350 milliards d’avoirs français sont dans les paradis fiscaux

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25 novembre 2013 | Par Dan Israel

 Dans un petit livre percutant, l’économiste Gabriel Zucman dresse l’état des lieux glaçant de la domination des paradis fiscaux sur l’économie mondiale. Et donne les pistes pour faire cesser ce scandale.

D’abord dresser froidement une carte, la plus juste possible. Proposer, ensuite, une feuille de route exigeante, pour bousculer les choses. Et en finir une fois pour toutes avec les paradis fiscaux. Ces objectifs, Gabriel Zucman les remplit haut la main dans son livre, La Richesse cachée des nations (Le Seuil-La République des idées). L’économiste, âgé de seulement 27 ans, passé par l’école d’économie de Paris sous la houlette de Thomas Piketty, aujourd’hui professeur à la prestigieuse London School of Economics et chercheur à l’université de Berkeley (Californie), est en train de s’imposer comme l’une des références dans l’étude des paradis fiscaux et de leurs conséquences néfastes pour l’économie mondiale.

Gabriel ZucmanGabriel Zucman

Malgré toutes les annonces de réforme, toutes les promesses de transparence et de coopération, qui battent leur plein depuis quelques années (nous les détaillions ici), l’analyse de Gabriel Zucman est sans pitié : « Il n’y a jamais eu autant d’argent qu’en 2013 dans les paradis fiscaux, explique-t-il à Mediapart. Selon mes calculs, 8 % du patrimoine financier mondial des ménages y est logé, et échappe à tout impôt. Soit une fortune de 5 800 milliards d’euros, dont 350 milliards appartenant à des Français. C’est 25 % de plus qu’en avril 2009, quand le G20 de Londres avait annoncé la “fin du secret bancaire”. »

Sur la même période, le montant des fortunes gérées par la Suisse a augmenté de 14 %. Bref, « le nombre des super-riches explose et les paradis fiscaux se portent bien », explique l’économiste. Mais « peut-être se porteraient-ils encore mieux si rien n’avait été fait depuis 2009, il faut le garder en tête », reconnaît-il.

Le livre est un prolongement des premiers travaux de Zucman, qui datent de 2011. Selon lui, la fraude permise par le secret bancaire représente 130 milliards d’euros de perte d’impôts au niveau mondial, dont 17 milliards rien que pour la France. À court terme, il estime que l’Hexagone pourrait récupérer 10 milliards d’euros par an s’il luttait de façon efficace contre la fraude. Et sans l’évasion fiscale, la dette publique française ne s’élèverait pas à 95 % du PIB, mais à 70 %.

Ces chiffres, Zucman les a calculés lui-même, et c’est la principale originalité de ses travaux (toutes les données sont publiées sur son site). « Il existe peu de données incontestables que l’on peut exploiter sur ces sujets, et j’ai essayé de les traiter toutes », indique-t-il. Chiffres du FMI, balances des paiements nationales, bilans des banques, mais aussi statistiques trimestrielles émises par la Banque nationale suisse. Particulièrement précises, ces dernières n’avaient pourtant jamais été exploitées en ce sens. Son étude permet au jeune économiste d’éclairer un phénomène connu depuis longtemps, qui voit le total des actifs déclarés par tous les pays être largement inférieur au passif déclaré. Un trou de 4 800 milliards d’euros qu’il attribue à la place des paradis fiscaux dans les flux financiers.

Illustration, largement répétée par l’auteur au gré de sa (substantielle) tournée médiatique : si un Français possède une action Google via un compte non déclaré en Suisse, les États-Unis enregistrent à leur passif cette action, qui a été vendue hors de leur territoire. Mais la Suisse n’enregistrera aucun actif, car elle sait que le détenteur de l’action est français. La France ne le fera pas non plus, car elle ne connaît pas l’existence de cette action. D’où une incohérence comptable.

Le livre insiste fortement sur la place incontournable du trio Suisse – îles Vierges britanniques – Luxembourg dans l’organisation de l’évasion fiscale mondiale. Tout en haut de la pyramide, la Confédération helvétique, qui gère 1 800 milliards d’euros de fortunes étrangères, dont 1 000 milliards de fonds appartenant à des Européens. « C’est l’équivalent de 6 % du patrimoine financier des ménages de l’Union européenne, son plus haut niveau historique », souligne Gabriel Zucman. L’argent est déposé directement en Suisse ou dans les filiales de ses banques nationales à Hong Kong, Singapour, Jersey ou autres.

L’argent est ensuite investi aux deux tiers dans des fonds de placement, dont beaucoup sont hébergés au Luxembourg : au total, un tiers des fortunes gérées en Suisse sont investies dans des fonds d’investissements luxembourgeois (non taxés par le Grand-Duché). Un état de fait reconnu tout récemment par l’OCDE, qui a désigné pour la première fois le Luxembourg comme un paradis fiscal. Et afin de le rendre intraçable par les fiscs nationaux, les banquiers prennent soin, avant d’investir cet argent, de dresser un ou plusieurs paravents, en le confiant virtuellement à des sociétés écrans, basées aux îles Vierges (ou à Panama), et censées en être les propriétaires. Aujourd’hui, plus de 60 % des comptes en Suisse sont détenus par l’intermédiaire de sociétés écrans sises au Panama, de trusts enregistrés aux îles Vierges britanniques, de fondations domiciliées au Liechtenstein, etc.

Le Luxembourg, accusé principal

Le Luxembourg, qualifié de « gouffre », est largement accusé dans le livre. À un point sans doute jamais atteint dans un texte revendiquant une rigueur toute scientifique. L’économiste raconte comment le secteur financier, bâti sur le secret bancaire et représentant 40 % du PIB, a pris le pouvoir dans ce tout petit État de 500 000 habitants. Il estime qu’aucun pays n’est allé aussi loin dans « la commercialisation de sa souveraineté », en laissant les entreprises choisir les taxes et les règles auxquelles elles sont soumises. Et l’économiste va jusqu’à évoquer une exclusion du Luxembourg de l’Union européenne : « Rien dans les traités, dans l’esprit  de la construction européenne ou dans la raison démocratique ne justifie qu’une plate-forme hors sol pour l’industrie financière mondiale ait une voix égale à celle des autres pays », écrit-il.

Le constat de la fraude mondiale, rarement dressé aussi méthodiquement, permet de considérer d’un autre œil les fanfaronnades des gouvernements et des institutions internationales quant à leur lutte contre la fraude. Certes, Bercy peut se féliciter des 4 300 dossiers déposés depuis fin juin par des contribuables souhaitant régulariser des avoirs non déclarés. Mais selon les estimations, on compte au moins 80 000 comptes de Français non déclarés en Suisse ! La plupart sont protégés par des sociétés écrans, et resteront indétectables un bon moment, car une entreprise basée aux îles Vierges n’est pas assimilée à un particulier fraudant le fisc…

« La lutte commence tout juste. Des progrès importants ont été faits, je ne le nie pas, mais l’écart entre les proclamations d’une part et les actes et les chiffres d’autre part, est assez considérable, constate Gabriel Zucman. Les gouvernants et les technocrates qui réfléchissent à ces questions sous-estiment la progression de l’opacité financière. Ils pensent qu’avec des traités d’échange d’informations, à la demande ou automatiques, on va résoudre le problème du jour au lendemain, ce qui est très loin d’être le cas. »
Création d’un cadastre mondial des titres financiers

La feuille de route de l’économiste pour corriger les choses de façon durable est pour le moins ambitieuse. Il propose d’établir « d’urgence » un « registre mondial des titres de propriété financiers en circulation actions, obligations, dérivés, pour savoir qui possède quoi et où ». Des registres de ce type existent déjà dans des entreprises privées comme Clearstream et Euroclear, mais Zucman propose de les unifier et d’en transférer la gestion au FMI. Pour lui, il s’agit de créer un « cadastre financier mondial », à l’image du cadastre immobilier créé par l’État en France en 1791 pour taxer efficacement les propriétés foncières. « L’enjeu, qui n’est pas surhumain, c’est de fusionner des renseignements qui existent et d’en transférer la gestion à une puissance publique », résume l’expert.

Mais créer ce cadastre ne suffirait pas, puisqu’il révèlerait dans bien des cas qu’un produit financier est détenu par une société écran. Zucman propose donc, en parallèle, d’instaurer « un impôt global sur le capital », prélevé à la source par le FMI et levé sur la base du cadastre mondial, tous les ans, « à hauteur de 2 % de la valeur de chaque titre financier ». Pour récupérer l’argent versé automatiquement, le propriétaire de l’action n’aurait pas d’autre choix que de se déclarer à son administration fiscale.

Ce principe de l’impôt par anticipation est déjà appliqué… en Suisse. « Depuis 1945, la Suisse taxe à la source, à hauteur de 35 %, les intérêts et les dividendes de tous les produits financiers sur son territoire, charge aux détenteurs de ces produits de se déclarer pour vérifier s’ils ne devraient pas être taxés à ce niveau ! », rappelle Zucman. Alors, utopie ? Voilà un terme qu’il n’apprécie guère… « Mon projet est tout sauf utopique. Je n’ai pas écrit un livre pour présenter de belles utopies. Je m’intéresse aux questions concrètes, et à la façon de rendre les choses opérationnelles. Le cadastre financier mondial pourrait voir le jour à relativement brève échéance. Il existe déjà, mais de façon dispersée. Et la taxe par anticipation est tout à fait faisable techniquement. »

Il faut donner acte à Gabriel Zucman de cette volonté de s’inscrire dans le réel. Même si sa fougue pourrait lui faire négliger quelques contraintes existant bel et bien. Ainsi, aucun texte ne prévoit qu’un État membre de l’Union européenne puisse en être exclu, comme il le suggère en dernier recours pour le Luxembourg.

