Serge Halimi : « Pas de convergence des luttes sans une perspective politique »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Il dissèque depuis les années 1990 l’« utopie libérale » ; il accuse le journalisme de s’être enfermé « dans une classe et dans une caste » ; il tance l’élitisme hermétique du monde universitaire et instruit l’implacable procès de la social-démocratie — gardienne de l’ordre capitaliste. Il entend aussi proposer, à la tête du Monde diplomatique depuis 2008, une « autre pratique professionnelle » de l’information. Ressuscitant dans ses écrits la gauche autrefois victorieuse et s’engageant auprès de celle qu’il tient pour susceptible de s’emparer du pouvoir, Serge Halimi refuse de frayer avec les plateaux de télévision et les matinales radio ; ses entretiens se font rares. Comment, face à la contestation nationaliste grandissante, œuvrer à la constitution d’un large « bloc social populaire » émancipateur ?


Vous analysiez, dans Quand la gauche essayait, l’étonnante facilité qu’a la gauche à produire des soldats zélés du marché : comment expliquer cet apparent grand écart ?

Il y a plusieurs réponses. Dans le cas des dirigeants politiques, l’une des explications est qu’ils ne croient pas vraiment à leur programme de rupture, quand ils en ont un. En 1981, par exemple, François Mitterrand avait radicalisé son propos pour des raisons largement tactiques : à la fois pour embarrasser son rival plus modéré Michel Rocard au sein du Parti socialiste, et pour couper l’herbe sous le pied d’un Parti communiste que Mitterrand voulait affaiblir. En un sens, sans aller bien sûr jusqu’à parler de « rupture avec le capitalisme » comme le PS en 1981, François Hollande se montrera bon élève de Mitterrand. Son discours du Bourget (« Mon seul adversaire c’est le monde de la finance ») et sa proposition d’imposer à 75 % les revenus supérieurs à 1 million d’euros par an ont en effet été délibérément formulés pour endiguer, en janvier 2012, le tassement de Hollande dans les sondages et la progression concomitante de Jean-Luc Mélenchon. Dans un cas comme dans l’autre la manœuvre a atteint son objectif : Rocard fut étouffé par Mitterrand, Mélenchon, distancé par Hollande. Mais, forcément, l’attachement du président élu à une proposition à laquelle il ne croit pas vraiment (Mitterrand) ou pas du tout (Hollande) n’est jamais très solide. Dans ce dernier cas, Pierre Moscovici, le directeur de campagne puis le ministre de l’économie de Hollande, a admis lui-même avec le cynisme qui caractérise ce personnage : « Nous étions pressés d’enterrer cette ficelle électoraliste (de la tranche d’impôt à 75 %). Autant dire que nous n’avons pas été fâchés que le Conseil constitutionnel la censure. »

« En juin 1936, quand les usines étaient occupées, tous les experts du monde n’auraient rien pu contre les congés payés et la semaine de 40 heures. »

L’autre explication de ce grand écart, et les deux peuvent se cumuler, c’est que les responsables politiques, une fois qu’ils parviennent aux affaires, sont « capturés » par la haute administration, celle des finances en particulier. Depuis une trentaine d’années, « la rue de Rivoli », puis « Bercy »1, sont devenus presque fanatiquement néolibéraux, monétaristes, « européens ». Une fois arrivés au pouvoir, les hommes politiques sont donc éduqués ou rééduqués si nécessaire afin qu’ils comprennent que la promesse de rupture qu’ils ont faite à l’électorat, et qui leur a valu d’être portés au pouvoir, est intenable, encombrante, qu’il faut donc s’en débarrasser. Les médias les encouragent dans cette voie, puisque, à leurs yeux, le reniement des engagements — ceux de gauche — est toujours une preuve de maturité, de retour sur terre. Cette conversion explique l’écart dont vous parlez de manière plus intéressante que la ruse ou le mensonge. Pour cette raison, j’y consacre beaucoup de place dans mon livre, depuis l’analyse du Cartel des gauches de 1924 jusqu’à une période beaucoup plus récente. Mais l’éventuel blocage ou sabotage de la haute administration peut être anticipé. Il l’a beaucoup été. François Mitterrand lui-même avait tenu des propos définitifs à ce sujet : « Quand on est porteur d’une espérance, quand on a gagné sur des engagements et qu’on veut les respecter, on se retrouve, dès qu’on essaie de faire bouger les choses, en face d’une nuée d’experts qui vous fichent sous le nez des tas de courbes en vous disant : C’est impossible ! » Néanmoins, au moment d’arbitrer en faveur du virage de la rigueur, il a lui aussi écouté ces experts, qui disposaient d’appuis politiques importants au sein du PS et du gouvernement (le premier ministre Pierre Mauroy et le ministre de l’économie Jacques Delors) et de relais médiatiques innombrables. À partir de ce virage, en mars 1983, la messe est dite.

C’est-à-dire ?

Tout ce qui allait suivre était écrit ou presque, y compris les félicitations de la presse financière et l’amertume d’un prolétariat que la gauche au pouvoir s’habituerait ensuite à ignorer — et à sacrifier. Est-ce à dire que le combat est perdu d’avance ? Non. D’une part, les « experts » de Bercy, ça se forme et ça se change ; encore faut-il en avoir la volonté. D’autre part, leur nocivité est d’autant plus immense qu’il n’y a rien en face, pas de mobilisation populaire, pas de syndicats puissants. En juin 1936, quand les usines étaient occupées, tous les experts du monde n’auraient rien pu contre les congés payés et la semaine de 40 heures. Même la droite et le patronat, terrorisés, s’y sont ralliés massivement : la Chambre des députés a adopté les congés payés par 563 voix contre 1… Ils ne figuraient pourtant même pas au programme du Front populaire.

Carl Corey (http://carlcorey.com)

Vous avez dénoncé, dès 1996, l’instrumentalisation infamante du « populisme ». Les lignes ont sensiblement bougé, depuis : Iñigo Errejón, de Podemos, l’endosse volontiers et Mélenchon a fait sien le « populisme de gauche ». Cet abandon progressif d’une stricte et traditionnelle lecture de classe, englobée sous la bannière de « la gauche », vous paraît-il cependant salutaire ?

Le terme « populiste » est devenu omniprésent — on l’emploie à la fois pour Trump, Podemos, Thatcher et Mélenchon : il ne veut donc plus dire grand-chose. Au fond, à quoi sert-il ? Les « populistes de gauche » expliquent mal sur quels thèmes essentiels leurs idées se distinguent de celles qui traditionnellement furent celles de « la gauche ». Eux écartent ce dernier label en soulignant qu’il a été déshonoré par des gouvernements socialistes ayant gouverné à droite. Les exemples de ce genre sont en effet trop nombreux pour qu’on doive les rappeler. Mais, renonce-t-on au terme de « républicain » parce que Clemenceau fit tirer sur des ouvriers et fusiller les mutins de 1917, ou à celui de « socialiste » parce que Jules Moch a envoyé l’armée contre les mineurs en grève et que François Hollande ose encore l’employer aujourd’hui, ou au terme de « communiste » en raison des purges staliniennes ? À ce régime-là, quel mot politique n’a pas été déconsidéré ? Et le terme « populisme » ne sortirait pas indemne non plus d’un tel examen. En France, il renvoie à la fois au général Boulanger, à Pierre Poujade et à Bernard Tapie. Plus généralement, « populisme » qualifie une humeur protestataire, une méfiance envers les « élites » qui brasse large, ce qui la dispense de devoir arbitrer entre des intérêts potentiellement antagonistes. Ce qui permet d’agréger sous le vocable de « peuple » des groupes, des classes qui n’ont en commun qu’une immense colère et qui confient la charge de l’interpréter à un tribun charismatique. Cette imprécision, cette fluidité, ce flou, peuvent être tactiquement utiles dans la perspective de la conquête du pouvoir, mais ils deviennent sources de confusion ensuite.

« Renonce-t-on au terme de républicain parce que Clemenceau fit tirer sur des ouvriers et fusiller les mutins de 1917 ? »

Le concept de « populisme de gauche » est souvent associé à l’idée d’une vie politique qui opposerait les 1 % les plus riches (l’oligarchie) aux 99 % qui restent (le peuple). Or l’unité de ce peuple me paraît mythique et même factice. À supposer qu’elle se forme dans un moment révolutionnaire, elle se désagrégera sitôt que des mesures précises devront être prises par le nouveau pouvoir. Une fraction appréciable des classes moyennes préfèrera alors se solidariser avec les classes supérieures contre lesquelles un gouvernement de « gauche de gauche » devra agir s’il veut réaliser quoi que ce soit. La forme actuelle de notre désespoir politique, c’est le refus d’une analyse de classe sérieuse parce que chacun craint qu’elle ne dévoile l’affaiblissement, la fragmentation et l’isolement des groupes sociaux autrefois porteurs de changement. D’où la tentation de mettre en avant des catégories très floues, fluctuantes mêmes (« liquides » diraient certains), rudimentaires mais rassurantes. Je rejoins les populistes de gauche lorsqu’ils estiment qu’il faut recréer une conflictualité politique du type « nous contre eux » afin de combattre les discours émollients du « vivre ensemble », d’autant plus ineptes que les possédants ont déclenché une guerre sociale contre les salariés depuis plus de 30 ans. Mais il me semble que la constitution de coalitions autour d’intérêts et d’objectifs précis joue ce même rôle et permet d’en définir l’objectif.

Dans votre préface à l’essai Pourquoi les pauvres votent à droite2, vous anticipiez le fameux rapport Terra Nova de 2011, actant l’abandon des classes populaires et du monde ouvrier. Il n’est plus un scrutin sans que l’on ne rabâche pas le pouvoir d’attraction du FN auprès de ces derniers : peut-on encore renverser la donne ?

En France, cet abandon des classes populaires fut surtout l’œuvre des intellectuels de la « deuxième gauche » qui, dès les années 1970, davantage encore après le virage de la rigueur de 1983, ont formé les cadres dirigeants du Parti socialiste et de la CFDT. Plus largement, à l’échelle de l’Europe et des États-Unis, les dirigeants sociaux-démocrates et démocrates ont également cherché, pour marquer leur « modernité », à se distinguer de leurs aînés, plus attachés à des politiques redistributrices et plus liés qu’eux au monde du travail. Ils ont concédé beaucoup de choses à la révolution conservatrice de Thatcher et de Reagan en espérant ainsi en réduire la puissance, le priver d’aliments en somme. Sur ce plan, il y a eu une vraie convergence entre, par exemple, Tony Blair, Anthony Giddens, la Fondation Saint-Simon et Bill Clinton, qui ont théorisé ce changement de cap à partir d’une analyse sociologique et politique se prétendant à la fois nouvelle et audacieuse. Rappelons-en les grandes lignes. Strauss-Kahn, dont le parcours est révélateur — plutôt keynésien dans les années 1970-80, puis ministre de l’économie dans le gouvernement Jospin, enfin directeur général du FMI grâce à l’appui de Nicolas Sarkozy — publie en 2002 un livre important, La Flamme et la cendre. L’ouvrage va anticiper la plupart des thèmes de la Fondation Terra Nova dont vous parliez. Il explique que les socialistes, au lieu de défendre le « prolétaire qui n’a que ses chaînes à perdre », devraient s’intéresser aux gens qui ont « hérité une culture, une éducation, parfois un tout petit peu d’argent, un appartement. Bref qui ne sont pas les plus malheureux, mais qui ne sont pas non plus les plus riches ». En somme, le principal vivier électoral de la « gauche de gouvernement » ne devrait plus être ni les 20 % du bas (les prolétaires), ni les 50 % les moins riches (les classes populaires). Ce sera par conséquent « le groupe central », une cible qui fut déjà celle de Valéry Giscard d’Estaing et qui s’est massivement mobilisée en 2017 en faveur d’Emmanuel Macron.

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En 2002, Strauss-Kahn n’oubliait pas entièrement les pauvres. Il proposait de « s’en préoccuper, de les aider à vivre, de les former ». Mais « pour essayer de les amener vers les couches centrales ». En somme, il s’agissait de les domestiquer politiquement. Au point que Strauss-Kahn déconseillait de « s’appuyer sur eux, car la plupart du temps ils n’ont pas envie de participer à la vie politique ». Lui et les socialistes s’en méfiaient, comme on redoutait autrefois les « classes dangereuses ». Strauss-Kahn écrivait même : « Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Ses irruptions dans l’histoire se manifestent parfois dans la violence… » Ainsi donc, au tournant du siècle, on observe une rupture essentielle : la social-démocratie européenne s’affiche dorénavant comme le parti de l’ordre social, du capitalisme libéral. Elle s’en satisfait ; mieux, elle le proclame. Elle entérine la domination des classes moyennes, de la bourgeoisie cultivée, mais en ajoutant de la parité et de la couleur dans la vitrine. Cette dimension « diversitaire » va apparaître avec plus de netteté encore au moment du rapport de Terra Nova qui proposera, en 2011, que « la coalition historique de la gauche centrée sur la classe ouvrière, en déclin » soit remplacée par « une nouvelle coalition, la France de demain, plus jeune, plus diverse, plus féminisée. Un électorat progressiste sur le plan culturel ». On privilégie ainsi le « culturel » au détriment du social, c’est-à-dire qu’on isole l’un de l’autre, en essentialisant « jeunes », « femmes » et « populations issues de l’immigration », comme si leurs particularités leur retiraient toute réalité sociale par ailleurs. Comme si l’augmentation des salaires et des garanties sociales, la lutte contre la précarité de l’emploi et les inégalités de revenus ne les concernaient pas au premier chef, en raison précisément du fait qu’ils sont plus défavorisés que les autres. Ainsi, les femmes, les jeunes, les minorités sont, par exemple, plus susceptibles d’être payés au salaire minimum et précaire. L’acceptation du capitalisme, le culturel avant le social, puis l’abandon du social : une fois parvenue à ce stade, il ne s’agit plus pour la social-démocratie d’une bifurcation, d’un accident de parcours, ni même d’une parenthèse — mais de son nouveau projet.

