Sciences : peut-on publier n’importe quoi dans L’Express ?

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Patrick Michel

Publié le 26 avril dernier sous le titre « Pourquoi Bourdieu avait tort ? », un article signé Laurent Alexandre prétend invalider les travaux du sociologue en neuf paragraphes. Une prouesse rendue possible par l’instrumentalisation de recherches récentes présentées de façon fallacieuse dans un article pseudo-scientifique cachant mal ses objectifs politiques : défendre une certaine vision de l’éducation, en l’occurrence celle du gouvernement actuel – heureux hasard.

Commençons par présenter l’auteur de cet article, Laurent Alexandre, tout à la fois chirurgien urologue de formation et diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, d’HEC et de l’ENA [1]. Sa formation explique peut-être qu’il ait rencontré bien plus de succès comme entrepreneur que comme scientifique : il fut l’un des fondateurs du site Doctissimo, dont la vente au groupe Lagardère en 2008 pour 139 millions d’euros augmenta sensiblement sa fortune. Depuis, il dirige une société spécialisée dans le séquençage de l’ADN, dine au club « Le Siècle » et donne des conférences à des tarifs prohibitifs [2]. Ce curriculum vitae associé à son intérêt pour le transhumanisme et ses discours mêlant prophéties et scientisme béat avec une outrance bien faite pour attirer les clics [3] lui assurent une activité de chroniqueur à L’Express, au Huffington Post et au Monde, ainsi que des apparitions régulières à la télévision et à la radio [4]. La légitimité conférée par cette activité médiatique régulière explique sans doute le prix exorbitant des conférences de cet énarque-séquenceur d’ADN ; à moins que ce ne soit le contraire. Pour compléter ce pédigrée, notons les engagements politiques d’Alexandre Laurent, ancien secrétaire national du parti ultralibéral d’Alain Madelin qui jugeait en 2017 qu’«  Emmanuel Macron est le seul homme politique français à comprendre l’essor des technologies du futur » (Le Parisien, avril 2017).

Dans son article du 26 avril, l’urologue-businessman écrit : «  Les travaux récents de Robert Plomin et de Suzanne Swagerman montrent que la causalité est l’inverse de ce que Bourdieu imaginait. Ce n’est pas parce qu’il y a des livres dans les bibliothèques des bourgeois que leurs enfants sont de bons lecteurs, c’est parce qu’ils ont reçu un bon patrimoine génétique  ». Un constat qui s’appuie sur les prétendus résultats de ces études : «  On sait aujourd’hui que l’ADN détermine plus de 50 % de notre intelligence  », ou encore « la part génétique explique 55 % de l’intelligence à 12 ans et 66 % à 17 ans ». Un constat qui prouve à l’évidence, selon Laurent Alexandre, la funeste erreur des recherches de Pierre Bourdieu, et en particulier celles réalisées avec Jean-Claude Passeron et présentées dans Les Héritiers et La Reproduction  [5]. Et l’énarque millionnaire d’expliquer cette erreur par une « conception » plus générale que l’on retrouverait chez Bourdieu (et Passeron ?), et qui invaliderait toute son œuvre : une «  « conception [qui] part du postulat qu’il n’y a pas de différence innée de capacités  ».

Fort du constat de l’inanité de ce postulat qu’il attribue sans vergogne à des auteurs qui ne l’ont jamais posé, l’entrepreneur-chroniqueur passe de la théorie à la pratique : « Que faire ? Se battre, et dynamiter le déterminisme génétique  ! ». Vaste programme, dont l’application concrète est précisée par la suite : « Il faut maintenant développer les efforts pour les enfants ayant le moins bon patrimoine neurogénétique. C’est-à-dire accentuer la stratégie du ministre Blanquer ». Ces dernières phrases donnent la forte impression de révéler l’intention fondamentale de l’article : défendre une certaine politique éducative – celle du gouvernement actuel – en sous-entendant non seulement que cette politique prend en compte les difficultés que l’école actuelle pose aux enfants des classes populaires [6], mais également qu’elle s’appuie sur les indiscutables conclusions de La Science. Dans ces conditions, qui serait assez fou pour contester la politique du ministre Blanquer ?

