Rétention : une loi dévastatrice pour les droits des personnes « dublinées »…


Le jeudi 15 février 2018, l’Assemblée nationale pourrait adopter définitivement la proposition de loi relative à l’application du régime européen Dublin. En effet, en commission des lois, l’intégralité des amendements des député·es La République en marche ont été retirés à la demande du gouvernement validant un texte durci par le Sénat. Seuls quelques député·es ont déposé in extremis des amendements pour modifier le texte. S’ils ne sont pas adoptés par l’hémicycle demain, la loi votée par le Sénat entrera en vigueur.

La proposition de loi va permettre aux préfectures de multiplier l’enfermement en rétention des personnes qui déposent une demande d’asile en France avant même de déterminer si elles doivent aller dans un autre pays européen pour la faire examiner. Il s’agit du pays par lequel elles sont entrées dans l’Union européenne et où leurs empreintes ont été enregistrées ou celui dans lequel elles ont déposé une demande d’asile.

Le 27 septembre 2017, la Cour de cassation a jugé qu’une telle rétention n’était pas possible, à défaut d’une définition par la loi du « risque de fuite » des demandeurs d’asile concernés. Elle a réitéré cette jurisprudence par un nouvel arrêt du 7 février 2018.

La proposition de loi définit un « risque de fuite » présumé, à travers douze situations extrêmement larges, permettant d’enfermer en rétention de façon quasi systématique les personnes, y compris des enfants. Une ligne rouge est franchie : elle permet pour la première fois d’enfermer des personnes avant même qu’une décision d’expulsion ait été prononcée, ce qui est contraire à la jurisprudence constante du Conseil constitutionnel[1]. Elle a également réduit le délai pour contester ces décisions de quinze à sept jours.

Alors que plus de 35 000 personnes étrangères ont fait l’objet d’une procédure Dublin en 2017 en France, cette loi va conduire à remplir les centres de rétention administrative d’hommes, de femmes et d’enfants qui ne font que solliciter une protection.

Le règlement Dublin est un système injuste puisqu’il fait davantage peser sur les États européens situés aux frontières extérieures de l’UE la responsabilité de l’examen des demandes d’asile. La Cimade appelle à la mise en place d’un système d’asile européen commun où le choix du pays d’accueil serait fait par la personne, et dans l’immédiat, à suspendre les effets dévastateurs du règlement Dublin.

[1] Conseil Constitutionnel, décision n° 97-389 DC du 22 avril 1997, Loi portant diverses dispositions relatives à l’immigration, Conseil Constitutionnel, décision n° 2003-484 DC du 20 novembre 2003, Loi relative à la maîtrise de l’immigration, au séjour des étrangers en France et à la nationalité et Conseil Constitutionnel, décision n°2011-631 DC du 9 juin 2011, Loi relative à l’immigration, à l’intégration et à la nationalité.

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Pourquoi on n’a aucun mal à dire coiffeuse et beaucoup plus à dire professeuse

slate.fr

Agnès De Féo
Sociologue et documentariste

Infirmière, épicière, caissière, pâtissière, paysanne, institutrice, actrice, chanteuse, serveuse, aide-soignante. Les métiers manuels, de service et de la scène n’ont aucun problème à se féminiser, surtout s’ils sont considérés comme subalternes. Ainsi éboueuse est très vite devenu le pendant féminin d’éboueur, alors que la profession était jusqu’à récemment uniquement masculine, idem pour technicienne, travailleuse, policière, maçonne et même franc-maçonne. En revanche: auteur, écrivain, médecin, professeur, ingénieur, ambassadeur s’allongent difficilement d’un suffixe féminin. Ainsi dans le binôme employeur-travailleur, seul le second se féminise automatiquement: on dira travailleuse, plus rarement employeuse.

Pourtant la structure des deux mots est absolument identique. On rencontre la même réticence avec professeur qui se féminise (aux forceps) en professeure, sans être marqué à l’oral, alors qu’on devrait utiliser professeuse comme chanteuse ou coiffeuse (on ne dit pas chanteure ou coiffeure). Professeuse était pourtant employé au XVIIIe siècle, et procureuse dès le XVIe, comme l’atteste le lexique des anciens féminins par la Société internationale pour l’étude des femmes de l’Ancien régime (Siefar).

Les cocktails de l’ambassadrice

Certaine fonctions au féminin passent pour avoir désigné l’épouse de l’homme qui l’occupait. Il s’agissait d’un usage sans valeur sémantique. Ainsi l’épouse se voyait décerner le titre féminisé de son mari à une époque où ces professions étaient fermées à la gent féminine, ce que le linguiste Bernard Cerquiglini appelle le «féminin conjugal» qu’il qualifie de «grammaticalement scabreux»:

«Le mauvais usage de la langue, c’est celui-là: celui qui consiste à interférer dans le parallélisme des formes masculine et féminine d’un même mot en y introduisant cette dimension conjugale. Ce sous-entendu de “femme de…” est un parasitage de la vraie nature de la langue.»

Une dénonciation aussi énoncée par le linguiste Albert Dauzat, qui expliquait en 1955 que «l’extension du titre du mari à l’épouse est une appellation abusive».

Le sens de «femme de» disparaît, surtout depuis que les femmes exercent ces professions. Les premières pharmaciennes sont apparues dans le dernier tiers du XIXe siècle, mais jusqu’à récemment certaines se faisaient appeler pharmacien pour ne pas être confondues avec l’ancien usage. Il est étonnant que cet argument soit encore retenu pour justifier le maintien de la forme masculine.

Figures de cire d’Angela Merkel, au musée Tussaud de Berlin. En accèdant au pouvoir en 2005, la tête de liste de la CDU a imposé le terme «chancelière». © John MacDougall / AFP

Certes, la première ambassadrice française n’a été nommée qu’en 1972, Marcelle Campana au Panama, ce qui explique que les premières femmes à occuper le poste tenaient à ce que leur titre reste au masculin. Mais la langue évolue. L’Annuaire diplomatique, dans son édition de 2002, donne la liste des toutes les femmes comme ambassadrices. Le rôle des médias est ici primordial. Le grammairien Yannick Chevalier se souvient de l’entrée en force d’un féminin: «Quelques mois avant l’élection d’Angela Merkel, Le Figaro, qui est sur la ligne dure, était bien embêté, car chancelière désignait à l’époque l’épouse du chancelier. Comment la nommer, Madame le chancelier? Au bout d’une semaine, ils ont suivi les autres journaux et ont écrit chancelière. Puis c’est entré dans l’usage de tout le monde.»

Maudites autrices!

Auteur, comme professeur, est un métier bloqué dans sa forme masculine. Il s’est récemment féminisé en auteure, qui est là encore inaudible à l’oral, alors que le féminin d’auteur existe: c’est autrice. Mais il a disparu de l’usage alors qu’on a bien traductrice, éditrice, actrice, locutrice, créatrice, oratrice, spectatrice, amatrice, agricultrice, factrice, tutrice, sénatrice, inventrice, fondatrice. Et même, torréfactrice.

Autrice vient du latin auctrix, féminin d’auctor qui a donné auteur en français. Une variante genrée que l’italien a su conserver avec autrice, féminin d’autore (auteur) ; tout comme actrice se dit attrice, féminin d’attore. Autrice a donc une vraie légitimité historique et linguistique, contrairement à auteure, qui est un néologisme récent.

L’emploi du mot autrice en France est attesté dès le Moyen-Âge. Il est défini dans le Dictionnaire du moyen français (DMF) comme «femme qui compose un ouvrage». La plupart des linguistes et historiens imputent sa disparition à la création de l’Académie française en 1635. C’est le moment où autrice devient l’objet de violents débats qui aboutiront à l’utilisation d’auteur en terme générique.

Aurore Evain connaît bien l’histoire d’autrice pour avoir produit la première recherche sur le mot. Chercheuse et metteuse en scène, elle rappelle: «C’est au XVIIe siècle que le métier d’écrivain commence à se professionnaliser. Des femmes écrivent pour gagner leur vie, ce qui constitue une prise de pouvoir dans la société. Il y a des places à prendre dans les institutions littéraires. Elles entrent en concurrence économique avec les hommes. C’est pourquoi un groupe d’hommes a empêché le mot autrice d’exister: pour fermer le métier aux femmes. Ce ne sont pas tous les hommes qui se sont opposés aux femmes (certains étaient favorables à leur entrée à l’Académie), mais un groupe, que l’on définirait aujourd’hui comme masculiniste, qui a pris le pouvoir. Ils ont véhiculé leur idéologie, qu’on a fini par identifier à la norme. Mais c’est une construction historique.» Aurore Evain a étudié l’évolution du terme en parallèle à celui d’actrice:

«La survalorisation de l’actrice à l’époque moderne a participé à l’effacement de la femme qui écrit, l’autrice, figure devenue illégitime et innommable en français moderne. À travers la bataille des mots, s’est jouée une guerre symbolique, qui a permis la consécration de la créature au détriment de la créatrice. Le XVIIe siècle a vu l’éradication d’autrice.»

