Hollande-Sarkozy : l’écart se réduit à l’approche du scrutin

LE MONDE | 30.04.2012 à 08h58 • Mis à jour le 30.04.2012 à 09h06

Par Pierre Jaxel-Truer

Nicolas Sarkozy n'a pas pu tenir ses promesses. François Hollande fait preuve de prudence au sujet du smic.

La campagne de l’entre-deux-tours modifie-t-elle les lignes de cette élection présidentielle ? Pour l’heure, guère de changement : François Hollande demeure largement favori, avec un écart confortable, dans les sondages, sur Nicolas Sarkozy. Selon notre étude Ipsos Logica Business Consulting pour Le Monde, France télévisions et Radio France, réalisé vendredi 27 et samedi 28 avril, à huit jours du scrutin, le candidat socialiste obtient 53 % (- 1 point) des intentions de vote, contre 47 % (+ 1 point) au candidat de l’UMP.

Dans le détail, l’on trouve les raisons du léger rapprochement des deux finalistes en observant les reports de voix après le premier tour. Ainsi, si les électeurs de Jean-Luc Mélenchon continuent de préférer massivement M. Hollande, l’on constate de ce côté un petit effritement. Le 22 avril, ils étaient 86 % à dire qu’ils voteraient pour le candidat socialiste. Ils ne sont plus que 80 %. A l’inverse, M. Sarkozy grignote du terrain chez les électeurs de François Bayrou. Le jour du premier tour, 32 % seulement affirmaient une préférence en faveur du président-candidat. Ce taux est passé à 40 %.

Selon cette étude, le positionnement très à droite de la campagne de second tour du chef de l’Etat ne donne, en revanche, pas de résultat positif dans l’électorat de Marine Le Pen. Le report en faveur de M. Sarkozy, au sein des sympathisants frontistes, baisse, passant de 60 % à 54 %. Dans cet électorat, M. Hollande perd aussi du terrain, passant de 18 % à 14 %. Ce sont les rangs de ceux qui disent vouloir s’abstenir ou voter blanc qui augmentent, avec un bond de 22 % à 32 %.

PAS DE SURSAUT DE MOBILISATION

Autre enseignement de cette étude, il n’y a pas d’indication d’un sursaut de mobilisation, tel que l’espère l’équipe de campagne de M. Sarkozy : 82 % des sondés se disent absolument certains de voter, contre 83 % juste avant le premier tour. Les électorats de premier tour de M. Sarkozy et de M. Hollande sont logiquement les plus mobilisés, avec respectivement 90 % et 91 % d’électeurs sûrs de se rendre aux urnes.

Une question complète cette étude, afin de déterminer quel est le degré d’adhésion ou de rejet pour les deux candidats. La balance est plutôt favorable, là aussi, à M. Hollande. Ainsi 20 % des personnes interrogées souhaitent  » vraiment «  sa victoire, contre 17 % pour M. Sarkozy. A l’inverse, 45 % veulent « vraiment » que le président sortant soit battu, le taux déscendant à 39 % pour la candidat socialiste. L’anti-sarkozysme est cependant en net recul par rapport à la fin février : 57 % des sondés disaient alors « vraiment » souhaiter la défaite du président.

La campagne a donc agi, en faisant baisser d’un ton les frondeurs désireux de tourner la page Sarkozy. Elle a aussi permis à M. Hollande d’élargir le noyau dur de ses convaincus. En février, seuls 14 % des sondés disaient vouloir  » vraiment «  sa victoire. Cet indicateur a donc progressé de 6 points.

Pierre Jaxel-Truer

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Eric Fassin : « La politique d’identité nationale a construit une France blanche »

Le grand entretien 29/04/2012 à 18h22
Zineb Dryef | Journaliste Rue89
Pour le sociologue, ce ne sont pas les immigrés qui menacent la France, mais la xénophobie. Et la gauche devrait reprendre la main dans un débat en pleine dérive.

Eric Fassin (Audrey Cerdan/Rue89)

Eric Fassin, sociologue (Paris VIII) et chercheur à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (Iris), travaille sur la politisation des questions sexuelles et raciales, et sur leurs articulations autour de la politique d’immigration. Depuis 2007, cette dernière est au cœur de son travail. Avec Michel Feher, leur collectif « Cette France-là » propose une contre-expertise en forme d’annales.


« Démocratie Précaire » (DR)

Dans « Démocratie précaire, chronique de la déraison d’Etat » (éd. La Découverte), un recueil de ses textes publiés (ou non) depuis cinq ans, Eric Fassin retrace l’histoire de ce quinquennat comme celui d’une folie.

De façon remarquable, il ouvre les yeux du lecteur. Littéralement : après cette lecture, on ne porte plus le même regard sur la France des dernières années.

En déconstruisant les discours politiques, il nous dit : « Ce ne sont pas les immigrés qui nous menacent ; c’est la xénophobie. Bref, c’est l’histoire d’une folie ; j’essaie d’en rendre raison. »

Comme l’élection de Nicolas Sarkozy a-t-elle influencé votre travail ?

