Le sondage bidonné qui prétend que les Français veulent l’évacuation de la Zad


Cette tribune est reprise, avec l’accord de l’auteur et du site, de Paris luttes info.


Odoxa a encore frappé ! En sondant 1.006 personnes, les gourous de l’opinion publique en sont venus à la conclusion suivante [le 4 janvier 2018] : « La demande de fermeté est renforcée : près de 6 Français sur 10 se déclarent favorables à l’emploi de la force pour déloger les zadistes de NDDL. » Sortez les hélicos et les matraques, les gens n’attendent que ça, à ce qu’il paraît. Sauf que ce sondage a été construit n’importe comment, sans aucun respect des règles de base en la matière.

Première règle de base : un sondage doit être réalisé en évitant de mélanger les choses, les premières réponses étant susceptibles d’influer les réponses suivantes. Par exemple, si vous commencez par poser des questions sur l’intoxication alimentaire, pas la peine de demander aux gens s’ils ont peur de consommer des légumes abîmés…

Attention la blague : le thème principal du questionnaire d’où est extrait notre sondage, c’est l’insécurité ! Et même pire, le titre officiel du document c’est : « Regard des Français sur le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. » Quel rapport avec NDDL ? Et pourquoi pas poser la question en lien avec des problématiques urbaines ou environnementales ? Chez Odoxa, on a préféré introduire le débat sur NDDL juste après la question suivante : « Selon vous, aujourd’hui, l’insécurité a-t-elle plutôt tendance à augmenter, à diminuer ou à rester stable ? » Insécurité et NDDL, vous voyez le lien ? Si vous ne le voyez pas, pensez à vous faire déradicaliser vite fait.

Seconde règle de base : poser la question de la façon la plus neutre possible, en évitant les détails superflus et les termes connotés. Et voici la formulation à laquelle est parvenu l’institut de sondage :

« Le ministre de l’Intérieur a annoncé que le gouvernement serait “obligé d’employer la force” pour déloger les zadistes qui occupent actuellement la zone de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Vous personnellement, êtes-vous favorable ou opposé au recours à la force si nécessaire pour les déloger ? »

Houla, mais ça va pas du tout, ça ! C’est même du grand n’importe quoi. D’abord, si « le ministre a annoncé », on ne voit même pas pourquoi la question est posée. Autant dire oui tout de suite plutôt que s’opposer à un ministre, de l’Intérieur qui plus est. En plus, il a annoncé que le gouvernement « serait obligé ». Futur + verbe obliger = pas d’autre choix possible, d’autant plus quand « le gouvernement » est sujet de la phrase (le ministre ne devait pas suffire). La suite n’est pas mieux. Que fait ici le verbe « déloger », considéré comme du langage familier ? On déloge des indésirables, des gens qui dérangent ou des animaux considérés nuisibles. Ou des « zadistes », qualificatif retenu par Odoxa, qui décidément ne doit pas aimer la formule classique et déjà plus neutre : expulser des occupants. Ces chers zadistes, toujours selon Odoxa, « occupent actuellement la zone de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ». Ah ! mais il fallait me le dire si l’aéroport était déjà fait ! Moi je pensais qu’ils occupaient un joli bocage ! S’ils dorment sur le bitume d’une piste de décollage, autant les foutre dehors, c’est mieux pour eux.

Au cas où le sondé n’aurait pas compris, on lui pose enfin la véritable question en prenant soin d’insister encore une fois sur le fait qu’on va « déloger » des affreux nuisibles, surtout pas des agriculteurs écolos. Et au passage, on précise bien que la force sera employée « si nécessaire ». Précision inutile puisque le ministre a dit qu’il serait « obligé ». Mais on ne sait jamais, il reste peut-être quelques abrutis capables de dire non.

Troisième règle de base : rester prudent dans l’interprétation des chiffres. 6 Français sur 10 sont favorables ! Pas mal, bon score ! De quoi faire des titres bien racoleurs, comme sait le faire ce cher Figaro : « Notre-Dame-des-Landes : six Français sur dix encouragent Collomb à utiliser la force. » Bon en fait, le résultat exact, c’est 56 %, pas 60 %, mais on n’est pas à quelques points prêts, hein. Ça, c’est comme le « si nécessaire » qui figurait dans la question d’origine : pas bon pour vendre du papier. On va plutôt dire que les Français encouragent la force, ça, c’est beau, on dirait du Star Wars.

Bon et puis il y a la marge d’erreur, qui s’élève à 3 % quand on interroge seulement 1.000 personnes. Ce qui veut dire que le chiffre exact se situe entre 53 % et 59 %. À 53 %, avec un échantillon comme celui-ci, on considère habituellement que le résultat est mitigé, les sondés sont indécis. Mais c’est tellement ennuyeux, les gens indécis. Les journaux veulent du violent et Odoxa est là pour en donner, c’est tellement facile après tout.

L’institut de sondage a tellement l’habitude de produire de l’opinion à partir de rien qu’il ne cherche même pas à cacher le sien. Dans une synthèse détaillée de l’étude (très courte en définitive), le directeur d’Odoxa, Gaël Sliman, n’hésite pas à s’adresser à son cher ministre de l’Intérieur et à l’encourager chaleureusement à dépasser ses peurs : « Si Gérard Collomb craint une sanction de l’opinion face à un excès de fermeté de sa part, il se tromperait lourdement. » Vas-y Gérard, fonce mon copain !

Autant donner directement des consignes au ministre

Non, mais autant donner directement des consignes au ministre ! Ah, mais, c’est ce qu’ils font, en présentation du document, sans prendre de pincettes : « Dans le contexte sécuritaire “tendu” du moment, il serait important que Gérard Collomb puisse “renverser la vapeur” en montrant qu’il est capable de fermeté — peut-être à l’occasion de l’évacuation de NDDL — et ainsi pleinement occuper aux yeux des Français son statut de premier “flic de France”. » Au passage, on se demande pourquoi l’Institut utilise tous ces guillemets, alors que personne n’est cité. Soit les sondeurs entendent des voix (ce qui est tout à fait respectable), soit ils n’assument pas leurs opinions (ça l’est beaucoup moins).

Être obligé de sonder mille personnes pour enfin pouvoir brandir sans honte des idées réactionnaires… pas facile la vie chez Odoxa et compagnie…

Puisque la loi les y oblige, les instituts de sondage publient certaines données de base de leurs enquêtes. Les données utilisées sont disponibles ici.

Avec les vraies données brutes, on pourrait sûrement aller plus loin dans la remise en cause. Mais sans devenir statisticien, on peut critiquer les sondages plus globalement en considérant qu’ils fabriquent une opinion plutôt qu’ils ne la recueillent, comme le sous-entend la fameuse sentence de Bourdieu : « L’opinion publique n’existe pas. »

Ce texte n’a donc pas vocation à exiger de « bons sondages », contre de « mauvais sondages ». Il s’agit plutôt de chercher à comprendre comment des médias dominants magouillent grossièrement des techniques qu’ils connaissent pourtant très bien, pourquoi ils ne posent pas les questions selon des règles qu’on peut apprendre en première année de fac de sociologie.

– Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
– Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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Les contrôles d’identité et les fouilles de l’état d’urgence déclarés contraires à la Constitution


Les préfets avaient massivement utilisé les pouvoirs de contrôles d’identité et de fouilles permis par l’état d’urgence.

LE MONDE | • Mis à jour le | Par Julia Pascual

Contrôle d’identité lors de la braderie de Lille, le 2 septembre.
Contrôle d’identité lors de la braderie de Lille, le 2 septembre. PHILIPPE HUGUEN / AFP

C’était devenu l’outil de l’état d’urgence le plus communément employé. Il vient d’être déclaré contraire à la Constitution. Vendredi 1er décembre, le Conseil constitutionnel a censuré l’article de la loi relative à l’état d’urgence qui autorise, dans certains périmètres, les préfets à ordonner des contrôles d’identité, des fouilles de bagages et des visites de véhicules.

Cette décision intervient un mois après que la France est sortie du régime d’exception déclaré au soir des attentats du 13 novembre 2015. Le pouvoir de police administrative relatif aux contrôles d’identité et aux fouilles a été ajouté à la palette des pouvoirs de l’état d’urgence lors de sa quatrième prorogation, votée le 21 juillet 2016, peu après l’attentat de la promenade des Anglais, à Nice. Jusque-là, dans le droit commun, de telles prérogatives ne pouvaient être mises en œuvre par la police que sous le contrôle du procureur de la République ou sur la réquisition de ce dernier.

Un arrêté « quotidiennement renouvelé »

Entre juillet 2016 et novembre 2017, date à laquelle l’état d’urgence a pris fin, environ 5 000 arrêtés préfectoraux – d’une durée maximale de 24 heures – ont été pris autorisant ces contrôles. L’efficacité d’un tel outil n’a jamais été évaluée, par exemple en nombre d’objets dangereux qu’il a permis de découvrir. Son effet dissuasif est par ailleurs difficile à mesurer.

Reste qu’il a été massivement déployé sur le territoire et à des occasions très diverses comme, par exemple, la Fête de la cerise de Saint-Hilaire-Saint-Mesmin (Loiret), autour des bureaux de vote à Paris pendant l’élection présidentielle ou encore afin de lutter contre la recrudescence des vols avec effraction en Seine-et-Marne. Huit départements sont à l’origine de 90 % de ces mesures, au premier rang desquels figurent la Saône-et-Loire, le Nord, la Seine-et-Marne et le Calvados.

La Ligue des droits de l’homme (LDH), à l’origine de la question prioritaire de constitutionnalité examinée par le Conseil constitutionnel, avait contesté un de ces arrêtés, pris à Paris le 4 avril 2017 pour autoriser les contrôles dans « les transports en commun de voyageurs par voie ferrée de Paris ». Il a été « systématiquement et quotidiennement renouvelé » jusqu’au 20 juin, soulignait la LDH, « en justifiant invariablement cette décision par les mêmes circonstances générales », à savoir le « niveau élevé de la menace terroriste ».

Une violation de la liberté d’aller et venir

La LDH considère que ces contrôles d’identité, fouilles de bagages et visites de véhicules sont une violation de la liberté d’aller et venir et du droit au respect de la vie privée, dans la mesure où ils ne sont pas subordonnés à des circonstances particulières.

« Il peut être procédé à ces opérations, dans les lieux désignés par la décision du préfet, à l’encontre de toute personne, quel que soit son comportement et sans son consentement », observe à son tour le Conseil constitutionnel. Il estime qu’« en prévoyant que ces opérations peuvent être autorisées en tout lieu » sans qu’elles soient justifiées par « des circonstances particulières établissant le risque d’atteinte à l’ordre public », le législateur « n’a pas assuré une conciliation équilibrée » entre la sauvegarde de l’ordre public et la liberté d’aller et de venir et le droit au respect de la vie privée.

La censure du Conseil constitutionnel « est un nouveau coin enfoncé dans le mécanisme d’exception de l’état d’urgence », a réagi, vendredi, MPatrice Spinosi, avocat de la LDH.

Si l’état d’urgence n’est plus en vigueur, la loi du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme en transpose une partie des pouvoirs dans le droit commun. Face au risque terroriste, les préfets ont désormais le pouvoir d’instaurer des « périmètres de protection » autour d’un lieu ou d’un événement. L’accès à ces périmètres pourra être soumis à des palpations de sécurité ainsi qu’à la fouille des bagages et des véhicules. Si la personne ne se soumet pas aux contrôles, elle se verra refuser l’accès ou sera conduite hors du périmètre de sécurité. La LDH a contesté cette disposition par le biais d’une nouvelle question prioritaire de constitutionnalité.


Une proposition de loi téléguidée par le gouvernement pour enfermer massivement les demandeurs d’asile –

LDH sarlat

Le gouvernement d’Édouard Philippe annonce pour le début de l’année 2018 un projet de loi immigration et asile pour « réformer en profondeur » une énième fois le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda). Et pourtant, dans la précipitation, une proposition de loi est examinée en Commission des lois le 29 novembre 2017 pour une séance publique à l’Assemblée nationale autour du 7 décembre.

D’après nos informations, cette proposition de loi présentée par le groupe Les Constructifs serait téléguidée par le gouvernement qui entend « faire passer » ce texte. Gérard Collomb et Édouard Philippe font ainsi mine de profiter d’une « initiative parlementaire » pour une nouvelle fois s’attaquer aux droits des personnes étrangères.

La proposition de loi entend inverser la logique de l’enfermement dans les centres de rétention administrative (CRA). Jusqu’ici, les préfectures privent de liberté des personnes pour exécuter des décisions d’éloignement. Le temps passé en CRA est censé permettre à l’administration d’organiser l’expulsion vers le pays d’origine ou la réadmission vers un pays européen notamment pour les personnes en procédure « Dublin » dont la demande d’asile relève de la compétence d’un autre État. Avec cette proposition de loi, l’enfermement serait « préventif » et les préfectures pourraient enfermer des personnes qui n’ont pas de mesure d’éloignement, le temps pour elles d’examiner leur situation.

Cette nouvelle logique étendrait de façon inédite et disproportionnée l’enfermement des personnes en procédure « Dublin ». Elles seraient privées de liberté uniquement pour déterminer l’État européen responsable de leur demande d’asile.