Surtout, la réalité des règles européennes pourrait être interprétée comme allant à l’encontre de sa dernière préconisation. Pour contraindre les grands paradis fiscaux à coopérer, il propose d’instaurer des sanctions douanières à leur encontre, équivalentes à ce que coûte leur secret bancaire aux autres pays. Ainsi, la Suisse prive la France, l’Allemagne et l’Italie de 15 milliards d’euros de recettes fiscales chaque année. Une perte qui pourrait être compensée par des droits de douane de 30 % sur les exportations suisses. De même, il souhaite que les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France forment une « coalition » et menacent d’appliquer une taxe de 50 % sur les exportations de Hong Kong. Ce qui ferait céder ce territoire opaque, sans même avoir besoin de mettre en place les sanctions douanières, espère l’auteur, guère favorable au protectionnisme sur le principe.

Problème : le tarif douanier européen doit être appliqué de manière uniforme à toutes les frontières extérieures de l’Union, rappelle-t-on chez Algirdas Šemeta, le commissaire européen à la fiscalité. L’unanimité des 28 pays membres est nécessaire. Un pays membre ne peut donc pas décider d’appliquer unilatéralement un droit de douane dissuasif envers un pays tiers, fait-on valoir à la Commission. Et surtout pas contre la Suisse, qui a conclu un accord de libre-échange avec l’Union européenne. Ce à quoi Zucman rétorque qu’il est possible de mettre en place des tarifs compensatoires, « c’est-à-dire des tarifs compensant la subvention implicite dont bénéficient les banques off-shore grâce au secret bancaire ».

Aujourd’hui, les textes prévoient que pour enclencher un tel processus, il faudrait une plainte de l’industrie bancaire européenne qui s’estimerait victime de dumping, puis une enquête de la Commission, qui trancherait ensuite. « Ce que je propose, précise l’économiste, c’est que les États allemands, français et italiens enclenchent eux-mêmes la procédure en portant plainte, car après tout ce sont eux, plus que les banques, qui sont volés. Ensuite de deux choses l’une : soit la Commission juge la requête recevable, et dans ce cas-là les droits de douane entrent en vigueur (au niveau de toute l’UE) ; soit elle juge la demande franco-italiano-allemande irrecevable, mais alors il faudra qu’elle explique pourquoi… Et avec un peu de chance la Suisse aura cédé avant sous la menace. »

Les débats théoriques sont ouverts. On peut espérer que les discussions pratiques suivront très vite.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/economie/251113/350-milliards-davoirs-francais-sont-dans-les-paradis-fiscaux

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Samedi 30 novembre marchons contre le racisme à Périgueux : 11h à l’Arbre de la Liberté devant la poste.

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A l’initiative d’un grand nombre d’organisations et associations, des marches contre le racisme seront organisées un peu partout en France  (dont l’Aquitaine) ce samedi 30 novembre.
Ce qui nous réunira,  outre la réaction indispensable aux attaques racistes violentes et insupportables qui se sont multipliées ces derniers mois, c’est la conviction que la lutte contre le racisme reste, hélas une nécessité dans notre pays.
La race a certes été une illusion, lorsqu’au XVIII° et XIX° siècles, nombre d’intellectuels européens ont tenté (en vain) de classer les différents types humains en races, à la manière des races animales. La race est devenue une imposture à partir du moment où les savoirs scientifiques en ont établi l’inanité au sein de l’espèce humaine.
Pour autant, la race reste une croyance fondée sur l’apparent bon sens de l’expérience sensible (principalement celle de la différence des couleurs de peau), une croyance qui a une épaisseur historique et sociale et détermine des comportements dangereux. Et nous savons bien que les savoirs scientifiques pèsent hélas bien peu face aux croyances, aussi irrationnelles que ces dernières puissent être.
D’où la nécessité de rester vigilants et  mobilisés pour lutter contre le rejet de l’altérité chaque fois qu’il se manifeste autour de nous. Un rejet de l’altérité qui conduit vite à l’exclusion et à la discrimination, tant  il est difficile de considérer l’altérité pour ce qu’elle est, seulement de l’altérité,  sans dériver vers un classement et des hiérarchies.
Notre participation aux marches du 30 novembre témoignera  de votre volonté de ne jamais baisser les bras devant ce qui conduit inévitablement aux pires manifestations de la haine.
Vincent LELIEVRE Président de la section LDH CIBP


L’affaire Taubira ou la rencontre de l’impensé colonial et du néolibéralisme

Mediapart.fr

24 novembre 2013 | Par christian salmon

Si Christiane Taubira est attaquée, c’est qu’elle résiste à la crise de souveraineté qui mine la politique. C’est aussi parce qu’elle trace une diagonale audacieuse entre les deux blocs qui arraisonnent le débat public, le souverainisme xénophobe nourri au racisme colonial et le mondialisme néolibéral.

«Pourquoi Christiane Taubira cristallise les haines », titrait presque innocemment Le Monde du 8 novembre 2013 sur une pleine page. Oui, c’est vrai : pourquoi Taubira cristallise-t-elle la haine d’Anne-Sophie Leclere ? Cette candidate FN affirmait sur son site internet qu’elle préférait la voir avec ses semblables « dans les branches de son arbre plutôt que de la voir au gouvernement ». Pourquoi la garde des Sceaux cristallise-t-elle les haines des catholiques de l’institut Civitas, opposants à la loi sur le mariage pour tous, qui manifestent dans les rues de Paris aux cris de : « Y a bon Banania, Y a pas bon Taubira » ?

Il doit bien y avoir une raison pour qu’une enfant de onze ans lance sur son passage en joignant le geste à l’insulte : « Elle est pour qui la banane ? » « Franchement, je suis incapable de vous dire ce qui a pu lui traverser l’esprit. Elle a dit “guenon” comme elle aurait pu dire “girafe” », relativisent les parents qui s’étonnent de l’écho qu’a reçu dans les médias l’« espiègle » apostrophe de leur fille. « Ce n’était en rien prémédité », proteste la mère, qui a pourtant emmené sa fille à ce qui ne mérite pas le nom de « manifestation » mais plutôt celui de « lynchage » : « La banane n’a pas été apportée sciemment pour provoquer la ministre », affirme-t-elle. Ah ! C’était juste pour le goûter ? Nous voilà rassurés. D’ailleurs la petite est « née aux Antilles », et a vécu « la moitié de sa vie en Outre-mer et en Afrique », renchérit le père en guise d’excuse, comme si les blagues racistes étaient incongrues sous les palétuviers.

Christiane Taubira (Reuters)Christiane Taubira (Reuters)

Les attaques contre Christiane Taubira ne constituent pas seulement une faute morale et une transgression de nos soi-disant « valeurs » républicaines qu’il suffirait de sanctionner par un sursaut républicain. Ou par un surcroît de morale, comme si cette république exemplaire ne s’était pas illustrée il y a moins d’un siècle en organisant des zoos humains en plein Paris, exhibant les populations des colonies à des spectateurs qui leur lançaient des victuailles. Cette violence symbolique, qui n’a d’égale que la violence réelle de la conquête coloniale, n’était pas gratuite que l’on sache. Si elle se plaisait à animaliser les populations des colonies, c’était pour légitimer l’entreprise civilisatrice de la colonisation.

Plutôt que de pousser des cris d’orfraie devant la résurgence du racisme, nos républicains vertueux feraient mieux de s’interroger sur cet impensé colonial qui, faute d’être analysé, hante la société française et s’exprime à nouveau depuis dix ans à visage découvert. Ce fut la loi de février 2005 évoquant, dans sa première mouture, les « aspects positifs » de la colonisation ; le discours présidentiel de Dakar sur l’homme africain « qui n’est pas entré dans l’Histoire » ; la création du ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale ; le débat sur l’identité nationale, dont L’Identité malheureuse, le dernier livre d’Alain Finkielkraut plébiscité par les médias, est à la fois le navrant symptôme et une piqûre de rappel.

Loin de disparaître de l’inconscient (ou de la conscience) collectif, la « racialisation des esprits » et « l’animalisation de l’autre » sont les composantes indissociables de toute politique identitaire… Elles sont congruentes avec un effort de redéfinition de l’identité nationale, de réarmement national, l’accent mis sur une identité vécue comme inquiète ou menacée.

C’est un régime de signes qui détermine un certain langage, un certaine forme d’humour qui stigmatise, infantilise, animalise les autres qu’ils soient noirs, roms, étrangers. L’historien Pap Ndiaye, auteur de La Condition noire (Calmann-Lévy), attirait récemment l’attention sur le retour d’un « racisme biologique, fortement racialisé, avec des références animalières banales à l’époque coloniale… qui relèvent d’un registre qui semblait avoir disparu après la Seconde Guerre mondiale et la décolonisation » (lire ici notre article sur ce livre).

Si on répète à bon droit que le racisme n’est pas une opinion mais un crime et que, comme l’a affirmé François Hollande à Jérusalem, « il n’y a pas de différence entre les paroles et les actes racistes », c’est que la parole raciste n’est pas seulement une parole attentatoire, un défi ou une insulte. C’est ce que les théoriciens du langage avec John Searle appellent un « speech act », c’est-à-dire une parole qui agit, un acte performatif qui a le pouvoir de réaliser ce qu’il énonce.

