Arrêté anti-mendicité à Périgueux : une demande d’annulation et une manifestation


La section locale de la Ligue des droits de l’homme demande au maire Antoine Audi d’annuler son arrêté et appelle les Périgourdins à manifester au pied de l’arbre de la Liberté ce jeudi 23 mai à 18 heures.

« Non à l’arrêté anti-mendicité ! » Pour protester contre l’arrêté municipal qui interdit les « sollicitations financières » du 15 mai au 31 août dans les rues du centre-ville de Périgueux, la section du Grand Périgueux de la Ligue des droits de l’homme appelle les Périgourdins à venir manifester au pied de l’arbre de la Liberté, à la jonction de la place André-Maurois et l’esplanade Robert Badinter, ce jeudi 23 mai à 18 heures (et non mardi 21 comme annoncé précédemment).

Lundi 20 mai, la Ligue a déposé une demande de recours gracieux auprès de la Ville de Périgueux. Elle demande l’annulation du texte. « Manifestement, Périgueux n’a pas connu de bouleversement lié à la mendicité ces trois dernières années », avance le courrier de demande d’annulation.

Demande de preuves

Le maire LR Antoine Audi fait état d’une hausse du nombre de mains courantes auprès de la police municipale concernant des faits de mendicité plus ou moins agressive. La Ligue demande au maire de lui fournir la totalité des 288 mains courantes déposées auprès de la police municipale dont les 156 qui concerneraient la mendicité. « La ligue des droits de l’homme ainsi que tous les citoyens concernés tireront les conséquences de cette communication ou de son absence », précise la section locale.

Pour l’instant, il n’est pas question de retirer l’arrêté, a souligné ce mardi midi Antoine Audi. Je me laisse le temps de la réflexion. Concernant la communication des mains courantes, on doit vérifier avec un avocat si cela est possible et légal car elles sont nominatives. »

En 2014 et 2015, le maire de Périgueux avait déjà pris un arrêté contre la mendicité. Après deux ans de batailles juridiques et de manifestations, il avait fini par être annulé par le tribunal administratif en juin 2016. Les juges ont estimé que, s’il appartient « au maire, en vertu des pouvoirs de police qu’il détient […] de prendre les mesures nécessaires pour assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publique, les interdictions édictées à ce titre doivent être justifiées par les troubles, risques ou menaces qu’il s’agit de prévenir ».

Or, pour les magistrats, « il ne ressort pas des pièces du dossier que l’éventualité des troubles occasionnés […] présentait un degré de gravité tel que leur interdiction […] s’avérait nécessaire ».

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Ils ne mouraient pas tous, mais tous rabougrissaient…

liberation.fr

Par Sylvain Prudhomme , Ecrivain

Cela se passait en des temps sans gloire, moroses et ternes. Les habitants du Vieux Continent à présent étaient fatigués. Ils avaient le dos coincé, la générosité grippée, la déprime sévère. Le cœur leur manquait. La grandeur leur manquait. Le bonheur leur manquait. Beaucoup de choses leur manquaient, en fait. Parfois, ils repensaient aux heures fières au cours desquelles, deux siècles plus tôt, leurs aïeux avaient eu l’audace de déclarer les hommes libres et égaux en droits. Ils essayaient de se représenter ces ancêtres épris d’universel. Ces idéalistes habitués à regarder par-delà les frontières, à rêver de fraternité entre tous les hommes. Cela leur semblait loin.

L’époque était vache désormais. Les hommes et les femmes du Vieux Continent n’avaient plus le temps. Beaucoup étaient riches. Beaucoup rabougrissaient lentement mais sûrement dans leur richesse. Beaucoup devenaient petits, fripés, froncés. Parfois, la conscience leur venait soudain de leur ratatinement. Ils songeaient à tout ce qu’ils avaient, à tout ce que d’autres n’avaient pas, et la tristesse les gagnait. Est-il possible que nous soyons ceux-là, pensaient-ils avec douleur. Est-il possible que ces humains fanés, vieillis, rétrécis, ce soit nous ?

