Auteurs d’un journal satirique, des collégiens sont convoqués devant le TGI d’Albi

ladepeche.fr

ÉMILIE LAURIA

Cinq élèves du collège du Val-Cérou, à Cordes-sur-Ciel, dans le Tarn, ont été convoqués devant le tribunal de grande instance d’Albi suite à une plainte de deux membres du corps enseignant. Au cœur de la discorde : un petit journal satirique réalisé par les collégiens.

Peut-on encore rire de tout ? Des collégiens de l’établissement du Val-Cérou peuvent, pour leur part, répondre que non.

L’an passé, à la fin du mois de mai 2017, alors qu’ils se trouvent en permanence, des collégiens s’amusent à rédiger un journal satirique. Ils y parlent de politique, de sport ou de culture. Marine Le Pen en prend pour son grade, Emmanuel Macron aussi. L’équipe enseignante est également la cible de leurs critiques et est source d’inspiration pour les adolescents… « Des histoires de gamins », pour le père d’un garçon incriminé, de « l’humour potache », pour le maire de la ville, Paul Quilès.

Les collégiens ont présenté leurs excuses fin mai 2017

C’est alors qu’un des surveillants présents intercepte le canard et le photocopie. Le conseiller principal d’éducation (CPE) et le corps enseignant sont mis au courant. Certaines blagues ne passent pas, et les élèves se retrouvent aussitôt dans le bureau du principal, Pascal Précigou. Ceux-ci présentent leurs excuses, et l’un d’eux écrit même une lettre à ses professeurs. Ils assurent que l’exemplaire, unique de surcroît, n’avait pas été diffusé en dehors de leur cercle d’amis, ni publié sur les réseaux sociaux ou internet. Certains parents apprennent l’incident par leurs enfants et pensent alors que cela a été réglé par la réprimande du directeur. D’autres ne le découvriront que plus tard, en recevant la convocation des gendarmes.

« S’il y a un problème avec un gamin, la moindre des choses pour la direction c’est d’appeler les parents », déplore Frédéric Masselin, le père d’un des enfants convoqués, qui fustige le «manque de communication de la direction».

Une plainte déposée pour «injure non publique»

L’histoire aurait pu s’en arrêter là. Mais au lieu de cela, le CPE et sa belle-sœur, professeur d’allemand au collège, décident de porter plainte pour « injure non publique ». La machine est lancée.

À la fin du mois de juin 2017, les collégiens reçoivent des convocations à la gendarmerie de Cordes-sur-Ciel pour s’expliquer. Les militaires transmettent le résultat des dépositions au parquet. Et voilà que, près d’un an après, les enfants reçoivent de nouveau une convocation, cette fois du délégué du procureur. Avec pour certains, des rendez-vous la veille de leur examen du brevet.

Alors que l’affaire est révélée un mercredi par Le Canard enchaîné, un nouveau rebondissement intervient le lendemain.

« J’ai reçu une annulation de la convocation en date du 1er juin. J’ai appelé le tribunal pour savoir si c’était une annulation définitive ou si c’était juste un report, personne ne peut me répondre », regrette M. Masselin.

Alain Berthomieux, le procureur de la République d’Albi, explique, quant à lui, avoir fait « annuler les convocations car elles étaient à la veille d’un examen ». Et d’ajouter : « Ce dossier sera réexaminé ultérieurement ».

La direction de l’établissement n’a pas souhaité répondre à nos questions. L’inspection académique du Tarn ne communique pas encore.

Le syndicat des enseignants Unsa, au travers sa secrétaire départementale, Cécile Alibert, souligne que «les faits reprochés aux enfants sont assez graves».

Pour autant, relèvent-ils de l’injure non publique et donc, sont-ils constitués juridiquement ? C’est une autre histoire, dans la mesure où les personnes visées n’étaient pas censées lire le « journal » incriminé, qui n’avait pas pour but de les blesser.

Quoi qu’il en soit, l’émotion suscitée par sa découverte inopinée révèle au moins une chose selon la syndicaliste : « Il y a des collègues qui sont en souffrance.»


Ce qui a mis le feu aux poudres

Sur la fameuse double page rédigée par les jeunes, on pouvait par exemple lire : « La classe de 4e L fait un arrêt cardiaque général suite à l’exercice impossible de géographie ».

Un bulletin météo fait état « d’une sévère pluie de grêlons (sperme gelé) « qui » se serait abattue sur le Tarn suite à une éjaculation précoce du CPE ».

On y parle aussi d’une prof « analphabète » et d’Emmanuel Macron qui « a fait son premier caca à l’Elysée ».

Marine Le Pen, devenue « Marine Lapine » y est également évoquée dans une caricature qu’une légende précise : « Le peuple français a évité le pire. »


Qu’est-ce qu’une injure non publique ?

L’injure non publique est celle qui est :

– soit adressée par son auteur à sa victime sans qu’aucune tierce personne ne soit présente (par exemple, dans un SMS),

– soit prononcée par son auteur devant un cercle restreint de personnes partageant les mêmes intérêts, en la présence ou en l’absence de la victime.

Les membres de ce cercle restreint étant tous liés par un même élément, qui peut être la relation professionnelle, ou familiale, ne sont considérés comme des tiers par rapport à l’auteur de l’injure et à la victime. Par exemple, les injures entre conjoints au domicile familial, ou celles prononcées lors d’un comité d’entreprise ne sont pas publiques, car prononcées devant un nombre restreint de personnes appartenant à une même instance.

