Au FN, les premiers règlements de comptes

7 mai 2017 Par Marine Turchi

– Mediapart.fr

Marine Le Pen, le 7 mai 2017. © Reuters

En recueillant moins de 35 % des voix, Marine Le Pen déçoit son camp. Dès l’annonce des résultats, la candidate a pris les devants en annonçant « une transformation profonde » de son parti. En interne, plusieurs cadres remettent déjà en cause sa stratégie, et celle de son vice-président, Florian Philippot.

« Le “à qui la faute?” a commencé », résume à Mediapart un membre de l’équipe de campagne de Marine Le Pen. Après une première semaine d’entre-deux-tours habile, Marine Le Pen a réalisé une fin de campagne chaotique qui l’a conduite en dessous de la barre des 35 % des suffrages exprimés dimanche soir. Si elle progresse encore en voix, et est parvenue à trouver un allié en la personne de Nicolas Dupont-Aignan, la candidate du FN déçoit ses troupes, qui espéraient accrocher un écart resserré avec Emmanuel Macron.

Dès l’annonce des premiers résultats, peu après 20 heures, Marine Le Pen a pris la parole pour reconnaître sa défaite tout en se félicitant d’un « résultat historique » et d’une « stratégie d’alliances » déjà engagée. Mais elle a aussi pris les devants en promettant « une transformation profonde » du Front national, en vue des élections législatives. Un passage obligé car la présidente du FN fait déjà face aux premiers règlements de comptes dans son camp. En cause, la stratégie menée, et l’enfermement de la candidate avec quelques conseillers, dont le médiatique vice-président du FN, Florian Philippot.

Fin janvier, la révélation de l’affaire Fillon avait remotivé les frontistes dans une séquence où les primaires avaient balayé Marine Le Pen des radars médiatiques. Elle avait aussi eu l’avantage pour les frontistes de mettre un couvercle sur les divisions, exacerbées cet hiver, entre les partisans de l’omniprésent Florian Philippot et les tenants d’une ligne libérale-conservatrice incarnée par Marion Maréchal-Le Pen. « Avec Fillon, on se régale, c’est du bon pain ! », commentait alors un membre du bureau politique du FN. « Fillon est cuit, Macron va ramasser d’un côté et nous de l’autre. Reste à savoir combien de voix. »

Quatre mois plus tard, il se dit, comme d’autres, « affligé ». « Tout le monde se renvoie la faute, et se défile. Moi, je refuse tous les médias. Qu’ils se démerdent », lâche-t-il. Un autre cadre frontiste, anti-Philippot, rapporte à Mediapart une « ambiance règlement de comptes », et se désole : « Avant le débat, Marine était présidentiable, elle avait fait une bonne séquence la semaine d’avant, Whirlpool et le bateau [dans le port du Grau-du-Roi, dans le Gard – ndlr], c’était bien joué, le ralliement de Dupont-Aignan aussi, et les gens à droite n’attendaient que ce fichu débat pour se décider. J’entendais des mecs de droite partout dire “m’en fous, je vote Marine”. Après le débat, dans notre fédé on se prend des courriers avec des cartes du Front coupées en deux. »

Les mauvaises nouvelles sont tombées les unes après les autres : les propos du vice-président Jean-François Jalkh sur la Seconde Guerre mondiale exhumés dans la presse, un débat raté, Marine Le Pen chahutée lors de deux déplacements, en Bretagne puis à Reims. La faute à qui ? « La campagne n’a pas été séquencée. On a développé des trucs à droite à gauche, ce qui fait que 15 jours avant le premier tour, il n’y avait plus de kérosène dans le réservoir et Marine a commencé à décrocher, la campagne tournait à vide. »

Un brin cynique, ce cadre est persuadé que « sans l’attentat deux jours avant le premier tour, Marine n’était pas au second tour ». Il va plus loin : « Cinq ans de Hollande, 300 morts dans les attentats, une situation économique désastreuse, du chômage de partout, des problèmes identitaires très forts, une France fracturée, et on fait 21 % au premier tour ? Vaut mieux arrêter tout de suite ! »

 © Reuters

C’est d’abord la stratégie de campagne et le positionnement de Marine Le Pen qui sont remis en cause. « C’est quoi le slogan de campagne de Marine Le Pen?, interroge le même. La France apaisée ? Au nom du peuple ? Choisir la France ? » Selon lui, la candidate avait au départ su éviter un écueil récurrent des campagnes frontistes : ne pas mener une « campagne idéologique et doctrinaire ». « Avant, il fallait quasiment se convertir pour voter Front national. Là non, c’était assez ouvert, compréhensible, le message passait, Marine a même fait de la vraie politique sur une partie de sa campagne. » Mais pour une partie du Front national, la candidate n’a pas su tirer parti du naufrage du candidat de droite. « Rien ne s’est passé comme prévu, Fillon explose en plein vol, Hamon est mort, Mélenchon remonte, et là Philippot et ses sbires reviennent en disant “Mélenchon ça marche, donc faut faire du Mélenchon”. À partir de là, on retourne dans une campagne idéologique. Philippot avait fait le même coup en 2012, c’était un désastre. Il nous a mis dedans de force, à raconter qu’au bout de six mois on paierait nos baguettes en francs. Il nous a fait perdre un report de voix à droite. »

Pour le membre du comité stratégique de campagne cité plus haut, la candidate a été « enfermée par Philippot et son équipe, qui ont verrouillé la campagne ». « Il y avait une concurrence entre les frères Philippot d’une part et Philippe Olivier d’autre part. Pour le débat, Marine a été conseillée par Gilbert Collard d’abord, puis les frères Philippot sont passés derrière. Et les sorties “bourrines”, l’agressivité du débat, c’est Philippe Olivier. Aujourd’hui, ils se rendent compte que ça a dysfonctionné. » Certains se plaignent d’avoir été déprogrammés des plateaux TV, au profit de Florian Philippot ou des tenants de sa ligne. Gilbert Collard aurait été écarté de la soirée électorale du premier tour, à Hénin-Beaumont. Déjà écartée de l’émission politique de France 2, le 10 novembre, au profit de Florian Philippot, Marion Maréchal-Le Pen se serait à nouveau vu refuser par Marine Le Pen d’être l’« invitée surprise » de la chaîne, face à Emmanuel Macron, le 6 avril. Ce n’est qu’au prix d’un passage en force que certains seraient parvenus à aller sur les plateaux.

Des connaisseurs des dossiers économiques avaient proposé des fiches sur la sortie de l’euro ou l’écu : ils se sont heurtés à des refus. « La communication a pris le pas sur le fond », se désole ce cadre. De l’avis de tous, c’est sur ce sujet de l’euro que le Front national est allé « au plantage ».

Avant même le raté du débat, des cadres frontistes ont paru désarmé sur la question de l’euro. Sur BFMTV, le1er Mai, Sébastien Chenu a ainsi enchaîné les coups face au porte-parole d’Emmanuel Macron, Benjamin Griveaux (voir la vidéo ici).

Pour l’historien Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite, « cette question qui était censée les crédibiliser par rapport aux classes moyennes supérieures, diplômées, est devenue leur boulet et au contraire les décrédibilise ». « La campagne de 2012, à partir de janvier, était entièrement organisée autour de la question de l’euro. Mais en cette année-là, chose incroyable, Marine Le Pen fait moins chez les plus diplômés que ne fait son père en 1988. La sortie de l’euro leur casse leurs reports de voix aux élections intermédiaires. Et résultat, lors du débat, mercredi, Marine Le Pen nous explique que les entreprises payaient en écus en 1992. Ce n’est même pas du niveau d’une terminale économique. » « Marine a foutu en l’air sa campagne. Elle n’a fait passer aucun message, elle s’est immolée en direct à la télé. Il n’y a pas de travail ! », se désole ce cadre.

