PEILLON et les vacances des profs…le MEPRIS. Sarkozy, Royal, Peillon, même combat, même adversaire.

Mediapart

http://blogs.mediapart.fr/blog/christophe-lasterle/250213/peillon-et-les-vacances-des-profsle-mepris-sarkozy-royal-peillon-meme-combat-meme-adversair

25 février 2013
Par Christophe LASTERLE
 
 Ça y est la sentence est tombée, le nouveau ministre de l’Education nationale, M. PEILLON a décidé qu’il fallait allonger le calendrier scolaire en y ajoutant 2 semaines de travail supplémentaire en été. Il s’exprimait hier dimanche 24 février sur les antennes de BFM-TV. A écouter et voir ici : http://www.bfmtv.com/politique/rythmes-scolaires-peillon-preconise-six-semaines-vacances-dete-deux-zones-456550.html  . Décidément, les idées ne manquent pas pour mettre les profs à l’ouvrage. Mais, sait-il cet ancien enseignant que de mon côté, c’est la 11 juillet que j’ai pris mes vacances. En effet, j’ai, comme depuis, 6 ans maintenant, le privilège d’être correcteur des épreuves écrites de l’antique « bacho » napoléonien et d’être de jury des épreuves du second groupe, en clair de faire passer les oraux. Bref, c’est déjà le cas M. le Ministre, début juillet, je bosse encore….

Il y a peu, c’était la « reconquête du mois de juin » qui était dans toutes les bouches, aujourd’hui, c’est juillet.

La grande réforme de l’éducation nationale, c’est tous les 5 ans qu’on y a droit !!! Combien de corps de métier ont droit à ce traitement misérable ? Depuis 2006, 3 magnifiques propositions sont apparues, mais aucune ne parle de « pédagogie », non, c’est le temps de travail des profs qui est pointé du doigt. Sous couvert de réduire la journée de classe des élèves (idée nécessaire que je partage, à condition, qu’il n’y ait pas de devoir à la maison, en dehors des classes d’examens bien entendu), le maigre temps de travail des professeurs est systématiquement stigmatisé. RAZ le BOL !!!

25H/ semaine (+ 40% de temps de travail devant les élèves) pour 500 € de plus …… solution SARKOLEON proposée il y a peu durant la campagne pour les présidentielles 2012

35h/ semaine dans le bahut……. solution ROYAL proposée il y a peu durant la campagne pour les présidentielles 2007

2 semaines de congés de moins….. solution PEILLON

Pour avoir un aperçu de l’image véhiculée par le corps enseignant dans la société, la vidéo « off » de Ségolène Royal en 2006 est un chef d’oeuvre. La preuve, pendant que Mme Royal débite son argumentaire sur « les profs 35h au collège » et « comment se fait-il que les profs aillent travailler dans les entreprises privées type Aca-machin et qu’ils n’aient pas le temps de travailler gratuitement pour faire du soutien scolaire… ?  » ( c’est à écouter ici : http://www.dailymotion.com/video/xm4ph_profs-segolene-en-off_school), on voit et entend un paquet d’imbéciles qui rigolent et balancent toute leur morgue sur le corps enseignant. Cette vidéo est à vomir… Mais l’ex président fâché avec l’Ecole (où il n’avait pas fait des étincelles) avait déjà sa solution magique. Elle consistait en « un travaillez plus pour gagner moins ». Le ministre actuel (Peillon) nous sort la même rengaine… « Bonnet blanc, blanc bonnet » disait le communiste Jacques Duclos en 1969 pour juger des différences entre Alain Poher (centriste) et Georges Pompidou (gaulliste), candidats aux présidentielles. 44 ans après, rien n’a changé…

Finalement, l’Echec scolaire = l’entière responsabilité des profs (cette caste de privilégiés trop bien payés). En les mettant enfin au travail, les choses vont changer. Combien de corps de métier dont le recrutement se fait à bac +5 à la suite d’un concours difficile (n’en déplaise aux charlots qui parlent sans savoir) ? Au passage, le fameux « point d’indice de la fonction publique » qui sert à calculer notre royal salaire est gelé depuis juillet 2010. Bientôt 3 ans… Nous sommes des privilégiés, pas de doute la dessus.

Raz le bol de voir que notre belle profession qui faisait dire à Victor Hugo : « Ouvrir une école, c’est fermer une prison » est si mal menée !!!

Je ne peux que réagir d’instinct.

Pour finir combien de gens savent qu’en vertu d’un décret datant de 1950, si l’on en croît ce lien ici : http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2010/11/05/2293608_les-enseignants-sont-payes-10-mois-par-an-depuis-1950.html le salaire des enseignants est calculé sur la base de 10 mois (vacances d’été pas payées), mais annualisé sur 12. Ce  qui explique que les enseignants sont les seuls fonctionnaires à pouvoir travailler l’été à condition que cela soit dans le milieu associatif ou agricole ?

Et en 2000, lorsque le PS a voté la LOI sur les 35 heures, a-t-elle été appliquée au corps enseignant ? Que nenni. Parce que n’en déplaise aux grincheux, enseignant en 3°, 2° et Terminales (programmes tout nouveau cette année), c’est pas 18 heures que je fais par semaine. Les heures, je ne les compte pas.

Et tout en sachant la réalité de la lourdeur de la tâche de nombreux corps de métier ô combien écrasante. Etant fils de commerçants (restaurateur-traiteur et pâtissier), je sais depuis des lustres que mes parents ne comptent pas leurs heures, mais faire passer comme Mme Royal (et l’ensemble de la population) les profs pour des « vacanciers permanents », c’est une véritable insulte à ce beau métier. Car oui, mais élèves pourraient attester des soirées entières passées à poursuivre ma tâche auprès d’eux, via les TICE, ma compagne pourrait vous dire combien je suis un peu « ailleurs » lors des repas. C’est sur le bout des doigts que nous comptons en semaine, les soirées passées côte à côte. Le plus souvent, c’est mon BUREAU qui est l’annexe de ma salle de classe qui accueille mes soirées. Faîtes donc un sondage auprès des épouses, époux, compagnons, compagnes, moitiés…. des professeurs pour savoir leur temps de travail.

Pour avoir une idée des salaires et de leur évolution, il suffit de se pencher sur le Rapport de l’OCDE sur l’Education publié en septembre 2011. Bilan des opérations ?

– Des enseignants français parmi les moins payés en rapport de la moyenne OCDE

– Le salaire des enseignants a augmenté en valeur réelle, dans la plupart des pays de l’OCDE entre 1955 et 2009. La France et la Suisse font exception. Les salaires y ont diminué durant cette période.

– Il faut à un enseignant français en moyenne 30 ans d’ancienneté pour accéder au niveau maximum de l’échelle de rémunération

Bref, reportez-vous à ce rapport pour vérifier. NON les enseignants français ne sont ni des privilégiés, ni bien payés. Aujourd’hui, c’est le MEPRIS permanent, la STGMATISATION de tous les instants.

Oui, je suis favorable à une réforme de l’éducation. Oui, je suis favorable à travailler 35 heures dans mon établissement. Oui, il faut bousculer les habitudes.

Mais il faut que cela se fasse nullement « sur le dos » des profs. C’est toute l’architecture des établissements scolaires qu’il va falloir repenser. Je suis d’accord pour faire TOUT mon boulot dans mon « bahut » et faire de celui-ci une sorte de « ruche », cela favoriserait incontestablement le travail en équipe. Mais on bosse où ? On bosse avec quoi ? En ce qui me concerne, j’ai besoin d’un bureau, de mes bouquins, revues achetés à mes frais d’ailleurs et d’un outil informatique personnel acheté lui aussi à mes frais.

Bref, ce n’est pas la lune que je demande (on), non.

  • C’est de vraies conditions de travail à l’heure où aucun établissement n’est capable de les offrir à son corps enseignant.
  • C’est un regard juste sur une belle profession vilipendée injustement sur laquelle il est bien facile de faire peser la responsabilité de l’échec de nos enfants.
  • C’est un minimum de respect dû à notre belle mission. Pour rappel, n’est-ce pas aux enseignants que nous autres parents confions 1/3 du temps journalier de nos enfants pendant près de 15 années ?

Pour ne pas désespérer de ce métier, il m’arrive de regarder le beau film de Nicolas Philibert, Etre et Avoir, il m’arrive d’écouter Georges Brassens chantant – La Maîtresse d’école – ou Hugues Aufray chantant – Adieu M. le Professeur – (à écouter ici : http://www.google.fr/#sclient=psy-ab&hl=fr&safe=off&q=Hugues+Aufray+M.+le+professeur&oq=Hugues+Aufray+M.+le+professeur&gs_l=hp.12…1976.14126.0.15517.30.23.0.7.7.0.260.3275.0j19j2.21.0…0.0…1c.1.4.psy-ab.6v5hf3eFsU4&pbx=1&bav=on.2,or.r_gc.r_pw.&bvm=bv.42768644,d.d2k&fp=8966d023e55150d1&biw=926&bih=553 ) et puis, il y a ma passion pour les matières (histoire-géographie(éducation civique) que j’enseigne modestement, mais consciencieusement et sans compter et surtout il y a les élèves que j’ai l’impression d’aider à devenir des « hommes » et des « femmes » debout.

Pour le reste, je n’attends plus rien que du mépris de mes ministres de tutelle. C’est bien plus simple d’avoir un « os à ronger » que de tendre la main et construire un avenir en commun.

Victor HUGO disait jadis « Ouvrir une école, c’est fermer une prison »

Jean JAURES quant à lui aimait à dire : « On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir : on enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est ».

Et aujourd’hui, je suis un professeur triste et surtout en colère… Oui aux réformes qui associent les professeurs, non au mépris. Mais que les choses soient dîtes.

Les profs travaillent et ne sont pas des fainéants.

Les profs sont mal payés dans notre pays.

Les profs sont méprisés et stigmatisés

Qu’on redonne un minimum de considération et d’estime à notre métier, sans quoi, on va enterrer les illusions, les vocations et l’Ecole avec.

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Hollande dos au mur

Mediapart

ven, 22/02/2013 – 19:29 |
Par Lénaïg Bredoux

L’avertissement était attendu, il n’en est pas moins sévère. Vendredi, la Commission européenne a confirmé que la France ne devrait pas tenir cette année l’objectif tant vanté par François Hollande d’un déficit de 3 % du produit intérieur brut. Elle en sera même loin avec une prévision de 3,7 % pour une croissance atone de 0,1 % en 2013. Et la situation ne devrait guère s’améliorer l’an prochain, selon Bruxelles, avec une croissance de 1,2 % et un déficit de 3,9 %.