Depuis le début des années 90, je travaille sur les questions sexuelles et raciales, aux Etats-Unis comme en France. La problématique de l’immigration est longtemps restée pour moi hors champ. Mais dans les années 2000, les croisements entre les trois domaines se sont multipliés dans l’espace public, en particulier autour de la figure de Nicolas Sarkozy.

Or mon travail porte d’abord sur le débat public : les discours ne sont pas en dehors de la réalité sociale, car ils contribuent à la façonner. C’est d’ailleurs pourquoi ces représentations du monde social sont au cœur de la bataille politique.


La campagne « Cette France-là, vous l’aimez ? » (DR)

Si j’ai commencé à écrire sur ces thèmes dès 2006 (voire dès 2003, avec le premier texte repris dans mon recueil), l’élection a précipité les choses.

D’ailleurs, le sentiment d’urgence n’était pas seulement personnel. En 2007, un collectif s’est constitué pour lancer une campagne d’affichage, en réponse à la campagne présidentielle. On y lisait l’histoire d’étrangers expulsés, avec leur photo. Une phrase barrait chaque affiche : « Cette France-là, vous l’aimez ? Vous pouvez la changer ! »

Aux Etats-Unis, nous avions pu voir la dépression collective qui a suivi l’élection et la réélection de George W. Bush ; confrontés au même dégoût, et à la même impuissance, nous tentions d’y échapper en nous mobilisant durablement, avec l’arme qui est la nôtre, le travail intellectuel.

Vous voulez dire que les élections de Bush et de Sarkozy, c’est finalement la même chose ?

Bien sûr, il y a des différences. Mais il s’agit dans les deux cas d’un durcissement de la droite, dans un double contexte – la montée en puissance du néolibéralisme, et sur la scène internationale, celle du néoconservatisme après le 11 Septembre (période qui est aussi, en France, l’après-21 avril…).

Un élément m’intéresse tout particulièrement : si, dès les années 90, on parlait avec Samuel Huntington de « conflit des civilisations », dans les années 2000, on a pu parler de « conflit sexuel des civilisations ».

Que signifie cette expression ?

Le débat public est structuré par l’opposition entre « nous » et « eux ». Or une manière privilégiée de tracer une frontière entre « eux » et « nous » passe par l’idée que « nous » serions du côté de la liberté des femmes, de l’égalité entre les sexes, voire de la liberté des homosexuels et de l’égalité entre les sexualités, alors qu’« eux » seraient définis par opposition à ce que j’appelle la « démocratie sexuelle ».

Reste une différence essentielle : aux Etats-Unis, c’est le spectre du terrorisme qui inspire la rhétorique du « conflit des civilisations » ; en France, c’est surtout l’immigration qui joue ce rôle de menace. On le voit à nouveau avec la tuerie de Toulouse relance le débat sur « l’intégration ».

Résultat : le conflit des civilisations justifie outre-Atlantique une logique d’expansion, de nature impérialiste ; mais en Europe, il s’agit plutôt de contention : contenir l’immigration, comme le dit bien l’expression « l’Europe-forteresse ».

Vous expliquez aussi ces politiques par le « présentisme » qui caractériserait notre époque. Qu’entendez-vous par là ?


Eric Fassin (Audrey Cerdan/Rue89)

J’emprunte ce terme à l’historien François Hartog pour désigner un « régime d’historicité », c’est-à-dire un rapport au temps qui caractérise le monde médiatico-politique. Un présent sans mémoire historique, refermé sur lui-même. La temporalité que partagent médias et politiques est instantanée : on assiste à une sorte d’auto-effacement permanent de l’information.

Cela implique une pratique politique, parfaitement maîtrisée par Nicolas Sarkozy, qui consiste à savoir occuper le temps – comme on occupe le terrain. Les médias veulent des nouvelles, c’est-à-dire des nouveautés ? Le Président leur en donne !

A mon sens, penser l’actualité, c’est remettre de l’historicité dans le présent, c’est-à-dire donner à voir un présent traversé par l’histoire. Mon travail, c’est de repérer ce qui se passe, ce qui est en train de bouger, et ce qui est en train de prendre forme.


Musique arabo-andalouse au Louvre

L’Orchestre arabo-andalou de Fès va envoûter le Louvre

Le Monde.fr | 27.04.2012 à 17h43 • Mis à jour le 27.04.2012 à 17h44

On annonce le duo de crécelles Guéant-Hortefeux en première partie…

😉

Toutes les infos en cliquant sur le lien :

http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/04/27/l-orchestre-arabo-andalou-de-fes-va-envouter-le-louvre_1692570_3246.html


Le SNU Pôle Emploi viole le principe de neutralité !! NKM ne manque pas d’air !!

Porte-parole du gouvernement, N. Kociusko-Morizet accuse le SNU de « violer son devoir de neutralité ». Le SNU s’en explique

Pour la première fois de son histoire, le SNU Pôle Emploi, premier syndicat maison, appelle à battre la droite dès le premier tour de la Présidentielle, au motif que certains candidats prônent « une politique coercitive, voire raciste à l’égard des chômeurs et des chômeuses ». Porte-parole du gouvernement, Nathalie Kociusko-Morizet accuse cette organisation de « violer son devoir de neutralité ». Membre du bureau national, Jean-Charles Steyger s’en explique..