Certainement pas la direction de la rédaction de L’Express qui était sans doute passée à côté de la tribune publiée le 25 avril dans Le Monde, dans laquelle vingt « chercheurs en génétique, en neurobiologie, en études sociales ou philosophiques de ces disciplines » s’inquiétaient du « retour d’un discours pseudo-scientifique sujet à toutes sortes d’instrumentalisations : il existerait un “socle” génétique, important et quantifié, à l’origine de différences psychologiques entre les êtres humains, en particulier selon la classe sociale, les origines ou le sexe. » [7]. Les auteurs de cette tribune ont-ils des dons de prémonition, ou avaient-ils connaissance de l’article d’Alexandre Laurent que L’Express s’apprêtait à publier ? Plus simplement, peut-être avaient-ils lu l’article du même chirurgien-PDG publié dans le même hebdomadaire le 3 février dernier, dans lequel il se lamentait de voir que « des travaux récents pointent la moindre reproduction des personnes les plus intelligentes et la plus grande facilité pour les moins douées, grâce à notre système de solidarité, à se reproduire. ». Pour couper court à ces détournements, teintés d’eugénisme, de résultats scientifiques, les auteurs de la tribune du Monde affirment : « En fait, hormis les effets délétères de certaines anomalies génétiques, la recherche n’a pas pu à ce jour identifier chez l’humain de variantes génétiques ayant indubitablement pour effet de créer, via une chaîne de causalité strictement biologique, des différences cérébrales se traduisant par des différences cognitives ou comportementales. » En d’autres termes, les interactions entre le patrimoine génétique d’un individu et l’environnement dans lequel il évolue sont si fortes qu’il est impossible de distinguer des caractéristiques individuelles qui ne seraient liée qu’aux seuls gènes, indépendamment de l’environnement. Voilà donc une tribune qui invalide sans doute une bonne partie des chroniques d’Alexandre Laurent, et assurément celle publiée dans L’Express… le lendemain.

***
Prétendant expliquer pourquoi Bourdieu avait tort, Laurent Alexandre démontre dans sa chronique que les articles de vulgarisation scientifique publiables dans L’Express sont dispensés d’honnêteté intellectuelle comme de rigueur scientifique, pourvu qu’ils présentent des caractéristiques aussi essentielles qu’un titre aguicheur, une attaque envers une figure intellectuelle (si possible de gauche), un point de vue politique dans la ligne du journal [8] et un soutien au gouvernement de la “start-up nation”. Si l’indigence de cette chronique est à imputer au penseur transhumaniste, comment oublier que sa publication n’a pu se faire qu’avec l’assentiment de la chefferie éditoriale de l’hebdomadaire ? On peut aussi poser la question d’un autre point de vue : si l’on est un chroniqueur “vulgarisateur” dont le talent consiste à mal camoufler ses prises de positions politiques derrière des controverses scientifiques factices, à quelle publication peut-on espérer vendre ses papiers ? Réponse : à L’Express, assurément.

Patrick Michel

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Soudan : des demandeurs d’asile torturés après avoir été expulsés par la France

nouvelobs.com

Par L’Obs Publié le 24 avril 2018 à 13h08

En Belgique, c’est un scandale. En France, le silence est… assourdissant. Dans une grande enquête, publiée dimanche 22 avril, le « New York Times » révèle que des demandeurs d’asile soudanais renvoyés par la France, l’Italie et la Belgique, ont été torturés à leur retour dans leur pays.

Une enquête de Streetpress, publiée en octobre dernier, révélait déjà que la police française collaborait étroitement, et depuis 2014, avec la dictature soudanaise, et favorisait « le renvoi à Khartoum d’opposants politiques réfugiés en France ». Le titre de Streetpress parlait de lui-même : « Comment la France a livré des opposants politiques à la dictature soudanaise ».

Le quotidien américain a de son côté retrouvé des demandeurs d’asile et a publié les témoignages de quatre d’entre eux. Ils ont été arrêtés dès leur retour puis torturés par le régime soudanais. Un dissident politique du Darfour expulsé par la France fin 2017, affirme ainsi avoir été électrocuté, battu et frappé avec des tuyaux en métal pendant dix jours. Il affirme qu’avant son expulsion, des officiers de police soudanais l’ont menacé en présence d’officiers français :
Je leur ai dit : ‘Ils vont nous tuer’, mais ils n’ont pas compris.