Éliane Viennot, professeuse de lettres et militante de l’écriture inclusive, attribue également cette censure au XVIIe siècle: «Le mot autrice est le mot martyr de la langue française qui a déchaîné la rage des hommes de l’époque. Les écrivaines, comme Madeleine de Scudéry, étaient de véritables célébrités féminines. Molière en fera une caricature dans Les Précieuses ridicules.»

Pourtant autrice a continué à être usité bien après. La Base historique du vocabulaire français définit le mot comme «femme qui fait profession d’écrire des œuvres littéraires» et en trouve des occurrences dans les romans de Restif de la Bretonne en 1784. En 1801, l’écrivain Louis-Sébastien Mercier emploie le terme dans Néologie ou Vocabulaire de mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles: «Quand on est autrice, il faut être une autrice distinguée.»

Un petit passage par le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France montre qu’autrice était encore utilisé dans la première moitié du XXe siècle. Le Figaro, si prude aujourd’hui avec les féminins, employait autrice, notamment sous la plume de Francis Jammes dans une édition du 12 juin 1926. Les sciences humaines n’étaient pas en reste. La Revue archéologique de 1932, par exemple, désigne par autrice Madeleine Colani, archéologue connue pour ses fouilles menées au Laos. La Revue française de psychanalyse montre un emploi fréquent d’autrice, notamment dans les années 1930. Ces exemples montrent que sa disparition est bien plus récente qu’on ne le croit, et que l’Académie française n’est pas l’unique fossoyeuse du féminin.

Le mot autrice est récemment entré dans le dictionnaire Le Robert. Certaines chercheuses le mettent en valeur, comme Edwige Keller-Rahbé, qui enseigne la littérature française du XVIIe siècle à Lyon-II et qui vient de copublier avec Michèle Clément une anthologie critique: Privilèges d’auteurs et d’autrices en France (XVIe-XVIIe siècles). Elle explique pourquoi: «Au départ, il s’agissait de parler d’une catégorie de privilèges de librairie, ceux accordés aux auteurs. Nous avons découvert des femmes qui sollicitaient et obtenaient des privilèges en tant qu’autrices. Dans l’anthologie, treize privilèges sur cent concernent les femmes, ce qui montre bien qu’il est faux de croire que les femmes n’avaient pas le droit d’écrire aux XVIe-XVIIe siècles. Au contraire, sous l’Ancien régime, certaines femmes sont partie prenante du marché de la librairie et sont conscientes de leur statut d’autrice. Il m’est apparu comme une évidence qu’il fallait mettre autrice dans le titre. Les éditions Classiques Garnier n’ont pas fait objection et c’est d’autant plus encourageant que c’est un éditeur scientifique.» Paru en 2017, c’est l’un des tout premiers ouvrages à faire figurer autrice dans son titre.

Autrice commence depuis cette année à être utilisé par Le Monde, tandis que Le Figaro a accepté auteure. Pour Aurore Evain, «c’est le fruit de tout un travail “viral”, parti de mon article, diffusé par la Siefar puis par les cercles féministes militants et surtout les autrices elles-mêmes. Les premières qui ont choisi de se dire “autrices” ont fait preuve de courage. C’est prendre le risque de ne pas vendre un spectacle, de passer à côté d’une subvention, de se voir censurer un article.» Citons ces pionnières dans le milieu théâtral: Marion Aubert, Typhaine D, Louise Doutreligne, Corinne François-Denève, Blandine Pélissier, Carole Thibaut.

Lettres et l’avoir

Le point commun de ces métiers réfractaires à la variation genrée: leur statut élitiste et valorisé. Ils sont liés à des postes de direction ou des métiers intellectuels. Pour la linguiste Maria Candea:

«C’est comme si une règle de grammaire marchait en fonction du salaire. Plus le salaire est bas, plus on accorde en genre. Plus il est haut, plus le masculin s’impose.»

Les métiers artistiques ou créatifs en revanche se féminisent aisément: on dira une compositrice, une sculptrice ou encore une créatrice. Sans compter les noms épicènes (masculin et féminin, terminés par un e muet) qui prennent l’article féminin: une pianiste, une violoniste, une peintre. Le blocage au masculin se fait sur les métiers liés au pouvoir et aux lettres, comme auteur et écrivain qui se féminisent rarement. L’académicien Erik Orsenna, s’est ainsi ridiculisé en 2015 sur Arte en disant qu’il entendait «vaine» dans écrivaine, avant d’être contredit par la journaliste Nadia Daam lui répondant qu’on entendait «vain» dans écrivain.

Tous les métiers littéraires ne sont pas logés à la même enseigne. Poétesse est entré dans la langue en 1570 et figure même dans le Dictionnaire de l’Académie française. Romancière est d’un usage courant, mais beaucoup plus récent, il fait son apparition en 1844. Pourquoi a-t-on poétesse et romancière et non écrivaine? La poésie et le roman seraient-ils rendus accessibles aux femmes du fait de leur caractère fictionnel, esthétique, non scientifique? Genres dits mineurs par rapport à l’épopée, au théâtre, territoires quasi exclusifs des hommes.

Comment expliquer cette résistance de la langue à se féminiser, à inclure le féminin dans certaines professions? Le Moyen-Âge est une époque très riche pour la création linguistique des féminins. Curieusement l’époque contemporaine a tenté d’appauvrir la langue. Et alors que les femmes sont présentes partout, la langue ne suit plus la réalité et contribue à invisibiliser les femmes, comme si elles avaient pris trop de place dans la société.

Pourtant des spécialistes de la langue réclament depuis longtemps la féminisation du français. Outre le grammairien belge Maurice Grevisse (1895-1980), le linguiste français Albert Dauzat (1877-1955), dans Le Guide du bon usage en 1955, soutient la création de néologismes: «Le français veut des féminins, et il en manque pour désigner des professions exercées plus ou moins récemment par les femmes.»

Des progressistes au gouvernement

La question connaît en France depuis trois décennies une étonnante stagnation. En dépit de toutes les préconisations gouvernementales, les locuteurs ne suivent pas. En 1984, Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, lançait une «commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes», présidée par Benoîte Groult en collaboration avec la linguiste Anne-Marie Houdebine. Le Premier ministre Laurent Fabius publiait une circulaire, dite du 11 mars 1986. L’objectif était de prendre en compte la féminisation progressive de la langue.

En mars 1998, Lionel Jospin, alors Premier ministre, lançait une nouvelle circulaire invitant les administrations à féminiser les «noms de métier, titres, grades et fonctions». L’année suivante, il préfaçait un guide de 119 pages, intitulé Femme, j’écris ton nom, rédigé par l’Institut national de la langue française sous la direction du linguiste Bernard Cerquiglini, afin de «faire avancer la cause de la féminisation». Un excellent ouvrage qui recense les occurrences du féminin au Moyen-Âge, une vraie mine d’information sur l’étendue des métiers féminins qui existaient alors.

Enfin, en 2016, le Haut conseil pour l’égalité publie Le Guide pour une communication publique sans stéréotype de sexe. Une initiative relayée par l’agence de communication Mots-clés, spécialisée dans la promotion de l’écriture inclusive.

«Aucun Québécois ne laisserait un titre au masculin pour parler d’une femme.»

Chaque décennie voit fleurir une initiative du gouvernement pour faire évoluer la langue vers une plus grande justesse grammaticale, en accordant au féminin toutes les fonctions. Pourtant la situation stagne, laissant supposer que la résistance est populaire. Pour le grammairien de l’université Yannick Chevalier:

«Nous avons un rapport maladif à notre langue, maladie qui ne concerne que les francophones de France métropolitaine. Les gens se sont entredéchirés sur la suppression de l’accent circonflexe. C’est toucher à l’identité, c’est pathologique. Mais aux Antilles, au Québec, en Suisse et en Belgique, c’est très différent, les gens sont beaucoup plus détendus par rapport à leur langue.»

De fait, au Québec, en Suisse et en Belgique, le féminin est depuis longtemps généralisé à toutes les fonctions. Le Québec a démarré beaucoup plus tôt la féminisation, dès 1979. Pourtant les féminins préconisés ne sont pas entièrement satisfaisants car inaudibles à l’oral. Ils se contentent de créer des néologismes en ajoutant un e muet à la forme masculine: professeure, auteure, alors que professeuse et autrice, on l’a démontré, existent depuis longtemps dans la langue.

Toutefois le mérite de cette entreprise est aussi d’encourager à utiliser les féminins qui existent déjà, comme le préconise l’Office québécois de la langue française. L’entreprise de féminisation a été largement suivie par les Québécois comme le confirme Alexa Conradi, féministe de Montréal: «Aucun Québécois ne laisserait un titre au masculin pour parler d’une femme.» Elle n’hésite pas à qualifier les Français de «réactionnaires et sexistes».

