A Moscou, l’absurde procès de trois chanteuses

LE MONDE | 31.07.2012 à 13h48

Par Editorial

Les trois jeunes femmes ont été arrêtées il y a quatre mois pour une "prière punk" anti-Poutine dans la cathédrale de Moscou.

Il y a quelque chose de familier dans la salle du tribunal de Moscou où sont jugées, depuis lundi 30 juillet, les trois chanteuses du groupe punk Pussy Riot : c’est dans la même salle, devant le même tribunal, que l’ex-millionnaire du pétrole Mikhaïl Khordokovski a été condamné pour la deuxième fois en 2010, à l’issue d’un procès largement considéré comme politique.

Il ne fait pas l’ombre d’un doute que les raisons pour lesquelles les trois jeunes femmes sont détenues depuis février et passibles aujourd’hui de sept ans d’emprisonnement sont tout aussi politiques. Maria Alekhina, 24 ans, Ekaterina Samoutsevitch, 29 ans, et Nadejda Tolokonnikova, 22 ans, ont été arrêtées dans la cathédrale orthodoxe du Christ-Sauveur, où elles venaient de formuler à leur manière une « prière anti-Poutine ». Chanté et dansé devant et sur l’autel, dans une période où le mouvement de protestation populaire contre celui qui n’était encore que premier ministre battait son plein dans les rues de Moscou, le morceau implorait la Vierge Marie de « chasser Poutine ». Cette performance avait choqué de nombreux croyants et provoqué la colère du patriarche Cyrille, allié officieux du Kremlin.

Les trois chanteuses sont accusées d’actes de vandalisme motivés par la haine religieuse.

Arrivées menottées au tribunal, où elles ont pris place dans une cage transparente munie de barreaux, les jeunes femmes ont affirmé que leur cible n’était ni l’Eglise orthodoxe ni la religion chrétienne, mais le régime autoritaire de Vladimir Poutine, élu président le 4 mars. « Je pensais que l’Eglise aimait tous ses enfants, mais il semble qu’elle n’aime que ceux qui aiment Poutine », a déclaré Maria Alekhina par l’intermédiaire de son avocat. Ekaterina Samoutsevitch a, pour sa part, dénoncé « les mesures répressives visant à instaurer la peur chez les citoyens politiquement actifs ».

La manière dont les choses évoluent à Moscou depuis le retour de M. Poutine au Kremlin leur donne malheureusement raison. En moins de trois mois, l’ancien colonel du KGB a fait adopter par le Parlement une série de lois destinées à museler l’opposition. L’une d’elles qualifie d' »agents de l’étranger » et place sous surveillance renforcée les ONG qui bénéficient de financements étrangers. D’autres condamnent à de très lourdes amendes les organisateurs de manifestations non autorisées, visent à réglementer l’activité des sites Internet et repénalisent la diffamation.

Alexei Navalny, l’une des principales figures des manifestations massives lancées en décembre, a été convoqué lundi pour une série d’interrogatoires, au lendemain de révélations sur la corruption officielle sur son blog. Personne n’a vu là une coïncidence : il est clair que, sur le front intérieur comme en politique extérieure, Vladimir Poutine, qui n’a jamais compris ni accepté le mouvement de protestation des classes moyennes et urbaines russes, est dans une logique de durcissement.

M. Poutine se trompe de stratégie. Chez lui et à l’étranger, elle est totalement contre-productive, comme l’est le procès ridicule des trois chanteuses de Pussy Riot.

Editorial

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Campements roms : il y aura démantèlement à chaque décision de justice, affirme Valls

Société
31 juillet 2012 à 09:18
Manuel Valls lors d'un meeting de François Hollande le 3 mars 2012.

Manuel Valls lors d’un meeting de François Hollande le 3 mars 2012. (Photo Robert Pratta.Reuters)

Les démantèlements de campements de Roms se poursuivront «chaque fois qu’il y a une décision de justice» en ce sens, a assuré mardi matin le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls.