Un des autres aspects plus technique de la proposition de loi est la définition du « risque de fuite » pour pallier la décision de la Cour de cassation en date du 27 septembre 2017 qui a rendu illégal l’enfermement des personnes « Dublinées ». Les définitions envisagées par cette loi sont très larges et englobent pratiquement tous les cas de figure pour laisser à l’administration la possibilité d’enfermer un maximum de personnes.

Enfin, les députés se pencheront aussi sur l’extension des possibilités d’assignation à résidence déjà prévues par l’état actuel de la législation. La même logique est à l’œuvre : contrôler, trier et expulser les personnes étrangères avec toujours plus de résultats chiffrés.

La Cimade est scandalisée par cette proposition de loi et invite les parlementaires à s’y opposer. En effet, jamais aucune régression de cette ampleur n’a été envisagée par le législateur. Depuis leur ouverture en 1984, les centres de rétention n’ont pas été pensés pour enfermer préventivement, mais pour permettre à l’administration d’exécuter une mesure d’éloignement du territoire. Le changement envisagé fait basculer le régime de la rétention dans un autre registre, dangereux et attentatoire aux libertés individuelles. Il tend à remettre en cause les fondements mêmes de l’État de droit.


Immigration : Macron à la rue


Petit conseil à Emmanuel Macron : lire dans « l’Obs » de cette semaine le formidable reportage de Natacha Tatu sur l’afflux des migrants en Italie. Son reportage est titré « L’Italie à bout de souffle ». Car la péninsule, malgré tous ses efforts, une organisation quasi-sans faille, la multiplication des centres d’accueil, des initiatives à la fois étatiques et locales pour faire face, arrive à saturation.

Et pourtant, qu’écrit notre consoeur ? Ceci : « Malgré l’afflux massif de migrants, ici, pas de jungle comme à Calais, pas de campements sauvages comme à la Chapelle à Paris. Un début d’installation massive à Vintimille, où les migrants tentent de passer en France, avant d’être refoulés, a été rapidement contenu, avec l’aide de la Croix-Rouge. Pour l’instant sans débordements. »

Migrants : l’Italie à bout de souffle

Le président de la République devrait donc aller faire un petit tour en Italie s’il souhaite ne plus voir en France, « d’ici la fin de l’année, des hommes et des femmes dans les rues, dans les bois ». C’est ce qu’il a déclaré ce jeudi lors d’un déplacement à Orléans. « Je veux partout des hébergements d’urgence », a-t-il ajouté. Là encore, son homologue italien pourra lui expliquer comment il fait depuis des mois…

Merci, votre inscription a bien été prise en compte.

Approche verbeuse

Trêve de plaisanterie… qui n’en est pas une. Car la phrase d’Emmanuel Macron nous fait piteusement penser à la promesse de Lionel Jospin pendant la campagne présidentielle de 2002, d’arriver « à zéro SDF » en France. Autre temps, autre sujet. Et il est difficile d’accuser Lionel Jospin de ne pas avoir tenu sa promesse, puisqu’il n’a pas été élu. Mais cette phrase lui avait coûté cher, tant elle avait semblé démagogique et révélatrice d’une manière très verbeuse d’aborder ce type de problème.

Avec sa promesse de « zéro migrants dans les rues », Emmanuel Macron n’est pas à la hauteur de l’enjeu de la question migratoire. L’Elysée avait annoncé un discours « fondateur » à Orléans. Ça se finit avec une formule dont on pressent qu’elle fera « pschitt.

Macron sur les migrants : « Je ne veux plus personne dans les rues, dans les bois »

Où était le souffle du soutien qu’il avait apporté à Angela Merkel quand cette dernière avait décidé d’ouvrir grands les portes de l’Allemagne aux réfugiés bloqués sur ce qu’on appelle la route des Balkans. Une fois élu, le chef de l’Etat, lors d’un conseil européen en juin, avait aussi déclaré que la France devait « accueillir des réfugiés car c’est notre tradition et notre honneur ». Et Emmanuel Macron de conclure lors du même sommet : « Nous devons faire preuve de solidarité quand un de nos voisins fait face à des arrivées massives de réfugiés ou de migrants. »

Quelle « juste part » ?

C’est le cas de l’Italie aujourd’hui. Mais parions que les Italiens, déjà déçus par Macron comme le montre le reportage de Natacha Tatu, ne retiendront rien de son discours d’Orléans, ou pas grand chose – la volonté présidentielle de créer des hotspots en Lybie peut-être ? Et qu’ils resteront convaincus que la France, décidément, n’assume pas « sa juste part » dans l’accueil de réfugiés politiques ou de migrants économiques, pour reprendre les mots du candidat Macron, qui s’était bien gardé il est vrai de fixer des objectifs chiffrés.

Car non, la France n’est pas solidaire en ce moment de l’Italie, beaucoup plus généreuse que nous. Pendant qu’elle s’échine à faire ce qu’elle peut, qu’entend-on de ce côté-ci des Alpes sur le sujet ? Un ministre de l’Intérieur, qui accompagnait d’ailleurs le président à Orléans, parler de « kystes » à propos des ONG qui viennent en aide aux migrants à Calais.

« Enkystés », « appel d’air »… les propos de Collomb sur les migrants de Calais font polémique

Qu’entend on à Tarbes où un hôtel sert de centre d’accueil ? Que des habitants ont construit un mur devant sa porte, avant, heureusement, de le détruire le lendemain. Que lit-on ? Un rapport d’une ONG internationale qui dénonce « les violences policières » envers les réfugiés désireux, à Calais, de passer en Angleterre. Que lit-on encore ? Qu’un militant qui organise dans la vallée de la Roya un réseau de solidarité, pour pallier en quelque sorte le déficit de la générosité d’Etat, risque une nouvelle fois de passer devant les tribunaux.

Des actes !

Oui, la France doit et peut faire plus. Oui la France doit accentuer la pression sur la Hongrie, l’Autriche ou la Pologne, qui mènent en la matière des politiques indignes du rêve européen. Oui, de nombreuses initiatives locales démontrent que les Français savent être généreux, et que la frilosité, la peur, la xénophobie, encouragés parfois par certains élus, et pas seulement le Front national, peuvent être combattus avec succès.

Si le chef de l’Etat veut que sa formule d’Orléans ne reste pas un vœu pieu, ces initiatives doivent être encouragées, à gorge déployée, pas en donnant le sentiment de s’excuser, ou de faire ce qu’on peut. Elles doivent être portées par des actes et une politique migratoire plus volontariste, plus généreuse, au plus niveau de l’Etat. Ce n’est pas ce que nous avons entendu à Orléans.

Paul Quinio


Législatives : triomphe et champ de ruines

regards.fr

Roger Martelli

À l’américaine

Plus de la moitié des électeurs inscrits ne sont pas allés voter. Incluons les non-inscrits (3 millions) et les mal-inscrits (6,5 millions) et nous avons le constat accablant : près des deux tiers des Français en âge de voter ne l’ont pas fait ce dimanche.