Dans certains cas, les injures prononcées sur un réseau social peuvent être considérées comme non publiques. Si l’injure a été diffusée sur un compte accessible uniquement à un nombre restreint d' »amis » sélectionnés par l’auteur des propos, il s’agit d’une injure non publique.

Source : www.service-public.fr

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« Trop de pognon » dans les aides sociales ? La face cachée du non-recours

theconversation.com

Elvire Bornand

Le 29 mai, le ministre des comptes publics, Gérald Darmanin, estimait sur RTL qu’il y a trop d’aides sociales en France, distinguant les aides sociales utiles pour les « gens qui sont cassés par la vie » (Allocation aux adultes handicapés, Allocation de solidarité aux personnes âgées) des aides sociales qui entretiennent l’inactivité.

Le 12 juin, le président de la République, Emmanuel Macron, indiquait dans une vidéo filmée par son service de communication qu’« on met trop de pognon, on déresponsabilise et on est dans le curatif ».

Mise au point

Ces deux interventions dénotent une incompréhension profonde de notre protection sociale qui vise à sécuriser les parcours de vie par des mécanismes d’assurance (rôle intégrateur fort du travail) et de solidarité. Dans ce dernier cas, et contrairement aux prises de position récentes du gouvernement, les études montrent que « la protection sociale ne consiste plus qu’en un mince filet de sécurité pour des gens qui sont dans le besoin, pour leur éviter de tomber dans la déchéance sociale. Ce n’est pas le sens fort de la protection, qui donnait accès à une citoyenneté sociale au sens plein du mot. »

Nous sommes d’ores et déjà dans une société injuste, fonctionnant à deux vitesses, comme l’ont montré les travaux de N. Duvoux. Diminuer le montant des aides sociales et/ou durcir les conditions pour y avoir accès n’améliorera pas la qualité de vie d’adultes en âge de travailler qu’il s’agirait, selon le gouvernement, de responsabiliser…

La pauvreté n’est pas le résultat de l’oisiveté d’une partie fainéante et irresponsable de notre population. C’est le résultat de mécanismes structurels liés à la précarisation du droit du travail, au durcissement des conditions d’indemnisation du chômage et à la déconnexion entre marché de la formation et marché du travail.

Le défi auquel fait face l’action publique n’est pas, en définitive, celui des méfaits de l’assistance mais celui du non-recours aux droits et aux services.

Les quatre non-recours

Il existe quatre formes principales de non-recours :

  • la non-information
  • la non-demande
  • la non-proposition
  • la non-réception.

Ces phénomènes s’expliquent par la difficulté qu’il y a en France à faire valoir ses droits et à accéder aux services publics.

Selon une étude du Défenseur des droits, 20 % des Français éprouvent ainsi des difficultés à accomplir les démarches administratives courantes, le principal obstacle rencontré étant la demande répétée, par l’administration, de pièces justificatives.

Pour Philippe Warin, il s’agit d’un non-recours par non-réception : un droit auquel la personne était éligible a été demandé mais n’a pas été obtenu. Le Défenseur des droits cite l’exemple d’un couple avec enfant dont la demande de RSA a été perdue. Ils n’avaient pu remettre leur dossier à un agent en mains propres au guichet car la CAF (Caisse d’allocations familiales), à l’instar d’autres administrations, a fermé son accueil physique au profit d’une plate-forme numérique. Ce dysfonctionnement a coûté à ce couple quatre mois d’allocations.

En effet, loin des clichés de la fraude sociale, ce que montrent les travaux sur le non-recours, ce sont des montants élevés d’allocations non perçues. Ainsi, aux 5 milliards de coûts de la prime d’activité dont se désolait le ministre des comptes publics, on peut opposer les 5 milliards d’« économies » réalisés par les non-demandes de RSA.

La non-demande, c’est le fait de renoncer à faire valoir les droits auxquels on peut prétendre par découragement ou par peur des effets induits par la demande d’aide, notamment. Mais il existe d’autres cas plus spécifiques : les personnes âgées craignent que les aides versées soient reprises sur leur succession, privant ainsi leurs enfants d’héritage. Quant à la complexité des démarches, une enquête conduite en Loire-Atlantique a montré que percevoir le RSA-activité était quasiment une activité en soi, nécessitant de nombreux envois de courriers et des déplacements à chaque évolution de situation…

Il existe également de nombreux cas dans lesquels les personnes ignorent même qu’elles pourraient prétendre à des droits. On nomme cela le non-recours par non-information. Petit test : connaissez-vous l’ACS ? Ou êtes-vous dans le cas des 66 % des personnes pouvant y prétendre qui ont répondu qu’ils ne connaissaient pas le dispositif ?

Depuis 2016, l’Observatoire des non-recours aux droits et services (ODENORE) a proposé d’ajouter à ses trois premières formes connues de non-recours, une quatrième : la non-proposition. Il s’agit de cas où les agents des services publics ne vont pas signaler aux personnes concernées qu’elles pourraient prétendre à une aide. Or ce phénomène risque de s’amplifier si le gouvernement prend des mesures réduisant les aides sociales.

Choisissez bien votre lieu de résidence, de là dépendront vos droits

Ces dernières années les Centres communaux et intercommunaux d’Action sociale (C.C.A.S. et C.I.A.S.) se sont retrouvés en première ligne de la lutte contre la précarité et contre le non-recours. Déjà en 2012, le baromètre annuel de l’action sociale titrait « Les CCAS au pied du mur » et indiquaient une augmentation des demandes qui ne s’est pas démentie depuis.

