«Verbaliser des gens dans la galère, c’est le serpent qui se mord la queue»

liberation.fr

Par Virginie Ballet, envoyée spéciale dans le Doubs

Ils sont une petite dizaine à tuer le temps sur le trottoir de la rue Champrond, en plein centre-ville de Besançon (Doubs). C’est la fin de matinée et d’ici peu, ils devraient pouvoir savourer un repas chaud à l’accueil de jour pour personnes sans abri, situé juste en face. Debout, appuyé contre un mur, Masztalerz malaxe un peu de tabac dans le creux de sa main. Originaire de Pologne, le jeune homme de 19 ans assure avoir été verbalisé deux fois par la police municipale ces dernières semaines. Bilan : deux amendes de 38 euros, dont il ne pourra s’acquitter. En cause, l’arrêté municipal très controversé entré en vigueur le 9 juillet dernier dans la préfecture du Doubs, et qui bannit de certaines rues du centre-ville, dont la rue Champrond, «certaines actions constitutives de troubles à la tranquillité et à l’ordre public», parmi lesquelles «la consommation d’alcool, la mendicité, accompagnée ou non d’animaux, les regroupements, ainsi que la station assise ou allongée lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation publique».

Valable du lundi au samedi de 10 heures à 20 heures jusqu’au 30 septembre dans sept rues du centre-ville, ce texte suscite une vague de colère dans la cité comtoise : le 18 août, environ 200 personnes se sont rassemblées pour clamer «je suis assis», une pétition a été lancée en ligne et plusieurs recours ont été déposés devant le tribunal administratif pour tenter d’abroger la mesure municipale. La Ligue des droits de l’homme, auteure de l’une de ces actions en justice, dénonce ainsi une «chasse aux pauvres» contraire au principe de «libre utilisation du domaine public». Pour Olivier Le Mailloux, avocat spécialiste du droit constitutionnel, dépositaire d’un recours en référé liberté, l’arrêté municipal bisontin est «en contradiction avec le principe de fraternité et de secours à autrui. Or le Conseil constitutionnel a récemment rappelé l’importance de ces valeurs en censurant le délit de solidarité». Le tribunal administratif doit statuer ce mardi sur le recours de Me Le Mailloux.

Epouvantails

«Coller des amendes à des gens qui sont déjà dans la galère, c’est un peu le serpent qui se mord la queue», résume Masztalerz. Lui assure qu’il était dans les clous, mais pense avoir été verbalisé au début de l’entrée en vigueur d’une mesuredont peu de gens saisissent les contours, police comprise, pour donner l’exemple, ou en raison d’une mauvaise interprétation de l’arrêté. «Je suis allé me renseigner en mairie, on m’a dit que si j’étais debout, normalement, ça passait», explique le jeune homme, entre lassitude et incompréhension. Et de poursuivre : «J’ai entrepris pas mal de démarches pour me réinsérer. J’ai fait une formation, demandé des papiers d’identité pour me faire domicilier dans un foyer, je prendrais n’importe quel boulot, tant que ça paye.» Pour l’heure, et depuis presque un an, il vit dans une tente en forêt. «J’ai vraiment envie de m’en sortir», insiste-t-il. Placé en famille d’accueil à l’âge de 5 ans en raison de la toxicomanie de ses parents, le jeune homme a ensuite sombré dans la drogue et la dépression. Mais depuis cinq mois, il s’est sevré et rêve d’une autre vie. D’ici là, il vivote. Jusqu’à il y a peu, il s’installait assis avec une pancarte devant un supermarché du centre-ville. Les bons jours, «en début de mois», il pouvait espérer récolter une cinquantaine d’euros en une journée,contre de plus petites sommes, entre 3 et 6 euros, en fin de mois. «Mais maintenant, pour éviter les soucis avec la police, je me prostitue. Jusque-là, c’était une solution de dernier recours quand j’étais vraiment fauché, parce que c’est dur, moralement, et en termes de sécurité, lâche-t-il. J’ai l’impression de ne pas être trop aidé. Qu’est-ce qui se passe pour ceux qui sont trop jeunes pour avoir droit au RSA ?»

Sur le trottoir d’en face, au sein du centre d’accueil de jour tenu par l’association Jeanne-Antide, Ludovic Brenot, coordinateur, se dit «navré» par cette mesure municipale. «Repousser les exclus ne sert à rien», se désole-t-il. Chaque jour, environ 80 couverts sont servis ici, à 50 centimes d’euro l’unité. Une machine à laver, des douches et des sanitaires sont aussi mis à disposition des plus fragiles : sans domicile fixe, migrants ou bénéficiaires de minima sociaux. «Les exclus sont une sorte d’épouvantail qu’on ne veut pas voir en bas de chez soi, hormis pour dire aux enfants « regarde ce qui peut t’arriver si tu ne travailles pas comme il faut »», s’agace Ludovic Brenot. Lui-même a connu la rue, ces regards qui «abritent et réconfortent, parfois», mais qui «blessent, qui tuent, trop souvent». Assis sur le canapé bringuebalant et chamarré de l’association, le quinquagénaire, chapeau rock et tatouages étoilés, ne nie pas que des nuisances peuvent survenir, mais il prône plutôt la médiation et le lien avec les riverains pour tenter de tisser du vivre-ensemble. Une notion mise à mal par les arrêtés de ce type : des villes comme Nice, Gap ou encore La Roche-sur-Yon ont pris des dispositions similaires cet été, en vertu des pouvoirs de police conférés aux maires par le code général des collectivités territoriales.