« Il faut travail de refondation du mouvement national, assez rapidement ».

Le soir du débat, plusieurs sites de la « fachosphère » se sont montrés très déçus de la performance de leur candidate. « On a perdu les indécis », commentait sur Facebook un militant. À l’extrême droite, plusieurs voix se sont élevées. Comme celle de l’ancien président du FNJ, Julien Rochedy, sur Twitter : « Dans ce débat depuis le début, pas un mot sur l’immigration. L’un des sujets le plus important, et rien du tout. Bravo »; « Voila. Marine Le Pen catastrophique sur l’Euro. Voilà ».

Ou celle du maire de Béziers, Robert Ménard. « Je pense toujours que la sortie de l’euro voulue par Marine Le Pen est anxiogène, une erreur », a-t-il souligné au micro de Sud Radio.

Outre la stratégie et le boulet de l’euro, c’est l’organisation de l’appareil qui a pêché. Un cadre souligne que les MacronLeaks révèlent « au moins une chose » : « que leur campagne était super organisée, préparée. Il y avait 60 permanents, des centaines de volontaires, des boîtes de pubards, des politiques. Ils ont fait un étude marketing avec une stratégie de lancement produit. Ils ont trouvé que les kirkizes étaient susceptibles d’acheter un certain nombre de yahourts, sauf que personne ne parle kirkize, donc ils sont allés chercher des gens au PS qui sont de vrais professionnels, et ont un passé politique. Ce parti qui n’existait pas il y a un an est en passe de devenir le parti de la majorité du gouvernement, parce qu’ils ont des réseaux et les ont utilisés. »

Au contraire, selon lui, le FN n’aurait pas su s’organiser au niveau « macro ». « Des gens comme Philippe Vardon [ex-leader des identitaires à Nice devenu l’un des conseillers de la campagne frontiste – ndlr] sont bons au niveau “micro”, pour faire des petits coups, de l’agit-prop, des meetings de rue. Mais on ne fait pas de l’agit-prop quand il faut parler à des millions de personnes. C’est comme mettre à la tête d’Orange votre bon épicier qui est en bas de chez vous… Le problème c’est qu’il n’y a pas les ressource matérielles et humaines. On fait de la vieille politique », dit-il en citant le flop des conseils de Philippe Olivier pour le débat.

Le Front national avait évoqué « une soixantaine » de hauts fonctionnaires planchant dans le comité les Horaces, coordonné par l’énarque Jean Messiha, récente recrue de la candidate. Mais aucun média n’a pu voir ces petites mains du projet 2017. « Être sur BFM matin, midi et soir ne signifie pas être devenu un parti professionnel, relève le chercheur Nicolas Lebourg. En réalité, leur niveau de professionnalisation est inférieur à ceux des cadres mégrétistes. On n’a pas encore un appareil qui ressemble à celui d’avant 1998, même si beaucoup ont expliqué à quel point ils étaient des grands professionnels, loin de l’époque Gollnisch. Au final, l’amateurisme a été total. »

Certains ont à nouveau vu un grand amateurisme lorsque Marine Le Pen a utilisé face au journaliste italien du Corriere de la Serra une formule au double sens très lourd. Rien n’exclut « une divine surprise » – qui fut aussi l’expression de Charles Maurras pour saluer le régime de Vichy en 1940 – ndlr) – dimanche, a-t-elle dit.

 Marine Le Pen lors de son dernier meeting de campagne, à Ennemain, le 4 mai 2017. © Reuters

La présence du clan des ex-Gudards a aussi suscité des remous pendant la campagne. La « GUD connection » – ce réseau informel d’anciens militants du GUD entourant la présidente du FN – est apparue en marge de plusieurs événements, sans se cacher: Frédéric Chatillon, vieil ami de Marine Le Pen embauché dans la campagne comme « coordinateur print et web », son ami le conseiller régional Axel Loustau, qui a pris la tête de la cellule finances, ou encore l’expert-comptable attitré du FN, Nicolas Crochet. Au Front national, certains en ont eu assez de voir le tandem Loustau-Chatillon faire la Une des journaux – ils sont tous deux mis en examen dans l’affaire du financement du FN et accusés d’antisémitisme. Leur présence lors du lancement de campagne, à Lyon, début février, et leur passage au bar des identitaires la Traboule, a provoqué la colère de certains cadres, dont certains ouvertement. Gilbert Collard et le conseiller régional Jean-Richard Sulzer s’en sont ainsi plaints directement auprès de la candidate par téléphone: « Chatillon, on n’en veut pas! ».

« C’est un prestataire », a botté en touche Marine Le Pen, à nouveau. Un prestataire qui joue pourtant les conseillers politiques officieux. Comme lorsqu’il est aux côtés de la candidate, la semaine dernière, pendant une interview avec le journaliste italien du Corriere de la Serra. Ou lors du dernier meeting, dans la Somme, où il s’affiche avec son ami Jildaz Mahé O’Chinal, autre ancien du GUD. « Dédiabolisation, mon cul! », peste un frontiste.

Au QG de campagne de Marine Le Pen, rue du Faubourg-Saint-Honoré, l’équipe des Gudards et leurs jeunes pousses, à la tête de plusieurs prestataires du parti, ont fait fuir certaines bonnes volontés. « Toute la bande est planquée dans les locaux, peste un membre du Comité stratégique de la campagne. Les frontistes classiques en ont marre, beaucoup n’y mettent pas un pied », nous assurait l’un d’eux cet hiver. « Parrain » de cette GUD connection et éminence grise de Marine Le Pen, le discret Philippe Péninque était lui présent à la soirée électorale du premier tour, à Hénin-Beaumont.

La stratégie du réalignement à droite pourrait s’imposer

L’amateurisme du Front national est aussi apparu dans sa stratégie de la transgression. Intox, contre-vérités, attaques virulentes contre son adversaire mais aussi les journalistes: la candidate comme ses lieutenants n’ont pas posé de limites. Dernier exemple en date: ce faux SMS abondamment relayé par tous les responsables de campagne:

Philippot a d’ailleurs été le premier dirigeant politique à relayer la sortie de “MacronLeaks”, vendredi soir:

Même intox sur la rumeur d’un compte offshore d’Emmanuel Macron aux Bahamas, de son oreillette supposée pendant le débat télévisé, ou les propos de Marine Le Pen tenus sur François Fillon dans un journal italien.

Cette stratégie de la transgression n’a-t-elle pas repoussé certains électorats? La politologue Nonna Mayer, qui a coordonné en 2012 une grande étude sur les électeurs de la présidentielle, rappelle que cette année-là, Marine Le Pen était parvenu à lever les réticences des femmes à voter pour l’extrême droite. « L’effet “genre” a disparu en 2012. En 2017, Marine Le Pen a misé sa campagne sur les femmes. Mais les dernières études, notamment celle de Jérôme Fourquet, montrent que le facteur genre revient. » Pour la chercheuse, l’une des explications est « que les femmes restent malgré tout encore plus sensibles à la violence et à la transgression et que le débat a joué une influence de ce point de vue ».

Hier premier parti chez les jeunes (18-25 ans) – quand ils se rendent aux urnes –, le Front national semble avoir pâti de la campagne de Jean-Luc Mélenchon. « Fillon touche les plus vieux, Mélenchon les plus jeunes et Marine Le Pen la tranche d’âge au-dessus, les actifs », explique Nonna Mayer. Cela n’a pas empêché Marine Le Pen de progresser encore considérablement en voix pendant cette campagne par rapport aux dernières élections. Mais ce score déçoit ceux qui pensait pouvoir viser d’un écart resserré – 55/45% – afin de lancer une dynamique solide pour les législatives.