Pour y faire face, les CCAS et CIAS ont mis en place des consultations d’accès aux droits et des aides financières nouvelles pour soutenir l’accès à une mutuelle ou le paiement des factures d’énergie.

Le CCAS de Rouen. Frédéric Bisson/Flickr, CC BY

Mais il s’agit là d’aides facultatives. Cela signifie qu’elles dépendent de la volonté politique des communes et introduisent de facto une inégalité territoriale entre les Français. Cela implique aussi que ces aides ne sont garanties qu’à hauteur des enveloppes budgétaires que peuvent mobiliser les communes. Ainsi, une partie du non-recours par non-proposition est induit par le fait que les agents du service public essaient de retarder l’épuisement des enveloppes budgétaires.

Ces mêmes agents ont fait des efforts considérables, ces dernières années, pour transformer leurs pratiques et quitter les guichets pour proposer des actions dites « d’aller vers » qui permettent de lutter contre le non-recours en diffusant l’information sur les droits au plus près des lieux fréquentés par les habitants au quotidien. Sur cet aspect aussi, les inégalités territoriales sont importantes. Les villes de Grenoble et Nantes ont développé depuis plusieurs années des démarches innovantes de design de service.

Nantes, une ville caractérisée par une forte attractivité résidentielle, un taux de chômage inférieur à la moyenne nationale et une politique sociale volontariste, dont la dynamique dément la vision des aides sociales portée par le gouvernement.

Ce qui se joue, aujourd’hui, n’est pas la diminution des aides sociales, c’est la manière dont nous définissons nos rapports les uns aux autres. Nous avons déjà fait de « cas social » une insulte, accepterons-nous demain une aggravation de la lutte des places et de la compétition entre les territoires ?


Crise de l' »Aquarius » : « Dommage qu’il n’y ait aucun grand pays entre l’Italie et l’Espagne… »

nouvelobs.com

Par L’Obs Publié le 12 juin 2018 à 12h29

Ce mardi matin à 11 heures, le navire « Aquarius », affrété par l’ONG française SOS Méditerranée, fait toujours des ronds dans l’eau à une cinquantaine de kilomètres à l’est des côtes maltaises. Mais plus pour longtemps : après 72 heures de confusion, marquées par les refus successifs de l’Italie et de Malte, les 629 migrants à bord (dont 123 mineurs isolés, 11 enfants en bas âge et 7 femmes enceintes), sauvés au large de la Libye, devraient pouvoir accoster en Espagne dans quelques jours après la proposition, lundi, du nouveau gouvernement de Pedro Sanchez .

« L’Espagne honore les engagements internationaux en matière de crise humanitaire. […] Il est de notre obligation d’aider à éviter une catastrophe humanitaire et d’offrir un ‘port sûr’ à ces personnes », écrit Madrid dans un communiqué.

Au-delà des rodomontades du ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini, qui a crié victoire lundi soir en voyant la situation débloquée, les trois jours de crise ont été marqués par le silence assourdissant des autorités françaises, pourtant interpellées par plusieurs ONG. Car la solution espagnole, pour « encourageante » qu’elle est, n’est pas la plus facile pour l' »Aquarius », actuellement à 1.400 kilomètres du port de Valence. « Atteindre l’Espagne prendrait plusieurs jours. Avec 629 personnes à bord et une météo qui se détériore, la situation risquerait de devenir critique », expliquait SOS Méditerranée lundi soir sur son compte Twitter.

Le ravitaillement opéré par Malte, lundi, ne permettait de distribuer qu’un seul repas par personne ce mardi, ajoute l’ONG. Des vivres supplémentaires ont été livrés dans la matinée par un navire italien.

????UPDATE 9h39 Confirmation reçue par l’#Aquarius : port « sûr » #Valence, #Espagne. Les équipes st soulagées qu’1 solution se profile. Mais ça prolonge inutilement le tps passé en mer par les rescapés déjà vulnérables & réduit la capacité de sauvetages. Vivres attendus arrivés. pic.twitter.com/SBLGGEBnMy

— SOS MEDITERRANEE France (@SOSMedFrance) 12 juin 2018

La Commission européenne a appelé lundi à un « règlement rapide » de la situation de l' »Aquarius », évoquant un « impératif humanitaire ». David Beversluis, médecin de MSF se trouvant à bord, décrit la situation :

« Les rescapés sont épuisés, déshydratés, parfois brûlés par le mélange d’essence et d’eau de mer. »

????[1/2] UPDATE Le MRCC espagnol a proposé d’accueillir l’#Aquarius à #Valence. Cette mobilisation est un signe très positif mais atteindre l’Espagne prendrait plusieurs jours. Avec 629 personnes à bord et une météo qui se détériore, la situation risquerait de devenir critique.

— SOS MEDITERRANEE France (@SOSMedFrance) 11 juin 2018

« Non-assistance à personnes en danger »

Lundi après-midi, Médecins du Monde a dénoncé l’inaction de la France sur le dossier.

« Monsieur Emmanuel Macron, vous ne pouvez pas qualifier de ‘crimes contre l’humanité’ les persécutions des migrants en Libye, faire du sauvetage en mer une ‘grande cause nationale’ et vous abstenir, au risque d’être complice de non-assistance à personnes en danger », écrit l’ONG sur Twitter.

M. @EmmanuelMacron,
Vous ne pouvez pas :
– qualifier de ‘crimes contre l’humanité’ les persécutions des #migrants en Libye
– faire du sauvetage en mer une ‘Grande cause nationale’

Et vous abstenir, au risque d’être complice de non-assistance à pers. en danger.#OpenFrenchPort https://t.co/Mwde6LKFQh

— Médecins du Monde (@MdM_France) 11 juin 2018

De nombreux tweets déploraient dans le même temps, souvent sur le mode ironique, qu’il n’existe pas un pays plus proche pour permettre au navire d’accoster dans de meilleures conditions.