En réalité, ce type de mesures n’est pas nouveau, rappelle André Gueslin, historien à l’université Paris-Diderot et professeur émérite : «Dès 1995, certaines villes comme Toulon et Angoulême ont pris des dispositions du même ordre, s’appuyant sur une circulaire de l’Etat permettant aux maires d’interdire la mendicité dans certaines rues pour ne pas porter atteinte au commerce, souligne ce spécialiste de l’exclusion. C’est assez paradoxal, puisque c’est à peu près à la même période qu’a été révisé le code pénal, mettant fin à un article hérité du code napoléonien de 1810, qui faisait du vagabond, défini comme un homme rencontré dans la rue, sans domicile et sans argent, quelqu’un de délictueux.» Par la suite, la loi sur la sécurité intérieure de 2003 a mis en place un article réprimant «la mendicité agressive», passible de six mois de prison et 3 750 euros d’amende. Pourquoi, dès lors, rajouter une couche de répressif ? Pour le directeur de cabinet de l’édile, la police avait quand même besoin «d’un petit arsenal supplémentaire». De son côté, le maire de Besançon, Jean-Louis Fousseret, ex-socialiste passé à La République en marche (LREM), défend une mesure «destinée à préserver la qualité de vie, le commerce et le tourisme» et qui ne s’applique, martèle-t-il, que sur «1 % de la voirie de l’agglomération». «Les touristes, les riverains et les commerçants nous ont fait part d’une augmentation de la mendicité dans ce secteur, ce qui ne serait pas forcément un problème si les gens n’étaient pas interpellés ou empêchés de passer», poursuit Jean-Louis Fousseret, qui se dit toutefois conscient que ce seul arrêté «ne réglera pas le problème».

Caricatural

De quoi faire bondir Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’homme (LDH), pour qui «la compétence de la police n’est pas de favoriser le commerce. Qui plus est, cet arrêté est caricatural, et son fondement, très léger». La LDH a par le passé contesté à plusieurs reprises des arrêtés similaires et obtenu gain de cause, comme à Tours l’année dernière. «Je suis un homme de gauche et je le reste, l’aide sociale est et reste au cœur de nos valeurs», se défend quant à lui Jean-Louis Fousseret. Car c’est dans la cité comtoise, lieu de naissance de Victor Hugo, qu’a été créé à la fin des années 60 l’ancêtre du Revenu minimum d’insertion (RMI), alors appelé «minimum social garanti» ou que les ouvriers de Lip ont mené un combat historique contre la fermeture de leur usine dans les années 70.

Alors forcément, bien que défendue par l’union locale des commerçants, la décision du maire a du mal à passer ici. «A Besançon, je crois que c’est la première fois qu’on assiste à un mouvement de contestation contre ce type d’arrêtés municipaux», analyse André Gueslin, qui veut y voir «un signal positif» : «Certaines personnes supportent de moins en moins cette volonté d’exclure.» Un nouveau rassemblement est prévu mercredi 1er septembre. Hicham, 46 ans, ne se privera pas d’y participer. Silhouette fluette et casquette sur la tête, cet ancien chauffeur routier à l’humour décapant dit habiter «en coloc sous la tente» avec son frère jumeau. La galère ? Ils la vivent «depuis une éternité». Alors quand ils doivent faire la manche, c’est «uniquement pour joindre les deux bouts. Il y a des jours où on ne fait pas un centime, alors on ne mange rien». Le 18 août, Hicham était déjà parmi les manifestants rassemblés dans le centre-ville. «La grogne, elle doit venir du peuple. Mais nous, on est complètement ignorés», grince le quadragénaire, qui conclut : «Malheureusement, en France, on préfère supprimer l’impôt sur la fortune. Privilégier les riches au détriment des pauvres. C’est ça, la Gaule ?»

Virginie Ballet envoyée spéciale dans le Doubs

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Étude : tout ce que Google sait de vous


Suite au scandale Cambridge Analytica, Facebook a été largement critiqué pour sa gestion des données personnelles. Dans l’esprit du grand public, Facebook sait tout de nos vies. Il est pourtant très loin d’en savoir autant que Google qui est présent à nos côtés une grande partie de la journée. Douglas C. Schmidt, Professeur d’informatique à l’Université Vanderbilt aux USA vient de publier une étude présentant toutes les données collectées par Google, et tout ce que le géant sait de vous et de vos habitudes. La liste est longue, et compilée dans une étude complète de 55 pages. Voici les point principaux de l’étude :

datasgoogle

  • Un téléphone Android en veille, et sans mouvement, avec Chrome en tâche de fond communique la localisation du téléphone à Google 340 fois sur une période de 24 heures, soit une moyenne de 14 envois de datas par heure. La localisation représente 35% des données collectées par Google.
  • Avec un téléphone iOS, sous Safari, Google est incapable de recevoir et d’exploiter les données de localisation.
  • Un téléphone sous Android avec Chrome, envoie 50 fois plus de demande de collectes de données qu’un device iOS sous Safari.
  • Un device Android en veille communique avec Google 10 fois plus qu’un device Apple communique avec les serveurs Apple.
  • Android et Chrome sont les principales sources de datas pour Google lorsque les devices sont inactifs.
  • Google sait si vous marchez, courrez ou conduisez, même si vous n’êtes pas connecté en WIFI. Google envoie quand même des requêtes aux réseaux WIFI publics et privés afin d’analyser vos déplacement, tout en les couplant aux capteurs des devices Android.
  • Google est capable d’associer des datas anonymes avec les informations personnelles d’un utilisateur. Les identifiants publicitaires, supposés anonymisés, sont en fait associables à des identités réelles d’utilisateurs Google, grâce à l’identification sur les serveurs Google, ou via Android.
  • Les cookies utilisateurs DoubleClick (régie publicitaire Google) qui trackent le comportement des utilisateurs sur des pages et services sont supposés anonymiser les utilisateurs, mais sont en fait associés à des comptes Google.
  • La majeure partie des données collectées par Google se fait alors que l’utilisateur est inactif, et n’est pas en train d’utiliser un produit Google. C’est d’autant plus vrai sur les devices Android qui collectent de l’information 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, à plus de 2 milliards d’utilisateurs.