Interrogé sur Europe 1, le ministre a déclaré : «Les préfets ont pour mission de démanteler les camps de Roms quand il y a eu une décision de justice. Les choses sont simples. Oui, quand il y a une décision de justice, il y aura démantèlement de ces campements

«Je ne peux pas admettre […] que dans ces campements, qui accueillent parfois des centaines de personnes dans la chaleur de l’été, il y ait des problèmes sanitaires insupportables», a-t-il ajouté.

«Chaque fois qu’il y a une décision de justice, chaque fois que les propriétaires de ces terrains, qui sont souvent des collectivités territoriales, en font la demande, il y aura ces démantèlements. C’est une politique à la fois ferme et respectueuse du droit», a conclu Manuel Valls.

Lire aussi le reportage de Libération dans un campement de Vaulx-en-Velin – Roms: la peur ne décampe pas.

Intervenant devant le Sénat la semaine dernière, le ministre de l’Intérieur s’était dit «inquiet de la concentration dans une série de campements» et avait annoncé des «décisions de démantèlement».

Ces annonces ont inquiété les associations de soutien aux Roms, qui ont estimé que les expulsions sans solution de relogement ne faisaient que déplacer le problème.


Polémique sur le droit à l’avortement en Espagne

Monde
29 juillet 2012 à 10:17
 Le projet du gouvernement, qui envisage d’interdire l’IVG dans les cas de malformation, suscite la colère des associations et de la gauche.

Victoire du droit à la vie pour les anti-avortement, retour à l’ère franquiste pour les autres, le gouvernement Espagnol de droite a amplifié la polémique sur l’avortement, en envisageant d’interdire l’IVG dans les cas de malformation.

Une manifestation pro-avortement était prévue dimanche à Madrid, à l’initiative d’un collectif d’associations pour le droit des femmes.

Le gouvernement de droite a confirmé vendredi vouloir modifier à la rentrée la loi votée en 2010 sous le pouvoir socialiste (2004-2011) qui autorise toute femme à avorter jusqu’à 14 semaines.

Elle permet aussi une IVG jusqu’à 22 semaines dans les cas de «risque pour la vie et la santé» de la mère ou de «grave malformation du foetus» et sans limite de temps, sur avis d’un comité d’éthique, dans les cas les plus graves.

Mais les propos récents du ministre de la Justice Alberto Ruiz-Gallardon ont fait l’effet d’une bombe au sein des associations de défense des droits des femmes et pro-avortement.

«Je ne comprends pas que l’on prive un foetus de la vie en permettant l’avortement, pour le simple fait qu’il souffre de handicap ou de malformation», a déclaré M. Ruiz-Gallardon dans une interview dimanche dernier au quotidien de droite La Razon.

Vendredi, il a enfoncé le clou, se référant aux textes de l’ONU et à l’article 10 de la Convention des droits des personnes handicapées qui réaffirme la nécessité «d’adopter toutes mesures nécessaires pour garantir leurs droits aux personnes handicapées».

«C’est le comble du cynisme», rétorque Santiago Barambio, président de l’association des cliniques spécialisées dans l’IVG, Acai, et l’un des pères de la loi de 2010 sur l’avortement.

Au contraire, «les Nations unies dans toutes les conférences internationales, toutes les agences sanitaires de l’ONU, l’Organisation mondiale de la Santé, le Conseil de l’Europe, disent de ne pas restreindre l’avortement», affirme-t-il à l’AFP.

«Ce que Gallardon veut, c’est interdire, de fait, l’avortement, dans la droite ligne de l’Irlande, la Pologne ou Malte». «Ce n’est pas une surprise quand on sait que c’est Gallardon père qui avait contesté la précédente loi de 1985» autorisant l’avortement en cas de viol, malformation du foetus ou danger pour la santé de la mère, ajoute-t-il.

Selon M. Barambio, le ministre «occupe le terrain de l’extrême droite ultra-catholique qui est peut-être minoritaire mais très puissante économiquement, comme par exemple l’Opus Dei», organisation catholique implantée dans les hautes sphères politico-économiques de l’Espagne.

«La réforme renvoie la législation à une époque proche de la dictature franquiste et éloigne l’Espagne de la plus grande partie de l’Europe en matière de droits des femmes», écrit le collectif d’associations qui appelle à manifester dimanche.