Des policiers soudanais dans des centres de rétention

Interrogé par le « New York Times », le régime du général Omar el-Béchir dément. Le dictateur, qui dirige depuis 28 ans le Soudan, est visé par un mandat d’arrêt en 2008 de la Cour pénale internationale pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, comme le rappelle « le Journal du dimanche ».

Comme l’écrit le quotidien américain, la Belgique, la France et l’Italie ont autorisé des « officiels soudanais » à pénétrer dans leurs centres de rétention et à interroger des demandeurs d’asile soudanais. Ces « officiels » étaient en réalité des policiers soudanais. Selon le « New York Times », les entretiens dans les centres de rétention entre les « officiels » soudanais et les demandeurs d’asile se seraient faits « en l’absence de fonctionnaire capable de traduire les propos échangés ».

En Belgique, les révélations sur les expulsions de demandeurs d’asile soudanais ont provoqué de vives tensions. En septembre dernier, le Premier ministre belge Charles Michel a reconnu devant une commission d’enquête de son Parlement que les polices de plusieurs pays européens collaboraient étroitement avec la dictature soudanaise d’Omar el-Béchir.

P.L.


Les migrants à Paris « vivent dans une situation absolument abominable », dénonce l’association France Terre d’Asile

francetvinfo.fr

franceinfoRadio France

Alors que la maire de Paris évoque un contexte de « chaos » et de « risque de catastrophe », Pierre Henry, directeur général de France Terre d’Asile, appelle « l’État et la Ville de Paris à se mettre autour d’une table avec les acteurs qui interviennent au quotidien sur ces dossiers ».

Pierre Henry, président de l\'association France Terre d\'Asile.
Pierre Henry, président de l’association France Terre d’Asile. (PIERRE ANDRIEU / AFP)

Deux hommes migrants sont morts noyés en moins d’une semaine dans le nord de Paris, à proximité de campements de fortune. Pierre Henry, directeur général France Terre d’Asile  a dénoncé samedi 12 mai sur franceinfo la situation des migrants à Paris qui « vivent dans une situation absolument abominable ». La maire de Paris Anne Hidalgo demande à l’État d’intervenir rapidement, évoquant dans un courrier adressé à Édouard Philippe un contexte de « chaos » et de « risque de catastrophe ». C’est près de 2 400 migrants, selon Anne Hidalgo, qui survivent dans la capitale dont plus de la moitié se trouvent Porte de la Villette.

franceinfo : Reprenez-vous à votre compte le mot de « chaos » utilisé par la maire de Paris ?

Oui, c’est un mot que je reprends mais quand 1 600 personnes vivent dans une situation de promiscuité totale, sur 400 m2 avec un seul point d’eau et trois latrines, évidemment, cela ressemble fort à un chaos. C’est une situation totalement indigne. Il y a trois campements dans la capitale : un porte de la Villette, un autre du côté des rives du canal Saint-Martin et un troisième sur un nœud autoroutier. Toutes ces personnes vivent dans une situation absolument abominable. Cela fait 10 semaines que cela dure.

Les associations évoquent des problèmes de sécurité. Ont-elles demandé plus de forces de police près de ces campements ?

Il y a de plus en plus de tensions sur ces camps. C’est logique. Chaque cm2 devient un objet de conquête pour les personnes qui vivent là en situation de survie. L’inaction des pouvoirs publics et leur refus de procéder à une mise à l’abri mettent tout le monde en danger, et en premier lieu, d’abord les migrants. Il y a eu deux morts la semaine dernière par noyade (…) Vous avez des rixes qui dans une telle situation ne peuvent que survenir.

Les associatifs, les humanitaires qui vont au contact tous les jours sont dans une situation de plus en plus précairePierre Henryfranceinfo

Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb parle de mesures d’expulsions mais pas de mises à l’abri. Pourtant, il y a eu une trentaine de prises en charge depuis 2015. Sont-elles efficaces ?

Il y en a eu 36 entre 2015 et 2017. Ces opérations résolvent un problème de dignité. Ces gens qui sont là viennent d’Erythrée, du Soudan, d’Afghanistan, et ils ont comme nous tous un besoin de dignité. Évidemment, la mise à l’abri ne va pas résoudre le problème du règlement de Dublin qui fait que des dizaines de milliers de personnes sont en errance sur le territoire européen parce qu’il y a une crise de défiance entre les différents États et la solidarité n’est pas au rendez-vous.

Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

J’appelle l’État et la Ville de Paris à se mettre autour d’une table avec les acteurs qui interviennent au quotidien sur ces dossiers. Ce que nous avons fait depuis 20 ans n’a pas si mal marché que cela. On prend souvent exemple sur l’Allemagne. Au plus fort de la crise migratoire, l’Allemagne a accueilli 1,2 million de personnes. Personne n’est resté à la rue. En même temps, en France nous avons accueilli 160 000 personnes et nous avons des campements de rue. Pourquoi ? Parce que nous ne voulons pas, nous n’avons pas la programmation suffisante et je pense que ces images alimentent le populisme et le rejet des migrants dans l’opinion publique.

 

Les députés rejettent l’interdiction de mineurs en rétention

liberation.fr

Par Laure Equy

En coulisses, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb n’avait guère laissé d’espoirs à sa majorité. S’il était prêt à concéder quelques ajustements à son projet de loi sur l’asile et l’immigration, discuté cette semaine en commission des lois, il camperait en revanche sur sa position concernant les mineurs en rétention : pas question d’interdire l’enfermement de familles sous le coup d’une procédure d’éloignement, même avec des enfants.

Plusieurs amendements avaient été déposés dans ce sens. Et pas seulement par les insoumis, communistes et socialistes, mais aussi par des députés du Modem et plus d’une trentaine de La République en marche. Tous ont été rejetés, mercredi, à l’issue d’une longue discussion en présence du ministre.

Si les mineurs sans famille sur le territoire ne peuvent séjourner en centre de rétention administrative (CRA), il est permis de placer des enfants avec leurs parents. Une situation que dénoncent depuis longtemps les associations, l’Unicef mais aussi le Défenseur des droits Jacques Toubon. Ce dernier a encore alerté le Premier ministre, début mars, lui rappelant «l’impérieuse nécessité de protéger en toute hypothèse les droits et l’intérêt supérieur des enfants».

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Une circulaire du 6 juillet 2012 demande de privilégier l’assignation à résidence des familles dans le cas de la préparation d’une procédure d’éloignement, plutôt que la rétention. Si la recommandation a été relativement suivie au départ, le nombre de familles placées en CRA a explosé ces dernières années. «En 2017, la France a enfermé, pour la seule métropole, 275 enfants dont de nombreux nourrissons, soit presque autant que durant les années 2012, 2013, 2014 et 2015 réunies», a constaté Jacques Toubon. Et ils ont été plus de 4 000 à Mayotte en 2016. Cette même année, la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme, dans cinq dossiers pour «traitement inhumain ou dégradant» en violation de la Convention européenne des droits de l’homme.

«Inconcevable de voir une enfance derrière les barbelés»

«Il est inconcevable de voir une enfance derrière les barbelés dans le pays des droits de l’homme», a tenté de faire valoir, en commission des lois, la députée communiste Elsa Faucillon. Suivie par sa collègue de La France insoumise, Danièle Obono : «C’est injustifiable de dire que cette situation est intolérable mais qu’on la tolère.» Plusieurs députés de la majorité ont aussi pris la parole, comme Martine Wonner (LREM), pour inciter le ministre à «réfléchir ensemble à une solution» d’ici au débat dans l’hémicycle prévu à partir du 16 avril. Ou comme Erwan Balanant (Modem), suggérant de «trouver un système d’hôtels à proximité des aéroports».

La rapporteure, Elise Fajgeles (LREM), tout en reconnaissant «qu’il est insupportable à tous de voir des mineurs en rétention», n’a pas jugé possible d’aller vers une prohibition. Elle soulève deux obstacles : la situation à Mayotte et le risque que «les enfants deviennent un enjeu aux mains des passeurs et des filières». D’autres députés de la majorité ont aussi estimé que le fait de séparer les enfants des parents serait pire encore. Quant à s’en tenir simplement à l’assignation à résidence pour ces familles, le ministre a redit niet. Cela reviendrait, selon lui, à «généraliser le fait que, dès qu’il y a un enfant dans une famille, celle-ci ne puisse plus jamais être éloignée». Affirmant «comprendre les cas de conscience de chacun», Collomb s’est engagé à entreprendre des travaux (pour 1,5 million d’euros en 2018) «pour que les conditions d’accueil soient dignes pour tous». «Si nous ne les accueillons pas dans ces centres, le risque de fuite sera extrêmement important et nous ne résoudrons pas le problème», a-t-il averti, prétendant encore «agir dans la dignité mais agir».