La parole raciste exclut de « l’espèce humaine », comme l’a rappelé Christiane Taubira, celui ou celle qu’elle animalise. Ce n’est pas une blague, c’est un scalpel qui permet depuis l’aube de la colonisation de tracer la frontière entre humains et esclaves, colons et colonisés, civilisés et sauvages. Et lorsque l’insulte se met en scène au travers des expositions coloniales et des zoos humains, le racisme devient une performance collective. C’est une cérémonie et un rituel. Sa fonction ? Redéfinir les contours de la communauté nationale.

Déconstruire le racisme

Jean-Marie Le Pen a accusé Christiane Taubira d’être « antifrançaise » reprenant la rhétorique de l’anti-France utilisée par la droite et l’extrême droite en France depuis l’affaire Dreyfus. Quant à Marine Le Pen, elle a euphémisé comme à son habitude mais en s’exprimant cette fois en sociologue : « Taubira a d’abord été indépendantiste guyanaise, c’est un élément essentiel dans sa construction politique. » Mais qui s’interroge sur « la construction politique » de Marine Le Pen, nourrie au lait de la xénophobie et du ressentiment colonialiste, les deux mamelles de l’ultra droite française ? Qui se demande dans les médias ce que signifie la reconfiguration du paysage politique opérée par les « Le Pen » à partir non plus de l’axe droite/gauche mais de la polarité patriote/mondialiste apparue à la faveur de l’affaire Dreyfus ?

C’est pourquoi il ne suffit pas de s’insurger contre le racisme, il faut le déconstruire. Il faut lui opposer non pas seulement des « valeurs », des manifestations et des concerts de SOS racisme, mais un travail patient de déconstruction qui consiste à défaire l’imaginaire colonial, son bestiaire, ses imageries, ses plaisanteries et à rendre contagieux un autre état d’esprit. Il faut opposer à l’imaginaire colonial des symboles, un récit, une histoire commune. Comme le fait par exemple en ce moment même l’exposition « Kanaks » au musée du Quai Branly (lire ici notre article sur cette exposition).

Exposition temporaire : "Kanak, l'art est une parole". Du 15 octobre 2013 au 26 janvier 2014Exposition temporaire : « Kanak, l’art est une parole ». Du 15 octobre 2013 au 26 janvier 2014 © musée du quai Branly, photo Gautier Deblonde

C’est ce que réussit Christiane Taubira lorsqu’elle fait adopter en 2001 la reconnaissance des traites et des esclavages comme crime contre l’humanité. Mais surtout lorsqu’elle bataille en 2013 à l’Assemblée pour défendre son projet de loi sur le mariage pour tous en démasquant l’imaginaire biologiste qui hante la droite. Elle fait sortir le débat sur le mariage pour tous du ghetto de la « norme biologique » dans lequel la droite voulait l’enfermer pour en faire l’enjeu d’un combat pour l’émancipation humaine, rappelant au passage que c’est toujours le droit des minorités qui trace l’horizon des nouveaux droits pour tous… On se souvient de sa formidable réplique aux députés UMP qui invoquaient les « lois naturelles »:

« Vous avez la fascination du naturel, du biologique et de la génétique ! (…) Vous faites revenir avec vénération et fascination les lois naturelles, revenant au temps de Lamarck et de l’évolutionnisme…. Il y a longtemps que les Lumières ont imprégné la réflexion philosophique et scientifique ! Il y a longtemps que l’on sait ce qu’est l’environnement social et culturel ! Et vous, vous en êtes encore aux lois de Mendel, qui travaillait sur les petits pois ! » Au cours de ce débat exemplaire, Taubira a démasqué la droite ; elle a mis fin à cette imposture qui veut que la droite se prétende depuis trente ans, moderne, transgressive et même « révolutionnaire » quand il s’agit de s’attaquer au droit du travail ou de déréguler la finance… Pour une fois la droite était renvoyée à son archaïsme, à ses fantômes biologistes, à ses fantasmes d’exclusion : biologisme. Petits pois de Mendel.

Christiane Taubira a réussi à faire revivre une crédibilité perdue de la parole politique, une certaine « entente » des signes d’autorité et d’intelligence. Si elle est attaquée, c’est qu’elle résiste à la régression médiatique du politique. Non qu’elle résolve à elle seule la crise de souveraineté qui mine le politique. Mais parce qu’elle trace une diagonale entre les deux blocs qui arraisonnent le débat public. Elle est le visage audacieux de ceux qui livrent bataille au-delà des lignes de front, suivant une diagonale d’invention… Loin de « cristalliser les haines », elle est un révélateur, au sens chimique, de ce moment politique. Un atout et un reproche pour le gouvernement, son récit manquant. Elle est le visage de ce que la gauche pourrait être et qu’elle n’est pas.

Les attaques racistes contre Christiane Taubira ne sont pas fortuites. Elles sont tout à la fois un symptôme et un instrument : le symptôme d’un impensé colonial et l’instrument d’une décomposition/recomposition du champ politique longtemps structuré autour de la bipolarité droite/gauche. Cette bipolarité cède la place à un affrontement entre un souverainisme qui fixe et un mondialisme qui disperse ou égare…

D’un côté les souverainistes de tous poils, nostalgiques de l’État qui exigent une reterritorialisation de la puissance, la sortie de l’Euro, la résurrection des frontières… Bref, le retour à la maison. D’un autre les mondialistes, les nomades, qui abandonnent tous les attributs de la Nation et jusqu’au système démocratique, et confient la politique aux experts, aux marchés financiers, aux capitaux. D’un côté la resubstantialisation de l’État ; de l’autre sa dissolution ; d’un côté le volontarisme nationaliste, de l’autre la déconstruction néolibérale ; d’un côté la règle, de l’autre la dérégulation ; d’un côté la chimère nationaliste, de l’autre l’utopie mondialiste… Nous avons le choix entre nous pétrifier ou nous dissoudre. Ces deux fronts, ces deux machines sont face à face ; elles se regardent en chiens de faïence. Dualisme funèbre dans lequel se consume l’échec du politique.

Le boomerang de l’insouveraineté de l’Etat

Chaque camp a son pathos. Si vous faites un pas de côté par erreur ou par distraction, il vous faudra chanter à tue-tête l’hymne national et vous enrouler dans le drapeau national quand ce n’est pas le bonnet rouge et le Gwenn ha Du, le “kit” du Breton en colère, tant il est vrai que la régression comme la fuite en avant ne connaissent pas de limite. Vous vouliez défendre la nation, vous voilà patriote de canton…

Si vous penchez du côté des mondialistes, acceptez de vous dissoudre dans l’éther néolibéral, abandonnez toute singularité et plongez dans ce nouveau monde fort bien décrit dans les pubs de HSBC, la banque des comptes en Suisse et des aéroports, qui annonce rien de moins qu’un eldorado néolibéral dont « les investisseurs seront les explorateurs, où tous les marchés auront émergé, un monde merveilleux où les déchets seront source d’énergie, où même la plus petite entreprise sera multinationale… ». À l’instar des affiches géantes du patronat US en pleine crise des années trente qui vantaient la supériorité du mode de vie américain au-dessus des files d’attente des chômeurs…

À chaque camp son récit. D’un côté le retour à la maison. De l’autre la conquête du monde. D’un côté l’Hexagone comme unique horizon, de l’autre l’horizon sans limite. D’un côté la ligne Maginot, de l’autre un monde imaginaire… D’un côté un récit de guerre régressif ; de l’autre une épopée naïve sans frontières.

C’est désormais ce double front qui structure le débat politique… D’un côté les sédentaires zemourriens (de Éric Zemmour), de l’autre les nomades attaliens (de Jacques Attali). Depuis la crise de 2008, les attaliens perdent du terrain, les zemourriens capitalisent sur la crise, la peur du lendemain rameute les foules orphelines… Entre les « zemmouriens » favorables à un retour négocié à la maison avec armes et bagages, frontières et ancien franc, et les « attaliens » qui plaident pour un « élargissement » (des nations, de l’Europe, du monde même), il n’y a pas de compromis possible. Les uns sont tournés vers un passé illusoire, les autres louchent vers un avenir sans visage. Les uns et les autres s’accusent de tous les maux. C’est « l’anti-France ! » s’insurge les uns, allergiques à la diversité, extracteurs de quintessence nationale, en mal d’identité. « Ce n’est pas la France ! » s’indignent les autres antiracistes sincères, haltérophiles endurcis… Bref, une France fantasmée contre une France idéalisée. Deux mythologies, deux croyances : la source et le creuset, l’identité et l’altérité, la France des villages et des clochers contre l’Europe des marchés…

La seconde devait présider aux commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale comme une victoire sur les nationalismes, mais la première s’est invitée sous les traits de la petite Angevine de onze ans et de sa funeste banane comme un retour du refoulé colonial qui est venu contaminer le récit de la Grande Guerre.

Les insultes racistes dont est victime Christiane Taubira sont le symptôme d’une fusion dangereuse de trois séries de phénomènes hétérogènes que la droite décomplexée (et son double, l’extrême droite complexée) ont réussi à ré-assembler dans une splendide illusion : l’impensé colonial de la France, la politique néolibérale répressive à l’égard des étrangers, et l’insouveraineté de l’État.