«C’est une contre-réforme» qui implique «de revenir 35 ans en arrière», estime la secrétaire de la politique sociale du parti socialiste Trinidad Jiménez.

Faux, répond le Forum de la Famille, dénonçant «la dictature des pseudo-progressistes de salon qui s’agenouillent servilement devant le politiquement correct artificiellement défini par des lobbys idéologiques et économiques de bas étages».

Interdire l’avortement pour malformation est «au contraire un pas en avant pour la protection des droits à la vie», affirme pour sa part à l’AFP Gador Joya, porte-parole de «Droit à vivre».

«Mais ce n’est pas suffisant car il y a quasiment 97% d’autres cas d’avortements pour ce que nous pensons être de fausses excuses», affirme cette pédiatre qui demande au gouvernement de «passer des paroles aux actes».

Reste qu’interdire l’avortement aboutirait»à ce que les femmes qui ont de l’argent aillent à l’étranger et celles qui ont n’en ont pas recourent à l’avortement clandestin» avec des risques sanitaires très élevés pour la femme, affirme M. Barambio.


Valls à la recherche de l’«équilibre» sur l’immigration, la naturalisation et l’asile

26 juillet 2012 | Par Carine Fouteau – Mediapart.fr

Trois circulaires dont deux déjà envoyées aux préfets, deux projets de loi à venir, l’un « à l’automne » prochain, l’autre « au premier semestre 2013 » : devant la commission des lois du Sénat, mercredi 25 juillet, le ministre de l’intérieur Manuel Valls a affiché sa volonté de ne pas rester les bras croisés sur les questions d’immigration, d’intégration et d’asile (lire le discours dans son intégralité).

Après une décennie effrénée, marquée par une succession de mesures restrictives, le successeur de Claude Guéant a voulu montrer que l’apaisement recherché par François Hollande ne rimait pas forcément avec inaction. Il a listé ses priorités, tout en dressant un premier bilan, avant la trêve estivale.

Répondant à l’« urgence », a-t-il déclaré, il a rappelé qu’il avait abrogé la circulaire du 31 mai 2011, relative entre autres aux étudiants étrangers. « Il s’agissait là, a-t-il insisté, d’une mesure de bon sens, car cette circulaire conduisait à refuser le droit au séjour à des personnes hautement qualifiées et souhaitant exercer leurs talents dans notre pays. »

Selon l’engagement du chef de l’État, il a également indiqué qu’il avait pris une circulaire, en date du 6 juillet 2012, qui remplace la rétention administrative des familles par une assignation à résidence (accéder au document officiel). Mais il n’a pas précisé que le champ d’application de ce texte excluait Mayotte.

« En cours de préparation », une troisième circulaire concernera les régularisations. Le ministre des relations avec le Parlement Alain Vidalies, alors qu’il remplaçait son collègue lors de la séance des questions au gouvernement au Sénat mi-juillet, avait vendu la mèche en annonçant qu’elle serait prête « dès le mois de septembre ».

Menée avec le ministère du travail, la « concertation » doit débuter cette semaine et se déroulera « cet été » avec les partenaires sociaux et les associations, a assuré Manuel Valls. Ce dernier a répété la promesse d’établir des critères « précis et objectifs » – sur la base d’années de présence sur le territoire, des attaches familiales, de la scolarisation des enfants et de la situation par rapport au travail – et a précisé sa méthode en sortant sa calculette : « Il y avait 30 000 régularisations par an sous le précédent gouvernement, dont 15 000 purement discrétionnaires. La clarification des critères que j’appelle de mes vœux permettra de réduire la part d’incertitude qui pèse sur un processus très discrétionnaire. Elle donnera de la lisibilité aux gens et permettra de résoudre les situations individuelles les plus difficiles. » « Mais, a-t-il poursuivi comme à chaque fois, elle n’a pas pour objet d’augmenter le nombre de régularisations. »

Manuel Valls l’a évoqué : votée à l’Assemblée nationale dans le cadre du collectif budgétaire, la suppression du forfait de 30 euros pour accéder à l’aide médicale d’État (AME) devrait être une simple formalité au Sénat.