Concrètement, cela signifie que le projet de loi de finances pour cette année, adopté à l’automne et présenté comme un « budget de combat », est pour partie caduc. Le gouvernement va donc être sous pression de la Commission européenne, dont les pouvoirs de contrôle ont été récemment accrus par plusieurs textes européens, dont le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG). Si elle s’est montrée plutôt clémente dans ses commentaires vendredi et si elle envisage d’octroyer à la France un délai supplémentaire d’un an pour parvenir à 3 %, elle va exiger, en échange, la mise en œuvre de réformes structurelles pour libéraliser davantage le marché du travail, le système de protection sociale et diminuer les dépenses publiques.

« Les réformes doivent se poursuivre en particulier pour assurer la viabilité du système de retraite. (…) Il faut que la France poursuive en parallèle les efforts budgétaires et les réformes structurelles pour la croissance et l’emploi », a prévenu le commissaire européen Olli Rehn. En 2014, le déficit devra être « nettement en dessous de 3 % », a-t-il précisé. Les « faucons » européens, partisans de l’orthodoxie budgétaire la plus stricte, s’en donnent déjà à cœur joie. « Je pense que c’est une question de crédibilité que la France prenne les mesures appropriées aussi vite que possible », a affirmé vendredi l’Allemand Jörg Asmussen, membre du directoire de la Banque centrale européenne.

Jérôme Cahuzac et Pierre Moscovici vendredi.
Jérôme Cahuzac et Pierre Moscovici vendredi.© Reuters.

À Paris, ces chiffres et ces réactions étaient attendus. Cela fait plusieurs jours que l’exécutif prépare les esprits et François Hollande avait confirmé mardi que la France allait manquer son objectif de croissance cette année. Vendredi, le ministre de l’économie et des finances Pierre Moscovici a donc « pris acte » des chiffres publiés par Bruxelles et renvoyé à la publication attendue en mars des prévisions préparées par la France dans le cadre du tout nouveau haut conseil aux finances publiques. Le gouvernement ne veut surtout pas donner le sentiment de céder à la panique et d’accréditer la thèse d’un « virage » ou d’un « tournant » dans la politique menée depuis neuf mois, réveillant le souvenir du « tournant de la rigueur » de 1983, qui a coûté si cher à la gauche. 

De Bercy à l’Élysée, personne ne veut « ajouter de l’austérité à la récession », et le gouvernement exclut de durcir davantage le budget de cette année en faisant voter cet été un collectif budgétaire. François Hollande l’a confirmé samedi, depuis le salon de l’agriculture, où il a organisé, à la dernière minute, une conférence de presse. «Il n’y a pas besoin d’ajouter de l’austérité à l’austérité en 2013. Déjà beaucoup a été demandé», a-t-il expliqué (lire ici). Mais le budget de 2014 promet d’être corsé. « Nous avons à donner des gages de sérieux budgétaire en 2014 », selon le chef de l’État qui a promis « des économies dans tous les budgets ». De quoi inquiéter sa majorité, déjà échaudée depuis plusieurs semaines par les choix économiques de l’exécutif.

« Chacun retient son souffle »

Depuis l’automne, François Hollande a clairement infléchi sa politique : le rapport Gallois sur la compétitivité en a été le symbole. À peine publié, il était validé par l’exécutif puis transformé en un texte de loi qui octroyait 20 milliards d’euros de cadeaux fiscaux aux entreprises. L’accord entre trois centrales syndicales et le patronat sur la sécurisation de l’emploi n’a fait que confirmer l’orientation prise par l’exécutif, alors qu’en janvier, le ministre du budget Jérôme Cahuzac brisait un tabou en assumant le qualificatif de « social-libéral ».

Mais au parlement, l’aile gauche du PS, mais aussi les proches de Martine Aubry, regroupés au sein du collectif « gauche durable », ou les strauss-kahniens de la « gauche populaire » critiquent une politique de rigueur qui risque de tuer ce qu’il reste de croissance et d’accroître le fossé avec les couches populaires. « On est dans un moment où chacun retient son souffle. Soit on continue à faire du cost killing avec une croissance quasi nulle et une perspective qui va devenir intenable, soit on parvient à faire converger nos voix parlementaires pour innover sur la politique de croissance », explique par exemple le député Christian Paul, proche de la maire de Lille. « On entre dans un contexte très dur, une période charnière », insiste-t-il.

Le débat n’est pas neuf et il avait déjà, en partie, animé la primaire socialiste. À l’époque, Martine Aubry et François Hollande défendaient tous deux le retour à 3 % en 2013, mais l’ancienne première secrétaire avait critiqué l’idée d’un déficit nul en 2017. Harlem Désir, alors numéro 2 du PS, avait été plus loin, lâchant en juillet 2011 que « personne ne croit que la France pourra être à 3 % en 2013 ». « Nous négocierons avec la Commission européenne un retour crédible à l’équilibre, en tout cas à moins de 3 %, dans des délais crédibles, c’est-à-dire dans une année de plus », avait-il ajouté quand, déjà à l’époque, Jérôme Cahuzac, président de la commission des finances, voulait à tout prix respecter les engagements français.

Cécile Duflot et Delphine Batho en septembre 2012
Cécile Duflot et Delphine Batho en septembre 2012 © Reuters.

Désormais au gouvernement, la gauche est confrontée au même débat. Plusieurs ministres ont fait part de leurs réserves dans la presse et devant Jean-Marc Ayrault, lors d’un déjeuner organisé mercredi à Matignon. « La réponse à la situation financière de la France ne peut se réduire uniquement à tailler dans les dépenses », a prévenu l’écologiste Cécile Duflot. Delphine Batho estime elle aussi qu’on est « au maximum de ce qu’on peut faire en terme d’économie et de réduction des dépenses ». « Je pense qu’il faut avoir conscience que la sortie de crise ce n’est pas qu’une question de bonne gestion du budget. C’est aussi une réorientation, un changement de modèle, c’est ce que nous nous sommes fixés comme ambition », a récemment expliqué la ministre de l’écologie. Deux proches de François Hollande, Stéphane Le Foll (agriculture) et Thierry Repentin (formation professionnelle) rechignent également à de nouveaux « efforts budgétaires », pourtant défendus par Pierre Moscovici et Jérôme Cahuzac.

« Ne pas désespérer Billancourt »

Le président de la République, lui, répète la même antienne : « Le sérieux budgétaire et la croissance vont de pair, a-t-il encore martelé samedi. Nous devons trouver cet équilibre. C’est la cohérence de notre action. » Pas question donc de renverser la table : l’Élysée ne veut ni d’un plan de relance ni rompre avec les engagements européens. « Ce n’est pas l’esprit du jour de faire un nouveau plan de relance. Dans une période de crise, ça vous conduit à gonfler la dette », explique-t-on dans l’entourage du chef de l’État, avant d’ironiser sur l’attitude des ministres rebelles.

François Hollande
François Hollande© Reuters.

« On entre dans la schizophrénie de notre pays : tout le monde veut réduire les dépenses publiques, mais tout le monde hurle à la mort quand on touche ce qui le concerne. Les investissements productifs des ministères, c’est quoi ? Il faut en parler au cas par cas. Si on sanctuarise toute la dépense publique, on n’arrivera pas à ce qu’on veut », affirme cet important conseiller. À l’Élysée, l’objectif reste donc de « tenir l’effort de déficit structurel cette année », avec la contrainte de « ne pas désespérer Billancourt », et de « faire des réformes de fond durables ». Car les prévisions publiées vendredi par la Commission européenne confirment que si 2013 sera catastrophique sur le plan économique, 2014 ne sera guère brillante.

Plusieurs chantiers sont déjà en route : le 27 février, Jean-Marc Ayrault installera la « commission pour l’avenir des retraites », chargée « de formuler différentes pistes de réforme des retraites à plus ou moins long terme », avant la consultation des partenaires sociaux. Le gouvernement pourrait choisir de réduire les pensions (notamment en cessant de les indexer sur l’inflation) ou d’allonger à nouveau la durée de cotisations. Par ailleurs, le Haut conseil de la famille doit remettre d’ici un mois ses propositions pour réduire le déficit de la branche famille de la Sécurité sociale. Le premier président de la Cour des comptes, l’ancien député socialiste Didier Migaud, a récemment proposé de fiscaliser les allocations familiales, qui échappent pour l’instant à l’impôt, ou de les octroyer en fonction des revenus.

Pour l’instant, François Hollande se refuse à donner sa préférence, défendant systématiquement sa « méthode », celle de la concertation. Mais il a confirmé samedi que si le budget 2013 avait surtout reposé sur des hausses d’impôts, « à l’avenir ce sera d’abord par des économies » que les déficits seront réduits. L’État, les collectivités locales et la Sécurité sociale sont donc concernés. Et les réformes des retraites et des prestations familiales « s’appliqueront en 2014 », a précisé le chef de l’État. Autant de lignes rouges pour une partie de la gauche et des écologistes, désormais engagés dans un bras de fer avec l’Élysée.

 

La boîte noire :Cet article a été actualisé samedi après la conférence de presse de François Hollande au salon de l’agriculture.

Plusieurs citations ont été recueillies par mes collègues Stéphane Alliès et Mathieu Magnaudeix.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/220213/hollande-dos-au-mur

L’art de ne pas être gouverné

Mediapart

lun, 25/02/2013 – 19:16 |
Par Joseph Confavreux

Les Éditions du Seuil viennent de publier en français l’un des ouvrages majeurs de l’anthropologue et professeur de sciences politiques James C. Scott, enseignant à l’Université de Yale. The Art of Not Being Governed, An Anarchist history of Upland Southeast Asia, a été traduit sous le titre Zomia ou l’art de ne pas être gouverné.

L’anarchisme est, en France, tellement réduit à quelques images folkloriques de drapeaux noirs qu’il ne saurait trouver sa place dans un titre de sciences humaines. Dans le monde anglo-saxon, l’usage du mot « anarchisme » désigne pourtant d’abord une manière de décrire le pouvoir sans s’arrêter aux effets oppressants de la domination ou de l’aliénation, afin de prêter une attention particulière aux modes de résistance et aux possibilités d’émancipation.