Dommage qu’il n’y ait aucun grand pays doté de nombreux ports entre Italie et Espagne, ça aurait fait moins de chemin https://t.co/vHs3ofj3db

— Samuel Laurent (@samuellaurent) 11 juin 2018

Je viens de vérifier et je peux vous l’affirmer : entre l’Italie et l’Espagne, il y a un pays avec une large côte pleine de ports. Mais je n’ai pas entendu les autorités proposer d’accueillir #Aquarius, ce bateau français qui sauve des vies depuis des mois.#DroitsdelHommeMonCul pic.twitter.com/F2DPRgwnkW

— Flore J. ???????????? (@florowicz) 11 juin 2018

Ce mardi matin sur CNews, le député LR des Alpes-Maritimes Eric Ciotti a lui clamé qu' »aucun port français » ne devait accueillir l' »Aquarius » :

« Aucun port français, ni [en] Corse, ni Nice, ni Marseille. L »Aquarius’, il a une destination toute trouvée, il faut qu’il retourne vers les côtes libyennes. On veut que Nice devienne Lampedusa ? »

Non Monsieur @jattali Nice ni aucun port français ne deviendra jamais #Lampedusa. L’#Aquarius et les bateaux de migrants ont une destination toute trouvée= retrouver les côtes libyennes ou tunisiennes. Seul ce gage de fermeté fera diminuer les flux migratoires.#LaMatinale #CNews pic.twitter.com/s2Yj5xZBwu

— Eric Ciotti (@ECiotti) 12 juin 2018

Laurence Sailliet, porte-parole de LR, renchérissait : « Accepter ce bateau, c’est cautionner le travail des passeurs, accepter ce bateau, c’est continuer à entretenir cette voie d’immigration. »

Des voix au sein de la majorité, en revanche, se multiplient depuis lundi pour appeler le gouvernement à agir. Le porte-parole de LREM Gabriel Attal a ainsi estimé sur Public Sénat que la position italienne était « à vomir », ajoutant « ne pas imaginer que la France ne participe pas à trouver une solution humanitaire ».

« C’est inadmissible de faire de la petite politique avec des vies humaines comme ce qui est fait en ce moment. »D’autres députés LREM ont embrayé dans le même sens. « La France est restée muette. Laissant à la dérive le principe d’accueil inconditionnel des migrants. Qu’attendons-nous pour agir ? » se demande Sonia Krimi (Manche). « Face à l’urgence et à la détresse absolue, la France se serait honorée à faire une exception et à accueillir les passagers de l »Aquarius' », a tweeté Anne-Christine Lang (Paris). « La loi Asile et immigration n’est pas qu’un symbole : elle a abaissé les droits des demandeurs d’asile et recroquevillé l’espace mental de nos frontières », dénonce quant à lui Sébastien Nadot (Haute-Garonne). « C’est tout à l’honneur de l’Espagne, et cela redore (un peu) notre blason européen. Il s’agit bien d’aide humanitaire ! », a enfin réagi Olivier Véran (Isère).

Il a fallu attendre ce mardi matin pour que Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’Etat rattaché au Quai-d’Orsay, justifie la position de la France au micro de Sud-Radio : « La France prend plus que sa part, au sens où elle est engagée sur le théâtre libyen pour stabiliser la situation, au sens où nous sommes engagés pour accueillir sur trois ans 10.000 personnes éligibles au droit d’asile […] pour leur éviter cette traversée de la mort. »

« Dans le cas précis de l »Aquarius’, il y a une proposition qui a été faite par l’Espagne, elle est en cours d’expertise d’un point de vue météorologique et de la capacité du bateau à se rendre dans le port de Valence, donc affaire à suivre. »Emmanuel Macron a dénoncé en Conseil des ministres la « part de cynisme et d’irresponsabilité du gouvernement italien », rappelant « qu’en cas de détresse, ce soit la côte la plus proche qui assume la responsabilité de l’accueil », rapporte le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux. Le chef de l’Etat ajoute :

« Si un bateau avait la France pour rive la plus proche, il pourrait accoster. […] La question qui est centrale est de savoir si les personnes qui sont présentes sur l’Aquarius sont éligibles à l’asile. »« Il faut une réponse européenne » sur ce sujet qui sera au menu du Conseil européen des 28 et 29 juin, où la France et l’Allemagne devaient présenter ensemble une proposition ambitieuse », notamment sur le financement de la police des frontières Frontex, conclut Benjamin Griveaux.

La proposition corse : « Facile », balaie Lemoyne

Quelques heures plus tôt, à la surprise générale, les dirigeants nationalistes corses Jean-Guy Talamoni (président de l’Assemblée de Corse) et Gilles Simeoni (président du Conseil exécutif) avaient proposé à l' »Aquarius » de venir accoster dans un port de l’île, deux fois plus proche que l’Espagne.

#Aquarius: l’Europe doit traiter de façon solidaire la question humanitaire. Compte tenu de la localisation du navire et de l’urgence, mon avis est qu’il serait naturel d’ouvrir un port corse pour porter secours à ces personnes en détresse.