On en connaît les racines sociales de cette abstention record. Elles sont anciennes : l’abstention toucherait les deux-tiers des moins de 35 ans et les deux tiers des ouvriers et des employés et un nombre à peine moins dense des revenus les plus modestes. Mais il n’y a pas que cela désormais.

La réforme du quinquennat, décidée par le gouvernement Jospin en 2000, voulait rationaliser le calendrier électoral et limiter les possibilités de cohabitation. En fait, elle a accentué la pente présidentialiste et quasi monarchique des institutions de la Ve République. Deux consultations concomitantes, dont l’une (la présidentielle) est réputée décisive : comment s’intéresser à ce point à la seconde ? Et comment le faire, au surplus, quand on explique depuis des décennies que les gestions de droite et de gauche obéissent aux mêmes contraintes et doivent s’astreindre aux mêmes règles ?

Droite et gauche ne mobilisent plus comme avant. Pour la première fois, l’élection présidentielle s’est gagnée au centre. Pourquoi ne pas laisser faire, dès l’instant où les deux grandes forces dites « de gouvernement » sont au tapis ?

De là découle l’étonnante situation que nous vivons aujourd’hui. Selon l’institut de sondages Ipsos, un petit quart des personnes interrogées veulent soutenir le nouveau Président et un quart entendent s’opposer à lui. Le même pourcentage d’un quart affirme qu’il faut donner à Emmanuel Macron une majorité parlementaire ; mais une moitié ne le souhaite pas. Les soutiens affirmés de l’Élysée sont très minoritaires, mais les urnes inscrivent la perspective d’un raz-de-marée exceptionnel en sa faveur !

Quand ceux d’en haut ne peuvent pas et que ceux d’en bas ne veulent pas, qu’est-ce donc, sinon une crise politique. Pour l’instant, les responsables politiques choisissent la politique de l’autruche, à l’image des décideurs européens. La « gouvernance » ne marche pas ? On va aller un peu plus loin dans sa mise en œuvre… Jusqu’au jour où la corde se tend à ce point qu’elle se rompt. Peut-être dimanche prochain, sinon plus tard. Mais convenons que nous atteignons une cote d’alerte préoccupante, qui ne se règlera pas à coup de petites phrase et « d’affaires » rondement menées.
Il n’est jamais bon de bâtir des palais sur du sable…

Un paysage éclaté

En dehors du camp présidentiel, le champ politique évoque unanimement les souvenirs glacés de la Bérézina.

Le Front national confirme ce que l’on perçoit depuis un an : le spectacle d’une belle machine qui se dérègle au moment de faire la course en tête. Les 13,2% de ce dimanche sont bien loin des 27% de 2015, au-dessous même des 13,6% des législatives de 2012. Le FN voulait être la grande force d’opposition de droite à l’Assemblée : pour l’instant, il semble qu’il aura du mal à seulement constituer un groupe parlementaire. Il n’est en tête que dans 18 circonscriptions et ses têtes d’affiche sont à la peine, dans le Nord, l’Est et le Midi méditerranéen.

La droite classique est dans ses basses eaux. En 2007, dans la foulée du succès de Nicolas Sarkozy, elle progressait de 10 points et s’installait dans une majorité confortable de 53,2%. En 2012, l’échec de son héraut de 2007 la ramenait à un plus modeste 36,4%. Elle est aujourd’hui ramenée à un plus que modeste 21,6% (total UDI, LR, divers droite). Il est vraisemblable qu’elle disposera du groupe parlementaire le plus étoffé, après celui du Président. Mais cette satisfaction relative n’atténuera pas l’amertume d’un processus chaotique. La droite militante a voulu se radicaliser, portée par la vague conservatrice des manifestations contre le Mariage pour tous. Elle a en fait préparé une défaite que n’expliqueront pas les seuls déboires familiaux de son candidat présidentiel. Elle peut certes attendre le retour du bâton et les possibles difficultés de l’équipe au pouvoir. Elle n’évitera pas pour autant les redoutables examens de conscience.

Et que dire alors de la gauche ? Les forces qui s’en réclament se trouvent à leur niveau législatif le plus bas depuis 1936, au-dessous même des désastreuses élections de 1993. La responsabilité en incombe bien sûr à l’effondrement du PS, amorcé à la présidentielle et annoncé par les sondages. Comme nous l’avions suggéré dans ces colonnes, le socialisme français est à son niveau historique le plus bas depuis plus d’un siècle. Il dépasse à peine le seuil des 7% de suffrages exprimés et se prépare à une déconfiture parlementaire inédite. La chute de la maison Mitterrand était prévue ; elle est maintenant entérinée.

Entre satisfaction et déception

Les forces de l’ancien Front de gauche sont de leur côté dans une situation étrange. Les 13,7% de la France insoumise et du PCF représentent un doublement par rapport au pourcentage acquis en 2012. Comme en 2012 toutefois – mais cette fois dans une proportion moindre – le résultat de la législative n’est pas à la hauteur de celui de la présidentielle. Le 23 avril dernier, Jean-Luc Mélenchon manifestait son amertume pour n’avoir pas atteint le seuil ouvrant la voie au second tour. Mais les 19,6% laissaient espérer une revanche législative et une présence spectaculairement renforcée à l’Assemblée.

Sur la papier, l’objectif reste atteignable : des candidats de la France insoumise et du PCF seront présents dans une soixantaine de circonscriptions. Mais les réserves de voix ne sont pas toujours conséquentes, les triangulaires seront cette fois absentes et ces candidats les plus à gauche seront souvent opposés à des candidats potentiellement « attrape-tout » appartenant au mouvement d’Emmanuel Macron. Il faudra donc une spectaculaire sursaut populaire et de gauche pour inverser des situations a priori difficiles. Les premières projections – les plus favorables ne dépassent pas le seuil des 23 élus – sont peu encourageantes. Mais nul ne peut anticiper vraiment les effets d’un déséquilibre atypique, peut-être trop atypique… pour être vrai…

Ce qui est sûr est que la division des partisans de Jean-Luc Mélenchon a d’ores et déjà coûté la perte de trois sièges (4e des Hauts-de-Seine, 17e du Nord et 6e de l’Oise) et elle empêche la gauche de gauche d’accéder au second tour dans 12 cas, dont un face-à-face avec le FN (7e des Bouches-du-Rhône). Et, selon toute vraisemblance, elle a pénalisé l’ensemble en introduisant une confusion qui a retenu de nombreux électeurs potentiels. Disons, à tout le moins, que dans une période de déstabilisation et de doute, où les motivations sont écornées, le spectacle de la division n’est pas des plus porteurs.