La Suisse est encore plus audacieuse. Outre l’usage généralisé d’autrice, le parti des Verts vient de bannir tous les masculins pour les remplacer par des féminins dans ses statuts. L’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève a décidé de rendre le féminin générique. D’autres initiatives universitaires existent pour démasculiniser les textes.

Le poids des petits hommes verts

Dans l’Hexagone, un culte est rendu à l’Académie française, perçue dans l’imaginaire collectif comme l’autorité absolue en matière de normes lexicales et grammaticales. Elle est la cible de puissantes invectives car coupable pour beaucoup de vouloir maintenir un statu quo sur le masculin.


Le 22 janvier 1981, l’écrivaine Marguerite Yourcenar devient la première femme académicienne. © AFP

La linguiste Maria Candea en a fait un combat: «L’Académie invente des règles pour bétonner son idéologie sexiste, pour renforcer le masculin. Les académiciens n’ont pas désarmé même après avoir perdu toute autorité dans le domaine de la grammaire. Dans leur seule et unique grammaire, publiée dans les années 1930, qui a été la risée de tout le monde pour son amateurisme, ils avaient trouvé moyen, entre autres, d’essayer d’imposer une nouvelle règle en ce sens. Ils ont voulu empêcher que le pronom “certains, certaines” reste variable en genre! Ils voulaient rendre le féminin “certaines” incorrect, comme ils avaient, par le passé, réussi à rendre d’autres accords incorrects. Cette histoire semble leur tenir énormément à cœur.»

Même jugement sévère de la part d’Aurore Evain: «L’Académie a été la “fossoyeuse” du terme autrice: en le faisant disparaître des dictionnaires, elle a effacé toute son histoire, et donc sa légitimité. Ce féminin avait un enjeu politique. Les académiciens n’auraient pas mis autant d’énergie à le faire disparaître s’il ne contribuait pas à la légitimation des femmes ainsi désignées.»

Chrystel Breysse, socio-linguiste, ironise: «Si l’on suit l’Académie française qui revendique le masculin comme le genre non marqué, pourquoi alors ne pas mettre tous les noms de métier au masculin? Pourquoi ne pas dire: Madame l’infirmier, Madame le boulanger, l’acteur français Brigitte Bardot ou le chanteur Dalida? Pourquoi féminiser certains métiers et pas d’autres?» Pour Éliane Viennot: «C’est l’Académie le problème. Les académiciens sont liés au pouvoir, ils défendent ça, c’est une forteresse. Ils disent défendre des usages anciens mais ils se fondent sur des usages mis en place au XVIIe siècle!»

Maria Candea surenchérit: «Dans une tribune de 1998, l’académicien Marc Fumaroli avait associé la féminisation de “recteur” à “rectal” et trouvé que “doctoresse (…) rimait fâcheusement avec fesse”. C’est une obsession sexuelle!»

Accords et désaccords

Cet accord qui refuse le féminin est lourd de conséquences d’un point de vue grammatical. Tous les secrétaires de rédaction et les correcteurs sont obligés de jongler avec les mots pour éviter les contresens. En préconisant de conserver Madame le directeur plutôt que Madame la directrice, c’est commettre une faute d’accord. Par quel pronom personnel reprendre le mot directeur au masculin lorsqu’il désigne une femme: le président, elle… ou le maire, elle…? Que pensez-vous de cette phrase: «Le directeur a pris un congé maternité car il allaite son enfant»? Que penser d’une langue qui ne parvient plus à rendre compte de la réalité au risque de faire des fautes d’accord et de créer des ambiguïtés?

Le grammairien Yannick Chevalier rappelle: «Dans les années 1920-1930, les premières femmes avocates se font appeler Madame l’avocat. À l’époque, les grands philologues de la Sorbonne crient au solécisme. Le mot Madame commande un accord au féminin, dire “Madame le” est incorrect. Même des grammairiens de droite, voire de l’extrême droite, considèrent que mme l’avocat est une monstruosité linguistique. Mais aujourd’hui l’article masculin est revendiqué dans certaines fonctions au nom de la norme.» À la question «Madame le secrétaire perpétuel ou Madame la secrétaire perpétuelle?» du journaliste de France Inter Patrick Cohen à l’historienne Hélène Carrère d’Encausse, en direct de l’Académie française lundi 16 mars 2015, la réponse est sans appel: «Madame le secrétaire. La grammaire française doit être respectée ici.» Le problème est que l’académicienne fait là une faute de français, une faute d’accord appelée solécisme.

Le site de l’Académie regorge de ce type d’erreur de langue, car le français est une langue qui s’accorde en genre et en nombre. Dans la nécrologie de Simone Veil disparue le 30 juin 2017, elle est désignée comme confrère par ses pairs, un nom donc masculin auquel est rattaché l’adjectif «décédée» au féminin. L’Académie fait donc une faute d’accord de base, qui serait sanctionnée à l’école primaire.

Drôle de genre

Certains arguent de l’arbitraire du genre des mots pour expliquer l’absence d’équivalence féminine à certaines fonctions. C’est oublier que cet arbitraire ne touche que les inanimés et certains animaux. L’éminent Alain Rey, lexicographe et père du Petit Robert, s’est récemment fourvoyé dans un article du Figaro. Il revient sur le masculin et le féminin qu’il décrit comme arbitraires concernant les choses et les animaux: «On dit une girafe et pourtant on pense au mâle. Comme on croit que le crapaud est le mari de la grenouille. Or, ce sont deux espèces différentes […] Mais l’arbitraire de la langue est une donnée première contre laquelle on ne peut absolument rien!»

Alain Rey semble oublier que tous les animaux domestiqués et certains animaux sauvages sont marqués en genre: chien-chienne, chat-chatte, bélier-brebis, bouc-chèvre, cochon-truie, cheval-jument, taureau-vache, buffle-bufflonne, lion-lionne, etc. Ces animaux-là sont bien marqués en genre. L’arbitraire ne touche les noms d’animaux que lorsqu’ils ont une moindre interaction avec les humains. La langue française, comme la société, sont éminemment genrées.

Argument souvent opposé à la féminisation des fonctions, ces métiers masculins désignés au féminin, comme corvette, vigie, sentinelle ou recrue. De même les termes épicènes comme individu ou personne. On peut parler effectivement d’arbitraire de la langue dans leur cas, mais ce sont des exceptions.

Des femmes qui manquent de sagesse

Sage-femme est souvent convoqué pour illustrer la non-réciprocité genrée des noms de métiers. Éliane Viennot rappelle: «En 1982, toutes les professions s’ouvrent aux deux sexes. La société s’est émue du fait que le métier de sage-femme allait être ouvert aux hommes. Le médecin Robert Debré s’est exclamé: “Les pauvres hommes vont être appelés sages-femmes!” L’Académie a proposé maïeuticien pour les hommes, mais pas maïeuticienne pour les femmes, qui, elles, devaient continuer d’être appelées sages-femmes. Ils ont créé un problème là où il n’y en avait pas.»

Rappelons que maïeuticien a été inventé par l’Académie française en 1980, en référence à la maïeutique de Socrate. Maïeuticien figure comme néologisme dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française, avec la précision qu’il est «limité par l’usage aux hommes exerçant la profession de sage-femme».

Un sage-homme en salle de travail, à la maternité de l’hôpital de Clamecy, en 2008.  © Jeff Pachoud / AFP

Chrystel Breysse rappelle: «L’Académie française montre bien son incompétence. Car dans le mot composé sage-femme, le mot femme ne qualifie pas le sexe de la personne qui occupe la fonction, mais bien la compétence qui renvoie à la connaissance du corps des femmes.» On peut donc parfaitement dire un sage-femme pour un homme qui exerce ce métier.

Linguistique et guerre des sexes

Curieusement beaucoup perçoivent ce blocage lexical comme un clivage hommes-femmes. Cette disparition du féminin dans la langue serait due à une volonté masculine d’assurer sa domination sur les femmes. Chrystel Breysse, sociolinguiste, travaille sur ces questions d’impact de la langue sur la société et l’accès des femmes à l’égalité: «Le postulat du masculin premier induit une conception du rapport entre le féminin et le masculin axée sur la hiérarchisation. De fait, le masculin apparaît comme la norme sur laquelle le féminin doit se construire. Parler de règles de formation du féminin est donc la conséquence logique d’une absence d’interrogation sur la formation du masculin. Parler des femmes uniquement au masculin, c’est considérer qu’elles n’existent pas.»

«Ce sont des fonctions que les hommes estiment être leur chasse gardée […] On touche au cœur de la domination masculine.»

