Hôpital, soins dentaires, pompes funèbres, universités, TGV…

…partout le service public réinstaure sans le dire une « troisième classe », réservée aux plus pauvres. Qu’est-ce que cette segmentation nous dit des évolutions de l’État-providence ?

https://laviedesidees.fr/Le-retour-de-la-3eme-classe.html

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«Verbaliser des gens dans la galère, c’est le serpent qui se mord la queue»

liberation.fr

Par Virginie Ballet, envoyée spéciale dans le Doubs

Ils sont une petite dizaine à tuer le temps sur le trottoir de la rue Champrond, en plein centre-ville de Besançon (Doubs). C’est la fin de matinée et d’ici peu, ils devraient pouvoir savourer un repas chaud à l’accueil de jour pour personnes sans abri, situé juste en face. Debout, appuyé contre un mur, Masztalerz malaxe un peu de tabac dans le creux de sa main. Originaire de Pologne, le jeune homme de 19 ans assure avoir été verbalisé deux fois par la police municipale ces dernières semaines. Bilan : deux amendes de 38 euros, dont il ne pourra s’acquitter. En cause, l’arrêté municipal très controversé entré en vigueur le 9 juillet dernier dans la préfecture du Doubs, et qui bannit de certaines rues du centre-ville, dont la rue Champrond, «certaines actions constitutives de troubles à la tranquillité et à l’ordre public», parmi lesquelles «la consommation d’alcool, la mendicité, accompagnée ou non d’animaux, les regroupements, ainsi que la station assise ou allongée lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation publique».

Valable du lundi au samedi de 10 heures à 20 heures jusqu’au 30 septembre dans sept rues du centre-ville, ce texte suscite une vague de colère dans la cité comtoise : le 18 août, environ 200 personnes se sont rassemblées pour clamer «je suis assis», une pétition a été lancée en ligne et plusieurs recours ont été déposés devant le tribunal administratif pour tenter d’abroger la mesure municipale. La Ligue des droits de l’homme, auteure de l’une de ces actions en justice, dénonce ainsi une «chasse aux pauvres» contraire au principe de «libre utilisation du domaine public». Pour Olivier Le Mailloux, avocat spécialiste du droit constitutionnel, dépositaire d’un recours en référé liberté, l’arrêté municipal bisontin est «en contradiction avec le principe de fraternité et de secours à autrui. Or le Conseil constitutionnel a récemment rappelé l’importance de ces valeurs en censurant le délit de solidarité». Le tribunal administratif doit statuer ce mardi sur le recours de Me Le Mailloux.

Epouvantails

«Coller des amendes à des gens qui sont déjà dans la galère, c’est un peu le serpent qui se mord la queue», résume Masztalerz. Lui assure qu’il était dans les clous, mais pense avoir été verbalisé au début de l’entrée en vigueur d’une mesuredont peu de gens saisissent les contours, police comprise, pour donner l’exemple, ou en raison d’une mauvaise interprétation de l’arrêté. «Je suis allé me renseigner en mairie, on m’a dit que si j’étais debout, normalement, ça passait», explique le jeune homme, entre lassitude et incompréhension. Et de poursuivre : «J’ai entrepris pas mal de démarches pour me réinsérer. J’ai fait une formation, demandé des papiers d’identité pour me faire domicilier dans un foyer, je prendrais n’importe quel boulot, tant que ça paye.» Pour l’heure, et depuis presque un an, il vit dans une tente en forêt. «J’ai vraiment envie de m’en sortir», insiste-t-il. Placé en famille d’accueil à l’âge de 5 ans en raison de la toxicomanie de ses parents, le jeune homme a ensuite sombré dans la drogue et la dépression. Mais depuis cinq mois, il s’est sevré et rêve d’une autre vie. D’ici là, il vivote. Jusqu’à il y a peu, il s’installait assis avec une pancarte devant un supermarché du centre-ville. Les bons jours, «en début de mois», il pouvait espérer récolter une cinquantaine d’euros en une journée,contre de plus petites sommes, entre 3 et 6 euros, en fin de mois. «Mais maintenant, pour éviter les soucis avec la police, je me prostitue. Jusque-là, c’était une solution de dernier recours quand j’étais vraiment fauché, parce que c’est dur, moralement, et en termes de sécurité, lâche-t-il. J’ai l’impression de ne pas être trop aidé. Qu’est-ce qui se passe pour ceux qui sont trop jeunes pour avoir droit au RSA ?»

Sur le trottoir d’en face, au sein du centre d’accueil de jour tenu par l’association Jeanne-Antide, Ludovic Brenot, coordinateur, se dit «navré» par cette mesure municipale. «Repousser les exclus ne sert à rien», se désole-t-il. Chaque jour, environ 80 couverts sont servis ici, à 50 centimes d’euro l’unité. Une machine à laver, des douches et des sanitaires sont aussi mis à disposition des plus fragiles : sans domicile fixe, migrants ou bénéficiaires de minima sociaux. «Les exclus sont une sorte d’épouvantail qu’on ne veut pas voir en bas de chez soi, hormis pour dire aux enfants « regarde ce qui peut t’arriver si tu ne travailles pas comme il faut »», s’agace Ludovic Brenot. Lui-même a connu la rue, ces regards qui «abritent et réconfortent, parfois», mais qui «blessent, qui tuent, trop souvent». Assis sur le canapé bringuebalant et chamarré de l’association, le quinquagénaire, chapeau rock et tatouages étoilés, ne nie pas que des nuisances peuvent survenir, mais il prône plutôt la médiation et le lien avec les riverains pour tenter de tisser du vivre-ensemble. Une notion mise à mal par les arrêtés de ce type : des villes comme Nice, Gap ou encore La Roche-sur-Yon ont pris des dispositions similaires cet été, en vertu des pouvoirs de police conférés aux maires par le code général des collectivités territoriales.

En réalité, ce type de mesures n’est pas nouveau, rappelle André Gueslin, historien à l’université Paris-Diderot et professeur émérite : «Dès 1995, certaines villes comme Toulon et Angoulême ont pris des dispositions du même ordre, s’appuyant sur une circulaire de l’Etat permettant aux maires d’interdire la mendicité dans certaines rues pour ne pas porter atteinte au commerce, souligne ce spécialiste de l’exclusion. C’est assez paradoxal, puisque c’est à peu près à la même période qu’a été révisé le code pénal, mettant fin à un article hérité du code napoléonien de 1810, qui faisait du vagabond, défini comme un homme rencontré dans la rue, sans domicile et sans argent, quelqu’un de délictueux.» Par la suite, la loi sur la sécurité intérieure de 2003 a mis en place un article réprimant «la mendicité agressive», passible de six mois de prison et 3 750 euros d’amende. Pourquoi, dès lors, rajouter une couche de répressif ? Pour le directeur de cabinet de l’édile, la police avait quand même besoin «d’un petit arsenal supplémentaire». De son côté, le maire de Besançon, Jean-Louis Fousseret, ex-socialiste passé à La République en marche (LREM), défend une mesure «destinée à préserver la qualité de vie, le commerce et le tourisme» et qui ne s’applique, martèle-t-il, que sur «1 % de la voirie de l’agglomération». «Les touristes, les riverains et les commerçants nous ont fait part d’une augmentation de la mendicité dans ce secteur, ce qui ne serait pas forcément un problème si les gens n’étaient pas interpellés ou empêchés de passer», poursuit Jean-Louis Fousseret, qui se dit toutefois conscient que ce seul arrêté «ne réglera pas le problème».