Ils aimaient les histoires de courage. Ils raffolaient de héros. Ils allaient par millions voir au cinéma la vie de Schindler, la vie de Mandela, la vie de Martin Luther King. Ils lisaient des livres qui parlaient de courage et d’abnégation. Ils célébraient les résistants, les impavides, les généreux, les intègres. Ils admiraient Rosa Parks, l’abbé Pierre, Jean Moulin, Lucie Aubrac. Ils adulaient les braves et les justes, honnissaient les tyrans et les lâches. D’un bout à l’autre de la planète, ils dénonçaient, sermonnaient, vilipendaient, portaient aux nues, clouaient au pilori. Ils étaient grands donneurs de leçons et discoureurs patentés sur l’état du monde.

Et puis des bateaux arrivaient chargés d’hommes et de femmes simplement demandeurs d’un toit. Et aussitôt une grande fatigue les prenait. Leurs douleurs articulatoires se réveillaient. Une quinte de toux leur endolorissait les bronches. Ils se sentaient mal. Ils étaient obligés de s’excuser, il fallait qu’ils se reposent. Nous sommes vos frères humains, libres et égaux à vous en droits, soufflaient les nouveaux venus. Libres et égaux en quoi, qu’est-ce que vous dites, demandaient les habitants du Vieux Continent. Notre bateau va couler, disaient les embarqués. Votre bateau va quoi ?

Il était soudain tard, l’heure d’aller se coucher. Les habitants du Vieux Continent étaient affreusement gênés. Ça les attristait beaucoup, ce spectacle de semblables sur le point de couler sous leurs yeux. C’était désagréable. Ça faisait désagréablement désordre. N’était-il pas convenu avec les pays d’origine des embarqués que pareil spectacle devait à tout prix être évité. N’était-ce pas le but explicite des sommes allouées à leurs dirigeants : s’assurer qu’une police efficace empêche par tous les moyens ces parias d’arriver jusqu’ici. Quitte à les coffrer. Quitte à les fourguer aux oubliettes. N’importe quoi pourvu que ça se passe loin, et que nul ici n’en sache rien.

Le bateau attendait un peu, et puis il repartait. Un peuple un rien moins usé en voulait bien ailleurs, pour cette fois. L’horizon redevenait bleu. Dans les maisons, les hommes et les femmes rabougris plaignaient les embarqués. Tout de même est-ce que ce ne sont pas nos égaux en droits. Est-ce que nous n’aurions pas dû lever au moins le petit doigt. Est-ce que d’autres peuples ne nous ont pas aidés jadis, à l’époque où nous aussi avions besoin de partir.

Ils râlaient mollement contre leurs élus rabougris, les accusaient d’avoir manqué de cran, confessaient qu’ils revoteraient malgré tout pour eux. Et puis ils allumaient la télé. Retrouvaient leurs héros. Leurs braves. Des pilotes de course lancés à 200 à l’heure dans des déserts immaculés. Des franchisseurs d’océans à la rame. Des auteurs de retour d’un voyage subventionné de dix jours au Sahara. Des équipiers d’un jeu d’aventures tropical retransmis au même moment dans dix millions de foyers. Héros télégéniques, avenants, vivants. Pas comme ces faces fatiguées de types partis depuis quatre ans de chez eux, à demi morts de fatigue et de soif. Marathoniens sans même le savoir. Vrais recordmen pourtant de toutes les courses d’endurance. De tous les sauts de haies. De tous les défis d’orientation et de survie.

Cette chronique est assurée en alternance par Thomas Clerc, Camille Laurens et Sylvain Prudhomme.

Sylvain Prudhomme Ecrivain


Rallye Dakar en Arabie Saoudite : le groupe public France Télévisions doit dénoncer un partenariat devenu contraire à ses principes

 

Communiqué de la LDH et de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH)

Alors que le Rallye Dakar donnera demain une conférence de presse près de Riyad pour détailler l’organisation de la célèbre course automobile en Arabie Saoudite, nos organisations demandent au groupe public « France télévision » de dénoncer un partenariat contraire aux principes et valeurs de sa « charte des antennes ». L’argent public ne saurait contribuer à une nouvelle opération de séduction d’un État saoudien suspecté de crimes de guerre au Yémen, et menant une répression implacable contre les défenseurs et militantes des libertés.