Le désaccord est particulièrement dommageable quand on observe le résultat cumulé des deux protagonistes. Les 13,7% d’exprimés ramènent vers les jours plus fastes où le PC était encore une force qui pesait électoralement sur la gauche tout entière. Dimanche dernier, le total PC-FI dépassait les 30% dans 9 circonscriptions et les 20% dans 62 d »’entre elles. Il ne se situait au-dessous de 10% que dans 83 circonscriptions et au-dessous de 5% dans à peine quatre.

Il faudra donc, une fois clos le grand cycle électoral, réfléchir sur l’ensemble du processus. S’il s’achève sur une semi-déception, il aura toutefois tranché entre les protagonistes. La France insoumise et le PCF étaient en rivalité dans la très grande majorité des circonscriptions métropolitaines. Incontestablement, le duel a tourné à l’avantage de FI.

Les déboires du PCF

Sur 434 circonscriptions où les deux formations étaient en concurrence, le PCF ne devance FI que dans 9 cas dont un en région parisienne (Elsa Faucillon dans la 1ere des Hauts-de-Seine). Il est, tout au moins en pourcentage, la principale victime de l’évolution des cinq dernières années. En juin 2007, il avait obtenu 4,3% ; il en recueille 2.7% cette fois. Le Front de gauche avait masqué en partie le déclin ; sa fin relance la donne négative.

Le parti communiste ne dépasse les 20% que dans 10 circonscriptions. En revanche, il est marginalisé dans un grand nombre d’entre elles : moins de 5% dans 374 circonscriptions et même moins de 1% dans 35 d’entre elles. « L’archipel » électoral du PCF se fait de plus en plus ténu, même s’il reste en lice dans une dizaine de circonscriptions théoriquement gagnables au second tour. Il est au-dessous de son score de 2007 dans 325 cas et perd plus de la moitié de son chiffre d’alors dans 84 d’entre eux.

En revanche, le profil des résultats de FI rapproche le mouvement de Jean-Luc Mélenchon de celui qui caractérisait le PCF jusqu’au milieu des années 1980. Ses scores s’étalent de 37,2% (Clémentine Autain dans la 11e de Seine-Saint-Denis) à 2,3% (la 14e de Paris). Mais ce dernier chiffre est plutôt atypique. Comme le PCF d’avant 1981, FI n’est au-dessous de 5% que dans 8 circonscriptions et au-dessus de 10% dans 350.

La France insoumise s’est installée dans les terres du socialisme et du communisme historique, dans le Nord, le Midi méditerranéen ou dans les zones « bleues » puis « rouges » de l’Ouest. Elle surclasse le communisme dans le Sud-Ouest et le dépasse dans le massif pyrénéen. Elle pousse le PCF vers une certaine marginalité dans l’Est ou à Paris (où le PC avait connu un relatif regain au début des années 2000).

Son profil social va dans le même sens. FI attire un électorat plutôt jeune (18 à 21% des moins de 35 ans), populaire (17% de professions intermédiaires et 14% d’employés, de revenus modestes, mais relativement éduqués (13% de niveau baccalauréat et plus).

Il n’en reste pas moins que ni la France insoumise ni le PC n’ont réussi à remobiliser pleinement l’électorat du 23 avril. Une moitié seulement (55% pour FI, 11% pour le PC) des électeurs de Jean-Luc Mélenchon semblent s’être déplacés ce dimanche, le même pourcentage s’observant parmi ceux qui se disent encore proches du Front de gauche.

Il faudra encore attendre quelques jours pour mesurer le rapport des forces dans le pays. Les chiffres du premier tour confirment toutefois ce que la présidentielle avait installé. Dans les deux décennies précédentes la part de la gauche de gauche restait très minoritaire dans l’ensemble des voix qui se portaient sur la gauche française. Entre 1993 et 2012, son pourcentage ne dépassait jamais les 30%, tournant plutôt entre 15 et 20%. Cette fois, la gauche de gauche a redépassé le seuil fatidique de la majorité à gauche. Les conditions sont-elles atteintes pour une traduction parlementaire de ce nouvel équilibre ? On le saura dimanche prochain. Mais quelque chose s’est produit, qu’il faut maintenant rendre irréversible.

On se réjouira au moins de cette bonne nouvelle. Elle ne peut toutefois masquer, ni l’inquiétude devant une crise politique pesante, ni l’angoisse devant une situation sociale dégradée, ni la nécessité d’un renouvellement à gauche qui, enfin, porte à la fois sur les structures tout autant que sur les actes, les symboles et les mots.


Le cabinet noir de Fillon vu par Transparency…

tempsreel.nouvelobs.com

Fillon évoque un « cabinet noir »,

Transparency nous aide à y voir clair

Baptiste Legrand

Daniel Lebègue est président de la section française de Transparency International.

François Fillon a choisi de contre-attaquer en s’en prenant à la justice et en criant au complot. Que vous inspire cette stratégie de défense ?

Je veux d’abord préciser que Transparency est une ONG indépendante. Nos statuts nous interdisent toute prise de position qui pourrait paraître partisane. Nous nous contentons de donner à nos concitoyens des moyens d’analyse afin qu’ils puissent exercer leur jugement. C’est ce qui assure notre crédibilité et notre légitimité.

Merci, votre inscription a bien été prise en compte.

Ceci étant dit, je note que François Fillon a cessé de mettre directement en cause l’indépendance de la justice – sans doute parce qu’il a constaté que cette accusation était impopulaire auprès des Français. Le candidat parle désormais d’une orchestration des fuites par le pouvoir.

Un « cabinet noir » à l’Elysée ? Fillon pris en flagrant délit de complotisme

Evoquer l’existence d’un « cabinet noir », comme l’a fait François Fillon sur France 2, cela vous paraît-il crédible ?

Franchement… Quand on connaît les institutions et la manière dont fonctionne la justice, imaginer l’existence d’un cabinet noir, à l’Elysée ou ailleurs, qui tirerait toutes les ficelles…

Je rappelle que la vague des affaires a débuté à l’hiver 2013, quand un ministre, Jérôme Cahuzac, a été pressé de démissionner à la suite d’une enquête de la justice sur ses comptes en Suisse. Je n’ai pas eu l’impression à l’époque que c’était une bonne nouvelle pour François Hollande !

Outre l’affaire Cahuzac, le parquet financier a enquêté au cours des derniers mois sur les dossiers Dassault, Guéant, Thévenoud, l’affaire Bygmalion impliquant Nicolas Sarkozy. La justice a aussi condamné Yamina Benguigui, ancienne ministre de François Hollande.

On constate que la justice agit de manière plus rapide et plus déterminée. C’était l’objectif lors de la création du parquet national financier, début 2014. Il a été doté de 15 procureurs spécialisés sur ces questions, assistés d’autant d’experts et d’une police judiciaire aux moyens renforcés.

