En Afghanistan, Daech confirme son implantation…

la-croix.com

En Afghanistan, Daech confirme son implantation


Des assaillants déguisés en médecin ont attaqué mercredi 8 mars l’hôpital militaire de Kaboul. Daech, qui a émergé dans le pays en 2014, a revendiqué l’attentat.

Il n’y a plus beaucoup de sanctuaires en Afghanistan depuis l’émergence de Daech. Le groupe a lancé un assaut mercredi 8 mars contre le principal hôpital militaire de Kaboul avant d’ouvrir le feu sur les patients et le personnel. L’attaque, qui a pris fin après plusieurs heures de combats, a fait plus de trente morts et 66 blessés.

D’après des témoins, un kamikaze s’est d’abord fait exploser à l’entrée de l’établissement sécurisé. Profitant du chaos, trois hommes armés habillés en médecins ont ensuite pénétré à l’intérieur de cet hôpital de 400 lits situé dans le quartier des diplomates, près de l’ambassade des États-Unis.

Une série d’opérations meurtrières

L’attentat a rapidement été revendiqué par Daech qui multiplie les attaques à grande échelle depuis un an en Afghanistan. Le 23 juillet 2016, le groupe avait tué 80 personnes de l’ethnie Hazara lors d’une manifestation à Kaboul, avant de s’en prendre en novembre à une mosquée chiite de la capitale, massacrant 27 fidèles.

À lire : En Afghanistan, les pertes de l’armée ne cessent de s’alourdir

Leur dernière opération sanglante remonte au 8 février 2017, jour où huit employés du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ont été assassinés dans l’Est du pays, obligeant l’organisation humanitaire à mettre entre parenthèses ses programmes.

Au contraire des talibans qui se sont souvent distanciés par le passé d’opérations susceptibles de provoquer un lourd bilan humain parmi la population, Daech frappe sans distinction civils et militaires en faisant le plus de victimes possible, avec l’intention de marquer les esprits selon une stratégie déjà utilisée au Moyen-Orient.

Daech contre les talibans

L’émergence de Daech en Afghanistan remonte à 2014, date à laquelle un taliban historique incarcéré à Guantanamo, le mollah Abdul Rauf, a fait allégeance au califat autoproclamé d’Aboubakr al-Baghdadi. Ce dernier qui a déjà séjourné dans le pays au début des années 1990 aspire à récupérer l’héritage d’Al-Qaida en Afghanistan, là, où la première génération de djihadistes arabes a combattu contre les Soviétiques.

Très vite, Abdul Rauf entraîne derrière lui des combattants talibans déboussolés par la mort du commandant historique le mollah Omar et les divisions qui surgissent lors de sa succession. Depuis l’Irak, Daech fait parvenir également de l’argent pour soutenir l’émergence de sa franchise locale.

Chassé du Helmand par les talibans, très vite privé de son chef de file Abdul Rauf tué par un drone américain, Daech est parvenu néanmoins à s’installer dans la province orientale du Nangarhar, se constituant un sanctuaire duquel il peut lancer ses attentats.

À lire : La lutte contre Daech passe par l’alliance entre l’Afghanistan et le Pakistan

Contrôlant plusieurs passages vers le Pakistan, les djihadistes peuvent imposer des taxes sur le trafic de l’héroïne, première source de financement des guérillas afghanes, au risque de se heurter violemment avec les talibans.

Au-delà du leadership sur la rébellion et des différences idéologiques, – les talibans étant essentiellement un mouvement national tandis que Daech aspire à califat étendu –, les deux groupes djihadistes s’affrontent désormais pour le contrôle de l’argent de la drogue.

Olivier Tallès


Le défenseur des droits à la Chapelle…

lemonde.fr

« Le plan du gouvernement pour les migrants ne résout rien », selon le défenseur des droits


En visite, à La Chapelle, à Paris, Jacques Toubon pense qu’il « s’inscrit dans la ligne des politiques successives qui dysfonctionnent depuis 30 ans ».

LE MONDE | 21.07.2017 à 12h02 • Mis à jour le 21.07.2017 à 14h36 | Par Maryline Baumard

Le défenseur des droits, Jacquses Toubon, vendredi 21 juillet, au centre de transit de la porte de La Chapelle, à Paris.
Le défenseur des droits, Jacquses Toubon, vendredi 21 juillet, au centre de transit de la porte de La Chapelle, à Paris.

« On commence par où ? » Le défenseur des droits, Jacques Toubon, jette un œil à droite à gauche, opère presque un tour complet sur lui-même. Il est 9 heures, porte de La Chapelle, à Paris, et les migrants affluent de tous côtés. La file d’attente pour un petit déjeuner chaud s’allonge, la file devant l’entrée du centre de transit est déjà bien longue. C’est comme cela tous les matins, dans le 18arrondissement de la capitale.

Ce vendredi, Jacques Toubon est venu mesurer lui-même ce qu’il se passe autour du point d’accueil mis en place en novembre 2016 par la mairie de Paris et empêché de fonctionner à plein régime par l’Etat, ce qui fait que l’endroit ne désemplit pas.