Il comporte aussi une volonté de s’affranchir de cadres de pensée et de perception du monde souvent déterminés par les terminologies étatiques. L’anthropologie « anarchiste », dont James C. Scott est un représentant, comme d’ailleurs David Graeber, auteur d’un ouvrage décapant sur l’histoire de la dette bientôt traduit en français, a ainsi produit quelques-uns des livres les plus stimulants de ces toutes dernières années.

Zomia ou l’art de ne pas être gouverné ne fait pas exception, puisqu’il a pour ambition d’écrire une contre-histoire de la civilisation, en s’appuyant sur l’étude historique des populations de la Zomia, un terme employé pour désigner grosso modo les territoires situés à des altitudes supérieures à 300 mètres du Viêtnam, du nord-est de l’Inde, du Cambodge, du Laos, de la Thaïlande, de la Birmanie ainsi que de quatre provinces chinoises : Yunnan, Guizhou, Guangxi et Sichuan.

Cette étendue de 2,5 millions de km2, abritant environ 100 millions de personnes, qui appartiennent à des minorités d’une variété ethnique et linguistique considérable, est pour Scott « la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas encore été complètement intégrés à des États-nations ».

Ce qui fait de la Zomia une région sinon homogène du moins cohérente, précise l’auteur, « ne réside pas tant dans une unité politique, qui lui fait cruellement défaut, mais dans des formes comparables de divers types d’agriculture collinéenne, dans la dispersion et la mobilité, et dans un égalitarisme brouillon incluant (…) un statut relativement plus élevé pour les femmes que dans les vallées ».

Pour l’auteur, l’étude de cette zone géographique et de son histoire permet de rajouter un chapitre essentiel au processus de civilisation. « À une époque où l’État semble omniprésent et inévitable, il est facile d’oublier que, tout au long d’une bonne partie de l’histoire, vivre à l’intérieur ou à l’extérieur de l’État – ou dans une zone intermédiaire – était un choix, sur lequel on pouvait revenir si les circonstances le justifiaient. »

Pour James C. Scott, les peuples des hauteurs doivent en effet « être approchés comme des communautés de fuyards, de fugitifs, de délaissés qui ont, au cours des deux derniers millénaires, tenté de se soustraire aux différentes formes d’oppression que renfermaient les projets de construction étatique… ». En confondant le « barbare » et le « non gouverné », les discours de civilisation n’imaginent jamais la possibilité que des personnes « choisissent volontairement de rejoindre les barbares ». De tels statuts sont dès lors stigmatisés et ethnicisés. « La “tribu” et l’ethnie commencent exactement là où les impôts et la souveraineté s’arrêtent : que ce soit au sein de l’Empire romain ou de l’Empire chinois », ajoute l’anthropologue.

Tout au long de ce livre massif, James C. Scott défend l’idée que le nomadisme et l’agriculture itinérante ne doivent donc pas être perçus comme des étapes préliminaires du processus de développement, mais avant tout comme des gestes politiques, de résistance ou de fuite, face aux contraintes imposées par les États en gestation.

Exit, Voice, and Loyalty. S’enfuir, protester, accepter. Telle est la tripartition classique définie par Albert O. Hirschman pour désigner les répertoires de l’action collective en cas de mécontentement. En s’intéressant aux peuples qui ont fait le choix du premier terme de la proposition, l’anthropologue cherche à décrire une société de « marrons », du nom donné aux esclaves en fuite. Une société échappée de la formation étatique, dans ce qu’elle peut avoir de contraignante en termes d’impôt, de corvée ou de réquisition pour la guerre ou l’économie.

Les États-rizières contre l’agriculture itinérante

Ce qu’il raconte du choix des systèmes de production agricole est passionnant. L’agriculture sur champs permanents a en effet fait l’objet d’une intense promotion de la part de l’État et est, d’un point de vue historique, au fondement de sa puissance. Pour James C. Scott, la concentration de la main-d’œuvre constitue en effet la clef de voûte du pouvoir politique dans l’Asie du Sud-Est pré-moderne, puisque la suprématie militaire requiert un accès aisé à une main-d’œuvre groupée et accessible.

La fixation des populations de manière permanente constitue sans doute, avec la levée des impôts, la plus ancienne activité des États. Or cette concentration de main-d’œuvre n’était envisageable que dans le contexte d’une agriculture sédentaire et compacte, que seule la riziculture pouvait permettre. Au contraire, l’agriculture sur brûlis exige une étendue de terres beaucoup plus importante et contribue par conséquent à disperser les populations.

Contrairement à une vision classique du développement, qui conçoit le passage de l’agriculture itinérante à l’agriculture permanente comme un progrès nécessaire et inévitable, l’étude de cette région montre qu’il ne s’agissait pas d’un processus linéaire ou évident. Plusieurs peuples de la Zomia ont en effet pratiqué des allers-retours entre ces deux modes de production, en fonction de considérations moins économiques que politiques.

Dans la lignée de l’ethnologue français Pierre Clastres, pour lequel de nombreux chasseurs-cueilleurs avaient pratiqué l’agriculture permanente et vécu en formations étatiques, pour ensuite y renoncer afin de se soustraire à l’assujettissement, James C. Scott estime ainsi qu’à partir « du moment où on considère les stratégies de subsistance comme des options politiques sélectionnées parmi toute une gamme d’alternatives, la mobilité qu’autorise chaque mode de subsistance revêt une importance singulière. La cueillette et le nomadisme pastoral permettent aux groupes qui entendent se tenir à distance de l’État d’être très mobiles ».

En outre, l’anthropologue insiste pour distinguer dans la mesure du rendement d’un système de production agricole le rendement réel de ce qu’il reste aux paysans après les réquisitions des royaumes et des États établis dans les vallées. « Du point de vue des agents du fisc, les récoltes céréalières présentent un avantage décisif sur les tubéreux, par exemple, dans la mesure où elles poussent en surface et arrivent généralement à maturation au même moment. (…) Si l’armée et/ou les percepteurs arrivent sur place alors que les récoltes sont arrivées à maturité, ils peuvent en confisquer tout ou partie. »

Inversement, les principaux avantages politiques qu’offre l’agriculture sur brûlis sont « la dispersion de la population (ce qui favorise l’évasion plutôt que la défense), la variété des cultures, l’étalement des récoltes dans le temps et une préférence pour les tubéreux, capables de rester longtemps en terre avant d’être récoltés ». En effet, la plupart de ces variétés, comme l’igname, les patates douces ou le manioc, échappent à l’appropriation, puisque, une fois mûrs, il est parfaitement possible de les laisser en terre pendant presque deux années, et de ne les récolter qu’en fonction des besoins du moment.

« Fût-elle menée en termes purement économiques, écrit alors Scott, une évaluation de l’agriculture sur brûlis devrait prendre en compte l’avantage politique que représente le fait d’échapper à l’impôt et à la corvée, ou de rendre moins lucrative toute expédition de pillage. » Juger que l’agriculture itinérante n’est pas nécessairement la prémisse archaïque d’une agriculture permanente, mais une modalité d’un mode de vie fugitif porté par un choix politique, ouvre une relecture vertigineuse du développement des systèmes de production agricole au niveau mondial.

Il y a ainsi, écrit l’auteur, « de fortes chances pour que l’agriculture organisée par et pour les États et les entreprises, qui ont pour principal objectif la captation de ressources, soit structurée autour d’un impératif de lisibilité et d’une seule variété cultivée », comme en ont témoigné les monocultures du bloc communiste ou le coton dans le sud des États-Unis. Ce souci de lisibilité, en grande partie fiscale, a aussi été au cœur des politiques coloniales, afin de rendre les paysages « inventoriables et accessibles », notamment avec les plantations de caoutchouc.

Où l’on retrouve Frantz Fanon qui, dans Les Damnés de la terre, écrivait : « La nature hostile, rétive, foncièrement rebelle, est effectivement représentée aux colonies par la brousse, les moustiques, les indigènes, et les fièvres. La colonisation est réussie quand toute cette nature indocile est enfin matée. » Une politique reprise ensuite, que ce soit par le régime communiste vietnamien ou par la campagne du régime militaire birman contre les Karènes, une opération belliqueuse dirigée contre l’agriculture sur brûlis.

« De nos jours, explique donc James C. Scott, on justifie l’interdiction de l’agriculture sur brûlis en la faisant passer pour une pratique nocive pour l’environnement, qui détruit la couche superficielle des sols, favorise l’érosion et gâche de précieuses réserves de bois. Cet argument est pour l’essentiel un legs des politiques de la période coloniale et nous savons désormais que ses prémisses sont fausses, excepté dans des circonstances exceptionnelles. »

Dans le dos du pouvoir

Pour lui, toute tentative de replacer l’histoire des structures sociales et des pratiques de subsistance dans le cadre d’un choix politique délibéré se heurte toutefois « à un puissant récit civilisationnel qui prend la forme d’une séquence historique censée rendre compte du progrès économique, social et culturel ».

Le rejet étatique du nomadisme, dont on a connu des formes contemporaines, prend ainsi une autre dimension à la lecture de l’ouvrage de James C. Scott. « Lorsque des peuples entiers, juge-t-il, comme les pastoralistes, les Tziganes ou les cultivateurs pratiquant l’agriculture sur brûlis adoptent, par choix, un mode de vie itinérant ou semi-itinérant, ils sont perçus comme une menace collective et sont collectivement stigmatisés. »

Il rejoint là, sans l’évoquer directement, la thèse du bel ouvrage de l’historien Yuri Slezkine, Le Siècle juif, qui décrivait l’opposition structurelle entre une majorité de paysans et guerriers « apolliniens » et une minorité de « mercuriens », nomades, vulnérables et persécutés entre les peuples guerriers et paysans, dont les Juifs constituaient un emblème.

Cet éloge des vertus émancipatrices de l’altitude et du nomadisme ne se cantonne pas à l’étude des modes de production et d’habitation choisis par quelques populations de cette région morcelée de l’Asie du Sud-Est. James C. Scott inclut dans cette manière de se situer, délibérément bien que silencieusement, dans le dos du pouvoir, ce qu’il désigne comme une propension à l’égalitarisme chez plusieurs peuples de la Zomia, notamment chez les Lamet du Laos.

Alors que « tout État ayant eu pour ambition de contrôler certaines régions de la Zomia – les administrateurs han dans le Yunnan et le Guizhou, la cour thaïe d’Ayuttaya, la cour birmane d’Ava, les chefs shan, l’État colonial britannique, ainsi que les gouvernements nationaux indépendants –, a cherché à identifier, ou, le cas échéant, à créer des chefferies avec lesquelles il pourrait traiter ».