La conclusion principale de cette étude est que vous êtes tracké en permanence via les différents services Google : Analytics, AdSense, Chromecast, YouTube, Google Map, Android, AMP, Google Assistant, Chrome, etc. Mais surtout, toutes ces données sont en fait associées par Google, qui sait à peu près tout sur ce que vous faites de vos journées.

Toutes les données analysées dans l’étude sont issues d’un téléphone neuf, sans historique de navigation, et les données sont collectées via My Activity et TakeOut.

L’étude complète est disponible sur ce lien.

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Varsovie fait expulser une militante des droits de l’Homme

euractiv.fr

Par : Karolina Zbytniewska | EURACTIV.pl | translated by Manon Flausch

Une militante des droits de l’Homme ukrainienne s’est vu refuser l’entrée dans l’espace Schengen, suite à une demande de la Pologne. Une mesure de représailles de la part d’un gouvernement irrité par les critiques, selon l’intéressée.

Le 13 août, Lyudmyla Kozlovska, militante ukrainienne pour les droits de l’Homme, a été appréhendée à l’aéroport de Bruxelles. Les forces de sécurité lui ont expliqué qu’elle figurait sur une liste de personnes non autorisées à entrer dans l’espace Schengen, initiant une vague de spéculations sur les raisons de cette exclusion.

Le 20 août, l’Agence de sécurité intérieure polonaise a ensuite indiqué que de sérieux doutes planaient sur le financement de l’organisation dont elle est la présidente, Open Dialog Foundation (ODF). Selon elle, il s’agit en réalité de représailles contre des activités militantes. De fait, les enjeux de gestion d’une fondation n’ont pas grand chose à voir avec la libre circulation des personnes dans l’espace Schengen.

Le 21 juillet 2017, Bartosz Kramek, le mari de Lyudmyla Kozlovska, avait posté sur Facebook une publication intitulée « Entravons l’État et arrêtons le gouvernement [polonais] ». La publication proposait des mesures de désobéissance civile pour « bloquer les attaques de Droit et Justice [le parti au pouvoir] contre l’état de droit en Pologne », notamment le refus de payer les impôts et une grève des enseignants.

Dans un entretien avec Newsweek Pologne, la militante explique la position de son mari. « La Fondation soutient l’état de droit et les droits de l’Homme. Nous dénonçons ceux qui les violent. En Pologne, la constitution a été violée, il est donc naturel que nous protestions, et que nous dénoncions les coupables : le parti Droit et Justice. »

Pressions sur l’ODF

Une semaine après la publication sur Facebook, le responsable des services secrets, Mariusz Kamiński, a écrit au ministère des Affaires étrangères pour demander un contrôle des activités de l’ODF, suite à « des doutes quant à des infractions aux statuts de la fondation, voire au droit polonais ».

Bartosz Kramek, qui dirige le conseil d’administration de l’association, a assuré à Euractiv Pologne que les sources de financements de l’ODF avaient toujours été claires et publiques et qu’elles n’avaient « jamais suscité de questions avant ma publication sur la défense des tribunaux et la désobéissance civile ».

Le contrôle financier lancé l’année dernière est toujours en cours. La fondation a récemment été informée qu’il avait été étendu jusqu’en novembre.

En octobre 2017, non content d’avoir lancé un contrôle judiciaire, le ministère des Affaires étrangères avait demandé au tribunal de Varsovie « d’établir un conseil d’administration obligatoire pour l’ODF et de suspendre le conseil existant ». Une demande rejetée par la justice.

Le 28 mars 2018, Ryszard Legutko et Kosma Złotowski, eurodéputés du parti Droit et Justice, ont envoyé des questions à la Commission européenne concernant leurs doutes sur les « liens entre l’ODF et la Fédération de Russie dans le contexte du registre de transparence ». La Commission a estimé que leurs inquiétudes n’étaient pas fondées.

Expulsion

Lancer un contrôle fiscal est une chose, faire expulser Lyudmyla Kozlovska en est une autre. Le 1er mars 2018, cette citoyenne ukrainienne résidant en Pologne depuis dix ans a demandé le statut de résident de longue durée de l’UE. Sa demande a été rejetée par le chef de l’Agence de sécurité intérieure. Sa détention à l’aéroport de Bruxelles n’a pas tardé à suivre.

L’incident a été largement relayé par les médias internationaux et divers responsables politiques, dont le leader de l’ADLE, Guy Verhofstadt.

Le 17 août, celui-ci a tweeté que « les listes noires contre les militants pour la démocratie sont dignes des régimes autoritaires, et non des États membres de l’UE. L’interdiction de visa Schengen pour Lyudmila Kozlowska doit être annulée – et le rôle de la Pologne dans Schengen devrait être réexaminé. »

Black lists against democracy activists are worthy of authoritarian regimes, not of EU Member States. The Schengen visa ban on Lyudmila Kozlowska must be withdrawn – or Poland’s role in Schengen reviewed https://t.co/0sh1nTqrEY

— Guy Verhofstadt (@guyverhofstadt) August 17, 2018

Selon Lyudmila Kozlovska et Bartosz Kramek, qui séjournent actuellement à Kiev, les doutes sur le financement de l’ODF et la détention de Lyudmila Kozlovska ne sont que des actes de représailles vis-à-vis du militant.