Le lieu est symbolique, fait-il observer, car « il permet de voir les deux facettes de la politique. D’une part, il y a, à l’intérieur du centre, des migrants qui sont bien pris en charge, preuve que l’on sait faire ; de l’autre, il y a tous ceux qui ne parviennent pas à y entrer et qui montrent que le plan annoncé par le gouvernement la semaine dernière est décevant. »

Pour M. Toubon, « il aurait fallu que le gouvernement propose la mise en place de cinq à dix centres de premier accueil un peu partout en France pour éviter aux migrants de dormir dehors, pour les nourrir et apporter une réponse à leurs problèmes de santé ».

« La migration, c’est une fuite, pas la quête d’un Eldorado »

C’est la première fois que le défenseur des droits s’exprime depuis l’annonce, le 12 juillet, du plan du gouvernement pour « garantir le droit d’asile » et « mieux maîtriser les flux migratoires », basé sur une politique sacrifiant l’accueil et augmentant la « dissuasion migratoire ».

En l’occurrence, l’ex-ministre de la justice (1995-1997) de Jacques Chirac rejette la crainte d’un appel d’air, qui a amené le gouvernement d’Edouard Philippe à prendre de telles mesures : « l’appel d’air, ça n’a aucun sens, la migration, c’est une fuite, pas la quête d’un Eldorado », balaie M. Toubon d’un revers de main.

Sur un plot en ciment, un groupe de Soudanais attend. Les traits tirés après des nuits sur le terre-plein central au milieu du boulevard des Maréchaux, l’un d’eux lève ses yeux fatigués. « Monsieur, pourquoi êtes-vous là ce matin ? », lui demande M. Toubon. De fil en aiguille, l’homme, qui attend de déposer sa demande d’asile, lui raconte le Darfour, la traversée de la Méditerranée et son désarroi, ici.

« Cet homme incarne ce qui ne fonctionne pas, résume M. Toubon. Chaque personne qui entre en France doit voir ses droits fondamentaux respectés. Ce sont des droits inconditionnels et c’est à l’Etat à y répondre. Or, une nouvelle fois, nous avons un gouvernement qui va proposer un nouveau texte de loi à la rentrée au Parlement. C’est la même chose depuis 1974, et ça ne résout rien. »

La crainte d’un été difficile

« Je pensais que le nouveau gouvernement allait faire un état des lieux et prendre des mesures pragmatiques, poursuit le défenseur des droits, sans lâcher des yeux l’homme qui lui fait face. Le plan du gouvernement est décevant, je le répète, car il ne prend aucune distance. Il s’inscrit dans la ligne des politiques successives qui dysfonctionnent depuis trente ans. Il suffit de regarder ce qu’il se passe à Calais, que j’ai dénoncé. Il suffit d’analyser ce qu’il se passe ici. »

Si M. Toubon craint que l’été soit difficile, il s’inquiète aussi pour le sort que le gouvernement Philippe réserve aux « dublinés ». La France considère qu’elle doit renvoyer en Italie, en Allemagne ou plus largement dans un autre pays d’Europe, les demandeurs d’asile qui y ont laissé leurs empreintes. Or, si ces renvois se multiplient, les retours en France sont exponentiels.

M. Toubon rappelle que ces « renvois au nom de Dublin ne sont pas obligatoires » : il existe « une clause dans le règlement de Dublin qui permet à la France de prendre leur demande d’asile en compte, comme il existe un article de notre Constitution qui permet aussi de le faire ».

Emmanuel Macron a, certes, déclaré, lors d’un Conseil européen à la fin du mois de juin, qu’il fallait « accueillir des réfugiés, car c’est notre tradition et notre honneur », mais en pratique « la volonté politique » reste aux abonnés absents, déplore M. Toubon, en regardant autour de lui les dizaines d’Afghans, Soudanais et Erythréens qui ne parviennent qu’après moult efforts et bien des nuits blanches à déposer une demande d’asile au pays des droits de l’homme.


Antisionisme et antisémitisme…

blogs.mediapart.fr

Lettre ouverte à M. le Président de la République française

Les invités de Mediapart

En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. En effet, au regard d’une longue tradition de dirigeants politiques, de droite, comme de gauche, qui, au passé et au présent, se sont défaussés quant à la participation et à la responsabilité de la France dans la déportation des personnes d’origine juive vers les camps de la mort, vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale. Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. J’ai vu ces positions comme étant en continuité avec votre courageuse déclaration faite en Algérie, selon laquelle le colonialisme constitue un crime contre l’humanité.

Pour être tout à fait franc, j’ai été plutôt agacé par le fait que vous ayez invité Benjamin Netanyahou, qui est incontestablement à ranger dans la catégorie des oppresseurs, et ne saurait donc s’afficher en représentant des victimes d’hier. Certes, je connais depuis longtemps l’impossibilité de séparer la mémoire de la politique. Peut-être déployez-vous une stratégie sophistiquée, encore non révélée, visant à contribuer à la réalisation d’un compromis équitable, au Proche-Orient ?