Caricatural

De quoi faire bondir Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’homme (LDH), pour qui «la compétence de la police n’est pas de favoriser le commerce. Qui plus est, cet arrêté est caricatural, et son fondement, très léger». La LDH a par le passé contesté à plusieurs reprises des arrêtés similaires et obtenu gain de cause, comme à Tours l’année dernière. «Je suis un homme de gauche et je le reste, l’aide sociale est et reste au cœur de nos valeurs», se défend quant à lui Jean-Louis Fousseret. Car c’est dans la cité comtoise, lieu de naissance de Victor Hugo, qu’a été créé à la fin des années 60 l’ancêtre du Revenu minimum d’insertion (RMI), alors appelé «minimum social garanti» ou que les ouvriers de Lip ont mené un combat historique contre la fermeture de leur usine dans les années 70.

Alors forcément, bien que défendue par l’union locale des commerçants, la décision du maire a du mal à passer ici. «A Besançon, je crois que c’est la première fois qu’on assiste à un mouvement de contestation contre ce type d’arrêtés municipaux», analyse André Gueslin, qui veut y voir «un signal positif» : «Certaines personnes supportent de moins en moins cette volonté d’exclure.» Un nouveau rassemblement est prévu mercredi 1er septembre. Hicham, 46 ans, ne se privera pas d’y participer. Silhouette fluette et casquette sur la tête, cet ancien chauffeur routier à l’humour décapant dit habiter «en coloc sous la tente» avec son frère jumeau. La galère ? Ils la vivent «depuis une éternité». Alors quand ils doivent faire la manche, c’est «uniquement pour joindre les deux bouts. Il y a des jours où on ne fait pas un centime, alors on ne mange rien». Le 18 août, Hicham était déjà parmi les manifestants rassemblés dans le centre-ville. «La grogne, elle doit venir du peuple. Mais nous, on est complètement ignorés», grince le quadragénaire, qui conclut : «Malheureusement, en France, on préfère supprimer l’impôt sur la fortune. Privilégier les riches au détriment des pauvres. C’est ça, la Gaule ?»

Virginie Ballet envoyée spéciale dans le Doubs


Il n’y aura pas d’expulsion sur la Montagne Limousine!

blogs.mediapart.fr

Les invités de Mediapart

Début juillet, des habitants de Faux-la-Montagne, en Creuse, et de villages voisins en Corrèze et Haute-Vienne, ont tenté d’empêcher l’expulsion vers l’Italie de l’un des leurs, un jeune homme soudanais en exil qu’ils accueillent depuis 8 mois avec trois autres de ses compagnons d’infortune.

La loi permettant à la préfète de la Creuse d’autoriser le jeune homme à solliciter l’asile politique en France, ces habitants lui demandaient de le faire. Malgré des demandes en ce sens répétées à maintes reprises les semaines précédentes, et une ultime tentative le 9 juillet, jour de la convocation du jeune Soudanais à la gendarmerie de Felletin, la préfète a décidé d’appliquer à la lettre les accords de Dublin et de renvoyer le jeune homme vers l’Italie, où il n’a aucune attache. Vers 20h, les quelques 200 manifestants rassemblés devant la gendarmerie, se sont fait violemment refouler par les gendarmes : une stratégie de diversion qui leur a permis d’exfiltrer le jeune homme par l’arrière de la gendarmerie, à travers un trou dans le grillage, pour le conduire vers Paris en vue de son expulsion. Une vidéo réalisée par Télé Millevaches résume cette soirée.

Le surlendemain, le jeune Soudanais a refusé d’embarquer à Roissy pour l’Italie et a alors été remis en liberté. Saisissant le tribunal administratif de Limoges pour qu’on lui reconnaisse le droit de déposer sa demande d’asile en France le 23 juillet 2018, une volte-face de dernière minute de la préfecture de la Creuse, qui craignait sans doute d’être contredite par les juges, lui permet finalement de déposer normalement sa demande d’asile en France…

Au-delà de ce cas fortement médiatisé, et devant des situations plus ou moins similaires qui sont de plus en plus nombreuses un peu partout, des habitants et amis de la Montagne limousine ont décidé d’afficher une position claire face à toutes les expulsions, transferts ou « réadmissions » vers l’Italie ou ailleurs qui ne manqueront pas de voir le jour dans la période à venir. Voici ce texte ainsi que la liste de ses premiers signataires.

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Aussi loin que l’on puisse remonter la Montagne Limousine a été une terre d’émigration, mais aussi une terre d’accueil pour toutes sortes de migrants, d’exilés. Voici quelques années que la « question migratoire » refait son apparition sur les plateaux de la Montagne limousine sous un jour nouveau. Il y a trois à quatre ans, des centres d’accueil de demandeurs d’asile (CADA) ont ouvert dans plusieurs communes de la Montagne et de sa périphérie. Suite à l’expulsion militaire du campement informel de migrants de Calais, qui réunissait près de 9000 personnes, s’y sont ajoutés, comme dans de nombreuses campagnes françaises, les très mal-nommés « Centres  d’Accueil et d’Orientation » (CAO). Dans les communes qui se portèrent alors candidates à accueillir de tels centres et dans les communes avoisinantes, des collectifs, des initiatives plus individuelles ont fleuri pour organiser l’hospitalité et la solidarité avec ceux et celles qui arrivaient sur notre territoire sans l’avoir choisi. Des centaines d’habitants de la Montagne se sont ainsi coordonnés, parfois avec le soutien d’élus locaux, pour faire une place à ces nouveaux venus. Cours de français, activités diverses, repas conviviaux, transports ont été mis en place par des collectifs d’habitants solidaires. Puis, assez vite, avec l’inéluctable arrivée des premiers « déboutés » du droit d’asile, et leur sortie des dispositifs d’accompagnement légaux, habitat, subsistance, assistance juridique et morale se sont improvisés, de la même manière. Ce qui relevait des gestes les plus simples, les plus humains dans les premiers temps, s’est progressivement mué en une nécessaire organisation à la marge de la légalité. Légalité qui ne laisse que peu de place à l’expression d’une véritable solidarité avec les exilés, voire qui bien souvent la condamne, la poursuit.