Porte parole du gouvernement, NKM vous accuse de violer votre « devoir de neutralité » en appelant à voter contre la droite dès le premier tour de la Présidentielle. Que lui répliquez-vous ?

Nous sommes sidérés qu’NKM ne comprenne pas notre engagement. Tout au long de son quinquennat, le chef de l’État et sa majorité n’ont jamais eu de stratégie pour combattre l’explosion du chômage en France. Pire, depuis 2007, nous avons du prendre en charge un million et demi de demandeurs d’emplois supplémentaires sans moyens correspondants. Pôle Emploi a régressé au point de devenir un service public low cost, incapable de recevoir, d’encadrer, de former ou même d’indemniser dans de bonnes conditions les chômeurs. Une dégradation que nous n’avions jamais enregistrée lorsque Jean-Pierre Raffarin était Premier Ministre ! (1)

Quels sont les principaux travers selon vous, de ce Pôle Emploi « low cost » ?

Imposée au pas de charge, la fusion ANPE ASSEDIC se solde par la fermeture de 900 agences sur tout le territoire. Principalement dans les centres villes puisque la politique immobilière de Pôle Emploi vise à nous regrouper sur des sites de 100 personnes, installés en périphérie dans les zones d’activité. Nous avons donc perdu en proximité. Les chômeurs ne sont reçus qu’épisodiquement par leurs conseillers en entretien, et 20 minutes pas plus. Le reste du temps, ils doivent gérer leur situation sur Internet. Or seuls 45% d’entre eux sont véritablement autonomes sur ce média ! A tous les niveaux, cette industrialisation de nos pratiques génère erreurs et incompréhensions. D’autant plus insupportables que lorsque nous indemnisons trop largement des demandeurs d’emploi, désormais nous récupérons ce trop perçu sans négociation ni échéancier ! Au risque de les plonger dans une extrême précarité. Il faut donc, de toute urgence, ré-humaniser les Pôle emploi en recrutant massivement !

Vous dénoncez également le cynisme des ministres du travail qui se sont succédés. A quelles pratiques faîtes vous référence ?

Nous avons constamment souffert d’une absence de stratégie et d’une politique de coups. Aussi entendre Laurent Wauquiez – alors que Pôle Emploi n’indemnise que 43% des chômeurs -, qualifier de « cancer de la société française », l’absence d’écart entre celui qui bénéficie des minima sociaux et celui qui travaille, nous a profondément choqués. Le retour de Xavier Bertrand rue de Grenelle n’a guère apporté de mieux. Sous la houlette de cet ancien secrétaire général de l’UMP, à la veille de la Présidentielle, les pressions se sont même intensifiées. Par circulaire, le ministre nous a ainsi sommés de prescrire massivement des contrats aidés, sur le premier semestre 2012, aux demandeurs d’emplois, notamment aux jeunes et aux séniors (220 000 postes budgétés sur l’année ndlr). Des préfets se sont invités dans des réunions d’agents de Pôle emploi. Du jamais vu dans l’histoire de ce service public ! Enfin, le comble du cynisme politique a été atteint lorsque le candidat Sarkozy a proposé aux Français de trancher par référendum, d’une question aussi complexe que celle de la formation des chômeurs…

(1) Selon une enquête interne commandée par le nouveau directeur de Pôle Emploi Jean Bassères, seuls 35% des agents de Pôle Emploi estiment disposer des outils pour bien faire leur travail.

Marianne 20.04.12 « Sous Nicolas Sarkozy, Pôle Emploi est devenu un service public low cost »


Ces branchés qui débranchent

M le magazine du Monde | 27.04.2012 à 12h06

• Mis à jour le 28.04.2012 à 18h16

Par Guillemette Faure. Illustrations : Le Creative Sweatshop

Selon une enquête Ipsos de février 2011, 11 % des femmes de 18-34 ans dorment avec leur portable dans leur lit et 72 % des personnes du même âge le gardent près d'eux la nuit.

PAS UN ORDINATEUR, pas une télé, pas le moindre petit ou grand écran à la Waldorf School of the Peninsula. En revanche, on a trouvé un four à pain dans le jardin, que les petites classes utilisent chaque semaine, des chaussettes faites main – les cours de tricot, pour filles comme pour garçons, commencent en CP -, des tableaux noirs et des craies de couleur. Mais on n’a pas vu les machines à coudre, sur un autre site, celui du collège, avec lesquelles les sixièmes se sont fait des pyjamas.

Cette école privée – environ 20 000 dollars de frais de scolarité annuels – de la Silicon Valley recommande aux parents de limiter l’exposition aux écrans jusqu’à l’équivalent de la sixième et n’introduit l’outil informatique qu’en quatrième. Un comble pour un établissement qui compte dans son voisinage Google, Apple et une pléiade de start-up hyperconnectées. Surtout quand on sait que les trois quarts des parents d’élèves de cette école travaillent dans les nouvelles technologies.