J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que :

« L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité, ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ? L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? Je fais ici référence à presque tous les anciens grands rabbins, mais aussi, aux prises de position d’une partie du judaïsme orthodoxe contemporain. J’ai également en mémoire des personnalités telles Marek Edelman, l’un des dirigeants rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ou encore les communistes d’origine juive, résistants du groupe Manouchian, qui ont péri. Je pense aussi à mon ami et professeur : Pierre Vidal-Naquet, et à d’autres grands historiens ou sociologues comme Eric Hobsbawm et Maxime Rodinson dont les écrits et le souvenir me sont chers, ou encore à Edgar Morin. Enfin, je me demande si, sincèrement, vous attendez des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes !

Je suppose, toutefois, que vous n’appréciez pas particulièrement les gens de gauche, ni, peut-être, les Palestiniens ; aussi, sachant que vous avez travaillé à la banque Rothschild, je livre ici une citation de Nathan Rothschild, président de l’union des synagogues en Grande-Bretagne, et premier juif à avoir été nommé Lord au Royaume Uni, dont il devint également la gouverneur de la banque. Dans une lettre adressée, en 1903, à Théodore Herzl, le talentueux banquier écrit : « Je vous le dis en toute franchise : je tremble à l’idée de la fondation d’une colonie juive au plein sens du terme. Une telle colonie deviendrait un ghetto, avec tous les préjugés d’un ghetto. Un petit, tout petit, Etat juif, dévot et non libéral, qui rejettera le Chrétien et l’étranger. » Rothschild s’est, peut-être, trompé dans sa prophétie, mais une chose est sûre, cependant : il n’était pas antisémite !

Il y a eu, et il y a, bien sûr, des antisionistes qui sont aussi des antisémites, mais je suis également certain que l’on trouve des antisémites parmi les thuriféraires du sionisme. Je puis aussi vous assurer que nombre de sionistes sont des racistes dont la structure mentale ne diffère pas de celle de parfaits judéophobes : ils recherchent sans relâche un ADN juif (ce, jusqu’à l’université où j’enseigne).

Pour clarifier ce qu’est un point de vue antisioniste, il importe, cependant, de commencer par convenir de la définition, ou, à tout le moins, d’une série de caractéristiques du concept : « sionisme » ; ce à quoi, je vais m’employer le plus brièvement possible.

Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’Etat d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans un « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés….et cela n’est pas terminé !

Est-cela le sionisme d’aujourd’hui ? Non ! Répondront mes amis de la gauche sioniste qui ne cesse de se rétrécir, et ils diront qu’il faut mettre fin à la dynamique de la colonisation sioniste, qu’un petit Etat palestinien étroit doit être constitué à côté de l’Etat d’Israël, que l’objectif du sionisme était de fonder un Etat où les juifs exerceront la souveraineté sur eux-mêmes, et non pas de conquérir dans sa totalité « l’antique patrie ». Et le plus dangereux dans tout cela, à leurs yeux : l’annexion des territoires occupé constitue une menace pour Israël en tant qu’Etat juif.

Voici précisément le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. Votre parti politique inscrit, dans son intitulé : « La République », c’est pourquoi je présume que vous êtes un fervent républicain. Et dussé-je vous étonner : c’est aussi mon cas. Donc, étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un Etat juif. Le Ministère de l’Intérieur israélien recense 75% de ses citoyens comme juifs, 21% comme musulmans et chrétiens arabes et 4% comme « autres » (sic). Or, selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier qui n’ont pas l’intention de venir y vivre. Ainsi, par exemple, Israël appartient beaucoup plus à Bernard Henry-Lévy et à Alain Finkielkraut qu’à mes étudiants palestino-israéliens qui s’expriment en hébreu, parfois mieux que moi-même ! Israël espère aussi qu’un jour viendra où tous les gens du CRIF, et leurs « supporters » y émigreront ! Je connais même des français antisémites que cette perspective enchante ! En revanche, on a pu entendre deux ministres israéliens, proches de Benjamin Nétanyahou, émettre l’idée selon laquelle il faut encourager le « transfert » des Israéliens arabes, sans que personne n’ait émis la demande qu’ils démissionnent de leurs fonctions.

Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’Etat dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un Etat communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un Etat, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. A votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?

Shlomo Sand, historien israélien
(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis)

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Tribune de Michel Tubiana : Macron, Netanyahou, Orban et Soros…

Mediapart – 20 juillet 2017

Michel Tubiana, président d’honneur de la LDH

Macron, Netanyahou, Orban et Soros

Les points communs entre ces quatre personnes n’ont rien d’évident. C’est plutôt au croisement de plusieurs actualités que se situe l’intérêt de leur rapprochement : la position de la France dans le conflit israélo-palestinien, les postures autoritaires et antisémites d’Orban, le talon de fer que subissent les Palestiniens et un financier international qui a initié une ONG qui appuie les luttes pour la démocratie et contre les discriminations. Et, au-delà de ces événements factuels, ce sont les signifiants qu’ils véhiculent qui font sens.