Alors qu’une certaine mansuétude semblait caractériser l’application de la loi dans notre région dans la période récente, un certain nombre de personnes demandeuses d’asile et déboutées ont décidé de rester, de s’installer sur nos plateaux, dans nos communes pour le plus grand plaisir de la plupart des habitants, heureux d’accueillir et d’accompagner cette incontestable source de vitalité, de joie et d’ouverture culturelle. Nous leur avons, de multiples manières, fait place dans nos vies, ils et elles en font désormais partie intégrante. Il n’y a plus que des écarts d’ordre « légaux » entre eux, elles et nous.

Alors quand nous réalisons ces dernières semaines, qu’un tour de vis annoncé par le gouvernement depuis longtemps sur la « politique d’accueil » produit ses premiers effets visibles sur nos amis, nous ne pouvons réprimer plus longtemps notre colère. Nous les avons accueillis sans demander l’autorisation à personne, nous nous sommes organisés pour rendre leur vie ici possible même si nous ne sommes pas encore parvenus à lever toutes les difficultés causées par leur statut « légal ». Nous avons bien compris que l’opération catastrophique de maintien de l’ordre du 9 juillet 2018 à Felletin, en Creuse, valait comme un avertissement. Mais renvoyer, ou laisser renvoyer, les gens qui ont tout fait pour en partir, dans des pays où ne les attendent que persécutions, misère, torture et mort, n’est toujours pas, pour nous, un choix envisageable.

Nous, habitants et amis des diverses communes de la Montagne et de ses alentours, avons donc décidé de répondre aux Obligations de Quitter le Territoire Français (OQTF), aux ordres de « reconduite à la frontière », émis par les préfectures dont chacun de nos villages dépendent, de la même façon que nous avons répondu à cette situation jusque-là. Nous n’en tiendrons aucun compte. Mieux, nous serons de celles et ceux qui feront tout pour qu’ils ne soient pas suivis d’effet. Il n’y aura pas d’expulsion d’exilés sur la Montagne limousine, qu’on se le dise !

Nous appelons tout le monde, partout, à faire de même, à exercer ce « devoir de fraternité » dont de lointaines révolutions nous ont laissé l’héritage.

Signataires :Marie-Noëlle Agniau, poète,Vicq-sur-Breuilh (87) ;
Dominique Albaret, maire de Saint Pardoux la Croisille, Peuple et Culture 19 ;
Aquaserge (groupe de musique) ;

Armelle Barroux, rédactrice, Royère de Vassivière (23) ;
Christophe Bellec, cofondateur de la coopérative Cesam-Oxalis ;
Pierre Bergounioux, écrivain ;
Léonard Bernard, Faux la Montagne (23) ;
Frédéric Bondu, moniteur d’atelier, Gentioux-Pigerolles ;
Laurent Bourdelas, écrivain, Vicq-sur-Breuilh (87) ;
Marc Bourgeois, Faux la Montagne ;
Marie-Rose Bourneil, Maire de Tarnac (19) ;
Denise Bredinus, Gourdon-Murat ;
Milou Brette, conseillère municipale de Peyrelevade (19), syndicaliste ;
Jean-Lou Brette, Peyrelevade ;
Martine Bruzat, Felletin ;

Alain Carof, sociologue, Felletin ;
Laetitia Carton, réalisatrice, conseillère municipale de Faux-La-Montagne ;
Jean-Marie Caunet, 1er adjoint de La Nouaille (23) ;
Cimade, groupe local Peyrelevade (19) ;
Cimade, groupe local Eymoutiers (87) ;
Kléber Clemenceau, Gourdon-Murat (19) ;
Dany Clemenceau-Magnaval, conseillère municipale de Gourdon-Murat (19) ;
Gilles Clément, paysagiste, écrivain ;
Dominique Clermont, femme de théâtre, La Celle sous Gouzon (23) ;
Guillaume Codet, cuisinier, Faux la Montagne ;
Jean Combasteil, ancien député-maire de Tulle ;
Jean-Louis Comolli, cinéaste ;

Clémence Davigo, réalisatrice, Faux la Montagne ;
Yaël Davigo, étudiante, Faux la Montagne ;
Samuel Deleron, Faux la Montagne et Limoges ;
Nicolas Derieux, Maire de Saint Martin Château (23) ;
Le conseil municipal de Saint Martin Château (23) ;
Isabelle Despres, Faux la Montagne ;
Isabelle Doyon, enseignante, Faux la Montagne ;
Jean-Francois Draperi, directeur du Centre d’économie sociale du Conservatoire des Arts et métiers ;
François-Xavier Drouet, réalisateur, Faux la Montagne ;
Marie-Claire Drut, institutrice, Gentioux-Pigerolles ;
Maryse Dupont, Rempnat (87) ;
Didier Dupont, Rempnat (87) ;
Julien Dupoux, géographe ;

Philippe Eychene, ouvrier, Faux la Montagne ;

Anne-Marie Fadda, Bugeat (19) ;
Fatima Fellat, aide médico-psychologique, Eymoutiers ;

Janine Gabiache, conseillère municipale de Tarnac ;
Yvan Gabiache, Tarnac ;
Jeanne Gailhoustet, directrice de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Limoges ;
Didier Garreau, Chavanac ;
Jackie Garreau, Chavanac ;
Antoine Gatet, juriste en environnement ;
Anne Germain, Faux la Montagne ;
Hélène Gibert, comédienne, Faux la Montagne ;
Emilie Gianre, conseillère municipale de Gentioux-Pigerolles (23) ;
Manon Glibert, conseillère municipale de Tarnac ;
Véronique Goga, Faux la Montagne ;
Jean-Jacques Gouguet, professeur émérite – Université de Limoges ;
Gilles Gracineau, curé d’Eymoutiers ;
Dominique Grador, Adjointe au maire de Tulle ;
Emmanuel Gratadour, Faux la Montagne ;

IPNS, journal d’information du Plateau de Millevaches ;

Isabelle Grand, Maire de Gioux (23) ;

Marie-France Houdart, ethnologue ;

Francis Juchereau, responsable associatif, chercheur associé ;

Marianne Lanavère, Eymoutiers  ;
Marc Lanceau, conseiller municipal de Faux-la-Montagne (23) ;
André Laurent, Maire de Pradines (19) ;
Patrick Leclerc, retraité, Faux la Montagne ;
Sophie Lefeuvre, Faux la Montagne ;
Paloma León, auteure ;
Thierry Letellier, Maire de la Villedieu (23) ;
Claire Lestavel, Faux la Montagne ;
Catherine Luce, conseillère municipale de Tarnac ;
Jean-Paul Lucas, enseignant retraité, Les Billanges (87) ;
Michel Lulek, Faux-la-Montagne, directeur de publication de IPNS ;