« La social-démocratie entérine la domination des classes moyennes, de la bourgeoisie cultivée, mais en ajoutant de la parité et de la couleur dans la vitrine. »

La social-démocratie oublie cependant que ce « groupe le plus défavorisé », essentiellement les ouvriers et les employées, parfois issus de l’immigration, constituent encore, dans la plupart des pays européens, près de la moitié de la population. Et des gens d’autant plus solidaires entre eux que les ouvriers épousent souvent des employées. Puisque la gauche s’en désintéresse, ils vont aller voir ailleurs, souvent en s’abstenant, mais aussi en votant de temps en temps pour une extrême droite qui leur semble d’autant moins compromise avec le pouvoir qu’elle ne l’a jamais exercé. À mon sens, il n’y a pas de stratégie victorieuse pour la gauche, et pas de perspective émancipatrice tout court, si ce bloc social populaire — avec ses femmes, ses jeunes, ses immigrés — ne figure pas au centre de sa stratégie. Incidemment, le fait qu’on doive aujourd’hui énoncer un tel truisme n’est pas le signe d’une bonne santé intellectuelle. Il conviendrait donc à mon avis de s’intéresser en priorité à ce qui peut « changer la vie » de ce groupe majoritaire (la multiplication des biens publics ; l’extension de la gratuité dans l’éducation, la santé, les transports collectifs ; la lutte contre la précarité et contre un management qui « évalue » sans cesse ses salariés pour les placer en situation de concurrence permanente). Mais le préalable, c’est qu’on se situe dans une perspective anticapitaliste, et surtout pas qu’on se résigne à prolonger l’existence de ce système en le réformant, par exemple en le « verdissant » un peu, en le rajeunissant, en le « diversifiant ». Le succès de l’extrême droite tient aussi à l’aversion qu’elle provoque de tous côtés, et au caractère hétéroclite des coalitions qui se recomposent toujours contre elle, ce qui conforte aussitôt son image de mouton noir, de force antisystème intransigeante et qui parle fort. C’est dire qu’une position de rupture ne constitue pas une lubie d’intellectuel coupé de la réalité. Elle peut certes découler d’un choix théorique né de la réalisation que le capitalisme n’est pas réformable parce qu’il détruit la société et la nature. Mais la radicalité de nos exigences répond avant tout à une situation d’urgence politique, à la course de vitesse engagée avec un adversaire redoutable, et que nous ne pouvons pas perdre.

Une partie significative de la nouvelle génération militante, soucieuse d’horizontalité libertaire et méfiante à l’endroit des structures syndicales ou partidaires, souscrit à la « démultiplication des causes de lutte et des terrains de mobilisation » dont parle François Cusset. Comment appréhendez-vous ces « nouvelles radicalités » que l’on retrouve à Nuit debout, à Tolbiac, sur les ZAD, à Tarnac ou dans les cortèges « autonomes » ?

Ce que je prends là-dedans, c’est d’abord une critique en acte des formes anciennes, parfois usées, de mobilisation politique. Ensuite, je perçois dans ces « nouvelles radicalités » le refus d’une révision à la baisse de nos espérances de transformation. Mais votre question n’appelle pas une réponse générale valable partout et une fois pour toutes. Quand Adama Traoré meurt dans une gendarmerie, personne ne va laisser de côté la réalité des brutalités policières en prétendant, par exemple, que notre cause principale devrait être l’opposition aux accords de libre-échange. Quand les femmes n’ont pas le droit d’avorter et sont victimes de la brutalité de leurs conjoints, compagnons, supérieurs hiérarchiques, ou de cette subordination qu’induit presque par définition pour elles la religion, qui oserait leur prêcher que la priorité dont tout découle, c’est le capitalisme. Et le même raisonnement valait pour les mobilisations d’il y a 30 ans contre le sida, plus récemment en faveur du mariage pour tous, et il vaut pour le combat contre le réchauffement climatique, les ZAD, Notre-Dame des Landes, etc. Le problème, s’il y en a un, c’est qu’on construit souvent à partir de ces évidences — oui, toutes ces luttes sont légitimes, elles ont, elles aussi, un caractère populaire, et il est heureux qu’elles mobilisent du monde — une opposition largement artificielle avec le combat syndical ou avec celui des partis, dont on suggère qu’ils ignoreraient l’égalité hommes-femmes, la défense de l’environnement, le combat contre le racisme, les discriminations, etc. Cette présentation est caricaturale, ou en tout cas largement datée. Nul ne prétend plus que le combat économique s’impose à tous les autres, lesquels devraient par conséquent lui être subordonnés, voire sacrifiés. Les partis et les syndicats progressistes sont aujourd’hui terrorisés à l’idée d’être pris en défaut de vigilance sur toutes les questions liées à l’environnement, aux discriminations, aux violences policières, parce qu’ils ont intériorisé depuis des décennies chacun des reproches qu’on leur a adressés à ce sujet. C’est un peu comme quand vous remerciez les organisateurs au début d’une réunion publique : vous veillez à n’en omettre aucun. Les partis et les syndicats avec qui il m’est arrivé de parler et d’agir savent parfaitement que s’ils oublient de cocher toutes les cases, il se trouvera toujours quelqu’un au fond de la salle qui va protester que cet oubli est une forme de mépris, qu’il témoigne qu’une longue oppression sexiste ou coloniale se poursuit. Il se dira très offensé, ou elle se prétendra terriblement blessée, etc. Et une bonne partie du public les applaudira pour ne pas paraître complice de l’épouvantable négligence qui vient d’être commise…

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En revanche, la dénonciation des partis et des syndicats, de leur archaïsme, est à la mode ; elle est même devenue tendance, y compris dans certains mouvements sociaux. Et les médias, de leur côté, encouragent aussi les « dissidents », les francs-tireurs, l’homme ou la femme qui « rue dans les brancards », qui ne rentre pas dans les cases, qui affiche son individualité, son impatience, qui parle de lui ou d’elle, qui « brise les codes », qui n’attend pas son tour, qui n’est jamais en retard d’une polémique ou d’une indignation. Mais rien ne nous interdit de marcher et de mâcher du chewing-gum à la fois : c’est-à-dire de soutenir toutes sortes de combats légitimes et de réfléchir à la perspective politique la plus susceptible de les articuler en vue de leur ouvrir un débouché. C’est-à-dire de construire une coalition victorieuse en réfléchissant à un dénominateur commun. Juxtaposer des causes et des « identités » qui s’entrecroisent ne réclame en revanche aucun travail politique préalable, aucune négociation, aucun calendrier particulier. C’est un peu la politique sur le mode BlaBlaCar : on se rencontre sur Internet et presque aussitôt on se quitte. La « convergence des luttes », en revanche, il ne suffit pas de la proclamer, il faut y travailler politiquement. Elle ne naît pas par génération spontanée ; elle exige persistance, endurance et patience. On sait — et on le répète assez — qu’en France les partis d’extrême gauche, de gauche et les écologistes sont largement déconsidérés. À leur place, on privilégierait donc d’autres formes de mobilisation et d’organisation — souples, horizontales, en réseau comme on dit. Mais, au Royaume-Uni, le Parti travailliste, qui compte 500 000 membres et qui défend une ligne anticapitaliste, sans oublier pour autant l’environnement ou les combats féministes, est le plus puissant d’Europe.

« Juxtaposer des causes et des identités qui s’entrecroisent ne réclame aucun travail politique préalable. C’est un peu la politique sur le mode BlaBlaCar : on se rencontre sur Internet et presque aussitôt on se quitte. »

Et puis, parlons de Nuit debout puisque vous l’avez évoqué. Enthousiasmant au départ, ce mouvement s’est enlisé dans des palabres interminables qui ont lassé même ceux qui y participaient, au point de vider progressivement la place de la République. Nuit debout n’oubliait aucune cause, ni la ZAD, ni Tarnac, ni les antispécistes, ni quoi que ce soit susceptible d’intéresser qui que ce soit. Mais en vue de quel objectif ? Quelle était sa priorité ? La prise de parole permanente ? Et après ? Le mouvement a exprimé à sa manière cette nouvelle radicalité antihiérarchique, antiautoritaire, un peu narcissique, « amoureuse d’elle-même » pour reprendre l’expression que Thomas Frank avait employée quelques années plus tôt à propos de Occupy Wall Street. Ne nous abstenons donc pas de faire aussi le bilan des « nouvelles radicalités », de ces mouvements qu’on proclame — depuis déjà plusieurs décennies … — novateurs, autonomes, horizontaux, en réseau. Qui attirent-ils, quelles sont leurs réalisations ? Se retrouver sur la même place, écouter de la musique, se parler, faire connaissance, s’instruire, passer un moment de liberté ensemble, oublier les contraintes d’une existence ordinaire ou carrément s’y soustraire, rejouer À nous la liberté, le film de René Clair (en 1931…) dans lequel une usine fonctionne toute seule pendant que les ouvriers pêchent, font la sieste et pique-niquent, c’est précieux, mais c’est rarement davantage qu’un moment dans une lutte. Même si une embellie est toujours bonne à prendre…

Vous avez récemment tancé « le verbiage universitaire gauchiste et postcolonial usiné dans les établissements d’élite américains ». Si, à l’instar de Walter Benn Michaels, vous critiquez l’usage libéral qui peut être fait de la notion de « diversité », comment pallier au manque d’« alliances » dont parlait il y a peu Assa Traoré entre le camp anticapitaliste et les revendications issues des quartiers populaires ou des minorités ethniques et religieuses discriminées ?

Walter Benn Michaels a perçu avant beaucoup d’autres ce qui aujourd’hui saute aux yeux. On peut souhaiter davantage de diversité et de multiculturalisme, mais à condition de comprendre qu’une telle exigence n’a rien de subversif. Le système capitaliste s’en accommode à merveille. L’Assemblée nationale n’a jamais compté autant de femmes, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont une femme à la tête de leur exécutif, les États-Unis ont eu un chef d’État major, une secrétaire d’État et un président noirs. Simultanément, la « diversité » ne cesse de reculer en matière de représentation des catégories populaires au Parlement, dans les grandes écoles, à la tête des entreprises. Il y a 15 ans déjà, présentant à la presse une entreprise dont il avait changé le nom parce que l’ancien, celui de la Générale des Eaux, sentait trop les magouilles et les pots de vin, Jean-Marie Messier promettait qu’avec Vivendi, « ensemble, nous allons créer une entreprise hors du commun, multiculturelle, généreusement ouverte sur le monde et sa diversité. Ainsi, nous serons le groupe mondial de communication le plus en phase avec la société de demain ». Et puis, le manque d’alliances dont souffre le camp anticapitaliste n’est nullement circonscrit aux « quartiers populaires » auxquels vous pensez, ceux où vivent des « minorités ethniques et religieuses ». Ce divorce entre la gauche et le peuple, on le retrouve en France dans le Pas-de-Calais, le Var, la Meuse ; aux États-Unis, en Louisiane, au Kentucky, en Virginie occidentale ; en Grande Bretagne, dans le Yorkshire ; en Italie, dans le Mezzogiorno. Ce ne sont ni le peu de « diversité » ni son refus qui l’expliquent. Plutôt le ressentiment né d’un abandon, d’une trahison.

Carl Corey (http://carlcorey.com)

On a trop tendance — lorsqu’il s’agit des groupes sociaux qu’on n’entend presque jamais parce que, à la différence des classes moyennes urbaines et cultivées, ils ne squattent pas des médias comme France Inter et ne vivent pas dans les grandes métropoles — à ramener ce qui les intéresse à des thèmes particuliers, un peu vermoulus ou inquiétants, forcément moins distingués et moins universels que ceux de la bourgeoisie cultivée… Disons la chasse ou les limitations de vitesse pour les « petits Blancs » qui votent mal, l’islam dans certaines banlieues. Pourtant, s’il y a bien un point commun entre les catégories populaires, c’est qu’elles n’appuient jamais très longtemps ceux qui les regardent de haut, leur font la leçon et systématiquement négligent leurs intérêts. Or leurs intérêts, elles les définissent toutes de la même manière : emploi, pouvoir d’achat, école, santé, avenir. Au moment du Front populaire, on appelait ça le pain et les roses. Alors oui, lorsque le « camp anticapitaliste » est incarné par des universitaires obsédés par les dernières lubies des campus américains (lesquels sont réservés, il faut le rappeler, à la toute petite minorité d’étudiants dont les parents peuvent payer des droits d’inscription exorbitants) ou par des militants d’autant plus radicaux que leurs perspectives de l’emporter sont nulles (et qu’ils en sont parfaitement conscients), ceux pour qui l’action politique n’est ni une habitude, ni une profession, ni un divertissement n’ont aucune raison de rallier leur camp. La meilleure arme contre la dépolitisation, c’est une dynamique de lutte collective et de victoire : on va gagner, on peut gagner !