Les faits sont connus. Le président de la République française juge bon d’inviter B. Netanyahou à la commémoration du Vél’d’Hiv au cours de laquelle il mélange, au grand plaisir de son invité, antisionisme et antisémitisme. Orban tente de fermer l’Université libre initiée par Soros (et dans laquelle il avait étudié…) et s’en prend à ce dernier dans une forme si manifestement antisémite que cela fait réagir la communauté juive de Hongrie, laquelle, initialement soutenue par l’ambassade d’Israël dans ce pays, est ensuite désavouée par Netanyahou qui ne voit dans Soros que celui qui soutient les ONG israéliennes opposées à sa politique.

De cela on peut tirer quelques enseignements.

Le président de la République serait bien avisé de s’inspirer de ses deux prédécesseurs. A chaque fois que la diplomatie française a tenté de considérer M. Netanyahou comme un partenaire, elle n’a cessé d’essuyer rebuffades et déloyauté. En faisant mine de croire que le Premier ministre israélien serait favorable à une solution négociée (on entend par là autre chose qu’un régime de servitude à long terme imposé aux Palestiniens…), soit Emmanuel Macron se trompe, soit il fait semblant. Dans les deux cas, il ne fait que renforcer l’illusion israélienne d’un statu quo permanent ou, pire, les délires d’une partie du gouvernement israélien conduisant à la déportation des Palestiniens. Ceci ne signifie pas, bien sûr, qu’il ne faille pas recevoir et discuter avec M. Netanyahou, mais certes pas en le renforçant dans sa folie suicidaire par des gestes inappropriés. Reste aussi à définir ce que sera la politique de la France dans les prochaines années. La référence à une solution à deux Etats, la condamnation de la colonisation, l’appel à la reprise de la négociation bilatérale et le refus de reconnaître l’’Etat de Palestine ne sauraient constituer une politique si ce n’est, en y mettant les formes minimales, une forme d’entérinement de la situation d’aujourd’hui.

Assurément, en assimilant antisionisme et antisémitisme, le président de la République a commis deux fautes. D’abord en se livrant à un raccourci intellectuel et historique injustifié, dans un domaine qu’il ne maîtrise visiblement pas. Ensuite, en donnant à croire qu’il enfourche la thématique habituelle des autorités israéliennes qui tentent de désamorcer les critiques que mérite leur politique, en les assimilant à de l’antisémitisme. Non que certains ne dissimulent pas leur antisémitisme viscéral sous le vocable d’antisionisme : Dieudonné et d’autres en sont des exemples. Mais, si rien ne justifie de délégitimer l’existence de l’Etat d’Israël, rien ne justifie de transformer ceux et celles qui dénoncent la politique israélienne en antisémites.

Et le fait que ce propos ait été tenu au moment de la commémoration de la rafle du Vél’d’Hiv aggrave encore les choses. En conviant M. Netanyahou à la commémoration de ce moment d’indignité national, le président de la République confère à son hôte ce dont tous les gouvernements israéliens rêvent depuis toujours : le monopole de la représentation des juifs, même s’ils ne se reconnaissent pas dans l’Etat d’Israël. Ce qui est inacceptable pour trois raisons.

Rien n’autorise à faire de M. Netanyahou le porte-parole de ceux et celles qui ont disparu en juillet 1942. Concéder au Premier ministre israélien le droit de s’exprimer sur un événement de la seule responsabilité du régime nazi et de ses commettants français revient à faire de ceux et celles qui sont morts les citoyens d’un Etat qui n’existait pas, et d’usurper leur parole.

Rien, non plus, n’autorise Netanyahou à parler au nom des juifs. Nombre d’entre nous ne se reconnaissent pas dans l’Etat d’Israël et refusent d’être représentés par quelqu’un qu’ils n’ont pas élu et avec lequel ils entretiennent de lourds désaccords.

Enfin, qu’il le veuille ou non, en reconnaissant à M. Netanyahou une sorte de monopole de la représentation juive, le président de la République entraîne à confondre chaque juif personnellement avec la politique d’un Etat. Pèse-t-il bien les conséquences de cette logique de responsabilité imposée ?

Les dirigeants européens auront fait un grand pas lorsqu’ils cesseront de regarder Israël comme un Etat qui leur rappelle les crimes commis sur ce continent, malgré une civilisation que l’on voulait et que l’on croyait supérieure.

Ce ne sont pas ces responsabilités passées et le fait qu’elles ont contribué à la création de l’Etat d’Israël qui peuvent justifier la politique actuelle de cet Etat et le sort réservé aux Palestiniens.

Il faut mettre un terme, sans rien oublier pour autant, à ce lien pervers entre l’histoire de notre continent et notre attitude à l’égard de la politique israélienne. La responsabilité de l’Europe, pas plus que l’antisémitisme d’aujourd’hui, ne disparaîtront pas avec l’impunité reconnue aux autorités israéliennes.

Le sort réservé à M. Soros vient nous dire, encore plus fortement, que pour sauvegarder ce qu’elles pensent être leurs intérêts, les autorités israéliennes peuvent mépriser ce qu’elles affirment être dans leur ADN : lutter contre l’antisémitisme.