« Les gens se demandent pourquoi des professionnels de la Silicon Valley, dont certains de Google, qui semblent devoir beaucoup à l’industrie informatique, envoient leurs enfants dans une école qui n’utilise pas d’ordinateurs », s’amuse Lisa Babinet, professeur de maths et cofondatrice de l’école primaire – également titulaire d’un doctorat en éducation à l’informatique -, invitée à présenter l’établissement à la conférence annuelle Google Big Tent, grand raout consacré à… Internet.

Installé aux Etats-Unis depuis 1987, Pierre Laurent est l’un de ces parents. Il a choisi cette école et désapprouve la tendance des établissements à équiper en informatique des classes de plus en plus jeunes. « L’ordinateur n’est qu’un outil. Celui qui n’a qu’un marteau pense que tous les problèmes sont des clous, argumente-t-il. Pour apprendre à écrire, il est important de pouvoir effectuer de grands gestes. Les maths, ça passe par la visualisation dans l’espace. L’écran gêne l’enseignement. Il diminue les expériences physiques et émotionnelles. »

A la Waldorf School of the Peninsula, on apprend les multiplications en dessinant, en sautant à la corde. Pierre Laurent s’inquiète-t-il du retard que pourraient prendre ses enfants privés d’écran ? « On ne sait pas comment le monde sera dans quinze ans, les outils auront eu le temps de changer de nombreuses fois. Pour avoir travaillé douze ans chez Microsoft, je sais à quel point les logiciels sont étudiés pour être le plus facile d’accès possible. » Et les écrans ne sont jamais très loin. « Tous les élèves ici ont des ordinateurs chez eux. La question, c’est plutôt de savoir à quel moment on enlève le frein. » C’est tout le paradoxe. Alors qu’on s’inquiétait hier de la fracture numérique, qui donnerait aux milieux aisés une avance en termes d’équipement et d’accès aux nouvelles technologies, les précurseurs d’hier sont ceux qui peuvent aujourd’hui s’offrir le luxe de décrocher.

Alors que de plus en plus de personnes souffriraient de « nomophobie », la peur de perdre son portable ou son accès à Internet, qui conduit par exemple à garder un filet de connexion (comme un portable de secours), des pionniers du numérique font le choix inverse. Richard Stallman, le gourou du logiciel libre, explique qu’il travaille désormais déconnecté. « La plupart du temps, écrit-il sur son site, je n’ai pas Internet. Une ou deux fois par jour, parfois trois, je me connecte pour envoyer et recevoir mes courriels. Je relis tout avant d’envoyer. » Se déconnecter est devenu un acte volontaire. Aujourd’hui chercheur à la Carnegie Mellon University, Fred Stutzman avait pris l’habitude de travailler dans un café pour pouvoir rédiger sans être interrompu. « Il fallait que je m’échappe de la frénésie d’Internet. » Sa méthode a pris l’eau quand un voisin s’est équipé d’un routeur qui a arrosé le café de sa connexion Wi-Fi. Voilà qui l’a conduit à développer Freedom, un logiciel, qui, pour 10 dollars, bloque votre accès à Internet jusqu’à huit heures de suite, et vous oblige à redémarrer votre ordinateur pour le réactiver. Son autre appli, Anti-social, permet d’avoir accès à Internet mais pas à toutes ses joyeuses distractions : Facebook, Twitter« Les ordinateurs sont devenus des machines à distraction. On s’équipe aujourd’hui de fonctionnalités qui les ramènent à un usage de machine à écrire », note-t-il, amusé. Plusieurs navigateurs ont installé des options de ce type. « C’est une façon de s’acheter du temps. Internet est partout, la seule réponse possible maintenant est individuelle. »

« Les gens sentent que ça ne va pas : 90 % de leur temps de travail passe dans les mails, chez eux on envoie des SMS à table », relève Sherry Turkle de l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT). Elle observe dans son livre Alone Together (Seuls ensemble, Basic Books, non traduit) qu’une personne qui regarde ses mails ou ses SMS sur son smartphone peut être aussi contagieuse, en groupe, que quelqu’un qui bâille. « Dans les entretiens que j’ai conduits pour mon livre, beaucoup admettent qu’ils se mentent quand ils disent dormir avec leur portable uniquement pour la fonction alarme… Vous allez voir de plus en plus de marketing promettant de résoudre les problèmes de surconnexion. »

C’EST DÉJÀ LE CAS. Aux Etats-Unis, un spot très drôle de Windows Phone montre un chirurgien vérifiant ses courriels sur son téléphone en pleine opération, une mariée qui consulte son portable en entrant dans l’église – non, tout de même pas un président français regardant son BlackBerry alors qu’il est avec le pape… « It’s time for a phone to save us from our phones » (Il est temps qu’un téléphone nous sauve de nos téléphones), dit la pub. En Thaïlande, une publicité pour un opérateur téléphonique (DTAC) met en scène des gens dont l’entourage devient invisible quand ils consultent leur téléphone.