L’anthropologue traque également les techniques d’identification de l’État, en montrant que les frontières identitaires sont beaucoup plus poreuses que celles assignées par les administrations. Il rappelle que de nombreux peuples étaient « amphibies », en examinant par exemple le cas des Lua/Lawa, « des agriculteurs itinérants et animistes qui parlent une langue non-khmère chez eux mais qui connaissent aussi le thaï, maîtrisent les techniques agricoles des basses terres et pratiquent le bouddhisme, de telle sorte qu’ils sont capables de devenir thaï en l’espace d’une nuit lorsqu’ils se déplacent vers les vallées ».

Pour James C. Scott, en définitive, « la plupart, sinon la totalité, des caractéristiques qui participent à stigmatiser les populations des collines : le fait qu’elles habitent les marges et pratiquent l’agriculture sur brûlis, leur mobilité physique, leur structure sociale flexible, leur hétérodoxie religieuse, leur égalitarisme, et même les cultures non écrites, loin d’être les marqueurs de primitifs que la civilisation aurait laissés derrière elle, gagnent à être envisagées sur le long terme comme des adaptations destinées à éviter à la fois leur capture par l’État et l’apparition de toute formation étatique en leur sein ».

Parmi ces manières « d’empêchement de l’État », il range également l’hypothèse, plus fragile théoriquement, et annoncée comme telle puisqu’elle est développée au chapitre 6 ½, situé entre le chapitre 6 et le chapitre 7, « d’une conservation stratégique » de l’oralité et de l’absence d’écriture. « Si la culture sur brûlis et la dispersion constituent des stratégies de subsistance qui bloquent les tentatives d’appropriation, et si la fragmentation sociale et la nature acéphale de l’autorité font obstacle à l’assimilation par l’État, on peut supposer de la même façon que l’absence d’écriture et de textes offre une certaine marge de manœuvre en matière d’histoire, de généalogie et d’identification qui déjoue les pratiques étatiques ».

Il s’agit sans doute du chapitre le plus discutable du travail de James C. Scott. Pour ce qui concerne le monde de l’écrit, on peut certes considérer qu’il est bien un instrument du pouvoir, en se souvenant par exemple de l’incendie des milliers de « terriers », les registres contenant les lois et usages des seigneuries, à l’été 1789. Mais on peut affirmer, au contraire, qu’il protège de l’arbitraire, si l’on suit, par exemple, les thèses de l’économiste péruvien Hernando de Soto, selon lequel l’accès à des titres de propriété en bonne et due forme est un des obstacles majeurs au développement des populations pauvres.

« Malaise dans la civilisation »

Statue d'Ibn Khaldun à TunisStatue d’Ibn Khaldun à Tunis

D’autres éléments théoriques et empiriques limitent la portée de l’ouvrage de James C. Scott. Ainsi, s’il se défend de tout déterminisme géographique, son travail n’en paraît pas complètement exempt. Certes, les montagnes ont toujours été des espaces refuges et des asiles de liberté, que ce soit à l’époque de l’esclavage ou pendant les guerres. Comme l’écrivait déjà le philosophe arabe du XIVe siècle, Ibn Khaldun : « les Arabes ne peuvent gagner le contrôle que d’un territoire plat », et ne poursuivent pas les tribus qui se cachent dans les montagnes.

Mais, même si l’anthropologue choisit d’étudier des peuples dont les organisations sociales tendent vers l’égalitarisme, on imagine qu’il existait, au sein des peuples des collines, des formes de gouvernance qui, sans prendre des formes étatiques, n’étaient pas inopérantes ou sans hiérarchie. L’art de ne pas être gouverné ne peut être réduit à celui de ne pas être gouverné par un État.

Comme il le reconnaît lui-même, James C. Scott considère son travail « sur le massif continental de la Zomia non pas tant comme une étude qui porterait sur les peuples des collines en soi, mais comme une contribution à une histoire globale des populations qui s’efforcent d’éviter l’État ou qui en ont été expulsées ». Au risque de repérer toujours, dans les cas étudiés, ce qui apporte de l’eau à son moulin et de tordre, à la marge, cette histoire des marges, à force de vouloir lire, entre les lignes, les archives produites par l’État sur ces peuples sans États.

L’anthropologue veut désamorcer par avance les critiques empiriques qui pourraient être faites à son essai en reconnaissant être le « seul responsable des erreurs contenues dans ce livre ». Mais sa manière de marteler certaines affirmations, en se répétant parfois, est symptomatique des moments où la thèse politique du livre prend l’ascendant sur les études scientifiques sur lesquelles il se fonde.

Il n’empêche qu’en inversant radicalement la perspective de la construction étatique, James C. Scott lance une sacrée pierre dans le jardin de la civilisation satisfaite d’elle-même. À la lecture de cette copieuse étude, on en ressort avec le sentiment que la « majeure partie du sens que recouvre le mot “civilisé”, c’est-à-dire le fait d’être un “Han”, un “Thaï” ou un “Birman” convenable, correspond au simple fait d’être un sujet de l’État complètement intégré, dûment enregistré, et s’acquittant de ses impôts. Au contraire, être “non civilisé” exprime souvent l’inverse : vivre hors de portée de l’État ».

Si on l’accepte, cette théorie provoque un véritable « malaise dans la civilisation », en considérant que les peuples des collines de la Zomia ne sont pas « pré-quelque chose », mais sont, au contraire, des peuples « post-riziculture », « post-sédentaire », « post-sujets » qui ont fui l’État à l’instar des nombreux Lahu qui, en 1973, quittèrent Kengtung, en Birmanie, pour se réfugier dans les collines, après que leur révolte contre les impôts et les corvée que leur imposait le régime birman eut échoué.

Toutefois, met en garde l’anthropologue, ce qui est dit dans cet ouvrage n’a pas beaucoup de sens pour la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale. « Premièrement, avec l’idée moderne de la souveraineté pleine et entière de l’État-nation sur son territoire et les ressources militaires et administratives qui la rendent effective, les États n’épargnent aucun effort pour projeter leur puissance jusqu’aux frontières des États adjacents. Les zones de souverainetés ambiguës, superposées, ou de non-souveraineté, qui représentaient autrefois presque l’ensemble de la Zomia, se sont de plus en plus rares. Deuxièmement, les fondements matériels des sociétés égalitaires et acéphales – la propriété commune de la terre – sont progressivement remplacés par l’attribution des droits fonciers ou de titres de propriété individuels par l’État. Enfin, la croissance exponentielle des populations des basses terres a entraîné une colonisation croissante des collines, organisée ou encouragée par l’État. »

 

La boîte noire :

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Rentrée scolaire 2013 : où sont passés les postes ?

Mediapart

lun, 25/02/2013 – 19:16 |
Par Lucie Delaporte

L’annonce a fait l’effet d’une douche froide. En Seine-Saint-Denis, de nombreux collèges en zone d’éducation prioritaire ont appris ces jours-ci que leur dotation horaire globale (DHG), qui détermine les postes et les effectifs par classe pour la rentrée prochaine, était soit en stagnation soit en baisse. Une claque après une année scolaire déjà très chaotique dans ce département marqué par cinq ans de suppressions de postes. Au vu des dotations horaires annoncées, la rentrée 2013 s’annonce ici tout aussi difficile dans certains établissements que la rentrée 2012, préparée par la droite.

Au collège Henri-Barbusse de Saint-Denis, après une grève le vendredi 15 février, les enseignants rejoints par quelques parents ont décidé d’occuper leur collège dans la nuit de mercredi à jeudi dernier. « Comment se fait-il que les moyens accordés à notre établissement, un des plus touchés par les inégalités, continuent de diminuer, comme sous la droite, alors que le ministre Vincent Peillon a annoncé une augmentation des budgets ? » s’interroge Jérôme Martin, professeur de français. Il s’étonne que du côté du rectorat les mêmes méthodes que sous le gouvernement précédent aient cours. « Les effectifs des élèves pour notre collège, comme depuis trois ans, sont à nouveau sous-estimés », dénonce-t-il, chiffres à l’appui pour les trois dernières années. Un procédé commode pour ne pas ouvrir de postes d’enseignant, dont ont usé et abusé les rectorats ces dernières années.

Occupation du collège Henri-Barbusse de Saint-Denis.
Occupation du collège Henri-Barbusse de Saint-Denis.

Même incompréhension au collège République de Bobigny, le conseil d’administration où devait être avalisée la dotation horaire a été boycotté par les représentants des personnels, des parents d’élèves mais aussi ceux du conseil général et de la ville. Dans cet établissement, quatre postes sont supprimés alors que les effectifs augmentent. « On nous impose des heures sup pour ne pas avoir à créer de postes », affirme une enseignante du collège, décrivant là encore un mode de gestion dans la continuité des années Sarkozy. Statutairement, les enseignants ne peuvent refuser une heure supplémentaire si elle leur est proposée. Ces dernières années, pour faire face aux suppressions de postes, les rectorats ont bien souvent utilisé ce levier et semblent bien décidés à continuer de le faire.

Au collège Politzer de Montreuil, classé « RRS », et donc prioritaire, la dotation horaire est là aussi stable et le nombre d’heures sup augmente pour les mêmes raisons. Surtout, les effectifs calculés au plus juste « oublient » la vingtaine d’élèves de classes d’accueil, ces élèves non-francophones appelés à rejoindre une classe “classique” en cours d’année. « Ils ne pourront être intégrés, les classes étant déjà surchargées », s’inquiète Charlotte Ballay-Dally, enseignante d’anglais syndiquée à Sud-Éducation. Une grève très suivie a donc eu lieu vendredi.

Mais où sont donc passés les postes promis ? Cette année, à travers deux concours – un dispositif exceptionnel pour faire face à l’urgence –, 43 500 recrutements sont pourtant prévus. La moitié correspond aux départs en retraite, l’autre – l’équivalent des quelque 21 000 postes recrutés lors du deuxième concours – sera en formation alternée (6 heures en classe et 12 heures en formation). Soit un tiers seulement d’équivalent temps plein devant les élèves à la rentrée prochaine, avec un statut de contractuel payé à mi-temps.

Trop peu pour combler les immenses besoins sur cette académie. « On reste dans une gestion de la pénurie », regrette Clément Dirson, co-secrétaire général du Snes Créteil. « Si l’on regarde le nombre d’heures par élève, il est rigoureusement identique à l’an dernier » – une année noire après les 80 000 suppressions de postes en cinq ans. Au collège Politzer de Montreuil, comme dans d’autres établissements, il est même en baisse. « En terme de moyens, on revient à la situation de 2011 mais avec 3 000 élèves de plus », affirme ce responsable du Snes.