« La France, ce n’est pas cela ! »

La première réforme législative en matière d’immigration concernera, quant à elle, un sujet qui a beaucoup mobilisé les acteurs associatifs au cours de ces dernières années : le « délit de solidarité », selon lequel des personnes portant secours à des étrangers en situation irrégulière risquent d’être poursuivis au même titre que des passeurs. « Notre loi, a-t-il indiqué se souvenant peut-être de la popularité du film Welcome qui traitait de ce sujet, ne saurait punir ceux qui, en toute bonne foi, veulent tendre une main secourable. La France, ce n’est pas cela ! »

Cette loi promise pour l’automne intègrera un autre volet visant à prendre en compte les implications de la décision de la Cour de cassation du 5 juillet 2012 qui empêche de placer en garde à vue des individus au seul motif du séjour irrégulier. Cet arrêt, semble regretter le ministre, « ne donne plus légalement le temps matériel nécessaire pour examiner la situation de l’étranger », et « ouvre un vide juridique qu’il s’agit de combler ».

« Il y va de l’efficacité de la politique d’éloignement qui, je le redis, est une nécessité, a-t-il martelé. Dans le cadre du projet de loi présenté à l’automne, un dispositif sera proposé qui respectera les impératifs constitutionnels et européens, et garantira un équilibre indispensable entre le respect des libertés individuelles et les exigences de maîtrise des flux migratoires. »

La seconde loi, qui ne sera pas présentée avant l’année prochaine, devrait proposer la création d’un titre de séjour pluriannuel visant à faciliter la tâche des étrangers en situation régulière sur le territoire. Selon ses estimations, entre 50 à 60 000 personnes pourraient bénéficier de ce « cadre administratif moins contraignant ». Anticipant l’adoption, à l’échelon européen, d’une directive unifiant les politiques d’asile, il a indiqué que sa transposition se ferait à cette occasion.

Sans en préciser le calendrier, le ministre de l’intérieur a affirmé sa volonté de faciliter l’accès à la nationalité : « Le nombre de naturalisations est en chute libre : si rien n’est fait, ce nombre va chuter de 40 % entre 2011 et 2012, après une chute de 30 % entre 2010 et 2011. Cette chute résulte d’une politique délibérée d’exclure de la nationalité des gens méritants et ne posant aucune difficulté. Je m’apprête à revenir sur les critères introduits subrepticement par mon prédécesseur. Je veux faire de la  nationalité un moteur de l’intégration et non le résultat d’une course d’obstacles aléatoire et discriminante. »

Sa conclusion, il l’a consacrée à ce récurrent « point d’équilibre » qu’il assure rechercher, renvoyant dos à dos ceux qui lui reprochent d’« être laxiste » et ceux qui, à l’inverse, le jugent « trop dur » dans son positionnement à l’égard des étrangers, comme si la justice se logeait dans cet entre-deux.

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/250712/valls-la-recherche-de-l-equilibre-sur-limmigration-la-naturalisation-et-lasile

Un maître livre pour les sciences sociales

Médiapart

27 Juillet 2012 Par Jacques Dubois
Edition : Bookclub

Avec son récent Monde pluriel, Bernard Lahire donne probablement son meilleur ouvrage, qui le situe en leader de la sociologie française. De nature surtout théorique en même temps que très lisible, ce Monde pluriel emboîte l’un dans l’autre deux propos que l’on essayera de distinguer ici. Le premier rencontre le programme annoncé en sous-titre, en faisant diverses propositions aux fins de “ penser l”unité des sciences sociales ”; le second, sans être ouvertement polémique, revient de façon critique sur deux notions-clés de la sociologie de Pierre Bourdieu, sociologie dont Lahire se sait l’héritier mais qu’il “ revisite ” depuis un certain nombre d’années.

