Le 18 Brumaire de Manuel Valls

Mediapart.fr

29 août 2014 | Par christian salmon
© Reuters

Il y eut le « pronunciamiento » du 2 avril contre Jean-Marc Ayrault, fruit d’une alliance Valls-Montebourg-Hamon. Voici le 18 Brumaire de Valls, se libérant du «deal» passé et imposant au chef de l’État le départ des rivaux et un nouveau gouvernement. Le 25 août, Manuel Valls a ainsi mis fin au quinquennat de François Hollande et à toute contestation du néolibéralisme.

Le remaniement du 25 août a été un « coup de tête » réussi par surprise contre la Ve République. L’affaire fut rondement menée, en deux temps, dans la plus pure tradition bonapartiste. Au « pronunciamiento » du 2 avril contre Jean-Marc Ayrault qui imposa au sommet de l’État le triumvirat Valls-Montebourg-Hamon, a succédé le putsch du 25 août au cours duquel le premier se débarrassa des deux autres. C’est ainsi, pour paraphraser Marx (Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte), qu’au coup de main du 2 avril a répondu le « coup de tête » du 25 août.

Le 25 août, ce qui a été renversé n’est pas le pacte de responsabilité, c’est la réorientation de la politique économique défendue par Arnaud Montebourg. L’alliance entre Manuel Valls et Arnaud Montebourg a fait long feu. Une fois installé à Matignon, le nouveau premier ministre n’avait nullement l’intention de revenir sur le pacte de responsabilité et la politique d’austérité imposée par l’Allemagne. Le meilleur élève de Blair n’était pas devenu un disciple de Roosevelt par l’opération du Saint-Esprit. L’ami de Cahuzac n’allait pas se convertir au colbertisme, fût-il participatif, défendu par Montebourg.

Mais reprenons le fil des événements.

Manuel Valls, le 22 juillet dernier.
Manuel Valls, le 22 juillet dernier. © Reuters

J’ai raconté dans un précédent article (Arnaud Montebourg ou l’atermoiement illimité) comment s’est formée l’alliance entre Arnaud Montebourg et Manuel Valls à l’automne 2013, alliance qui a abouti au « pronunciamiento » du 2 avril. « C’était un samedi, se souvient un conseiller d’Arnaud Montebourg. Il y a eu ici, dans l’appartement de fonction du ministre du redressement productif, une réunion de deux heures. Il y avait Manuel Valls, Benoît Hamon, Arnaud Montebourg et Aquilino Morelle, l’influent conseiller du président à l’Élysée, l’homme de Montebourg et l’ami de Valls. « J’échange ton soutien à ma politique contre mon soutien à ta nomination à Matignon », propose Montebourg à Valls. À l’appui de ce deal, il lui fait lire une note de ses services, qui démontre que la stratégie du pacte de responsabilité et des coupes budgétaires conduit à la récession et va aggraver le déficit public et le chômage en 2014, 2015 et peut-être 2016. « Tu réorientes la politique économique et on sort de l’austérité. C’est le prix de mon soutien », propose Montebourg à Valls. Pourquoi ? Parce que c’est l’intérêt de la France, de la gauche, de tout le monde. Il a pris la note, il l’a fait tourner chez ses experts. Il ne connaît rien à l’économie… »

Finalement, toujours selon ce conseiller, Manuel Valls tranche : « Tu as raison, il faut ouvrir le débat macroéconomique… » Les mots sonnent étrangement après la réaction de Valls au discours de Montebourg le 24 août à Frangy. C’était un accord pour mettre fin à l’austérité. « La veille du deuxième tour des municipales, je suis reçu à l’Élysée, raconte Arnaud Montebourg. J’ai dit à Hollande : « Je ne participerai pas à un gouvernement Ayrault. » Il sentait qu’il y avait de la rébellion dans l’air. La veille de ce deuxième tour, j’ai rédigé une lettre : je lui demandais 1. La réorientation de la stratégie macroéconomique de la France  2. Le départ d’Ayrault. »

C’est la première fois sous la Ve République qu’un ministre fait pression sur le président de la République pour lui imposer le choix de son premier ministre. De Gaulle ou Mitterrand aurait viré le premier qui aurait tenté d’exercer une telle pression. Montebourg en convient : « Mais c’est fini, je suis pour la VIe, je pratique la sixième République à l’intérieur de la Ve… Et nous avons écrit ensemble le programme. Aquilino Morelle prenait des notes. Nous avons écrit le texte qui a servi de base au discours de politique générale de Manuel Valls le 8 avril, devant l’Assemblée nationale. » « Enfin, ajoute-t-il d’un ton sibyllin, partiellement… partiellement… »

Le président est au pied du mur. Affaibli par le résultat des élections municipales, bouleversé, raconte-t-on, par la perte du bastion socialiste de Limoges, il se range à l’avis des conjurés en moins de quarante-huit heures et nomme, contre toute attente et toute logique électorale, Manuel Valls à Matignon.