Le 15 avril, le groupe Amaury Sport Organisation (ASO) annonçait que le célèbre rallye-raid se disputerait en Arabie Saoudite à partir de 2020 et pour les cinq éditions suivantes. Cette annonce intervient six mois après le meurtre du journaliste dissident Jamal Khashoggi, et alors que la coalition saoudienne est impliquée dans une guerre au Yémen où elle est soupçonnée de crimes de guerre.

Elle intervient également après de nouvelles révélations sur les mauvais traitements et actes de tortures infligés en prison (coups de fouets, chocs électriques, harcèlement sexuel) à des militantes des droits humains emprisonnées, dont Loujain Al-Hathloul. Actuellement détenue et jugée avec huit autres féministes par une cour spécialisée dans les affaires de terrorisme, Loujain risque vingt ans de prison.

Organiser une course automobile dans ces conditions témoigne d’un mépris absolu pour les problématiques de droits humains dans le pays, et est conforme à la stratégie de relations publiques du régime, qui a multiplié ces dernières années les contrats – notamment d’armement – et dépenses somptuaires pour redorer son image et s’assurer du soutien des chancelleries occidentales.

Dans sa charte, le groupe France Télévisions estime que « La télévision de service public a vocation à constituer la référence en matière de qualité et d’innovation des programmes, de respect des droits de la personne, de pluralisme et de débat démocratique »[1]. Il ajoute que « toute émission produite ou acquise à l’extérieur doit se conformer aux principes de cette charte ».

Alors que la dissidence pacifique est réduite au silence en Arabie Saoudite, que ses activistes sont assassinés, torturés, ou mis en prison, comment imaginer que les habituels reportages de fond diffusés sur les pays traversés par le Rallye dans les formats magazine de France Télévisions accompagnant habituellement la course, soient autre chose qu’une suite de belles images et de propos amènes sur l’histoire, la géographie et la culture du pays, à la grande joie de ses dirigeants ?

Les journalistes de France Télévisions pourront-ils continuer à faire leur travail de journalistes, investiguer, enquêter, choisir des angles incisifs en toute indépendance, alors que France Télévision sera liée par un partenariat à ASO, elle-même liée contractuellement à l’État saoudien ?

Pour toutes ces raisons, mais aussi par respect pour les femmes et les hommes emprisonnés en Arabie Saoudite, nous demandons au groupe France Télévisions de dénoncer immédiatement un partenariat indécent devenu contraire à ses principes et à sa charte.

Paris, le 24 avril 2019

 

[1]     Préambule p8  https://www.francetelevisions.fr/groupe/nos-valeurs/charte-des-antennes-93


Observer les pratiques policières : agir pour la défense des libertés publiques

L’actualité met régulièrement en avant les usages disproportionnés de la violence et des armes dites non-létales par les forces de l’ordre, notamment dans le cadre de la répression des mouvements sociaux. Nous l’avons vu très récemment à l’encontre des lycéens (Arago, Mantes-la-Jolie) et des gilets jaunes.

Ces répressions violentes peuvent prendre différentes formes – à la fois physiques, entraînant des blessures et traumatismes, et administratives et juridiques, avec la multiplication des arrestations, parfois à titre préventif – et ont des conséquences dramatiques sur celles et ceux qu’elles touchent. Chacune et chacun est susceptible de les subir.

Dans ce contexte, et chaque fois que des personnes seront violentées par les forces de l’ordre, chaque fois que les revendications sociales seront réprimées, la Ligue des droits de l’Homme (LDH) a un rôle essentiel à jouer. Seule, ou plus généralement avec des partenaires, elle s’est donc engagée dans des démarches d’observation citoyenne dans le cadre d’observatoires locaux. Vous en trouverez ici les derniers rapports.

Rapport du 19 janvier au 9 mars 2019 de la Legal team de Montpellier

Rapport du 15 décembre 2018 au 15 janvier 2019 de la Legal team de Montpellier

Rapport du 1er mai 2017 au 23 mars 2019 de l’Observatoire des pratiques policières de Toulouse

Rapport du 17 novembre 2018 au 16 février 2019 de l’Observatoire girondins des libertés publiques : sera rendu public le 29 avril prochain, lors d’une conférence de presse.


L’éditorial de Malik SALEMKOUR, président de la LDH.