Richard Madjarev, Limoges, retraité Ministère de la Culture ;
Jacques Malnou, Faux la Montagne ;
Gérard Monédiaire, professeur émérite des facultés de droit ;
Emmanuel Monfreux, berger, Faux la Montagne ;
Montagne Accueil Solidarité (MAS) de Peyrelevade (19) ;
Montagne Accueil Solidarité (MAS) de Eymoutiers (87) ;
Montagne Accueil Solidarité (MAS) de Peyrat le Château (87) ;

Sophie Noguet, Enseignante, Faux la Montagne ;

Jérôme Orvain, Conseiller régional Nouvelle Aquitaine pour la Creuse ;
Jean-Paul Oudot, instituteur à la retraite, Gentioux-Pigerolles ;
Mumine Ozsoy, Conseillère Régionale Nouvelle Aquitaine pour la Corrèze ;

Guillaume Paillard, Faux la Montagne ;
Michel Parot, comédien et homme de théâtre, La Celle sous Gouzon ;
Michel Patinaud, Eymoutiers ;
Frank , dessinateur de bande desinée ;
Pascale Perrier, Professeure de lettres, Faux la Montagne ;
Peuple et Culture 19 ;
Pic, dessinateur ;
Dominique Pifarély, musicien ;
Jean Yves Pineau, Limoges, directeur des LOCALOS ;
Monique Plazanet, employée Ephad, Tarnac ;
Dominique Pradignac, Aixe sur Vienne, responsable syndical ;
Jean-François Pressicaud, Felletin ;
Jeanne Puchol, autrice de bande dessinée ;

Serge Quadruppani, écrivain, Eymoutiers ;

Jacqueline Renaud, retraitée, Tarnac ;
RESF 19 ;
Carole Riffaud, Praticienne en péri-natalité, Eymoutiers ;
Ève Risser, musicienne ;
Jean Rochard, producteur de musique (éd.NATO) ;
Claude Rogeaux, Faux la Montagne ;
Corinne Romanet, 1ère adjointe au maire de La Villedieu ;
Benjamin Rosoux, conseiller municipal de Tarnac ;
Eric Rouvellac – Limoges – universitaire ;

Jeannot Salvatori, musicien, Faux-La-Montagne ;
Pierre Simonet, retraité, Limoges ;
Christophe Soulié, journaliste ;

Surnatural Orchestra, groupe de musique ;

Manée Teyssandier, Peuple et culture 19 ;
Solenn Tiquet, infirmière, Faux la Montagne ;
Nathalie Torselli, Rempnat ;
Frédéric Torselli, maître d’oeuvre, Rempnat ;

Carole Vandroy, Festival Folie les mots, Faux la Montagne ;
Mireille Verdier, Faculté de Médecine, Université de Limoges ;
Catherine Villain, retraitée, Faux la Montagne…

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Sur l’immigration, la gauche n’a plus les mots

regards.fr

Pierre Jacquemain

Article extrait du dernier trimestriel de printemps de Regards.

Lors de la manifestation du 21 février 2018 – la première unitaire depuis 2015 sur le sujet – seuls les associations et collectifs appelaient à se rassembler pour dénoncer le projet de loi « Asile et immigration ». Parmi les participants, plusieurs centaines de personnes, avocats, agents de l’État du secteur de l’asile et associations d’aide aux migrants. Quelques élus, élus locaux ou députés communistes et insoumis, y ont participé mais leur présence est restée marginale. Parce que dans les faits, à part sur quelques plateaux de télés et de radios pour dénoncer mécaniquement « la politique du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb », il n’y a pas grand monde pour promouvoir une politique d’accueil ambitieuse et volontariste.

La bataille culturelle abandonnée

Aujourd’hui, c’est la France insoumise qui donne le la, à gauche. Et lorsqu’on observe les grandes campagnes nationales retenues par ses militants pour l’année 2018, aucune parmi les trois choisies ne concerne les droits des étrangers. Et pourtant, alors que la « crise migratoire » s’intensifie en Europe et que l’année 2018 – notamment par l’agenda politique engagé par Emmanuel Macron et cette loi « Asile et immigration » – va sans doute marquer un tournant sans précédent de la politique d’accueil en France, une mobilisation politique, intellectuelle, syndicale, de l’ensemble de la gauche aurait été nécessaire.

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR >> Réfugiés, migrants : derrière les mots, des politiques de tri

Comme si la gauche avait abandonné la bataille culturelle. La bataille des idées. Celle des convictions. De la pédagogie, à travers de larges campagnes. Ne serait-ce que pour contrer à l’échelle nationale le discours ambiant qui, de l’actuelle majorité en passant par la droite de Laurent Wauquiez et l’extrême droite de Marine Le Pen, ne cesse de répandre des préjugés les plus nauséabonds. Ainsi, comme le relevait Héloïse Mary, présidente du BAAM (Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants) dans La Midinale du 21 février dernier : « La gauche a perdu une grande partie de son influence sur les questions migratoires par peur du Front national et de sa faiblesse idéologique […]. Elle est prise au piège de l’opinion publique. »

L’opinion publique. Sans doute a-t-elle été un élément déterminant dans l’évolution de la réflexion, à gauche. À commencer par celle de Jean-Luc Mélenchon, dont le discours a évolué au cours de ces quelques dernières années. Ou plutôt depuis la campagne électorale de 2012. Lors de son discours très remarqué à Marseille, devant près de 100 000 personnes sur la plage du Prado, le héros de la gauche avait alors tenu un discours qui faisait honneur à la tradition humaniste, celles des droits et de l’accueil, en France. Ainsi avait-on vanté son « ode à la Méditerranée et au métissage » : « Marseille est la plus française des villes de notre République. Ici, il y a 2 600 ans, une femme a fait le choix de prendre pour époux l’immigré qui descendait d’un bateau, c’était un Grec et de ce couple est née Marseille […]. Les peuples du Maghreb sont nos frères et nos sœurs. Il n’y a pas d’avenir pour la France sans les Arabes et les Berbères du Maghreb. » Or, quelques jours après avoir tenu ce discours, les sondages pointaient un recul net de deux à trois points du candidat de feu le Front de gauche.

Rien ne dit que la coïncidence du discours et de l’évolution sondagière recelait un lien de cause à effet. Mais c’est ainsi qu’elle a été – bien imprudemment – interprétée. Et si, depuis, le quatrième homme de la présidentielle de 2018 n’a pas véritablement changé de discours sur le fond – les propositions politiques sont sensiblement les mêmes entre la présidentielle de 2012 et celle de 2018 –, sur la forme, la démonstration qu’en fait désormais Jean-Luc Mélenchon, a largement évolué. En 2012, alors que dans le programme du Front de gauche « l’immigration n’est pas un problème », il convient aujourd’hui, selon celui de L’Avenir en commun, de « lutter contre les causes des migrations ».