Même idée chez Éliane Viennot: «Ce sont des fonctions que les hommes estiment être leur chasse gardée. Ils campent sur le langage car ils n’ont plus rien d’autre. C’est une bataille déjà perdue pour eux, mais ils essayent encore de faire croire aux femmes que leur fonction doit être au masculin. On touche au cœur de la domination masculine.» Pour Yannick Chevalier, il ne fait aucun doute que la féminisation s’inscrit dans le combat féministe: «Les femmes ont fait entendre leur voix et sont entrées en concurrence avec les hommes qui ont dû leur céder de la place. La deuxième bataille est de fixer cette évolution dans la langue, afin que les femmes soient aussi présentes que les hommes. Ceux-ci sont en train de céder.»

Il est pourtant dommage de limiter cette problématique à un combat, voire à une guerre des sexes, car les femmes en sont aussi responsables. C’est une erreur d’imaginer un combat sans merci entre hommes et femmes. Il serait ridicule de penser que toutes les femmes soutiennent l’IVG. Marie-France Lorho par exemple, députée du Vaucluse (Ligue du Sud), organisait le 17 janvier un colloque pour la vie, une manifestation qui réunit autant de femmes que d’hommes.

Certes, les règles édictées par l’Académie française se basaient sur des conceptions misogynes inacceptables, mais il n’est pas correct de réduire cette question grammaticale à une victimisation des femmes, en leur ôtant toute responsabilité dans la perpétuation des blocages sexistes. Plutôt que de chercher un bouc émissaire masculin, il serait judicieux de vouloir simplement respecter la grammaire et les règles d’accord. Accorder au féminin, c’est avant tout respecter la langue française, pour le bénéfice de tous les francophones, sans différence de sexe.

Pour Aurore Evain: «L’histoire de l’essor du féminin autrice, en terme d’usage, est passionnant, car il montre le retour en force des collectifs citoyens grâce aux nouveaux médias. Il y a encore dix ans, je n’aurais jamais cru que ce mot atteindrait une telle portée, au point d’être préconisé par une ministre de la Culture et une académicienne, Danièle Sallenave.»

Nous assistons aujourd’hui à un changement historique. L’académicienne Dominique Bona vient d’accepter de se faire appeler académicienne et a accusé l’Académie de s’être trompée sur la féminisation des noms de métiers dans les années 1980. Et une autre académicienne, Hélène Carrère d’Encausse, avait promis de plancher sur le sujet du féminin dans la langue avant la fin 2017. On attend ses conclusions avec impatience.


SOlidarité MIgrant.e.s-COllectif 06. Neuvième détention pour Cédric Herrou.

SOlidarité MIgrants.es-COllectif 06

COMMUNIQUE

Neuvième détention en un an et demi pour Cédric Herrou

Nos organisations dénoncent vigoureusement l’acharnement judiciaire et policier que subit depuis de longs mois Cédric Herrou. Voici aujourd’hui une rétention judiciaire, 9ème détention (26 h) en seulement un an et demi, pour avoir, contrevenant à un contrôle judiciaire scandaleux, emprunté l’autoroute après un court trajet passant par l’Italie, afin de livrer ses productions agricoles à des clients niçois ! Il est pourtant depuis 2016 un citoyen assumant ses actes et ses positions, au vu et au su de tous, sur la défense concrète des droits fondamentaux des demandeurs d’asile. Il n’a jamais été poursuivi avant 2016 pour quoi que ce soit : Cédric Herrou n’est pas un délinquant !

Par ailleurs, pour qui connaît le contexte géographique et routier des liaisons de Breil-sur-Roya à Nice, et les situations particulières durant cette période liées aux éboulements sur des routes de montagnes sinueuses, il est évident que le circuit qu’a emprunté Cédric s’imposait. Cette insupportable coercition depuis juillet 2017 à vouloir contraindre un petit agriculteur à prendre sur son temps de travail, quel que soit l’état des routes, et ainsi, réduire le revenu de celui-ci, n’a d’autre objet essentiel que de nuire à son activité professionnelle et d’entraver son activité militante. Comme à l’accoutumée, Cédric Herrou a été relâché sans suite car seul importe, pour les pouvoirs publics, la persistance de ce harcèlement.

Au-delà de lui et de ce qu’il représente, il s’agit bien d’intimider l’ensemble des citoyen.ne.s solidaires, militant pour les droits des réfugié.e.s, et d’impressionner les bénévoles qui se dévouent sans compter pour assurer l’accueil de personnes en désespérance absolue, accueil que les pouvoirs publics de notre pays ne veulent pas assurer. Nous demandons instamment la levée de ce contrôle judiciaire totalement disproportionné, et l’arrêt de ce harcèlement indigne.

Le 21 janvier 2018.

Solidarité migrant.e.s-Collectif 06 :

Artisans du monde 06 – ATTAC France – Citoyens solidaires 06 – Défends Ta Citoyenneté ! (DTC) –FCPE – FSU 06 – LDH section de Nice – Ligue des Droits de l’Homme Paca (LDH) – Mouvement de la Paix – MRAP 06 – Planning familial 06 – RESF 06 – Roya Citoyenne – Solidaires 06 – Solidaires étudiant.e.s Nice -Syndicat des Avocats de France (SAF) – Vallées solidaires 06

Co-signataires : ADN (Association pour la Démocratie à Nice) – Alternative & Autogestion – Cimade 06 – DIEM 25 DSC Nice – Emancip’Action – Ensemble ! 06 – Génération.S 06 Comité d’Antibes – France insoumise 06 – Habitat & Citoyenneté – Les Ami.e.s de la Roya – NPA 06 – Parti de Gauche 06 – Tous Citoyens ! – UD CGT 06

 Texte de Cédric Herrou diffusé sur Facebook

Cédric Herrou

Communiqué, que dis-je ! Information suite à ma rétention judiciaire du jeudi 18 Janvier.
Comme dirait notre cher et tendre Préfet « Ici on ne communique pas, on informe» !!
(J’adore ce slogan ! Donc sans son autorisation je me permet de lui voler !)
Et oui pour la 9ieme fois j ai retrouvé mes chers camarades de la PAF de Nice.
J’ai été mis sous les verrous pendant 26 heures…

Bref, comme tous les jeudis je livre, magasins, épicerie AMAP* à Nice.
Comme tous les jeudis, depuis le 24 Juillet suite à ma mise en examen, je passe par cette route sinueuse passant de cols en cols et rejoignant Nice, car sous contrôle judiciaire depuis mon arrestation en gare de Cannes, il m’est interdit de passer par l’Italie de peur que je croise un petit noir et l’aide à rejoindre la France pour profiter de nos acquis sociaux et prendre la place de nos SDF Français.

Mais en début de semaine dernière, suite aux intempéries, la route sinueuse s’effondre et m’oblige à passer par l’Italie afin de rejoindre Nice pour livrer mes œufs extra frais et ma tapenade connue à l’internationale. Je demande donc à mes conseils d’en avertir la juge qui instruit ma mise en examen. Problème de fax, la juge ne reçoit pas cette information…oups !

Une semaine avant les faits, le jeudi 11 janvier, 15h02, je m’apprête à prendre le volant de ma super voiture que mes proches surnomme « La poubelle », je pense par jalousie… surgissent de nul part deux fourgonnettes bleues marines gyrophare en alerte qui m’interpellent et demandent mes papiers ainsi que ceux de mes 3 compagnons.
Les gendarmes mobiles prennent leur aises, nous tutoient, obligent mes compagnons à sortir les mains des poches… J’oubliais de vous préciser ! Mes compagnons sont de couleur noire, en situation régulière : mais ce n‘est pas marqué sur leur front qu’ils sont en situation régulière…qu’ils sont noirs, si. Les gendarmes se permettent d’entrer sur ma propriété privée sans mon consentement et ça, ça me fait pas très plaisir. Donc j’informe la hiérarchie du zèle de ces beaux hommes forts testostéronnés, bref, la routine, mais bien heureusement, fin de la discorde. Je saute dans mon bolide et descends direction Nice passant par Italie.