— Jean-Guy Talamoni (@JeanGuyTalamoni) 11 juin 2018

Manque de vivres, mauvaises conditions météo, et port espagnol trop éloigné : face à l’urgence, le Conseil exécutif de Corse propose à @SOSMedFrance d’accueillir l’#Aquarius dans un port #Corse

— Gilles Simeoni (@Gilles_Simeoni) 12 juin 2018

« On peut penser à Bastia ou Ajaccio », expliquait Jean-Guy Talamoni ce mardi matin sur RMC. « J’ai eu au téléphone la préfète de Corse, qui n’était pas encore bien informée de la situation et de notre prise de position. J’attends un retour, il y aura certainement des échanges dans la matinée. »

« Il faut porter secours : il y a des femmes enceintes, des enfants en bas âge, une situation qui se dégrade. […] C’est plus que préoccupant. »Agacé, Jean-Baptiste Lemoyne a balayé l’initiative corse sur Sud-Radio : « Oui enfin, il prend une position, n’étant pas aux responsabilités, qui est facile. […] Là tout le monde réagit à chaud, c’est le concours Lépine. […] il y a une situation naturellement qui interpelle, mais il faut des réponses rationnelles. »

« Que dit le droit international ? Il faut aller vers le port le plus sûr et le plus proche. Et on voit bien que la Corse n’est pas le port le plus sûr et le plus proche. Vu la situation du bateau, c’est entre l’Italie et Malte. »Or le bras de fer entre les deux pays se serait éternisé sans l’intervention de Madrid…

T.V.


Aquarius : l’Union européenne et les Etats membres doivent cesser de traiter les migrants comme « des patates chaudes »


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Bruxelles, 13 juin 2018 – Stupéfaits et inquiets de ce moderne Exodus, on voit se profiler à l’horizon le cabotage infini de ce bateau qui passe du statut de sauveteur à celui de fardeau. Le nouveau gouvernement italien, en large partie acquis aux idées xénophobes et racistes de Matéo Salvini, montre ses muscles et refuse de laisser mouiller l’Aquarius dans ses ports. Dont acte, l’AEDH savait ne rien devoir attendre d’un gouvernement dont les partenaires avaient annoncé pendant la campagne électorale qu’il ne respecterait pas les droits de l’Homme.

Aujourd’hui, le nouveau gouvernement espagnol a annoncé que son pays est prêt à accueillir les « naufragés des droits » dans le port de Valence. L’AEDH salue cet acte et souhaite qu’il fasse exemple pour tous les États membres. Elle recommande que cet accueil se révèle inconditionnel et qu’ayant fait le principal, sauver des vies, le gouvernement de Pedro Sanchez s’illustre en offrant de dignes conditions de séjour. On souhaiterait également que ce nouveau gouvernement mette fin aux opérations de push-back des migrants se présentant aux enceintes de Ceuta et Melilla.

Et les autres pays concernés par « les affaires de Méditerranée », que font-ils ? Malte refuse d’accueillir mais se donne bonne conscience en envoyant des vivres, la France de Macron se réfugie derrière une interprétation hasardeuse du droit de la mer contre le droit humanitaire pour ne rien faire et attend piteusement 48 h qu’un autre pays se dévoue…

L’AEDH est au regret de constater que l’Union européenne est à la remorque des Etats membres. Notre association souhaite que le Conseil européen joue enfin son rôle d’orientation de la politique européenne et condamne l’attitude indigne des États membres qui, dominés par la peur, alignent leurs politiques migratoires sur celles prônées par les forces d’extrême droite.

L’AEDH condamne avec force le refus d’accueillir du gouvernement italien. Mais depuis longtemps elle s’oppose aussi aux refus de la Pologne, de la Hongrie, de la Slovaquie, de la République tchèque d’accueillir des réfugiés. Elle ne peut non plus accepter les faux semblants de bien d’autres gouvernements, qui tout en proclamant qu’ils vont accueillir, imposent des règles tellement restrictives qu’ils organisent de fait la chasse aux migrants et les expulsent. C’est en particulier le cas de la France où l’on retrouve des migrants morts à la fonte des neiges, de la Belgique où la police peut tirer sur des migrants.

L’AEDH affirme que le refus des Etats membres et de la Commission de procéder à l’abrogation du règlement Dublin est non seulement un manquement grave aux droits des personnes mais une stupidité qui enferme les États-membres situés aux frontières extérieures de l’U.E. dans un dilemme impossible : accueillir des milliers de migrants ou les repousser. C’est à cause du règlement Dublin, que le système d’accueil est devenu purement et simplement un moyen d’externaliser les migrants vers les pays de leur première entrée, en particulier l’Italie et la Grèce. Et si la Méditerranée a tant d’importance, c’est que la route par la Turquie a été bloquée par l’ignoble accord conclu avec ce pays, en fermant pudiquement les yeux sur la politique d’Erdogan qui piétine les droits fondamentaux de tant de citoyens en Turquie.

L’AEDH considère que l’ensemble des Etats membres sont collectivement responsables du désastre italien. Elle demande à toutes ses associations membres, à tous les citoyens et à toutes les citoyennes de l’UE d’agir pour que l’on change de politique.

C’est le but de l’ICE lancée depuis quelques semaines : « Nous sommes une Europe accueillante : laissez-nous agir ! ». Signez, faites signer, transmettez, montrez votre appui envers ces enfants, ces femmes, ces hommes qui croyaient avoir enfin pu prendre le bateau de l’espoir, cet Aquarius qui symbolise notre solidarité.

 


Pour Macron, les aides sociales coûtent un « pognon de dingue » sans résoudre la pauvreté


A la veille d’un discours « stratégique » sur la politique sociale, mercredi à la Mutualité, l’Elysée a posté sur Twitter une vidéo des préparatifs du président.

