir, on regarde BFM ou des films à la télé. Dès que je quitte le campement, j’ai peur d’être contrôlé. Maintenant qu’on ne peut plus rentrer les voitures, j’ai peur qu’ils me prennent ma cargaison quand je la transporte. »

Sa préoccupation et sa défiance sont telles qu’il ne fait plus confiance à personne. « Le docteur est passé l’autre jour pour faire des vaccins. Peut-être qu’il va demander un arrêté municipal ?» s’interroge-t-il.

Devant une des baraques, le 16 octobre.
Devant une des baraques, le 16 octobre.

Dehors, entre les cabanons, les détritus jonchent le sol, de la boue entremêlée de sciure, de plastique, de tissu et de restes en tout genre. Umberto est gêné. Pourtant, là non plus il ne peut pas compter sur le soutien de la commune : « J’ai demandé des poubelles et des sacs, mais rien, ils ont refusé. »

« Je ne refuse pas », s’énerve le maire. « C’est vrai que des poubelles, ils n’en ont pas. Mais des bennes, on en apporte de temps en temps. Les poubelles, ils les font brûler pour cuire leurs trucs. Ils les font brûler comme combustible quand le bois est humide. Je ne suis pas sûr que la viande cuite avec le plastique fondu soit recommandée par la Commission européenne », ironise-t-il.

« On n’a pas le choix, on va acheter des sacs nous-mêmes et on les disposera en tas le long de la nationale », prévient Umberto, en référence à une action menée au campement de Moulin-Galant, à la suite de laquelle la municipalité a dû aider à déblayer. Côté conseil général, Agnès Moutet-Lamy assure qu’elle a demandé à la communauté d’agglomération d’approvisionner le campement en poubelles que le département est prêt à prendre en charge.

Souci permanent, la propreté revient comme un leitmotiv. « Quand il pleut trop, dit Umberto, les filles ratent l’école. Elles seraient trop mouillées, elles n’ont pas les vêtements pour ça et c’est tellement boueux qu’elles arriveraient toutes sales en classe. Les autres se moqueraient d’elles. »

Les baskets à scratches d’Alicia et Florina, tee-shirts manches courtes, manches longues superposées, sont immaculées. Toutes blanches, comme neuves. « On a plusieurs paires pour chaque occasion. Il faut en acheter souvent, cela coûte cher », dit-il. Sa femme évoque les gestes quotidiens à démultiplier pour compenser l’absence d’eau courante. Quatre à dix bidons par jour, selon leur taille, pour se laver, préparer les repas, faire la vaisselle, nettoyer la maison. Elle frotte ses mains l’une contre l’autre, pour illustrer son propos, et explique que ces tâches supposent de la méthode et de l’organisation. Son intérieur est impeccable, le balai posé à côté du poêle.

Vers l'entrée du campement.Vers l’entrée du campement.

La saleté est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la famille a quitté l’hôtel social où elle a été logée après l’expulsion, en janvier 2012, de l’ancienne gendarmerie squattée à Viry-Châtillon. « La moquette, la douche, tout était dégoûtant, il n’y avait pas de lumière, tout était abîmé, mes enfants sont tombés malades », indique Daniela. Elle ajoute qu’une chambre ne constitue pas un lieu de vie, qu’elle n’était pas autorisée à faire la cuisine, que les enfants se faisaient gronder dès qu’ils faisaient du bruit et qu’elles ne pouvaient pas laver les vêtements.

« Ça a coûté 3 000 euros par mois pendant six mois. J’ai demandé à l’assistante sociale pourquoi cet argent n’était pas utilisé différemment. Dix familles ensemble, cela fait 180 000 euros. C’est assez pour acheter un terrain quelque part », calcule Umberto. Lui a vécu cette parenthèse comme un exil. L’hôtel était situé à Villemomble, en Seine-Saint-Denis, près du Raincy. Les repères qu’il avait mis plusieurs années à construire en Essonne étaient brouillés. « Pour travailler, c’était très difficile. Je ne connaissais personne là-bas, je n’y avais pas d’amis. Le 91, c’est différent, je connais, je sais où aller, j’ai des contacts », explique-t-il.