Changement de discours

Une évolution sémantique qui n’est pas insignifiante, si l’on en croit l’historien Benoît Bréville qui, dans un article de 2017 paru dans Le Monde diplomatique, relevait cet embarras de la gauche sur l’immigration :

« Lors de la précédente élection présidentielle, sans aller jusqu’à défendre explicitement la liberté d’installation, Mélenchon s’était présenté avec une liste de mesures d’ouverture : rétablissement de la carte unique de dix ans, abrogation de toutes les lois votées par la droite depuis 2002, régularisation des sans-papiers, fermeture des centres de rétention, décriminalisation du séjour irrégulier […]. En 2017, la ligne a changé. Il ne prône plus l’accueil des étrangers. »

Benoît Bréville relève alors plusieurs des propos tenus par le candidat de la France insoumise au cours de la dernière campagne. « Émigrer est toujours une souffrance pour celui qui part, explique le 59e point de sa nouvelle plate-forme. […] La première tâche est de permettre à chacun de vivre chez soi. » Et l’historien de conclure :

« Ce changement de pied a divisé le camp progressiste, dont une frange défend l’ouverture des frontières, à laquelle M. Mélenchon s’oppose désormais. Figure du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), M. Olivier Besancenot dénonce cette « partie de la gauche radicale [qui] aime se conforter dans les idées du souverainisme, de la frontière, de la nation », tandis que M. Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts, qui [a soutenu] le candidat socialiste Benoît Hamon, accuse le candidat de La France insoumise de « faire la course à l’échalote avec le Front national ». »

Le discours du parti communiste français a lui aussi connu bien des évolutions par le passé. Il s’était déjà montré fort peu enthousiaste sur l’accueil des étrangers. Et c’est peu dire. En 1981, Georges Marchais, secrétaire général du PCF, lançait : « Il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. Il est inadmissible de laisser entrer de nouveaux travailleurs immigrés en France alors que notre pays compte près de deux millions de chômeurs, français et immigrés. » L’extrême droite de l’époque n’avait pas fait la percée qu’elle connaît dans les années 1980, mais la tonalité générale du propos était dès lors si dangereuse qu’elle fut fort heureusement abandonnée par la suite.

Près de trente ans plus tard, le discours du PCF a retrouvé des airs plus solidaires, assez proches de la position du NPA. Pierre Laurent, à la suite de sa visite du centre d’accueil d’urgence de La Chapelle à Paris, déclarait ainsi dans L’Humanité du 23 janvier : « Quand les migrants s’installent, ils deviennent des travailleurs et producteurs de richesses. Ce ne sont pas les migrants qui s’accaparent les richesses, mais les prédateurs de la finance, ceux des paradis fiscaux ou des multinationales, dont les profits explosent. Les mêmes profiteurs du système organisent le dumping social. C’est à cela qu’il faut mettre un terme pour permettre à tous, Français et migrants, un accès aux droits sociaux et à une vie digne. » Mais si le propos apparaît généreux, il n’en reste pas moins consensuel à gauche et peu contraignant. Loin par exemple des revendications d’un NPA qui propose à la fois de régulariser tous les sans-papiers, le droit de vote des immigrés à toutes les élections et l’application du droit du sol intégral pour la citoyenneté.

Repenser la politique migratoire

Ainsi, du PCF à la France insoumise, en passant par les écologistes et même le dernier né Génération.s de Benoît Hamon, il est difficile d’y voir clair. Les bons sentiments empreints d’empathie sont, individuellement, souvent de sortie, mais l’on peine à trouver dans les discours et programmes de gauche ceux qui s’engagent – sans détour par la situation des pays de ceux qui les fuient –, à tout mettre en œuvre, en urgence, pour accueillir les réfugiés et migrants qui se retrouvent sur notre territoire aujourd’hui, tout en anticipant les besoins de demain en matière d’accueil et d’intégration.

Par son absence de clarté – et de projet alternatif sans doute –, un véritable discours de gauche peine donc à s’imposer dans l’espace public. Parce que la gauche a cessé de mener campagne sur le terrain des idées. Pourquoi le Parti socialiste, alors qu’il s’y était engagé dans la campagne de François Hollande en 2012, n’a-t-il pas mené une grande campagne de fond, partout en France, pour (r)éveiller les consciences sur le droit de vote des étrangers ? Pourquoi aujourd’hui, personne à gauche ne prend-il à bras-le-corps ce qui ressemble fort à un impératif moral, dans le débat public, sur l’accueil des personnes étrangères – qu’elle soit ou non en situation régulière sur notre territoire ? Comment pourrait-on honnêtement justifier que la France et l’Europe n’en ont pas les moyens ?

Enfin, pourquoi le discours d’une grande partie de la gauche a-t-il glissé au point de reprendre, parfois, les termes de la droite et de l’extrême droite : l’immigration comme problème ? Procéder ainsi revient à démobiliser la gauche, à l’engluer dans le piège de la droitisation, voire de l’extrême droitisation du débat public. Sans doute n’a-t-on pas toujours pris la mesure, à gauche, que c’est par la défense d’un accueil digne des réfugiés – qu’ils soient climatiques, économiques ou fuyant les conflits – que le combat contre l’extrême droite sera le plus efficace. Pas en flirtant avec ses solutions. Expériences à l’appui dans plusieurs centaines de territoires en France, toute la gauche pourrait trouver les mots pour le dire. Dire que l’immigration est une chance. Dans bien des domaines. Y compris – osons-le – économique.

À hésiter sur le sens de ce combat, la gauche se perd, court à la faillite et peut aller jusqu’au déshonneur. Mais il n’est jamais trop tard. Le dossier de ce numéro de Regards se veut une pierre à l’édifice de reconstruction d’une pensée de la politique migratoire et du sort fait à ces quelques milliers de réfugiés qui meurent de faim et de froid dans nos villes. D’abord en rétablissant quelques vérités, sur cette « crise » qui n’en est pas une, mais aussi sur la base d’un parti pris : l’immigration comme une chance. Parce qu’en matière d’accueil des réfugiés, assumons-le : nous le pouvons, nous le devons, nous le ferons, parce que c’est inéluctable et que c’est une chance, oui.


Macron ou le spectacle alternatif


« On est heureux et tout va bien ». En déplacement à Bagnères-de-Bigorre le 25 juillet, Macron sourit, détendu, feignant que l’affaire Benalla est déjà derrière lui. « Est-ce que les gens, ils parlent de ça ? » fait-il mine de s’interroger. Le lendemain, dans les Hautes-Pyrénées, il balaie d’un revers de la main l’agitation médiatique, « tempête dans un verre d’eau ». Une polémique de pacotille, un épiphénomène. Un non-événement. Rien vous dis-je.