Alors que le ministre a annoncé dimanche soir sur BFMTV de très bons chiffres sur le taux d’inscrits au deuxième concours (138 000 inscrits contre 94 300 à la session précédente soit une hausse de 46 %, une véritable inversion de la tendance après des années de baisse), le manque de changements concrets pour ces établissements officiellement prioritaires paraît d’autant plus incompréhensible pour les personnels.

Selon nos informations, les rectorats se montreraient en réalité prudents pour plusieurs raisons. Ils anticipent qu’une partie des candidats recrutés lors de ce concours très particulier, à cheval sur deux ans, pourraient refuser d’être contractuels six heures par semaine pour quelque 700 euros par mois afin de préparer au mieux leurs épreuves d’oral mais aussi leur master 2. Enfin, l’écart entre les inscrits et les présents au concours est toujours important, d’autant que cette année la hausse est partiellement en trompe-l’œil puisque les mêmes candidats ont pu s’inscrire aux deux sessions.

Des ajustements sont prévus au mois de juin – en fonction des chiffres réels – pour parer aux situations les plus urgentes. Mais, comme l’a dit à maintes reprises le ministre Vincent Peillon, l’éducation nationale est le ministère « du temps long ». Certains territoires devront donc, cette année encore, s’armer de patience.

La boîte noire :

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L’abîme ou le réveil

Mediapart

lun, 25/02/2013 – 13:14 |
Par Edwy Plenel

Un abîme est devant nous, où nous entraîne une politique sans hauteur qui, depuis mai 2012, n’a cessé de plier devant les obstacles – européens, financiers, institutionnels. Cet étrange renoncement ne sauvera rien, pas même la gauche au pouvoir dont l’impuissance face au désastre social de 2013 appellera une sanction électorale en 2014. Contre cette triste pédagogie de la fatalité et de la résignation, personne ne nous sauvera, sauf nous-mêmes : il nous revient à tous, entre audaces individuelles et défis collectifs, d’ouvrir l’avenir en inventant l’inconnu.

« Ils gouvernaient comme ils avaient vécu, par adaptations successives » : cette ancienne citation m’est revenue comme une évidence depuis que François Hollande est devenu président de la République et que se succèdent, sur les fronts essentiels, reculs et faiblesses, concessions et conformismes, présidentialisme continué, Europe inchangée et finance confortée, urgences prises pour l’essentiel tandis que l’urgence ne va pas à l’essentiel, et tout ce temps perdu qui ne se regagnera jamais…

Ma mémoire l’ayant quelque peu transformée, la voici, rendue à son exactitude : « Dans l’impossibilité d’asseoir leur autorité sur la force d’un symbole (…), ils gouvernèrent comme ils avaient vécu, à coup d’imperceptibles adaptations. » C’est de François Mitterrand, aux premières pages du Coup d’État permanent (1964), ce réquisitoire contre cette Cinquième République bonapartiste dont il sera le premier président socialiste, inaugurant une conversion institutionnelle fatale à l’altérité démocratique et sociale de la gauche française.

Mitterrand y décrit son propre monde, la classe politique dont il fut avec zèle et dont il s’efforce alors de réchapper, celle de l’après-guerre qui, échouant à sauver la République du désastre colonial, finira dans les bras d’un militaire sauveur, comme trop souvent en France depuis Napoléon. « Parvenus au premier rang, écrit-il d’une plume acérée, mais incapables de trouver en eux-mêmes la force de créer un ordre nouveau, tournés vers le passé, ses usages et ses rites, ils se dépêchèrent d’imiter l’ordre ancien… » Et de conclure que « ce n’est pas par excès de démocratie que la Quatrième République a dépéri mais par peur de la démocratie, par timidité à l’égard du peuple ».

Si je convoque cette référence, c’est pour tenter de cerner cette énigme : ce fait que la présidence Hollande a réussi, en une moitié d’année, cette prouesse de décevoir même ceux qui, avertis des limites du Parti socialiste, ne se faisaient aucune illusion. Mais qui pariaient, au moins, sur la dynamique d’un vote dont les exigences ne seraient pas aussitôt remisées ou dévaluées. Loin d’un chèque en blanc, se débarrasser du sarkozysme, de son hystérie politicienne et de sa droitisation extrême, c’était en effet, par la force du suffrage, mettre à l’ordre du jour tout ce que la présidence sortante avait incarné et qu’il fallait absolument défaire. Non pas le style, mais la ligne. Non pas l’apparence, mais la consistance.

Le candidat le savait pertinemment qui, une fois sorti vainqueur des primaires socialistes par habile prudence plutôt que par forte conviction, finit par accélérer sa campagne, la positionner et la construire sur les trois questions centrales de l’heure. Celles du bilan de Nicolas Sarkozy tout autant que celles de la crise de civilisation qui nous saisit : les questions de l’Europe, de la finance et de la démocratie. Car que promettait François Hollande ? De réorienter l’Europe, de combattre la finance, d’instaurer une présidence normale. Or que reste-t-il de ces trois engagements ? Presque rien ou l’exact contraire, dans tous les cas pas grand-chose.

Les derniers rendez-vous européens ont montré une France isolée face à un tandem germano-britannique donnant le la d’une Europe plus indifférente que jamais à ses peuples, utilisant la récession pour forcer l’austérité tandis que le pacte de croissance dont se targuait François Hollande est déjà oublié. L’avorton de réforme bancaire obtenu par les lobbys financiers marque le deuil de la grande mise en ordre promise afin d’enrayer les ravages de la spéculation, repartie de plus belle malgré sa responsabilité avérée dans la crise actuelle. Quant à la démocratisation de la vie publique dont le seul coût est de volonté politique, elle est en panne, la réforme constitutionnelle bel et bien encalminée, le cumul des mandats reporté aux calendes, la refondation de la liberté de l’information pas à l’ordre du jour.

Cet étrange renoncement

Voici donc la gauche socialiste au pouvoir repartie pour cette dissociation des engagements électoraux et des choix gestionnaires qui, dans le passé, lui fut toujours fatale. Témoin ou acteur des sévères défaites législatives de 1986 et de 1993 ainsi que du stupéfiant échec présidentiel de 2002 et de l’inattendu « non » au référendum de 2005, la génération aujourd’hui au pouvoir sait pourtant d’expérience combien est douloureux, entre désolation et division, le prix à payer pour ces renoncements essentiels, sur les terrains européen, économique et démocratique. Sans parler de celles et ceux qui, parmi les actuels ministres, se sont affirmés et construits dans le bilan critique de ces échecs.

Tel fut le cas, par exemple, de Christiane Taubira, de Vincent Peillon et d’Arnaud Montebourg. Or les trois noms qui, spontanément, viennent à l’esprit pour incarner un rapport critique de la gauche à sa propre histoire sont aussi les trois ministres les plus remarquablement atypiques du gouvernement Ayrault – et qui, par leur bilan personnel, font déjà entendre une différence. Mais que pèsent, à la vérité, la hauteur poétique de la ministre de la justice, le volontarisme social du ministre du redressement productif et l’exigence intellectuelle du ministre de l’éducation face à des choix économiques, sociaux, sécuritaires, voire internationaux, qui ne marquent pas de différence évidente avec une politique de droite modérée et, encore moins, avec celle qu’aurait incarnée Dominique Strauss-Kahn ?

Tandis que les écologistes sont devenus inaudibles, piégés par leur participation gouvernementale qui, en les neutralisant, confirme l’allergie foncière de la Cinquième République au pluralisme, et que le Front de gauche est, à l’inverse, légitimement conforté dans sa contestation radicale, il nous reste à comprendre la rapidité de ce retournement. Car ce triple renoncement, commencé dès l’été 2012 (lire ici, , aussi et encore, les articles où nous prenions date), s’est produit sans événement extérieur, sans conjoncture nouvelle, sans contrainte imprévue. Sans combat ni débat, comme une sorte d’affaissement naturel. Comme si lassitude et fatigue avaient d’emblée saisi ce nouveau pouvoir devant l’ampleur des obstacles que ses promesses de changement avaient forcément placés devant sa route.

C’est ici que l’évocation par François Mitterrand de ces politiques qui glissent sans forcément l’avoir choisi ou voulu, par habitudes, conforts et pesanteurs, s’adaptant toujours sans jamais rompre, n’est pas inutile. Car, loin d’un déterminisme simpliste, cette image laisse place à l’autonomie des individus, selon qu’ils se conforment aux milieux et aux intérêts qui les entourent ou qu’ils savent s’en échapper, leur résister et les distancier. Point d’équilibre d’un pouvoir constitué à la façon d’une direction socialiste, dans une homogénéité de circonstance plutôt que de cohérence politique, le tandem Hollande-Ayrault a pris la première voie, autant par conformité à sa nature foncière que par conviction solide.

Sans doute se pensent-ils sincèrement raisonnables et responsables, équilibrés et attentifs, patients et précautionneux – et, de ce point de vue, on ne saurait regretter un heureux contraste avec la brutalité et la virulence sarkozystes. Mais, en persévérant ainsi dans leur être, par adaptations successives, ils ne se montrent guère à la hauteur de l’histoire qui les emporte et les bouscule. Conjugaison d’une révolution industrielle – la troisième de notre modernité, avec le numérique pour moteur, succédant à la machine à vapeur et à l’électricité des deux premières –, d’une durable crise du capitalisme – la troisième de cette ampleur après celles de 1857 et de 1929 –, et d’une fin de la domination de l’Europe sur le monde – clôturant le cycle ouvert, il y a plus de cinq siècles, par le « Nouveau Monde » de Christophe Colomb –, notre époque incertaine et obscure appelle des audaces, des inventions, des créations – et non plus seulement des prudences, des répétitions et des continuations.

Dans son désastre européen, enfantant guerres mondiales et guerres coloniales, le siècle passé nous a enseigné que l’histoire n’est jamais écrite – et qu’elle peut aussi bien tourner en catastrophe par la faute d’une humanité imprévoyante ou inconsciente, aveuglée ou dépossédée. L’avertissement vaut pour nos temps inquiets où l’incertitude nourrit la peur qui, elle-même, produit la haine. Aussi le triple renoncement socialiste fait-il irrésistiblement penser au constat désolé de l’historien – et futur résistant – Marc Bloch devant L’Étrange défaite de 1940. Celle-ci, comme souvent les désastres, n’est pas survenue à la façon d’une surprise inattendue, mais en résultant d’une addition de conformismes et de suivismes, de résignations et de soumissions.