En apportant votre soutien à François Ruffin, en 2017, vous avez loué sa volonté « unitaire » et sa prise en compte de la question écologique. Le Monde diplomatique titrait en 2016 « Écologie ou barbarie » : cet enjeu pourrait-il constituer la base fédérative des luttes en cours et à venir ?

« Lorsque le camp anticapitaliste est incarné par des universitaires obsédés par les dernières lubies des campus américains, ceux pour qui l’action politique n’est ni une habitude, ni un divertissement n’ont aucune raison de rallier leur camp. »

L’avantage de la cause écologique, c’est son caractère pédagogique. Peu de raisons d’entrer en politique sont aussi évidentes, pressantes, urgentes, que l’idée d’une existence mise en péril à terme relativement proche. Or la contradiction fondamentale entre, d’une part, le productivisme, le marché capitaliste, la mondialisation, le libre-échange et, d’autre part, la protection de la planète saute aux yeux. L’idée d’aller chercher de la main d’œuvre là où elle est moins chère, de produire toujours plus de machines ou de téléphones programmés pour se dérégler, de rechercher au bout du monde les composants d’un produit sans s’employer plutôt à les fabriquer sur place, ce qui éviterait des transports inutiles et des pollutions supplémentaires, l’idée aussi de transformer le Sud en poubelle des déchets du Nord, tout cela a un sens économique dans une logique de marché, de concurrence, de retour rapide sur investissement. Mais un calcul pareil devient destructeur, criminel, sitôt qu’on juge prioritaire le souci de l’environnement — c’est-à-dire celui de la santé, de la vie, de l’avenir.

Toutefois, pour que cette cause, cette conscience fédère les luttes en cours, il faudrait qu’on cesse d’utiliser l’argument de l’écologie pour stigmatiser les populations qui n’ont ni les moyens de travailler près de chez elles et de s’y rendre en vélo dans des grandes villes où le prix du mètre carré est exorbitant, ni ceux d’acheter des produits sains qui souvent coûtent plus cher, ni ceux de boycotter les hypermarchés, leurs parkings gratuits et leurs prix sacrifiés. Et qui ne peuvent pas non plus refuser, s’ils sont Américains et vivent dans les Appalaches, un emploi de mineur vu qu’il n’y a pas pour eux d’autre travail qui paierait autant. On voit alors que la solution ne peut être que collective, c’est-à-dire sociale. Or c’est là tout ce que le capitalisme déteste. Au point que l’un de ses penseurs majeurs, Milton Friedman, qualifiait il y a 15 ans le souci de l’environnement de « largement surestimé ». Il avait quand même son idée sur le sujet : « La meilleure solution serait de laisser les gens — d’un côté, ceux qui s’estiment lésés par la présence de fumées, de l’autre, les industriels qui en sont responsables — négocier entre eux l’arrangement qui les satisfait le mieux. » En somme, sa « solution » c’était une fois de plus un mécanisme de marché ! Mais depuis que Pékin et Bombay sont à leur tour devenus irrespirables, c’est toute l’humanité qui est « lésée par la présence de fumées ».

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Un autre chantier divise brutalement les partageux : l’internationalisme. Donc les États-nations. Un « souverainisme de gauche » se diffuse depuis quelques années et porte jusque dans la gauche radicale : œuvrer au dépérissement des entités nationales, comme le souhaitaient le marxisme et l’anarchisme historiques, fait-il nécessairement le jeu du libéralisme ?

Vous évoquez le marxisme ou l’anarchisme, mais si vous aviez rattaché l’idée du dépérissement des entités nationales au forum de Davos et aux combattants du califat vous auriez aussitôt rendu ce projet moins attirant… L’abolition des frontières demeure l’utopie finale de la gauche radicale, mais elle comporte un préalable : que le mode de production organisé autour de la propriété privée ait disparu. En attendant, les frontières resteront le cadre dans lequel s’exerce la souveraineté populaire. Les révolutions les plus internationalistes ont éclaté dans des États-nations. La Commune de Paris, tout en étant partiellement dirigée par des militants révolutionnaires étrangers, se montrait extrêmement attachée à la défense nationale et beaucoup plus patriote que les Versaillais qui, au même moment, pactisaient avec l’occupant prussien. Un cas de figure qu’on a retrouvé ensuite. L’effacement des frontières ici et maintenant, dans un marché capitaliste, est surtout le projet des ultralibéraux. Ils souhaitent que les marchandises circulent, que les douaniers disparaissent, que la concurrence « libre et non faussée » joue au détriment des conquêtes sociales du mouvement ouvrier. Et quand l’Union européenne combat les États-nations, ce n’est pas principalement pour les bonnes raisons que vous mettez en avant (la crainte du nationalisme et le souvenir des guerres), mais pour une mauvaise. L’UE refuse que quelque souveraineté nationale que ce soit puisse remettre en cause les règles libérales et monétaristes qu’elle a gravées dans le marbre des traités. Cela a valu pour la Grèce, la France, l’Italie.

Certains travaillistes britanniques, minoritaires, souhaitent le Brexit parce qu’ils veulent renationaliser les chemins de fer, l’eau, l’électricité, ce que les traités européens leur interdiraient. Sont-ils « souverainistes » ? Quand ils s’opposent au dumping salarial que favorise l’emploi chez eux de travailleurs détachés originaires d’autres États européens, sont-ils moins internationalistes que les actionnaires des multinationales dont l’horizon est à la fois la planète et le dividende ? Ces actionnaires sont d’ailleurs également ceux qui pratiquent un apartheid social de fait dans des villes réservées aux riches. Autant dire qu’ils adorent l’ouverture des frontières à condition de pouvoir déployer pour eux-mêmes et pour leur progéniture toutes les stratégies d’évitement résidentiel et scolaire. Mieux vaut par conséquent éviter de transformer cette question de l’internationalisme en nouvelle religion détachée de l’analyse d’un rapport de force social et mondial. Lequel, depuis quelques décennies, s’est infléchi au profit du capital plutôt que du travail, et d’un espace déterritorialisé (économique ou, le cas échéant, religieux) plutôt que des États-nations. Cette dynamique provoque une inquiétude légitime auprès des populations les plus fragiles, les plus dominées. Répondre autrement que par des incantations à leur demande de protection ou de riposte réclame une stratégie de prise du pouvoir. Faute de quoi, elles chercheront aide et assistance auprès de nos adversaires les plus féroces, en nous objectant que nous brassons du vent et qu’elles ne peuvent plus attendre.


Photo de bannière : Carl Corey (http://carlcorey.com)


REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Pierre Charbonnier : « L’écologie c’est réinventer l’idée de progrès social », septembre 2018
☰ Lire notre article : « Le populisme, qu’est-ce donc ? », février 2018
☰ Lire notre entretien avec Philippe Martinez : « Qui est moderne et qui est ringard ? », décembre 2016
☰ Lire notre entretien avec Jean-Claude Poirson : « Des ouvriers en lutte qui relèvent la tête », novembre 2016
☰ Lire notre entretien avec Olivier Besancenot : « Le récit national est une imposture », octobre 2016
☰ Lire notre entretien avec Frédéric Lordon : « L’internationalisme réel, c’est l’organisation de la contagion », juillet 2016
☰ Lire notre entretien avec François Ruffin : « Camping est un bon film politique », mars 2016
☰ Lire notre entretien avec Julian Mischi : « Il y a une dévalorisation générale des milieux populaires », juin 2015

NOTES

1. Ministère de l’Économie et des Finances.
2. Thomas Franck, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, 2008.
Ballast
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« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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Poudre de perlimpinpin élyséenne

blogs.mediapart.fr

Le Club de Mediapart

Paul Cassia

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L’information se présente comme une fake news ou, à tout le moins, une parodie : évidemment que la présidence de la République française ne commercialise pas un T-shirt bardé de la mention « poudre de perlimpinpin » ! Un président de la République française qui a été élu sur l’engagement de restaurer la gravité de la fonction ne saurait tomber si bas ! Au demeurant, quelle administration, quelle entreprise privée, pourrait ainsi s’auto-discréditer et, s’agissant de l’Elysée, discréditer le cœur de la République, en se vendant au public comme pourvoyeuse de « poudre de perlimpinpin » ?

Vérification faite, l’Elysée vend (souvent au prix fort) depuis le 15 septembre 2018, sur place et dans une « boutique » en ligne, non seulement un T-shirt « poudre de perlimpinpin » à 55 euros ou un autre floqué « croquignolesque » (à quand « premiers de cordée », « gaulois réfractaires au changement », « mafia bretonne » ou « illettrés de Gad » ?), mais également divers produits – dont une tasse faussement estampillée « porcelaine de Limoges » – à connotation plus ouvertement narcissique encore.

Ces produits sont dits de manière signifiante « dérivés ». C’est bien de dérive dont il s’agit lorsqu’une institution publique est à ce point personnalisée ou lorsque la victoire aux championnats du monde de l’équipe de France de football est de la sorte privatisée par un simple spectateur, fût-il le président de la République. Ainsi que le relève Etienne Girard dans Marianne, l’Elysée « transforme allègrement des ‘goodies’ vendus par la présidence de la République en outils de propagande pour le chef de l’Etat ».

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Jusqu’au 15 septembre, nul n’aurait pensé trouver la personne du président de la République, de son épouse, d’un chien (sur une carte postale) sous une « marque Elysée ». Quant au sac avec la mention « Première dame » dont la vente en ligne sur le site internet de l’Elysée conférant à cette appellation une légitimité officielle, il est regrettable de rappeler qu’il n’y a pas et il ne peut pas y avoir de « première dame » en République, pas plus que le président n’est le « premier monsieur » : il y a des femmes et des hommes, égales et égaux en droits, en devoirs et en dignité, qui exercent éventuellement des fonctions publiques d’une importance stratégique et politique variable en intensité. C’est une des marottes du « nouveau monde » que de vouloir classer en permanence les êtres humains, par ordre de fortune – les premiers de cordée –, de mérite scolaire – Parcoursup – ou de fonctions.

Passe encore que l’Elysée vende, à l’instar de l’Assemblée nationale ou du Sénat, des produits évoquant l’institution en général (les recettes à l’issue des Journées du patrimoine ont atteint 350 000 euros) ; mais ceux des produits qui représentent ou utilisent soit un titre qui n’a pas d’existence légale, soit l’effigie de la personne même du président de la République, de ses proches, de son animal domestique, devraient être immédiatement retirés du commerce.

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Quelle a été la part prise dans cette bouffonnerie lamentable par l’ancien Intendant du Palais, l’homme à tout faire Alexandre Benalla, dont on a la stupéfaction d’apprendre du compte-rendu de son audition en garde à vue du 20 juillet 2018 que la création d’une boutique en ligne était « sous sa responsabilité » ?

Au fond, la commercialisation du slogan « poudre de perlimpinpin » illustre parfaitement ce que représente le quinquennat Macron : la marchandisation de l’Etat jusqu’à son cœur (« La République en marché »), la confusion des intérêts publics et privés, l’obsessionnelle personnalisation du pouvoir, la communication à outrance et, pour le reste, le statu quo sur la vraie politique, c’est-à-dire sur tout ce qui peu évoquer un semblant de progressisme en matières économique, sociale, institutionnelle, fiscale ou environnementale (v. Olivier Tonneau, « Le diable dans les détails: des gourmettes élyséennes à la crise écologique », blog Médiapart, 15 septembre 2018). Au prix de l’affaiblissement de la République tout entière.

Le quinquennat Macron est de la « poudre de perlimpinpin » : c’est l’Elysée qui l’affirme, qui s’en prévaut, qui en fait officiellement sa marque de fabrique, qui propose à toute personne prête à débourser 55 euros de l’afficher en public ou dans un cadre privé !

C’est bien à cette aune qu’il faut lire l’action et la communication des pouvoirs publics nationaux depuis le 15 mai 2017.

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Le 16 septembre 2018, en faisant l’immense camouflet au président de la République, qui l’avait choisie comme candidate En marche ! pour les législatives dans la 13ème circonscription des Hauts-de-Seine, de quitter le groupe La République en marche pour rejoindre sa famille politique de toujours qu’est le groupe UDI (l’honneur, la cohérence, le souci d’exemplarité dont elle se prévaut et le respect des militants de la circonscription où elle ne réside pas et où elle a pourtant été élue auraient dû la conduire à démissionner de son mandat de députée ; son suppléant Stéphane Roques a été renvoyé de la direction général du parti LREM en mars 2018), la conseillère régionale d’Ile-de-France et députée Frédérique Dumas n’a pas dit autre chose à propos de la politique de l’exécutif en matière culturelle, qui est son domaine de compétence : « la politique culturelle est d’un vide abyssal ».

Vide abyssal. Poudre de perlimpinpin. On pense aussi aux mots terribles de Nicolas Hulot à l’encontre du président de la République et du Premier ministre, prononcés lors de sa démission le 28 août 2018 : « c’est une accumulation de déceptions. C’est surtout que je n’y crois plus ». L’exécutif s’effrite inexorablement, sous nos yeux, au risque de faire sombrer le navire France avec lui.

A cet égard, la semaine du 10 au 16 septembre 2018 au cours de laquelle les produits de l’Elysée© ont été mis sur le marché est – exception faite du judicieux décret n° 2018-793 du 14 septembre 2018 instituant à titre expérimental un concours externe spécial d’entrée à l’ENA réservé aux titulaires d’un diplôme de doctorat – un incroyable concentré de procrastination, enrobé dans le mirage d’une action publique faite de bric et de broc mais présentée comme volontariste.