« Si on passe d’une centaine de députés espérés à quinze, ça va ruer dans les brancards! Mais le défouloir sera en juillet ou en septembre, pas avant les législatives », analyse le membre de l’équipe de campagne déjà cité. « Le premier qui va bouger dans les semaines après le second tour, il est susceptible de perdre sa circo. Donc personne ne bougera une oreille avant les législatives, les gars ça fait cinq ans qu’ils attendent ça », abonde un cadre, qui pousse pour un « travail de refondation du mouvement national, assez rapidement »« Marine a montré ses limites, et une troisième candidature, ce sera sans beaucoup de gens. Les gens en ont soupé du culte de la personnalité de Marine », veut-il croire. Pour autant, la présidente (en congé) du FN reste incontestée en interne et peu s’aventurent à remettre en question sa ligne. Elle bénéficie par ailleurs d’un appareil verrouillé, dans l’optique du prochain congrès, qui devrait se tenir à Lyon, en février 2018.

Alors qui sera le fusible? La logique serait que Florian Philippot serve de paratonnerre. En tout cas jusqu’aux législatives. « Il devra sauver sa peau sur le nombre de députés, car certains disent : “En-dessous d’un groupe parlementaire, on le dégage” », rapporte le chercheur Nicolas Lebourg. Difficile pourtant d’imaginer Marine Le Pen se séparer de celui est tout à la fois son bras droit et un très proche. « Il ont une relation qui est folle, presque anti-politique », relève Lebourg. « Marine ne pourra pas juste dire“c’est le système”, car si ce n’est pas faux, ce n’est pas suffisant pour expliquer la défaite », commente ce cadre, qui voit un autre grand perdant: le nouvel allié du FN, Nicolas Dupont-Aignan. « Il s’est tiré une balle dans le pied. Aujourd’hui, il doit être en boule sous la douche en train d’écouter les discours de Malraux ».

 La députée frontiste Marion Maréchal-Le Pen à Marseille, le 19 avril 2017. © Reuters

Qui peut être le grand gagnant de cette défaite? Le regards se tournent vers l’autre garante de la marque Le Pen, Marion Maréchal. « Il y a un couloir évident, reconnaît Nicolas Lebourg. Le temps politique s’est considérablement accéléré et Marine Le Pen a droit à encore un tir en 2022, mais pas plus. Donc il faut qu’il préparent la relève au FN, et c’est ce qu’ils vont faire. » Pour l’historien, « le profil de jeune premier d’Emmanuel Macron, son âge (39 ans – ndlr), vont donner un coup de vieux à tout le monde, dont le FN. C’est la huitième candidature des Le Pen à une élection présidentielle », rappelle-t-il.Les partisans de la députée du Vaucluse ne manqueront pas de souligner, selon Lebourg, qu’« après s’être cassé huit fois les dents sur la présidentielle, c’est bien la preuve que notre destin est d’abord le réalignement à droite et une ligne d’enracinement dans les territoires ». Selon lui, une telle stratégie rationnelle permettrait aussi de « consolider les rangs du parti, faire des alliances électorales locales si possible, et distribuer des postes dans les conseils municipaux et régionaux et rétribuer ses troupes ».

La stratégie du repositionnement sur la droite pour réussir et obtenir des postes à distribuer – comme cela est déjà le cas en Provence-Alpes-Côte d’Azur, à Béziers –, pourrait alors s’imposer une ligne politique et une analyse stratégique de la présidentielle. L’historien rappelle d’ailleurs que « le seul survivant des mairies FN des années 1990, c’est Jacques Bompard ». Toujours député et maire d’Orange, dans le Vaucluse, le sexagénaire défend, comme Robert Ménard à Béziers, une ligne ancré à droite, loin du « ni droite-ni gauche » défendu hier par Samuel Maréchal ou aujourd’hui par Florian Philippot et Marine le Pen.

Dimanche soir, Marion Maréchal-Le Pen sera loin des images de défaite au Chalet du Lac, à Vincennes. La députée, qui a songé cet hiver à arrêter la politique, sera sur ses terres de Carpentras, avec quelques passages médias prévus. Candidate à sa réélection aux législatives, la défaite pourrait la remotiver. « On va se replier dans le réduit marioniste, faire quelques télés, et attendre que ça passe », confie à Mediapart un de ses proches.

Prolonger

Boite Noire

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Ce que fait réellement l’extrême droite quand elle arrive au pouvoir en Europe

bastamag.net

par Rachel Knaebel

Que nous réserve l’avenir, si Marine Le Pen remporte l’élection présidentielle ? Pour s’en faire une idée, il peut être utile de regarder du côté de nos voisins Hongrois et Polonais, qui ont porté au pouvoir des forces nationalistes. Au sein même de l’Union européenne, Viktor Orban et le parti des frères Kaczynski bâtissent, loi après loi, des régimes qui se dirigent d’un pas assuré vers l’autoritarisme : contrôle de la justice, de la presse et de l’art par le gouvernement, attaques contre les ONG, racisme et xénophobie d’État, remises en cause des libertés et droits fondamentaux… Deux gouvernements, hongrois et polonais, que les députés FN au Parlement européen ne manquent jamais de défendre.

Mercredi 26 avril, le Premier ministre hongrois Viktor Orban était invité au Parlement européen pour y défendre sa politique menée depuis sept ans. Au cœur du débat : l’une de ses dernières mesures, la loi sur les universités, qui vise directement l’université américaine de Budapest (la Central european university), fondée en 1991 par le milliardaire et philanthrope états-unien George Soros. L’établissement accueille plusieurs milliers d’étudiants, venus de Hongrie et du monde entier. Avec la nouvelle loi, l’université devra fermer. C’est un nouvel épisode dans une longue série de mesures décidées par le gouvernement et le Parlement hongrois depuis 2010, resserrant un peu plus l’étau autoritaire du régime Orban sur la société et l’Etat.

« Qui a applaudi les propos d’Orban le 26 avril ? Les rangs de l’extrême droite, du groupe « Europe des nations », c’est tout », témoigne la députée française au Parlement européen Marie-Christine Vergiat – qui fait partie du groupe Gauches unies européennes. Parmi les députés issus de l’extrême droite qui siègent à Strasbourg, il y a vingt élus du Front national, dont Marine Le Pen, Florian Philippot, le maire d’Hénin-Beaumont Steeve Briois, ou encore Louis Aliot.

Retraite forcée pour 10% des juges hongrois

Viktor Orban et son parti, le Fidesz, sont arrivés au pouvoir en 2010, en gagnant une majorité des deux-tiers au parlement hongrois. Dès l’année suivante, son gouvernement lance des réformes affaiblissant la Cour constitutionnelle, contre-pouvoir chargé de contrôler la conformité des lois avec les règles de l’État de droit. Une réforme à laquelle Marine Le Pen a apporté son soutien. La même année, une loi envoie en retraite anticipée 10% des juges du pays, en l’occurrence les plus expérimentés. « Toute une génération de juges a été forcée de démissionner sans justification. Ils ont été remplacés par de nouveaux magistrats élus selon des règles établies par la même loi, souligne Elena Crespi, de la Fondation internationale des droits de l’homme (FIDH). L’impact sur la magistrature a été énorme. »

En parallèle, le gouvernement hongrois a légiféré pour mettre au pas les médias, et placé des proches du pouvoir à leur tête. En octobre 2016, un journal critique à l’égard du gouvernement, Népszabadság, a ainsi brutalement suspendu sa parution. Tous ses journalistes ont été licenciés. « Cette fermeture est intervenue quelques jours avant la vente de l’organe de presse à un entrepreneur proche du gouvernement », note Amnesty international dans son rapport annuel 2016.

