L’éditorial de Malik SALEMKOUR, président de la LDH.

Sans limites d’âge

Il y a des mots inutiles, des mots malheureux, des mots déplacés, bref, des mots qui tirent le débat vers le bas et, avec lui, la démocratie. Nous en avons eu hélas notre compte, ces dernières années. Et puis, il y a les mots blessants, humiliants, les mots qui cherchent à faire mal. Force est de constater que de ce point de vue, les limites peuvent être repoussées, encore et encore. Disons-le clairement : les déclarations faites aux plus hauts sommets de l’Etat à propos de madame Geneviève Legay, manifestante niçoise, âgée de 73 ans et prise dans une charge policière, sont d’un cynisme qu’on aurait aimé ne pas avoir à connaître. Du fond de son lit d’hôpital, de ses polytraumas et de son quasi-coma, la militante d’Attac aura ainsi pu entendre madame Belloubet, qui est en charge de la Justice, lui faire la leçon en affirmant, nez froncé et moue supérieure, qu’elle ne comprenait décidément pas cette manie qu’avaient certaines personnes de manifester là où c’était interdit. Cette incompréhension est elle-même assez incompréhensible : ces derniers temps, les gens manifestent leur agacement et leur attachement. Le premier devant un gouvernement qui ramène le politique au répressif ; le second au droit de manifester, droit qu’ils estiment à juste titre menacé. Quant au président de la République, il a tenu à faire sa-voir, sur le ton de bonne blague, ses vœux de « prompt rétablissement » à madame Legay, qu’il a assortis d’une perfidie sous forme de petite phrase qu’il avait pourtant promis de ne plus faire, avec le souhait qu’elle fasse preuve « [d’] une forme de sagesse » à l’avenir.A ce stade, précisons : nous parlons là d’une femme âgée, citoyenne engagée dans la cité, exerçant pacifi-quement un droit constitutionnel, dans des conditions qui peuvent toujours prêter à débat mais certainement pas à répression. Nous parlons des plus hauts respon-sables, dans la représentation républicaine. D’abord, on frémit. Puis, on réfléchit. Car de deux choses l’une : soit ces deux éminents responsables n’ont aucune empathie, soit leurs déclarations, accablantes au plan humain, visent cyniquement un objectif politique, quitte à moquer le corps souffrant d’une femme blessée. Si ces deux hypothèses ne sont pas exclusives, aucune n’est rassurante. Car ces propos s’inscrivent dans une longue suite de mesures qui entendent banaliser les vio-lences policières, légitimer les armes létales utilisées, et, au-delà, mettre en cause le droit de manifester. Non pas en l’interdisant – la pilule serait trop grosse. Mais en multipliant les obstacles permettant de le faire et en les entourant d’un halo de peur. Pour ce faire, les pouvoirs publics font feu de tout bois, comme s’ils avaient décrété une fois pour toutes que l’adversité qu’ils affrontent dans la rue se résume à une seule dimension de maintien de l’ordre, sans considération aucune pour son arrière-pays, tissé de mécontentements, de demandes insatisfaites, de frus-trations fortes, en résumé d’un formidable bouquet d’aspirations à la justice, à l’égalité, à la démocratie. Certes, « grand débat » il y a eu. Il était supposé refermer une parenthèse, boucler une phase et ramener peu ou prou les choses au statu quo ante. L’extraordinaire ver-ticalité avec laquelle il s’est déroulé a permis de vérifier que le président de la République avait réponse à tout et un mot à dire sur toutes choses. Mais ce stand-up permanent, non dépourvu de morgue, peine à trouver son épilogue, comme s’il se refusait, obstinément, à envisager l’avenir autrement qu’à l’image du passé. D’où les moqueries cruelles et déplacées du pouvoir. Lorsque les puissants insultent aussi complaisamment les victimes, c’est qu’ils acceptent paisiblement la pers-pective d’en faire de nouvelles, sans limites d’âge. Voilà précisément les raisons pour lesquelles on ne saurait laisser faire, les raisons pour lesquelles la Ligue des droits de l’Homme a pris l’initiative d’un appel uni-taire à manifester le 13 avril prochain, à Paris, et par-tout en France.•

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