Toute la réflexion de l’auteur part du fait que, concurremment à la démultiplication des pratiques et institutions humaines propre à l’époque moderne, les sciences sociales se sont  progressivement hyperspécialisées, tendant à une dispersion inquiétante, qui peut faire penser à celle de la médecine actuelle. Certes, au fil du temps, de grandes théories ont vu le jour, visant à l’unification. Mais ramener le monde social à une seule formule ne va pas sans risque, s’il s’agit d’amputer ce monde de ce qui fait sa complexité. Ainsi du structuralisme de Lévi-Strauss ou de la théorie systémique de Luhmann, qui eurent tendance à mettre les sujets de l’action entre parenthèses.

En raison de quoi, Bernard Lahire invite, dans un esprit très œcuménique, les recherches en cours à se rassembler non pas autour d’une théorie générale mais bien d’un schéma de base, fort de sa simplicité et de sa netteté. Et de proposer la formule triadique « Dispositions + Contexte = Pratiques », qui peut aisément se faire modèle générateur de quantité d’investigations bien conçues. Au sein de ce modèle, les dispositions équivalent aux expériences socialisatrices que les acteurs ont accumulées au cours de leur existence et qui s’incorporent à tout leur être ; les contextes, eux, sont les domaines d’action à l’intérieur desquels les mêmes individus mettent en jeu leurs aspirations et leurs compétences. Et Lahire d’ajouter que, si certaines enquêtes mettent à bon droit l’accent sur les dispositions et d’autres sur les contextes, l’oubli complet de ceux-ci ou de celles-là est un mal dont souffre la science sociale. Et, dans le même mouvement, trop de recherches fragmentaires se targuent d’avoir une portée universelle.

Élargissant la réflexion sur les contextes dans la dernière partie de son livre, l’auteur  plaide pour une définition claire, en chaque recherche, de l’échelle d’observation retenue et du niveau de réalité visé. Nulle investigation ne peut aller sans une définition ferme de l’objet étudié tel que certains éléments soient retenus et pas d’autres. Mais ce qui est ainsi laissé de côté n’entraîne aucunement que des liens ne soient pas ménagés avec des travaux d’une autre nature ou d’une autre ampleur. Par exemple, si l’interactionnisme d’un Erving Goffman n’implique pas une analyse des rapports de classe, cela ne signifie pas que ne soient pas prises en compre des observations sur l’appartenance des petits groupes étudiés. Tout cela se dépassant dans une conscience active de l’unité disciplinaire qui devrait faire pièce à la dispersion évoquée.

Quant à la seconde ligne de réflexion, tout en revenant utilement sur ce que signifie historiquement l’autonomie des secteurs de l’activité humaine, elle s’attache à discuter et à contester les notions d’habitus et de champ reprises de Bourdieu. Deux remarques simplement à cet égard. Quand Lahire défend l’idée que tout agent social est un être pluriel accédant, dans sa pratique, à différents rôles, on peut en tomber d’accord, et d’autant que l’auteur appelle à la rescousse tant Simmel que Freud à propos des conflits psychiques à l’intérieur d’une même personne. Mais il n’en reste pas moins que la notion d’habitus comme principe structurant les dispositions de tout agent demeure un outil puissant de l’analyse sociale. Rien d’aussi adéquat que cette notion pour décrire des stratégies de vie et leur principe générateur. En revanche, on sera davantage retenu par la critique socio-historique à laquelle Lahire soumet ici la notion de champ comme expresssion du contexte. Il est vrai que Pierre Bourdieu a donné du champ des définitions parfois fort élastiques, allant jusqu’à y inclure la famille qui ne répond guère aux critères retenus par lui. En résumant fort, on dira que tout espace social délimitable ne saurait être champ de luttes pour le pouvoir et la détention d’un capital. « La théorie des champs, note Lahire, nous laisse particulièrement démunis pour comprendre les classes qui ne sont pas dominantes […] ou les acteurs dominés, marginaux ou périphériques des champs dominants. » (p. 170)

Par-delà cette discussion qui apparaît avant tout comme un débat d’école, Monde pluriel est un livre mesuré et fort. Il faut souhaiter qu’il soit lu par beaucoup et discuté par ceux qui ont en charge des sciences sociales trop souvent égarées dans des concurrences stériles.