« Cette faiblesse collective n’a peut-être été, souvent, que la somme de beaucoup de faiblesses individuelles », écrivait-il, visant ces « classes dirigeantes » à qui « quelque chose a manqué de l’implacable héroïsme de la patrie en danger ». Sans vision ni ambition, endormies par « toute une littérature du renoncement », ne pensant qu’au court terme et qu’à leur intérêt égoïste, elles étaient saisies d’un « funeste rétrécissement d’horizon », foncièrement incapables de « voir plus loin, plus haut et plus large ». Et Marc Bloch de recommander que le peuple « se remette à l’école de la vraie liberté d’esprit », résumée, selon lui, par « cette maxime de sagesse » : « Il est bon qu’il y ait des hérétiques. »

Le piège de la Cinquième République

Aussi dissemblables soient-elles, de François Mitterrand à Marc Bloch, du coup d’État de 1958 à la capitulation de 1940, ces résonances dessinent une histoire toujours ouverte et parfois tragique, qui nous requiert et nous oblige, bref qui devrait nous élever alors même que nos actuels gouvernants privilégient une pédagogie de contrainte et de fatalité, où la comptabilité tient lieu de politique. Comme le furent leurs prédécesseurs de gauche, ils sont présomptueux, pensant dominer des usages et des rites, ceux de la Cinquième République, qui, en vérité, s’imposent à eux pour réduire ce qui leur restait d’altérité, les isoler de la société et les confondre avec l’État.

Or, loin d’être neutre, au-dessus des classes et des partis, cet État, en ses sommets, est plus que jamais sous la pression ou sous la dépendance d’intérêts oligarchiques, au croisement de l’avoir et du pouvoir, de l’argent et de la politique, de la finance et de l’administration. Survivant aux alternances et s’accommodant d’allers et retours du public au privé, une élite gestionnaire impose ses vues hors de toute publicité et de tout contrôle, avec la conviction de savoir mieux que le peuple ce qui est bon pour lui. Spécificité française, le poids maintenu des cabinets ministériels et élyséen, dont la composition n’obéit qu’au bon vouloir des Princes du moment, illustre cette secrète mainmise au détriment d’une responsabilisation transparente des administrations et de leurs directions.

Pensée pour affirmer la prééminence de l’État sur les coteries, la Cinquième République a réussi cette prouesse de transformer l’État en relais partisan ou complaisant, dans un entre-soi confortable où le renouvellement des cercles dirigeants ne laisse guère entrer la contradiction, la dissonance et la différence. À cette aune, la plupart des nominations faites par le nouveau pouvoir, notamment celles dévolues au large périmètre présidentiel, ont confirmé ces pesanteurs. Ainsi, plutôt que de précipiter une véritable refondation démocratique de l’audiovisuel public (et, au-delà, de la liberté de l’information), on se contentera de choisir – en vérité, d’imposer, selon des règles inchangées – à la tête de l’autorité qui le contrôle une figure déjà éprouvée des cabinets de la gauche gouvernante. Autrement dit, de faire confiance à la fidélité plutôt qu’à la réforme.

Et que dire, dans des domaines, ceux de la relation au monde et aux autres, à la diversité et aux ailleurs, où l’audace était à peu de prix, des choix faits pour l’Institut du monde arabe ou pour la Cité nationale de l’immigration, nomination d’un vieux cacique socialiste dans un cas, renouvellement d’un aussi vieux cacique chiraquien dans l’autre ? Exemples sans doute secondaires au regard des choix, plus lourds de conséquences, faits dans le domaine économique, par exemple pour la Caisse des dépôts et la Banque publique d’investissement, confiées à un ancien haut fonctionnaire ami, hier compatible avec Nicolas Sarkozy et, donc, témoin d’une sorte d’interchangeabilité des politiques sous la droite et sous la gauche.

Mais, le diable se nichant toujours dans les détails, l’anecdotique dit souvent l’essentiel, tout comme les efforts pathétiques d’une journaliste pour jouer un rôle politique qui n’existe pas, celui d’une supposée « Première Dame », illustrent l’anormalité maintenue d’un présidentialisme délétère. Chronique à répétition de conflits d’intérêts manifestes, l’affaire soulevée par Mediapart à propos du ministre délégué au budget, patron de l’administration fiscale tout en étant soupçonné de fraude fiscale, montre de même que les principes invoqués hier contre la droite peuvent être soudain mis en veilleuse, dans une sorte d’asthénie morale liée à l’exercice du pouvoir.

C’est la plus évidente surprise de ce début de présidence : sa tiédeur sur le terrain des réformes et des exigences démocratiques quand, dans le même temps, rigueur économique et austérité sociale sont imposées à grands pas. L’heureuse audace du mariage pour tous reste une exception solitaire, tandis qu’au quotidien, les classes populaires se sentent toujours dépossédées de toute emprise sur leur avenir, subissant les conséquences de décisions économiques et de choix financiers qui ne leur appartiennent pas. L’éventuelle bonne volonté des protagonistes, ministres et entourages, n’est pas en cause mais, plutôt, leur croyance qu’elle suffit alors même qu’il leur faudrait bousculer et mobiliser, susciter l’adhésion et entraîner la confiance.

Suffisante, sinon prétentieuse, cette croyance est insupportable pour tous ceux qui subissent les conséquences des renoncements qu’elle est supposée absoudre. Car une politique se juge toujours dans cette relation à la vérité que dessine l’écart entre ses paroles et ses actes. Un an après la visite symbolique, le 24 février 2012, du candidat Hollande aux ouvriers sidérurgistes d’Arcelor-Mittal à Florange, la contradiction est flagrante entre le volontarisme électoral et la passivité gouvernementale. Qu’il faille la crise du Mali, l’un des pays les plus pauvres du monde – 175e à l’indice du développement humain qui recense 177 nations –, et cette nouvelle guerre au terrorisme, aux accents trop facilement dominateurs, pour redonner un semblant d’ardeur politique au nouveau pouvoir ne fait que souligner ce décalage, et l’impuissance dont il témoigne.

Le pouvoir des sans pouvoirs

Manquant de vision et d’audace, cette politique à pas et à temps comptés accompagne une générale perte de hauteur du débat public. Sans que l’on sache ce qu’annonce ce climat délétère, nous vivons un semblant de décadence typique d’un ancien régime épuisé. Tandis que l’édition marchande impose la confession intime et le voyeurisme salace, au détriment d’une littérature de la découverte et du dépassement, l’inépuisable feuilleton strauss-kahnien met en scène l’accouplement de la prédation sexuelle et de la domination sociale.

Tandis que l’ancienne droite républicaine se vautre dans le racisme antimusulman et dans l’essentialisme identitaire, le ministre de l’intérieur en place désigne un ennemi intérieur qui accouple les mots fascisme et islam, tout en assimilant la colère ouvrière aux casseurs délinquants. Tandis qu’un affairiste notoire, repris de justice avéré, fait main basse sur des journaux avec la complicité des banques, l’information ne cesse d’être malmenée par le divertissement, le rire ayant détrôné la conscience et le doute désabusé tenant lieu de conviction enracinée.

Qui donc nous redonnera de l’air et de la hauteur ? Une envie d’horizon, d’ailleurs et de lendemains ? Un goût d’élévation qui ne soit pas de domination ? Un souci des autres et du monde où se réinvente un chemin d’espérance ? Qui d’autre sinon nous-mêmes ? Car, sauf à déchanter rapidement, il n’est pas, en cette matière par essence démocratique, de César, de tribun ou de sauveur suprême qui vaille, selon l’ancienne lucidité du premier chant international du monde ouvrier. Nous-mêmes, c’est-à-dire cette radicalité pragmatique, réaliste et concrète, qui s’invente au plus près des expériences et des résistances, des luttes et des refus.

Dans un livre trop peu commenté, paru une année avant qu’il ne devienne ministre du gouvernement Ayrault, Vincent Peillon défendait « le pouvoir des sans pouvoirs ». Philosophe de profession, il s’efforçait d’y renouer les liens du politique à l’action et à la vérité dans le moment même où ils semblent les plus distendus, voire, trop souvent, rompus. Imbriquant solidairement la démocratie politique à la démocratie économique et sociale, cet Éloge du politique (Éditions du Seuil) peut être lu, aujourd’hui, comme le propos absent du nouveau pouvoir. Comme son silence en quelque sorte.

Mais un silence logique, à en croire le philosophe-ministre qui, congédiant soudain une classe épuisée de professionnels de la politique, nous renvoie à tous l’exigence d’audace et de vision et, par conséquent, d’engagement. « Dans les grandes mutations historiques et politiques, dans les grands bouleversements et les grandes tragédies, les politiques sont absents, ou faibles, écrit-il. D’autres hommes surgissent. Ce n’est pas un hasard, et ce n’est pas circonstanciel. Cela se reproduit toujours. L’idée d’une politique “antipolitique” signifie cela, que le politique n’est pas la politique, n’est pas la question du pouvoir mais celle de la vie dans la vérité. Un syndicaliste, un militaire, un homme de théâtre, un journaliste, un philosophe ébranlent alors le monde, beaucoup plus que ne le feront jamais les politiciens. »

Et de conclure par cette injonction : « Ne laissons pas les hommes du pouvoir, de l’argent et de la flatterie juger une seconde fois Socrate. Ne les laissons pas une seconde fois le condamner à mort. » Nous voici donc requis, sommés d’agir et de découvrir. De ne plus seulement commenter ou contempler, en spectateurs passifs, mais de chercher à tâtons, là où nous sommes, où nous vivons et travaillons, les lueurs qui perceront le brouillard où l’on nous égare. Peut-être alors croiserons-nous en chemin ces grands voyants que sont les poètes qui, à l’instar du Rimbaud communard et de tant d’autres, devinent l’inconnu où s’invente l’humanité.