« Poudre de perlimpinpin » à l’Assemblée nationale, « poudre de perlimpinpin » au gouvernement, « poudre de perlimpinpin » à l’Elysée.

A l’Assemblée nationale d’abord, le « vieux monde » s’est enraciné jusqu’à la fin du quinquennat avec l’élection de Richard Ferrand à la présidence, par le groupe majoritaire soudainement rétréci à des députés minoritaires en fait – 254 voix sur 577. Rétive à tout progressisme dans sa pratique alors qu’elle monopolise ce qualificatif dans les discours, la majorité a refusé d’inscrire l’interdiction « au plus tard dans trois ans » du glyphosate dans la loi EGALIM, à l’issue d’un vote de 42 voix contre dont 34 députés de la majorité (11 étaient pour) qui s’est tenu dans la nuit du 14 septembre à 4 heures du matin ; devant la commission spéciale saisie de la loi PACTE, le gouvernement s’est opposé tant à la publication annuelle des écarts de salaires dans les plus grandes entreprises, soutenant la publication de la rémunération moyenne dans les grandes entreprises qu’il est déjà possible de calculer, qu’à la création d’un seuil de trois administrateurs salariés pour les conseils d’administration de plus de douze membres. Ne rien changer, surtout.

Du côté des politiques publiques, le « plan pénitentiaire » présenté par la Garde des Sceaux le 12 septembre 2018 après avoir déjà été annoncé six mois auparavant par le président de la République, comporte des mesures qui, ainsi que le souligne le site juridique Dalloz, « pour l’essentiel, reprennent des dispositions déjà connues ». Ce plan réussit le tour de force : 1/ d’envisager la construction de 7 000 places de prison supplémentaires d’ici à la fin du quinquennat tout en misant sur une baisse de 8 000 du nombre des incarcérations ; 2/ de se présenter comme favorisant les alternatives à la détention tout en durcissant le prononcé de mesures d’enfermement (par la suppression des seuls peines inférieurs à un mois de prison – moins de 300 par an – et par l’interdiction de tout aménagement pour les peines supérieures à un an).

Le « plan pauvreté » présenté le lendemain par le président de la République est un leurre communicationnel, qui a d’abord et avant tout servi à tenir l’opinion publique en haleine depuis l’annonce de ce « plan » il y a près d’un an, le 17 octobre 2017, et ses deux reports en avril et juillet 2018 – et l’attente est loin d’être finie, on va le voir. Malgré ces longs mois de réflexion supplémentaires, le résultat présenté s’apparente davantage au projet d’un candidat à la présidentielle qu’à celui d’un président de la République en exercice. Pour lutter contre la pauvreté qui concerne aujourd’hui – aujourd’hui – plus de 8 millions de français, le président de la République a fait savoir que le Parlement adopterait éventuellement une loi en… 2020 ! Avec une mise en œuvre, en comptant les décrets d’application, qui attendra sans doute 2021 ! Avec un financement minuscule de 2 milliards d’euros pour les 4 premières années – pourquoi seulement ces années là ? –, étant entendu d’une part que 3,9 de ces 8 milliards d’euros seront consacrés à la revalorisation de la prime d’activité et que le mandat du président de la République s’achève au plus tard en mai 2022 ! Avec notamment l’annonce d’un RUA (revenu universel d’activité) dont l’intitulé exact devrait être RCA (revenu conditionnel d’activité) – le revenu est conditionnel, puisqu’il suppose l’exercice d’une activité professionnelle –, au(x) montant(s) et bénéficiaires indéterminé(s), au(x) financement(s) mystérieux, etc. On saisi mal comment ce RUA ou même le cumul des mesures annoncées (la reprise de dispositifs existants pour l’essentiel, dont la mise en œuvre pratique incombe aux collectivités territoriales et non à l’Etat) pourra réduire la durée de 180 années, évaluée – au doigt mouillé – par le président de la République pour sortir de la pauvreté… Du discours présidentiel du 13 septembre, émerge l’idée que l’approfondissement de la lutte contre la pauvreté et la baisse du non-recours aux minima sociaux peuvent largement attendre la fin de son quinquennat. Pour les premiers de cordée, la réduction massive d’impôts a été une priorité ; pour les derniers de corvée, ils restent dans l’expectative qu’ « on » veuille bien leur ruisseler dessus.

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Autrement, où qu’ils résident, quelles que soient leurs ambitions, les pauvres peuvent toujours trouver un emploi dans la restauration ou l’hôtellerie dans le quartier de Montparnasse à Paris, ainsi que l’a assuré non sans morgue le président de la République le 15 septembre à un jeune homme désireux de travailler dans le secteur de l’horticulture… C’est d’ailleurs pour cette raison que l’ersatz de « plan pauvreté » est fondamentalement conçu comme ne servant à rien : parce que le « nouveau monde » a la conviction profonde qu’il suffit d’aller sur le trottoir d’en face pour trouver un travail, si l’on est « motivé », pour reprendre le terme du président de la République, c’est-à-dire si l’on est servilement prêt à accepter n’importe quelles conditions de travail dans n’importe quel secteur où un emploi est disponible – comme pour Parcoursup en quelque sorte, il suffit de remplir les places vacantes, c’est ainsi que pensent les technocrates hors-sol et c’est ainsi qu’ils créent le populisme qu’ils prétendent combattre. La République du marché.

Le 14 septembre toujours, le Premier ministre a présenté un « plan vélo » dont la seule annonce significative est la suivante, de nature là aussi communicationnelle : « c’est la première fois que l’Etat se mobilise autant pour financer des infrastructures pour le vélo ». Or, le financement homéopathique prévu pour le futur Fonds national de soutien aux projets de création d’axes cyclables dans les collectivités – 50 millions d’euros/an, même pas des miettes – est, ici encore, étalé jusqu’en 2024, alors que le quinquennat en cours s’achève en 2022. Concrètement, ce Fonds national destiné à aider les 36 000 communes, 100 départements et 13 régions de France à créer des pistes cyclables ne sera pas nécessairement abondé à hauteur de 350 millions d’euros sur sept ans, comme l’a dit le Premier ministre qui aurait sur le même ton convaincu pu annoncer un financement de 500 millions d’euros sur dix ans, d’un milliard d’euros sur vingt ans ou de dix milliards d’euros sur 200 ans, mais au mieux à hauteur de 175 millions d’euros sur trois ans et demi (de janvier 2019 à mai 2022 ; après, ce sera aux décideurs publics en place de gérer ce Fonds selon l’orientation politique du moment). Le « plan vélo » n’est « pas à la hauteur des enjeux », a déploré l’association Reporterre.

La veille, dans Le Monde daté du 12 septembre, on avait pu lire ce titre en « une » : « Macron va réorganiser l’Elysée ». Diantre ! Quel refondateur ! Quel noble chantier !

Ici encore, cette réorganisation avait déjà été évoquée – en juillet 2018 dans le cadre des commissions d’enquête parlementaires de l’Assemblée nationale et du Sénat, par les agents des services de la présidence de la République auditionnés –, comme une réponse à l’affaire Benalla-Macron. Or, il apparaît à la lecture de l’article du quotidien que cette réorganisation était envisagée de longue date et qu’elle est « le fruit d’une réflexion engagée bien avant l’affaire Benalla » : « dès octobre 2017, une mission avait été confiée en ce sens au contrôleur de gestion de l’Elysée afin de faire un état des lieux du fonctionnement de la présidence », puis « Emmanuel Macron a décidé, en janvier (2018), de confier à Eurogroup Consulting, un cabinet de conseil en organisation, une ‘revue des missions’ des services de l’Elysée », ce rapport ayant été rendu début juillet – on aimerait beaucoup connaître le coût et le contenu de ce rapport (Emmanuel Macron aime apparemment beaucoup faire commander par ses services des rapports de cabinets privés de conseils), celui du contrôleur général de l’Elysée, dont on espère la diffusion, faisant état de « l’épuisement » de certains des agents de l’Elysée.

On se souvient que le président de la République a tergiversé début septembre sur le prélèvement à la source ; il a aussi « longtemps hésité sur le calendrier » quant à la réorganisation de services qu’il arpente pourtant depuis mai 2012.

En fait, cet homme qui se présente comme volontaire et décidé hésite sur absolument tout ce qu’il y a d’essentiel – l’environnement, la bioéthique, la laïcité, les institutions, l’organisation territoriale, l’agencement des services de l’Elysée, la réforme de l’audiovisuel, même la suppression de l’exit tax annoncée le 1er mai (pendant qu’Alexandre Benalla faisait des siennes) qu’il est désormais envisagé de conserver –, sauf sur les mesures contreproductives qui permettent d’enrichir les plus aisés, de réduire les droits des salariés et de « casser » les statuts des fonctionnaires ou des magistrats.

En l’occurrence, on ne comprend pas en quoi les mesures prises jusqu’à présent, picrocholines, sont de nature à justifier ces hésitations. D’une part, le directeur de cabinet du président de la République, annoncé comme partant à la retraite le 6 octobre, est maintenu à son poste car « Emmanuel Macron, qui déteste se voir imposer le choix des hommes (mais qui donc aime cela ?), lui a demandé de rester ». D’autre part, a été « décidé » un jeu de chaises musicales entre trois conseillers des services élyséens de communication, dont l’un a paraît-il la fonction de porte-parole de l’Elysée (fonction qui s’apparente à un bullshit job, ces emplois très bien payés mais inutiles décrits par l’anthropologue américain David Graeber), mais que l’on n’a entendu en cette qualité qu’une seule fois, le 19 juillet dernier, propager de la « poudre de perlimpinpin » toxique à propos des sanctions prétendument infligées à Alexandre Benalla le 3 mai dernier (v. Alexandre Benalla n’a pas fait l’objet d’une sanction disciplinaire le 3 mai 2018), et dont l’autre a carrément, dès juillet 2017, « assumé parfaitement de mentir » au besoin pour protéger le président de la République. L’Elysée est un terreau à fake news.

La nouveauté organisationnelle – car il y en a une – est la suivante : un directeur général des services est sur le point d’être recruté à l’Elysée, et il s’agit d’un énarque de la même promotion que celle du président de la République. La présence de cet énarque supplémentaire à l’Elysée, qui fera passer le nombre total d’agents de 822 à 823 là où il est partout question de diminuer les effectifs des administrations publiques, n’est en rien susceptible d’éviter que les errements révélés par l’affaire Benalla-Macron « ne puissent se reproduire ». Ici encore, il s’agit de faire semblant de tout changer pour, en pratique, ne rien changer.

La page 9 du quotidien est titrée : « Sylvain Fort, le retour d’un fidèle pour ‘démilitariser’ les relations avec la presse », alors pourtant que l’agent public objet de l’article est en poste à l’Elysée depuis le début du quinquennat – il n’y a pas de « retour » possible sans départ initial… L’article de presse lu, on cherche en vain la « réorganisation » annoncée en « une » du quotidien, pas davantage que l’on ne comprend « comment Macron va réorganiser l’Elysée ».

« Changement », dans la novlangue orwellienne du « nouveau monde », est le mot qui désigne la continuité.

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Enfin, au cours de la semaine du 10 au 16 septembre, le coup de fil passé par le président de la République au président du Sénat, les interventions médiatiques en défense d’Alexandre Benalla faite par la Garde des Sceaux au nom du bon fonctionnement de la justice judiciaire et d’une séparation des pouvoirs qu’elle interprète de manière moins étanche lorsqu’il s’agit de sa propre compétence à l’égard de la justice pénale (v. P. Cassia, « Nicole Belloubet instrumentalise la séparation des pouvoirs », marianne.net, 12 septembre 2018), l’appel à la défiance à l’égard du Sénat en général et du président de la commission des Lois du Sénat en particulier émanant du porte-parole du gouvernement, l’alerte contre une volonté « de destitution » du président de la République émise par le secrétaire d’Etat aux relations avec le Parlement qui considère que le Sénat est une « menace pour la République », témoignent d’une curieuse panique au sommet de l’Etat. Ces interventions viennent pour le moins relativiser les dires d’un député La République en marche, qui dans une tribune publiée par le Journal du dimanche incitant Alexandre Benalla à ne pas répondre aux questions qui lui seront posées au cours de son audition du 19 septembre, proclame « sa » vérité : « chacun le sait, l’affaire Benalla ne sera jamais une affaire d’État ». Chacun le sait…, bien sûr ! D’ailleurs, on se demande pourquoi l’Elysée, le gouvernement et la majorité à l’Assemblée nationale semblent à ce point tétanisés par ce qui, à les croire, ne sera jamais une affaire d’Etat (v. sur ce point : Le « moment Benalla » : affaire d’Etat, affaire d’Etat de droit)…

A dose excessive, la « poudre de perlimpinpin » peut produire des effets inverses à ceux escomptés.

Merci à Christian Creseveur pour les dessins.

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Lettre ouverte au président Manu, par Michel Onfray


Dans la tradition littéraire des pamphlets et de la satire politique, le philosophe et essayiste français Michel Onfray réagit à la nomination de Philippe Besson, ami du couple Macron, au poste de consul de France à Los Angeles.