Jeudi d’après, le 18 janvier donc, route toujours bloquée, je réitère ma mission « Oeufs-Tapenade ». R.A.S, pas de beaux Gendarmes Mobiles en vue. Au volant de « la poubelle » je tente de rejoindre Nice en passant par la route interdite. En chemin, une voiture de police italienne gyrophare allumé me double, passe devant moi, et roule à mon allure. Je me dis : « bizarre… »mais quand on passe souvent en cellule on apprend à être méfiant, voire parano. Je reprends courage et détermination et continue ma route suivant le gyrophare rythmant mon allure, je trouve ça joli la lumière bleue caressant les murs, et comme toutes belles choses ont une fin, la lumière bleue change de route et me quitte. Déçu je continue quelques kilomètres, arrivé sur la bretelle de l’autoroute je m’insère, j’arrive au péage de Vintimille et ma méfiance d’homme persécuté (tendance parano) m’oblige à scanner du regard l’ensemble du péage. Sur ma gauche un policier en civil, aussi discret qu’un jeune soudanais dans le train Vintimille-Menton, croise mon regard, il pense se cacher en tournant la tête, la barrière du péage s’ouvre, le policier retourne le regard vers moi. Je ne vois que lui, impossible qu’il soit seul. Je redémarre puis 200 mètres plus loin, garé sur la gauche, un véhicule banalisé et un des policiers en civil me filme. Je passe à sa hauteur et lui fais mon plus beau sourire et je le reconnais : c’est un policier de la Brigade Mobile de Recherche de la PAF de Nice. Là je me dis : la mission « Œufs-Tapenade » va être compromise…

Je roule quelque kilomètres et j’arrive vers le fameux péage de la Turbie et là se présente a la barrière une dizaine de policiers. On me demande de sortir du véhicule et je me retrouve mains dans le dos, menotté, le front collé sur le fourgon de CRS et là je me dis : mission Œufs-Tapenade annulée… Par la suite j’apprends que c’était une opération policière de collaboration franco italienne anti passeur mais annulée par l’interpellation imminente de Cédric Herrou en mission spéciale Œufs-Tapenade.

Je cache mon inquiétude, comment se fait il qu’un si gros dispositif policier franco-italien d’une telle amplitude soit levé sous un tel prétexte… Sachant les policiers de la PAF en grève pour manque de moyens, et un préfet très exigent des résultats de la PAF… Bref, qu’est-il plus important pour les services préfectoraux ? La lutte contre l’immigration ou la lutte contre la mission Œufs-Tapenade ?
Quelques questions basiques me sont posées par les policiers puis hop ! En cellule ! Le policier m’accompagne, sonne à la porte du centre de rétention, un jeune policier en uniforme ouvre, l’odeur est comparable à un squat de junkies, encens allumé tentant de camoufler l’odeur d’urine ammoniaquée. Dans le hall, le faux plafond tombe. Déchaussé, ceinture enlevée, élastique de mon chignon enlevé, c’est bon je suis dans l’ambiance, je ressemble à un junkie les cheveux lâchés, le pantalon tombant, et l’air dépité. Dans ma cellule de 5 mètres carrés, de la sauce tomate sur les mur, ah non ! c’est pas de la sauce, c’est de la merde… Après quelques heures debout à côté du banc de béton démuni de matelas et de couverture, je contemple les chiottes turques couvertes d’une croûte craquelée marron-jaune. Des moustiques que je n’ai jamais vu ailleurs que dans ces cellules, sûrement une espèce endémique…
Le but de la prison c’est d’humilier pour mieux manipuler. On peut être considéré comme une merde quand on se sent comme une merde, une torture de l’esprit banalisée et tolérée mais orchestrée.

Après une nuit passée parmi les moustiques endémiques, les cris et les pleurs des détenus frappant incessamment sur les portes de fer, l’histoire se déroule clairement dans mon esprit : informée par les gendarmes mobiles de la semaine passée, la PAF savait que j’allais passer par l’Italie, je me suis fait piéger comme à Cannes le 24 juillet dernier, lors de mon interpellation avec des demandeurs d’asile entraînant ma mise en examen. La colère monte, huit heures du matin, nouvelle audition, vexé, je refuse de répondre.

Je demande à voir la Juge ! ça tombe bien, elle aussi voulait me voir. Après quelques heures je suis transféré de Nice à Grasse par 3 policiers de la PAF. La Mégane banalisée équipée d’un gyrophare et d’une sirène hurlante slalome entre les voitures, doublant à droite à gauche ;il y avait extrême urgence, Herrou et sa mission Œufs-Tapenade étaient convoqués par la Juge ! 22 minutes après notre départ de Nice nous voilà au Tribunal de Grasse, avec une grosse envie de gerber. Je suis mis dans une cellule, un jeune de la geôle d’à côté se tape la tête sur la porte, le surveillant lui propose de fermer sa « grande gueule » et lui donne un mouchoir en papier… La même odeur d’urine et de peur, et cette sensation de se sentir comme une merde…

J’attends. D’après la conduite du policier j’estime que je ne devrais pas attendre trop longtemps… Mal estimé, j’attends 5h30 ce qui me donne le temps d’avoir peur d’être incarcéré à la prison de Grasse pour non respect du contrôle judiciaire… ma crainte c’est l’obligation du bracelet comme alternative. Je n’ai jamais mis de collier à mes chiens, ni porté d’alliance, je suis un Homme libre, je ne suis pas un animal à domestiquer, je décide dans l’éventualité de refuser le bracelet et de me retrouver en centre de rétention. Du coup, j’ai encore plus peur et je commence à regretter ma mission Œufs-Tapenade…

Plus tard on m’invite a rejoindre le bureau de la Juge accompagné de Zia Oloumi mon avocat, qui m’informe froidement que si incarcération, dans un mois max je serai dehors et que c’est pas pire, qu’un client avait appris à parler Français rapidement et qu’un autre faisait des études de droit… Bref, j’ai encore plus peur… Nous sommes invités a entrer dans le bureau sobre et silencieux.

La Juge me reproche d’avoir refusé de répondre aux policiers lors de mes auditions. Je lui explique que j’ai subi 9 gardes à vues depuis un an et demi alors qu’auparavant je n’avais jamais eu de problème avec la justice. Que ma volonté n’était pas de contourner la loi mais de faire progresser le droit pour les exilés. Que j’agis pour dénoncer un problème d’ordre public, que l’État a le devoir d’agir pour le bien de toutes et tous sans discrimination et distinction. Que je ne comprenais pas la démesure de ma criminalisation par la justice… Bref… j’ai peur… La Juge consciente et sensible à cette situation et … ma peur … me laisse libre, ouf, ça y est j’ai soif je n’ai plus peur de la prison, je veux fumer des clopes et boire plein de bières. Comme si de rien n’était je rentre à mon domicile rassuré de ne pas finir en prison pour avoir osé entreprendre la mission Œufs-Tapenade…
C.H


L’État fait encore un petit pas dans l’affaire Audin


A l’occasion, le 12 janvier, d’une réunion d’hommage au mathématicien Gérard Tronel, fondateur de l’Association Maurice Audin récemment décédé, Cédric Villani est intervenu sur l’affaire Audin. Il a dit qu’après en avoir parlé avec le président de la République, Emmanuel Macron, il pouvait déclarer que : « Maurice Audin a été exécuté par l’Armée française ». C’est un petit pas de plus de la part de l’Etat français vers l’aveu de la vérité… accompagné de beaucoup d’hypocrisie et de lâcheté.

Un bel hommage a été organisé, vendredi 12 janvier 2017, dans un auditorium du campus universitaire Jussieu à Paris, au mathématicien Gérard Tronel, qui a relancé en 2005 le Prix Audin de mathématiques et animé jusqu’à son décès l’Association Maurice Audin. A cette occasion, le président de Sorbonne Université, Jean Chambaz, a réaffirmé la volonté de l’université française de voir reconnaître par l’Etat la vérité sur la mise à mort du jeune universitaire, âgé de 25 ans, enlevé le 11 juin 1957 par des militaires français, qui était sur le point de soutenir sa thèse de mathématiques. L’engagement de l’avocat de la famille Audin, Roland Rappaport, lui aussi mort récemment, à demander à l’Etat la reconnaissance de la vérité, a été rappelé par l’une de ses collaboratrices.

Une table ronde a porté sur « Le prix Maurice Audin et l’affaire Audin ». Présidée par Cédric Villani, Université Claude Bernard-Lyon et député de l’Essonne, elle a rassemblé Mohamed Amara, président de l’Université de Pau et des pays de l’Amour, Jean-Pierre Raoult, de l’Association Maurice Audin et du Mrap, et Emmanuel Treillat, Sorbonne Université et lauréat du Prix Maurice Audin 2010. Josette Audin était présente ainsi que Pierre et Michèle Audin, enfants du disparu. Pierre Audin, qui a longtemps travaillé au Palais de la Découverte, est lui-même intervenu sur « Gérard Tronel et la vulgarisation des mathématiques pour le grand public ». On notait la présence dans la salle de l’historienne Marianne Debouzy, l’une des secrétaire du Comité Maurice Audin présidé, de 1957 à 1965, par Pierre Vidal-Naquet.

Cela a été l’occasion pour Cédric Villani de dire qu’après s’en être entretenu avec le président de la République, Emmanuel Macron, il pouvait s’en faire le porte-parole pour déclarer que « Maurice Audin a été exécuté par l’Armée française ». Il n’a mentionné aucun témoignage ni document à l’appui de cette déclaration « autorisée », il a même affirmé qu’il n’existait pas de trace de cette « exécution par l’Armée française » dans les archives, soit qu’il n’en ait jamais existé, soit que des pièces d’archives aient disparues. Tout en ajoutant que c’était aux historiens de travailler pour en savoir davantage.