C’est la « Blitzkrieg » de Montebourg, une guerre éclair qui a pour objectif stratégique de casser « la dorsale libérale » du gouvernement incarnée, selon lui, par Jean-Marc Ayrault, Pierre Moscovici, Jérôme Cahuzac et d’autres. Peu importe que Jérôme Cahuzac ne soit plus membre du gouvernement et que Pierre Moscovici soit donné partant pour Bruxelles, où il brigue un poste de commissaire européen. Peu importe que Manuel Valls soit bien plus à droite que Jean-Marc Ayrault, qui restait compatible avec l’aile gauche du PS et les écologistes. La « story » de la « dorsale libérale » a l’avantage de donner des airs d’épopée à une alliance de circonstances. Plutôt qu’un New Deal à la française, c’est un simple deal politicien.

Et c’est ce deal qu’a trahi Manuel Valls.

Un timing et un prétexte

Appelons-le comme on veut, alliance générationnelle, pari politique ou échange de bons procédés, l’accord entre Valls et Montebourg se révéla très vite un marché de dupes. « Montebourg et Hamon ont ainsi justifié le deal : Valls est plastique, raconte un haut fonctionnaire. Il acceptera de bouger ! En fait, il est allé dans la même direction, d’un pas plus ferme et plus rapide. Plus loin dans la trahison, plus vite. Le piège s’est refermé sur eux. Maintenant c’est le chantage permanent avec les députés socialistes. Si vous ne votez pas, vous faites le jeu du Front national. Valls a mis le couteau sous la gorge de son propre parti. C’est du racket ! »

Arnaud Montebourg et Benoît Hamon.
Arnaud Montebourg et Benoît Hamon. © Reuters

Quelques semaines après le pronunciamiento du 2 avril, Montebourg comprend qu’il a été berné. À ceux qui lui reprochent son tournant vallssien, ses appels à l’union nationale, aux patrons patriotes, « petits et grands », sa légitimation du CICE et du pacte de responsabilité, ses silences lors des attaques de Valls contre les Roms (même si, en privé, l’avertissement est tombé : « Ne nous entraîne pas là dedans… »), il tient à défendre l’ancrage à gauche de sa politique.

N’a-t-il pas obtenu la création d’un comité d’économistes anti-austérité composé, entre autres, de Joseph Stiglitz, le prix Nobel américain, et du keynésien Jean-Paul Fitoussi ? N’a-t-il pas fait signer à Manuel Valls un décret de contrôle des investissements étrangers en France, une arme de « démondialisation », et obtenu la nationalisation partielle d’Alstom après celle de PSA ? Ne s’apprête-t-il pas à lancer ses grands travaux, un programme de construction de barrages dans la grande tradition du New Deal ? Pour preuve de son ancrage à gauche, Arnaud Montebourg n’hésite pas à afficher son amitié avec Jean-Claude Mailly, le leader du syndicat FO, et à brandir comme un bulletin de victoire un tract de la CGT qui le félicite d’avoir sauvé l’entreprise Ascometal, un succès incontestable à mettre au crédit de son action, comme la restructuration de Rio Tinto, la première grande réussite industrielle stratégique de son ministère.

Dans son récent discours-programme du 10 juillet, le ministre ne se prive pas de morigéner les porteurs de pin’s du Medef, une allusion à celui que portait Gattaz avec l’inscription « 1 Million d’emplois », et ne retire en rien ses philippiques contre les familles Peugeot et Mittal. Des mots qui tranchent avec ceux de Manuel Valls devant ce même Medef, le 27 août (notre article ici).

La décision de Montebourg est prise dès le mois de juin : engager le débat macroéconomique au sein du gouvernement. Alors il fait pression sur Valls. Celui-ci, habile manœuvrier feint la complicité (il aurait dit à Benoît Hamon : « Les 50 milliards, c’est du délire ! »). Il prétend hésiter entre une position de loyauté à l’égard du président à laquelle il s’estime tenu pendant quelques mois et le rapport de force. Chaque fois que Montebourg voit Valls, il le sermonne : « Il faut bouger, il faut que tu m’expliques comment tu vas bouger. Chaque fois que je le vois, je lui rappelle notre accord. » L’alliance est un combat.