Sans limites d’âge

Il y a des mots inutiles, des mots malheureux, des mots déplacés, bref, des mots qui tirent le débat vers le bas et, avec lui, la démocratie. Nous en avons eu hélas notre compte, ces dernières années. Et puis, il y a les mots blessants, humiliants, les mots qui cherchent à faire mal. Force est de constater que de ce point de vue, les limites peuvent être repoussées, encore et encore. Disons-le clairement : les déclarations faites aux plus hauts sommets de l’Etat à propos de madame Geneviève Legay, manifestante niçoise, âgée de 73 ans et prise dans une charge policière, sont d’un cynisme qu’on aurait aimé ne pas avoir à connaître. Du fond de son lit d’hôpital, de ses polytraumas et de son quasi-coma, la militante d’Attac aura ainsi pu entendre madame Belloubet, qui est en charge de la Justice, lui faire la leçon en affirmant, nez froncé et moue supérieure, qu’elle ne comprenait décidément pas cette manie qu’avaient certaines personnes de manifester là où c’était interdit. Cette incompréhension est elle-même assez incompréhensible : ces derniers temps, les gens manifestent leur agacement et leur attachement. Le premier devant un gouvernement qui ramène le politique au répressif ; le second au droit de manifester, droit qu’ils estiment à juste titre menacé. Quant au président de la République, il a tenu à faire sa-voir, sur le ton de bonne blague, ses vœux de « prompt rétablissement » à madame Legay, qu’il a assortis d’une perfidie sous forme de petite phrase qu’il avait pourtant promis de ne plus faire, avec le souhait qu’elle fasse preuve « [d’] une forme de sagesse » à l’avenir.A ce stade, précisons : nous parlons là d’une femme âgée, citoyenne engagée dans la cité, exerçant pacifi-quement un droit constitutionnel, dans des conditions qui peuvent toujours prêter à débat mais certainement pas à répression. Nous parlons des plus hauts respon-sables, dans la représentation républicaine. D’abord, on frémit. Puis, on réfléchit. Car de deux choses l’une : soit ces deux éminents responsables n’ont aucune empathie, soit leurs déclarations, accablantes au plan humain, visent cyniquement un objectif politique, quitte à moquer le corps souffrant d’une femme blessée. Si ces deux hypothèses ne sont pas exclusives, aucune n’est rassurante. Car ces propos s’inscrivent dans une longue suite de mesures qui entendent banaliser les vio-lences policières, légitimer les armes létales utilisées, et, au-delà, mettre en cause le droit de manifester. Non pas en l’interdisant – la pilule serait trop grosse. Mais en multipliant les obstacles permettant de le faire et en les entourant d’un halo de peur. Pour ce faire, les pouvoirs publics font feu de tout bois, comme s’ils avaient décrété une fois pour toutes que l’adversité qu’ils affrontent dans la rue se résume à une seule dimension de maintien de l’ordre, sans considération aucune pour son arrière-pays, tissé de mécontentements, de demandes insatisfaites, de frus-trations fortes, en résumé d’un formidable bouquet d’aspirations à la justice, à l’égalité, à la démocratie. Certes, « grand débat » il y a eu. Il était supposé refermer une parenthèse, boucler une phase et ramener peu ou prou les choses au statu quo ante. L’extraordinaire ver-ticalité avec laquelle il s’est déroulé a permis de vérifier que le président de la République avait réponse à tout et un mot à dire sur toutes choses. Mais ce stand-up permanent, non dépourvu de morgue, peine à trouver son épilogue, comme s’il se refusait, obstinément, à envisager l’avenir autrement qu’à l’image du passé. D’où les moqueries cruelles et déplacées du pouvoir. Lorsque les puissants insultent aussi complaisamment les victimes, c’est qu’ils acceptent paisiblement la pers-pective d’en faire de nouvelles, sans limites d’âge. Voilà précisément les raisons pour lesquelles on ne saurait laisser faire, les raisons pour lesquelles la Ligue des droits de l’Homme a pris l’initiative d’un appel uni-taire à manifester le 13 avril prochain, à Paris, et par-tout en France.•


Les gros sabots du Premier ministre

Denis Sieffert


Le néolibéralisme, dont nos gouvernants sont de fervents adeptes, n’est donc pas seulement inégalitaire, il déchire ce qui fait la trame de nos vies en commun.