« Il y a une aspiration très forte à faire des pauses. Les gens ont l’impression de vivre dans un flux permanent, de ne pas avoir de moment pour recoller les morceaux », note Rémy Oudghiri, qui travaille sur cette tendance chez Ipsos et la voit émerger dans les pays les plus technophiles. « Attention, ce n’est pas encore un phénomène de masse, nuance-t-il. On a repéré cela depuis la fin de l’année 2010. On s’est aperçu, en interrogeant des personnes très technophiles, que beaucoup d’entre elles nous disaient qu’elles avaient l’impression d’être trop connectées. Elles ressentaient cela comme une façon de ne pas vivre au présent, de ne pas être dans la vraie vie, d’être toujours dans le rendez-vous qui va venir. » C’est aussi, selon lui, ce qui explique le succès des pèlerinages, des séjours lointains, des retraites.

"Se déconnecter totalement n'est pas plus une réponse que de décider de prendre une année sabbatique", observe Sherry Turkle du MIT. "C'est une expression de frustration."

« Se déconnecter totalement n’est pas plus une réponse que de décider de prendre une année sabbatique, observe Sherry Turkle du MIT. C’est une expression de frustration. Mais on voit des gens faire des expériences, décider d’un sabbat Internet du vendredi soir au dimanche ou de bannir téléphone et ordinateur de certaines pièces de la maison. »L’écrivain Pico Iyer prévoit dans le New York Times l’émergence de « black hole resorts », comme le Post Ranch Inn à Big Sur en Californie, où l’on paie 2 285 dollars (1 742 euros) la nuit pour une chambre sans télé et où Internet ne passe pas. Une nouvelle idée du luxe, quand les chambres d’hôtes des Gîtes de France ne peuvent encore décrocher cinq épis que si elles sont équipées en télévision à écran plat… Le très élitiste club de golf d’Augusta, en Géorgie (celui qui interdit encore aux femmes d’en être membres), prohibe l’usage du téléphone portable sur ses greens.

Tout comme Pierre Desproges ironisait il y a vingt ans sur l’ouvrier de droite en costard qui croisait son patron de gauche en jean, avoir son téléphone posé sur la table n’est plus un attribut de pouvoir. S’extraire de l’exposition aux écrans est devenu un marqueur du luxe. « Certains ont le pouvoir de se déconnecter et d’autres ont le devoir de rester branchés, écrit le sociologue Francis Jauréguiberry, qui dirige actuellement une recherche sur le sujet. Les nouveaux pauvres des télécommunications sont ceux qui ne peuvent pas échapper à l’obligation de répondre immédiatement, et qui doivent donc vivre dans l’urgence et dans l’interpellation continue. Les nouveaux riches, au contraire, sont ceux qui ont la possibilité de filtrer et d’instaurer de la distance vis-à-vis de cette interpellation. »On l’avait déjà observé dans le domaine de la télévision, où la surconsommation (en nombre de chaînes comme de postes) concerne surtout les milieux populaires. Canal+ avait ramé à son lancement, en 1984, parce qu’elle s’adressait aux foyers les plus aisés : une chaîne payante, ce serait pour les riches. C’est après avoir adapté son marketing au grand public qu’elle décolla.

AUJOURD’HUI, LES FOYERS SANS TÉLÉVISION sont plutôt aisés (51 % sont des CSP+, 19,4% des CSP-) tandis que les foyers qui possèdent plus de deux télés sont surtout des CSP- (43 % sont des CSP- et 30 % des CSP+). L’accès à Internet et le smartphone prennent-ils la même direction ?

« Quand nous nous posons la question, entre profs, de mettre des informations sur Internet, certains craignent l’exclusion de ceux qui n’y ont pas accès. Mais nous avons davantage d’élèves qui ne mangent pas à leur faim que d’élèves qui n’ont pas Internet », raconte une prof de Notre- Dame-Immaculée à Tourcoing. « Nous travaillons dans des zones d’éducation prioritaire, pourtant les gens sont plutôt suréquipés », confirme Serge Hygen d’Eco-Conseil, qui a initié les premiers « dix jours sans écran » dans des établissements de Strasbourg, en 2008. Car aujourd’hui, on éduque à la déconnexion. « Si vous lisez ce message, c’est que vous ne faites pas la journée sans écran. » C’est le message qui s’affichait, le 25 novembre dernier, sur le site Web du collège du Moulin-des-Prés. Dans le couloir de cet établissement du 13e arrondissement de Paris sont affichés des dessins de télés et d’ordinateurs qui viennent siphonner les cerveaux. Ce jour-là, les profs ont éteint les ordinateurs et fait l’appel sur papier. « En éteignant les écrans, on voudrait essayer de comprendre de quoi on a exactement besoin », explique Dominique Eve, la directrice. Au collège Notre-Dame-Immaculée de Tourcoing, dans le Nord, une centaine de familles (sur 600) s’étaient engagées à se déconnecter le week-end des 14 et 15 janvier. Certains élèves ont craqué. « Ma mère voulait pas », « On devait le faire en famille mais en fait on a regardé deux films », se justifient-ils. Un collège de Saint-Malo s’est à son tour mis au régime sans écran pendant dix jours.

"L'idée de fracture numérique a beaucoup évolué, analyse le psychiatre Serge Tisseron, l'un des consultants de la galaxie d'associations et d'entreprises qui vient animer des conférences de sensibilisation dans les écoles.