« Une loi taillée pour tuer les ONG »

Autres ennemies du Premier ministre hongrois, les associations et ONG ont fait face à des attaques à répétition depuis plusieurs années. « Cela a commencé en août 2013, avec une campagne de calomnie initiée par des médias proches du gouvernement », retrace la FIDH dans un rapport sur la Hongrie. Les ONG, en particulier celles travaillant pour la démocratie et contre les discriminations, sont accusées d’œuvrer pour les partis politiques d’opposition. L’année suivante, un organisme gouvernemental lance une série d’audits sur les comptes des ONG hongroises ayant critiqué la politique d’Orban. La procédure a donné lieu à « des opérations de police, à la confiscation d’ordinateurs et de serveurs et à de longues enquêtes, mais rien de pénalement répréhensible n’avait été trouvé, relève Amnesty. En octobre, une décision de justice a enjoint à l’Office gouvernemental de contrôle (KEHI), censé être indépendant, de dévoiler les arcanes de l’audit. Il a ainsi été révélé que cet audit avait été ordonné personnellement par le Premier ministre. »

La pression sur les ONG ne s’est pas relâchée depuis. Bien au contraire. Début avril, le gouvernement a déposé un projet de loi visant à les obliger à rendre publiques toutes leurs sources de financement provenant de l’étranger, ainsi que le nom de tous leurs donateurs. Le texte est proche de celui adopté en 2012 en Russie, classant les ONG recevant de l’argent de structures non-russes comme des « agents de l’étranger »… En Hongrie, les organisations recevant des financements extérieurs, y compris en provenance de l’Union européenne, devront inscrire sur leurs travaux la mention « organisation civique financée par l’étranger ». « C’est une loi taillée pour tuer les ONG d’un point de vue financier », analyse la députée Marie-Christine Vergiat.

Les migrants systématiquement enfermés

Les organisations qui tentent d’aider les migrants sont parmi les premières visées. « Ce qui se passe en matière de migration en Hongrie, c’est une honte pour l’Union européenne, poursuit l’élue au Parlement européen. Le pays place, systématiquement, tous les migrants en détention, y compris les demandeurs d’asile. » Face à la vague de réfugiés de 2015, la Hongrie d’Orban a réagi par l’installation d’une clôture à ses frontières. Et par une violente répression. En plus de la rhétorique raciste qu’il cultive depuis des années, prônant notamment l’idée d’une supposée « homogénéité ethnique » hongroise, le Premier ministre a légiféré pour criminaliser les réfugiés.

Aujourd’hui en Hongrie, le simple passage de la frontière par des demandeurs d’asile est devenu un crime passible de trois années de prison. « Une telle criminalisation viole l’article 31 de la Convention de 1951 (convention internationale sur les droits des réfugiés) », souligne la FIDH. Fin novembre, un ressortissant syrien a été condamné à dix ans de prison pour des présumés « actes de terrorisme ». Il avait en fait forcé une clôture avec un groupe de migrants, un an plus tôt à la frontière serbo-hongroise. Le Comité européen pour la prévention de la torture et des associations actives localement font par ailleurs état de mauvais traitements et de violences récurrentes perpétrées par les forces de l’ordre hongroises contre les réfugiés.

« Le gouvernement a dépensé plus de 20 millions d’euros en campagnes de communication pour dépeindre les réfugiés et les migrants comme des criminels et des menaces pour la sécurité nationale », ajoute Amnesty international. Dernier exemple : le référendum anti-immigration organisé par Orban en octobre 2016, qui a finalement été invalidé faute de participation. Ce référendum voulait s’opposer au processus de relocalisation des réfugiés mis en place par la Commission européenne, qui devait pourtant à l’origine permettre de relocaliser ailleurs en Europe une partie des nombreux réfugiés alors présents en Hongrie. Le député européen FN Nicolas Bay, secrétaire général du parti, avait alors qualifié ce référendum de « leçon de démocratie »

Libéralisme économique et autoritarisme politique

En parallèle de cette politique xénophobe et autoritaire, le gouvernement d’Orban lutte-t-il contre le pouvoir des banques et de la finance ? Prend-il des mesures de redistribution des richesses vers les travailleurs et les plus pauvres ? Pas du tout. La dérive d’Orban s’accompagne au contraire de généreuses baisses d’impôt pour les entreprises. Fin 2016, le gouvernement hongrois a décidé d’abaisser l’imposition sur les sociétés de 19% à 9%, ce qui en fait le plus bas d’Europe ! Une aubaine pour les multinationales.

- Lire aussi notre article : Trump, Poutine, Erdogan, Le Pen : « C’est le nationalisme pour les pauvres et le libéralisme pour les riches ».

« L’illibéralisme d’Orban, qui gagne du terrain en Europe, c’est le libéralisme sur le plan économique, et l’autoritarisme sur le plan de l’État de droit. C’est ce que l’on peut imaginer de pire. Et c’est proche du programme du FN », souligne Marie-Christine Vergiat.

En Pologne, main basse sur les médias, attaque contre les droits des femmes et la justice

En Pologne, la situation est toute aussi préoccupante. « Le pays a suivi le modèle hongrois. Mais ils ont été encore plus vite », constate Marie-Christine Vergiat. Le parti Droit et Justice (PiS), fondé par les frères Kaczynski, y règne en maître depuis qu’il a obtenu la majorité absolue aux élections législatives de 2015. Là encore, il s’est d’abord attaqué aux pouvoirs du tribunal constitutionnel, qui peut en principe bloquer les lois. Il a placé des fidèles dans les médias de l’audiovisuel public, il a tenté de restreindre l’accès du Parlement aux journalistes, et fondu la fonction de procureur général dans le ministère de la Justice, remettant en cause l’indépendance de la justice. Une mise au pas bien ordonnée des contre-pouvoirs.

Dans le domaine de la culture, le gouvernent du PiS fait également le ménage : en écartant les directeurs des institutions culturelles, des théâtres, des centres culturels polonais à l’étranger, pour y placer des proches, et promouvoir une vision nationaliste et conservatrice de l’art [1]. C’est encore une fois le modèle hongrois qui est suivi : à peine arrivé au pouvoir, Orban s’était empressé de placer deux figures de l’extrême droite néofasciste et antisémite à la tête du Nouveau théâtre de Budapest.

Une loi adoptée en 2016 en Pologne, dite « de lutte contre le terrorisme », a attribué de vastes pouvoirs à l’Agence de sécurité intérieure et donné une définition très large des infractions liées au terrorisme. « Les étrangers étaient particulièrement visés dans cette loi, qui autorise leur surveillance secrète, y compris par des écoutes et un contrôle des communications électroniques et des réseaux ou dispositifs de télécommunications, en dehors de tout cadre judiciaire, et ce pendant trois mois », explique Amnesty. Là aussi, le gouvernement surfe sur une rhétorique ultra-xénophobe, et refuse d’accueillir ne serait que quelques milliers de demandeurs d’asile dans le pays.

Un FN qui fait peu de cas de l’État de droit

Les droits des femmes sont également menacés. Ce n’est qu’après des mois de protestation que les Polonaises ont poussé le Parlement à rejeter un projet de loi visant à supprimer complètement le droit à l’avortement – qui est déjà particulièrement restreint en Pologne – et criminalisant les femmes et médecins qui y auraient recours [2]. Les atteintes aux droits et libertés sont telles que la Commission européenne a enclenché en janvier 2016 une « procédure de sauvegarde de l’État de droit » à l’encontre de Varsovie, un mécanisme censé œuvrer contre les dérives autoritaires.

Qu’en disent les députés FN au Parlement européen ? L’élu Édouard Ferrand, chef de la délégation française du groupe d’extrême droite « Europe des nations », a présenté en réaction une résolution pour « soutenir la Pologne attaquée dans sa souveraineté ». Sans un mot, évidement, pour soutenir les femmes polonaises attaquées dans leurs droits, la justice polonaise tenue en laisse, ni les réfugiés systématiquement mis à l’index.