Comme Emmanuel Macron, « les Français » veulent donc moins d’impôts. Ils ont d’ailleurs renoncé à cette absurde demande de rétablissement de l’ISF qui avait égaré, un temps, certains d’entre eux. Et comme Emmanuel Macron, ils veulent moins de dépenses publiques et sans doute, par conséquent, moins de services publics. Ne sachant pas trop lesquels, ils s’encanaillent en réclamant « moins de dépenses militaires », mais ils n’ignorent pas qu’ils touchent là au sacré. Ils attendent donc sagement de savoir quel hôpital, quelle maternité, quelle école fera les frais de leur nouvelle passion pour la rigueur budgétaire. Comme le Président encore, et bien qu’ils ne soient pas insensibles non plus au péril climatique, ils ne veulent plus de taxe carbone ni de fiscalité écologique. Ils veulent aussi « moins de normes et plus de solutions », comprendre « moins d’État ». Ce qui va de pair avec moins d’impôts. C’est en tout cas ce qui ressort de la « restitution », lundi, par le Premier ministre, des quelque deux millions de contributions versées sur la plate-forme du « grand débat ». De retour dans notre pays, le Persan de Montesquieu verrait là, assurément, l’image d’un peuple heureux plébiscitant son monarque. Un pays baignant dans l’harmonie. J’exagère ? À peine ! Lundi, Édouard Philippe avait chaussé des très gros sabots. Nous étions nombreux au début de ce long processus consultatif à flairer l’arnaque, mais avouons qu’on l’imaginait plus subtile.

Comment en est-on arrivé là ? Il a fallu d’abord organiser la profusion, l’abondance des demandes contradictoires. Face à ce vaste cahier de doléances, il était assez évident que l’interprétation serait « libre ». Trop libre. À tel point que l’important n’était plus dans la nature des doléances, mais dans l’identité politique de celui qui prétendrait leur donner un sens. Lundi, le Premier ministre s’y est essayé sans trop de délicatesse. Il a donc commencé à faire rentrer le « grand débat » dans le carcan de sa politique néolibérale. Non sans avoir eu recours à un biais qui n’a pas échappé aux politologues du Cevipof, qui ont réalisé une étude sur plus de deux cents débats, et dont il ressort que « les Français » qui ont participé à la consultation sont pour les deux tiers des diplômés de l’enseignement supérieur ; ils sont en majorité des retraités, et pour les trois quarts d’entre eux des propriétaires. Autant de vertus qui donnent le sens des responsabilités… Mais nous voyons aussi un autre biais, moins sociologique, mais aussi dévastateur. Car c’est l’individu qui a été sollicité. Pas un syndicaliste, pas un électeur invité à se prononcer sur un programme global, et surtout pas un gilet jaune. C’est au contribuable que l’on a demandé si, par extraordinaire, il ne souhaiterait pas, pour lui-même et ses proches, une baisse d’impôt. Le contribuable, pas le citoyen. Si bien que l’exaspération fiscale dont le Premier ministre a fait l’alpha et l’oméga de sa « restitution » risque fort de devenir rapidement le fameux « Not in my backyard » quand il faudra payer les conséquences de l’appauvrissement de l’État. Fermons les hôpitaux, d’accord, mais pas chez moi !

C’est ici qu’il faut reparler de l’ISF. Les organismes privés que le gouvernement a chargés de compiler le bric-à-brac des doléances ont fait disparaître comme par enchantement la demande de rétablissement de cet impôt sur la fortune qui figurait en tête des premières revendications il y a quelques semaines encore. Ce coup d’éponge magique n’est pas anodin. Outre son poids économique, l’ISF est devenu un symbole. En demandant son rétablissement, nos concitoyens faisaient précisément la différence entre « l’exaspération fiscale » et la justice fiscale. Le contribuable veut la baisse de ses impôts ; le citoyen veut la justice fiscale. Il veut l’ISF, la lutte contre l’évasion et la fraude, parce qu’il veut une autre répartition des richesses. Il ne demande pas au Premier ministre une « synthèse » de propositions incompatibles entre elles, mais des arbitrages qui rétabliraient des équilibres rompus. La différence est de taille.