Un tout petit pas de plus

C’est un tout petit pas, car aucune déclaration présidentielle n’a été lue, aucun message, aucun communiqué n’a été rendu public par l’Elysée. Mais c’est quand même un petit pas de plus de la part de l’Etat français vers l’aveu de la vérité. Car les mots « Maurice Audin a été exécuté par l’Armée française » n’ont jamais été prononcés auparavant par un représentant, officiel ou officieux, de l’Etat. Et le mot « exécuté » a un sens précis, qui renvoie non seulement à une intention meurtrière délibérée, mais à une décision, qu’elle soit judiciaire ou extrajudiciaire ; dans ce cas, en l’absence de toute procédure judiciaire et de tout procès, il désigne clairement une décision d’assassinat extrajudiciaire. Et l’auteur de cet assassinat est désigné comme n’étant pas « un militaire français » ou « des militaires français », qui auraient pu désobéir, outrepasser des ordres ou agir, volontairement ou par maladresse, en l’absence d’un ordre reçu, mais comme étant bien « l’Armée française ». Il s’agit donc d’un meurtre, et ce meurtre relève d’un ordre de la hiérarchie de l’Armée. Une armée dont le chef d’état-major en Algérie était alors le général Raoul Salan et le commandant dans la région d’Alger, le général Jacques Massu, chef de la 10e division parachutiste. Il est clair que, si un tel ordre d’exécution a été alors donné par l’Armée, c’est-à-dire les généraux Salan et Massu, il a été forcément partagé par le ministre résidant d’alors, Robert Lacoste, qui partageait totalement avec eux la conduite de la « bataille d’Alger ».

Rappelons que, le 17 juin 2014, en recevant à l’Elysée Josette et Pierre Audin et en rendant public le lendemain un message à l’occasion de la remise du Prix Maurice Audin de mathématiques [1], le Président de la République François Hollande avait contredit ses déclarations de l’année précédente selon laquelle les archives ne permettaient pas de savoir le sort de Maurice Audin. Il a déclaré dans son message que « les documents et les témoignages dont nous disposons aujourd’hui sont suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque. M. Audin ne s’est pas évadé, il est mort durant sa détention ». Il avait donc mis fin en juin 2014, en parlant d’une « mort durant sa détention », à la version qui a été la thèse mensongère officielle de l’Etat pendant 57 ans, celle de l’évasion. Cela contredisait ses déclarations faites un an plus tôt, tout en ne disant rien des causes de la mort de Maurice Audin alors qu’il était détenu par les parachutistes. François Hollande disait dans son message de juin 2014 qu’il avait ordonné « que soient engagées des recherches sans précédent dans les archives du ministère de la Défense, afin de découvrir si des documents officiels permettaient d’éclairer de façon définitive les conditions de la disparition de M. Audin en juin 1957. Ces recherches n’ont pas permis de lever les incertitudes qui continuent d’entourer les circonstances précises de la mort de M. Audin, que la justice n’a plus les moyens d’éclairer. C’est aux historiens qu’il appartient désormais de les préciser ». C’est ce que répète la présente déclaration de Cédric Villani, porte-parole officieux d’Emmanuel Macron, puisque, tout en indiquant qu’Audin a été assassiné sur un ordre de l’Armée, il reprend cette affirmation de François Hollande concernant l’absence d’archives.

Ni document, ni témoignage à l’appui

Pourtant, ces dernières années, des archives ont été découvertes, des témoignages importants ont été publiés. En mars 2012, une journaliste du Nouvel Observateur, Nathalie Funès, a révélé que le colonel Yves Godard a écrit dans des carnets déposés à l’Université de Stanford (Californie) qu’Audin a été tué, sur ordre, par le sous-lieutenant du 6e RPC Gérard Garcet — qui était au début de 1957 l’officier d’ordonnance du général Massu http://ldh-toulon.net/Maurice-Audin-serait-bien-mort-aux.html. Peu avant sa mort le 3 décembre 2013, le général Paul Aussaresses, commandant, à l’époque, au 1er RCP et chargé notamment par le général Massu des exécutions extrajudiciaires, a confié au journaliste Jean-Charles Deniau — qui l’a rapporté dans son livre La vérité sur la mort de Maurice Audin, paru en janvier 2014 aux éditions Equateurs — que l’ordre de tuer Audin était venu du général Massu et que le sous-lieutenant Gérard Garcet est bien celui qui l’avait mis en œuvre. Autre indice, le général Maurice Schmitt présent à Alger à partir du 4 septembre 1957 comme commandant du 3e RCP et proche de Massu, dans son livre Alger-été 1957. Une victoire sur le terrorisme, paru en 2002, nomme Maurice Audin, dans la phrase suivante : « Il est clair que Boumendjel, Maurice Audin et Larbi Ben M’Hidi auraient dû être traduits devant un tribunal ». Or, comme on sait avec certitude qu’Ali Boumendjel et Larbi Ben M’Hidi ont été assassinés sommairement sur ordre, sa phrase reconnaît qu’Audin a été, lui aussi, l’objet d’une décision de mise à mort extrajudiciaire.

Comme François Hollande, Emmanuel Macron laisse apparaître un petit bout de la vérité. Mais ni l’un ni l’autre ne veulent dire sur quels témoignages et documents ils fondent leurs affirmations, en disant qu’il y en a de « nombreux et concordants » mais en n’en montrant aucun (François Hollande), ou en disant qu’il n’y n’a aucune archives (Emmanuel Macron, via Cédric Villani). Que penserait-on d’une autorité judiciaire qui affirmerait l’existence d’un crime avec préméditation tout en ne rendant public aucun témoignage ni document à l’appui de cette conclusion. Cette affirmation peu crédible concernant l’absence d’archives, il faut probablement la comprendre comme : « Il n’est pas encore temps de faire état des documents et témoignages qui fondent nos affirmations sur le fait que Maurice Audin « a été exécuté par l’Armée ». Attendons que tous les exécutants et responsables de cet assassinat soient morts. Gérard Garcet vient de mourir, mais tous les responsables ou complices — militaires ou politiques — de ce crime décidé par le commandement de l’armée française en Algérie et le ministre résidant, et endossé par l’Etat, donc de ce crime d’Etat, n’ont pas encore disparu. En attendant, Mesdames, Messieurs, comprenez que nous continuions à mentir… ».

Notons aussi que Cédric Villani a mentionné à deux reprises, le 12 janvier, le nom de François Nadiras en rendant aussi hommage à son engagement dans le combat pour la vérité dans l’affaire Audin. Ceux qui poursuivent le site qu’il avait fondé n’hésiteront pas à continuer à dénoncer, comme il l’a fait, les hypocrisies, les contradictions et les lâchetés de nos gouvernants.

Et ils n’oublieront jamais que Maurice Audin n’a été qu’un parmi des milliers d’Algériens colonisés restés inconnus. La reconnaissance officielle par l’État français de toute la vérité sur l’affaire Audin peut être une étape essentielle dans un combat plus important encore : celui pour la reconnaissance officielle des responsabilités de l’armée française dans des milliers d’autres disparitions forcées et exécutions extrajudiciaires survenues pendant la guerre d’indépendance algérienne, victimes restées inconnues parce qu’il s’agissait d’« indigènes » et dont les familles, comme celle d’Audin, sont toujours aujourd’hui en attente d’informations sur le sort de leurs proches disparus et sur les responsables de ces disparitions.

Gilles Manceron.


NDDL : la gendarmerie se prépare à une opération d’ampleur

lemonde.fr

Par Julia Pascual

Trente à quarante escadrons de gendarmerie mobile pourraient être mobilisés pour ce qui s’annonce comme l’une des opérations les plus délicates de son histoire en métropole.

A la veille d’une décision du gouvernement sur l’avenir du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes – et de la possible évacuation de la zone –, la gendarmerie nationale se prépare à l’une des opérations de maintien de l’ordre les plus délicates de son histoire sur le sol métropolitain.

Les difficultés qu’anticipent les militaires relèvent de plusieurs facteurs. D’ordre tactique, elles tiennent notamment à la configuration de la ZAD (« zone à défendre »). Ses occupants sont disséminés sur un espace rural étendu et accidenté, fait de champs, de bosquets, de bois et de sentiers boueux, et en partie aménagé. Les forces de l’ordre ne peuvent donc pas jouer sur un effet de surprise et sont contraintes à une progression lente – accentuée par la lourdeur de leurs équipements – et, par conséquent, plus exposée.

« Les opérations de maintien de l’ordre en milieu rural sont complexes parce que, à la différence d’un environnement urbain très encagé, l’adversaire est mobile, dispersé, et il peut avoir préparé le terrain », ajoute le général à la retraite Bertrand Cavallier, ancien commandant du Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie de Saint-Astier (Dordogne). L’évacuation de la zone devrait se faire par une progression à pied, mais la gendarmerie n’exclut pas de mobiliser ses véhicules blindés – d’ordinaire employés pour des opérations de maintien de l’ordre outre-mer –, et de solliciter des moyens du génie de l’armée de terre pour détruire des obstacles tels que des barricades, déloger des opposants de leurs cabanes perchées ou rétablir la viabilité de certains axes.