Laure Equy


Après le discours de Donald Trump : Une volonté de guerre.

politis.fr

par Denis Sieffert

En dénonçant l’accord sur le nucléaire iranien, le Président américain pratique la politique du pire.

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En dénonçant de la façon la plus dure qui soit l’accord sur le nucléaire iranien, Donald Trump a sans doute montré ses véritables intentions. Pour le Président américain, il ne s’agit pas seulement d’empêcher l’Iran d’accéder au nucléaire militaire, mais de déstabiliser le régime des mollahs. Il pratique pour cela la politique du pire. Il espère secrètement que Téhéran reprendra rapidement sa course à l’arme atomique pour justifier des frappes sur les sites sensibles, voir plus. Trump veut créer les conditions d’une confrontation directe. C’est sans doute ce qui a échappé à Emmanuel Macron dans sa vaine tentative de convaincre le Président américain de négocier une extension de l’accord de Vienne de 2015. Il n’y a pas de conditions qui puissent satisfaire Washington, parce que l’objectif véritable est l’affaiblissement, voire la chute du régime iranien, d’abord par l’aggravation des sanctions économiques et, in fine, par la guerre. L’ironie de l’histoire, c’est que le renforcement de l’influence iranienne dans la région doit beaucoup aux États-Unis. C’est en effet l’offensive de mars 2003 contre l’Irak qui a contribué à installer à Bagdad un gouvernement chiite pro-iranien. Par son intervention en Syrie, l’Iran a ensuite sauvé un régime qui lui est favorable.

Au total, en quinze ans, l’Iran est parvenu à établir une continuité territoriale de Téhéran à la Méditerranée. Et sa position s’est trouvée encore renforcée, le 6 mai, par le succès du Hezbollah et de ses alliés du mouvement chiite Amal aux élections législatives au Liban. Ces gains d’influence expliquent en partie la violence de la guerre livrée au Yémen par l’Arabie saoudite, avec des armes occidentales, contre les rebelles houthis pro-Iraniens. Pour les États-Unis, c’est une puissance régionale en pleine expansion qu’il faut d’urgence briser. Il y a donc un abîme entre Washington et les autres signataires de l’accord de Vienne. Les Européens, les Russes et les Chinois défendent un texte spécifiquement destiné à la question nucléaire. Pour les États-Unis, il s’agit d’une remise en cause globale de l’influence iranienne au Moyen-Orient. C’est aussi la stratégie de l’Arabie saoudite et d’Israël.

Cette affaire démontre une fois encore le poids du lobby pro-israélien sur la politique américaine. La droite israélienne rêve depuis plusieurs années déjà d’entraîner les États-Unis dans une guerre contre l’Iran. Israël se chargerait alors de mener une offensive de grande envergure sur le Liban pour détruire le potentiel militaire du Hezbollah. La plupart des raids conduits par l’aviation israélienne au cours des derniers mois en Syrie y préparaient en visant significativement le Hezbollah ou des milices iraniennes. Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, et les colons ont fait, mardi, un pas vers leur objectif d’un embrasement généralisé de la région. On ne dira jamais assez que le but est d’anéantir toutes les forces qui pourraient potentiellement faire obstacle à la liquidation, au moins politique, de la question palestinienne. Ce sont ces stratégies mortifères qui se dessinent derrière la décision de Donald Trump.