Le 11-Novembre, sur les Champs-ElyséesLe 11-Novembre, sur les Champs-Elysées © (Elysée)

Depuis les manifestations contre la loi sur le mariage pour tous jusqu’à la jacquerie des bonnets rouges en Bretagne et les manifestations à venir contre la TVA ; des sifflets lors des cérémonies du 11-Novembre aux insultes racistes contre Christiane Taubira et aux coups de feu tirés contre Libération qui ont fait un blessé grave, c’est la même crise qui s’approfondit sous nos yeux ; non plus seulement l‘impopularité de tel ou tel homme politique, le discrédit de tel ou tel gouvernement, mais une crise de la souveraineté de l’État.

L’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral avaient contribué à brouiller durablement la répartition des pouvoirs entre les deux têtes de l’exécutif et exposé la fonction présidentielle à une télé présence de tous les instants, hyperprésence plutôt qu’hyperprésidence, qui a eu pour effet de banaliser la figure présidentielle et de décrédibiliser la parole publique sous le quinquennat précédent. Les mensonges d’un ministre du budget, responsable de la politique fiscale et garant de la justice des efforts demandés aux contribuables, ont achevé de décrédibiliser la parole publique. Comment éviter que le pouvoir de lever l’impôt, une des fonctions régaliennes de l’État, ne soit contesté après une telle faute.

Les manifestations qui se multiplient contre l’écotaxe et une nouvelle hausse de la TVA dépassent ainsi la simple défense d’intérêts catégoriels pour acquérir la signification d’une rupture du principe du consentement à l’impôt qui est la base de la souveraineté de l’État. Affaibli de l’intérieur par les affaires et la perte de crédit de la parole publique, l’État endetté est soumis de surcroît à la tutelle des marchés sur lesquels il emprunte et des agences de notation qui évaluent sa  crédibilité financière. La nouvelle dégradation de la note française par Standard & Poor’s n’a fait que confirmer ce discrédit.

En abandonnant le pouvoir de battre monnaie et le contrôle de ses frontières, l’État n’a pas seulement concédé des abandons de souveraineté, il a asséché le terrain symbolique sur lequel s’édifie sa crédibilité. La souveraineté fuit de partout : par le haut, au bénéfice de la Commission européenne et des marchés ; par le bas, au bénéfice des régions, qui aujourd’hui se soulèvent contre l’État comme la Bretagne qui fut le terrain d’élection des socialistes et le terreau de la hollandie. Effet boomerang de l’insouveraineté…

Une idéologie, la xénophobie néolibérale

Comment s’étonner alors que l’autorité de l’État n’apparaisse plus que comme une fiction trompeuse qu’on s’efforce de crédibiliser à coups de menton sécuritaires et de politique répressive à l’égard des Roms, des exclus et des étrangers. C’est ce qui donne à la politique néolibérale son caractère nécessairement répressif. Non pas pour protéger une population apeurée, menacée par les vagues migratoires et l’explosion de l’insécurité, mais pour faire acte d’autorité et recharger un crédit qui se dissipe de tous côtés.

Des lycéens défilent à Paris le 17 octobre, contre l'expulsion d'élèves étrangers.Des lycéens défilent à Paris le 17 octobre, contre l’expulsion d’élèves étrangers. © Reuters

D’où ce visage de Janus des politiques ultralibérales, hostiles à toute régulation en matière économique et financière et animées d’une véritable passion de la réglementation quand il s’agit de la sécurité et de l’immigration. C’est qu’il s’agit moins de flatter l’instinct répressif des foules que de redessiner le champ d’un affrontement fictif en opposant une majorité silencieuse, dont les souffrances demeurent dans l’ombre, à des minorités assistés et hypervisibles qu’elles soient roms, étrangères, noires de peau.

Il ne faut pas chercher ailleurs l’inspiration de tous les discours de Grenoble, de Dakar et d’ailleurs, et leurs effets de légitimation du racisme et de la xénophobie ; il ne s’agit pas d’une dérive populiste mais d’une idéologie, que cette xénophobie néolibérale, un prisme déformant permettant de reconfigurer la société, en traçant une « frontière » entre les honnêtes contributeurs et les profiteurs du modèle social français, entre les insiders voués à s’intégrer et les outsiders qui n’ont vocation qu’à s’en aller. Cette construction fictive d’un ennemi (intérieur ou axe du mal) est la “masse de manœuvre” que l’État insouverain se donne pour manifester son pouvoir de police, dernier refuge régalien, dernier reflet de sa souveraineté perdue. C’est l’intrigue néolibérale qui nous maintient en haleine depuis trente ans.

Il y a donc une spirale périlleuse de l’insouveraineté où s’entraînent et s’enchaînent le refoulé raciste de l’histoire coloniale, la xénophobie néolibérale et l’impuissance politique à proposer des récits alternatifs. C’est là que ce qu’il faut bien appeler « l’affaire » Taubira prend tout son sens : pour paraphraser Lautréamont, elle réalise la rencontre fortuite de l’impensé colonial et du néolibéralisme sur la table de dissection de l’État impuissant.

La boîte noire :Christian Salmon, chercheur au CNRS, auteur, notamment, de Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007, La Découverte), collabore de façon à la fois régulière et irrégulière, au fil de l’actualité politique nationale et internationale, avec Mediapart.

Début mai, il a publié chez Fayard La Cérémonie cannibale, essai consacré à la dévoration du politique. On peut lire également les billets du blog de Christian Salmon ici sur Mediapart.

Ses précédents articles peuvent être lus en cliquant ici

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/241113/l-affaire-taubira-ou-la-rencontre-de-l-impense-colonial-et-du-neoliberalisme

Agriculteurs et jardiniers seront-ils bientôt obligés de cultiver dans la clandestinité ?

Blog Médiapart

http://blogs.mediapart.fr/blog/malto-cortese/221113/agriculteurs-et-jardiniers-seront-ils-bientot-obliges-de-cultiver-dans-la-clandestinite

Les paysans qui ressèment leur récolte seront-ils considérés comme des trafiquants ? Oui, ont répondu les sénateurs en adoptant le 20 novembre à l’unanimité un projet de loi élargissant aux plantes le délit de contrefaçon. S’émanciper des droits de propriété détenus par les grandes firmes semencières sera désormais un délit. La loi prévoit aussi de nouveaux moyens de répression contre paysans et jardiniers clandestins. Pour les promoteurs de la loi, il s’agit simplement de « protéger les entreprises ».

 

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Semer sa propre récolte. Un acte des plus banal perpétué depuis les prémisses de l’agriculture. Un acte désormais considéré comme criminel, au même titre que l’impression de fausses monnaies, la vente de médicaments illicites à partir de molécules copiées, ou la reproduction de sacs ou de montres de grandes marques. En 2014, la chasse aux contrefaçons pourrait s’étendre jusque dans les potagers, les champs et les fermes. Le 20 novembre, les sénateurs ont voté à l’unanimité – y compris les écologistes – une proposition de loi destinée à renforcer la lutte contre la contrefaçon. Celle-ci représente « près de 10 % du commerce international » et grève les recettes fiscales de la France de plus de six milliards d’euros chaque année. Or, la répression de la contrefaçon prévoit d’être étendu à l’ensemble des branches de la propriété intellectuelle. Parmi elles, les « obtentions végétales ». Un terme qui recouvre les semences de ferme, ces graines issues de variétés sélectionnées par l’industrie semencière, que l’agriculteur sème, récolte et, de fait, multiplie.

La contrefaçon est « souvent le produit de l’exploitation d’être humains et du travail illicite » pointe le projet le loi, et « participe au financement de nombreuses organisations mafieuses et terroristes ». « Les agriculteurs qui utiliseraient des semences de ferme sur leur propre exploitation [sont assimilés] de manière tout à fait abusive, à des criminels en réseau », s’insurge la Coordination rurale. « L’acte millénaire de sélectionner et de ressemer une partie de sa récolte sera considéré comme une contrefaçon, c’est à dire sera mis sur le même plan que la reproduction frauduleuse d’un objet ou d’une monnaie », renchérit le collectif Semons la biodiversité [1] qui avait interpellé les sénateurs dans une lettre ouverte. Graines de soja, de maïs, de tomates, de céréales ou de patates pourront ainsi être considérées comme des copies illégales !

Plusieurs groupes parlementaires [2] avaient pourtant demandé que soit insérée la précision suivante : « La production à la ferme par un agriculteur de ses semences pour les besoins de son exploitation agricole ne constitue pas une contrefaçon et ce, quelle que soit l’origine de ses semences. » Au final, seuls vingt sénateurs ont voté pour l’amendement porté par le groupe communiste, suite à la promesse du député socialiste Michel Delebarre, rapporteur du projet de loi, d’un nouveau débat. « Ce débat aura lieu dans le cadre de la loi d’avenir agricole en janvier prochain, a-t-il assuré. Il n’y a pas de risques avec ce projet. » Une lecture attentive du texte révèle pourtant le contraire.

L’État au service des entreprises privées

Cette loi vient renforcer un arsenal juridique qui protège les entreprises commercialisant des semences. Depuis 2011, une loi (analysée ici) autorise la reproduction à la ferme de seulement 21 variétés de semences, en échange du paiement d’une redevance appelée « Contribution volontaire obligatoire » (sic)… Pour toutes autres variétés, la reproduction est donc interdite, au prétexte de ne pas violer le droit de propriété intellectuelle détenue par l’entreprise ! « La loi de 2011 demande à tous les agriculteurs qui font des semences de ferme de s’enregistrer auprès de l’administration, explique Guy Kastler du Réseau semences paysannes, contacté par Basta !. Aujourd’hui, les entreprises ne poursuivent pas les agriculteurs qui n’ont pas payé cette redevance car elles n’en ont pas les moyens. Cela leur coûterait trop cher d’apporter la preuve de la contrefaçon. » Jusqu’à maintenant, les agriculteurs continuaient donc de reproduire leurs semences à la ferme, sans risquer d’être poursuivi [3].