Bernard Lahire, Monde pluriel. Penser l’unité des sciences sociales, Paris, Seuil, “La couleur des idées”, 2012. 24 €.


Apologie de la prostitution : une attitude politiquement incorrecte ?

 Le Monde.fr | 23.07.2012 à 09h23

Par Arizmendi Ruben, docteur en philosophie

Quelle imposture ! La nouvelle Assemblée nationale est constituée, les travaux reprennent, les lois votées vont allègrement défiler, dans cette spirale infinie de codification de l’existence ; et un des premiers dossiers qui sera mis sur table sera sans doute celui de la prostitution, car l’on suppose un dossier facile, gagné d’avance et qui donnera la bonne impression d’efficacité et même de bonne entente entre la gauche et la droite. En cela, l’Assemblé républicaine suivra la bonne habitude déjà ancienne dans l’Eglise : lorsque celle-ci n’a pas grande chose à dire ou doit esquiver des dossiers trop sensibles, urgents, elle se met à faire de la morale sexuelle, et de la plus réactionnaire.

La prostitution, un dossier facile ? Seulement pour celle ou celui qui voit dans l’interdiction de cette activité la bonne décision pour se mettre à la poche quelques groupes de pression, certains lobbyings, qui se disent féministes.

Comment peut-on arriver si simplement à interdire ou même, avec l’arrogance caractéristique du moraliste, à « abolir » un comportement sexuel d’adultes consentants ? La seule explication en est que l’on juge autre chose que cet acte, que l’on passe à coté de celui-ci.  Et en effet, jusqu’à présent tout l’argumentaire de l’Assemblé a porté sur le proxénétisme, pas sur la prostitution. Mais c’est la même chose ! nous dira-t-on. Non, de même que ce n’est pas la même chose le football et les matchs truqués, les compétitions de cyclisme et le dopage.

Qu’appelle-t-on prostitution ? La vente du corps pour le plaisir génital ? Pas vraiment, car il
n’y a pas de vente de corps à proprement dit, et en ce qui est du plaisir, il semble qu’il transcende les zones érogènes. Le seul cas de vente du corps est cet acte odieux de vente d’organes, pour le reste si l’on cherche un minimum de précision, l’acte prostituant doit être décrit tout autrement : comme une vente de caresses sexuelles, actives et passives, réciproques.

Il est curieux que ceux qui prônent, à juste titre, le respect de la sphère intime de la personne soient ceux mêmes qui se servent des ces expressions figées –vente du corps – si inappropriées pour parler de cet acte ; comme si le corps était quelque chose d’autre, d’externe au sujet.  Paradoxalement, c’est le même principe du respect de la sphère intime de la personne cité à titre d’argument contre la prostitution qu’en réalité la justifie, la dignifie. C’est le sujet, la personne elle même, qui entre en contact avec le client par ce geste de caresses sexuelles.  Autrement dit, la prostitution implique une relation pleinement humaine.

L’expérience montre d’ailleurs et de multiples façons cette dimension intersubjective de l’acte prostituant :

– l’attitude, si fréquemment observée chez le (ou la) client, qui accorde une importance capitale à l’accueil, au regard, à l’expression du visage, aux mots de la prostituées (ou le prostitué) ;
– l’étonnante diversité de gestes qui singularisent chaque prostitué(e), révélateurs indéniables de la diversité de tempéraments, de personnalités,  alors qu’il s’agit de poser un même acte ;
-les fidélités naissantes (le client devient souvent fidèle à une prostituée,
ou prostitué) ;
– les affections réciproques qui se créent ;
– la reconnaissance mutuelle de visages lors d’une deuxième visite (souvent même lorsque beaucoup de temps s’est écoulé entre elles)
– l’intégration dans la mémoire affective du sujet (le « client »)  du moment passé avec la (le) prostituée