Pour l’heure, l’une des inconnues de la situation nouvellement créée est la capacité de résistance des Européens. Federica Mogherini, la responsable italienne de la diplomatie européenne, a affirmé mardi que la communauté internationale continuerait d’appliquer l’accord. Mais cette affirmation de principe risque de trouver rapidement ses limites. Les Européens résisteraient-ils longtemps si Washington appliquait des sanctions aux entreprises non-américaines qui continueraient d’intervenir en Iran ? On peut en douter. Et surtout, les Européens, à l’instar de la France, disent vouloir poser à l’Iran de nouvelles conditions au prétexte de sauver l’accord. C’est la position d’Emmanuel Macron (voir notre éditorial dans Politis n°1500). L’étau se resserrerait alors un peu plus sur l’Iran. Le Président iranien, Hassan Rohani, tente pour l’instant de déjouer le piège qui lui est tendu. Il a indiqué qu’il n’entendait pas relancer immédiatement l’enrichissement de l’uranium, afin de sauver l’accord de Vienne. Mais de nouvelles conditions posées par les Européens rendraient rapidement sa position intenable. Certes, le pire n’est jamais sûr, mais Donald Trump et ses alliés israéliens et saoudiens nous en rapprochent dangereusement.


Aucune expérimentation ne valide la méthode du ministre


« Aucune  expérimentation  n’a  validé  la  méthode  promue  par  le  ministère  et  aucune comparaison internationale n’a conclu à sa supériorité », affirme Roland Goigoux dans une lettre adressée à ses étudiants rendu publique le 9 mai. Le chercheur démonte l’argumentation « scientifique » du guide d’enseignement de  lecture et de l’écriture au CP publiée par le ministre. Il montre les dangers de le suivre à la lettre.

Des conclusions abusives

« Le guide formule des conclusions abusives et comporte des oublis  importants,  par  exemple  sur  l’écriture  et la compréhension.  Ses  rédacteurs  convertissent imprudemment de simples hypothèses de recherche en recommandations.  La  planification  de  l’étude  des correspondances  graphèmes-phonèmes  présentée pages 55 à 61, par exemple, est fondée sur un analyse linguistique  rigoureuse  mais  elle  n’a  jamais  été expérimentée en classe de manière probante. Elle n’est, de  surcroit, pas  cohérente avec  celle  proposée  par  le manuel valorisé dans le guide quelques pages plus loin. Les  chercheurs  doivent  donc  mettre  en  garde  les enseignants,  les  formateurs et  les  inspecteurs  contre certaines affirmations péremptoires non étayées sur des résultats  scientifiques, notamment  sur  la  méthode syllabique  radicale », affirme Roland Goigoux.

 » Les interdictions  de  faire  mémoriser  des mots  entiers,  de procéder  par  analogie et de  prendre  appui  sur  le contexte conduiraient les maitres à brider la curiosité et le raisonnement de  leurs élèves, c’est-à-dire à faire  le contraire  de  ce  que  les  sciences cognitives recommandent unanimement », poursuit-il.

Une stratégie politique

Il met en cause J Dauvieau :  » La  seule  recherche  dont  dispose  le  ministère  pour justifier  son  choix  est  celle  de  Jérôme  Deauvieau,  un sociologue  membre  du  conseil  scientifique  de l’Éducation  nationale (CSEN) et  proche  collègue  des auteurs  du  manuel préconisé.  Mais  cette  étude présente de si graves défauts méthodologiques qu’elle n’a jamais été publiée par une revue scientifique ».

Il met aussi en cause Y Cristofari, chef de service de l’instruction publique et de l’action pédagogique à la Dgesco :  » La  direction  de  « L’instruction  publique  et  de  l’action pédagogique » coordonnée par  Yves  Cristofari  ancien membre du cabinet de Gilles de Robien a choisi de cliver plutôt  que  de  renforcer  les consensus établis  par  les conférences du CNESCO sur la lecture et sur l’écriture. En sciences  politiques,  on  parle  à  ce  sujet  de  stratégie disruptive relayée  par  une  intense communication médiatique ». Une stratégie qui avait été celle de G de Robien, dont JM BLanquer était directeur de cabinet adjoint. Et qui ne lui avait pas réussi.