Dans des notes posthumes, publiées en 1901 sous l’intitulé Post-scriptum de ma vie, on trouve cette fulgurance de Victor Hugo où s’exprime notre attente, et, peut-être, notre destin, entre risque et pari : « Un abîme est là tout près de nous. Nous poètes, nous rêvons au bord. Vous, hommes d’État, vous y dormez. »

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/250213/l-abime-ou-le-reveil

Cécile Wajsbrot: «L’art peut se raconter comme une histoire»

Mediapart

jeu, 21/02/2013 – 16:45 | Par Christine Marcandier

Pour rencontrer Cécile Wajsbrot, chez elle à Paris, il faut emprunter un escalier à l’écart, raide, monter sous les toits. Là, beaucoup de livres et de lumière, et du silence. L’écrivain évoque sa vie en équilibre entre Paris et Berlin, ses romans, ses traductions. Et Haute Mer, ce cycle sur l’art qui compte désormais trois tomes : après Conversations avec le maître (2007) et L’Île aux musées (2008) paraît Sentinelles, aux éditions Christian Bourgois, qui accompagnent ce dernier opus de la réédition en poche des deux premiers volumes. (Voir l’entretien en vidéo en page 5 de cet article)

Cécile Wajsbrot
Cécile Wajsbrot

Haute Mer est une série autour de l’œuvre, sa création comme sa réception. Chaque roman est consacré à un art différent : la musique (Conversations avec le maître) ; la peinture et la sculpture (L’Île aux musées) ; la vidéo (Sentinelles). L’art unifie les romans parus et à venir : les personnages principaux en sont des artistes fictifs dont Cécile Wajsbrot imagine l’univers et les œuvres, dans cet entre-deux qui semble gouverner sa vie comme son œuvre.Cécile Wajsbrot est en pleine écriture du suivant. Sans doute sera-t-il centré sur des images et des notes, interrogation oblique de l’écriture. Haute Mer est une navigation au long cours mais aussi une dérive, à la conquête du roman, défini comme « un espace à conquérir, une Amérique dont les frontières ne cessent de reculer ». Ce qui explique le choix de ce « titre métaphorique qui n’engage pas un contenu mais qui écarte la tentation de revenir au port ».

Les romans du cycle Haute Mer sont des dialogues – jusqu’au chœur de voix de Sentinelles – et des rencontres – Paris-Berlin, deux couples dans L’Île aux musées – autour de personnages anonymes en quête d’un absolu du désir. « Nous sommes tous à la recherche de quelque chose qui nous dépasse, disait le maître », est la dernière phrase de Conversations qui fait retour dans Sentinelles :

« Et pourtant nous cherchons
— Tous
— À saisir
— Quelque chose qui nous dépasse
 »

Les romans du cycle ne passent pas d’un art à un autre : la musique au centre du premier tome revient via la bande-son des vidéos du troisième. Les formes irriguent chaque récit, selon des vagues, un travail de répétition et distorsion – des « reflets / démultipliés / Réfléchissant à l’infini / comme des sons répercutés » – qui articulent collectif et individuel, recherches ontologique et artistique, dans le dédale de la mémoire, le lacis des mots.

« Composer (…), c’est être sur un île » (Conversations avec le maître)

Tout commence par une rencontre dans un café : un compositeur, la cinquantaine, y croise une jeune femme et l’invite à venir, chaque soir, durant une ou deux heures, converser chez lui devant un thé. Ils parlent musique, notes, de la création qui est une « école du renoncement », de la solitude fondamentale des êtres comme des artistes. « Une œuvre est seule dans son temps quand elle est véritable, une œuvre musicale est une île qui, certes, a besoin de l’océan – l’air du temps – pour surgir mais s’en détache, s’en distingue, de tous les océans, ceux présents, passés et à venir. L’œuvre n’annonce rien d’autre qu’elle-même. »

La jeune femme, qui travaille dans une agence immobilière, découvre un univers inconnu, apprend à « se heurter à l’épaisseur du réel ». Mais celui qu’elle ne pourra jamais appeler que « le maître » disparaît et l’on demande à la jeune femme de rassembler ses souvenirs de leurs Conversations. Elle tente de discipliner images, bribes de dialogues, réflexions, tout en surfant sur des sites et forums Internet, obsédée par un tsunami.

Ceci pourrait sembler sans lien, pourtant il s’agit toujours de « regarder le monde », comme d’interroger ces catastrophes si fécondes pour l’art selon le maître, qui tentait, en vain, de composer un requiem. Alors que la jeune femme travaille – et écrit le soir – apparaît une autre silhouette, une inconnue qui rôde devant les annonces de l’agence immobilière. Travail de deuil, tissu d’obsessions et de désirs, Conversations avec le maître est le premier roman d’un cycle où chaque roman sera « l’improbable combinaison de lui et de moi », un « puzzle » dans lequel images, couleurs et traits « ne prendront leur sens qu’assemblés – encore faut-il les avoir tous ».

Dans L’Île aux musées, le dialogue s’amplifie : deux couples se séparent le temps d’un week-end et le roman tisse leurs voix entre Berlin et Paris, l’île aux musées et le jardin des Tuileries. Les rassemblent une même recherche de soi à travers l’art, une inquiétude sur le devenir de leurs couples, une tension née de cette période de transition. Autour d’eux, la voix des statues, un “nous” qui rapporte ce que pensent les passants.

Les sculptures, « pièces d’un immense jeu de construction dispersé à travers le monde », sont « condamnées à voir, condamnées à entendre vos paroles et vos voix qui se mêlent, s’élèvent comme un chœur ». L’Île aux musées sonde nos peurs et nos désirs, nos histoires comme l’Histoire – celle de deux villes qui incarnent, jusque dans leur géographie, les déchirements du XXe siècle.

«Sentinelles d’un monde perdu où tout avait une explication»

Sentinelles poursuit l’exploration et la fragmente : le roman se déroule en une soirée de vernissage à Beaubourg, un mardi, « jour sans grâce ». Y est présentée la rétrospective d’un vidéaste sans nom, tout entier rendu par ses œuvres : L’Ascenseur, La Poste, L’Attente, La Banque, Le Supermarché, autant de vidéos qui lui permettent de « filmer des foules anonymes sans individualiser, sans singulariser » – sur une musique d’Archive, « curieux mélange de musique répétitive et de rap, un puzzle aux pièces dispersées ».Le flot des paroles des visiteurs, du veilleur du musée, de l’artiste et de ses proches compose la mosaïque de cette soirée où sont évoqués aussi bien l’œuvre du vidéaste que Paris, l’art en général et l’inflation des chiffres dans le monde actuel. Ou la vidéo, « une chorégraphie, un art de notre temps qui – à l’ère des migrations, des déplacements – construit de vastes ensembles mobiles dont l’individu n’est qu’un élément ».

Et lorsqu’une soudaine panne d’électricité plonge Beaubourg dans le noir complet, que seules les voix demeurent repères et signes, « l’autre monde apparaît », sous le réel visible et contrôlable. Toutes les montres s’arrêtent sur 21:12 comme la date d’une fin du monde longtemps annoncée.

Comme tous les romans du cycle, Sentinelles mêle œuvre fictive et réflexions sur des pièces existantes, des vidéos de Bill Viola, Naim June Park ou Gary Hill, à Masse et puissance de Canetti ou L’Homme des foules de Poe et montre la porosité des arts, leurs enrichissements mutuels : cinéma et vidéo, vidéo et musique, celle d’Archive ou de Steve Reich. C’est la rumeur du monde qui se rassemble au dernier étage de Beaubourg, cet espace fermé et pourtant vitré, ouvert sur la ville. Ce sont les flux contemporains qui se disent dans ce chœur de voix et de paroles qui parfois échangent, souvent s’entrechoquent. Et, toujours, le gouffre entre nos sentiments profonds et ce que les autres en perçoivent. La question du temps qui passe et de ses traces en nous et sur le monde.

On retrouve des motifs du cycle, la solitude fondamentale des êtres, des survivants, la prégnance des catastrophes sur l’imaginaire collectif et cet « écart absolu entre la vie qu’il avait désirée et celle qu’il avait menée, entre l’image et la réalité » (Conversations avec le maître) : « nous essayons tous de transposer la forme de notre vie idéale dans la vie réelle ». Ce sont ces errements et ces doutes que sonde Cécile Wajsbrot dans Sentinelles, roman qui met en abyme l’ensemble du cycle comme les fondements de ce projet :

« Tout ce qui est visible dans l’art
— Dit Bill Viola
— Représente des choses invisibles 
»

Archives du temps présent

« J’essaie de rassembler les éclats dispersés, de trouver un esprit, une continuité. La fiction s’empare de notre monde sous d’autres noms – l’actualité, le virtuel – créant des univers parallèles. Les gens existent à la fois dans la réalité et dans les jeux, Second Life, ce sont les mêmes qui vivent de frustration d’un côté et incarnent leurs désirs de l’autre. Dissociation, réunion » (Sentinelles)

Le cycle Haute Mer met en perspective la place de la fiction dans le monde contemporain, la manière dont peu à peu l’univers se dématérialise – Internet, vidéos, forums, images des caméras de surveillance – mais aussi la science qui « devient de plus en plus immatérielle, repose sur l’invisible. L’infiniment petit, l’infiniment grand » (Sentinelles). Nos écrans incarnent des paradoxes : le monde nous parvient derrière cet écran qui est aussi un rempart. Tout est mouvement, flux, échos et miroitements, et la fiction se doit de réfléchir (au double sens de représenter et analyser) ces fictions nouvelles.

Les romans de Cécile Wajsbrot ne sont pas hors du monde, dans une tour d’ivoire ou un phare éloigné. Ils entrent de plain pied dans nos vies, du plus intime au plus politique, donnant voix aux « vies ignorées », celles des victimes, des SDF, des exclus. Comme l’énonce un bronze de Berlin, Der Rufer, en ouverture de L’Île aux musées : « Ecoutez, la voix que vous n’entendez pas cherche à vous prévenir, à attirer votre attention, dans ce monde, il reste des choses à dire, il reste des choses à savoir ». Haute Mer vous donne à les entendre.

Retrouver tout l’entretien en vidéo page suivante

  • Cécile Wajsbrot, Conversations avec le maître, éd. Christian Bourgois, “Titres”, 172 p., 7 €
  • Cécile Wajsbrot, L’Île aux musées, éd. Christian Bourgois, “Titres”, 233 p., 8 €
  • Cécile Wajsbrot, Sentinelles, éd. Christian Bourgois, 252 p., 15 €

La boîte noire :L’entretien avec Cécile Wajsbrot a eu lieu chez elle, à Paris, le 4 février 2013. Le titre de cet article, « L’art peut se raconter comme une histoire », est une citation extraite de L’Île aux musées (éd. Christian Bourgois, “Titres”, p. 89).