« La nouveauté, c’est que ce projet de loi demande à l’administration d’aider l’entreprise à lutter contre les contrefaçons et de transmettre toutes les informations dont elle dispose », poursuit Guy Kastler. Les services de l’État mettront donc à disposition des entreprises une liste d’agriculteurs qui sont présumés contrefacteurs. Sur simple demande de l’entreprise détenant un droit de propriété intellectuelle sur une variété, les services des douanes pourront saisir les semences « contrefaites », ou la récolte qui en est issue. Un agriculteur ayant cultivé une variété pour laquelle les semences de ferme sont interdites pourra voir sa récolte détruite… « Ou confisquée jusqu’à ce qu’il paye des royalties (redevances, ndlr) s’il s’agit d’une espèce dérogatoire », précise Guy Kastler. Et d’ajouter que « si l’Etat n’applique pas la loi en faisant payer l’agriculteur, il pourra être poursuivi par l’entreprise », comme Basta ! l’avait déjà souligné dans cette enquête.

Des douaniers infiltrés en zone rurale ?

Pire, l’agriculteur ne devra pas seulement disposer de factures pour ses semences, mais aussi pour ses animaux reproducteurs et ses préparations naturelles. Quid du paysan-boulanger qui élabore son propre levain pour faire son pain, ou du fromager qui utilise son propre ferment ? Avec ce projet de loi, les douaniers pourront se présenter comme des acheteurs de semences de ferme en vue de prouver la contrefaçon. Ils pourront utiliser deux techniques, « l’infiltration » (article 9) et « les coups d’achat » (article 10), décrites dans la proposition de loi :

« Jusqu’à maintenant, l’entraide et la confiance sont des fondements du tissu social du monde rural », rappelle Guy Kastler. Mais avec ces dispositions, toute personnes demandant d’échanger des semences sera susceptible d’être un agent de la lutte contre les contrefaçons. De quoi générer un climat de méfiance généralisé… Pourtant, selon la Coordination nationale pour la défense des semences fermières (CNDSF), il existe déjà « un arsenal juridique (…) permettant aux détenteurs des certificats d’obtentions végétales de faire respecter leur droit. Il en est pour preuve l’ensemble des contrôles réalisés sur le terrain très régulièrement chez les agriculteurs et chez les prestataires de service par les organismes habilités dans le but de contrôler le respect de la législation sur les semences. » En mai dernier, Basta ! relatait la visite d’un agent de la répression des fraudes sur un marché en Ariège, où les petits maraîchers se sont vus notifier une amende potentielle de 450 euros pour diffusion de « légumes clandestins »

Généralisation des OGM ?

« C’est cette menace constante de poursuite en contrefaçon qui a conduit les agriculteurs américains à cultiver en moins de dix ans plus de 90 % de leurs champs de soja et de maïs avec des OGM brevetés et qui a condamné à la faillite ceux qui ont voulu résister », alertent plusieurs personnalités dans le journal Le Monde. Aujourd’hui, 75 % du marché mondial de semences est contrôlé par seulement… dix multinationales ! Mais pour le sénateur socialiste Richard Yung, à l’origine de la proposition de loi sur la contrefaçon, il s’agit de « protéger nos entreprises ». Richard Yung a fait toute sa carrière dans le monde de la propriété intellectuelle et des brevets, de l’Institut national de la propriété industrielle à l’Office européen des brevets, à Munich. « Le risque, c’est que vous développiez une nouvelle plante, et qu’elle soit reproduite sans que l’on vous paye », explique-t-il, cité par Reporterre.

Que les semenciers ne soient pas payés n’est pourtant pas d’actualité. Le montant des exportations de semences et plants, hors Hexagone, représente près de 1,5 milliard d’euros en 2012-2013, soit une hausse de 15 % par rapport à l’exercice précédent. « Cette performance représente l’équivalent de 20 Airbus A320 », se félicite ainsi le Groupement national interprofessionel des semences. Celui-ci reproche aux agriculteurs qui reproduisent leurs semences à la ferme de ne pas participer au financement de la recherche. Le caractère de telle variété plus résistante aux climats secs, ou de telle autre moins vulnérable aux insectes est-elle pour autant la propriété des grandes firmes semencières ? « Il est le résultat de 10 000 ans de sélection paysanne, anonyme et publique », estime Jacques Caplat de l’association Agir pour l’environnement. Le sélectionneur professionnel serait donc tout aussi redevable en s’appropriant un travail engagé par les paysans depuis des millénaires. Mais lui ne commet pas de délit de contrefaçon.

Paroles, paroles, paroles…

Le sort du premier maillon de la chaine alimentaire se joue désormais dans les arènes politiques. En 2007 déjà, une nouvelle loi sur la contrefaçon avait fait de la semence produite à la ferme une contrefaçon. A l’époque, le groupe socialiste avait initialement soutenu, avec des élus communistes, écologistes et centristes, un amendement qui excluait de la loi les semences de ferme [4]. Ils avaient retiré leur amendement à la suite de la promesse [5] du ministre de l’époque, Hervé Novelli, de reconnaître le droit des agriculteurs de produire leurs semences et de ne pas le considérer comme une contrefaçon dans une future loi. Or, la loi de 2011 a maintenu le caractère délictueux des semences de ferme… Et ce sont aujourd’hui les socialistes qui le promettent à leur tour…

Une bataille législative s’amorce, alors même que le gouvernement a estimé que le texte devait être voté en « procédure accélérée ». Le projet de loi sur les contrefaçons devrait être discuté à l’Assemblée nationale en février 2014. Face à l’arsenal législatif déployé pour interdire aux paysans d’exercer leur métier, une campagne pour une loi de reconnaissance positive des droits des agriculteurs et des jardiniers a été lancée. Après les sénateurs, les députés se contenteront-ils aussi de se comporter en simple chambre d’enregistrement des desiderata des lobbys industriels ? Et de considérer nombre d’agriculteurs comme des voleurs ?

Sophie Chapelle
(@Sophie_Chapelle)

Photo : CC Daniel Jolivet

Notes[1] Ce collectif regroupe 22 associations et syndicat, et promeut le respect absolu du droit des agriculteurs de réutiliser et échanger leurs semences.

[2] Les groupes écologiste, CRC (communiste républicain citoyen), Nouveau-Centre, UMP, RDSE (Rassemblement démocratique et social européen).

[3] A l’exception du blé tendre pour lequel le décret est déjà appliqué.

[4] L’amendement défendu était le suivant : « Ne constitue pas une contrefaçon la reproduction par un agriculteur de semences de ferme pour les besoins de son exploitation agricole, et ce quelle que soit l’origine de ces semences. »

[5] Lire la retranscription des débats du 17 octobre 2007.

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Nouveau 22/11/2013, 23:31 | Par malto cortese

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« L’inappropriabilité de la Terre. Principe d’une refondation philosophique. », Yves Charles Zarka, Armand Colin, Paris, 2013

La Terre est dans un état critique. Surexploitée, spoliée, sa finitude est niée l’appropriation productiviste qui domine notre temps et qui accroît les inégalités au sein des sociétés et entre les parties du monde. La Terre n’est pas simplement le globe terrestre, elle est aussi et fondamentalement le monde habitable. En la détruisant continuellement, l’homme s’autodétruit. Il devient urgent de nous reprendre si l’humanité souhaite rester libre de son destin et transmettre un monde habitable aux générations futures.
Beaucoup de choses ont été dites ou écrites sur les autres développements possibles, mais il manquait un principe susceptible de rendre compte du sens philosophique du tournant que nous devons prendre.

Tel est l’enjeu de ce livre qui entend repenser, par le concept d’inappropriabilité, notre être dans son rapport aux autres, à l’humanité et au monde vivant. Cette refondation repose sur trois piliers (cosmopolitique, politique et éthique) et vient revisiter la manière dont nous vivons et agissons, individuellement et collectivement. Elle doit, au final, permettre de surmonter le nihilisme contemporain et restaurer l’espoir en un avenir qui ne soit pas hanté par le spectre de la catastrophe.

Nouveau 22/11/2013, 23:41 | Par guy michel Franca

les mots manquent pour dénoncer ces procédés ignobles, je suis agriculteur et tout cela est vraiment incroyable!! les socialistes font vomir ! qu’en penserait Jaurès ?  que ce soit des socialistes qui ont fait cette loi, c’est vraiment de la folie ! Vous me faites vomir Camarades !! vous me faites Vomir ! honte à vous tous ! allez vous n’ètes qu’une bande de vendus… Nous allons creuver pk il n’y aura plus de diversité !

 

Nouveau 23/11/2013, 05:12 | Par DANIELE BARBIER

Et que des écologistes aient voté ça !


Pascal Ory: De Picasso à Yves Montand, la France est un grand pays d’immigration

Mediapart

Quatre ans de travail, 1 186 articles, une soixantaine d’auteurs, le Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France (Éd. Robert Laffont, Collection Bouquins) qui court sur une période remontant jusqu’à 1789 (avec la proclamation solennelle et inédite de la nation française comme principe de souveraineté) est un événement (1). Il établit un panorama assez vertigineux des peintres, chanteurs, acteurs, écrivains, philosophes, syndicalistes, scientifiques, journalistes, qui ont contribué au « roman national ».