Montebourg fait monter la pression. Le dimanche de Pentecôte, lors de l’ascension du Mont-Beuvray avec Christian Paul, un des leaders des députés frondeurs, il a senti la colère des militants qui l’accompagnent. À l’Assemblée, il encourage ses amis députés à répartir leurs votes entre les frondeurs et ceux qui soutiennent le gouvernement. Ensuite, le chemin est balisé. Le 10 juillet, son grand discours de politique générale à Bercy. Puis la Fête de la rose à Frangy et l’université d’été du PS à La Rochelle. L’argumentaire est rodé. C’est l’appel à rompre les rangs européens de l’austérité imposée par l’ordolibéralisme allemand. Le double joug de Bruxelles et de Berlin plonge l’Europe dans la déflation. Puis viendra le vote de la loi de finances 2015, le test ultime de la volonté de Valls d’infléchir la politique économique. « Si Valls choisit d’infléchir, c’est bien. Sinon c’est bien aussi. Je ferai comme Cincinnatus. Je retournerai à mes bœufs et à mes champs », confie-t-il début juillet 2014.

Manuel Valls laisse faire et encourage même la rébellion d’un Montebourg « qui est dans son rôle quand il défend le redressement industriel de le France ». En réalité, il le pousse à la faute. Il n’attendra pas les bras croisés le vote de la loi de finances. Il ne laissera pas Montebourg sortir du bois et déclencher une crise gouvernementale en démissionnant avec fracas. Deux jours avant Frangy, Montebourg donne une interview au Monde. Matignon n’y trouve rien à redire. À Frangy, il demande à nouveau aux côtés de Benoît Hamon, n°2 du gouvernement, « une inflexion majeure de notre politique ». Rien de nouveau qu’il n’ait déjà dit à maintes reprises.

François Hollande et Manuel Valls, six heures de réunion, mardi.
François Hollande et Manuel Valls, six heures de réunion, mardi. © Reuters

À Matignon, Valls Brutus se tient prêt. Montebourg était utile pour conquérir Matignon. Il est désormais un obstacle pour y rester. Il faut s’en débarrasser. Reste à trouver le prétexte et le bon timing. Pour le timing, Frangy fera l’affaire. Quant au prétexte, ce sera une de ces provocations à l’égard du président, que Valls encourage en privé se moquant lui-même de François Hollande qu’il surnomme « Toto ». Toute la France ne l’a-t-elle pas vu défier le président en débouchant à Frangy une bouteille de « cuvée du redressement », à la manière d’un Sarkozy raillant le roi fainéant ?

Le théâtre du châtiment

Entouré de ses conseillers, Valls est déterminé. La fine équipe qui l’accompagne depuis Évry quand ce n’est pas depuis la fac de Tolbiac, est sur le pied de guerre. On regarde en direct le discours de Montebourg guettant le moindre faux pas. On sourit d’aise quand il fustige l’austérité, cette « idéologie destructrice », ce « mauvais médicament » contre le chômage et la croissance. On s’attend à le voir déplorer des « erreurs collectives » commises sur le plan économique en Europe et s’appuyer sur les critiques du prix Nobel d’économie Paul Krugman ou encore la présidente du FMI, Christine Lagarde.

Le ministre de l’économie ne s’en prend pas directement au président, ni au premier ministre Manuel Valls. La cible de Montebourg, c’est l’Europe. C’est là que Valls l’attend. « Nous avons été de bons élèves de la classe européenne » en suivant les principes « les plus extrémistes de la droite allemande ». « La deuxième puissance économique de la zone euro n’a pas à s’aligner sur les axiomes idéologiques de l’Allemagne. » À peine ces mots sont-ils prononcés que la décision est prise.

Hollande en voyage à la Réunion, Valls ne peut réagir à chaud. Ce sera donc une déclaration de l’« entourage », facile à démentir en cas de désaccord avec le président. Une source proche du premier ministre déclare à l’AFP : « Un ministre de l’économie ne peut pas s’exprimer dans de telles conditions sur la ligne économique du gouvernement et sur un partenaire européen comme l’Allemagne. » « Une ligne jaune a été franchie. » Les termes sont pesés au trébuchet. Jaune n’est pas rouge. L’ambiguïté de la formule autorise tous les commentaires. Cela peut ouvrir la voie à un simple avertissement si Hollande ne veut pas trancher. Sinon « le premier ministre est déterminé à agir dans les prochains jours ».

La dépêche de l’entourage détourne l’attention du discours de Frangy. En quelques minutes, la peur a changé de camp. De la transgression annoncée à l’attente d’une sanction. De la faute supposée à la punition attendue. Le débat politique cède la place au théâtre du châtiment. Le lendemain matin, Valls se rend à l’Élysée pour dicter ses conditions au président de la République. Il veut la tête de Montebourg. Il ne se contente pas d’une démission forcée du contestataire. Il veut retailler le gouvernement à sa mesure.