Rachel Knaebel

Photo : © Serge D’Ignazio. Défilé du 1er mai 2017, Paris.

Lire aussi :

- L’ultra-droite au pouvoir et une gauche en lambeaux : la Pologne, laboratoire du cauchemar européen qui menace ? ;

- Si Marine Le Pen l’emporte, les frontières françaises se fermeront-elles au bout de trois semaines ? ;

- Au Parlement européen, les votes méprisants du FN et de Marine Le Pen à l’égard des travailleurs.


De l’insoumission à l’asservissement

tempsreel.nouvelobs.com

Matthieu Croissandeau

On en est donc là, à enfoncer des portes ouvertes… La confusion des valeurs est telle, la déferlante populiste si forte, les appels à faire table rase si pressants qu’il paraît aujourd’hui nécessaire, sinon vital, de prendre la plume pour écrire noir sur blanc que non, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, ce n’est pas pareil !

Ce qui relevait de l’évidence il y a 15 ans deviendrait presque un tour de force. Il faut désormais prendre des pincettes, commencer par s’excuser, se défendre de vouloir faire la morale, développer des trésors de persuasion, solliciter l’histoire autant que l’arithmétique électorale pour expliquer que le risque existe de voir le Front national remporter la présidentielle. Et que ce serait une tragédie pour notre pays, pour ses valeurs et surtout pour ses concitoyens.

Alors insistons une fois encore, quitte à verser dans le truisme, pour les derniers hésitants : le candidat d’En Marche ! – quoi que l’on pense de son parcours, de sa posture ou de son programme – n’a RIEN à voir avec son adversaire d’extrême droite. Il est républicain. Pas l’autre.

Merci, votre inscription a bien été prise en compte.

Raccourci de la pensée

La banalisation du FN a fait des ravages dans les cerveaux, jusque dans les derniers jours de la campagne. Qui peut sérieusement s’ébaudir du formidable entre-deux-tours de Marine Le Pen, quand on l’a vue la même semaine faire des selfies tout sourire avec des ouvriers en pleurs, nommer puis démissionner un apprenti négationniste à la tête de son parti, se déguiser en marin pêcheur pour se lancer des poulpes à la figure avec Gilbert Collard, ou faire machine arrière sur la sortie de l’euro qui constituait pourtant la pierre angulaire de son programme ?

Mais où diable ont-ils la tête, ces ni-nistes de gauche qui reprennent avec ferveur le « blanc bonnet, bonnet blanc » du stalinien Jacques Duclos ? Qu’arrive-t-il à ces « grands » intellectuels qui leur emboîtent le pas, à coups de tweets ou de tribunes ? Par quel raccourci de la pensée peut-on sérieusement déclarer que voter pour l’ancien ministre de l’Economie ne ferait que retarder une funeste échéance et en déduire du même coup qu’il vaut mieux ne rien faire, quitte à accélérer le mouvement ?

Le Pen à l’Elysée : à quoi ressembleraient ses 100 premiers jours

Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, pire irresponsable que celui qui ne veut pas comprendre. Le front républicain n’a jamais empêché la progression du FN, c’est vrai. Mais il a permis, chaque fois que ce dernier s’en approchait, de l’écarter fermement du pouvoir.

Là est la responsabilité immense de Nicolas Dupont-Aignan, mais aussi de Jean-Luc Mélenchon. Quand le premier fait sauter la digue, le second prend le risque de regarder passer les cadavres au fil de l’eau. En criant dans les manifs « ni patrie ni patron », en pérorant que les électeurs n’auraient le choix qu’entre l’extrême droite et l’extrême finance, les insoumis hurlent avec les loups du camp d’en face qui dépeignent Macron en banquier rapace, en « p… » ou en « enc… », comme le crie la foule frontiste dans ses meetings.

S’abstenir ou voter blanc quand le Front national est au deuxième tour, ce n’est pas refuser de se soumettre, mais risquer son propre asservissement. Triste spectacle.

Matthieu Croissandeau


Les «Macron Leaks», une boule puante venue de l’extrême droite américaine

6 mai 2017 Par Jérôme Hourdeaux

– Mediapart.fr

Des utilisateurs se revendiquant de l’extrême droite américaine ont mis en ligne des milliers de documents piratés dans les ordinateurs de l’équipe de campagne d’En Marche!. Ce leak a ensuite été très vite relayé sur les réseaux sociaux par les mêmes communautés à l’origine de la fausse rumeur lancée il y a quelques jours sur l’existence d’un compte offshore du candidat.

C’est la dernière boule puante de la campagne. Et elle est venue, une nouvelle fois, du site 4Chan et de l’extrême droite américaine. Vendredi 5 mai dans la soirée, des utilisateurs du forum anglophone anonyme, déjà à l’origine de plusieurs fausses rumeurs, ont mis en ligne 9 gigaoctets de documents dérobés à des membres de l’équipe d’Emmanuel Macron.

Vers 20 h 30, un utilisateur de 4Chan, un site proposant divers forums non modérés et assurant une liberté d’expression totale, a posté dans la rubrique « Politiquement incorrect » un lien permettant de télécharger des milliers de documents, mails, fichiers comptables, notes, factures, documents bancaires…

Dans un communiqué diffusé dans la soirée, l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron a confirmé l’authenticité des documents, tout en précisant que plusieurs fausses informations avaient été glissées dans la masse. « Le mouvement En Marche! a été victime d’une action de piratage massive et coordonnée donnant lieu ce soir à la diffusion sur les réseaux sociaux d’informations internes de nature diverse (mails, documents comptables, contrats…). Les fichiers qui circulent ont été obtenus il y a plusieurs semaines grâce au hacking de boîtes mail personnelles et professionnelles de plusieurs responsables du mouvement », précise le communiqué de l’équipe du candidat, ajoutant : « Ceux qui font circuler ces documents ajoutent à des documents authentiques nombre de faux documents afin de semer le doute et la désinformation. »

Il est encore trop tôt pour dire si des informations potentiellement compromettantes se trouvent dans cette masse considérable de documents qui, pour beaucoup, sont sans aucun intérêt. Il est en revanche relativement facile de retracer la diffusion de ce leak, à quelques heures seulement de la clôture officielle de la campagne pour l’élection présidentielle.

Cela n’a pris que quelques heures à Nicolas Vanderbiest pour cartographier la propagation des documents sur les réseaux sociaux. Ce chercheur belge, spécialiste des phénomènes d’influence et auteur du site Reputatio Lab, développe depuis quatre ans des techniques d’analyse des attaques dont peuvent faire l’objet les organisations. Sa méthodologie lui permet « d’aller au-delà du bruit » des réseaux sociaux et de cartographier la propagation d’une attaque en identifiant les relais et en les classant par communautés.

Avec cette méthodologie, Nicolas Vanderbiest avait déjà retracé le parcours de la rumeur, propagée le soir du débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, selon laquelle le candidat d’En Marche! posséderait un compte offshore aux Bahamas. Vendredi soir, il s’est très vite rendu compte que les documents piratés avaient suivi exactement le même chemin. Dans le cas de la rumeur sur le compte aux Bahamas, l’info avait été propagée dans un article du site pro-Trump The Rebel TV qui se fondait sur un document diffusé sur le forum « Politiquement incorrect » de 4Chan. Cette fois encore, c’est le rédacteur en chef de The Rebel TV, Jack Posobiec, qui a été le premier à annoncer la mise en ligne des documents sur Twitter et à lancer le hashtag #MacronLeaks.