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/150213/cecile-wajsbrot-lart-peut-se-raconter-comme-une-histoire

Europe : un Verdun économique et social

Mediapart

ven, 22/02/2013 – 19:44 |
Par Martine Orange

Le rapport sur l’économie européenne, présenté ce vendredi 22 février par le commissaire de l’économie et des finances, Olli Rehn, sonne comme un désaveu cinglant de la politique européenne menée depuis deux ans. Rien ne se passe comme prévu par les experts européens. Croissance, emploi, compétitivité, et même déficit et endettement…, aucun des critères retenus ne sera au rendez-vous de 2013.

Ce n’est pas la première fois que les prévisions européennes se retrouvent ainsi démenties par les faits. Mais le revers, cette fois-ci, est encore plus sévère. Depuis septembre et la prestidigitation du président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, les dirigeants européens, confondant marchés financiers et réalité économique, euro et Européens, assuraient que la crise était en passe d’être achevée. D’un revers de la main, ils balayaient les critiques et les contre-propositions d’économistes, y compris des plus orthodoxes comme ceux du FMI, assurant que la politique d’austérité imposée sans mesure et discernement dans toute l’Europe conduisait à la faillite.

Les chiffres du quatrième trimestre ont tranché le débat : l’activité est en chute de 0,4 % dans la zone euro. Le brouillard « magique » de la BCE se dissipe, découvrant la réalité du paysage européen : la récession s’installe partout.

 

Cette chute  de la fin de l’année 2012 était « inattendue »,  soutient sans sourciller la Commission européenne. C’est cet imprévisible, prévu par tous sauf par Bruxelles, qui amène à une révision sans précédent des prévisions économiques pour l’ensemble de l’Europe.

Alors que les experts tablaient encore en novembre sur une stagnation ( 0,1 %) de la zone euro en 2013, ils s’attendent désormais à une chute de 0,3 %  de l’activité cette année. Dix pays seulement sur dix-sept ne seraient pas en récession, avec en tête l’Estonie ( +3 %) et Malte (+1,5 %) connus pour leur rôle moteur dans l’économie européenne. L’Allemagne, qui tablait sur un rebond, ne connaîtrait une croissance que de 0,5 % . La France serait au mieux en stagnation.

L’Italie, qui devait stabiliser la baisse de son activité après une chute de 2,2 % en 2012, devrait continuer à s’enfoncer : les experts européens prédisent déjà une chute de 1,1 % pour 2013. L’Espagne devrait voir son PIB chuter de 1,4 %, comme en 2012. Le Portugal, atteint par une « chute surprise de son activité qui pourrait différer son rebond », devait entamer sa troisième année consécutive de récession, avec une nouvelle chute de 1,8 % de son activité. La Grèce, elle, est promise une sixième année de récession avec un nouvel effondrement de 4,4 % de son PIB, distançant de peu Chypre, pays auquel on promet la glorieuse perspective d’une chute de 3,5 % en 2013. Et encore, ce ne sont que des prévisions de début d’année.

Une dangereuse chute des investissements

« Nous avons des données décevantes sur la fin de l’année dernière, mais quelques signaux encourageants lors de ces dernières semaines et une confiance grandissante dans le futur », affirme Olli Rehn, en faisant référence à certains sondages publiés , soulignant le redressement du moral des chefs d’entreprises, en Allemagne particulièrement. Ces signaux positifs amènent les experts européens à prédire un lent, mais réel, redressement à partir du deuxième semestre de l’année.

Sur quelles forces peut s’appuyer le rebond promis ? Les exportations, prédit la Commission européenne, qui devraient augmenter de 2,5 % en 2013 puis de 5 % en 2014. Bruxelles note avec satisfaction le redressement des balances commerciales dans de nombreux pays européens. Mais elle s’attarde peu sur une donnée importante : l’essentiel du  redressement provient plus d’une chute spectaculaire des importations, faute de demande intérieure, que d’une conquête de nouvelles parts de marché par les produits européens.

Un chiffre, presque passé sous silence, devrait pourtant inquiéter les experts : c’est l’effondrement des investissements dans la zone euro. Faute de débouchés assurés, faute de financement – car le problème de la distribution de crédit demeure pendant dans toute l’Europe, les banques étant toujours en aussi mauvais état –, les entreprises, inquiètes pour l’avenir, ont coupé et prévoient de couper encore leurs dépenses de modernisation, d’innovation comme de capacité.

Depuis le début de la crise financière, les investissements, à l’exception d’une toute petite reprise en 2011, n’ont cessé de baisser. En 2012, ils ont été réduits de 4,4 %. Ils devraient encore diminuer de 1,8 % cette année, selon les prévisions. En un mot, l’Europe s’englue dans le déclin industriel et économique, en refusant d’engager des dépenses d’avenir. Faute de se différencier, elle se condamne à se battre sur le terrain des autres : la compétitivité par les coûts salariaux, la seule qui semble préoccuper les experts européens. Mais sur ce terrain-là, l’Europe est perdante à tout  coup. L’effondrement des revenus salariaux en Grèce, en Espagne ou au Portugal ne s’est pas traduit par un rebond spectaculaire de leurs exportations.

Quant au troisième moteur possible, la consommation, il a calé. La montée du chômage, les diminutions salariales, la pression fiscale accompagnant les fameuses « consolidations budgétaires » ont fait leur œuvre : après une chute de 1,2 % dans l’ensemble de la zone euro en 2012, la consommation devrait encore diminuer de 0,7 % cette année. Les experts notent que même les ménages , qui ont encore les moyens, se gardent bien de dépenser et préfèrent épargner, inquiets pour l’avenir. Ils semblent s’en étonner.

La faillite de la politique européenne actuelle se lit là, dans les chiffres du chômage. Celui-ci atteint déjà 11,4 % de la population active de la zone euro, soit près de 20 millions de personnes. Les experts ne prévoient aucune amélioration dans les deux années à venir. En 2013, le taux de chômage devrait atteindre 12,2 % et en 2014, 12,1 %. Et ceci n’est qu’une moyenne. Selon les prévisions, la Grèce et l’Espagne devraient enregistrer un taux de chômage de 27 % en 2013, le Portugal de 17 %. L’ennui de ces chiffres est qu’ils sont déjà totalement dépassés. Les taux de chômage annoncés pour fin 2013 dans ces trois pays ont été atteints fin 2012.

Verdun économique

Ces chiffres affolants devraient être une sirène d’alarme à la Commission européenne. À écouter les dirigeants européens, ils ne sont qu’un critère comme un autre. Dans sa présentation, le Commissaire européen des finances, Olli Rehn n’y a même pas fait allusion, l’inflation et la confiance des marchés lui paraissant beaucoup plus important. Dans le préambule du rapport, un seul petit paragraphe est consacré à cette catastrophe : « Le marché du travail reste un sujet préoccupant. L’emploi devrait encore diminuer au cours des trimestres à venir. Le taux de chômage reste intolérablement haut dans toute l’Europe et plus encore dans les États membres affrontant des larges ajustements. Cette situation a de graves conséquences sociales et pèsera, si le chômage s’enracine structurellement,  sur les perspectives de croissance. »

Ce sombre environnement économique fait exploser toutes les prévisions de redressement budgétaire et d’endettement public. Mais là encore, au vu des précédents de la Grèce, ce n’est pas une surprise. Ainsi, les experts européens s’attendent, compte tenu de la faible croissance, à ce que l’endettement public moyen dans l’ensemble de la zone euro, en dépit de toutes les mesures d’austérité prises, continue de grossir. En 2012, il a atteint les 93 %, contre  88 % l’année précédente. Il devrait dépasser les 95 % en 2013 et continuer à augmenter en 2014.

Pour gommer ces résultats peu concluants, la Commission européenne insiste sur les effets méritoires de sa politique de consolidation budgétaire. Les déficits publics sont en nette diminution, se félicite-t-elle. Ils ont atteint en moyenne 3,5 % dans la zone euro et devraient tomber à 2,8 % en 2013. Il y aura au moins un chiffre, le plus précieux aux yeux de la Commission européenne, qui sera respecté.

À y regarder de plus près, de sérieuses divergences pourtant se manifestent au sein de la zone euro. Sans parler de la France, qui est sur une tendance de 3,7 % de déficit selon les prévisions, si l’Europe ne lui impose pas de prendre des mesures d’austérité supplémentaires, d’autres pays sous tutelle européenne se préparent à de sérieux écarts. En Espagne, la détérioration économique est telle que le gouvernement table au mieux sur un déficit de 6,7 du PIB en 2013. Ce dernier, selon les prévisions, devrait remonter à 7,2 % en 2014. De même, le gouvernement portugais exclut-il de pouvoir revenir à un déficit de 3 % en 2014 – l’Europe lui a accordé une année supplémentaire –, alors que celui-ci risque de s’élever à 5 % encore en 2013.

Ainsi, quel que soit le critère pris, l’échec est patent. Il avait été annoncé depuis longtemps par les économistes atterrés. Mais l’atterrement est en train de gagner les économistes les plus orthodoxes comme les milieux financiers. De plus en plus de voix s’alarment devant la dégradation sociale de l’Europe et son chômage insoutenable, perçus comme les nouveaux risques de la zone euro.

« Comme le montrent les prévisions atroces de croissance et d’emploi publiées aujourd’hui, l’Europe poursuit une stratégie, qui est économiquement imbécile, politiquement irresponsable, socialement indéfendable et finalement auto-destructrice, même s’il advient que les objectifs de réduction de déficit recherchés sont atteints », tonne le groupe de réflexion Re-define, regroupant des banquiers, des hauts fonctionnaires. « Comme il devient manifeste que les programmes d’austérité conduisent des souffrances non justifiées spécialement pour des millions de personnes qui ont été jetées dans le chômage et la pauvreté, la résistance contre ces programmes ne peut que s’accroître. Une résistance qui peut amener des millions de personnes à souhaiter se libérer de ce qu’ils percoivent être les chaînes imposées par l’euro », concluent de leur côté les économistes Paul de Grauwe et Yumei Ji, au terme d’une très longue étude sur les erreurs de la politique européenne, cherchant à complaire des marchés financiers qui ne réagissent qu’en mode euphorie-panique.

Sourde à tous les avertissements, la Commission européenne n’en démord pas : il convient à tout prix de maintenir cette politique.  « La consolidation budgétaire est nécessaire et devrait améliorer les perspectives économiques à moyen et long terme, même si elle peut peser sur la croissance à court terme », dit le rapport, sans s’inquiéter outre mesure. Un siècle après avoir mené, en version militaire, un carnage sans raison ni fondement, l’Europe institue le Verdun économique.

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/220213/europe-un-verdun-economique-et-social