Précisément, François Fillon reproche à la justice d’aller trop vite. Il parle de « justice TGV »…

Il faut se souvenir que la première réaction de François Fillon, quand il a été mis en cause dans l’affaire des emplois présumés fictifs de son épouse, a été de souhaiter que la justice clarifie les choses le plus vite possible, pour lui-même et, surtout, pour les électeurs.

La justice française est-elle aux ordres du pouvoir politique ?

Il n’y a pas de démocratie possible sans indépendance de la justice, nous ont appris les pères de la démocratie moderne, Montesquieu, Tocqueville, Jefferson.

Et bien, dans les textes, la justice française est-elle indépendante ? Pour les juges du siège, ceux qui jugent, la réponse est « oui », puisqu’ils sont placés sous l’autorité d’un organisme indépendant, le Conseil supérieur de la magistrature.

Là où il y a débat, c’est au sujet des magistrats du parquet, les procureurs, ceux qui mènent les enquêtes. Depuis des années, le Conseil de l’Europe recommande à la France d’assurer leur indépendance en les plaçant eux aussi sous l’autorité du Conseil supérieur de la magistrature. Car c’est le ministre de la Justice qui nomme les procureurs et les sanctionne le cas échéant. Cette situation n’est pas satisfaisante. Transparency la déplore avec constance depuis 20 ans.

Voilà pour les textes, et dans la pratique ?

Quand elle a été nommée Garde des Sceaux, Christiane Taubira a immédiatement déclaré qu’elle s’interdisait de donner aux magistrats du parquet toute instruction sur des dossiers individuels. Elle a fait voter une loi en ce sens. Est-ce que celle loi a été respectée ? Il faut bien constater que pas un seul magistrat, pas un seul procureur, n’a dit qu’il avait reçu une instruction. C’est sans doute que la loi Taubira a été appliquée.

Autre élément, plus subjectif. Je connais bien celle qui dirige le parquet financier, Eliane Houlette. C’est une femme d’une indépendance absolue, d’une très grande rigueur, qui jamais n’acceptera de recevoir la moindre instruction.

Pourquoi le statut du parquet n’est-il pas réformé ? Qu’est-ce qui coince ?

François Hollande avait inscrit la réforme de l’indépendance du parquet dans son programme en 2012. Il a présenté à deux reprises un projet de réforme en ce sens. Cela passe par une loi organique, qui doit être votée à la majorité qualifiée dans les deux chambres, Assemblée nationale et Sénat. Malheureusement, une partie de la classe politique, principalement à droite, n’a pas souhaité voter ce texte.

Le candidat Fillon accuse l’exécutif de manipulations. Le sénateur Fillon a-t-il voté l’indépendance du parquet ?

Non. Le ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas a présenté ce texte une nouvelle fois en 2016. François Fillon a voté contre, comme la quasi-totalité des sénateurs de la droite et du Parti radical de gauche. Le Front national, lui non plus, ne veut pas assurer l’indépendance du parquet. Cette grande réforme reste à faire, et c’est l’une de nos propositions adressées aux candidats à la présidentielle.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule réforme rejetée par la droite !

Rappelons simplement les faits. Les parlementaires du parti Les Républicains – mais pas tous – ont voté contre les principaux textes du quinquennat portant sur la transparence et la moralisation de la vie politique :

  • loi contre le cumul des mandats;
  • lutte contre la délinquance financière, le blanchiment et la fraude fiscale;
  • création de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) ;
  • création du parquet national financier ;
  • création de la nouvelle Agence française anticorruption ;
  • loi Sapin 2 sur l’encadrement du lobbying et les lanceurs d’alerte…

L’affaire Cahuzac s’est révélée un électrochoc salutaire. Nous avons publié en décembre dernier une analyse très complète des réalisations du quinquennat. Le bilan de François Hollande est globalement positif. La France a accompli des progrès considérables.

Le climat actuel ne semble pas ébranler votre optimisme…

La corruption n’est pas un phénomène endémique en France. C’est devenu le sujet le plus important de la présidentielle, mais ne pensez pas que la vie politique est dominée par la corruption, au contraire ! Transparency a recensé 687 décisions de justice ces trois dernières années pour atteinte à la probité, sur 524.000 élus. C’est très peu.

Si nous faisons un bon usage de ce qu’il se passe actuellement, nous sommes convaincus qu’il est possible de trouver une issue par le haut. Mais rien n’est joué.

A cet effet, vous avez adressé un questionnaire aux onze candidats à la présidentielle, leur demandant de s’engager sur onze recommandations (financement de la vie politique, non-cumul, casier judiciaire vierge…). François Fillon est le seul à ne pas vous avoir répondu…

François Fillon a fini par nous adresser une réponse, après que nous avons publié les engagements des dix autres candidats. Sa lettre est rédigée en des termes assez généraux. Il affirme une volonté d’aller de l’avant et rappelle qu’il a défendu la loi sur le cumul des mandats contre la volonté d’une partie de son propre camp – ce qui est tout à fait vrai.

Il dit vouloir aller vers plus de transparence, notamment sur l’IRFM des parlementaires (Indemnité représentative de frais de mandat). Sa lettre se termine par la confirmation que s’il est élu, il compte réunir une commission chargée de faire des propositions au nouveau gouvernement en matière de prévention des conflits d’intérêt.

Cependant je dois rappeler que cette « commission des grands sages » a eu lieu… C’était en 2010, avec la commission Sauvé, qui a rendu un rapport excellent. Nicolas Sarkozy était président de la République et le Premier ministre s’appelait François Fillon. Que s’est-il passé dans les deux ans qui ont suivi ? Rien.

Propos recueillis par Baptiste Legrand

tempsreel.nouvelobs.com

Fillon évoque un « cabinet noir », Transparency nous aide à y voir clair

Baptiste Legrand

Daniel Lebègue est président de la section française de Transparency International.

François Fillon a choisi de contre-attaquer en s’en prenant à la justice et en criant au complot. Que vous inspire cette stratégie de défense ?

Je veux d’abord préciser que Transparency est une ONG indépendante. Nos statuts nous interdisent toute prise de position qui pourrait paraître partisane. Nous nous contentons de donner à nos concitoyens des moyens d’analyse afin qu’ils puissent exercer leur jugement. C’est ce qui assure notre crédibilité et notre légitimité.

Merci, votre inscription a bien été prise en compte.

Ceci étant dit, je note que François Fillon a cessé de mettre directement en cause l’indépendance de la justice – sans doute parce qu’il a constaté que cette accusation était impopulaire auprès des Français. Le candidat parle désormais d’une orchestration des fuites par le pouvoir.

Un « cabinet noir » à l’Elysée ? Fillon pris en flagrant délit de complotisme

Evoquer l’existence d’un « cabinet noir », comme l’a fait François Fillon sur France 2, cela vous paraît-il crédible ?