« La similitude entre les deux est assez incroyable, explique à Mediapart Nicolas Vanderbiest. Ça part du compte @JackPosobiec et tout de suite, c’est repris par les cadres de la propagande numérique du FN. Ce sont exactement les mêmes comptes de riposte du FN, suivis par la communauté russophile pro-Trump, comme @Messmer ou @KimJongUnique, ou encore WikiLeaks. Et ensuite, on a les cadres du FN, comme Philippot, qui s’affichent avec ces gens en les relayant. »

Ce n’est pas la première fois que la campagne d’Emmanuel Macron est la cible d’attaques numériques, qu’il s’agisse de piratage ou de propagation de fausses rumeurs. L’équipe d’En Marche! avait annoncé à plusieurs reprises avoir fait l’objet de tentatives d’intrusion. À la fin du mois d’avril, la société de sécurité informatique Trend Micro avait confirmé ces craintes dans un rapport consacré à Pawn Storm, un groupe de hackers à l’origine du piratage des mails du parti démocrate américain et suspecté d’agir pour le compte des services secrets russes.

Les tentatives de déstabilisation de ces derniers jours de campagne sont pourtant surprenantes. Jusqu’à présent, les hackers tels que ceux de Pawn Storm diffusaient leurs informations en tentant de se faire passer pour des lanceurs d’alerte, contactant soit des médias, soit des organisations telles que WikiLeaks. Cette fois-ci, même si l’organisation de Julian Assange a très vite relayé l’information, il s’agit d’une diffusion « sauvage » et reprise de manière grossière par des militants d’extrême droite. « C’est trop gros. C’est tout simplement énorme, acquiesce Nicolas Vanderbiest. Je ne comprends pas le but. »

Ce mode de diffusion pose également un problème de vérification des documents. Dans le cadre de la diffusion de mails du parti démocrate, leur authenticité avait été établie par WikiLeaks et les médias américains. Concernant, les « Macron Leaks », rien ne dit que de faux documents n’ont pas été ajoutés aux vrais. La rumeur sur le compte offshore d’Emmanuel Macron aux Bahamas était en effet fondée sur un document mis en ligne sur 4Chan, qui s’est révélé être un faux grossier, comme le rapporte Numerama.

Cela faisait plusieurs jours que la rubrique « politiquement incorrect » de 4Chan bruissait de rumeurs sur des révélations à venir sur Emmanuel Macron. Lors de son débat avec Marine Le Pen, la candidate avait évoqué ces leaks dans un échange prémonitoire. « J’espère qu’on apprendra rien sur vous dans quelques jours, quelques semaines », avait-elle notamment lancé.

À quelques heures du second tour, la publication d’une telle masse de documents risque d’avoir assez peu d’effet. Dans la nuit de vendredi à samedi, la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale a publié un communiqué appelant les médias au « sens des responsabilités dont ils doivent faire preuve, alors que sont en jeu la libre expression du suffrage des électeurs et la sincérité du scrutin ». Jusqu’à présent, les principaux médias français ont respecté cet appel en ne publiant aucun article évoquant le contenu des documents. Et la masse publiée rend de toute manière peu probable toute enquête crédible d’ici dimanche. De son côté, Mediapart expertise les données, leur contenu et leur éventuel intérêt public à être publiées.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/france/060517/les-macron-leaks-une-boule-puante-venue-de-lextreme-droite-americaine

La Fabrique nomade, l’association d’insertion qui valorise les savoir-faire des migrants

bastamag.net

par Samy Archimède

Poterie, travail du marbre, broderie… Nombreux sont les migrants à ne plus exercer l’activité professionnelle qu’ils pratiquaient autrefois avec brio. Créée à Paris il y a un an, la Fabrique nomade accompagne ces artisans-migrants dans un projet visant à remobiliser les savoir-faire mis de côté dans l’exil. L’association s’est donnée un triple objectif : valoriser leurs compétences, changer le regard que la société d’accueil porte sur eux, et les aider à s’insérer professionnellement. Reportage.

Au bout de la table, deux mains calleuses arrivent en renfort. A l’aide d’un long outil ressemblant à un scalpel, Yasir fait apparaître les pattes de ce qui sera bientôt une tortue, en dessinant des stries. Puis il colle à l’avant du corps façonné par Emilio une petite boule de terre légèrement modelée, et l’animal prend forme. Les gestes sont précis, la méthode sûre. Ce 1er avril, à l’Institut national des métiers d’art (INMA), à Paris, c’est un réfugié soudanais qui porte le costume du professeur.

Arrivé en France il y a trois ans, Yasir Elamine est potier depuis 22 ans. Emilio, 13 ans, découvre avec son père, Nicolas, et huit autres Français de tous âges, l’art du travail de l’argile. Deux heures plus tôt, un autre atelier, animé par Abou Dubaev, un réfugié tchétchène, était consacré au travail du stuc-marbre. Cette rencontre est organisée par l’association la Fabrique nomade, avec pour objectif de porter un autre regard sur les réfugiés : « Nous voulons montrer que ces personnes sont porteuses de savoir-faire, qu’elles peuvent aussi transmettre, donner et pas seulement recevoir. »

Les germes de la Fabrique nomade ont commencé à pousser il y a un an et demi dans la tête d’Inès Mesmar, sa fondatrice. Au hasard d’une conversation, elle découvre que sa mère avait été brodeuse pendant une dizaine d’années dans la Medina de Tunis, avant d’arriver en France. « Ensuite, elle a totalement abandonné cette activité, à tel point qu’elle n’en a jamais parlé à ses propres enfants, et que j’ai ignoré son métier jusqu’à mes 35 ans », témoigne la jeune franco-tunisienne.

Quelles difficultés a-t-elle rencontrées pour occulter à ce point tout un pan de son passé ? Inès Mesmar mène son enquête, et se rend compte que sa mère est loin d’être un cas isolé. Elle rencontre Yasir qui « plantait des pommes de terre et des tomates » sur un chantier d’insertion à Rueil-Malmaison, en région parisienne. « Quand j’ai vu les photos des céramiques qu’il faisait lorsqu’il était au Soudan, je lui ai dit « tu as de l’or entre les mains, tu as un vrai savoir-faire et tu dois pouvoir le valoriser ». » Au début, le maître-potier reste perplexe : « Ici je n’ai pas le choix, je dois accepter ce qu’on me donne. » Mais la fondatrice de la Fabrique nomade finit par le convaincre.

« La preuve par l’objet »

L’atelier organisé à l’INMA couronne une année de démarchage auprès des institutions afin de donner corps à ce projet : redonner au savoir-faire des migrants vivant en France la place qu’il mérite. Deux autres réfugiés ont emboité le pas de Yasir : Abou Dubaev, staffeur-stucateur et gypsier (travail du plâtre), et Ablaye Mar, brodeur « Cornely » (du nom d’une machine à coudre) sénégalais.

Grâce à une collaboration avec des designers français, une collection appelée « Traits d’union », mettant en valeur les œuvres des trois artisans, est présentée au public ce 1er avril dans un lieu qui symbolise habituellement l’excellence du savoir-faire français. « On fait la preuve par l’objet de la qualité de leur travail. Le problème, pour eux, est qu’il est difficile de démontrer leurs compétences en faisant passer des CV. »

En 2014, le taux de chômage des immigrés non ressortissants de l’Union européenne était de 20,7%, selon l’Insee. Contre 9,1% pour les Français nés en France. Des chiffres sans doute en deçà de la réalité, car ils ne prennent pas en compte les nombreux étrangers n’ayant jamais mis les pieds à Pôle emploi. Au-delà du changement de regard sur les migrants, la Fabrique nomade vise surtout l’insertion professionnelle, à travers trois types d’action : l’accompagnement, la valorisation, et la promotion des artisans.