« L’idée de fracture numérique a beaucoup évolué, analyse le psychiatre Serge Tisseron, l’un des consultants de la galaxie d’associations et d’entreprises qui vient animer des conférences de sensibilisation dans les écoles. Il y a une quinzaine d’années, on pensait la fracture en terme social, entre les bien et les mal équipés. Aujourd’hui, elle oppose plutôt ceux qui savent ou non les utiliser. » Il s’agace d’ailleurs quand on parle de « journée sans écran » : « Il ne s’agit pas d’opposer le « avec écran » au « sans écran » mais de niveau d’apprentissage. » Au Mans, les expériences de dix jours ont été rebaptisées « dix jours pour apprivoiser les écrans ». Les enfants doivent tenir un cahier de leur consommation d’écran. Pour la même raison, au collège du Moulin-des-Prés, la directrice ne voit pas de contradiction dans le fait de renouveler l’expérience l’an prochain et d’ouvrir une classe d’éducation aux médias. Jérôme Gaillard, directeur de l’école Saint-Martin au Mans (Sarthe), classée en ZEP, coordonne les fameux dix jours dans l’enseignement catholique. Il a aussi mis sur pied un festival de films réalisés avec des téléphones mobiles. « Si on accompagne les élèves pour produire des films et des images, ils arriveront mieux à décoder ce dont ils sont témoins. »A Strasbourg, Serge Hygen s’inquiète : « Cette petite porte ouverte semble sympathique à tout le monde mais notre combat est un peu perdu d’avance, il y a tellement d’enjeux financiers… Ce questionnement commence à être médiatisé, les classes moyennes ont les moyens de prendre un peu de recul. Mais les autres ? »

Guillemette Faure. Illustrations : Le Creative Sweatshop


La Libye aurait accepté de financer la campagne de Sarkozy en 2007

MEDIAPART

Sarkozy et Kadhafi lors de la visite officielle du leader libyen à Paris, en 2007.

Sarkozy et Kadhafi lors de la visite officielle du leader libyen à Paris, en 2007. (REUTERS)

Selon une note publiée par Mediapart ce samedi, le régime de Kadhafi aurait été d’accord pour verser «50 millions d’euros» à la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.

 Mediapart a publié samedi un document attribué à un ex-dignitaire libyen affirmant que le régime de Mouammar Kadhafi avait accepté en 2006 de financer à hauteur de «50 millions d’euros» la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.

Dans ce document en arabe, portant la signature de Moussa Koussa, ex-chef des services de renseignement extérieur de la Libye, aujourd’hui en exil, il est fait état d’un «accord de principe» pour «appuyer la campagne électorale du candidat aux élections présidentielles, M. Nicolas Sarkozy, pour un montant d’une valeur de cinquante millions d’euros».

Le 12 mars, M. Sarkozy avait qualifié de «grotesque» un éventuel financement de sa campagne présidentielle de 2007 par Mouammar Kadhafi.

Takieddine pense le document crédible

Dans cette note, entourée d’un cadre vert, rédigée en arabe et traduite par Mediapart, M. Koussa confirme un «accord de principe» au sujet des «instructions émises par le bureau de liaison du comité populaire général concernant l’approbation d’appuyer la campagne électorale du candidat aux élections présidentielles, M. Nicolas Sarkozy, pour un montant d’une valeur de cinquante millions d’euros».

M. Koussa a été ministre des Affaires étrangères de Mouammar Kadhafi, avant sa défection et son départ en Europe.

Il ajoute que cet accord est consécutif au «procès-verbal de la réunion tenue le 6/10/2006, à laquelle ont participé de notre côté le directeur des services de renseignements libyens (Abdallah Senoussi, ndlr) et le président du Fonds Libyen des investissements africains (Bachir Saleh, ndlr), et du côté français M. Brice Hortefeux et M. Ziad Takieddine».

L’avocate de Ziad Takieddine, citée par Mediapart, a affirmé que son client «n’était pas présent à la réunion indiquée dans le document» mais qu’«il pense que ce document est crédible, vu la date et les personnes qui apparaissent».


Légitime défense du droit.

MAITRE EOLAS : Légitime défense du droit

À titre de prolégomènes, deux mots. Je ne suis pas dupe. Je sais que la proposition que le candidat sortant a sorti de son chapeau relève de ce qu’Authueil appelle avec toute la poésie sont il est capable le rut électoral, pendant laquelle le spectaculaire l’emporte sur le réalisme en piétinant la sincérité.

Cette proposition, démagogique, pur exemple du “un fait divers, une loi”, rejoindra sur le tas de fumier des promesses et annonces stupides en décomposition la suppression du juge d’instruction, l’interdiction des apéros Facebook, et tant d’autres.

Il ne s’agit pas ici de critiquer un projet qui n’en est pas un, mais de faire une mise au point sur l’état actuel du droit, car tous ceux qui annoncent vouloir le changer ont un point en commun : leur ignorance de celui-ci, et de voir que cette annonce aboutirait à un résultat au pire pernicieux, et qui ne changerait rien à ce qu’il prétend régler.

Un fait divers, une loi – phase 1 : le fait divers.