Franchement… Quand on connaît les institutions et la manière dont fonctionne la justice, imaginer l’existence d’un cabinet noir, à l’Elysée ou ailleurs, qui tirerait toutes les ficelles…

Je rappelle que la vague des affaires a débuté à l’hiver 2013, quand un ministre, Jérôme Cahuzac, a été pressé de démissionner à la suite d’une enquête de la justice sur ses comptes en Suisse. Je n’ai pas eu l’impression à l’époque que c’était une bonne nouvelle pour François Hollande !

Outre l’affaire Cahuzac, le parquet financier a enquêté au cours des derniers mois sur les dossiers Dassault, Guéant, Thévenoud, l’affaire Bygmalion impliquant Nicolas Sarkozy. La justice a aussi condamné Yamina Benguigui, ancienne ministre de François Hollande.

On constate que la justice agit de manière plus rapide et plus déterminée. C’était l’objectif lors de la création du parquet national financier, début 2014. Il a été doté de 15 procureurs spécialisés sur ces questions, assistés d’autant d’experts et d’une police judiciaire aux moyens renforcés.

Précisément, François Fillon reproche à la justice d’aller trop vite. Il parle de « justice TGV »…

Il faut se souvenir que la première réaction de François Fillon, quand il a été mis en cause dans l’affaire des emplois présumés fictifs de son épouse, a été de souhaiter que la justice clarifie les choses le plus vite possible, pour lui-même et, surtout, pour les électeurs.

La justice française est-elle aux ordres du pouvoir politique ?

Il n’y a pas de démocratie possible sans indépendance de la justice, nous ont appris les pères de la démocratie moderne, Montesquieu, Tocqueville, Jefferson.

Et bien, dans les textes, la justice française est-elle indépendante ? Pour les juges du siège, ceux qui jugent, la réponse est « oui », puisqu’ils sont placés sous l’autorité d’un organisme indépendant, le Conseil supérieur de la magistrature.

Là où il y a débat, c’est au sujet des magistrats du parquet, les procureurs, ceux qui mènent les enquêtes. Depuis des années, le Conseil de l’Europe recommande à la France d’assurer leur indépendance en les plaçant eux aussi sous l’autorité du Conseil supérieur de la magistrature. Car c’est le ministre de la Justice qui nomme les procureurs et les sanctionne le cas échéant. Cette situation n’est pas satisfaisante. Transparency la déplore avec constance depuis 20 ans.

Voilà pour les textes, et dans la pratique ?

Quand elle a été nommée Garde des Sceaux, Christiane Taubira a immédiatement déclaré qu’elle s’interdisait de donner aux magistrats du parquet toute instruction sur des dossiers individuels. Elle a fait voter une loi en ce sens. Est-ce que celle loi a été respectée ? Il faut bien constater que pas un seul magistrat, pas un seul procureur, n’a dit qu’il avait reçu une instruction. C’est sans doute que la loi Taubira a été appliquée.

Autre élément, plus subjectif. Je connais bien celle qui dirige le parquet financier, Eliane Houlette. C’est une femme d’une indépendance absolue, d’une très grande rigueur, qui jamais n’acceptera de recevoir la moindre instruction.

Pourquoi le statut du parquet n’est-il pas réformé ? Qu’est-ce qui coince ?

François Hollande avait inscrit la réforme de l’indépendance du parquet dans son programme en 2012. Il a présenté à deux reprises un projet de réforme en ce sens. Cela passe par une loi organique, qui doit être votée à la majorité qualifiée dans les deux chambres, Assemblée nationale et Sénat. Malheureusement, une partie de la classe politique, principalement à droite, n’a pas souhaité voter ce texte.

Le candidat Fillon accuse l’exécutif de manipulations. Le sénateur Fillon a-t-il voté l’indépendance du parquet ?

Non. Le ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas a présenté ce texte une nouvelle fois en 2016. François Fillon a voté contre, comme la quasi-totalité des sénateurs de la droite et du Parti radical de gauche. Le Front national, lui non plus, ne veut pas assurer l’indépendance du parquet. Cette grande réforme reste à faire, et c’est l’une de nos propositions adressées aux candidats à la présidentielle.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule réforme rejetée par la droite !

Rappelons simplement les faits. Les parlementaires du parti Les Républicains – mais pas tous – ont voté contre les principaux textes du quinquennat portant sur la transparence et la moralisation de la vie politique :

  • loi contre le cumul des mandats;
  • lutte contre la délinquance financière, le blanchiment et la fraude fiscale;
  • création de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) ;
  • création du parquet national financier ;
  • création de la nouvelle Agence française anticorruption ;
  • loi Sapin 2 sur l’encadrement du lobbying et les lanceurs d’alerte…

L’affaire Cahuzac s’est révélée un électrochoc salutaire. Nous avons publié en décembre dernier une analyse très complète des réalisations du quinquennat. Le bilan de François Hollande est globalement positif. La France a accompli des progrès considérables.

Le climat actuel ne semble pas ébranler votre optimisme…

La corruption n’est pas un phénomène endémique en France. C’est devenu le sujet le plus important de la présidentielle, mais ne pensez pas que la vie politique est dominée par la corruption, au contraire ! Transparency a recensé 687 décisions de justice ces trois dernières années pour atteinte à la probité, sur 524.000 élus. C’est très peu.

Si nous faisons un bon usage de ce qu’il se passe actuellement, nous sommes convaincus qu’il est possible de trouver une issue par le haut. Mais rien n’est joué.

A cet effet, vous avez adressé un questionnaire aux onze candidats à la présidentielle, leur demandant de s’engager sur onze recommandations (financement de la vie politique, non-cumul, casier judiciaire vierge…). François Fillon est le seul à ne pas vous avoir répondu…

François Fillon a fini par nous adresser une réponse, après que nous avons publié les engagements des dix autres candidats. Sa lettre est rédigée en des termes assez généraux. Il affirme une volonté d’aller de l’avant et rappelle qu’il a défendu la loi sur le cumul des mandats contre la volonté d’une partie de son propre camp – ce qui est tout à fait vrai.

Il dit vouloir aller vers plus de transparence, notamment sur l’IRFM des parlementaires (Indemnité représentative de frais de mandat). Sa lettre se termine par la confirmation que s’il est élu, il compte réunir une commission chargée de faire des propositions au nouveau gouvernement en matière de prévention des conflits d’intérêt.

Cependant je dois rappeler que cette « commission des grands sages » a eu lieu… C’était en 2010, avec la commission Sauvé, qui a rendu un rapport excellent. Nicolas Sarkozy était président de la République et le Premier ministre s’appelait François Fillon. Que s’est-il passé dans les deux ans qui ont suivi ? Rien.