Emmanuel Macron, le 28 mai à l’Elysée.
Emmanuel Macron, le 28 mai à l’Elysée. LUDOVIC MARIN / AFP

« On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortent pas », s’est enflammé, mardi 12 juin, Emmanuel Macron, dans une vidéo qui le montre en train de peaufiner le discours qu’il doit tenir devant le congrès de la Mutualité française, à Montpellier, mercredi.

Dans cette courte vidéo, réalisée par un cameraman de l’Elysée et publiée sur Twitter par sa directrice de la communication, Sibeth Ndiaye, on voit le chef de l’Etat résumer sa philosophie devant ses principaux conseillers, en langage familier. L’exercice de communication, validé par Emmanuel Macron, est censé montrer un président à la tâche, à quelques heures d’une prise de parole « stratégique » sur sa politique sociale, et qui ne mâche pas ses mots :

Le Président ? Toujours exigeant. Pas encore satisfait du discours qu’il prononcera demain au congrès de la Mutuali… https://t.co/J9W19jWEca

— SibNdiaye (@Sibeth Ndiaye)

« Je vais faire un constat qui est de dire : on met trop de pognon, on déresponsabilise et on est dans le curatif. Toute notre politique sociale, c’est qu’on doit mieux prévenir – ça nous coûtera moins, ensemble – et mieux responsabiliser tous les acteurs », s’écrie le président. « Les gens pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir. Par l’éducation… », poursuit-il.

« Plus de prévention pour responsabiliser »

« Il faut prévenir la pauvreté et responsabiliser les gens pour qu’ils sortent de la pauvreté. Et sur la santé, c’est pareil. Tout le système de soins que je veux repenser, c’est aller vers plus de prévention pour responsabiliser, y compris les acteurs de soins, ajoute le chef de l’Etat. (…) C’est dans ce contexte-là qu’on fait le reste à charge zéro. (…) C’est une politique de responsabilité car tout le monde va au pot, (…) je demanderai des efforts aux mecs qui font des lunettes, aux types qui font des verres… »

« Là, c’est cohérent. Sinon vous n’aviez pas de fil directeur…, lance-t-il à ses collaborateurs à propos du discours qu’ils lui proposent. C’était de la lasagne à la feta avec de la paella ! »

Depuis un mois, l’exécutif évoque une réforme des aides sociales pour les rendre plus « efficaces », laissant planer la possibilité d’économies budgétaires. Selon Le Canard enchaîné, dans le cadre du rapport CAP 22, Bercy envisagerait 7 milliards d’euros d’économies, ce qu’Edouard Philippe a démenti.

Mercredi, le président veut « redonner de la cohérence à son approche sociale », en traçant le cadre des réformes à venir, explique-t-on à l’Elysée, « son projet, au fur et à mesure des réformes sectorielles, a un peu perdu de sa visibilité. Il ne s’agit pas d’un tournant social mais d’un approfondissement ».

« Des propos pas adaptés à un président », selon l’opposition

Les propos tenus par Emmanuel Macron dans la vidéo ont été vivement critiqués par l’opposition. La cheffe de file des députés PS, Valérie Rabault, a jugé sur RFI que « les propos et le ton [n’étaient] pas adaptés à un président de la République française ». « La sécurité sociale (…) c’est notre modèle français, qui a des racines très fortes », a-t-elle souligné, jugeant que « quand on est président de la République, on doit faire tout pour le protéger ». Une position similaire à celle du premier secrétaire du PS, Olivier Faure :

« Macron flatte les égoïsmes et surfe sur les clichés – les pauvres ne font pas d’efforts, trop d’aides – afin de promouvoir une politique libérale qui ne fera qu’accroître la détresse et pauvreté. »

A droite, c’est plutôt la forme que le fond des propos qui a été critiquée. « Un président ne peut pas dire ça », a fait valoir la porte-parole des Républicains (LR), Laurence Sailliet, sur BFM-TV, ajoutant : « On est dans la continuité du “sans-dents” de François Hollande, avec la théâtralisation en plus. »

« C’est une mise en scène », a raillé de son côté le patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau. « On a effectivement énormément d’aides sociales et elles ne sont pas suffisament réorientées vers la reprise de l’emploi », a-t-il estimé, sur Public Sénat.


L’école, l’uniforme et l’écran de fumée


Depuis quelques jours et des interventions médiatiques de Jean-Michel Blanquer, le débat sur l’uniforme à l’école semble être revenu sur le devant de la scène. Il faut dire qu’une consultation dans la ville de Provins est venue appuyer le propos du locataire de la rue de Grenelle puisque les parents de la commune – ou tout du moins ceux qui ont participé à la consultation – se sont prononcé majoritairement en faveur de la mise en place de l’uniforme dans les écoles de la ville. Invité sur le plateau de BFM TV dimanche dernier, le ministre de l’Education a adopté la position chère au macronisme, ce fameux en même temps.

Ne cessant pas de convoquer tous les fantasmes possibles et imaginables, la mise en place de l’uniforme serait selon certains de ces défenseurs un moyen de promouvoir plus d’égalité au sein des écoles afin de lutter contre les marques et les « phénomènes matérialistes un peu stupides » selon les termes de Monsieur Blanquer. Prenant bien soin de ne pas s’engager trop fortement, le successeur de Najat Vallaud-Belkacem a prestement expliqué qu’il ne faisait pas de cette question l’alpha et l’oméga de la politique éducative, que la question de l’uniforme s’insérait dans une logique bien plus large. Je suis pleinement en phase avec son propos et c’est précisément pour cela qu’il me semble urgent de déconstruire la mythologie qui se met en place autour dudit uniforme en même temps que d’essayer de montrer en quoi ce débat tout comme ceux sur la laïcité ou les téléphones portables que lancent le ministre sont constitutifs d’un écran de fumée pour mieux masquer les décisions qui sont prises.