Des opposants hétérogènes et déterminés

L’hétérogénéité des opposants à l’évacuation de la ZAD, mêlant écologistes, black blocs, familles, riverains ou encore agriculteurs, est une complexité supplémentaire. Actuellement, plus de 300 personnes seraient présentes sur place mais, selon la décision prise par le gouvernement, des centaines voire des milliers d’opposants peuvent vouloir les rejoindre. A l’automne 2012, après l’échec de l’opération « César » – une tentative d’expulsion massive de plusieurs semaines –, des milliers de personnes s’étaient réunies sur place (40 000, selon les organisateurs) pour une manifestation de « reconquête ».

La détermination de certains à résister, y compris de façon violente, à leur délogement, est aussi un élément pris en compte par les gendarmes. « L’affrontement sera, à mon sens, inévitable », avance Frédéric Le Louette, président de l’association professionnelle GendXXI. Il se déroulera dans un contexte de « pression médiatique accrue », poursuit-il : « La gendarmerie devra être irréprochable, tout en subissant des gens qui n’ont rien à perdre. » La confrontation sur le terrain sera doublée d’une guerre des images. « La communication est un aspect très important », concède le haut gradé de la gendarmerie.

La mort de Rémi Fraisse, tué par l’explosion d’une grenade offensive sur la ZAD de Sivens (Tarn) en 2014, est présente dans les esprits. Si l’usage des grenades offensives a depuis été interdit, les militaires disposent d’un panel d’armes de force dite « intermédiaire », à l’image des grenades de désencerclement ou lacrymogènes ainsi que des lanceurs de balle de défense. « Il y aura des blessés des deux côtés, voire des morts », prévient un dirigeant de la gendarmerie. « C’est une opération compliquée, mais on n’est pas à la veille de la bataille de Verdun », tient toutefois à tempérer un autre haut gradé.

Trente à quarante escadrons mobilisés

D’après plusieurs sources, entre trente et quarante escadrons de gendarmerie mobile pourraient être mobilisés en cas d’évacuation de la ZAD, soit environ 2 500 militaires, pendant deux à trois semaines au moins. L’hypothèse d’une évacuation de la ZAD pour construire l’aéroport requerrait, en outre, des effectifs dans le temps, puisqu’une partie d’entre eux devrait continuer d’occuper le terrain pour s’assurer qu’il n’est pas réinvesti et que les travaux puissent être conduits.

Pendant l’évacuation, il faudra enfin mobiliser des unités de forces mobiles, gendarmes ou compagnies républicaines de sécurité (CRS), sur les axes routiers conduisant à la ZAD, mais aussi à Nantes et à Rennes, où des manifestations pourraient avoir lieu, ainsi qu’à d’autres endroits où sont envisagées des manifestations et des actions pouvant viser, par exemple, des équipements de Vinci, l’entreprise concessionnaire de l’aéroport.

Si le projet d’aéroport est abandonné, deux scénarios sont envisagés : le gouvernement peut décider d’évacuer la ZAD, ou envisager de permettre à certains occupants de rester sur place. Cette dernière possibilité aurait l’avantage de désamorcer toute une partie de l’opposition, notamment celle des agriculteurs, qui ont déjà manifesté avec 150 tracteurs, en 2016, pour protéger notamment les exploitations agricoles.


Les leçons des élections catalanes


Dans un contexte très particulier, les Catalans étaient appelés aux urnes tout au fil de la journée d’hier. Après le référendum du 1er octobre, organisé par les indépendantistes au pouvoir en Catalogne et jugé illégal par Madrid, qui avait vu plus de deux millions de personnes se déplacer pour voter en dépit de la répression de la Guardia Civil et la mise sous tutelle de la région catalane par Madrid avec l’utilisation de l’article 155 de la Constitution espagnole, l’un des enjeux de ce scrutin était de savoir quelle serait la participation. Dans une campagne qui s’est uniquement polarisée sur la question de l’indépendantisme ou de l’unionisme, ces élections étaient quasiment une sorte de référendum sur l’indépendance.

L’autre des grands enjeux de ces élections était également de savoir quel parti arriverait en tête et surtout qui parmi le bloc indépendantiste recueillerait le plus de suffrages entre les partis de Carles Puigdemont, ancien président de la région et actuellement en exil à Bruxelles, et d’Oriol Junqueras, actuellement en prison près de Madrid. Face à ces multiples enjeux, les Catalans ont répondu en masse et la participation a bondi de 7% par rapport aux élections de 2015 en s’établissant à près de 82%. Le camp indépendantiste, en réussissant à conserver sa majorité absolue au Parlement catalan, a remporté une grande victoire en même temps que Mariano Rajoy – dont le parti s’est écroulé – a connu une véritable bérézina. Toutefois, il me semble que les leçons à tirer de ce scrutin dépasse allègrement le cadre espagnol et a fortiori catalan.

Catalogne, la grande fracture

Je le disais plus haut, la polarisation de la campagne sur la question de l’indépendance de la Catalogne a transformé ces élections en une forme de référendum sur la question. Ines Arrimadas, la tête de file de Ciudadanos qui est arrivé en tête hier, le disait sans ambages, son projet était de mettre fin au processus d’indépendance engagé par les indépendantistes et qui secoue la Catalogne et l’Espagne depuis des mois. De l’autre côté, les partis indépendantistes affirmaient qu’une victoire de leur part annihilerait les velléités de Mariano Rajoy par rapport à la mise sous tutelle puisque les Catalans, en s’exprimant librement, auraient redonné le pouvoir à leur bloc. La répression du 1er octobre dernier, la mise sous tutelle de la région et, bien évidemment, la campagne très violente verbalement qui a précédé les élections ont contribué à polariser l’opinion dans une recrudescence de la tension entre les deux camps.

Aussi, au vu des résultats du scrutin d’hier, n’est-il pas exagéré de dire que la Catalogne est complètement fracturée en deux entre indépendantistes et unionistes. En récoltant 47,49% des suffrages (sur 99,9% des bulletins dépouillés) et 70 sièges – soit deux de plus que la majorité absolue fixée à 68 sièges mais deux de moins qu’en 2015 – le bloc indépendantiste a certes remporté une victoire importante mais sans avoir la majorité absolue en termes de suffrages. Cette victoire est d’ailleurs entachée par le très bon résultat de Ciudadanos qui termine en tête du scrutin avec 25,37% des suffrages et 37 sièges. Le parti de droite libérale, s’il est bien arrivé en tête, est incapable de gouverner puisque la faiblesse des autres partis unionistes (PSOE et PP) ne permet pas à son bloc d’être majoritaire. Ce que nous voyons présent en Catalogne n’est rien d’autre que la mise en place de deux blocs, l’un qui pèse 47,49% et l’autre 43,49%. Aucun des deux ne disposent d’une majorité absolue en termes de suffrages exprimés et, si référendum il devait y avoir, les juges de paix seront sans doute les électeurs de CatComu-Podem le mouvement soutenu par Podemos et Ada Colau dont le positionnement hors de la dualité indépendantiste/unioniste n’a pas payé puisqu’il n’a récolté que 7,45% des suffrages et 8 sièges.

Les élections, moment le moins démocratique

Dans cette politique de blocs qui a lieu en Catalogne, nous voyons se répéter un phénomène assez régulier et finalement assez peu étudié : le fait que les élections sont bien souvent le moment le moins démocratique. Cette assertion peut sembler paradoxale voire même absurde d’un point de vue camusien mais je suis intimement persuadé que les élections – telles que nous les vivons dans nos systèmes politiques et non pas en elles-mêmes – sont le moment où une grande minorité ou une toute petite majorité est en mesure d’imposer ses vues à une très grande minorité voire à une majorité. Je le disais plus haut, les indépendantistes catalans, s’ils ont obtenu la majorité absolue en nombre de sièges ne l’ont pas obtenu en termes de suffrages exprimés.

On pourrait y voir une incongruité mais si on s’intéresse aux dernières élections on constate assez rapidement qu’il s’agit d’une forme de fil d’Ariane du processus politique dans nos pays. Emmanuel Macron a par exemple été élu avec une base de seulement 24% en France et au soir du premier tour on notait la présence de quatre blocs au poids quasiment égal. De la même manière La République en Marche n’a jamais obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés lors des élections législatives et se retrouve avec une très large majorité absolue à l’Assemblée Nationale. Toujours dans la même logique, sous l’effet du mode de scrutin américain, Donald Trump a été élu en recueillant moins de suffrages que son adversaire. Au-delà de ces cas les élections posent finalement une question assez lourde : est-ce bien démocratique que 50% + 1 voix de la population aient le droit d’imposer ses vues à 50% – 1 voix ?