Il suffit que M. Soros déplaise au gouvernement israélien pour que, adoptant l’adage malheureux selon lequel l’ennemi de mon ennemi est mon ami, il soutienne un gouvernement aussi peu démocratique et maniant une aussi détestable rhétorique antisémite.

Il est vrai que sans aller aussi loin, la volonté de M. Netanyahou de mettre au pas les associations israéliennes qui dénoncent sa politique a quelques ressemblances avec la préoccupation de M. Orban de faire taire sa propre société civile.

Cet épisode devrait aussi servir de leçon à ceux et celles qui, en France, sanctifient Israël et sa politique. Il démontre, en effet, que, comme tous les autres Etats, Israël privilégie ses seuls intérêts. L’antisémitisme intéresse M. Netanyahou, surtout si cela lui apporte des immigrants et renforce sa monopolisation de la parole juive.

Le bilan de cette séquence n’est pas des meilleurs : un président de la République française qui nous laisse dans l’incertitude de sa politique et qui a commis quelques fautes symboliques majeures, la lutte contre l’antisémitisme délaissée au profit d’une alliance contre la société civile. Peut mieux faire, M. le Président !

Michel Tubiana

Président d’honneur de la LDH


Collectif pour les mineurs et jeunes isolés étrangers

Collectif parisien pour les mineurs et jeunes isolés étrangers

16 h ·

COMMUNIQUÉ :

En finir avec la violation des droits des Jeunes Isolés Etrangers

Tous les jours en France, des centaines d’enfants, de jeunes étrangers sont laissés à l’abandon, exclus de la protection qui leur est due, une charge qui incombe aux départements. Ceux-ci se partagent avec la police, les parquets et les tribunaux le soin de faire le« tri » entre les jeunes qui seront reconnus mineurs et les autres, déclarés majeurs après un entretien suspicieux, un document jugé douteux ou les conclusions aléatoires d’une expertise osseuse. Pour les «heureux » élus, trop souvent ne s’ensuit qu’un service minimum d’encadrement sans que les bilans obligatoires ne soient réalisés sur leur situation, leurs besoins en santé, en éducation.
Malgré l’encadrement prévu par la protection de l’enfance et ses dispositions réglementaires, les pratiques de trop de services de l’Aide sociale à l’enfance ou des associations chargées de ces jeunes conduisent à de véritables maltraitances : «parcage» des mineurs isolés dans les hôtels ou hébergements inadaptés à l’accueil d’enfants et de jeunes, non-scolarisation. Quant aux exclus de la prise en charge, ils sont condamnés à l’errance, harcelés et contraints de décamper de leurs abris de fortune lorsqu’ils ne sont pas victimes de violences policières.
Heureusement, bien plus souvent qu’on ne l’imagine, des mobilisations courageuses se développent portées par les jeunes et leurs soutiens. Elles obtiennent parfois gain de cause, sauvant, trop rarement, quelques jeunes de leur misère pour une durée incertaine.
Il y a urgence à ce que les responsables politiques ouvrent les yeux ! Assez d’hypocrisie !
Il ne suffit pas de se réclamer des conventions internationales sur les droits humains, il faut les respecter !

Nous, associations, organisations, syndicats, collectifs, engageons dès septembre dans une campagne nationale d’alerte, de mobilisation et de dénonciation :
► en mutualisant les informations et témoignages, dans la perspective d’établir un état des lieux
► en multipliant les initiatives locales et/ou régionales, concertées ou pas, médiatisées pour dénoncer les politiques menées
► en débouchant sur une initiative commune, pour relayer publiquement au niveau national cette alerte, partager les expériences.

Premiers signataires :
– FASTI (Fédération des Associations de Solidarité avec Tou-te-s les Immigré-e-s)
– Ferc-CGT (Fédération de l’Éducation, de la Recherche et de la Culture –CGT)
– SNUTER-FSU (Syndicat National Unitaire de la territoriale–Fédération Syndicale Unitaire)
– RESF (Réseau d’Education Sans Frontières)
​ – MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples)
​ – FSU Nationale (Fédération Syndicale Unitaire Nationale)
​ – FCPE (Fédération des Conseils de Parents d’Elèves)
– EPP (Enseignants Pour la Paix​)
​ – GISTI​ (Groupement d’Information et de Soutien des Immigrés)
– DEI -FRANCE (Défense des Enfants International –France)
– SNPES-PJJ/FSU (Syndicat National des Personnels de l’Education et du Social-PJJ/Fédération Syndicale Unitaire)
– CPMJIE (Collectif Parisien pour les Mineurs et Jeunes Isolés Etrangers)
– LDH (Ligue des Droits de l’Homme)
– La CIMADE
– Fédération Nationale Sud Santé Sociaux
– Sud Education Guyane

 


Le cannibalisme d’internet

teleobs.nouvelobs.com

Jean-Claude Guillebaud

J’ai gardé en tête la formule utilisée par Emmanuel Macron, dans l’entretien-fleuve qu’il a accordé le 22 juin à huit journaux européens. Evoquant la crise que connaît la construction européenne, et la Pologne qui ne prend de l’Europe que ce qui lui convient, il a dit : « L’Europe n’est pas un supermarché. » La formule était forte. Mais, paradoxalement, on devrait surtout l’appliquer à l’appareil médiatique métamorphosé par la révolution numérique. Appareil dont notre président est un ardent – et trop complaisant – défenseur. Internet lui aussi est en train de devenir un supermarché. Mais à la puissance dix.