Mais dans l’acte prostituant, l’intimité est touchée, oui et non ? C’est bien l’individu qui dans la caresse est touché, ce qui place pleinement l’acte dans la sphère de l’humain ;  mais en
même temps, la personne prostituée réussit à préserver son intimité grâce à la capacité
polysémique du langage non verbal (corporelle, si vous tenez à cette dichotomie), grâce à l’expressivité polysémique du toucher. Ceci nous est révélé par quelques attitudes souvent constatées : si la personne prostituée permet au client de toucher quelques zones érogènes, elle se réserve également d’autres zones ; cette réserve lui permet de garder entière la symbolique d’une intimité affective à laquelle le client n’a pas d’accès, et ceci malgré la proximité corporelle. Cette démarcation est possible car notre expression corporelle ne seulement est polysémique, mais également capable d’un certain déplacement des zones de symbolisation. La zone qui exprime l’affection intime que je ne partage qu’avec la personne aimée, par exemple, peut être transférée du sexe vers les lèvres, le visage, les cheveux.

Ces innombrables expériences, bien que fondamentales pour la compréhension  de cette activité, non pas été évoquées par la moraliste Assemblée Nationale qui était pressées de laver ses mains en période électorale à cause de l’affaire DSK. Que dans une démocratie moderne le client soit par décret condamné sans lui accorder la parole, c’est une imposture; de même que rendre impossible à la prostituée l’exercice de son son métier au nom d’un soi-disant féminisme.

Arizmendi Ruben, docteur en philosophie


L’école en pleine crise de vocations

25 juillet 2012 | Par Lucie Delaporte – Mediapart.fr

« Je demande à la jeunesse de France de s’engager avec nous dans la refondation de l’école. Il y aura les postes nécessaires. Nous cherchons les nouveaux Hussards noirs de la République ». Le ton de Vincent Peillon à l’Assemblée nationale, ce 11 juillet, est des plus solennels. La promesse de François Hollande de créer 60 000 postes dans l’éducation se heurte en effet à une réalité difficilement surmontable : de moins en moins de jeunes sont tentés par le professorat.

Dans la foulée de ce discours sonnant la mobilisation générale, le ministre a décidé, le lendemain, de rallonger jusqu’au 19 juillet la date limite de dépôt de candidature aux concours de l’enseignement pour permettre à plus d’étudiants de se présenter. À ce jour, le ministère n’a toujours pas rendu public le nombre de candidats pour 2013 – un travail de vérification de plusieurs jours serait nécessaire pour traiter les données brutes – mais il y a peu de chance que ce délai supplémentaire ait réussi à inverser la tendance de fond. La pénurie d’enseignants est bel et bien installée.

Il y a quelques jours, les résultats du Capes externe avaient révélé l’étendue des dégâts. 706 postes (15 % de ceux offerts aux concours), sont restés vacants faute de candidats en nombre suffisant. En maths, la situation est plutôt critique avec près de 300 postes non pourvus, suivent l’anglais (131 postes non pourvus) et les lettres classiques (95 postes non pourvus). Moins touché, le primaire a quand même vu le nombre de postulants aux concours de professeurs des écoles baisser.

Les causes de cette désaffection sont connues. Parmi les nombreux ratés de la réforme de la « masterisation » (suppression de l’année de formation et concours accessible à bac +5), celui d’avoir fait s’effondrer le nombre de candidats aux concours n’est pas le moindre. « La masterisation Darcos a provoqué un tarissement du vivier du seul fait qu’il y a 300 000 licenciés pour seulement 100 000 étudiants en master et tous, bien évidemment, ne se destinent pas à l’enseignement », estime Christian Chevalier secrétaire général du SE Unsa. Les conditions acrobatiques de préparation des concours où, la même année, l’étudiant doit valider un Master 2 et préparer un concours aux contenus entièrement différents, ont aussi certainement eu raison de bien des vocations. Sans parler de l’image désastreuse d’une entrée dans le métier sans aucune formation pratique.

Au-delà de la masterisation entrée en vigueur en 2010, la réduction continue des postes offerts aux concours depuis dix ans a aussi détourné beaucoup de jeunes de l’enseignement. Il y avait ainsi 17 000 places aux concours externes en 2008 contre 8 600 quatre ans plus tard. L’effet des réductions drastiques de postes dans l’éducation nationale – 80 000 en cinq ans – a bien évidemment pesé.