Au total, Emmanuel Macron et son Premier ministre pensent sans doute avoir réussi un bon coup. Ils ont gagné du temps, mené une campagne électorale aux frais de l’État, épuisé une mobilisation sociale à laquelle ils ne voulaient pas apporter de réponses, et créé l’illusion d’une démocratie participative nouvelle. À très court terme, ils se réjouiront sûrement d’un tel bilan. Mais les lendemains risquent d’être moins joyeux, car nos concitoyens ne tarderont pas à apercevoir les grosses ficelles de l’opération. Et la confiance, non seulement dans ce gouvernement mais dans la politique, s’en trouvera encore affaiblie. Avec les conséquences que l’on imagine pour la démocratie. Au passage, notons que l’arnaque à laquelle nous assistons se fait au détriment de l’impôt qui, lorsqu’il est juste, est l’instrument de toutes les politiques publiques. Y consentir est à la base de toute société. Le néolibéralisme, dont nos gouvernants sont de fervents adeptes, n’est donc pas seulement inégalitaire, il déchire ce qui fait la trame de nos vies en commun.


L’Humanité extrait : Dominique Noguères vice-présidente de la LDH

 

  • Ne pas céder à l’urgence par Dominique Noguères, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme (LDH)

-Après plus de vingt actes de manifestations des gilets jaunes, la question de la doctrine du maintien de l’ordre est plus que jamais à l’ordre du jour. En effet et même avant que ne commence le mouvement des gilets jaunes, beaucoup s’interrogeaient sur la manière dont les autorités policières envisageaient le maintien de l’ordre. L’attitude des forces de police pendant les manifestations de 2018, celle du 1 er Mai à Paris par exemple ou celles de la contestation de la loi El Khomri, indigne et interroge. Les forces de l’ordre semblent acculées à de plus en plus de répression. Les multiples blessés par les LBD ou les grenades de désincarcération en sont l’illustration. La justice qui vient ensuite agit lourdement et les peines prononcées (près de 2 000 condamnations) sont importantes. Cette question du maintien de l’ordre n’est évidemment pas isolée puisqu’elle repose sur un arsenal juridique et législatif fort. L’état d’urgence proclamé après les attentats de 2015 qui a duré deux ans est maintenant transcrit dans la loi ordinaire, et le Parlement vient de voter la loi sur les interdictions de manifester. Or, même si les épisodes violents que connaissent certains mouvements sociaux ne justifient pas tout, il est important de ne pas céder face à l’urgence du moment. Aujourd’hui, cette loi sur les interdictions de manifester contrevient aux principes mêmes de notre République en faisant référence à la notion de trouble à l’ordre ordre public et en permettant de sanctionner a priori des manifestants sur de simples soupçons, l’État piétine nos droits. Des solutions alternatives à l’actuel maintien de l’ordre existent cependant mais elles sont éminemment politiques. Entre 2010 et 2013, neuf pays européens ont participé au programme de recherches Godiac (« Good practice for dialogue and communication as strategic principles for policing political manifestations in Europe »), soutenu par l’Union européenne (UE), pour trouver de nouveaux moyens d’apaiser les relations souvent tendues entre citoyens et forces de l’ordre lors des manifestations politiques. L’absence d’une force de police fut remarquée : celle de la France, qui revendique, pourtant, une longue tradition du maintien de l’ordre public, avec une doctrine mise en place dès la fin du XIX e siècle. On constate donc, en comparant les diverses politiques européennes de maintien de l’ordre, qu’il n’y a pas qu’une seule manière de faire la police, mais autant que de manières d’envisager les libertés. C’est donc bien le rôle du politique qui est en jeu dans le maintien de l’ordre. Prendre des lois de circonstance n’est jamais bon signe pour une démocratie. S’y habituer et ne pas se poser la question du pourquoi de la colère, n’y répondre que par des lois liberticides et par la violence tend à liquider notre démocratie.