Arabie saoudite. Peine de mort requise contre cinq militantes des droits de l’homme


Cinq militantes des droits de l’homme détenues en Arabie saoudite encourent la peine de mort. La monarchie absolue mène une forte répression contre les dissidents.

La peine de mort a été requise contre cinq militantes des droits de l’homme en Arabie saoudite, ont annoncé Human Rights Watch (HRW) et plusieurs groupes de défense.

Parmi les détenues figure Israa al Ghomgham, militante musulmane chiite de premier plan qui a rassemblé des informations sur les manifestations de masse qui ont eu lieu dans la province Orientale à partir de 2011. Elle a été arrêtée chez elle en décembre 2015 avec son mari.

Elle pourrait être la première femme à être condamnée à la peine capitale pour son activité relative aux droits de l’homme.

Elle est notamment accusée d’incitation à manifester et d’avoir apporté un soutien moral à des émeutiers.

Répression

L’Arabie saoudite, monarchie absolue sunnite où les manifestations publiques et les partis politiques sont interdits, a adopté ces dernières années des réformes sociales et économiques de grande envergure sous la houlette du jeune prince héritier Mohamed ben Salman (MBS).

Mais ces réformes sont accompagnées d’une répression contre les dissidents. Des dizaines de religieux, d’intellectuels et de militants ont été arrêtés cette année, dont des femmes qui avaient fait campagne pour le droit de conduire dans ce pays musulman profondément conservateur.

Or, les femmes se sont vus récemment accorder le droit de passer leur permis de conduire.

« Toute exécution est effroyable, mais demander la peine de mort pour des militantes comme Israa al Ghomgham, qui ne sont même pas accusées de comportement violent, est monstrueux », a déclaré mercredi Sarah Leah Whitson, directrice de HRW au Moyen-Orient.

ALQST, un groupe saoudien de défense des droits de l’homme basé à Londres, a rapporté la décision concernant Israa al Ghomgham au début de la semaine.


Il n’y aura pas d’expulsion sur la Montagne Limousine!

blogs.mediapart.fr

Les invités de Mediapart

Début juillet, des habitants de Faux-la-Montagne, en Creuse, et de villages voisins en Corrèze et Haute-Vienne, ont tenté d’empêcher l’expulsion vers l’Italie de l’un des leurs, un jeune homme soudanais en exil qu’ils accueillent depuis 8 mois avec trois autres de ses compagnons d’infortune.

La loi permettant à la préfète de la Creuse d’autoriser le jeune homme à solliciter l’asile politique en France, ces habitants lui demandaient de le faire. Malgré des demandes en ce sens répétées à maintes reprises les semaines précédentes, et une ultime tentative le 9 juillet, jour de la convocation du jeune Soudanais à la gendarmerie de Felletin, la préfète a décidé d’appliquer à la lettre les accords de Dublin et de renvoyer le jeune homme vers l’Italie, où il n’a aucune attache. Vers 20h, les quelques 200 manifestants rassemblés devant la gendarmerie, se sont fait violemment refouler par les gendarmes : une stratégie de diversion qui leur a permis d’exfiltrer le jeune homme par l’arrière de la gendarmerie, à travers un trou dans le grillage, pour le conduire vers Paris en vue de son expulsion. Une vidéo réalisée par Télé Millevaches résume cette soirée.

Le surlendemain, le jeune Soudanais a refusé d’embarquer à Roissy pour l’Italie et a alors été remis en liberté. Saisissant le tribunal administratif de Limoges pour qu’on lui reconnaisse le droit de déposer sa demande d’asile en France le 23 juillet 2018, une volte-face de dernière minute de la préfecture de la Creuse, qui craignait sans doute d’être contredite par les juges, lui permet finalement de déposer normalement sa demande d’asile en France…

Au-delà de ce cas fortement médiatisé, et devant des situations plus ou moins similaires qui sont de plus en plus nombreuses un peu partout, des habitants et amis de la Montagne limousine ont décidé d’afficher une position claire face à toutes les expulsions, transferts ou « réadmissions » vers l’Italie ou ailleurs qui ne manqueront pas de voir le jour dans la période à venir. Voici ce texte ainsi que la liste de ses premiers signataires.

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Aussi loin que l’on puisse remonter la Montagne Limousine a été une terre d’émigration, mais aussi une terre d’accueil pour toutes sortes de migrants, d’exilés. Voici quelques années que la « question migratoire » refait son apparition sur les plateaux de la Montagne limousine sous un jour nouveau. Il y a trois à quatre ans, des centres d’accueil de demandeurs d’asile (CADA) ont ouvert dans plusieurs communes de la Montagne et de sa périphérie. Suite à l’expulsion militaire du campement informel de migrants de Calais, qui réunissait près de 9000 personnes, s’y sont ajoutés, comme dans de nombreuses campagnes françaises, les très mal-nommés « Centres  d’Accueil et d’Orientation » (CAO). Dans les communes qui se portèrent alors candidates à accueillir de tels centres et dans les communes avoisinantes, des collectifs, des initiatives plus individuelles ont fleuri pour organiser l’hospitalité et la solidarité avec ceux et celles qui arrivaient sur notre territoire sans l’avoir choisi. Des centaines d’habitants de la Montagne se sont ainsi coordonnés, parfois avec le soutien d’élus locaux, pour faire une place à ces nouveaux venus. Cours de français, activités diverses, repas conviviaux, transports ont été mis en place par des collectifs d’habitants solidaires. Puis, assez vite, avec l’inéluctable arrivée des premiers « déboutés » du droit d’asile, et leur sortie des dispositifs d’accompagnement légaux, habitat, subsistance, assistance juridique et morale se sont improvisés, de la même manière. Ce qui relevait des gestes les plus simples, les plus humains dans les premiers temps, s’est progressivement mué en une nécessaire organisation à la marge de la légalité. Légalité qui ne laisse que peu de place à l’expression d’une véritable solidarité avec les exilés, voire qui bien souvent la condamne, la poursuit.