Revoir les règles du jeu

Plus profondément, le métier de prof ne fait plus rêver. « L’image véhiculée sur l’école par les médias, les films… est celle d’une école anxiogène avec un métier d’enseignant perçu comme difficile. Or c’est une image en partie fausse puisqu’elle correspond à des territoires particuliers », assure Christian Chevalier qui regrette que « sur la violence scolaire, on a aussi tendance à généraliser à partir de quelques cas. » L’an dernier, le drame de l’enseignante s’immolant dans la cour de son collège à Béziers a profondément marqué les esprits dans la profession, et sans doute au-delà.

La faiblesse des rémunérations  – les enseignants français sont parmi les moins bien payés de l’OCDE – n’incite guère les étudiants, dans ce contexte, à se diriger vers ce métier.

Et, comme si cela ne suffisait pas, la démographie joue à contresens. « Si l’on regarde le nombre d’élèves qui arrivent et le nombre de profs qui vont partir, cela va être encore très tendu pendant dix ans », affirme Daniel Robin, co-secrétaire général du Snes.

Alors que le ministère a toutes les peines du monde à pourvoir les quelque 6 000 postes offerts aux concours, comment pourra-t-il en recruter près du double l’an prochain, pour honorer la promesse des 60 000 postes ? Nul doute qu’il faudra profondément revoir les règles du jeu.

Déjà dans les mesures d’urgence de la rentrée scolaire 2012, pour dégager les quelque 300 postes promis dans le secondaire, Vincent Peillon a dû lancer les grandes manœuvres. Et demander aux jurys de l’agrégation de repêcher dans leurs listes complémentaires 90 candidats en maths, 70 en anglais et 60 en lettres. Un pis-aller forcément problématique alors que, rappelle René Cori, membre, démissionnaire, du jury de l’agrégation de mathémathiques, « le niveau général était déjà loin d’être extraordinaire ».

Pour parer à l’urgence des postes non pourvus, le ministère va avoir pour cette rentrée recours à l’embauche de contractuels dont le nombre n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Il y a ainsi fort à parier que, dans l’urgence, les prochains « Hussards noirs » se recrutent à nouveau via des jobs dating de Pôle emploi. Mais, là encore, le vivier est faible. « Embaucher des contractuels qualifiés aujourd’hui est un exercice difficile », explique Daniel Robin.

Pour éviter de se retrouver devant les pires difficultés à la rentrée 2013, le ministre sait qu’il doit faire vite pour élargir le vivier des candidats. L’une des pistes proposées durant la campagne par le candidat Hollande était de mettre en place des pré-recrutements pour accompagner financièrement les étudiants qui s’engageraient dans la voie de l’enseignement. Une proposition qui rappelle les Ipes, supprimés en 1978, qui permettaient à des étudiants pré-recrutés sur concours de bénéficier pendant leurs années d’études d’un salaire, en échange d’un engagement à enseigner pendant dix ans.

Cette idée est unanimement soutenue par les principales organisations syndicales. « C’est très important, car tout le monde ne peut pas se payer un master, souligne Christian Chevalier. Cela devrait aussi permettre plus de mixité sociale dans le recrutement. »

Pour répondre aux besoins qui vont se poser pour la rentrée 2013, le ministère envisage une solution radicale. Il s’agirait de mettre en place une deuxième session de concours d’enseignement au printemps prochain, quand ceux qui viennent de s’inscrire débuteront, eux, leurs écrits à l’automne. Cette deuxième vague serait ainsi beaucoup plus largement ouverte – sans doute aux étudiants entrés dans le processus de pré-recrutement et plus généralement à ceux inscrits en première année de master. « Le calendrier est très serré. Tout cela devra être fixé dans la loi d’orientation de décembre », prévient Daniel Robin.

Au cabinet de Vincent Peillon, on n’infirme ni ne confirme l’information, en précisant qu’il est trop tôt pour se prononcer, alors que la grande concertation sur l’école doit se poursuivre jusqu’au mois de septembre. Pourtant tout porte à croire que cette session de rattrapage est déjà plus qu’une hypothèse de travail.

La boîte noire :

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