Entourloupe et tartufferie

Réduire à néant de son verbe olympien quatre enquêtes – parlementaires (Sénat et Assemblée nationale), judiciaire et administrative –, les investigations des médias, les interrogations des Français, et la mise en examen d’un chargé de mission de l’Élysée sous pas moins de cinq chefs d’inculpation, telle est la magie Macron. Mais comme n’importe quel tour de prestidigitateur, quand on en décortique les ficelles, la magie se dissipe. Et laisse un gout amer d’entourloupe ou de tartufferie.

Après le long silence qui suivit les révélations du Monde du 18 juillet selon lesquelles Alexandre Benalla, chargé de mission et homme de confiance assigné à la sécurité présidentielle, aurait molesté deux manifestants le 1er mai dernier en arborant brassard, radio et casque de police, Emmanuel Macron a repris l’offensive. L’objectif ? Substituer aux vidéos incriminantes (pas moins de quatre à ce jour) d’autres images plus rassurantes.

Le discours aux députés de la majorité à la maison de l’Amérique Latine, mardi 24 juillet, est le théâtre où Macron projette cet autre film qui nous montre que « tout va bien ».

Avec une stratégie en trois temps : dédramatisation de l’affaire ; héroïsation du narrateur ; dramatisation d’un autre spectacle et d’une autre « vérité » autrement plus graves révélés par lui seul.

Premier temps : dédramatiser et mettre les rieurs de son côté

Au moment même où il annonce la révélation tant attendue (« D’abord, on doit toute la vérité »), Emmanuel Macron fait une pirouette, et badine :

« Alexandre Benalla n’a jamais détenu de codes nucléaires. […]  Alexandre Benalla, lui non plus, n’a jamais été mon amant. Alexandre Benalla, quoique bagagiste d’un jour, n’a jamais eu ces fonctions dans la durée. »

Cette affaire ne doit pas être si grave si l’on peut en rire. Suit un éloge dithyrambique – et proprement hallucinant mais c’est bien le but, nous faire « halluciner » une autre image de Benalla – de l’accusé. Le président loue sur deux longs paragraphes son « courage » son « engagement », son « talent », la « confiance » qu’il inspire, sa « dignité », et refuse de renier tout « ce qu’il a fait et ce qu’il a été ».

A contrario, une seule toute petite phrase dénonce les exactions de Benalla : « Ce qui s’est passé le 1er mai est grave, sérieux, et a été pour moi une déception, une trahison ».

« Oui mais » : la phrase suivante vient immédiatement atténuer la critique : « Oui, mais cela, simplement cela, ce qui s’est passé, c’est que ce collaborateur […] est sorti du cadre d’observateur pour devenir acteur ». Dit ainsi, dans cette lingua administrative ennuyeuse, « cela » semble vague et bénin : Benalla a « simplement » changer de fonction en cours de route. Jamais il n’est question de « faute », encore moins de « délit » ou de « mise en examen », tout juste d’« erreur », mais là encore pour aussitôt minimiser : « [certains] pourront peut-être dire il y a eu des erreurs ». Quant au procès en dissimulation à l’encontre de l’Élysée, Emmanuel Macron s’en dédouane par des formules alambiquées à coup de doubles négations et de subjonctifs (« À aucun moment, ils n’ont exercé quelque pression pour que cette affaire soit dissimulée ou ne donne pas lieu à tout ce qu’il devait être donné »).

Deuxième temps : spectacle d’un nouveau héros, Macron lui-même

Le président ne se contente pas, comme à son habitude, « d’assumer » (un verbe qu’il répète tout de même sept fois). Il se met en scène en train de sauver le soldat Benalla : « S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent le chercher ! ». En orientant les regards vers son propre corps, le président détourne l’attention vers lui-même, héros bravache qui surgit pour remplacer la victime sacrificielle sur l’« autel de l’émotion populaire ». Dans un moment narcissique inédit, il offre son propre personnage, sûr de lui, bombant le torse, comme signe et donc preuve de sa vertu. L’un disait « L’État, c’est moi » ; avec Macron ce sera« Le seul responsable de cette affaire, c’est moi ». Un absolutisme responsable, donc.

Macron nous force ensuite littéralement à regarder ailleurs. Après le gros plan sur sa personne, traveling vers des scènes plus menaçantes : « Ce que je regarde depuis quatre jours, c’est un spectacle où la tentation pour presque tous les pouvoirs est de sortir de son lit. … ». Et d’user de l’anaphore pour bien ancrer en nos esprits ce nouveau « spectacle » : « Je vois un pouvoir médiatique… » ; « Je vois un pouvoir judiciaire… » ; « Et je vois certains qui voudraient faire sortir le pouvoir législatif de son lit… ».

Il s’agit de créer de nouvelles images mentales qui viendront saturer les ondes et remplacer les vidéos de Benalla. Effacer les images de violence physique par des fictions de son crû, de même que les euphémismes de sa langue managériale camouflent la violence sociale de sa politique.

Après avoir fait son cinéma et recadré l’image (sur le Benalla d’avant, sur lui même), Emmanuel Macron utilise le hors champ pour instiller le doute : « on ne voit jamais la scène d’avant ou la scène d’après. […] J’ai cru comprendre qu’il y avait des images, où sont-elles ? ». Dans ce film imaginaire qu’il insinue, inversion des rôles : les accusés sont les innocents, les victimes sont les violents, ceux qui ont dévoilé la vérité sont les dissimulateurs.

Le président verse dans le complotisme et le populisme : accusations graves et gratuites contre la presse (« Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité »), amalgame entre Rassemblement National (ex-FN) et France insoumise soupçonnés de tentative putschiste (« des extrêmes qui […] veulent basculer la République »), négation des droits du parlement moqué en « tribunal populaire »…

L’ère du simulacre

Dans ses déplacements et bains de foule ultérieurs, même stratégie : la com’ d’Emmanuel Macron produit des vignettes d’une France heureuse, insouciante, confiante, pour effacer les vidéos des violences. Avec un message subliminal insidieux : la « vraie » France, pastorale, ancrée dans le concret, « ne ment pas », aurait dit un autre. Le « pays légal » (la justice, la presse, les assemblées), lui, menace la République.

Emmanuel Macron offre opportunément un spectacle alternatif à une société qui raffole d’images. Ce n’est plus le « circuler il n’y a rien à voir » des politiques de dissimulation à l’ancienne (Sarkozy face à Pujadas, Chirac et ses casseroles), mais l’ère du simulacre : simulacre d’un président « responsable devant le peuple français », simulacre d’une transparence du pouvoir, simulacre d’un complot contre les institutions, simulacre d’une France inaltérable. Baudrillard l’avait prédit : « Le pouvoir lui aussi ne produit plus depuis longtemps que les signes de sa ressemblance » (Simulacres et simulation, 1981).