Alors qu’une certaine mansuétude semblait caractériser l’application de la loi dans notre région dans la période récente, un certain nombre de personnes demandeuses d’asile et déboutées ont décidé de rester, de s’installer sur nos plateaux, dans nos communes pour le plus grand plaisir de la plupart des habitants, heureux d’accueillir et d’accompagner cette incontestable source de vitalité, de joie et d’ouverture culturelle. Nous leur avons, de multiples manières, fait place dans nos vies, ils et elles en font désormais partie intégrante. Il n’y a plus que des écarts d’ordre « légaux » entre eux, elles et nous.

Alors quand nous réalisons ces dernières semaines, qu’un tour de vis annoncé par le gouvernement depuis longtemps sur la « politique d’accueil » produit ses premiers effets visibles sur nos amis, nous ne pouvons réprimer plus longtemps notre colère. Nous les avons accueillis sans demander l’autorisation à personne, nous nous sommes organisés pour rendre leur vie ici possible même si nous ne sommes pas encore parvenus à lever toutes les difficultés causées par leur statut « légal ». Nous avons bien compris que l’opération catastrophique de maintien de l’ordre du 9 juillet 2018 à Felletin, en Creuse, valait comme un avertissement. Mais renvoyer, ou laisser renvoyer, les gens qui ont tout fait pour en partir, dans des pays où ne les attendent que persécutions, misère, torture et mort, n’est toujours pas, pour nous, un choix envisageable.

Nous, habitants et amis des diverses communes de la Montagne et de ses alentours, avons donc décidé de répondre aux Obligations de Quitter le Territoire Français (OQTF), aux ordres de « reconduite à la frontière », émis par les préfectures dont chacun de nos villages dépendent, de la même façon que nous avons répondu à cette situation jusque-là. Nous n’en tiendrons aucun compte. Mieux, nous serons de celles et ceux qui feront tout pour qu’ils ne soient pas suivis d’effet. Il n’y aura pas d’expulsion d’exilés sur la Montagne limousine, qu’on se le dise !

Nous appelons tout le monde, partout, à faire de même, à exercer ce « devoir de fraternité » dont de lointaines révolutions nous ont laissé l’héritage.

Signataires :Marie-Noëlle Agniau, poète,Vicq-sur-Breuilh (87) ;
Dominique Albaret, maire de Saint Pardoux la Croisille, Peuple et Culture 19 ;
Aquaserge (groupe de musique) ;

Armelle Barroux, rédactrice, Royère de Vassivière (23) ;
Christophe Bellec, cofondateur de la coopérative Cesam-Oxalis ;
Pierre Bergounioux, écrivain ;
Léonard Bernard, Faux la Montagne (23) ;
Frédéric Bondu, moniteur d’atelier, Gentioux-Pigerolles ;
Laurent Bourdelas, écrivain, Vicq-sur-Breuilh (87) ;
Marc Bourgeois, Faux la Montagne ;
Marie-Rose Bourneil, Maire de Tarnac (19) ;
Denise Bredinus, Gourdon-Murat ;
Milou Brette, conseillère municipale de Peyrelevade (19), syndicaliste ;
Jean-Lou Brette, Peyrelevade ;
Martine Bruzat, Felletin ;

Alain Carof, sociologue, Felletin ;
Laetitia Carton, réalisatrice, conseillère municipale de Faux-La-Montagne ;
Jean-Marie Caunet, 1er adjoint de La Nouaille (23) ;
Cimade, groupe local Peyrelevade (19) ;
Cimade, groupe local Eymoutiers (87) ;
Kléber Clemenceau, Gourdon-Murat (19) ;
Dany Clemenceau-Magnaval, conseillère municipale de Gourdon-Murat (19) ;
Gilles Clément, paysagiste, écrivain ;
Dominique Clermont, femme de théâtre, La Celle sous Gouzon (23) ;
Guillaume Codet, cuisinier, Faux la Montagne ;
Jean Combasteil, ancien député-maire de Tulle ;
Jean-Louis Comolli, cinéaste ;

Clémence Davigo, réalisatrice, Faux la Montagne ;
Yaël Davigo, étudiante, Faux la Montagne ;
Samuel Deleron, Faux la Montagne et Limoges ;
Nicolas Derieux, Maire de Saint Martin Château (23) ;
Le conseil municipal de Saint Martin Château (23) ;
Isabelle Despres, Faux la Montagne ;
Isabelle Doyon, enseignante, Faux la Montagne ;
Jean-Francois Draperi, directeur du Centre d’économie sociale du Conservatoire des Arts et métiers ;
François-Xavier Drouet, réalisateur, Faux la Montagne ;
Marie-Claire Drut, institutrice, Gentioux-Pigerolles ;
Maryse Dupont, Rempnat (87) ;
Didier Dupont, Rempnat (87) ;
Julien Dupoux, géographe ;

Philippe Eychene, ouvrier, Faux la Montagne ;

Anne-Marie Fadda, Bugeat (19) ;
Fatima Fellat, aide médico-psychologique, Eymoutiers ;