Votre Altesse,

Votre Excellence,

Votre Sérénité,

Mon cher Manu,

Mon Roy,

La presse a rapporté il y a peu que tu avais nommé un gueux pour représenter la nation à Los Angeles. Il aurait pour seul titre de noblesse diplomatique, disent les mauvaises langues, les jaloux et les envieux, un livre hagiographique sur ta campagne présidentielle. En dehors de ce fait d’arme si peu notoire que personne n’en connaît le titre, pas plus d’ailleurs que celui des autres ouvrages du susdit, la plume est bien de celles qui se trouvent dans les parties les moins nobles de la profession : le croupion, car c’est celle que découvre le plus souvent la position de soumission inhérente à la fonction des gendelettres – la prosternation. De Sartre à BHL chez Sarko (après Mao), d’Aragon à André Glucskmann chez le même Sarko (après Mao lui aussi), de Drieu la Rochelle à Sollers chez Balladur (après Mao également), de Brasillach à Kristeva chez le Bulgare Jivkov (après Mao elle aussi), les cent dernières années n’ont pas manqué d’écrivains doués… pour l’agenouillement politique!

Philippe Besson entre dans cette vieille catégorie du valet de plume, mais on sait désormais de quelle plumasserie ce jeune homme comme il faut relève. Ce genre de plume n’est pas celui des plus talentueux, mais c’est celui des plus vendus – je parle de l’homme, pas de l’auteur.

Manu, on comprend que, toi qui aimes tant les lettres, tu aies envie de câlins venus des écrivains les plus à même de marquer le siècle et d’entrer dans la Pléiade quand tu seras redevenu banquier. Mais si ce siècle doit être marqué par toi, il n’y a pas grand dommage à ce qu’il le soit aussi par Besson le petit (à ne pas confondre avec Besson le grand, l’écrivain Patrick, ni avec Besson la championne d’athlétisme, Colette, ou bien encore avec Eric, le traître passé de Ségolène à Sarkozy en pleine campagne présidentielle, ou bien encore avec le Minimoy, Luc).

Avant d’être flagorneur, Besson-le-Petit a été directeur des ressources humaines auprès de Laurence Parisot, dame du MEDEF, mais aussi auteur de scénario de téléfilms, donc chevalier des Arts et Lettres. Convenons-en, tout ceci légitime l’affirmation d’Arlette Chabot, qui faisait déjà de l’éditorialisme politique à la télévision quand elle était en noir et blanc, la télévision, et n’avait qu’une seule chaîne. Courageuse, audacieuse, résistante, rebelle, insoumise, l’Arlette n’a en effet pas craint d’affirmer sur l’un des médias qui l’appointent que tout ceci était habituel : Napoléon n’avait-il pas nommé Chateaubriand en son temps et de Gaulle Romain Gary? En effet, en effet… Arlette, chère Arlette, vous qui avez déjà les grades de chevalier puis d’officier de la Légion d’honneur, je vous promets le grade supérieur pour bientôt! Si ce n’est déjà fait, car vous méritez d’y avoir votre rond de serviette, vous serez aussi bientôt invitée à la table de notre grand Mamamouchi en compagnie du vérandaliste Stéphane Bern et des frères Bogdanov, les éminents membres correspondants de la NASA française.

Votre Excellence, votre Sérénité, mon Roy, votre Altesse, mon cher Manu, il a tout de même fallu, pour que cette affectation de copinage ait lieu, que tu prennes la décision d’un décret modifiant les règles de la nomination des diplomates afin que ce ne soit plus le Quai d’Orsay qui ait la main mais le gouvernement, c’est à dire, toi tout seul, chacun le sait. C’est ce que les langues vipérines qualifient de fait du prince… Le décret te permet désormais de récompenser des non-fonctionnaires, pourvu qu’ils aient été serviles. Bern ambassadeur chez l’impératrice Sissi ou les Bogdanov nommés pour la même fonction sur Mars, grâce à toi, c’est désormais devenu possible… La France est «great again»!

J’ai appris qu’en même temps, tu avais rendu possible cet autre fait du prince: madame Agnès Saal a été nommée par un arrêté paru au Journal officiel «haut-fonctionnaire à l’égalité, à la diversité et à la prévention des discriminations auprès du secrétaire général du ministère de la Culture». En voilà un beau poste, et si moral en plus! Un beau jouet emblématique du politiquement correct de notre époque.

Rappelons un peu le CV de l’heureuse élue que tu gratifies à son tour. Cette dame s’était fait connaître par des notes de taxi dispendieuses, plus de 40 000 euros tout de même, et ce en grande partie au profit de ses enfants, quand elle était directrice générale du centre Pompidou et présidente de l’INA, un institut que tu connais très très bien, n’est-ce pas? Pour ces malversations, elle avait été condamnée à six mois de suspension sans solde (probablement selon les principes de ce que l’on peut désormais nommer la jurisprudence Benalla…), puis à trois mois de prison avec sursis et une double amende. Elle avait été réintégrée en douce au ministère de la Culture à l’été 2016 (il faut faire gaffe aux nominations d’été…) comme chargée de mission auprès du secrétariat général en vue de la finalisation de labellisation AFNOR sur l’égalité professionnelle et la diversité.

Précisons aussi ceci : selon Mediapart, la même madame Saal, décidément très récompensée – on se demande pourquoi – figurerait également «dans la liste très restreinte des hauts fonctionnaires, qui, par un arrêté du 3 août 2018 signé par le Premier ministre, ont été inscrits à compter du premier janvier 2018», donc rétroactivement, au «tableau d’avancement à l’échelon spécial du grade d’administrateur général». Ce qui, en d’autres termes, veut dire que, pendant les vacances du Roy à Brégançon, cette procédure qui ne relève pas du traditionnel avancement mais d’une volonté politique expresse, a permis à ladite dame de profiter d’une hausse de son traitement allant jusqu’à 6 138 euros par mois, indemnité de résidence à Paris comprise, soit au total près de 74 000 euros de traitement annuel. S’y ajoute un supplément sous forme d’indemnité qui augmente sa retraite des fonctionnaires d’environ 10%. Quand tu aimes, mon cher Manu, ça n’est pas pour rien et ça se voit!

Françoise Nyssen, rappelons-le pour les millions de Français qui l’ignorent encore, est ministre de la Culture. C’est elle qui a mis en musique la mélodie sifflée à son oreille par le président. Face au déchaînement que cette nomination a légitimement suscité, elle fait savoir ceci sur les réseaux sociaux: «J’ai nommé Mme Agnès Saal [j’épèle : S . A . A . L,  car on pourrait mal orthographier…] haute fonctionnaire à l’égalité et à la diversité. J’ai fait de cette cause une priorité dès mon arrivée au ministère de la Culture. La qualité de son engagement et de son travail au service de ces valeurs fondamentales devrait guider les commentaires aujourd’hui». On ignore quelle est la «cause» en question : madame Saal, ou les fameuses valeurs ici prises en ôtage?

Mais Françoise Nyssen, c’est également l’éditrice qui a sciemment fraudé deux fois le fisc en ne déclarant pas de considérables agrandissements d’espace, une fois en Arles, au siège de sa maison d’édition, une autre fois à Paris. Le Canard enchaîné, qui a levé le lièvre, a chiffré la fortune économisée par ce double forfait! Ca en fait des APL pour les étudiants désargentés, je te jure!

Qui se ressemble s’assemble. Dès lors, il était normal que, sous ton autorité, sous tes ordres, selon ton désir, selon ton souhait, selon ta volonté, selon tes vœux, mon Prince, mon Roy, mon grand Mamamouchi, le vice récompense le vice. En un peu plus d’un an, de Richard Ferrand à Alexandre Benalla, via cette dame Saal, tu nous y as déjà tellement habitués!

Sais-tu, mon cher Manu, que des caissières qui ont utilisé à leur petit profit des bons de réduction de deux ou trois euros qui trainaient sur la caisse, ou que des employés de grand magasin qui ont mangé un fruit prélevé dans les rayonnages, ont été sèchement licenciés, eux, sans indemnités, sans planques payées par les contribuables et sans possibilité de retrouver du travail fort bien payé avec les avantages de la fonction à la clé? Probablement une nouvelle belle et grosse voiture avec chauffeur…

J’ai appris aussi que ton si bon ami Benalla s’était rendu coupable de charmants forfaits depuis ceux que l’on a bien connus l’été dernier. Mais l’incendie a été joliment éteint – sûrement pas avec l’eau de la piscine que tu t’es fait construire à Brégançon, pas pour toi, oh non, bien sûr, mais par altruisme, pour les enfants du personnel de la résidence royale plus sûrement.

En garde à vue, la police a souhaité perquisitionner le domicile de ton si cher ami Benalla. Elle voulait notamment accéder à son coffre-fort. Tenus par la loi à ne pas entrer dans l’appartement avant l’heure légale, les policiers ont posé des scellés le soir et attendu le lendemain. Mais le coffre-fort a été vidé dans la nuit! On a le bras long chez les Benalla puisque du commissariat on peut atteindre un coffre-fort chez soi en pleine nuit. Les quatre armes qui devaient s’y trouver n’y étaient plus – soit tout de même trois pistolets et un fusil, pour un homme qui n’a que deux mains, ça fait tout de même beaucoup… Sa femme avait les clés, il avait dit qu’elle était à l’étranger : elle se cachait en fait dans le seizième arrondissement de Paris. Il est vrai que pour de nombreux français cet arrondissement de nantis équivaut bien à un pays étranger.

Votre Excellence, votre Sérénité, mon Roy, votre Altesse, mon cher Manu, il me semble tout de même qu’il vaut mieux faire partie de ta cour que d’être un senior amputé de sa retraite, être un plumitif courbé plutôt qu’un écrivain debout, être une énarque de gauche qui tape dans la caisse de l’Etat pour financer les transports de sa progéniture, plutôt qu’un étudiant à qui tu voles dans sa poche cinq euros d’APL, être un cogneur de manifestants avec un brassard de la police et une accréditation de l’Elysée qu’un syndicaliste défendant le droit du travail.

Votre Excellence, votre Sérénité, mon Roy, votre Altesse, mon cher Manu, j’aimerais que tu m’aimes et ce pour trois raisons. La première : pour être nommé sans compétence consul des provinces et des régions françaises dans le sixième arrondissement de Paris, voire le seizième – tu le peux, je le sais, il suffit que tu le veuilles ; la deuxième : pour permettre à ma vieille mère qui n’a pas son permis de conduire et qui a quatre-vingt-quatre ans, de pouvoir disposer d’un taxi gratuit à n’importe quelle heure du jour et de la nuit pour aller faire ses visites médicales à une demi-heure de chez elle, le tout payé avec l’argent du contribuable  tu le peux, je le sais, il suffit que tu le veuilles ; la troisième : pour avoir chez moi des armes à feu en quantité, mais aussi et surtout, pour pouvoir tabasser les gens qui me déplaisent en portant un casque sur la tête, en distribuant des coups de matraque et en disposant de CRS ou de la police comme couverture à mes descentes de petite-frappe – tu le peux, je le sais, il suffit que tu le veuilles.

S’il te plait, votre Excellence, votre Sérénité, mon Roy, votre Altesse, mon cher Manu: veuille-le. Je te promets pour ce faire de me prosterner moi aussi, de montrer les plumes de mon cul aux passants, de dire du bien de toi avec des articles, des conférences et des livres, je te jure, j’irai sur les chaînes et les radios du service public pour certifier, comme Arlette Chabot, qu’entre Napoléon, de Gaulle et toi, il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de cigarette, Joffrin ne me reconnaîtra pas, il m’aimera peut-être lui aussi comme il a aimé jadis Bernard Tapie et Philippe de Villiers. Je pourrai écrire aussi une biographie de Stéphane Bern avec une préface de Brigitte ex-Trogneux, passer une thèse de physique quantique avec tes amis les frères Bogdanov comme directeurs de travaux. Je pourrais même consacrer un séminaire de littérature comparée à l’œuvre de Philippe Besson que je mettrai en perspective avec celle de James Joyce. S’il te plaît, tu le peux, tu es mon Roy. J’habite place de la Résistance à Caen, fais-moi signe.

Veuillez, votre Excellence, votre Sérénité, mon Roy, votre Altesse, mon cher Manu, mon chéri, recevoir l’expression de ma considération la plus courtisane. Vive la République, vive la France, mais surtout: Vive Toi !

Michel Onfray

Post-scriptum : des bises à la Reine.

Post-scriptum 2: j’apprends à cette heure que tu as fait du jet-ski à fond les ballons avec Brigitte quand tu étais à Brégançon et ce dans une zone interdite à la navigation et au mouillage – tu y as pourtant grandement navigué et vraiment mouillé. Cette réserve marine protégée ne doit être troublée par aucun véhicule à moteur. Il y eut pourtant tes deux jets-ski et ton gros bateau avec un moteur de 150 chevaux – qui sait, peut être empruntés à Nicolas Hulot, car on sait que, comme toi, il est un écologiste qui collectionne les engins motorisés. Protéger l’environnement marin et préserver la biodiversité dans les eaux du parc national de Port-Cros, pour toi qui fumes du glyphosate chaque matin au petit déjeuner, ça compte pour rien, n’est-ce pas?

Lire aussi : Michel Onfray : «On n’a pas eu de chefs d’Etat avec une vision» pour l’Europe

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.