Alexandre Benalla a bien compris à quelle aune il serait jugé par le président : « j’ai fait une faute politique, d’image », confie-t-il aux journalistes du Monde, tout en réfutant tout délit pénal. Il a été inculpé du chef de « détournement d’images ». On ne peut s’empêcher de penser qu’il était à bonne école.

Photo © CHARLES PLATIAU/POOL/AFP


Affaire Benalla : l’irresponsable sortie de Macron contre le «pouvoir médiatique»

liberation.fr

Par Jonathan Bouchet-Petersen, @BouchetPetersen

ÉditoIl faut avoir un sacré toupet dans la séquence actuelle pour marcher sur la presse, pardon le «pouvoir médiatique», comme Macron l’a fait mardi soir devant son clan LREM et une bonne part du gouvernement à la Maison de l’Amérique latine. N’hésitant pas à balancer : «Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité. Je vois un pouvoir médiatique qui veut devenir un pouvoir judiciaire […], qui a décidé qu’il fallait fouler au pied un homme [Alexandre Benalla, ndlr] et avec lui toute la République.»

La veille, le porte-parole du gouvernement – et avec lui tout le chœur macronien – n’avait pas été plus aimable à l’égard de la commission d’enquête parlementaire, ce «tribunal politique». Or si on peut comprendre que les avocats d’Alexandre Benalla, dont le métier est de défendre leur client par tous les moyens légaux, puissent user de l’argument «cabale politique» contre Macron, il est irresponsable d’entendre de telles sorties dans la bouche du gardien des institutions.

Mais revenons à la croisade présidentielle contre ce pouvoir médiatique qui raconte des «fadaises» rien que pour lui nuire, sans égard pour la République. «Alexandre Benalla n’a jamais détenu les codes nucléaires, Alexandre Benalla n’a jamais occupé un 300m2 à l’Alma [la désormais fameuse résidence du quai Branly, ndlr], Alexandre Benalla n’a jamais eu un salaire de 10 000 euros, Alexandre Benalla n’a jamais été mon amant». Dans cette énumération grossière, le chef de l’Etat met bout à bout, en toute mauvaise foi, des fake news circulant en ligne (la vie privée et les codes nucléaires) mais qui n’ont fait l’objet d’aucun article de presse, avec des questionnements journalistiques légitimes sur lesquels l’Elysée n’a pas jugé utile d’apporter de la transparence : on pense au salaire d’Alexandre Benalla et à sa demande de se voir attribuer un logement de fonction.

Lors de son audition mercredi par la commission des lois de l’Assemblée, Patrick Strzoda, le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron, avait précisé avoir convenu avec le chef de l’Etat qu’il ne répondrait pas à ses interrogations. On se pince donc en entendant le président de la République, mais aussi le secrétaire d’Etat Mounir Madjoubi, qui a affirmé sans ciller : «Nous sommes nés dans la transparence et nous continuerons à transmettre toutes les informations souhaitées.»

« A tous ceux qui ne cherchent pas la vérité, ne cherchez pas non plus des fusibles ! Nous sommes nés dans la transparence et nous continuerons à transmettre toutes les informations souhaitées » @franceinfo pic.twitter.com/LhhToAu7gy

— Mounir Mahjoubi (@mounir) 25 juillet 2018

Sans les révélations du journal le Monde, le cas Benalla serait resté un dossier réglé en catimini à l’Elysée, dans un entre-soi peu propice à la sévérité ou à la transparence. On remarquera que la justice, après avoir eu connaissance des faits du 1er Mai, s’est illico saisie d’elle-même. Si l’enquête judicaire et celle de l’IGPN vont permettre de répondre à bien des questions qui restent en suspens, il serait bienvenu que d’ici là, ce président qui prive les Français de sa parole n’abîme pas trop les contre-pouvoirs qui sont eux aussi dépositaires de la République. Car la République, ça n’est pas un homme, c’est un tout.

Jonathan Bouchet-Petersen @BouchetPetersen


Roland Gori : « Macron ne trouve sa limite qu’en lui-même » par Erwan Manac’h

politis.fr

par Erwan Manac’h

Pour le psychanalyste, l’affaire Benalla est symptomatique de profonds changements dans la structure de l’État, imposés par le Président et son éloge à la « nation start-up ».

La morgue d’Alexandre Benalla n’est pas sans rappeler celle, plus feutrée et souriante, avec laquelle Emmanuel Macron exerce son pouvoir. Lorsqu’il humilie un lycéen insolent, ringardise les partenaires sociaux ou fait passer par ordonnances des réformes systémiques qui touchent au modèle social français. Dans son parcours personnel, le chef de l’État s’est lui-même fixé comme ligne directrice de toujours outrepasser les cadres et bousculer les usages. C’est une des clés d’analyse du « moment Macron » que développe le Roland Gori dans un essai à paraître en septembre (1).

Quelle analyse faites-vous de l’affaire Benalla ?

Roland Gori : Cet événement ne peut pas être entièrement imputé à la manière de gouverner d’Emmanuel Macron. Il est, comme tout événement, surdéterminé par des causes psychologiques et sociales diverses et variées. Les enquêtes diligentées en éclaireront quelques-unes. Mais, incontestablement, ce séisme politique que tentent d’exploiter les oppositions a été favorisé par la réorganisation architecturale des structures de pouvoir et des lieux de décision. Il résulte du mouvement des plaques tectoniques des continents des pouvoirs de gouverner et de gérer l’ordre public rendu nécessaire par l’arrivée à la magistrature suprême d’un candidat inattendu, atypique, servi par les circonstances, les erreurs de ses adversaires, son talent à se saisir des opportunités, sa capacité à surfer sur la vague du « dégagisme ».

Il se veut et se pose en chef « charismatique » sans dette ni allégeance aux partis, aux personnalités politiques qui l’ont précédé, aux corps intermédiaires, dont il se méfie et dont il veut réduire les pouvoirs. Dès lors, il lui faut créer des supplétifs à ces corps intermédiaires pour organiser ses réseaux de « supporters ». Il va le faire en s’entourant d’une garde prétorienne à son image – invisible politiquement, mais habile dans l’hybridation des valeurs du privé et du public –, en constituant une nouvelle noblesse d’État (sa « main droite », comme aurait dit Bourdieu), et un réseau d’affidés séduits par sa vision entrepreneuriale du monde. Dans cet univers, il y a des énarques élégants et brillants passés par le secteur privé, et des êtres un peu plus rustiques comme Alexandre Benalla. Mais le profil de tous ces personnages a un même air de famille : jeunes, ambitieux, énergiques, « culottés », dévoués à leur « maître », peu soucieux des vertus républicaines du « vieux monde » pour mieux s’ouvrir au « nouveau monde » de l’efficacité et de l’arrivisme. C’est, me semble-t-il, de cela que l’affaire Benalla est le symptôme, elle est la « brèche » de ces mouvements tectoniques des couches du nouveau pouvoir. Les oppositions tentent de s’y engouffrer, faute d’avoir pu trouver des débouchés et des expressions aux colères, aux peurs, aux humiliations et aux désespoirs sociaux.