« Nous les aidons à monter un projet et à se mettre en relation avec les entreprises qui pourraient les employer », précise Inès Mesmar. Cette solution est souvent préférable à la création d’entreprise, qui s’avère plus aléatoire : « Elle est souvent choisie par des personnes confrontées aux discriminations. Pour y échapper, elles créent leur emploi. Mais elles se heurtent rapidement à des difficultés administratives et de gestion, et sont finalement obligées de mettre la clé sous la porte. »

Exposition internationale

Depuis octobre 2016, la Fabrique nomade a identifié 25 artisans. « Mais nous avons besoin de moyens pour les accompagner ». Une campagne de financement participatif a été lancée. L’objectif : « Financer les équipements du futur atelier de la Fabrique : les machines, le tour de potier, le four, les machines à coudre… Ces équipements permettront d’évaluer les compétences des artisans, de leur donner les outils nécessaires pour fabriquer des objets. »

En attendant la fin de ce crowdfunding, les créations de Yasir, Abou et Ablaye seront exposées du 10 au 14 mai à la galerie Joseph, à Paris, à l’occasion du festival du Design. « C’est la première fois que des artisans réfugiés seront présentés au même niveau » que des créateurs professionnels français et internationaux, se réjouit Inès Mesmar. Yasir ne manquera pas l’événement. Depuis qu’il a quitté le chantier d’insertion de Rueil-Malmaison et ses champs de pommes de terre, sa vision a changé : « Je suis potier depuis plus de vingt ans. Je ne veux pas arrêter ce métier. »

Texte et vidéo : Samy Archimède

Photos :
- 1 et 4 : © Samy Archimède
- Portrait d’Ines Mesmer : © Damien Grenon
- Céramique de Yasir Elamine © Patrick Smith


Croquis. De la dédiabolisation à la «racaillisation»

4 mai 2017 Par Hubert Huertas

– Mediapart.fr

La France vient d’assister au pire débat d’un second tour de l’élection présidentielle. Marine Le Pen a étalé sa violence et son inconsistance, mais sa présence à ce niveau révèle aussi une crise de la démocratie française.

Marine Le Pen a-t-elle préparé son débat d’entre-deux-tours en pensant à ceux qu’elle dénonce à longueur de discours quand elle parle de « racailles » ? De la première minute à la dernière, elle a mimé leur caricature, pratiquant la violence et l’invective et se plaignant de la subir.

On craignait une bataille, certains anticipaient un corps à corps, et l’on a eu la confusion. Il y avait un candidat, Emmanuel Macron, qui valait ce qu’il valait, et une candidate qui ne se posait pas comme une prétendante à l’Élysée mais comme une commentatrice hostile. Obsédée par son adversaire. Et passant les trois quarts de son temps de parole à le dénoncer plutôt qu’à développer ses thèses.

Cette agressivité a pu sembler efficace dans les premières minutes. Reprenant les accusations lancées dans ses meetings, elle a présenté Emmanuel Macron comme « le candidat de la mondialisation sauvage, de l’ubérisation, de la précarisation, du communautarisme, de la guerre de tous contre tous ». C’était après tout de bonne guerre, dans un face-à-face qui consiste aussi à s’imposer en déstabilisant son vis-à-vis. Une ouverture à la Trump, en somme.

Le problème, c’est qu’elle n’en est jamais sortie, sautant d’un chapitre à l’autre sans jamais en finir un, pour revenir inlassablement à ses mêmes accusations, tel un vieux microsillon rayé, ricanant de ses trouvailles et se tortillant sur son fauteuil. Temps de travail, impôts, pouvoir d’achat, Sécurité sociale, retraite… Marine Le Pen ne parlait que d’Emmanuel Macron, sauf à propos du terrorisme où elle a développé ses thèses habituelles.

Même à la fin du débat, lors de sa carte blanche, elle n’a pas réussi à articuler l’amorce d’esquisse de début d’un discours, se contentant pour la énième fois de revenir à son introduction : « La France que vous défendez n’est pas la France, c’est une salle de marché. » Le programme de la présidente Le Pen, hier soir, était une série de formules préparées à l’avance, qu’elle cherchait fébrilement dans ses notes, toujours sur le même sujet, quel que soit le thème : Emmanuel Macron, Emmanuel Macron, Emmanuel Macron. Elle était satellisée autour de son obsession, comme un supporteur hargneux qui crie : « À poil l’arbitre », en riant de sa trouvaille.

Celle qui depuis dix ans tente de faire passer l’idée que le Front national a changé, qu’il est dédiabolisé, qu’il n’est plus protestataire mais prêt à gouverner, qu’il a pris de la hauteur et de la gravité, à démontré l’étendue de sa métamorphose : trois à-peu-près sur les frontières, une ratatouille sur l’euro, la relance économique par la dénonciation des envahisseurs, et gueulez jeunesse.

Face à elle, Emmanuel Macron, d’abord déstabilisé, a par la suite bénéficié du contraste en apparaissant sérieux. Hier soir, devant la mouche du coche qui passait du coq à l’âne, un bon élève prenait des airs forcément présidentiels. Personne n’est dans la tête des électeurs, mais si Marine Le Pen a marqué des points, c’est que la France n’est plus la France. Nous verrons bien dimanche.

En attendant le résultat du vote, c’est notre système politique qui est gravement atteint. Qu’une candidate de ce niveau ait obtenu plus du cinquième des bulletins exprimés et ait été sélectionnée pour le second tour de l’élection centrale de la Cinquième République indique l’épuisement, voire l’absurdité, de nos institutions ainsi que le niveau alarmant du personnel qui les sert.

On pourra dire ce qu’on voudra des générations passées, des Giscard, des Mitterrand, et même des Chirac, pour parler des plus anciens, leurs débats avaient une autre tenue. Ce qui s’est passé hier soir est inouï, et dangereux pour le pays.

L’homme qui en sort sans doute vainqueur par défaut (encore une fois !), et qui devrait être élu président dimanche, a intérêt à ne pas l’oublier. Il a pris le risque d’accepter la confrontation télévisée, ce que n’avait pas fait Chirac, et s’il a permis de mettre au jour le niveau de Marine Le Pen, il abaisse aussi celui du débat. L’humeur « dégagiste » dont il a profité, par les vertus d’un système qui donne tous les pouvoirs au candidat d’une fraction du pays, ne se dissipera pas par la magie d’une élection. Plutôt que de célébrer sa victoire, il serait bon qu’Emmanuel Macron mesure le vertige, et la honte, qu’on a ressentis hier soir en regardant celle qui n’attend que son échec.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/france/040517/croquis-de-la-dediabolisation-la-racaillisation

Marine Le Pen «trumpise» le débat

– Mediapart.fr

Alternant insinuations, contrevérités et formules chocs, la candidate du Front national n’a pas cherché à dérouler une quelconque vision face à Emmanuel Macron, préférant le résumer à l’« héritier » d’Hollande. Le candidat d’En Marche! l’a de son côté poussée à se positionner.

Marine Le Pen a endossé mercredi soir le costume du premier « troll » de France. Alternant insinuations, contrevérités et formules chocs avec une certaine agressivité, la candidate du Front national a « trumpisé » le débat, sans chercher à dérouler une quelconque vision face à Emmanuel Macron.

Devant ses nombreux dossiers et notes, qu’elle a abondamment lus pendant le débat, la candidate du FN a adressé plusieurs punchlines minutieusement préparées à son adversaire : « Je suis la candidate du pouvoir d’achat, vous êtes le candidat du pouvoir d’acheter » ; « La France sera dirigée par une femme, ce sera soit par moi, soit par Angela Merkel » ; « Vous êtes la France soumise » ; « Vous êtes à plat ventre, devant l’UOIF, devant les banques, devant l’Allemagne » ; « Dans ma vision à moi, tout n’est pas à vendre ou à acheter. Tout ne fait pas l’objet de toutes statistiques. » Face à elle, le candidat d’En Marche! a globalement évité les pièges, sans éblouir par sa répartie.