  • Texte collectif. Pour une coordination nationale antirépression

Depuis l’instauration de l’état d’urgence sous la présidence de François Hollande et d’une législation liberticide par Emmanuel Macron, des milliers de citoyen.ne.s, de jeunes même mineur.e.s, de militant.e.s et d’élu.e.s notamment, ont connu le « talon de fer » dans le cadre d’interventions policières et de suites judiciaires : agressions physiques, blessures et morts, arrestations, perquisitions, condamnations, assignations à résidence, contrôles… Cette répression, d’abord appliquée aux quartiers populaires et aux concitoyen.ne.s descendant d’immigrations et souvent originaires, comme les migrant.e.s, de pays encore soumis à la prédation néocoloniale, s’est vue étendue à l’ensemble du mouvement social et écologique. Les gilets jaunes, qui, à partir des périphéries abandonnées, remobilisent le pays de manière très majoritairement pacifique, paient un lourd tribut, et l’emploi d’armes meurtrières par les forces de l’ordre françaises fait l’objet de condamnations internationales, de la part du Défenseur des droits, de l’ONU, du Parlement européen, du Conseil de l’Europe… Une telle politique de « maintien de l’ordre » ne peut que favoriser la montée de l’extrême droite. C’est pourquoi nous militons pour qu’une campagne associant mouvement social, gilets jaunes, quartiers populaires et comités de soutien des victimes, articule étroitement la reconquête démocratique et celle de notre modèle social issu du Conseil national de la Résistance. Il est urgent de lancer une alerte citoyenne et de constituer une coordination qui organise des meetings nationaux et régionaux antirépression, et qui ouvre une caisse nationale de soutien aux victimes ou aux familles de victimes, alimentée en particulier par les organisations qui ont les moyens, dont les syndicats, ainsi que par les citoyen.ne.s. Enfin des états généraux doivent débattre et lister des éléments programmatiques et stratégiques pour le refus du néolibéralisme autoritaire et pour la promotion d’un véritable État de droit, démocratique et émancipateur, dont l’interdiction des armes mutilantes.

Premiers signataires : Assemblée des blessés, Étienne Adam, Louis Adam, Jean Agnès, Bernard Allain, Guy Ayats, Karine Ballon, Franc Bardou, Christophe Baticle, Adda Bekkouche, Nicolas Béniès, Jacques Bidet, Philippe Blanchet, Marie-France Bonnemayre, Martine Boudet, Henri Braun, Jean-Paul Bruckert, Νοëlle Burgi, Claude Calame, Gérard Chaouat, Jean Claret, Pierre Cours-Salies, Armand Creus, Alexis Cukier,  Hendrik Davi, Laurence De Cock, Christian Delarue, Bruno Della Sudda, Gilles Deloustal, Monique Demare, Christian de Montlibert, Daniel Desmé, Étienne Doussain, Tosse Ekue, Didier Epsztajn, Patrick Farbiaz, Jean-Michel Faure, Yann Fiévet, Bernard Fischer, Jacques Fontaine, Jean-Marc Fontaine, Isabelle Garo, Jean-Luc Gautero, Karl Ghazi, Jérôme Gleizes, Marie-Claude Herboux, Gilles Houdouin, Rada Iveković, Samy Johsua, Anne Jollet, Robert Joumard, Pierre Khalfa, Mathilde Larrère, Christian Laval, Claude Layalle, Christian Lazzeri, Olivier Le Cour Grandmaison, Francis Lecomte, Corinne Le Fustec, Christophe Lemasson, Patrick Le Moal, Serge Le Quéau, Jean-Paul Leroux, Patricia Leuenberger, Fred Licciardi, Olivier Long, Raymond Maguet, Jean Malifaud, Philippe Marlière, Jean-Pierre Martin, Michel Mas, Gustave Massiah, Christophe Mileschi, Alain Miossec, Martine Monier, Bénédicte Monville, Robi Morder, Alain Mouetaux, Arnaud Muyssen, Richard Neuville, Ambroise Noémie, François Nowakowski, Ugo Palheta, Jeanne Parreau, Jean-François Pellissier, Bastien Pereira Besteiro, Évelyne Perrin, Martine Petit, Yves Quintal, Emmanuel Renault, Michèle Riot-Sarcey, André Rosevègue, Louis Salce, Henri Saint Jean, Catherine Samary, François Schalchli, Serge Seninsky, Patrick Silberstein, Gérard Tautil, Jacques Testart, Jean Michel Toulouse, José Tovar, Jérôme Valluy, Jean-Paul Vanhoove, Pedro Vianna, Christiane Vollaire, Louis Weber, Pierre Zarka.