Une chose est sûre : la volonté présidentielle de remettre les journalistes à leur place n’est pas à la mesure du problème posé. A se contenter d’une « critique des médias et des journalistes », pour reprendre la formule convenue, on s’expose à rater l’essentiel. Qu’est-ce à dire ? Que dans l’univers plus large de la communication planétaire (audiovisuel, téléphonie, internet, etc.), une formidable bataille idéologique, technologique et démocratique est déjà engagée. De son issue dépendra pour une bonne part le visage de nos sociétés. Elle se décrit en peu de mots : voulons-nous qu’internet soit dédié à la communication entre les hommes et à la culture pour tous, ou qu’il soit confisqué par la seule logique de l’appât du gain ? En ce sens, il n’est pas abusif d’affirmer que cette bataille invisible constitue peu à peu – dans l’ignorance du grand public – le cœur vivant de ce qu’on appelle encore la politique.

Pour faire court, on dira que le champ protéiforme du multimédia voit ces deux logiques s’affronter. La première procède de la coopération citoyenne. Elle parie sur la créativité des peuples et tente de promouvoir un accès au savoir planétaire à la portée de tous. Les nouveaux outils technologiques rendent imaginable le partage de « biens communs » immatériels, de connaissance, d’éducation, d’informations. Et cela, à une échelle que l’humanité n’avait jamais connue auparavant. Ce partage est fondé sur le principe de gratuité et de solidarité internationale. Il fonctionne par le truchement d’innovations comme les logiciels libres, les médias interactifs et coopératifs, les publications scientifiques ouvertes, l’archivage et la mise en réseau des radios publiques, etc. On trouve un bel exemple de cette utopie réalisable dans la fameuse encyclopédie gratuite Wikipédia, créée en 2001 et qui, disponible en une centaine de langues, compte déjà des dizaines de millions d’articles libres d’accès et constamment enrichis par les internautes eux-mêmes. A travers cet exemple s’esquisse un formidable projet internationaliste qui échappe aux lois et aux violences de la marchandise.

La seconde logique qui prévaut sur le web est exactement contraire. Elle fonctionne à rebours de cette idée de « cause commune ». C’est celle des marchands, des opérateurs et des multinationales de la communication, et des vendeurs de biens culturels standardisés. Ces derniers se livrent aujourd’hui à un forcing effréné pour privatiser et s’approprier – puis revendre au prix fort – ces biens culturels qui pourraient être « biens communs ». Les opérateurs du multimédia procèdent mine de rien à un véritable rapt. Des monopoles s’érigent ainsi à l’abri d’une législation répressive protégeant les brevets, les copyrights, les droits d’auteur, etc. Les géants de la Silicon Valley en Californie (Google, Facebook, Twitter, Apple… ) sont les bénéficiaires de ce rapt. A l’horizon de cette logique-là, il y a l’idée d’une tarification générale des échanges humains, d’une mise en coupe réglée de la culture mondiale, d’une marchandisation systématique et tatillonne des échanges pour aboutir à de simples « produits ». Placés sur la Toile, reconfigurée en supermarché, ces produits génèrent des profits considérables, lesquels permettent de financer des campagnes promotionnelles et publicitaires aboutissant à un conditionnement – pour ne pas dire asservissement – des esprits.

Pourquoi ai-je parlé d’un supermarché à la puissance dix ? Pour deux raisons. D’abord parce qu’internet aboutit déjà à une relance inimaginable de la publicité. Elle est partout. De plus en plus « obligatoire » quand on vous contraint à regarder une vidéo publicitaire avant de voir ce que vous cherchiez. Ensuite parce que la société marchande a inventé une ruse « algorithmique » passablement diabolique : ce sont les clients/utilisateurs qui deviennent la « marchandise ». On parle d’une captation vorace de nos données personnelles. On devrait parler de « cannibalisme ». Prévenez notre président…


Traçage inquiétant…

tempsreel.nouvelobs.com

Tu es resté 22 minutes

chez l’opticien jeudi.

Le centre commercial le sait

Emilie Brouze

A l’entrée du centre commercial Les Quatre Temps, sur le parvis du quartier d’affaires de la Défense, il y a une petite affichette colorée que la plupart des clients n’ont sans doute pas remarquée en allant faire leurs courses. Dommage.

Sur cette affichette, partagée sur les réseaux sociaux depuis dimanche, on apprend qu’Unibail Rodamco, le groupe propriétaire du centre commercial, peut collecter au passage de ses clients des données personnelles depuis leur téléphone portable, « aux fins de réaliser des statistiques concernant les flux de clientèle de [ses] centres commerciaux ».

(Rue89)

(Oui, oui, vous avez bien lu : le site est aussi protégé par « pulvérisateur ADN », de la marque Smartwater, « société qui lutte contre la délinquance ». Il s’agit d’asperger un braqueur en action d’un liquide « inodore, indélébile et encodé », qui signera son passage.