De l’importance d’une démocratie continue

Comme je l’expliquais, si je considère que les élections sont le moment le moins démocratique ce ne sont pas parce qu’elles sont néfastes en elles-mêmes. Au contraire un système qui tenterait de tendre le plus possible vers la démocratie ne pourrait se passer d’élections. C’est plus précisément dans nos systèmes actuels représentatifs que les élections me paraissent être un simple moment où l’une des vues écrase les autres. Pour sortir de cette impasse et aporie, il me parait très important d’évoluer vers un autre système institutionnel qui permettrait la mise en place d’une démocratie plus continue.

A l’heure actuelle, en effet, la plupart des systèmes politiques et électoraux se contentent de demander aux électeurs de se rendre aux urnes à intervalles réguliers pour désigner leurs représentants. Il s’agit bien moins de voter pour décider ce qui sera fait que de voter pour décider de ceux qui décideront pour nous. En cela, les réels moments démocratiques se trouvent selon moi bien plus entre les élections que pendant celles-ci, dans la lutte pour obtenir de nouveaux droits ou conserver ceux déjà présents puisque n’en déplaise à certains, la démocratie c’est aussi et peut-être avant tout la rue. Si nous souhaitons arrêter de nous complaire dans un système qui n’a de démocratique que le nom et dont le climax constitué par les élections est assurément le moment le moins démocratique possible, il est urgent de créer les conditions d’une démocratie continue où les citoyens prendraient toute leur part dans les processus de construction des politiques publiques.

Nous le voyons donc, les élections en Catalogne sont riches de leçons non seulement pour l’Espagne mais également pour nous en cela qu’elles viennent confirmer une dynamique quelque peu mortifère qui fait que les élections semblent être devenues le moment le moins démocratique. Passer progressivement à une démocratie continue ne sera pas évident et il me semble que l’échelle de la ville est particulièrement pertinente pour y parvenir eu égard à la proximité avec le citoyen. L’Espagne expérimente d’ailleurs cela depuis les dernières municipales et les mairies rebelles qui sont gouvernées par des plateformes citoyennes notamment à Barcelone et Madrid. Il est grand temps de mettre en place une République des villes et de tordre le cou à ce système institutionnel qui profite toujours aux mêmes. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors nous serons réellement perdus. Et nous mériterons notre sort.


Avis du CCNE santé des migrants et exigence éthique


La France a depuis des décennies été un pays d’immigration pour des motifs politiques, économiques ou culturels. Aujourd’hui, le terme de « migrants » renvoie à un moment de l’existence d’hommes et de femmes qui ont décidé de quitter leur pays. Ils séjournent sur le sol français pour des durées très inégales, de toute façon en précarité à l’égard de l’accès aux soins. Majoritairement, ces personnes se rendent invisibles pour n’être pas reconduites à la frontière et placent au second plan leurs difficultés de santé par rapport à leur projet migratoire, ce qui pose des questions de santé publique non résolues. En effet, les structures d’offre de soins (en particulier les hôpitaux) sont peu organisées pour aller au-devant d’elles ce que font, en revanche, les associations humanitaires, sans soutien manifeste de l’État.

Il est aujourd’hui difficile de mesurer à la fois les effectifs présents et les flux d’entrée et de sortie de migrants, mais tout semble cependant indiquer que leur nombre n’excède pas 0,5 % de la population générale en France. Ils ne constituent nullement une menace, ni sur le système de soins, ni sur notre organisation sociale. En même temps, chacun doit être conscient que les évolutions géopolitiques (climat…) vont amplifier les phénomènes migratoires, ce qui oblige à anticiper. Cela implique, à la fois, la mise en place de structures officielles pérennes de mise à l’abri des nouveaux arrivants dans des conditions décentes, mais aussi de moyens d’intégration de ceux pouvant relever du droit d’asile ou du statut de réfugiés. On ne peut, en tout état de cause, admettre que l’absence de prise en charge de l’hygiène élémentaire de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants (souvent isolés) soit un instrument de régulation de leurs flux.

Nonobstant la réalité de violences et de traumatismes psychiques et mentaux majeurs subis au cours de la migration, la santé physique corporelle des personnes ainsi prises en charge à des degrés divers ne peut être qualifiée globalement de mauvaise. Cette appréciation de « bonne santé physique corporelle » ne peut dissimuler cependant des réalités difficiles, en particulier dans le domaine de la santé mentale et des violences faites, y compris en France, aux femmes et aux mineurs isolés.

La Constitution, les lois et règlements français prennent en compte les impératifs éthiques concernant les personnes soumises aux vicissitudes de la migration ; ces textes respectent les conventions internationales. D’un point de vue administratif, les instruments existent pour un accueil décent des migrants. En revanche, les expressions politiques et les moyens publics conduisent à une mise en œuvre insuffisante de ces dispositions, comme en témoignent les mises en gardes itératives récentes d’autorités incontestables.

Si l’accueil des migrants en centres d’accueil et d’orientation (CAO) a été, semble-t-il, satisfaisant, cette étape a été précédée ou suivie (pour les personnes les ayant quittés) de conditions d’existence prolongées pendant lesquelles le respect des règles les plus élémentaires d’hygiène n’était pas suffisamment assuré. Les femmes et les mineurs isolés, en particulier, ont pu être mis en danger. Dans de telles situations, les seules initiatives ont été trop longtemps conduites par les associations, nationales ou locales, et des agents publics individuels. La cohérence entre leurs efforts et les CAO n’a pas été assurée.

S’agissant du dispositif classique de soins, existent certaines situations de conflit entre l’accueil des migrants et le fonctionnement habituel du dispositif : réactions d’hostilité de la part de malades patientant à côté de « migrants », choix à faire dans certains services, compte tenu des moyens disponibles, entre la patientèle habituelle et un afflux de personnes venus de l’étranger à divers titres, s’inscrivant parfois en concurrence avec l’activité habituelle des services hospitaliers. Par ailleurs, il n’existe pas de réel suivi de la santé des migrants, souvent en difficulté pour communiquer avec les acteurs médicaux.

Il n’y a pas de politique harmonisée des permanences d’accès aux soins de santé (PASS) qui remplissent, de ce fait, très irrégulièrement leurs obligations légales.

Enfin, la mise en œuvre de l’aide médicale d’État (AME), qui ne représente qu’une charge minime dans le budget de la santé, pose divers problèmes liés à des contraintes de procédure irréelles et inefficaces.

Ces constats conduisent à l’énoncé d’un certain nombre d’exigences éthiques.

  1. Le CCNE a délibérément choisi de donner une priorité au respect de la dignité des personnes, ce qui se mesure à la manière concrète dont la vie matérielle de chacun est assurée.
  2. Il appartient au système de soins (en particulier, l’hôpital) de savoir inspirer confiance et d’appréhender les personnes qui font passer la nécessité de se dissimuler avant celle de se soigner.
  3. Il convient de rendre possible le « colloque singulier » entre médecin et patient par des échanges compréhensibles, sur le plan linguistique, d’une part, et sur celui du contexte culturel, d’autre part.
  4. Les professionnels de santé doivent avoir la volonté d’établir des priorités dans les actions destinées à assurer le bien-être des migrants.
  5. L’équité, c’est-à-dire, l’égalité de traitement dans l’accès aux soins et dans l’accès au bien-être physique, mental et social.
  6. La solidarité, essentielle à considérer, déclinée ici en fraternité et en hospitalité, est une condition et en même temps la réalisation de l’ensemble de ce qui précède, chacun devant se sentir responsable de l’accueil des migrants.

Le CCNE, en abordant la question de la santé des migrants, n’a pas souhaité prendre parti dans la dimension politique de la question. En revanche, il fait le constat d’une situation complexe pour laquelle les solutions mises en œuvre par l’ensemble des acteurs publics ne sont pas à la hauteur des enjeux d’aujourd’hui et de demain. Le CCNE estime, en l’état actuel des données, qu’il n’existe aucune difficulté insurmontable dans une prise en charge honorable et digne des migrants. Encore faudrait-il rendre crédible en la matière un discours de vérité d’abord, de confiance et d’encouragement ensuite, corollaire d’une meilleure adaptation des instruments publics. Le CCNE affirme clairement que, s’agissant des migrants, comme de toute personne en détresse, la santé, au sens de la définition que donne l’OMS, ne doit en aucun cas pouvoir être instrumentalisée, notamment en maintenant de mauvaises conditions sanitaires comme outil de refoulement. En choisissant de donner une priorité au respect de la dignité des personnes, le CCNE rappelle l’exigence éthique de la solidarité qui s’exprime dans la fraternité, notamment avec les personnes accueillies sur le sol français, et dans le devoir d’hospitalité à leur égard.

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