Janine Gabiache, conseillère municipale de Tarnac ;
Yvan Gabiache, Tarnac ;
Jeanne Gailhoustet, directrice de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Limoges ;
Didier Garreau, Chavanac ;
Jackie Garreau, Chavanac ;
Antoine Gatet, juriste en environnement ;
Anne Germain, Faux la Montagne ;
Hélène Gibert, comédienne, Faux la Montagne ;
Emilie Gianre, conseillère municipale de Gentioux-Pigerolles (23) ;
Manon Glibert, conseillère municipale de Tarnac ;
Véronique Goga, Faux la Montagne ;
Jean-Jacques Gouguet, professeur émérite – Université de Limoges ;
Gilles Gracineau, curé d’Eymoutiers ;
Dominique Grador, Adjointe au maire de Tulle ;
Emmanuel Gratadour, Faux la Montagne ;

IPNS, journal d’information du Plateau de Millevaches ;

Isabelle Grand, Maire de Gioux (23) ;

Marie-France Houdart, ethnologue ;

Francis Juchereau, responsable associatif, chercheur associé ;

Marianne Lanavère, Eymoutiers  ;
Marc Lanceau, conseiller municipal de Faux-la-Montagne (23) ;
André Laurent, Maire de Pradines (19) ;
Patrick Leclerc, retraité, Faux la Montagne ;
Sophie Lefeuvre, Faux la Montagne ;
Paloma León, auteure ;
Thierry Letellier, Maire de la Villedieu (23) ;
Claire Lestavel, Faux la Montagne ;
Catherine Luce, conseillère municipale de Tarnac ;
Jean-Paul Lucas, enseignant retraité, Les Billanges (87) ;
Michel Lulek, Faux-la-Montagne, directeur de publication de IPNS ;

Richard Madjarev, Limoges, retraité Ministère de la Culture ;
Jacques Malnou, Faux la Montagne ;
Gérard Monédiaire, professeur émérite des facultés de droit ;
Emmanuel Monfreux, berger, Faux la Montagne ;
Montagne Accueil Solidarité (MAS) de Peyrelevade (19) ;
Montagne Accueil Solidarité (MAS) de Eymoutiers (87) ;
Montagne Accueil Solidarité (MAS) de Peyrat le Château (87) ;

Sophie Noguet, Enseignante, Faux la Montagne ;

Jérôme Orvain, Conseiller régional Nouvelle Aquitaine pour la Creuse ;
Jean-Paul Oudot, instituteur à la retraite, Gentioux-Pigerolles ;
Mumine Ozsoy, Conseillère Régionale Nouvelle Aquitaine pour la Corrèze ;

Guillaume Paillard, Faux la Montagne ;
Michel Parot, comédien et homme de théâtre, La Celle sous Gouzon ;
Michel Patinaud, Eymoutiers ;
Frank , dessinateur de bande desinée ;
Pascale Perrier, Professeure de lettres, Faux la Montagne ;
Peuple et Culture 19 ;
Pic, dessinateur ;
Dominique Pifarély, musicien ;
Jean Yves Pineau, Limoges, directeur des LOCALOS ;
Monique Plazanet, employée Ephad, Tarnac ;
Dominique Pradignac, Aixe sur Vienne, responsable syndical ;
Jean-François Pressicaud, Felletin ;
Jeanne Puchol, autrice de bande dessinée ;

Serge Quadruppani, écrivain, Eymoutiers ;

Jacqueline Renaud, retraitée, Tarnac ;
RESF 19 ;
Carole Riffaud, Praticienne en péri-natalité, Eymoutiers ;
Ève Risser, musicienne ;
Jean Rochard, producteur de musique (éd.NATO) ;
Claude Rogeaux, Faux la Montagne ;
Corinne Romanet, 1ère adjointe au maire de La Villedieu ;
Benjamin Rosoux, conseiller municipal de Tarnac ;
Eric Rouvellac – Limoges – universitaire ;

Jeannot Salvatori, musicien, Faux-La-Montagne ;
Pierre Simonet, retraité, Limoges ;
Christophe Soulié, journaliste ;

Surnatural Orchestra, groupe de musique ;

Manée Teyssandier, Peuple et culture 19 ;
Solenn Tiquet, infirmière, Faux la Montagne ;
Nathalie Torselli, Rempnat ;
Frédéric Torselli, maître d’oeuvre, Rempnat ;

Carole Vandroy, Festival Folie les mots, Faux la Montagne ;
Mireille Verdier, Faculté de Médecine, Université de Limoges ;
Catherine Villain, retraitée, Faux la Montagne…

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Comment la France va-t-elle choisir les 60 migrants qu’elle s’est engagée à accueillir ?

Par Emma Donada

Question posée par Babette le 15 août 2018

Bonjour,

Nous avons raccourci votre question initiale : «Comment la soixantaine de réfugiés de l’Aquarius que la France accepte de recevoir sera-t-elle «triée» et que vont devenir ceux qui seront refusés ?»

Afin de mettre un terme à l’errance de l’Aquarius, le navire affrété par SOS Méditerranée et bloqué en mer avec 141 migrants à bord depuis vendredi, plusieurs pays européens sont parvenus à un accord mercredi 14 août : contre l’accueil de l’Aquarius à Malte, ils se sont engagés à prendre en charge un certain nombre de migrants débarqués sur l’île.

L’Espagne s’est engagée à accueillir 60 des 255 personnes secourues ces derniers jours (141 personnes à bord de l’Aquarius, et 114 personnes d’un navire maltais), l’Allemagne 50, le Portugal, 30, et le Luxembourg, 5. L’Elysée a annoncé de son côté que la France accueillerait 60 migrants. Vous nous interrogez sur la façon dont ces personnes seront «triées».