Merci, votre inscription a bien été prise en compte.

En 2014, « LSA » rapportait que plusieurs centres commerciaux en France étaient équipés du dispositif.)

Pour ce qui est de la collecte de données, le centre commercial précise qu’elles ne seraient conservées « que » pendant une durée de six mois. Mais comment une telle collecte est-elle possible ?

Des infos qui valent de l’or

Quand le wifi est activé sur un smartphone, il envoie des signaux radio qui, s’ils sont interceptés par des capteurs, permettent de calculer les trajets de son propriétaire et de déduire son temps de stationnement (dans un magasin, par exemple).

Cela signifie concrètement qu’en me baladant dans un centre commercial ayant installé des capteurs, l’établissement va pouvoir me suivre à la trace : tiens, la cliente est d’abord entrée chez Afflelou, puis a passé quatre minutes chez Marionnaud, avant de filer chez Camille Albane où elle est restée exactement 47 minutes. Elle s’est enfin échappée à 15h55, en direction du métro.

Sur les affichettes collées aux entrées, Le Quatre Temps explique aux clients, sans complexe et dans un langage marketé, qu’on leur veut du bien : la collecte de données permet « d’améliorer nos services et votre expérience client ».

Mathieu Cunche, maître de conférences à l’Insa de Lyon et membre du groupe Privatics de l’Inria, interviewé par Arte, expliquait ce qui poussait des centres commerciaux à collecter ces données :

« Ce sont des informations très utiles pour savoir combien de personnes sont venues aujourd’hui, à quelle heure était le pic d’affluence, à quelle fréquence est-ce que reviennent les clients… Toutes ces informations valent de l’or pour les personnes qui managent les magasins. « 

Un tel dispositif pourrait, à terme, être utilisé pour de la publicité ciblée, exactement comme sur internet. Imaginez : un capteur repère ma présence dans le centre et tente de m’aguicher avec une pub pour des lunettes de soleil parce qu’il sait que deux semaines plus tôt j’avais passé du temps chez l’opticien.

Dans le centre commercial de La Défense, le client est chaudement invité à « rester connecté ». Le wifi est « gratuit et illimité ». Des prises ont été installées dans les accoudoirs des canapés pour recharger son téléphone.

Absent, malheureusement

Contactée par Rue89, la direction des Quatre Temps n’a pas répondu à nos questions – « le directeur du centre est malheureusement absent ». Voilà ce qui nous a été transmis, au nom d’Unibail-Rodamco :

« Je vous confirme que Les 4 Temps ont effectué un test visant à mieux comprendre les grands types de parcours clients effectués par les visiteurs. A cette fin, la collecte d’une donnée anonymisée a été mise en place.

Une déclaration Cnil [Commission nationale de l’informatique et des libertés] a été effectuée et des échanges avec la Cnil sont en cours depuis deux ans.

Ce pilote a été arrêté début mai, les dernières données collectées ont été supprimées. »

La direction confirme que la collecte s’effectuait en interceptant le signal wifi des clients. La présence de l’affichette en ce mois de juillet, aux entrées de l’immense centre commercial, n’est qu’un oubli, me dit-on.

Les internautes ayant récemment écrit au centre commercial ont obtenu la même réponse (voir mail ci-dessous), avec une précision supplémentaire :

« Seule l’adresse MAC des téléphones mobiles [un numéro unique rattaché à un appareil, NDLR] était collectée jusqu’à mai 2017. »

Si l’expérimentation est terminée, et si les données ont bien été effacées des serveurs, l' »expérimentation » pose tout de même de nombreuses questions et problèmes.

« C’est une blague ? »

Quand je montre l’affichette oubliée à Mathieu Cunche, il rit nerveusement. « C’est une blague ? » Il trouve ce qu’il lit à voix haute « un peu gros ». Je me suis rendue ce mercredi à La Défense : les affichettes étaient toujours collées aux vitres, identiques mot pour mot.

Pour le maître de conférences que j’ai au bout du fil, un tel système de traçage passif n’est pas anecdotique : des sociétés se spécialisent dans leur développement et des dispositifs similaires sont déployés dans d’autres centres commerciaux français, comme aux Etats-Unis.

A Rennes, récemment, une association de commerçants fomentait le projet de cartographier les déplacements de leurs clients en surveillant les signaux wifi de leur téléphone. Le projet critiqué a été suspendu.

Si la plupart des internautes ont aujourd’hui conscience qu’ils peuvent être tracés sur internet, nous sommes peu au fait que la même chose est possible dans notre monde de béton.

« Le traçage cyberphysique est en plein essor », dit Mathieu Cunche.

Anonymisation

Dans le mail que Les Quatre Temps ont adressé à l’internaute, il est précisé que l’établissement a collecté des données « de façon anonyme et non individualisée ».

L’adresse MAC que le magasin a collectée est pourtant un numéro unique, rattaché au réseau wifi de chaque smartphone et donc à un individu en particulier (exactement comme un numéro de téléphone portable).

C’est une donnée personnelle.