«Verbaliser des gens dans la galère, c’est le serpent qui se mord la queue»

liberation.fr

Par Virginie Ballet, envoyée spéciale dans le Doubs

Ils sont une petite dizaine à tuer le temps sur le trottoir de la rue Champrond, en plein centre-ville de Besançon (Doubs). C’est la fin de matinée et d’ici peu, ils devraient pouvoir savourer un repas chaud à l’accueil de jour pour personnes sans abri, situé juste en face. Debout, appuyé contre un mur, Masztalerz malaxe un peu de tabac dans le creux de sa main. Originaire de Pologne, le jeune homme de 19 ans assure avoir été verbalisé deux fois par la police municipale ces dernières semaines. Bilan : deux amendes de 38 euros, dont il ne pourra s’acquitter. En cause, l’arrêté municipal très controversé entré en vigueur le 9 juillet dernier dans la préfecture du Doubs, et qui bannit de certaines rues du centre-ville, dont la rue Champrond, «certaines actions constitutives de troubles à la tranquillité et à l’ordre public», parmi lesquelles «la consommation d’alcool, la mendicité, accompagnée ou non d’animaux, les regroupements, ainsi que la station assise ou allongée lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation publique».

Valable du lundi au samedi de 10 heures à 20 heures jusqu’au 30 septembre dans sept rues du centre-ville, ce texte suscite une vague de colère dans la cité comtoise : le 18 août, environ 200 personnes se sont rassemblées pour clamer «je suis assis», une pétition a été lancée en ligne et plusieurs recours ont été déposés devant le tribunal administratif pour tenter d’abroger la mesure municipale. La Ligue des droits de l’homme, auteure de l’une de ces actions en justice, dénonce ainsi une «chasse aux pauvres» contraire au principe de «libre utilisation du domaine public». Pour Olivier Le Mailloux, avocat spécialiste du droit constitutionnel, dépositaire d’un recours en référé liberté, l’arrêté municipal bisontin est «en contradiction avec le principe de fraternité et de secours à autrui. Or le Conseil constitutionnel a récemment rappelé l’importance de ces valeurs en censurant le délit de solidarité». Le tribunal administratif doit statuer ce mardi sur le recours de Me Le Mailloux.

Epouvantails

«Coller des amendes à des gens qui sont déjà dans la galère, c’est un peu le serpent qui se mord la queue», résume Masztalerz. Lui assure qu’il était dans les clous, mais pense avoir été verbalisé au début de l’entrée en vigueur d’une mesuredont peu de gens saisissent les contours, police comprise, pour donner l’exemple, ou en raison d’une mauvaise interprétation de l’arrêté. «Je suis allé me renseigner en mairie, on m’a dit que si j’étais debout, normalement, ça passait», explique le jeune homme, entre lassitude et incompréhension. Et de poursuivre : «J’ai entrepris pas mal de démarches pour me réinsérer. J’ai fait une formation, demandé des papiers d’identité pour me faire domicilier dans un foyer, je prendrais n’importe quel boulot, tant que ça paye.» Pour l’heure, et depuis presque un an, il vit dans une tente en forêt. «J’ai vraiment envie de m’en sortir», insiste-t-il. Placé en famille d’accueil à l’âge de 5 ans en raison de la toxicomanie de ses parents, le jeune homme a ensuite sombré dans la drogue et la dépression. Mais depuis cinq mois, il s’est sevré et rêve d’une autre vie. D’ici là, il vivote. Jusqu’à il y a peu, il s’installait assis avec une pancarte devant un supermarché du centre-ville. Les bons jours, «en début de mois», il pouvait espérer récolter une cinquantaine d’euros en une journée,contre de plus petites sommes, entre 3 et 6 euros, en fin de mois. «Mais maintenant, pour éviter les soucis avec la police, je me prostitue. Jusque-là, c’était une solution de dernier recours quand j’étais vraiment fauché, parce que c’est dur, moralement, et en termes de sécurité, lâche-t-il. J’ai l’impression de ne pas être trop aidé. Qu’est-ce qui se passe pour ceux qui sont trop jeunes pour avoir droit au RSA ?»

Sur le trottoir d’en face, au sein du centre d’accueil de jour tenu par l’association Jeanne-Antide, Ludovic Brenot, coordinateur, se dit «navré» par cette mesure municipale. «Repousser les exclus ne sert à rien», se désole-t-il. Chaque jour, environ 80 couverts sont servis ici, à 50 centimes d’euro l’unité. Une machine à laver, des douches et des sanitaires sont aussi mis à disposition des plus fragiles : sans domicile fixe, migrants ou bénéficiaires de minima sociaux. «Les exclus sont une sorte d’épouvantail qu’on ne veut pas voir en bas de chez soi, hormis pour dire aux enfants « regarde ce qui peut t’arriver si tu ne travailles pas comme il faut »», s’agace Ludovic Brenot. Lui-même a connu la rue, ces regards qui «abritent et réconfortent, parfois», mais qui «blessent, qui tuent, trop souvent». Assis sur le canapé bringuebalant et chamarré de l’association, le quinquagénaire, chapeau rock et tatouages étoilés, ne nie pas que des nuisances peuvent survenir, mais il prône plutôt la médiation et le lien avec les riverains pour tenter de tisser du vivre-ensemble. Une notion mise à mal par les arrêtés de ce type : des villes comme Nice, Gap ou encore La Roche-sur-Yon ont pris des dispositions similaires cet été, en vertu des pouvoirs de police conférés aux maires par le code général des collectivités territoriales.

En réalité, ce type de mesures n’est pas nouveau, rappelle André Gueslin, historien à l’université Paris-Diderot et professeur émérite : «Dès 1995, certaines villes comme Toulon et Angoulême ont pris des dispositions du même ordre, s’appuyant sur une circulaire de l’Etat permettant aux maires d’interdire la mendicité dans certaines rues pour ne pas porter atteinte au commerce, souligne ce spécialiste de l’exclusion. C’est assez paradoxal, puisque c’est à peu près à la même période qu’a été révisé le code pénal, mettant fin à un article hérité du code napoléonien de 1810, qui faisait du vagabond, défini comme un homme rencontré dans la rue, sans domicile et sans argent, quelqu’un de délictueux.» Par la suite, la loi sur la sécurité intérieure de 2003 a mis en place un article réprimant «la mendicité agressive», passible de six mois de prison et 3 750 euros d’amende. Pourquoi, dès lors, rajouter une couche de répressif ? Pour le directeur de cabinet de l’édile, la police avait quand même besoin «d’un petit arsenal supplémentaire». De son côté, le maire de Besançon, Jean-Louis Fousseret, ex-socialiste passé à La République en marche (LREM), défend une mesure «destinée à préserver la qualité de vie, le commerce et le tourisme» et qui ne s’applique, martèle-t-il, que sur «1 % de la voirie de l’agglomération». «Les touristes, les riverains et les commerçants nous ont fait part d’une augmentation de la mendicité dans ce secteur, ce qui ne serait pas forcément un problème si les gens n’étaient pas interpellés ou empêchés de passer», poursuit Jean-Louis Fousseret, qui se dit toutefois conscient que ce seul arrêté «ne réglera pas le problème».

Caricatural

De quoi faire bondir Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’homme (LDH), pour qui «la compétence de la police n’est pas de favoriser le commerce. Qui plus est, cet arrêté est caricatural, et son fondement, très léger». La LDH a par le passé contesté à plusieurs reprises des arrêtés similaires et obtenu gain de cause, comme à Tours l’année dernière. «Je suis un homme de gauche et je le reste, l’aide sociale est et reste au cœur de nos valeurs», se défend quant à lui Jean-Louis Fousseret. Car c’est dans la cité comtoise, lieu de naissance de Victor Hugo, qu’a été créé à la fin des années 60 l’ancêtre du Revenu minimum d’insertion (RMI), alors appelé «minimum social garanti» ou que les ouvriers de Lip ont mené un combat historique contre la fermeture de leur usine dans les années 70.

Alors forcément, bien que défendue par l’union locale des commerçants, la décision du maire a du mal à passer ici. «A Besançon, je crois que c’est la première fois qu’on assiste à un mouvement de contestation contre ce type d’arrêtés municipaux», analyse André Gueslin, qui veut y voir «un signal positif» : «Certaines personnes supportent de moins en moins cette volonté d’exclure.» Un nouveau rassemblement est prévu mercredi 1er septembre. Hicham, 46 ans, ne se privera pas d’y participer. Silhouette fluette et casquette sur la tête, cet ancien chauffeur routier à l’humour décapant dit habiter «en coloc sous la tente» avec son frère jumeau. La galère ? Ils la vivent «depuis une éternité». Alors quand ils doivent faire la manche, c’est «uniquement pour joindre les deux bouts. Il y a des jours où on ne fait pas un centime, alors on ne mange rien». Le 18 août, Hicham était déjà parmi les manifestants rassemblés dans le centre-ville. «La grogne, elle doit venir du peuple. Mais nous, on est complètement ignorés», grince le quadragénaire, qui conclut : «Malheureusement, en France, on préfère supprimer l’impôt sur la fortune. Privilégier les riches au détriment des pauvres. C’est ça, la Gaule ?»

Virginie Ballet envoyée spéciale dans le Doubs


Il n’y aura pas d’expulsion sur la Montagne Limousine!

blogs.mediapart.fr

Les invités de Mediapart

Début juillet, des habitants de Faux-la-Montagne, en Creuse, et de villages voisins en Corrèze et Haute-Vienne, ont tenté d’empêcher l’expulsion vers l’Italie de l’un des leurs, un jeune homme soudanais en exil qu’ils accueillent depuis 8 mois avec trois autres de ses compagnons d’infortune.

La loi permettant à la préfète de la Creuse d’autoriser le jeune homme à solliciter l’asile politique en France, ces habitants lui demandaient de le faire. Malgré des demandes en ce sens répétées à maintes reprises les semaines précédentes, et une ultime tentative le 9 juillet, jour de la convocation du jeune Soudanais à la gendarmerie de Felletin, la préfète a décidé d’appliquer à la lettre les accords de Dublin et de renvoyer le jeune homme vers l’Italie, où il n’a aucune attache. Vers 20h, les quelques 200 manifestants rassemblés devant la gendarmerie, se sont fait violemment refouler par les gendarmes : une stratégie de diversion qui leur a permis d’exfiltrer le jeune homme par l’arrière de la gendarmerie, à travers un trou dans le grillage, pour le conduire vers Paris en vue de son expulsion. Une vidéo réalisée par Télé Millevaches résume cette soirée.

Le surlendemain, le jeune Soudanais a refusé d’embarquer à Roissy pour l’Italie et a alors été remis en liberté. Saisissant le tribunal administratif de Limoges pour qu’on lui reconnaisse le droit de déposer sa demande d’asile en France le 23 juillet 2018, une volte-face de dernière minute de la préfecture de la Creuse, qui craignait sans doute d’être contredite par les juges, lui permet finalement de déposer normalement sa demande d’asile en France…

Au-delà de ce cas fortement médiatisé, et devant des situations plus ou moins similaires qui sont de plus en plus nombreuses un peu partout, des habitants et amis de la Montagne limousine ont décidé d’afficher une position claire face à toutes les expulsions, transferts ou « réadmissions » vers l’Italie ou ailleurs qui ne manqueront pas de voir le jour dans la période à venir. Voici ce texte ainsi que la liste de ses premiers signataires.

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Aussi loin que l’on puisse remonter la Montagne Limousine a été une terre d’émigration, mais aussi une terre d’accueil pour toutes sortes de migrants, d’exilés. Voici quelques années que la « question migratoire » refait son apparition sur les plateaux de la Montagne limousine sous un jour nouveau. Il y a trois à quatre ans, des centres d’accueil de demandeurs d’asile (CADA) ont ouvert dans plusieurs communes de la Montagne et de sa périphérie. Suite à l’expulsion militaire du campement informel de migrants de Calais, qui réunissait près de 9000 personnes, s’y sont ajoutés, comme dans de nombreuses campagnes françaises, les très mal-nommés « Centres  d’Accueil et d’Orientation » (CAO). Dans les communes qui se portèrent alors candidates à accueillir de tels centres et dans les communes avoisinantes, des collectifs, des initiatives plus individuelles ont fleuri pour organiser l’hospitalité et la solidarité avec ceux et celles qui arrivaient sur notre territoire sans l’avoir choisi. Des centaines d’habitants de la Montagne se sont ainsi coordonnés, parfois avec le soutien d’élus locaux, pour faire une place à ces nouveaux venus. Cours de français, activités diverses, repas conviviaux, transports ont été mis en place par des collectifs d’habitants solidaires. Puis, assez vite, avec l’inéluctable arrivée des premiers « déboutés » du droit d’asile, et leur sortie des dispositifs d’accompagnement légaux, habitat, subsistance, assistance juridique et morale se sont improvisés, de la même manière. Ce qui relevait des gestes les plus simples, les plus humains dans les premiers temps, s’est progressivement mué en une nécessaire organisation à la marge de la légalité. Légalité qui ne laisse que peu de place à l’expression d’une véritable solidarité avec les exilés, voire qui bien souvent la condamne, la poursuit.

Alors qu’une certaine mansuétude semblait caractériser l’application de la loi dans notre région dans la période récente, un certain nombre de personnes demandeuses d’asile et déboutées ont décidé de rester, de s’installer sur nos plateaux, dans nos communes pour le plus grand plaisir de la plupart des habitants, heureux d’accueillir et d’accompagner cette incontestable source de vitalité, de joie et d’ouverture culturelle. Nous leur avons, de multiples manières, fait place dans nos vies, ils et elles en font désormais partie intégrante. Il n’y a plus que des écarts d’ordre « légaux » entre eux, elles et nous.