Les efforts d’insertion sont cassés à chaque évacuation. Son microcosme socio-économique s’écroule. Tout est à refaire. Cela vaut pour le logement, le travail, l’école, mais aussi pour la santé. L’instabilité forcée rend aléatoire l’établissement de liens avec la médecine de ville préventive. En cas de maladie, Umberto et sa famille n’ont d’autre choix que de se diriger vers les urgences des hôpitaux publics, une trajectoire allant à l’encontre de toute logique économique et sanitaire. Alors qu’ils en auraient droit, ils ne touchent pas l’Aide médicale d’État, accessible aux personnes en situation irrégulière sur le territoire depuis plus de trois mois. « J’achète les médicaments au prix fort, en liquide, dit-il, et parfois l’association en donne. »

« Pour les Roumains, y a rien, pas de travail, pas de terrain, pas de médecin », résume-t-il. Pas de quoi troubler Thierry Mandon qui honnit « cette bien-pensance » refusant de voir, selon lui, que non seulement « ces gens rejettent les nuits d’hôtels qu’on leur propose » mais aussi qu’« ils commettent des vols à la tir et des cambriolages dans les pavillons autour ». « C’est vrai qu’en matière de cambriolage, on interpelle pas mal de jeunes filles et de jeunes garçons roms avec des tournevis, mais c’est vrai aussi qu’il n’y a pas qu’eux pour voler », nuance le commissaire.

« Les aires de nomade, c’est déjà compliqué, alors les campements illégaux ! »

L’existence de ce campement exaspère le maire qui admet pourtant qu’il n’a cherché à établir que « très peu de contacts » avec ses habitants. « Les aires de nomade, c’est déjà compliqué, alors les campements illégaux ! À Ris, on a 1 200 demandes de logement social non satisfaites, dont certaines déposées depuis plus de quatre ans, alors vous imaginez bien que je ne peux pas faire passer leur dossier avant !» lance-t-il alors même qu’aucune demande en ce sens ne lui a été faite. Dans son collimateur aussi, l’association locale au motif que « sa position est qu’il ne faut pas les évacuer ».

D’expulsion en expulsion, six au total, Moulin-Galant, Villabé, Tarterêts, Viry-Châtillon, Villemomble et Ris-Orangis, cela fait presque dix ans qu’Umberto séjourne en France. Parti de Roumanie en 2004, « parce que c’était la misère », il ne voit pas son horizon s’éclaircir.

Une femme sortant de chez elle. © SG
Une femme sortant de chez elle. © SG

La rationalité des démantèlements en matière de politique publique est incertaine. Car pour l’administration aussi, le gâchis est énorme. Expulsées, les familles roms ne disparaissent pas dans la nature. Elles ramassent ce qui leur reste d’affaires et trouvent ailleurs où poser leurs bagages. À destination, les services municipaux, les enseignants, les éducateurs, bref les acteurs impliqués, doivent reprendre tout du début.

Malgré le changement de majorité, les vieux réflexes de rejet se reproduisent sur fond d’absence de solidarité intercommunale. La stigmatisation telle qu’elle a été orchestrée au haut niveau de l’État lors du quinquennat précédent a cessé, mais le ministre de l’intérieur Manuel Valls, ex-maire d’Évry en Essonne, a légitimé la poursuite d’une politique analogue, si bien que les pratiques se perpétuent. Les campements font peur au voisinage, mais les Roms, placés en situation d’insécurité, ont peur eux aussi de tout ce qui ressemble à un représentant de l’État.

Ce n’est pas Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus qui traîne dans la cabane d’Umberto, mais L’Espoir d’André Malraux, en version poche. Les pages du livre sont racornies. Gentiment, Sorina propose d’en faire cadeau. Elle désespère de pouvoir un jour apprendre à lire le français.

La boîte noire : Le reportage a eu lieu mardi 16 octobre au campement de Ris-Orangis à proximité de la N7. Une des familles m’a accueillie chez elle. Le contact avec Serge Guichard, coordinateur de l’Association de solidarité en Essonne avec les familles roumaines rroms (ASEFRR), est antérieur. Le choix s’est porté sur ce terrain car il paraissait concentrer l’ensemble des problématiques rencontrées par ce type de lieux. L’implication d’une mairie PS dans un département PS a été un autre critère permettant de mettre en perspective la politique menée à l’échelon national par un gouvernement socialiste.

Les entretiens avec l’ensemble des autres interlocuteurs (mairie, conseil général, commissariat) se sont déroulés par téléphone la semaine qui a suivi.

J’ai pris les photos le jour du reportage. Les autres sont de Serge Guichard.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/241012/ris-orangis-la-politique-anti-roms-du-ps