Appliquant à la lettre les recettes de Donald Trump, Marine Le Pen a disséminé les fake news (fausses informations) et intox pendant tout le débat (lire ici un premier fact checking), sans forcément être corrigée par des journalistes transparents. Listant les ventes d’entreprises sous le quinquennat Hollande, elle a par exemple affirmé qu’Emmanuel Macron, ministre, avait vendu SFR « à son ami M. Drahi », alors qu’il s’agissait d’Arnaud Montebourg. « Si vous étiez bien renseignée, vous sauriez que pour les cas industriels que vous citez, je n’étais pas ministre, notamment pour le cas de SFR », a répliqué le candidat d’En Marche!.

 © Reuters

Elle a aussi accusé l’ancien ministre d’être lié aux milieux islamistes et d’être « le candidat de l’UOIF », l’Union des organisations islamiques de France, « en réalité une association islamiste, qui soutient M. Macron, qui a invité à chacun de ses congrès des gens qui sont venus exprimer leur haine des juifs, des homosexuels, des mécréants », a-t-elle dit.

« M. Hani Ramadan, qui justifie la lapidation des femmes, vous a soutenu aussi, a-t-elle asséné. Vous êtes soumis à eux, parce qu’ils vous tiennent. C’est malheureux à dire, c’est terrifiant. » « Je ne les ai jamais rencontrés, je ne les connais pas, a répliqué Macron. Que je sache, les derniers qui ont organisé des colloques avec eux, c’est le Front national avec M. Aliot [un membre de l’UOIF avait été invité à un colloque du FN – ndlr]. »

Au cours de ces deux heures trente de débat, Marine Le Pen a dépeint Macron en candidat du « système », « de la mondialisation sauvage », « de l’ubérisation », de l’« islamisme » et du « communautarisme », soutenu par le « faux nez des Frères musulmans ». Elle a surtout tenté de le ramener aux politiques menées ces « trente dernières années » et aux « vieux modèles économiques des années 1980 », tout comme à son statut d’« héritier » de François Hollande. « Monsieur le ministre de l’économie ! Ou dois-je dire : monsieur le conseiller de M. François Hollande ? » ; « Vous n’avez pas rompu avec François Hollande. Vous êtes parti pour organiser votre candidature, celle du système. » « Vous avez réconcilié le Medef et la CGT ! », lui lance-t-elle.

Cochant une à une toutes les cases du bingo du « système », Marine Le Pen a aligné les noms de l’homme d’affaires Patrick Drahi, de Pierre Bergé, de « madame Parisot [qui] va peut-être être votre premier ministre », « un lobbyiste chez [le laboratoire] Servier », comme autant de soutiens du candidat. « C’est ceux avec qui vous buvez des coups à La Rotonde ! », a-t-elle enchaîné. Poursuivant plus tard : « Bertrand, NKM… Mais dites-le ! Le pays mérite de savoir ! », a-t-elle éructé. « La France a été jetée dans le chaos par vos amis politiques, qui vous soutiennent aujourd’hui. »

Comme Trump, elle manie l’insinuation. Lorsque Emmanuel Macron la renvoie au « parti des affaires », celui « qui ne va pas devant les juges »« la différence entre vous et moi, c’est que vous êtes vous sous le coup d’une procédure judiciaire », lui dit-il –, Le Pen n’hésite pas à rétorquer par une accusation diffamatoire : « J’espère qu’on n’apprendra pas que vous avez un compte offshore aux Bahamas ». Pendant ce temps, des comptes Twitter liés à la faschosphère relaient cette rumeur à coup d’un document, « un faux grossier » selon la campagne Macron. Des allusions à son mariage avec son ex-professeure de lycée, lorsqu’elle lâche : « Ne jouez pas avec moi, je vois que vous cherchez à jouer avec moi à l’élève et au professeur. » Ou, plus tard, un ironique : « Vous y pensez pas beaucoup aux familles ? »

Comme depuis le début de cette campagne, Marine Le Pen s’est autoproclamée « candidate du peuple » face au candidat « de la fermeture des usines et des hôpitaux ». « Les ouvrières de GAD, les habitants du Nord, les harkis et les rapatriés, ça commence à faire du monde M. Macron, que vous avez méprisé ! Le peuple mérite d’être mieux traité », a-t-elle tonné.

Au-delà de sa rhétorique habituelle et rodée, Marine Le Pen a semblé, sans doute pour la première fois de manière aussi flagrante, dépassée sur le fond. Poussée par son adversaire à se positionner – « Les Français ont compris que vous ne répondez pas » ; « Vous me laisserez expliquer ensuite mon projet, parlez du vôtre » –, la présidente (en congé) du FN est apparue méconnaissant ses dossiers, lisant ses notes, alignant les erreurs.

Face au « troll » Le Pen, Emmanuel Macron a globalement évité les pièges. « Vous n’êtes pas la candidate de l’esprit de finesse, d’un débat équilibré et ouvert, dit-il dès les premières minutes. Vous portez l’esprit de défaite. Face à cet esprit de défaite, je porte l’esprit de conquête français. » Pendant deux heures et demie, l’ancien ministre de l’économie de François Hollande garde la même ligne. Elle tient en quelques mots : Marine Le Pen n’est pas crédible. « Madame Le Pen ne veut pas faire un débat sur le fond. […] Vous ne proposez rien », dit-il lorsqu’il est question de l’emploi. « Vous mentez en permanence », accuse-t-il au moment de parler des impôts, tout en se posant en bon gestionnaire des finances du pays – « mais comment vous financez tout ça ? » lance-t-il à plusieurs reprises.

« Il n’y a pas de finances magiques », répond-il quand Le Pen propose, sans se montrer très précise, le retour à la retraite à 60 ans pendant le quinquennat. « Vous ne répondez pas », accuse-t-il lorsqu’il est question de durée du travail. Au chapitre terrorisme, il lui reproche de tomber « dans le piège des sauts de cabri » et d’invoquer la « poudre de perlimpinpin » de la fermeture des frontières. Le candidat d’En Marche! s’attache à déminer les attaques en piqué de son adversaire. Lorsque Marine Le Pen l’accuse de défendre le « fondamentalisme islamiste », il cite les révélations de Mediapart sur ce cadre de Lafarge, membre du FN, qui a travaillé avec Daech. Sur l’Europe, il la pousse dans ses retranchements : « On revient au franc ou pas ? » « La grande peur c’est vous, la grande prêtresse de la peur, elle est en face de moi. […] Vous proposez de sortir de l’euro, c’est un projet mortifère et dangereux. »

À la toute fin, Macron se fait plus incisif. « Vous salissez l’adversaire parce que le pays vous importe peu, dit-il. Vous n’avez pas de projet pour lui, votre projet c’est de dire : cette personne est atroce ; c’est mener une campagne de falsification, vivre de la peur et des mensonges, ce qui a fait vivre votre père pendant des décennies. Vous êtes la coproduction du système que vous dénoncez parce que vous en vivez. » Cela dit, ses réparties ne sont pas toutes flamboyantes.

Le plus souvent, Macron détaille son projet, rentre dans des détails parfois techniques, argumente face à une adversaire dont le seul but est de le mordre au mollet. Calme et mesuré, il parvient à éviter les saillies un brin hautaines dont il est familier. Paradoxalement, les outrances de Marine Le Pen lui évitent d’avoir à répondre précisément sur certains points durs de son projet, comme la réforme du code du travail par ordonnances ou la réforme de l’impôt sur la fortune qu’il prône.

En réalité, pendant deux heures et demie, les candidats évoluent sur deux planètes différentes. L’une joue son va-tout à coups d’exagérations, d’attaques incessantes et d’insinuations, et consolide ainsi son électorat. L’autre évite les pièges qui lui étaient tendus, tout en prenant peu de risques. En attendant le deuxième tour, Emmanuel Macron gère.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/france/040517/marine-le-pen-trumpise-le-debat