Penser global

Cela surprendra sans doute certains mais je ne suis pas fondamentalement opposé à la mise en place de l’uniforme dans les écoles. Il est vrai que la profusion des marques et les conséquences que cela entraine notamment la discrimination de ceux n’en portant pas est un réel problème dans les écoles. En ce sens, la mise en place d’un uniforme pourrait participer à régler ce problème. Il serait toutefois naïf (ou inconséquent au choix) de croire que l’uniforme est signifiant en lui-même. Je suis en effet bien plus enclin à penser que la mise en place (ou pas) d’une telle mesure ne prendrait sens que dans un cadre beaucoup plus global. Il ne me semble pas en effet que l’uniforme soit porteur en lui-même d’une logique progressiste ou réactionnaire.

Si l’on accepte cet état de fait, je suis donc fondé à dire que c’est l’univers dans lequel une telle mesure prendrait place qui donnerait sa signification à la présence d’un uniforme. Il est évident que dans les débats actuels la question de l’uniforme est corrélée à une politique d’autorité au sein des écoles. Ainsi faut-il voir la coalition qui se met en place et nous explique qu’il faut interdire les téléphones portables ou encore agir contre les manquements relatifs à la laïcité. La logique qui est portée par toute cette galaxie dont Jean-Michel Blanquer n’est que la face émergée est, à mes yeux, rudement conservatrice. Elle peut bien se cacher derrière un supposé désir d’égalité – nous y reviendrons – mais la vérité est que cette question de l’uniforme est le cache-sexe d’une politique autoritaire au sein des écoles et fleure bon la naphtaline et la nostalgie d’un temps où l’autorité était pleine dans les écoles si on les écoute.

De la diversion

Il est une constante depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, la stratégie qu’a été la sienne et celle de son gouvernement d’ouvrir un nombre de fronts incalculables pour empêcher que l’opposition ne puisse arrimer la contestation à un projet. Il faut reconnaitre que jusqu’ici, le nouveau locataire de l’Elysée réussit avec brio sa stratégie. En forçant son opposition à courir plusieurs lièvres à la fois, en empêchant que les débats s’ancrent dans l’opinion et en adoptant la stratégie du bulldozer, il a jusqu’ici réussi tout ce qu’il a entrepris ou presque. En ce sens, il n’y a rien d’étonnant à voir Jean-Michel Blanquer rouvrir le débat sur l’uniforme ou sur les téléphones portables au moment même où la contestation à l’égard de Parcoursup croît.

A l’heure où des lycéens sont déférés devant la justice pour avoir simplement occupé un lycée, où le droit de manifester est remis en cause par le ministre de l’intérieur sans que cette remise en cause ne soit des paroles en l’air au vu des poursuites à l’égard des lycéens, Jean-Michel Blanquer décide de sortir du bois pour nous reparler d’uniforme, de téléphones portables et de laïcité (avec en ligne de mire le nauséabond débat sur l’accompagnement des sorties scolaires par les femmes voilées). On peut, c’est un choix, croire au concours de circonstances malheureux. Je suis bien plus enclin à y voir une stratégie de communication politique délibérée visant à déporter la lumière sur ces sujets plutôt que d’aborder la contestation à Parcoursup. La crise d’autorité du ministre n’est ni un hasard ni une coïncidence mais le fruit d’une stratégie politique murement réfléchie. Pendant que l’on pousse des cris d’orfraie sur l’uniforme, on oublie que l’on poursuit des lycéens. La stratégie est limpide, implacable.

L’hypocrite égalité

Le principal argument avancé pour défendre la mise en place de l’uniforme est l’égalité entre les écoliers. Il y aurait matière à franchement rire si la situation n’était pas si dramatique. Il y a en effet une forme d’indécence portée à son paroxysme dans cette argumentaire. Nous sommes en présence d’un gouvernement qui pousse les inégalités partout ou presque dans la société, qui ne fait rien pour lutter contre les inégalités d’un système scolaire faisant partie des systèmes scolaires les plus inégalitaires du monde et les plus en pointe dans la reproduction sociale mais qui nous explique sans sourciller qu’il agit pour plus d’égalité avec la mise en place de l’uniforme.

Plutôt que de s’attaquer à la racine du mal qui ronge notre société, le voilà qui, comme la mairie de Marseille d’ailleurs, affirme que c’est en agissant sur les symptômes que l’on guérira le mal. La mise en place de l’uniforme est finalement comparable, dans leur logique, au fait de casser le thermomètre pour dire que l’on a plus la fièvre, une forme de dissimulation odieuse et cynique de la réalité des choses, une manière d’imposer une nouvelle fois leur Réel par-dessus les conditions de vie les plus difficiles de la société. En introduction je parlais d’une mythologie à déconstruire à propos de l’uniforme. Et si finalement celui-ci s’apparentait bien plus à une forme de cheval de Troie ? Prenons garde à ne pas tomber dans le piège, c’est à ce prix et uniquement à ce prix que nous parviendrons à changer radicalement les choses pour l’école, loin des gesticulations.