Samedi soir à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), le commissariat reçoit un appel anonyme indiquant la présence d’un homme recherché depuis son évasion le 25 juin 2010 du centre de détention de Chateaudun, qu’il n’avait pas réintégré après une permission de sortie. dans un bar du centre ville. À l’arrivée de l’équipe dépêchée sur place, nous dit l’AFP, le suspect s’est enfui, poursuivi par trois fonctionnaires qui l’ont vu se débarrasser d’un objet qu’ils ont pris pour une grenade. Pendant ce temps, le quatrième policier au volant du véhicule a contourné les lieux pour le prendre à revers. Selon ses déclarations, le suspect l’aurait visé en tendant son bras armé vers lui. Le gardien de la paix a alors tiré à quatre reprises sur lui.

Mortellement blessé, l’homme est décédé rapidement. L’autopsie a révélé qu’il avait succombé à un projectile tiré dans la région dorso-lombaire, ce qui a provoqué une hémorragie interne abdominale consécutive à la section de l’artère rénale droite et à une plaie transfixiante du lobe droit du foie.

Comme toujours quand un homme est tué par la police, une enquête est diligentée par l’Inspection Générale des Services (IGS). Et ce même quand le décédé est connu de la justice, son casier judiciaire portant mention de onze condamnations notamment pour vol à main armée, et qu’il était bien porteur d’une arme approvisionnée dont il n’a pas fait usage (aucune cartouche percutée).

Et l’enquête va rapidement révéler des bizarreries. Notamment l’autopsie qui va établir que la balle mortelle serait entrée horizontalement dans le dos de la victime, ce qui est incompatible avec la position d’un homme qui vise (la défense réplique que ce n’est pas une balle mais un fragment de balle qui aurait ricoché sur un mur et serait entrée perpendiculairement dans un homme de profil). Un témoin va confirmer que lors du tir, l’homme courait en s’éloignant et tournait ainsi le dos au policier. Deux éléments qui contredisent la version du policier.

Face à cela, le parquet a décidé d’ouvrir une instruction pour tirer les choses au clair, et comme il faut une qualification juridique, pour homicide volontaire (car il y a eu homicide, et par un geste volontaire, le fait que 4 coups aient été tirés pouvant révéler une intention homicide). Le juge d’instruction chargé de l’enquête a pris connaissance du dossier et a constaté que l’identité du gardien de la paix ayant ouvert le feu est parfaitement connue, et qu’il existe contre lui des indices graves ou concordant rendant vraisemblable qu’il ait pu commettre les faits objets de l’instruction. La loi imposait qu’il devînt partie à l’instruction, pour pouvoir bénéficier des droits de la défense : assistance d’un avocat, accès au dossier, droit de demander des actes d’enquête, etc.

Le juge d’instruction se voyait réduit à un choix à deux branches : soit la mise en examen soit le statut de témoin assisté. Sachant que le parquet demandait la mise en examen qui seule permettait de prononcer des mesures coercitives comme une détention provisoire (que nul n’a demandée en l’espèce) ou un contrôle judiciaire (sorte de liberté surveillée).

Le juge d’instruction a opté pour la première branche, a mis en examen le policier, et l’a placé sous contrôle judiciaire avec notamment interdiction d’exercice de son activité professionnelle. Je précise qu’un fonctionnaire interdit d’exercer n’est pas suspendu et touche néanmoins son traitement (je ne sais si entier ou réduit ?)

Cette décision a provoqué l’ire des policiers qui ont manifesté spontanément autour du tribunal de Bobigny, puis sur les champs-Elysées, en tenue et en utilisant les véhicules de service, avant d’être reçu par le ministre de l’intérieur. Relevons que ce faisant, les policiers ont commis deux délits pénaux, l’organisation de manifestation non déclarée (article 431-9 du Code pénal) et manifester étant porteur d’une arme (article 431-10 du Code pénal) ce qui leur fait à tous encourir trois ans de prison et la révocation, et que la légitime défense ne peut pas couvrir.

Sautant sur l’occasion, qui comme on le sait fait le larron, le président-candidat à la présidence a annoncé vouloir une présomption de légitime défense en faveur des policiers, risquant au passage une coupure de son abonnement internet par la HADOPI pour piratage de programme du Front national.

Un fait divers, une loi – phase 2 : la loi

L’annonce a été faite sans préciser les contours de cette présomption ni sa définition, ce genre de détails étant bien trop barbants pour les citoyens français. Mais j’aime bien barber les citoyens français, et même les citoyennes, pourtant à l’abri de cet attribut.

Rappelons brièvement ce qu’est la légitime défense et voyons les cas et effets des présomptions de légitime défense existantes, car il y en a deux.

La légitime défense est définie à l’article 122-5 du Code pénal, qui distingue deux cas : la légitime défense face aux atteintes aux personnes et la légitime défense face aux atteintes aux biens. La définition est identique dans les deux cas, mais la légitime défense face aux atteintes aux biens n’excuse pas l’homicide volontaire.

N’est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d’elle-même ou d’autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte.

N’est pas pénalement responsable la personne qui, pour interrompre l’exécution d’un crime ou d’un délit contre un bien, accomplit un acte de défense, autre qu’un homicide volontaire, lorsque cet acte est strictement nécessaire au but poursuivi dès lors que les moyens employés sont proportionnés à la gravité de l’infraction.