Rencontre avec Pascal Ory (professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne, à l’École des Hautes études en Sciences Sociales et à Sciences-Po Paris) qui a imaginé puis coordonné cette somme avec Marie-Claude Blanc-Chaléard (professeur d’histoire à l’Université Paris-Ouest Nanterre, spécialiste de l’histoire de l’immigration).

Selon quels critères s’est faite la sélection de ce dictionnaire ?
Pascal Ory À partir du moment où j’avais fait admettre à l’éditeur le titre, Ces Étrangers qui ont fait la France, il ne fallait pas être flou sur le terme « étranger ». Et nous nous sommes entendus sur un critère juridique : être né sous statut étranger. Ce qui voulait dire qu’on ne mettrait pas les colonisés dedans, lesquels à l’époque étaient tenus non comme des étrangers mais comme des inférieurs alors que les ressortissants de protectorats comme la Tunisie ou le Maroc pouvaient être de nationalités tunisienne, marocaine ou italienne dans le cas de nombreux Juifs établis dans ces régions. Tout cela peut apparaître assez strict mais a permis d’éviter la dérive et de qualifier d’étranger à peu près n’importe qui comme les Français nés à l’étranger.

Ce qui veut dire qu’on y trouvera Hergé mais pas Aimé Césaire ?
Exactement. Et pour prendre le cas de la B.D, on va trouver Albert Uderzo, né en France mais de statut étranger, italien en l’occurrence, mais on ne trouvera pas René Goscinny, fils d’émigrés juifs polonais qui venaient juste d’être naturalisés. Il est intéressant de noter au passage qu’Astérix, quintessence de l’esprit français à travers le Gaulois, a été créé par deux enfants de l’immigration !

Quid aussi de la notion de « faire la France » ?
Il y avait plusieurs manières d’aborder la question. On a plutôt privilégié le choix de la langue et de la culture française à la notion de territoire. Ce qui a conduit à intégrer Casanova parce qu’il a rédigé son œuvre en français. En l’occurrence, il s’agissait de contribuer de manière particulière à un ou plusieurs domaines, et l’on n’a pas fait pas de hiérarchie entre la politique et la culture, la philosophie et le sport.

Aux côtés des 1112 notices individuelles, l’on dénombre 52 notices collectives. Où l’on découvre le rôle des ingénieurs britanniques au début de l’industrialisation, des manouches dans la diffusion du cinématographe, des dockers sénégalais à Marseille après la Seconde guerre mondiale, etc. Sans oublier les invisibles qui ont exporté l’influence française dans leur nation, par exemple les Yougoslaves.
Le dictionnaire compte en effet des notices collectives de communautés, parfois selon des regroupements qui tiennent compte de la faible importance quantitative de plusieurs d’entre elles. Ainsi certaines comme celle des Albanais ou des Luxembourgeois ont droit à une notice spéciale alors qu’on a regroupé les Latino-américains dans une seule notice. Tout cela est discutable mais cela permet de souligner que la plupart des immigrés sont des anonymes et que nous ne tenions pas à faire un dictionnaire des élites. Il y a aussi 20 notices qui ont trait aussi bien à la Légion étrangère, qu’à l’École de Paris (2), du fait que certaines agrégations s’y sont produites. Tout comme la profession d’architecte suscitant toujours des regroupements, nous avons établi une notice sur les architectes étrangers.

Ce dictionnaire souligne une évidence dont on a vaguement conscience : tous les aspects de notre vie politique, économique, culturelle, sont irrigués par l’immigration.
Les spécialistes le savent depuis longtemps, la France est un grand pays d’immigration vers lequel depuis des siècles l’on va et qu’on quitte peu, même si en ce moment, le mouvement a tendance à se renverser. C’est ce qui nous distingue des Etats-Unis, du Canada, de l’Australie, qui ont toujours assumé le statut de pays d’immigrants, quand le récit national français, à cause de l’ancienneté de son histoire, est un récit de continuité et d’indigènes. Quand bien même, ironiquement, l’on peut dire que le nom de la France est un nom étranger puisque les Francs arrivaient de l’extérieur. Alors que le récit national américain gomme les autochtones, les Amérindiens, mais met en avant les immigrés. La conséquence est que beaucoup de Français savent que Yves Montand était d’origine italienne, Aznavour est d’origine arménienne, mais qu’ils n’en tirent pas la conclusion que l’immigration représente un part considérable de la nation.

Il y a plusieurs enseignements en filigrane dans ce livre. Le premier, est que la France a été et reste un pays très attractif, à la fois pour des raisons économiques, mais aussi pour des valeurs ?
L’on vient en France pour trois raisons. La première est évidemment économique. La France a toujours représenté un pôle de prospérité pour des populations pauvres. Il ne faut pas l’oublier. Car si beaucoup d’Italiens arrivés en France étaient antifascistes, ils étaient avant tout misérables. Deuxième motivation spécifique à la France : le symbole de liberté que représente ce pays. Voir le nombre d’artistes, d’intellectuels, de militants, d’Amérique Latine ayant fui les dictatures du Brésil, d’Argentine, du Chili, ou tous ces Grecs qui ont fui la dictature des Colonels. La troisième raison est importante, même si elle est circonscrite au niveau des artistes : La France est apparue comme un pays qui accordait beaucoup d’importance aux questions culturelles.

Deuxième enseignement sur le temps long : le mouvement d’immigration se poursuivra malgré la multiplication des barrières et les difficultés à l’accueil.
Exactement ! À l’heure actuelle, la logique est que le Nord continuera à être attractif. Et il n’y a pas de raison que le mouvement d’immigration se tarisse. Quand au mauvais accueil, il ne me paraît pas être une particularité française et j’aurais tendance à croire que les communautés, dans leur ensemble, n’accueillent pas volontiers l’autre. Qu’il y a toujours des moments de crispation. Dans le cas de la France, l’argument de la proximité culturelle utilisé actuellement pour demander un grand filtrage des musulmans est à double tranchant. Il y a plus de cent ans, c’étaient les Italiens qui faisaient l’objet de l’animosité la plus grande or ils étaient latins et catholiques…

Troisième enseignement : c’est l’intégration qui l’emporte…
Oui, à terme, l’intégration s’exercera pour la majorité des immigrés. C’est une affaire de générations. Le paradoxe de l’intégration étant que l’intégré aurait tendance parfois à fermer la porte d’entrée au suivant. À ce propos, je signale que le dernier élu du Front National à Brignoles s’appelle Lopez… En tout les cas l’intégration est la règle générale même si elle ne fabrique pas des Prix Nobel tous les jours.

On vient de parler de xénophobie, mais il y aussi dans ce livre une xénophilie qui a nourri beaucoup de passions françaises ?
La sympathie avec l’étranger concerne plutôt des formes culturelles. Ainsi l’Angleterre était un modèle au début du XXe siècle. Les Etats-Unis ont été une référence positive dans beaucoup de domaines de la culture populaire à partir du débarquement du cinéma américain et du jazz durant la guerre de 14-18. Et aujourd’hui, l’on voit de forts mouvements de fascination pour l’Extrême-Orient que ce soit à travers les arts martiaux, les philosophies, la gastronomie. Au point qu’une bonne partie de la rénovation culinaire française passe en ce moment par les Japonais…

Parmi les étrangers, certains deviennent les préférés des Français ?
Cela va de Joséphine Baker à la figure lumineuse de l’actrice Romy Schneider (Autrichienne) ou à Lino Ventura (Italien) sans oublier les sportifs, de Raymond Kopa (Polonais) à Tony Parker (Belge)…

Ce qui veut dire que des logiques de métissages sont à l’œuvre en permanence, sans que l’on s’en rende compte ?
Car le métissage des cultures, c’est un métissage des corps, via les mariages, mais aussi un métissage des pratiques sociales et culturelles. De sorte qu’il n’existe pas de peuple chimiquement pur ; la logique du métissage commençant avec les régions, les provinces, et se poursuivant à l’échelle internationale.

Pourquoi selon vous, est-il bon de s’interroger sur la question de l’identité nationale, qu’elle soit française ou allemande, palestinienne ou israélienne, etc ?
Je ne suis pas de ceux qui pensent que le mot est diabolique, même s’il a été instrumentalisé par certains. C’est une vraie question qui se pose dans le monde entier. Je ne vois pas pourquoi l’on a le droit de s’interroger sur les sources, la signification, éventuellement les impasses, de l’identité américaine, suédoise, italienne, et pas de la française. Mais il est évident que les historiens doivent faire leur job et fournir des contributions pour rappeler que nous sommes un pays nourri d’apports extérieurs incontestables et incessants. Étant entendu que ces apports sont digérés. Au point que l’on a dans le dictionnaire des quantités de personnes qui s’intègrent tellement qu’ils deviennent des symboles comme Léon Gambetta, l’un des fondateurs de la république, d’origine italienne. En le rappelant, il ne s’agit ni de nationalisme, ni de multicultarisme débilitant, mais simplement du constat qu’un peuple est fait de tous ses éléments. Ainsi dans le livre, l’on trouvera côte à côte la cantatrice romantique, La Malibran, et un article sur les Maliens.