Interdiction des portables au collège : regard d’un assistant d’éducation


Le 7 juin, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi interdisant aux élèves l’utilisation des téléphones portables dans les écoles et les collèges. Certains députés, parmi lesquels Fabienne Colboc, réclamaient même que l’usage des téléphones soit interdit aux personnels. Entretien avec un assistant d’éducation d’un établissement de Tours.

Quel regard portes-tu sur cette proposition de loi interdisant l’utilisation du téléphone portable dans les collèges ?

C’est une proposition de loi inutile, et c’est une proposition de loi qui, une fois de plus, ignore les réalités vécues sur le terrain. Inutile, puisque la loi prévoit déjà que l’utilisation d’un téléphone mobile est interdite aux élèves « durant toute activité d’enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur ». Un collège peut donc déjà interdire toute utilisation des portables dans son enceinte : c’était le cas d’un des établissements où j’ai travaillé. En annonçant cette mesure, tout en rouvrant le débat sur le port de l’uniforme, le gouvernement semble surtout vouloir flatter une frange conservatrice de l’électorat qui réclame toujours plus de discipline dans l’espace scolaire.

Ça signifie quoi, concrètement, interdire les téléphones portables dans les collèges ? Ça veut dire que les assistants d’éducation, qui sont souvent en sous-effectif [1], passent une bonne partie de leur temps à traquer les collégien-nes qui en font usage. Car il ne faut pas se leurrer, les élèves ne les laissent pas éteints au fond de leurs sacs. Donc, au lieu de se consacrer à d’autres besoins plus importants, il faut faire la chasse aux téléphones. C’est idiot, et c’est chronophage. Parce que chaque cas va donner lieu à une négociation : telle élève était au téléphone avec sa mère pour la prévenir qu’elle sortait plus tôt, tel autre annonçait qu’il faisait l’objet d’une punition, un autre enfin l’utilisait simplement pour écouter de la musique, etc. On n’est pas dans l’accompagnement éducatif des élèves, on est dans la traque et la punition. Punition qui sera souvent contestée par les parents qui ne peuvent plus joindre leur enfant…

Les auteurs de la proposition de loi invoquent différents problèmes pour justifier leur volonté d’interdiction : usages malveillants, cyberharcèlement, problèmes de concentration en cours… Qu’en penses-tu ?

L’une des caractéristiques du cyberharcèlement, c’est qu’il se poursuit une fois les élèves sortis de l’établissement. Les insultes et les menaces circulent sur les réseaux sociaux, et le harcèlement se poursuit en soirée, la nuit, s’étend parfois à plusieurs établissements de la ville… C’est un vrai sujet, mais l’interdiction du téléphone portable à l’intérieur des collèges n’y répond absolument pas. Quant aux prises de photos et de vidéos malveillantes, d’après mon expérience, les équipes éducatives sont généralement très vigilantes à ce sujet, font des rappels de la loi en vigueur aux élèves surpris en train de filmer des bagarres ou des moqueries… Et si l’objectif annoncé de protéger les élèves est louable, il faut quand même constater que les équipes éducatives sont très vite démunies face aux situations de harcèlement : on manque de moyens, de formations, de solutions adaptées pour protéger les élèves qui en sont victimes.

On a besoin de pognon pour l’éducation, pour financer des postes à la hauteur des besoins, pas de mesures comme celle-là, qui se limitent à de l’affichage. Je veux bien qu’on dise que « l’utilisation du téléphone portable par les élèves pendant les cours porte atteinte à leurs capacités d’attention et de concentration », ou qu’on explique que « l’usage des portables dans l’enceinte des établissements scolaires peut soulever de réelles difficultés (…) pédagogiques » [2], mais sur ces points il vaudrait mieux réduire le nombre d’élèves par classe, offrir un encadrement adapté aux élèves qui ont de gros troubles de concentration, et assurer le remplacement des personnels absents.

Fabienne Colboc, députée d’Indre-et-Loire, a présenté un amendement qui prévoyait carrément « d’étendre l’interdiction de l’usage du téléphone portable à l’ensemble de la communauté éducative ». Ton avis ?

Ça ne leur suffit pas d’infantiliser les élèves, ils veulent aussi infantiliser les personnels de l’éducation. Mais je n’ai pas de leçon à recevoir de Madame Colboc sur l’utilisation que je peux faire de mon téléphone sur mon lieu de travail, en particulier lorsqu’elle invoque la nécessité de « renvoyer à nos jeunes une image d’exemplarité ». Quand elle recopie mot pour mot des amendements écrits par des lobbys de l’industrie des pesticides, est-ce qu’elle fait preuve d’exemplarité ? Encore une fois, ce texte témoigne de la méconnaissance des parlementaires sur ce qui se passe dans les établissements scolaires. Avec mes collègues, on a besoin de nos téléphones pour s’organiser, se coordonner, se prévenir en cas de retard ou d’absence, pour pallier au manque de postes téléphoniques et informatiques. Ils imaginent quoi pour remplacer ça ? Un réseau de talkie-walkies ?

Je veux bien qu’on ait un débat national sur les téléphones portables, en particulier les smartphones, qui traiterait de leur impact sur la santé et sur la concentration – puisque cela fait partie des arguments avancés dans le cadre de cette proposition de loi –, ou sur leurs conditions de production, qui sont notoirement dégueulasses. Mais dans ce cas, que les députés s’attaquent à Free, à Orange ou à Bouygues, qu’ils s’attaquent à Apple et à Samsung, pas aux collégien-nes et aux personnels de l’éducation.

Illustration par Dirk Marwede (CC BY-ND 2.0).