Contacté par CheckNews, Pascal Brice, le directeur général de l’Office français des réfugiés et apatrides (OFPRA) préfère parler d’«identification». Le seul critère retenu pour être accueilli est de relever du droit d’asile. Une dizaine d’officiers de l’OFPRA doit arriver ce jeudi 16 août à Malte pour entendre les personnes concernées. Elles devront raconter leur parcours, afin de «faire valoir le danger» qui les a poussées à partir.

«Ce sont des entretiens tout à fait comparable avec ceux qui se font en France», précise-t-il. Avec en plus, «les précautions qui conviennent» pour un public particulièrement bouleversé après le sauvetage.

Une fois les 60 personnes «identifiées», elles seront accueillies en France, avec la garantie de recevoir une protection en tant que réfugié (ou une protection subsidiaire), et un titre de séjour. «Même si administrativement ils devront repasser en préfecture, la décision de l’OFPRA est acquise» puisque l’instruction aura déjà été «faite sur place», explique Pascal Brice.

Interrogé sur le nombre de personnes potentiellement recevable, Pascal Brice est confiant: «tout montre que nous n’aurons pas de problème à trouver les soixante personnes», notamment en raison de leur nationalité, majoritairement érythréenne et somalienne. Il s’agit de la cinquième opération de ce type menée par l’OFPRA depuis juin.

Cordialement

Emma Donada


Sur l’immigration, la gauche n’a plus les mots

regards.fr

Pierre Jacquemain

Article extrait du dernier trimestriel de printemps de Regards.

Lors de la manifestation du 21 février 2018 – la première unitaire depuis 2015 sur le sujet – seuls les associations et collectifs appelaient à se rassembler pour dénoncer le projet de loi « Asile et immigration ». Parmi les participants, plusieurs centaines de personnes, avocats, agents de l’État du secteur de l’asile et associations d’aide aux migrants. Quelques élus, élus locaux ou députés communistes et insoumis, y ont participé mais leur présence est restée marginale. Parce que dans les faits, à part sur quelques plateaux de télés et de radios pour dénoncer mécaniquement « la politique du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb », il n’y a pas grand monde pour promouvoir une politique d’accueil ambitieuse et volontariste.

La bataille culturelle abandonnée

Aujourd’hui, c’est la France insoumise qui donne le la, à gauche. Et lorsqu’on observe les grandes campagnes nationales retenues par ses militants pour l’année 2018, aucune parmi les trois choisies ne concerne les droits des étrangers. Et pourtant, alors que la « crise migratoire » s’intensifie en Europe et que l’année 2018 – notamment par l’agenda politique engagé par Emmanuel Macron et cette loi « Asile et immigration » – va sans doute marquer un tournant sans précédent de la politique d’accueil en France, une mobilisation politique, intellectuelle, syndicale, de l’ensemble de la gauche aurait été nécessaire.

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Comme si la gauche avait abandonné la bataille culturelle. La bataille des idées. Celle des convictions. De la pédagogie, à travers de larges campagnes. Ne serait-ce que pour contrer à l’échelle nationale le discours ambiant qui, de l’actuelle majorité en passant par la droite de Laurent Wauquiez et l’extrême droite de Marine Le Pen, ne cesse de répandre des préjugés les plus nauséabonds. Ainsi, comme le relevait Héloïse Mary, présidente du BAAM (Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants) dans La Midinale du 21 février dernier : « La gauche a perdu une grande partie de son influence sur les questions migratoires par peur du Front national et de sa faiblesse idéologique […]. Elle est prise au piège de l’opinion publique. »

L’opinion publique. Sans doute a-t-elle été un élément déterminant dans l’évolution de la réflexion, à gauche. À commencer par celle de Jean-Luc Mélenchon, dont le discours a évolué au cours de ces quelques dernières années. Ou plutôt depuis la campagne électorale de 2012. Lors de son discours très remarqué à Marseille, devant près de 100 000 personnes sur la plage du Prado, le héros de la gauche avait alors tenu un discours qui faisait honneur à la tradition humaniste, celles des droits et de l’accueil, en France. Ainsi avait-on vanté son « ode à la Méditerranée et au métissage » : « Marseille est la plus française des villes de notre République. Ici, il y a 2 600 ans, une femme a fait le choix de prendre pour époux l’immigré qui descendait d’un bateau, c’était un Grec et de ce couple est née Marseille […]. Les peuples du Maghreb sont nos frères et nos sœurs. Il n’y a pas d’avenir pour la France sans les Arabes et les Berbères du Maghreb. » Or, quelques jours après avoir tenu ce discours, les sondages pointaient un recul net de deux à trois points du candidat de feu le Front de gauche.

Rien ne dit que la coïncidence du discours et de l’évolution sondagière recelait un lien de cause à effet. Mais c’est ainsi qu’elle a été – bien imprudemment – interprétée. Et si, depuis, le quatrième homme de la présidentielle de 2018 n’a pas véritablement changé de discours sur le fond – les propositions politiques sont sensiblement les mêmes entre la présidentielle de 2012 et celle de 2018 –, sur la forme, la démonstration qu’en fait désormais Jean-Luc Mélenchon, a largement évolué. En 2012, alors que dans le programme du Front de gauche « l’immigration n’est pas un problème », il convient aujourd’hui, selon celui de L’Avenir en commun, de « lutter contre les causes des migrations ».