L’affaire Benalla dévoile une certaine brutalité au plus proche du pouvoir. Est-ce symptomatique, selon vous, d’une façon de gouverner propre à Emmanuel Macron, qui a fait de la « transgression » un moteur de son propre parcours ?

On ne peut, sauf à faire injure au président de la République, appareiller parfaitement les deux personnages. Ils n’ont ni le même parcours, ni le même style. Mais cette affaire est un peu le miroir grossissant des risques encourus par un pur et simple éloge d’un individu auto-entrepreneur de lui-même dans une société de masse où la limite aux actions n’est donnée que par leur échec. Alexandre Benalla a joué à fond sur les réseaux, les apparences, les proximités, dans une société du spectacle où « le vrai est un moment du faux ».

Dans cette société de l’illimité, de l’hubris, chaque individu est invité à exploiter toutes les opportunités, à mettre en œuvre les principes politiques de Machiavel. Dans mon dernier ouvrage, je compare Macron à Alcibiade, dont Lacan disait qu’il était dépourvu du « complexe de castration », façon de dire qu’il ne trouve sa limite qu’en lui-même… et dans ses échecs.

Ce qui est important, pour moi, ce n’est pas le personnage, mais « la personnalité sociale », au sens de Durkheim : que dit-il de notre culture, de nos sociétés, de leurs valeurs, de leurs religions ? Si ce n’est l’effondrement d’un vieux monde, et la difficulté d’accoucher d’un nouveau. Emmanuel Macron émerge comme symptôme du « dégagisme », produit par le discrédit des partis traditionnels. La droite est apparue comme trop proche du monde des affaires, prise dans des soupçons de corruption, ayant abandonné nombre de valeurs gaullistes. La gauche a subi le discrédit du « social-libéralisme » honni par la majorité des peuples européens. Les gens se sont tournés vers les extrêmes, que ce soit l’extrême droite nationaliste ou l’extrémisme de gauche, ou encore ce que j’appelle « l’extrême centre » qu’incarne Emmanuel Macron. D’où sa conception de la « nation start-up » et ses grands discours d’amour aux entrepreneurs qui « incarnent la France qui revient », propre à la religion du marché de cette vision économique du monde, mettant l’État et ses structures à son service.

Nous voyons d’une certaine façon dans cette affaire une dérive de cette volonté de mêler le public et le privé propre au désir macronien de l’hybridation. En faisant bouger les lignes des structures bureaucratiques traditionnelles, sur lesquelles sont fondées nos démocraties libérales, en poussant les gens à se mettre à leur propre compte, en greffant les valeurs du privé sur le terrain des services publics, on court le risque de favoriser l’émergence d’affaires comme celle-là. Elle est un peu le symptôme d’une organisation holocratique des services publics recomposés par la nouvelle politique de l’État. Ce qu’on appelle l’holocratie, c’est le mode de décision qui permet à une entreprise de s’auto-organiser avec des cellules autonomes chargées d’atteindre des objectifs, sans prescription des moyens et des structures traditionnelles pour y parvenir. N’est-ce pas ce qu’a tenté de faire, à sa manière, Alexandre Benalla ?

Emmanuel Macron s’inspire du modèle holocratique et invite les services de l’État à atteindre leurs objectifs en s’organisant un peu comme ils veulent sur le modèle des start-up. C’est aussi une nouvelle forme d’organisation politique qu’En marche partage avec le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, en Italie. Même si nous ne pouvons pas les assimiler complètement, ils présentent des traits communs propres à notre époque et à la vague de « dégagisme » pouvant conduire à des « démocraties illibérales ». C’est d’ailleurs le grand malentendu du macronisme, qui prône plus de libéralisme…

Cette affaire peut-elle être de nature à fragiliser Emmanuel Macron dans sa façon d’exercer le pouvoir, s’il n’était dorénavant plus à même de gouverner par « coups de force » comme il le fait depuis son élection ?

Tout dépend de la manière dont il va gérer cette première véritable crise politique, qui a permis aux oppositions de droite comme de gauche de s’engouffrer dans une brèche qu’elles cherchaient désespérément. Emmanuel Macron va probablement tenter de la gérer à sa manière que j’appelle « pratico-formelle », c’est-à-dire en jouant à fond sur les procédures et les rituels légaux, et en essayant de contrôler les choses par la négociation, le compromis et les contraintes formelles du droit. Mais il est face à un autre problème propre à sa conception sacrée de l’autorité présidentielle : il a affirmé, à plusieurs reprises, « ne pas se laisser dicter [sa] décision par la tyrannie des événements ». À partir de quoi il ne peut pas se permettre de réagir immédiatement, sinon il se discréditerait et perdrait cet esprit sacré et transcendantal de la fonction présidentielle qu’il revendique. En même temps, s’il ne dit rien, et si la grogne persiste, même après avoir sacrifié quelques vieilles têtes, cela posera problème. Il va probablement attendre et intervenir au moment le plus opportun en essayant de prendre de la distance et de la hauteur pour tourner les choses à son profit et inciter à réformer l’État et ses « copinages malsains »… Son habileté suffira-t-elle ? Je n’en sais rien.

Pourquoi parlez-vous de « nudité du pouvoir », titre de votre prochain essai ?

C’est une référence au conte d’Andersen (2), du milieu du XIXe siècle. Deux tisserands font croire à l’empereur qu’ils tissent un habit fabuleux. Mais ils ne fabriquent rien, tout en affirmant que seuls les imbéciles et les gens inaptes à leurs fonctions ne voient pas la beauté de ce vêtement invisible. L’empereur lui-même consent, comme tous ses sujets, par peur et par conformisme, à croire à ces « habits qui n’existent pas », et finit par défiler nu avec des courtisans qui en portent la traîne. C’est un petit enfant qui vient faire trembler le pouvoir et perturbe la cérémonie en s’écriant que « l’Empereur est nu » ! Cette parabole me permet de dire que le pouvoir politique détient sa force de notre propre désir conformiste, de nos attentes sociales et subjectives, de toutes ces illusions collectives, qui nous conduisent à habiller le pouvoir des habits lumineux qu’il prétend posséder et qui n’existent pas. Si nous avions le courage de dire, fraternellement, ensemble, que le pouvoir est nu et que la place est vide, alors nous pourrions risquer la démocratie.

(1) La nudité du pouvoir, de quoi le moment Macron est-il le symptôme, éd. LLL, à paraître le 12 septembre.

(2) Les Habits neufs de l’empereur, Hans Christian Andersen (1837).