Alors quand nous réalisons ces dernières semaines, qu’un tour de vis annoncé par le gouvernement depuis longtemps sur la « politique d’accueil » produit ses premiers effets visibles sur nos amis, nous ne pouvons réprimer plus longtemps notre colère. Nous les avons accueillis sans demander l’autorisation à personne, nous nous sommes organisés pour rendre leur vie ici possible même si nous ne sommes pas encore parvenus à lever toutes les difficultés causées par leur statut « légal ». Nous avons bien compris que l’opération catastrophique de maintien de l’ordre du 9 juillet 2018 à Felletin, en Creuse, valait comme un avertissement. Mais renvoyer, ou laisser renvoyer, les gens qui ont tout fait pour en partir, dans des pays où ne les attendent que persécutions, misère, torture et mort, n’est toujours pas, pour nous, un choix envisageable.

Nous, habitants et amis des diverses communes de la Montagne et de ses alentours, avons donc décidé de répondre aux Obligations de Quitter le Territoire Français (OQTF), aux ordres de « reconduite à la frontière », émis par les préfectures dont chacun de nos villages dépendent, de la même façon que nous avons répondu à cette situation jusque-là. Nous n’en tiendrons aucun compte. Mieux, nous serons de celles et ceux qui feront tout pour qu’ils ne soient pas suivis d’effet. Il n’y aura pas d’expulsion d’exilés sur la Montagne limousine, qu’on se le dise !

Nous appelons tout le monde, partout, à faire de même, à exercer ce « devoir de fraternité » dont de lointaines révolutions nous ont laissé l’héritage.

Signataires :Marie-Noëlle Agniau, poète,Vicq-sur-Breuilh (87) ;
Dominique Albaret, maire de Saint Pardoux la Croisille, Peuple et Culture 19 ;
Aquaserge (groupe de musique) ;

Armelle Barroux, rédactrice, Royère de Vassivière (23) ;
Christophe Bellec, cofondateur de la coopérative Cesam-Oxalis ;
Pierre Bergounioux, écrivain ;
Léonard Bernard, Faux la Montagne (23) ;
Frédéric Bondu, moniteur d’atelier, Gentioux-Pigerolles ;
Laurent Bourdelas, écrivain, Vicq-sur-Breuilh (87) ;
Marc Bourgeois, Faux la Montagne ;
Marie-Rose Bourneil, Maire de Tarnac (19) ;
Denise Bredinus, Gourdon-Murat ;
Milou Brette, conseillère municipale de Peyrelevade (19), syndicaliste ;
Jean-Lou Brette, Peyrelevade ;
Martine Bruzat, Felletin ;

Alain Carof, sociologue, Felletin ;
Laetitia Carton, réalisatrice, conseillère municipale de Faux-La-Montagne ;
Jean-Marie Caunet, 1er adjoint de La Nouaille (23) ;
Cimade, groupe local Peyrelevade (19) ;
Cimade, groupe local Eymoutiers (87) ;
Kléber Clemenceau, Gourdon-Murat (19) ;
Dany Clemenceau-Magnaval, conseillère municipale de Gourdon-Murat (19) ;
Gilles Clément, paysagiste, écrivain ;
Dominique Clermont, femme de théâtre, La Celle sous Gouzon (23) ;
Guillaume Codet, cuisinier, Faux la Montagne ;
Jean Combasteil, ancien député-maire de Tulle ;
Jean-Louis Comolli, cinéaste ;

Clémence Davigo, réalisatrice, Faux la Montagne ;
Yaël Davigo, étudiante, Faux la Montagne ;
Samuel Deleron, Faux la Montagne et Limoges ;
Nicolas Derieux, Maire de Saint Martin Château (23) ;
Le conseil municipal de Saint Martin Château (23) ;
Isabelle Despres, Faux la Montagne ;
Isabelle Doyon, enseignante, Faux la Montagne ;
Jean-Francois Draperi, directeur du Centre d’économie sociale du Conservatoire des Arts et métiers ;
François-Xavier Drouet, réalisateur, Faux la Montagne ;
Marie-Claire Drut, institutrice, Gentioux-Pigerolles ;
Maryse Dupont, Rempnat (87) ;
Didier Dupont, Rempnat (87) ;
Julien Dupoux, géographe ;

Philippe Eychene, ouvrier, Faux la Montagne ;

Anne-Marie Fadda, Bugeat (19) ;
Fatima Fellat, aide médico-psychologique, Eymoutiers ;

Janine Gabiache, conseillère municipale de Tarnac ;
Yvan Gabiache, Tarnac ;
Jeanne Gailhoustet, directrice de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Limoges ;
Didier Garreau, Chavanac ;
Jackie Garreau, Chavanac ;
Antoine Gatet, juriste en environnement ;
Anne Germain, Faux la Montagne ;
Hélène Gibert, comédienne, Faux la Montagne ;
Emilie Gianre, conseillère municipale de Gentioux-Pigerolles (23) ;
Manon Glibert, conseillère municipale de Tarnac ;
Véronique Goga, Faux la Montagne ;
Jean-Jacques Gouguet, professeur émérite – Université de Limoges ;
Gilles Gracineau, curé d’Eymoutiers ;
Dominique Grador, Adjointe au maire de Tulle ;
Emmanuel Gratadour, Faux la Montagne ;

IPNS, journal d’information du Plateau de Millevaches ;

Isabelle Grand, Maire de Gioux (23) ;

Marie-France Houdart, ethnologue ;

Francis Juchereau, responsable associatif, chercheur associé ;

Marianne Lanavère, Eymoutiers  ;
Marc Lanceau, conseiller municipal de Faux-la-Montagne (23) ;
André Laurent, Maire de Pradines (19) ;
Patrick Leclerc, retraité, Faux la Montagne ;
Sophie Lefeuvre, Faux la Montagne ;
Paloma León, auteure ;
Thierry Letellier, Maire de la Villedieu (23) ;
Claire Lestavel, Faux la Montagne ;
Catherine Luce, conseillère municipale de Tarnac ;
Jean-Paul Lucas, enseignant retraité, Les Billanges (87) ;
Michel Lulek, Faux-la-Montagne, directeur de publication de IPNS ;

Richard Madjarev, Limoges, retraité Ministère de la Culture ;
Jacques Malnou, Faux la Montagne ;
Gérard Monédiaire, professeur émérite des facultés de droit ;
Emmanuel Monfreux, berger, Faux la Montagne ;
Montagne Accueil Solidarité (MAS) de Peyrelevade (19) ;
Montagne Accueil Solidarité (MAS) de Eymoutiers (87) ;
Montagne Accueil Solidarité (MAS) de Peyrat le Château (87) ;

Sophie Noguet, Enseignante, Faux la Montagne ;

Jérôme Orvain, Conseiller régional Nouvelle Aquitaine pour la Creuse ;
Jean-Paul Oudot, instituteur à la retraite, Gentioux-Pigerolles ;
Mumine Ozsoy, Conseillère Régionale Nouvelle Aquitaine pour la Corrèze ;

Guillaume Paillard, Faux la Montagne ;
Michel Parot, comédien et homme de théâtre, La Celle sous Gouzon ;
Michel Patinaud, Eymoutiers ;
Frank , dessinateur de bande desinée ;
Pascale Perrier, Professeure de lettres, Faux la Montagne ;
Peuple et Culture 19 ;
Pic, dessinateur ;
Dominique Pifarély, musicien ;
Jean Yves Pineau, Limoges, directeur des LOCALOS ;
Monique Plazanet, employée Ephad, Tarnac ;
Dominique Pradignac, Aixe sur Vienne, responsable syndical ;
Jean-François Pressicaud, Felletin ;
Jeanne Puchol, autrice de bande dessinée ;

Serge Quadruppani, écrivain, Eymoutiers ;

Jacqueline Renaud, retraitée, Tarnac ;
RESF 19 ;
Carole Riffaud, Praticienne en péri-natalité, Eymoutiers ;
Ève Risser, musicienne ;
Jean Rochard, producteur de musique (éd.NATO) ;
Claude Rogeaux, Faux la Montagne ;
Corinne Romanet, 1ère adjointe au maire de La Villedieu ;
Benjamin Rosoux, conseiller municipal de Tarnac ;
Eric Rouvellac – Limoges – universitaire ;

Jeannot Salvatori, musicien, Faux-La-Montagne ;
Pierre Simonet, retraité, Limoges ;
Christophe Soulié, journaliste ;

Surnatural Orchestra, groupe de musique ;

Manée Teyssandier, Peuple et culture 19 ;
Solenn Tiquet, infirmière, Faux la Montagne ;
Nathalie Torselli, Rempnat ;
Frédéric Torselli, maître d’oeuvre, Rempnat ;

Carole Vandroy, Festival Folie les mots, Faux la Montagne ;
Mireille Verdier, Faculté de Médecine, Université de Limoges ;
Catherine Villain, retraitée, Faux la Montagne…

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Sur l’immigration, la gauche n’a plus les mots

regards.fr

Pierre Jacquemain

Article extrait du dernier trimestriel de printemps de Regards.

Lors de la manifestation du 21 février 2018 – la première unitaire depuis 2015 sur le sujet – seuls les associations et collectifs appelaient à se rassembler pour dénoncer le projet de loi « Asile et immigration ». Parmi les participants, plusieurs centaines de personnes, avocats, agents de l’État du secteur de l’asile et associations d’aide aux migrants. Quelques élus, élus locaux ou députés communistes et insoumis, y ont participé mais leur présence est restée marginale. Parce que dans les faits, à part sur quelques plateaux de télés et de radios pour dénoncer mécaniquement « la politique du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb », il n’y a pas grand monde pour promouvoir une politique d’accueil ambitieuse et volontariste.

La bataille culturelle abandonnée

Aujourd’hui, c’est la France insoumise qui donne le la, à gauche. Et lorsqu’on observe les grandes campagnes nationales retenues par ses militants pour l’année 2018, aucune parmi les trois choisies ne concerne les droits des étrangers. Et pourtant, alors que la « crise migratoire » s’intensifie en Europe et que l’année 2018 – notamment par l’agenda politique engagé par Emmanuel Macron et cette loi « Asile et immigration » – va sans doute marquer un tournant sans précédent de la politique d’accueil en France, une mobilisation politique, intellectuelle, syndicale, de l’ensemble de la gauche aurait été nécessaire.

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Comme si la gauche avait abandonné la bataille culturelle. La bataille des idées. Celle des convictions. De la pédagogie, à travers de larges campagnes. Ne serait-ce que pour contrer à l’échelle nationale le discours ambiant qui, de l’actuelle majorité en passant par la droite de Laurent Wauquiez et l’extrême droite de Marine Le Pen, ne cesse de répandre des préjugés les plus nauséabonds. Ainsi, comme le relevait Héloïse Mary, présidente du BAAM (Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants) dans La Midinale du 21 février dernier : « La gauche a perdu une grande partie de son influence sur les questions migratoires par peur du Front national et de sa faiblesse idéologique […]. Elle est prise au piège de l’opinion publique. »

L’opinion publique. Sans doute a-t-elle été un élément déterminant dans l’évolution de la réflexion, à gauche. À commencer par celle de Jean-Luc Mélenchon, dont le discours a évolué au cours de ces quelques dernières années. Ou plutôt depuis la campagne électorale de 2012. Lors de son discours très remarqué à Marseille, devant près de 100 000 personnes sur la plage du Prado, le héros de la gauche avait alors tenu un discours qui faisait honneur à la tradition humaniste, celles des droits et de l’accueil, en France. Ainsi avait-on vanté son « ode à la Méditerranée et au métissage » : « Marseille est la plus française des villes de notre République. Ici, il y a 2 600 ans, une femme a fait le choix de prendre pour époux l’immigré qui descendait d’un bateau, c’était un Grec et de ce couple est née Marseille […]. Les peuples du Maghreb sont nos frères et nos sœurs. Il n’y a pas d’avenir pour la France sans les Arabes et les Berbères du Maghreb. » Or, quelques jours après avoir tenu ce discours, les sondages pointaient un recul net de deux à trois points du candidat de feu le Front de gauche.

Rien ne dit que la coïncidence du discours et de l’évolution sondagière recelait un lien de cause à effet. Mais c’est ainsi qu’elle a été – bien imprudemment – interprétée. Et si, depuis, le quatrième homme de la présidentielle de 2018 n’a pas véritablement changé de discours sur le fond – les propositions politiques sont sensiblement les mêmes entre la présidentielle de 2012 et celle de 2018 –, sur la forme, la démonstration qu’en fait désormais Jean-Luc Mélenchon, a largement évolué. En 2012, alors que dans le programme du Front de gauche « l’immigration n’est pas un problème », il convient aujourd’hui, selon celui de L’Avenir en commun, de « lutter contre les causes des migrations ».