C’est aussi paradoxal avec ce qui est inscrit sur l’affichette : « Vous pouvez accéder aux données collectées ou vous opposer à ce traitement en écrivant à contact.donnees.personnelles@unibail-rodamco.com« .

Pour permettre à un client d’accéder à ses données, il faut pouvoir le retrouver dans la masse d’informations collectées. Et donc l’identifier parmi celles-ci.

Au regard des informations fournies par le centre commercial, il semble que le dispositif n’était pas conforme à la réglementation de la Cnil, qui demande aux établissements mesurant la fréquentation de leurs magasins d’anonymiser leurs données si celles-ci sont conservées.

Pour anonymiser les données, l’établissement peut par exemple systématiquement supprimer les deux derniers chiffres du numéro MAC.

Sur la même esplanade de La Défense, en 2015, JCDecaux avait prévu de suivre les badauds qui passaient à proximité de leurs encarts publicitaires, en collectant les adresses MAC de leur téléphone, dans un périmètre de 25 mètres. La Cnil s’y était opposée, estimant notamment que les garanties d’anonymisation n’étaient pas suffisantes :

« Pour qu’une solution d’anonymisation soit efficace, elle doit empêcher toutes les parties d’isoler un individu dans un ensemble de données. »

Sans consentement

Pour garantir la vie privée des personnes, la Cnil demande à ce que ce type de données, si elles ne sont pas anonymisées, soient traitées « à la volée ».

« Les données émises par le téléphone portable doivent être supprimées lorsque son porteur sort du magasin. »

A La Défense, les données des clients pouvaient être conservées jusqu’à six mois.

Si les données ne sont pas anonymisées et conservées plusieurs mois, cela signifie que le centre commercial peut potentiellement deviner qu’un client X, repéré par l’identifiant unique de son portable, est venu faire ses courses le 4 avril, puis le 3 mai, puis le surlendemain. Et si le client a loupé l’affichette orange de l’entrée, il n’en saura jamais rien.

A défaut d’anonymisation des données, le consentement « préalable et éclairé des personnes est nécessaire », dicte la Cnil. Au Quatre Temps, on proposait aux clients de s’opposer après coup à la collecte de leurs données personnelles.

« Le traçage est imposé sans demander au préalable le consentement », critique Arthur Messaud, juriste à La Quadrature du Net, association de défense des droits et libertés des citoyens sur internet.

Pour lui, une telle collecte revient à constituer des fiches de chaque client avec ses allers et venues étalés dans le temps.

« Les traces de mobilité sont, à la base, des données brutes. Mais si elles sont traitées avec les bons algorithmes et autres jeux de données, elles peuvent permettre d’extraire des données personnelles et sensibles », met en garde Mathieu Cunche.

Un établissement qui trace ses clients peut par exemple détecter qu’untel client est venu régulièrement chez eux avec la même personne. Un ami, un parent, un amant, dont le portable aura fait exactement le même cheminement dans l’établissement. Tiens, untel semble avoir déjeuné dans le restaurant du centre commercial, à plusieurs reprises. Ils ont fait vite la dernière fois : 25 minutes sur place, entre 12 heures et 13 heures.

Voilà pourquoi un tel type de dispositif, intrusif, est inquiétant, abonde le juriste. « Pour faire de la surveillance étatique, c’est une mine d’or », ajoute-t-il.

Quelles solutions ?

Pour éviter de se faire pister en faisant ses courses, on peut bien sûr désactiver le wifi de son smartphone à chaque fois que l’on sort de chez soi. Comme le suggère Mathieu Cunche, certaines applications comme Wi-Fi Matic, permettent de le désactiver automatiquement lorsque l’on se trouve dans des endroits non familiers. Des solutions qui ne sont pas pour autant satisfaisantes :

« Cela force l’utilisateur à réduire son expérience pour prévenir le traçage pour lequel il n’a pas donné son autorisation. »

Arthur Messaud de La Quadrature du Net dit la même chose : c’est une solution à court-terme, qui ne règle rien.

« Ce n’est pas aux gens de s’adapter, surtout que ce type d’astuce pour se protéger sera caduque quand dans une, deux ou trois semaines, on trouvera de nouvelles façons de pister les gens. »

La révision de la directive ePrivacy est en ce moment en cours à Bruxelles. L’enjeu est « crucial pour la vie privée », soulignait La Quadrature du Net, critique sur plusieurs dispositions du projet, notamment sur la géolocalisation des individus à partir de leurs terminaux. Le consentement des individus pour l’analyse de ce type de données ne peut être effectué sans leur consentement explicite, soutient l’association.

« Face à ce type de technologies qui ne cessent de croître, les seules solutions sont collectives », abonde au téléphone Arthur Messaud.

Il y a pour lui d’autres moyens de protection, plus efficaces que de désactiver le wifi de son téléphone : contacter la Cnil, réfléchir à des moyens d’actions entre usagers, porter plainte au pénal pour atteinte à la vie privée ou encore écrire aux députés européens.

Chers riverains, si vous remarquez un dispositif similaire dans un autre centre commercial, n’hésitez pas à nous envoyer une photo de l’affichage (ebrouze@rue89.com).

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