Ce qui sous-entend aussi que la France ce sont, certes, des Français mais également des groupes sociaux, des paysans et des ouvriers, des catholiques et des laïques, des métropolitains et des colonisés, des autochtones et des immigrés…
Tout à fait ! Il est d’ailleurs frappant de constater que les grands contingents d’immigrants actuels viennent des anciennes colonies, puisqu’il s’agit surtout de Maghrébins et d’Africains subsahariens. C’est un peu comme si, en jouant sur les mots, la France est colonisée par elle-même. Car ce sont les enfants ou les petits enfants d’anciens colonisés qui « retombent » vers la France.

Pour un culturaliste comme vous, la nation est bien entendu une construction. Mais vous tenez à précisez : « encore faut-il que ca marche » ?
C’est-à-dire que le culturaliste essaye de ne pas être dupe des catégories qui sont toutes inventées. Le peuple est une invention du XVIIIe siècle. Il a bien fallu que des gens comme Mirabeau, Robespierre ou Lafayette, parlent au nom du peuple. Ces inventions sont passionnantes pour l’historien parce qu’il peut montrer qu’elles sont datées, qu’elles ont une histoire, qu’elles ne sont pas complètement libres d’arrière-pensées, de stratégies, de manipulations. Mais une fois qu’on a dit cela, il faut ajouter : ce n’est pas un opium – la nation n’est pas l’opium du peuple –, mais ça marche. Le fait qu’il ait un investissement social massif à certains moments, des collectifs et des individus qui vont dans la même direction, le prouve.

Dans ces centaines de fiches lesquelles vous ont ému ?
J’ai beaucoup appris dans certains domaines. J’ai eu la confirmation de l’importance de certaines nationalités dans l’histoire du spectacle, avec les Argentins ou les Italiens. De la part de l’Europe centrale, dans l’histoire de la philosophie. Je n’avais pas perçu à quel point le renouvellement de la photographie française est venu d’Europe centrale. Pour les destins individuels, il y en a d’admirables, surtout ceux qui sacrifient leur vie pour la France. Je pense à la trajectoire de ce général, Zinovi Bechkoff, et aussi à Missak Manoukian, un des hommes de L’Affiche rouge évoqués dans le fameux poème d’Aragon : «… Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles…» (3). Certes ces étrangers FTP-MOI exécutés sont d’abord des communistes mais leur statut d’étrangers sera bien utilisé par les Nazis pour leur propagande. Je pense à Valentin Felzin, ce philosophe qui meurt avec cette phrase terrible et très belle face au peloton allemand : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ». — Propos recueillis par Frank Tenaillehttp://www.cesar.fr

1- Ce dictionnaire qui fait écho aux travaux d’historiens de l’immigration comme notre ami Gérard Noiriel, a été lancé au Musée de l’immigration, à Paris. Une soirée clôturée par le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls (origine catalane d’Espagne, p. 870), en pleine tourmente « Roms ».

2- Le terme d’École de Paris désigne les artistes qui ont contribué à faire de Paris le foyer de plusieurs créations artistiques.

3- L’Affiche rouge est une affiche de propagande placardée par les Nazis annonçant la condamnation à mort de 23 membres de Francs-tireurs partisans (FTP-MOI) en février 1944.

http://blogs.mediapart.fr/blog/journal-cesar/201113/pascal-ory-de-picasso-yves-montand-la-france-est-un-grand-pays-d-immigration


Politis : Israël : oh, les beaux discours !

Par Denis Sieffert21 novembre 2013

Le nombre des colons est passé en vingt ans de 115 000 à 329 000. Combien de discours comme celui de François Hollande pendant toutes ces années ?

Quand un Président français se rend en Israël et en Palestine, il y a les mots qu’il se doit absolument de prononcer et il y a ceux qui ne sont pas obligatoires, et peut-être même, pas nécessaires. Pour ce qui est des premiers, François Hollande n’a pas failli. Il a récité son petit catéchisme diplomatique avec une application toute chrétienne. Il n’a pas manqué de rappeler que la France est favorable à un « règlement négocié pour que les deux États, ayant tout deux Jérusalem pour capitale, puissent coexister en paix et en sécurité ». Tardivement, il a même fini par évoquer la colonisation. « Tardivement », parce que c’est en Palestine, et devant le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, qu’il a pour la première fois demandé l’« arrêt total et définitif de la colonisation ». Mais au mauvais moment et au mauvais endroit, cela ressemblait à une fanfaronnade de Matamore. Ce personnage qui défie son adversaire quand celui-ci est à bonne distance.

Auparavant, le Président français avait même paru assez désinvolte sur le sujet, demandant à ses hôtes israéliens de « faire un geste », tout en suggérant aussitôt que ce geste avait déjà été accompli puisque Benyamin Netanyahou venait d’annoncer le report du plus gigantesque programme de construction dans les Territoires palestiniens. Un projet qui devrait définitivement liquider la solution à deux États. On a donc eu d’abord le sentiment que François Hollande allait dire à chacun ce que chacun voulait entendre. Mais il a finalement fait le service minimum en demandant devant la Knesset, le Parlement israélien, que soit mis fin à la colonisation. C’est ce qu’on appelle « rappeler la position traditionnelle de la France ». Il l’a dit en usant des mêmes mots que Nicolas Sarkozy en 2008.

Ces mots, inspirés par les résolutions de l’ONU de 1967, qui n’ont jamais eu aucun effet. Pas même depuis les accords d’Oslo en 1993. Il suffit pour s’en convaincre de citer quelques chiffres. Le nombre des colons en Cisjordanie est passé en vingt ans de 115 000 à 329 000. Et la partie orientale de Jérusalem compte aujourd’hui deux cent mille colons. Combien de discours comme celui de François Hollande pendant toutes ces années ? Au point que, devant l’incrédulité des opinions et la somnolence des auditoires, il serait peut-être préférable de s’abstenir. Hélas, les seuls à y prêter encore attention, ce sont les journalistes. Ce qui nous vaut des titres claironnants, du genre : « Hollande se prononce pour deux États » ou « Hollande demande l’arrêt de la colonisation ». Sans compter l’apologie du « discours équilibré ». C’est d’ailleurs ce souci d’équilibre qui a conduit le Président français à appeler Mahmoud Abbas au « réalisme », et à taire ses « revendications ». Invitation discrète à renoncer au droit au retour des réfugiés, et peut-être même à passer sous les fourches caudines du gouvernement israélien qui exige la reconnaissance d’Israël en tant qu’État juif. Ce qui revient à imposer à 1,6 million de Palestiniens de nationalité israélienne qu’ils entérinent un statut de citoyens de seconde zone. Nous sommes là dans le registre de ces petites phrases qui n’étaient pas indispensables, mais que l’on prononce quand on veut flatter l’ami Netanyahou. Comme l’éloge devant la Knesset de cette « démocratie israélienne dont rien n’a jamais pu altérer la vitalité ». C’est à croire que le Président français ignore tout du sort des Palestiniens de Galilée ou des Bédouins du Néguev. Et qu’il considère les destructions de maisons, les expulsions, l’accaparement des ressources hydrauliques, l’asphyxie de la population de Gaza, les assassinats extra-judiciaires, les arrestations et les détentions arbitraires comme autant de manifestations ordinaires de la démocratie.

La vérité, c’est que ce voyage avait d’autres objectifs. À la veille du départ de la délégation française, l’Élysée avait regretté que les liens économiques ne soient « guère à la hauteur de la qualité de la relation politique ». Le but était donc de gagner quelques places dans le classement des fournisseurs d’Israël, où la France ne figure qu’en onzième position. François Hollande s’était fait accompagner pour cela de six ministres… et d’une quarantaine de grands patrons, dont ceux d’Alstom, Vinci, Total, Bouygues, Arianespace et Orange… Voilà qui remet à leur place les grands principes. Et c’est ce qui fait que M. Netanyahou peut applaudir un discours qui lui « demande » d’arrêter la colonisation. On est très loin des pressions économiques qui pourraient faire lâcher prise au gouvernement le plus à droite de toute l’histoire d’Israël. Un gouvernement qui a besoin pour sa cohésion et sa propagande d’entretenir dans le pays un climat de peur. C’est aujourd’hui, comme on le sait, l’Iran qui remplit la fonction historique de la « menace existentielle ». En ce domaine aussi François Hollande a su plaire  [1]. Les cyniques espéreront que M. Netanyahou ne sera pas ingrat et que la France, en récompense de tous ces efforts, pourra gravir quelques échelons dans la hiérarchie des partenaires commerciaux de l’État hébreu. Puisque tout le reste n’est que littérature.

[1] Voir, en page 15, la tribune de Bernard Ravenel sur le dossier du nucléaire iranien.


Patrick Chamoiseau : « Les racistes n’ont plus de refuge »

LE MONDE

http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/11/14/patrick-chamoiseau-les-racistes-n-ont-plus-de-refuge_3514113_3224.html

Taubira chamoiseau

 

La ministre de la justice, Christiane Taubira, a été victime d’insultes racistes à répétitions. Ces attaques n’ont pas suscité, dans un premier temps, d’émotion particulière dans la classe politique. Assiste-t-on à une libération et une banalisation de la parole discriminatoire ? L’écrivain Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992, s’inquiète de cette prégnance du discours d’extrême-droite. Mais le Martiniquais voit également dans cette outrance verbale, cet accès réactionnaire une raison d’espérer.

Le Monde : La ministre de la justice, Christiane Taubira, provoque dans une partie de l’opinion publique une violence qui dépasse le cadre de ses idées politiques ou la simple opposition aux réformes qu’elle porte. Pourquoi ?