Hollande est sommé de s’exécuter. Le pronunciamiento du 2 avril avait vu pour la première fois sous la Ve république un quarteron de ministres imposer l’un des leurs à Matignon. Le coup de main du 25 août réalise l’impensable, un « autogolpe » au cours duquel un premier ministre prononce à la fois sa démission et sa nomination. Du jamais vu : le 18 Brumaire de Manuel Carlos Valls !

« Un gouvernement de soldats », ira même jusqu’à dire Valls. Diable. Est-on en guerre ? Dans l’esprit de Valls, oui. Invité de France 2 le lendemain, il ira jusqu’à évoquer les menaces terroristes, les attentats, les bruits de bottes en Ukraine, pour justifier le remaniement de son gouvernement. La guerre, c’est son hubris. Comme son philosophe de chevet Bernard-Henri Lévy, présent sur tous les champs de bataille du néoconservatisme. Comme son spin doctor Stéphane Fouks tout couturé de cicatrices (DSK, Cahuzac) et conseiller historique (entre autres du PDG d’EDF, Henri Proglio, et du patron d’Orange, Stéphane Richard).

Manuel Valls et Pierre Gattaz, lors de l'université du Medef, mercredi.
Manuel Valls et Pierre Gattaz, lors de l’université du Medef, mercredi. © Reuters

Aux lendemains de son putsch, Manuel Valls se rend à l’université du Medef et y dépose devant un parterre de patrons ravis le scalp de l’ex-ministre de l’économie. Il y tient un langage néolibéral, contresignant de sa main le pacte de responsabilité, en jetant aux orties les contreparties, le code du travail et toute précaution verbale, affirmant sans barguigner : « N’est-il pas absurde ce langage qui ose parler de cadeaux aux patrons? » Il déclare sa flamme pour l’entreprise, adopte la posture du meilleur élève du Medef, promet qu’avec lui tout va changer : « Il était temps de sortir des postures, des jeux de rôles. » « J’aime l’entreprise. J’aime l’entreprise ! » l’entend-on minauder en tartufe néolibéral. Il ne s’agit plus de convertir le patronat au socialisme, mais d’enrôler les socialistes dans les rangs du Medef. Le parterre patronal se pâme, rapporte Mathieu Magnaudeix. « La gauche qui dépolitise l’entreprise, c’est du jamais vu en France », se félicite Denis Kessler, l’idéologue du Medef.

Le 25 août, Manuel Valls a ainsi mis fin au quinquennat de François Hollande. Ce qui a été renversé, ce n’est pas l’hégémonie de la finance et le partenariat historique de la droite française et du patronat, c’est toute volonté de réorientation de la politique économique, et c’est bien au-delà l’effacement symbolique du programme du Conseil national de la Résistance, ce programme que Denis Kessler, justement, veut mettre à bas depuis des années. Divine surprise ! L’élite du pays, désinhibée par trente années de néolibéralisme, a trouvé son félon « socialiste ». Un ex-conseiller ministériel du gouvernement Ayrault fit ce constat désabusé : « L’avion FH2012 qui a décollé du Bourget s’est écrasé hier à Jouy-en-Josas » !

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P.-S.-« La Cacanie, écrivait Robert Musil dans L’Homme sans qualités, était, dans l’actuel chapitre de l’évolution, le premier pays auquel Dieu eût retiré son crédit, le goût de vivre, la foi en soi et la capacité qu’ont tous les États civilisés de propager au loin l’avantageuse illusion qu’ils ont une mission à accomplir. C’était un pays intelligent, qui abritait des hommes civilisés. Ils se sentaient environnés de meurtres, de violences, de passions, de sacrifices, de grandeur, événements qui se déroulaient d’une façon ou d’une autre dans la pelote embrouillée autour d’eux… Ils ne savaient plus où aboutissaient leurs sourires, leurs soupirs, leurs pensées. Ainsi l’homme cultivé était-il un homme qui sentait on ne sait quelle dette s’accroître sans cesse, qu’il ne pourrait plus jamais acquitter. Il était celui qui voyait venir la faillite inéluctable : ou bien il accusait l’époque dans laquelle il était condamné à vivre, encore qu’il prît autant de plaisir à y vivre que quiconque, ou bien il se jetait, avec le courage de qui n’a rien à perdre, sur la première idée qui lui promettait un changement. »

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/290814/le-18-brumaire-de-manuel-valls
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