Pour résumer, il y a légitime défense si l’acte de défense est (1) immédiat (pas de légitime défense si vous rentrez chez vous chercher votre arme et revenez sur les lieux abattre celui qui vous a agressé), (2) nécessaire (l’acte doit viser à repousser l’agression et y mettre fin ; dès que l’agression cesse, la légitime défense cesse, un acharnement au-delà vous rend coupable), (3) proportionné (vous ne pouvez abattre à la chevrotine celui qui vous a mis une claque), et (4) être opposé à une agression illicite (pas de légitime défense face à un policier usant de la force pour s’assurer de votre personne). Notez que la légitime défense ne concerne pas que la victime de l’agression : celui qui porte secours à la victime est aussi en légitime défense (la loi dit bien légitime défense de soi-même ou d’autrui).

L’agression doit être réelle ou à tout le moins vraisemblable : des indices objectifs devait permettre à celui qui s’est défendu d’estimer qu’une agression était en cours. Il n’y a pas de légitime défense contre une agression imaginaire ou invraisemblable (cas d’un époux ayant frappé son épouse de coups de couteau au visage invoquant la légitime défense car il se sentait menacé par l’entourage de son épouse : non, a dit la cour d’appel de Colmar le 6 décembre 1983).

S’agissant de ce qu’en droit on appelle une exception c’est à dire un moyen de défense, la charge de la preuve pèse sur celui qui invoque la légitime défense à son profit. Ce n’est pas au parquet de prouver qu’il n’y a pas eu de légitime défense. Sauf dans deux cas : les présomptions de légitime défense. On les trouve à l’article 122-6 du Code pénal :

Est présumé avoir agi en état de légitime défense celui qui accomplit l’acte :

1° Pour repousser, de nuit, l’entrée par effraction, violence ou ruse dans un lieu habité ;

2° Pour se défendre contre les auteurs de vols ou de pillages exécutés avec violence.

Quand de telles circonstances sont établies, la personne qui a commis un acte violent contre celle qui pénétrait de nuit dans un lieu habité ou qui se défendait contre un vol avec violence est présumée avoir agi en légitime défense. Au parquet ou à la victime de prouver que les conditions de l’article 122-5 n’étaient pas remplies (la plupart du temps, le débat portera sur le caractère proportionné de la riposte). Relevons que ces présomptions s’appliquent aussi aux policiers : un policier qui repousse un vol avec violence dont un tiers est victime ou qui intervient sur un cambriolage en cours de nuit est présumé en légitime défense.

Voilà où le bât blesse dans cette affaire. Comme vous le voyez, les présomptions de légitime défense reposent sur les circonstances des faits : on est de nuit et on défend un lieu d’habitation, ou on repousse un vol avec violences. Les présomptions de légitime défense ne reposent pas sur la qualité de la personne auteur des faits. La proposition lancée par le candidat vise à créer un tel cas. Ce ne sont pas les circonstances qui importent, mais le fait que l’auteur des faits est policier qui fait présumer la légitime défense. Premier problème, qui pourrait lui assurer un sort funeste devant le Conseil constitutionnel : il y a atteinte à l’égalité. Un policier est un citoyen comme un autre, mais avec un flingue ; il n’y a aucune raison de lui accorder des privilèges, au sens étymologique de loi privée, c’est-à-dire des dérogations au droit commun en sa faveur, les derniers ayant été aboli une belle nuit d’août 1789. Et n’en déplaise aux manifestants en voiture à gyrophare et deux-tons, il n’y a rien de choquant de demander à un policier qui a fait usage de la force d’en justifier. Instaurer une présomption générale de légitime défense rendra très difficile à établir des violences policières illégitimes (qui j’insiste sur ce point sont très rares, ce qui ne les rend pas moins inacceptables pour autant), ce qui est déjà assez difficile comme ça.

Il y aurait en outre un paradoxe à faire de la qualité de policier (la loi dit dépositaire de l’autorité publique) une circonstance aggravante des violences volontaires et les présumer légitimes ; mais je sais que la cohérence législative n’a jamais été un souci du législateur.

Là où on verra que cette proposition est stupide, c’est qu’eût-elle été votée antérieurement aux faits de Noisy-le-Sec, elle n’eût point fait obstacle à la mise en examen du policier concerné. La mise en examen est une notification officielle de charges ouvrant les droits de la défense. L’existence d’une présomption de légitime défense ne fait absolument pas obstacle aux poursuites (ni même à un placement sous contrôle judiciaire voire en détention) et ne change strictement rien à la procédure : c’est à la fin du processus, au stade de l’établissement de la culpabilité, qu’elle entre en compte. En outre, c’est le travail du juge d’instruction de rechercher si les circonstances de l’infraction établissent cette présomption et de rechercher si les mêmes circonstances font qu’il n’y a pas lieu d’écarter cette présomption : c’est ce qu’on appelle instruire à charge et à décharge.

Donc cette loi serait-elle en vigueur que le policier aurait néanmoins été mis en examen, avec défilé de pim-pons à la clef. Le principe un fait divers, une loi a atteint un nouveau concept : un fait divers, une loi qui ne change rien.

Cette campagne est décidément d’un excellent niveau.