Patrick CHAMOISEAU : C’est une belle figure progressiste qui s’est retrouvée au cœur d’évolutions mémorielles ou sociétales majeures tels que la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, le mariage pour tous, ou alors les mutations de l’idée d’emprisonnement et de sanction. Ce sont des domaines qui heurtent des sensibilités effrayées par les complexifications en cours dans nos imaginaires. Les mémoires ne sont plus closes sur des absolus. Les identités ataviques sont balayées par les identités relationnelles. La division des sexes ne résume plus l’équation d’une personne. La complexité sexuelle est désormais mieux prise en compte par les systèmes symboliques sociaux. Tout tend à s’accorder au fait que nous sommes désormais des sociétés d’individus forcés de déterminer leur échelle de principes en relation ouverte avec les autres individus, de manière autonome, singulière, sans le diktat d’une quelconque communauté. Ces mutations heurtent une bonne part de l’assise mentale ordinaire. Or les réformes qu’elles inspirent en France sont portées par une femme, venue d’une périphérie minorée de la République et de surcroît de phénotype nègre. On a tous les ingrédients propices au déchaînement de la hargne et de la bêtise. A cela s’ajoute le fait qu’elle soit brillante, forte tête, hardie : cela ne fait que renforcer la hargne et la bêtise qui généralement font leur lit dans la médiocrité. A cela s’ajoute enfin qu’un climat délétère s’est installé en France depuis la création du ministère de l’identité nationale, avec la chasse aux immigrés, la diabolisation des musulmans, la stigmatisation des Roms, toute une banalisation électoraliste du discours de l’extrême-droite, lui-même enguirlandé par de sinistres personnages qui font commerce-télé avec de la xénophobie savante et du racisme au quotidien. On a donné de l’oxygène aux mécanismes du cerveau reptilien. Le cerveau reptilien n’aiguise que trois forces aveugles : attaque, défense, souffrance. Dès lors, l’argument n’a plus d’importance, on ne discute plus d’idées, on n’a plus les moyens de le faire. 

Le Monde : La comparaison avec un singe, le renvoi à l’animalité, sont des poncifs racistes envers les noirs. D’où vient ce stéréotype ?

PC : L’invention du nègre-animal vient avec le développement industriel de la Traite des nègres. Les premiers explorateurs blancs de l’Afrique étaient émerveillés par ce qu’ils découvraient des royaumes et empires africains. Dans l’Antiquité, le barbare n’avait pas de couleur, il était plus ou moins monstrueux parce qu’il était « en dehors » de l’absolu d’une culture donnée ou d’une civilisation. Il pouvait être blanc noir jaune, la monstruosité provenait simplement du fait que l’Autre était « en dehors », qu’on ne se reconnaissait pas en lui. Les premières frappes coloniales de l’Occident ont commencé à se justifier en poussant violemment l’Autre, le  différent, vers les bas degrés de l’infériorité, mais c’est véritablement la Traite, cette calamité injustifiable, qui allait déclencher le gouffre. La Traite va forcer ses adeptes à se convaincre que ceux que l’on traitait ainsi n’étaient pas seulement « en dehors » mais qu’ils étaient véritablement des animaux. La Traite atlantique a ouvert pour tous les nègres du monde une damnation quasi ontologique qui allait marquer au fer rouge toute la conscience occidentale, et que bien des générations de noirs ou autres vont intérioriser. C’est pourquoi je refuse que l’on assimile l’esclavage de type américain aux esclavages antiques ou même aux esclavages contemporains. L’esclavage antique, tout comme ceux de maintenant, sont des sortes de statuts plus ou moins réversibles ; l’esclavage américain c’est l’animalisation définitive de tout un phénotype. Dans le monde entier, sous influence occidentale, le phénotype nègre est aujourd’hui ce qu’il y a de plus déprécié.

Le Monde : Comment comprendre ou plutôt interpréter la persistance du racisme à travers les siècles. Ne serait-ce que les progrès scientifiques en démontrent depuis longtemps l’absurdité. A quelle « nécessité » sociale peut-il répondre ?

PC : Le racisme est irrationnel. Il n’a aucun fondement logique : le même qui injurie Taubira peut admirer Mandela, Obama, ou je ne sais quel sportif à peau noire ou quelque « Sydney Poitier » de télévision. Les mêmes qui se rassemblent par milliers autour des ballons de football, peuvent se mettre à injurier les noirs qu’ils ont célébré la veille. C’est pourquoi les cultures se sont prémunies du côté dément de sapiens en sacralisant des « valeurs ». Quand une République sacralise des mots comme « liberté égalité fraternité » cela ne signifie pas que leurs contraires ont disparu, mais qu’ils sont bien dangereusement présents, à tout moment, et qu’il nous faut être constamment vigilants. Chaque « valeur » républicaine est un verrou plus ou moins fragile posé sur un attelage de forces contraires, un  nœud d’Hubris.  Dès lors, il nous faut bien moins nous inquiéter de cette pauvre enfant qui tenait sa banane que du silence ou de l’embarras des grandes voix de l’Etat. De tels verrous ne doivent pas être hésitants.

Le Monde : Notre République, qui se veut héritière des Lumières et porteuse de « vivre ensemble », semble avoir de plus en plus de difficultés à le faire… Comment expliquer les forces ex-communicatrices qui la traversent actuellement ? 

PC : Il ne faut pas se laisser aveugler par ces manifestations de bêtise et de hargne. Plus elles sont virulentes, plus elles sont le signe qu’un mouvement contraire est en marche. La Relation est à l’œuvre dans le monde, les absolus civilisationnels, culturels, linguistiques, raciaux, religieux, sont emportés dans la houle des rencontres et mélanges, et tout cela est réinterprété à l’infini par nos individuations. C’est cela qui terrifie les racistes. Nous ne sommes même plus dans un simple métissage, qui suppose une rencontre d’absolus, nous sommes véritablement dans des flux relationnels erratiques qui bousculent tous les anciens imaginaires : une créole garde les Sceaux de la France, un autre dirige les USA, le différent surgit et se déploie en plein cœur du même ! Les racistes n’ont plus de refuges ! Néanmoins, la Relation n’a pas de morale, progressions et régressions sont également possibles, c’est pourquoi il nous faut être vigilants, et nourrir le fait relationnel d’une éthique particulière, pas avec des « valeurs » car les « valeurs » peuvent être mécaniques et contre-productives, tous les racistes sont pétris de « valeurs », mais avec une éthique véritablement complexe. L’éthique complexe nous porte vers l’Autre, accompagne le change dans l’échange, ne craint pas l’impensable, installe la différence comme brique fondamentale des aventures du Vivant.

Le Monde : Comment en finir avec les poncifs esclavagistes et coloniaux ?

PC : Comprendre l’idée de Relation. Chanter la différence. Ritualiser le concert des mémoires. Relier ce qui est dissocié, chercher les distances dans ce qui semble fusionnel. Toute l’œuvre de Glissant y est consacrée. L’idée de Relation nous rapproche des réels du monde où toutes les modalités de l’espèce homo-sapiens sont précipitées dans un flux permanent. Mais le plus déterminant n’est pas là. Il nous faut comprendre que, dans la Relation, l’Autre n’est même plus l’étranger, même plus l’incertain, l’imprévisible ou l‘impossible : c’est maintenant l’impensable. L’impensable c’est « l’en-dehors » ultime. D’une certaine manière, on pourrait dire que notre crainte de fixer l’impensable (ce qui ébranle l’assise de notre esprit) est justement ce qui nous raccroche aux vieux clichés, et nous donne le sentiment que nous avons encore les moyens d’éviter « l’en-dehors » ultime. Les vieux clichés racistes nous servent de paravents, de cache-impensable. Les noirs les jaunes les blancs, ne sont pas « en-dehors » les uns des autres. Les marqueurs traditionnels, raciaux ou autres, ne désignent rien en termes de proximité, de distance ou de fraternité. Condoleeza Rice était plus identique à Georges Bush qu’à Nelson Mandela. Cette nouvelle complexité demande un « imaginaire de la Relation ». C’est aujourd’hui le plus grand objet d’expression artistique et culturelle. Une œuvre d’art ne vaut qu’en ce qu’elle nous mène à fréquenter ce que l’on ne saurait comprendre avec les anciens schèmes mentaux. Une œuvre d’art doit nous précipiter en devenir, et le devenir est aujourd’hui dans notre capacité à nous tenir ensemble, debouts, solitaires et solidaires, en face de l’impensable. L’impensable, comme ressource prodigieuse.  

Le Monde : La France est aussi le pays qui a le plus de mariages mixtes, qui vénère Teddy Rinert ou apprécie la littérature créole jusqu’à décerner le prix Goncourt à l’un de ses chantres… Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

PC : Là où la lumière est la plus vive, l’ombre s’épaissit d’autant. Héraclite nous avait prévenus : on ne peut pas les dissocier.  Notre tâche est de faire en sorte que ce soit la lumière qui donne le tempo, et surtout pas l’ombre. C’est pourquoi Mile Davis s’efforçait de ne pas jouer toutes les notes qui lui venaient aux doigts : il préférait développer du silence pour ne choisir soudain que la plus belle des notes. Et la plus belle est toujours au bord de l’impensable. 

 Patrick CHAMOISEAU, écrivain.

Dernier livre paru :

Césaire, Perse, Glissant, les liaisons magnétiques.

Octobre 2013.  Editions Philippe Rey.