Changement de discours

Une évolution sémantique qui n’est pas insignifiante, si l’on en croit l’historien Benoît Bréville qui, dans un article de 2017 paru dans Le Monde diplomatique, relevait cet embarras de la gauche sur l’immigration :

« Lors de la précédente élection présidentielle, sans aller jusqu’à défendre explicitement la liberté d’installation, Mélenchon s’était présenté avec une liste de mesures d’ouverture : rétablissement de la carte unique de dix ans, abrogation de toutes les lois votées par la droite depuis 2002, régularisation des sans-papiers, fermeture des centres de rétention, décriminalisation du séjour irrégulier […]. En 2017, la ligne a changé. Il ne prône plus l’accueil des étrangers. »

Benoît Bréville relève alors plusieurs des propos tenus par le candidat de la France insoumise au cours de la dernière campagne. « Émigrer est toujours une souffrance pour celui qui part, explique le 59e point de sa nouvelle plate-forme. […] La première tâche est de permettre à chacun de vivre chez soi. » Et l’historien de conclure :

« Ce changement de pied a divisé le camp progressiste, dont une frange défend l’ouverture des frontières, à laquelle M. Mélenchon s’oppose désormais. Figure du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), M. Olivier Besancenot dénonce cette « partie de la gauche radicale [qui] aime se conforter dans les idées du souverainisme, de la frontière, de la nation », tandis que M. Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts, qui [a soutenu] le candidat socialiste Benoît Hamon, accuse le candidat de La France insoumise de « faire la course à l’échalote avec le Front national ». »

Le discours du parti communiste français a lui aussi connu bien des évolutions par le passé. Il s’était déjà montré fort peu enthousiaste sur l’accueil des étrangers. Et c’est peu dire. En 1981, Georges Marchais, secrétaire général du PCF, lançait : « Il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. Il est inadmissible de laisser entrer de nouveaux travailleurs immigrés en France alors que notre pays compte près de deux millions de chômeurs, français et immigrés. » L’extrême droite de l’époque n’avait pas fait la percée qu’elle connaît dans les années 1980, mais la tonalité générale du propos était dès lors si dangereuse qu’elle fut fort heureusement abandonnée par la suite.

Près de trente ans plus tard, le discours du PCF a retrouvé des airs plus solidaires, assez proches de la position du NPA. Pierre Laurent, à la suite de sa visite du centre d’accueil d’urgence de La Chapelle à Paris, déclarait ainsi dans L’Humanité du 23 janvier : « Quand les migrants s’installent, ils deviennent des travailleurs et producteurs de richesses. Ce ne sont pas les migrants qui s’accaparent les richesses, mais les prédateurs de la finance, ceux des paradis fiscaux ou des multinationales, dont les profits explosent. Les mêmes profiteurs du système organisent le dumping social. C’est à cela qu’il faut mettre un terme pour permettre à tous, Français et migrants, un accès aux droits sociaux et à une vie digne. » Mais si le propos apparaît généreux, il n’en reste pas moins consensuel à gauche et peu contraignant. Loin par exemple des revendications d’un NPA qui propose à la fois de régulariser tous les sans-papiers, le droit de vote des immigrés à toutes les élections et l’application du droit du sol intégral pour la citoyenneté.

Repenser la politique migratoire

Ainsi, du PCF à la France insoumise, en passant par les écologistes et même le dernier né Génération.s de Benoît Hamon, il est difficile d’y voir clair. Les bons sentiments empreints d’empathie sont, individuellement, souvent de sortie, mais l’on peine à trouver dans les discours et programmes de gauche ceux qui s’engagent – sans détour par la situation des pays de ceux qui les fuient –, à tout mettre en œuvre, en urgence, pour accueillir les réfugiés et migrants qui se retrouvent sur notre territoire aujourd’hui, tout en anticipant les besoins de demain en matière d’accueil et d’intégration.

Par son absence de clarté – et de projet alternatif sans doute –, un véritable discours de gauche peine donc à s’imposer dans l’espace public. Parce que la gauche a cessé de mener campagne sur le terrain des idées. Pourquoi le Parti socialiste, alors qu’il s’y était engagé dans la campagne de François Hollande en 2012, n’a-t-il pas mené une grande campagne de fond, partout en France, pour (r)éveiller les consciences sur le droit de vote des étrangers ? Pourquoi aujourd’hui, personne à gauche ne prend-il à bras-le-corps ce qui ressemble fort à un impératif moral, dans le débat public, sur l’accueil des personnes étrangères – qu’elle soit ou non en situation régulière sur notre territoire ? Comment pourrait-on honnêtement justifier que la France et l’Europe n’en ont pas les moyens ?

Enfin, pourquoi le discours d’une grande partie de la gauche a-t-il glissé au point de reprendre, parfois, les termes de la droite et de l’extrême droite : l’immigration comme problème ? Procéder ainsi revient à démobiliser la gauche, à l’engluer dans le piège de la droitisation, voire de l’extrême droitisation du débat public. Sans doute n’a-t-on pas toujours pris la mesure, à gauche, que c’est par la défense d’un accueil digne des réfugiés – qu’ils soient climatiques, économiques ou fuyant les conflits – que le combat contre l’extrême droite sera le plus efficace. Pas en flirtant avec ses solutions. Expériences à l’appui dans plusieurs centaines de territoires en France, toute la gauche pourrait trouver les mots pour le dire. Dire que l’immigration est une chance. Dans bien des domaines. Y compris – osons-le – économique.

À hésiter sur le sens de ce combat, la gauche se perd, court à la faillite et peut aller jusqu’au déshonneur. Mais il n’est jamais trop tard. Le dossier de ce numéro de Regards se veut une pierre à l’édifice de reconstruction d’une pensée de la politique migratoire et du sort fait à ces quelques milliers de réfugiés qui meurent de faim et de froid dans nos villes. D’abord en rétablissant quelques vérités, sur cette « crise » qui n’en est pas une, mais aussi sur la base d’un parti pris : l’immigration comme une chance. Parce qu’en matière d’accueil des réfugiés, assumons-le : nous le pouvons, nous le devons, nous le ferons, parce que c’est inéluctable et que c’est une chance, oui.


Sauvetage des migrants en mer : lettre ouverte à Emmanuel Macron sur le rôle des ONG

Lettre ouverte de plusieurs organisations françaises au président de la République

Monsieur le Président,

Le 26 juin, vous avez notamment déclaré, à propos des ONG qui sauvent en mer des migrants, qu’elles « font le jeu des passeurs ». Nos organisations, et l’ensemble de la communauté des ONG françaises, nos 250.000 militants bénévoles, salariés et volontaires, et les millions de citoyens qui soutiennent nos actions, ont été heurtés par vos propos.

Monsieur le Président, le premier rôle d’une ONG humanitaire est de sauver toute vie lorsque celle-ci est en péril, sans aucune distinction et cela ne peut se négocier. La solidarité ne se divise pas. Elle ne peut sélectionner les personnes auxquelles elle se doit de porter secours. Ou alors, ce n’est plus de la solidarité.

C’est en revanche le rôle des États d’assurer des voies légales et sûres pour la migration et l’accueil des personnes en danger. C’est le rôle de notre pays que de continuer à porter une parole courageuse en faveur des réfugiés. C’est le rôle de notre pays enfin que de porter une voix généreuse et solidaire.

Et nul ne peut faire porter sur les ONG la responsabilité des échecs tragiques de la communauté internationale à rétablir la paix au Moyen Orient ou en Afrique. Nul ne peut faire porter aux ONG la responsabilité de la pauvreté endémique qui continue de miner des territoires entiers en Afrique subsaharienne ou l’accroissement abyssal des inégalités partout dans le monde y compris dans nos territoires. Les ONG ne sont pas responsables du volume scandaleux de l’évasion fiscale qui mine le développement de nombre de pays. Elles ne sont pas plus responsables de l’accroissement du réchauffement climatique qui met sur les routes de l’exil forcé nombre d’hommes et de femmes dont les territoires de vie deviennent proprement invivables.

Monsieur le Président, nos organisations militent et agissent au quotidien et dans des conditions de plus en plus difficiles, pour apporter assistance aux personnes en danger, pour tisser des liens de solidarité et de coopération entre nos territoires et des territoires du monde. Elles portent et appellent sans cesse à la responsabilité collective pour réduire les inégalités et la pauvreté, engager les transitions écologiques et démocratiques nécessaires et investir dans le dialogue entre les peuples. Ces actions permettent le plus souvent de réduire les fractures, d’apaiser les tensions, de faire renaitre l’espoir et de contribuer à la paix au moment où les discours de haine, de peur et de défiance envahissent les relations internationales.

Nous sommes entrés depuis quelques années dans un contexte européen et mondial qui voit, mois après mois, le basculement de pays lointains et bien plus proches vers des régimes de plus en plus autoritaires et liberticides. Dans un nombre croissant de pays, tous les jours des lois sont votées, des directives données pour réduire la liberté de parole de la société civile, pour restreindre le droit d’association, voire pour criminaliser tout engagement associatif. Ainsi le recul des droits humains s’accentue et celui de la capacité à s’en indigner régresse tout autant. Chaque pouce perdu sur ce terrain est un revers pour tout ce qui a fait notre histoire et pour les valeurs qui fondent nos propres institutions.

C’est une lame de fond qui nous alerte au plus haut point, et oblige tous les démocrates convaincus que l’heure désormais doit être à la résistance et à la fermeté sur le terrain des droits humains et de l’aide humanitaire parce que c’est un impératif consubstantiel de ce que sont nos sociétés. La France peut et doit porter cette voix dans le monde, et éviter d’ajouter par des déclarations intempestives, de la confusion à la confusion. Faute de quoi, cette tendance risque également de nous emporter.

Monsieur le Président, nos causes sont justes et attendent de vous un soutien sans ambiguïté, plein et entier.

Paris, le 26 juillet 2018

 

Signataires : Acting for life Bertrand Lebel, directeur ; Action contre la faim Thomas Ribémont, président ; Action contre la faim Véronique Andrieux, directrice générale ; Action santé mondiale Patrick Bertrand, directeur ; Action-Aid France Birthe Pedersen, présidente ; ADTTF Abdoulaye Bah, président ; Agrisud international Yvonnick Huet, directeur ; Agronomes et vétérinaires sans frontières – AVSF Frédéric Apollin, directeur ; Aide et action France-Europe Charles-Emmanuel Ballanger, directeur ; Aides Aurélien Beaucamp, président ; ASAH Yves Knipper, directeur ; Asmae-association sœur Emmanuelle Alain Barrau, président ; Asti Christian Bulot, bénévole ; Avocats sans frontières France Vincent Fillola, co-président ; C4D Sophie Nick, directrice ; Care France Philippe Lévêque, directeur ; cartONG Charlotte Pierrat, présidente ; CCFD-Terre Solidaire Benoît Faucheux, délégué général ; Ciedel Catherine Delhaye, directrice ; CNAJEP François Mandil, président ; Collectif des associations citoyennes (CAC) Jean Claude Boual, président ; Comede Didier Fassin, président ; Comité d’accueil 72 Amélie Polachowska, membre ; Comité français pour la solidarité internationale Yves Le Bars, président ; Commerce équitable France Julie Stoll, déléguée générale ; Coordination humanitaire et développement Xavier Boutin et Thierry Mauricet, co-présidents ; Coordination SUD Philippe Jahshan, président ; CRID Emmanuel Poilane, président ; ECPAT France Emilie Vallat, directrice ; Electriciens sans frontières Hervé Gouyet, président ; Entraide médicale internationale, EMI Alain Roussel, président délégué ; Etudiants et développement Vincent Pradier, délégué général ; Fédération artisans du monde Anne Chassaing et Daniel Beauchêne, coprésident-e-s ; Fondation Danielle Mitterrand France libertés Emmanuel Poilane, directeur général ; Fondation GoodPlanet Henri Landes, directeur général ; Forim Thierno Camara, président ; Frères des Hommes Bernard Cabut, membre du Conseil d’administration ; Frères des Hommes Luc Michelon, président ; GERES (Groupe Energie Renouvelable environnement et solidarité) Laurence Tommasino, déléguée générale ; Gevalor Jean-Michel Royer, président ; Grandir dignement Hélène Muller, directrice ; GREF Agnès Riffonneau, présidente ; Gret – Professionnels du développement solidaire Olivier Bruyeron, directeur ; Groupe initiatives Pierre Jacquemot, président ; Habitat-cité Annabella Orange, directrice ; Handicap international/humanité et inclusion Manuel Patrouillard, directeur général ; IECD Tobias Hartig, directeur ; Ingénieurs sans frontières Sébastien Gondron, président ; La Chaîne de l’espoir Jean-Roch Serra, directeur général ; Ligue des droits de l’Homme Malik Salemkour, président ; Maison des citoyens du monde de Loire-Atlantique Jean-Clair Michel, président ; Medair France Annick Balocco, directrice ; Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples – Mrap Jean-François Quantin, co-président ; Oxfam France Cécile Duflot, directrice ; Partage Nicolas Lenssens, directeur général ; Peuples solidaires – Action aid (groupe Le mans-la Suze) Patrick Brossard, président ; Plateforme d’associations franco-haitïennes Jimitry Annexile, chargé de missions ; Première urgence internationale Thierry Mauricet, directeur général ; Ritimo Danielle Moreau, co-présidente ; Secours islamique France Rachid Lahlou, président ; Sherpa Sandra Cossart, directrice ; Sidaction Florence Thune, directrice générale ; Solidarité laïque Roland Biache, délégué général ; Solidarités international Alexandre Giraud, directeur général ; SOLTHIS Louis Pizarro, directeur général ; SOS Villages d’enfants Isabelle Moret, directrice générale ; SOS Villages d’enfants France Gilles Paillard, directeur général ; Vision du monde Camille des Boscs, directrice générale.