Fragiliser les enseignants

R. Goigoux invite les inspecteurs à agir avec discernement.  » Si les inspecteurs de l’Éducation nationale n’agissent pas avec discernement en observant les pratiques en classe et s’ils en restent au seul critère du choix de manuel, on peut craindre que de nombreux professeurs  soient  inquiétés,  notamment  ceux  qui utilisent  des  manuels  non  étroitement  syllabiques et ceux qui n’utilisent pas de manuel. Ce serait un terrible  gâchis : fragiliser  une  majorité  d’enseignants  qui  travaillent sérieusement pour aider une infime minorité à remettre un peu d’ordre dans leur méthodologie… sous silence. Nous avons montré, par exemple, que les professeurs  des  écoles  qui  utilisaient  un  manuel syllabique n’avaient pas de  meilleurs résultats  que les autres enseignants expérimentés. Et qu’il n’y avait pas non  plus  de  différence  significative  avec  ceux  qui enseignaient  sans  manuel,  toutes  choses  égales  par ailleurs. Parmi les 18 enseignants les plus efficaces dans le domaine de la maitrise du code alphabétique, c’est-à-dire  parmi  ceux  qui  faisaient  le  plus  progresser leurs élèves (différence significative au sein d’un échantillon de  131  enseignants  expérimentés), on  en  trouvait 2 utilisant un manuel syllabique, 1 un manuel phonique, 8 un manuel que le ministère qualifierait de « mixte » et 7 sans  manuel.  Ces  derniers  (15  sur  18), aujourd’hui félicités par leur hiérarchie, seront-ils demain fragilisés et disqualifiés aux yeux des parents d’élèves ?

Le contraire des neurosciences

 » Chacun  sait  que  les  neurosciences étudient les mécanismes cognitifs d’individus isolés, pas les pratiques d’enseignement des professeurs face à une classe et qu’elles n’ont pas vocation à prescrire le travail enseignant », ajoute-il. Ce guide, incluant une « leçon-modèle » très détaillée, laisse  entrevoir  un  retour  aux  pratiques de formation des  écoles  normales  d’instituteurs  et d’institutrices dont la fonction était précisément de dire la norme. Le métier de professeur des écoles n’en sort pas grandi ».

F Jarraud

Le texte de R Goigoux

Notre dossier sur les instructions Blanquer


Au Sénat, Nathalie Loiseau dénonce un «shopping de l’asile»

liberation.fr

Par Laure Bretton

Avec un intitulé pareil – «L’Union européenne face aux défis de la sécurité, des migrations et des frontières» – il fallait s’attendre à quelques éclats de voix, même dans le carmin feutré du Sénat. L’indignation est venue des rangs de la gauche après des propos hasardeux de la ministre des Affaires européennes, Nathalie Loiseau, qui a dénoncé «le shopping de l’asile» de certains migrants. De fait, la majeure partie des questions de la séance a été consacrée à la situation des réfugiés, offrant un avant-goût du futur débat sur le projet de loi asile et immigration que l’Assemblée nationale a adopté dans la douleur fin avril.

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Sénatrice écologiste, Esther Benbassa a interrogé la ministre sur la procédure dite de Dublin, qui impose aux demandeurs d’asile d’effectuer cette demande dans le pays par lequel ils arrivent dans l’Union européenne. Une procédure obsolète et inopérante, estime l’élue parisienne qui a demandé à Nathalie Loiseau comment le gouvernement «comme il prétend le souhaiter, allait rendre le droit d’asile effectif en France et sur le territoire européen». Tout en reconnaissant que le règlement de Dublin était dépassé et qu’il fallait le revoir, la ministre a alors laissé entendre que la faute était en partie celle des migrants.

«Lorsque l’on arrive du Sud-Soudan, on peut faire du shopping de l’asile et trouver qu’on est mieux en Suède qu’en Italie mais enfin tout de même», s’est agacée Nathalie Loiseau, déclenchant une mini-bronca dans les rangs de la gauche. «Je ne voudrais pas qu’on puisse considérer que l’Italie n’est pas un pays où on peut demander l’asile», a ajouté la ministre, espérant une stabilisation de la situation politique italienne pour renforcer les procédures d’asile européennes. «Comment osez-vous utiliser ce mot de « shopping » pour parler de gens qui sont dans la misère, dans la souffrance, dans le dénuement ?» a répliqué la sénatrice Benbassa avant que ses collègues de gauche n’embraient sur Twitter. «Choquant et déplacé», dénonce le sénateur écolo Bernard Jomier. «Envie de vomir, ajoute l’élue socialiste Sophie Taillé-Polian. Et ils osent parler d’humanité ?»

Laure Bretton