Changement de discours

Une évolution sémantique qui n’est pas insignifiante, si l’on en croit l’historien Benoît Bréville qui, dans un article de 2017 paru dans Le Monde diplomatique, relevait cet embarras de la gauche sur l’immigration :

« Lors de la précédente élection présidentielle, sans aller jusqu’à défendre explicitement la liberté d’installation, Mélenchon s’était présenté avec une liste de mesures d’ouverture : rétablissement de la carte unique de dix ans, abrogation de toutes les lois votées par la droite depuis 2002, régularisation des sans-papiers, fermeture des centres de rétention, décriminalisation du séjour irrégulier […]. En 2017, la ligne a changé. Il ne prône plus l’accueil des étrangers. »

Benoît Bréville relève alors plusieurs des propos tenus par le candidat de la France insoumise au cours de la dernière campagne. « Émigrer est toujours une souffrance pour celui qui part, explique le 59e point de sa nouvelle plate-forme. […] La première tâche est de permettre à chacun de vivre chez soi. » Et l’historien de conclure :

« Ce changement de pied a divisé le camp progressiste, dont une frange défend l’ouverture des frontières, à laquelle M. Mélenchon s’oppose désormais. Figure du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), M. Olivier Besancenot dénonce cette « partie de la gauche radicale [qui] aime se conforter dans les idées du souverainisme, de la frontière, de la nation », tandis que M. Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts, qui [a soutenu] le candidat socialiste Benoît Hamon, accuse le candidat de La France insoumise de « faire la course à l’échalote avec le Front national ». »

Le discours du parti communiste français a lui aussi connu bien des évolutions par le passé. Il s’était déjà montré fort peu enthousiaste sur l’accueil des étrangers. Et c’est peu dire. En 1981, Georges Marchais, secrétaire général du PCF, lançait : « Il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. Il est inadmissible de laisser entrer de nouveaux travailleurs immigrés en France alors que notre pays compte près de deux millions de chômeurs, français et immigrés. » L’extrême droite de l’époque n’avait pas fait la percée qu’elle connaît dans les années 1980, mais la tonalité générale du propos était dès lors si dangereuse qu’elle fut fort heureusement abandonnée par la suite.

Près de trente ans plus tard, le discours du PCF a retrouvé des airs plus solidaires, assez proches de la position du NPA. Pierre Laurent, à la suite de sa visite du centre d’accueil d’urgence de La Chapelle à Paris, déclarait ainsi dans L’Humanité du 23 janvier : « Quand les migrants s’installent, ils deviennent des travailleurs et producteurs de richesses. Ce ne sont pas les migrants qui s’accaparent les richesses, mais les prédateurs de la finance, ceux des paradis fiscaux ou des multinationales, dont les profits explosent. Les mêmes profiteurs du système organisent le dumping social. C’est à cela qu’il faut mettre un terme pour permettre à tous, Français et migrants, un accès aux droits sociaux et à une vie digne. » Mais si le propos apparaît généreux, il n’en reste pas moins consensuel à gauche et peu contraignant. Loin par exemple des revendications d’un NPA qui propose à la fois de régulariser tous les sans-papiers, le droit de vote des immigrés à toutes les élections et l’application du droit du sol intégral pour la citoyenneté.

Repenser la politique migratoire

Ainsi, du PCF à la France insoumise, en passant par les écologistes et même le dernier né Génération.s de Benoît Hamon, il est difficile d’y voir clair. Les bons sentiments empreints d’empathie sont, individuellement, souvent de sortie, mais l’on peine à trouver dans les discours et programmes de gauche ceux qui s’engagent – sans détour par la situation des pays de ceux qui les fuient –, à tout mettre en œuvre, en urgence, pour accueillir les réfugiés et migrants qui se retrouvent sur notre territoire aujourd’hui, tout en anticipant les besoins de demain en matière d’accueil et d’intégration.

Par son absence de clarté – et de projet alternatif sans doute –, un véritable discours de gauche peine donc à s’imposer dans l’espace public. Parce que la gauche a cessé de mener campagne sur le terrain des idées. Pourquoi le Parti socialiste, alors qu’il s’y était engagé dans la campagne de François Hollande en 2012, n’a-t-il pas mené une grande campagne de fond, partout en France, pour (r)éveiller les consciences sur le droit de vote des étrangers ? Pourquoi aujourd’hui, personne à gauche ne prend-il à bras-le-corps ce qui ressemble fort à un impératif moral, dans le débat public, sur l’accueil des personnes étrangères – qu’elle soit ou non en situation régulière sur notre territoire ? Comment pourrait-on honnêtement justifier que la France et l’Europe n’en ont pas les moyens ?

Enfin, pourquoi le discours d’une grande partie de la gauche a-t-il glissé au point de reprendre, parfois, les termes de la droite et de l’extrême droite : l’immigration comme problème ? Procéder ainsi revient à démobiliser la gauche, à l’engluer dans le piège de la droitisation, voire de l’extrême droitisation du débat public. Sans doute n’a-t-on pas toujours pris la mesure, à gauche, que c’est par la défense d’un accueil digne des réfugiés – qu’ils soient climatiques, économiques ou fuyant les conflits – que le combat contre l’extrême droite sera le plus efficace. Pas en flirtant avec ses solutions. Expériences à l’appui dans plusieurs centaines de territoires en France, toute la gauche pourrait trouver les mots pour le dire. Dire que l’immigration est une chance. Dans bien des domaines. Y compris – osons-le – économique.

À hésiter sur le sens de ce combat, la gauche se perd, court à la faillite et peut aller jusqu’au déshonneur. Mais il n’est jamais trop tard. Le dossier de ce numéro de Regards se veut une pierre à l’édifice de reconstruction d’une pensée de la politique migratoire et du sort fait à ces quelques milliers de réfugiés qui meurent de faim et de froid dans nos villes. D’abord en rétablissant quelques vérités, sur cette « crise » qui n’en est pas une, mais aussi sur la base d’un parti pris : l’immigration comme une chance. Parce qu’en matière d’accueil des réfugiés, assumons-le : nous le pouvons, nous le devons, nous le ferons, parce que c’est inéluctable et que c’est une chance, oui.