Propos recueillis par Baptiste Legrand


Insistons! Tentative de réécriture d’un manifeste pour la «culture»…

blogs.mediapart.fr

Insistons! Tentative de réécriture d’un manifeste pour la «culture»…

12 mars 2017 Par Nicolas Roméas

Sincèrement ou non, pendant chaque campagne électorale, il était inconcevable de ne pas en parler, de ne pas avoir de projet, ne serait-ce qu’en termes de budget d’un Ministère créé en 1959 et dont on a pu à juste titre contester les orientations et certains effets, mais qui faisait au moins exister dans notre pays la réalité politique de ce qu’on considère trop souvent comme un domaine non prioritaire, voire un luxe.

Ce ministère a progressivement perdu sa force et sa substance, se voyant accoler le terme creux et ambigu de «communication», subissant la dégradation générale de tous les services publics et perdant son poids budgétaire. Il est aujourd’hui dangereusement affaibli et il disparaîtra peut-être bientôt. Ce phénomène est directement relié à la place que nous sommes capables d’accorder à ce qu’on appelle «culture» dans l’ordre de nos priorités. Il est devenu presque impossible de faire entendre que le sujet est central et qu’aux côtés du combat écologique et des luttes sociales, ces questions, parce qu’elles touchent à l’être humain en tant que tel, sont réellement vitales pour notre avenir.

Ce dont il est vraiment question aujourd’hui c’est de savoir si nous serons ou non en mesure de résister à l’offensive mondiale néolibérale qui vise à détruire les outils qui permettent de faire exister un être humain digne de ce nom. Si nous ne réagissons pas à temps, ce désastre annoncé qui mène à ce qu’on appelle transhumanisme, inaugure la fin de la possibilité de se construire et de se développer dans l’échange, hors d’une mécanique financière et marchande où le travail perd son sens et où la consommation est le seul horizon du citoyen.

Aucun pays du monde ne peut occulter cette question. Si elle est cruciale pour le nôtre, c’est que depuis la Libération, du mouvement de l’éducation populaire à la mise en place du financement public de structures culturelles et artistiques en passant par le régime de l’intermittence, la France a su construire des outils précieux que, plutôt que les laisser se déliter sous l’effet des attaques néolibérales, nous avons le devoir de défendre et de proposer aux autres.

Ces outils sont perfectibles, ils doivent être développés et adaptés au temps. Mais ils constituent une base de travail et un socle de combat : en rendant sa place au symbolique, ils permettent de résister à l’injonction universelle de rentabilité.

Ces outils peuvent être regroupés sous une appellation simple : le service public de l’art et de la culture. Chacun sait que  l’ensemble de nos services publics, inventés pour faire vivre des métiers et des activités indispensables à tous dont l’objet n’a rien à voir avec la rentabilité, est menacé de destruction. Mais on ne mesure pas toujours l’importance de ce système de solidarité lorsqu’il touche des éléments dits «culturels». On perçoit mal le caractère essentiel de ces nappes phréatiques parfois invisibles qui irriguent notre imaginaire commun et nous permettent de développer une sensibilité et une pensée en disposant de langages, de la langue commune aux langages artistiques, qui sont la matière première de notre construction en tant qu’humains.
Il est temps de relancer ce débat. Et avant d’entrer dans le détail de la mise en pratique d’une nouvelle politique culturelle, il faut affirmer qu’il s’agit d’un sujet majeur. Comme le dit et l’écrit très bien la philosophe Marie-José Mondzain, la culture n’est pas un élément parmi d’autres de la vie d’une collectivité humaine, c’est «la condition même d’une vie politique». Une vie politique digne de ce nom, c’est-à-dire une vie des idées. Une mise en débats publics de différents points de vue, réflexions, aspirations, sur les modalités possibles du vivre ensemble, non une compétition entre rivaux concourant pour une place convoitée en raison du pouvoir qu’elle confère.
Dans tous les domaines, y compris ceux dont il semble évident qu’ils doivent absolument être protégés de ce fléau, de l’art à la psychiatrie en passant par l’enseignement public, l’évaluation quantitative, comme y insiste Roland Gori, prend aujourd’hui le pas sur l’écoute et le dialogue. En un mot sur l’échange humain.
Il faut aujourd’hui réaffirmer l’importance fondamentale des outils qui servent la sensibilité, l’intelligence, le développement de l’esprit critique. C’est par eux que nous n’en seront pas réduits à devenir des machines décérébrées incapables d’appréhender le monde autrement qu’avec des chiffres, tout juste aptes à produire et consommer au profit d’un capitalisme sans foi ni loi.

Ces outils constituent ce qu’on appelle généralement l’art et la «culture», même si l’usage de ce dernier vocable devient de plus en plus difficile, en raison, en particulier, des clivages qu’il impose entre ceux qui  «en sont» et les autres. Nous parlerons volontiers d’«outils du symbolique», car cette appellation ouverte englobe des activités très diverses, de la philosophie à l’art brut en passant par la psychanalyse, dont le point commun est que leur mesure ne peut jamais être uniquement quantitative car ils travaillent des valeurs symboliques et ont pour but l’élévation.
Il faudra ensuite s’attaquer aux différents sujets spécifiques dans le détail de leur mise en application démocratique, de l’indispensable régime de l’intermittence à la place de l’art dans les cursus scolaires. Il faudra aussi essayer de comprendre comment et pourquoi ce qui, en matière d’action culturelle et artistique, est négligé car invisible aux yeux des «grands» médias, est indispensable à nos existences communes d’êtres dotés d’une âme.
Mais disons-le d’abord : ces outils et ces enjeux sont largement aussi décisifs que ceux qui concernent notre relation à la nature. Ceux qui les défendent sont aujourd’hui dans la même situation que René Dumont et ses amis en leur temps : leur sujet est fondamental, mais on ne les entend pas encore. On ne leur tendra l’oreille, comme il est d’usage, que lorsque de telles catastrophes auront eu lieu qu’il sera presque trop tard… Et sans doute, car il s’agit d’un combat sémantique, lorsqu’ils auront trouvé le mot juste, comme le fut en son temps celui d’«écologie», qui peut apparaître aux yeux de chacun, du savant au quidam, comme un catalyseur.
Alors il faut s’y coller dès maintenant avec sérieux car il n’y a plus de temps à perdre, en ne se contentant pas de manier des chiffres. Une liaison doit s’opérer avec les militants écologistes sincères, car s’il faut évidemment «sauver la planète», il est préférable qu’elle soit habitée par des êtres dotés d’une langue, d’une pensée, d’une sensibilité et d’un imaginaire, plutôt que par des robots d’apparence humaine.
C’est bien de cela qu’il s’agit, il faut l’affirmer haut et fort. Non seulement d’être plus ou moins cultivés et «éduqués», plus ou moins dotés de capital symbolique, comme l’écrivait Pierre Bourdieu, mais de se battre pour être des humains, dans une période de guerre intense menée contre tout ce qui n’est pas rentable.

Nicolas Roméas

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