Pour Macron, les aides sociales coûtent un « pognon de dingue » sans résoudre la pauvreté


A la veille d’un discours « stratégique » sur la politique sociale, mercredi à la Mutualité, l’Elysée a posté sur Twitter une vidéo des préparatifs du président.

Emmanuel Macron, le 28 mai à l’Elysée.
Emmanuel Macron, le 28 mai à l’Elysée. LUDOVIC MARIN / AFP

« On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortent pas », s’est enflammé, mardi 12 juin, Emmanuel Macron, dans une vidéo qui le montre en train de peaufiner le discours qu’il doit tenir devant le congrès de la Mutualité française, à Montpellier, mercredi.

Dans cette courte vidéo, réalisée par un cameraman de l’Elysée et publiée sur Twitter par sa directrice de la communication, Sibeth Ndiaye, on voit le chef de l’Etat résumer sa philosophie devant ses principaux conseillers, en langage familier. L’exercice de communication, validé par Emmanuel Macron, est censé montrer un président à la tâche, à quelques heures d’une prise de parole « stratégique » sur sa politique sociale, et qui ne mâche pas ses mots :

Le Président ? Toujours exigeant. Pas encore satisfait du discours qu’il prononcera demain au congrès de la Mutuali… https://t.co/J9W19jWEca

— SibNdiaye (@Sibeth Ndiaye)

« Je vais faire un constat qui est de dire : on met trop de pognon, on déresponsabilise et on est dans le curatif. Toute notre politique sociale, c’est qu’on doit mieux prévenir – ça nous coûtera moins, ensemble – et mieux responsabiliser tous les acteurs », s’écrie le président. « Les gens pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir. Par l’éducation… », poursuit-il.

« Plus de prévention pour responsabiliser »

« Il faut prévenir la pauvreté et responsabiliser les gens pour qu’ils sortent de la pauvreté. Et sur la santé, c’est pareil. Tout le système de soins que je veux repenser, c’est aller vers plus de prévention pour responsabiliser, y compris les acteurs de soins, ajoute le chef de l’Etat. (…) C’est dans ce contexte-là qu’on fait le reste à charge zéro. (…) C’est une politique de responsabilité car tout le monde va au pot, (…) je demanderai des efforts aux mecs qui font des lunettes, aux types qui font des verres… »

« Là, c’est cohérent. Sinon vous n’aviez pas de fil directeur…, lance-t-il à ses collaborateurs à propos du discours qu’ils lui proposent. C’était de la lasagne à la feta avec de la paella ! »

Depuis un mois, l’exécutif évoque une réforme des aides sociales pour les rendre plus « efficaces », laissant planer la possibilité d’économies budgétaires. Selon Le Canard enchaîné, dans le cadre du rapport CAP 22, Bercy envisagerait 7 milliards d’euros d’économies, ce qu’Edouard Philippe a démenti.

Mercredi, le président veut « redonner de la cohérence à son approche sociale », en traçant le cadre des réformes à venir, explique-t-on à l’Elysée, « son projet, au fur et à mesure des réformes sectorielles, a un peu perdu de sa visibilité. Il ne s’agit pas d’un tournant social mais d’un approfondissement ».

« Des propos pas adaptés à un président », selon l’opposition

Les propos tenus par Emmanuel Macron dans la vidéo ont été vivement critiqués par l’opposition. La cheffe de file des députés PS, Valérie Rabault, a jugé sur RFI que « les propos et le ton [n’étaient] pas adaptés à un président de la République française ». « La sécurité sociale (…) c’est notre modèle français, qui a des racines très fortes », a-t-elle souligné, jugeant que « quand on est président de la République, on doit faire tout pour le protéger ». Une position similaire à celle du premier secrétaire du PS, Olivier Faure :

« Macron flatte les égoïsmes et surfe sur les clichés – les pauvres ne font pas d’efforts, trop d’aides – afin de promouvoir une politique libérale qui ne fera qu’accroître la détresse et pauvreté. »

A droite, c’est plutôt la forme que le fond des propos qui a été critiquée. « Un président ne peut pas dire ça », a fait valoir la porte-parole des Républicains (LR), Laurence Sailliet, sur BFM-TV, ajoutant : « On est dans la continuité du “sans-dents” de François Hollande, avec la théâtralisation en plus. »

« C’est une mise en scène », a raillé de son côté le patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau. « On a effectivement énormément d’aides sociales et elles ne sont pas suffisament réorientées vers la reprise de l’emploi », a-t-il estimé, sur Public Sénat.

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Mamoudou Gassama à l’Élysée, les autres réfugiés à la rue!


Mamoudou Gassama est devenu notre héros « national » en l’espace de quelques heures. Cet exilé malien sans papiers de 23 ans a sauvé en prenant de gros risques un enfant suspendu sur le rebord extérieur d’un balcon au quatrième étage d’un immeuble. Il méritait certes que la République lui rende hommage de quelque façon. Le président Macron, qui ne manque aucune occasion de communiquer, en a fait beaucoup et n’a pas lésiné sur la mise en scène. Il l’a reçu à l’Élysée et lui a promis sa régularisation, son intégration, et même, dit-on, la nationalité française.

Une belle histoire pour un jeune homme qui a déjà risqué sa vie pour arriver du Mali en France dans les conditions que connaissent la plupart des migrants qui ont fui leur pays d’origine, que nous rencontrons sous les métros, le long des canaux à Paris, dans les centres de rétention administrative, à Calais, à Ouistreham, à Menton, dans les Alpes à la frontière franco-italienne et ailleurs.

On espère toutefois qu’une fois les projecteurs éteints, Mamoudou Gassama ne sera pas oublié par tous et d’abord par l’État, et abandonné à de nouvelles « galères » comme il semble que l’a été un autre héros de même trempe, autrefois célébré, Mohssen Oukassi, ce Tunisien sans papiers de 26 ans qui, en 2014, sauva des habitants de son immeuble en flammes à Aubervilliers.

Notre bonne conscience, un exilé fréquentable

Car Mamoudou Gassama est en fait et avant tout notre bonne conscience. La bonne conscience de gens qui ne veulent pas entendre parler de ces migrants envahissant l’espace public, mais qui se montrent satisfaits de voir surgir un Mamoudou, ce « bon » migrant qui parvient par son acte de bravoure à éveiller en nous assez d’émotion pour nous anesthésier et nous insensibiliser à la souffrance de milliers d’autres exilés croupissant dans la misère.

Mamoudou Gassama est le héros dont a besoin la société pour se consoler de sa vie banalisée, sans événement, et de sa lâcheté à degré variable selon les jours. Malgré lui, cet homme courageux et simple s’est transformé en personnage de spectacle, et ce n’est pas un hasard si on le qualifie de Spiderman. Un super-héros moderne dont nous sommes si friands. En fait, l’héroïsme de Mamoudou Gassama va nous dispenser de l’empathie responsabilisante à laquelle devrait nous obliger notre condition humaine face à la détresse et au dénuement extrême de notre semblable. Nous sommes davantage sensibles à une souffrance abstraite, sélectionnée, médiatisée et instrumentalisée. On a en fait « déguisé » ce jeune migrant en « bon exilé », propre sur lui, défait des habits peu reluisants de sa longue errance, présentable et fréquentable au point d’être invité à se montrer sous les ors de la République. Il redevenait par là même le « bon Noir » de l’ère coloniale.

Mamoudou Gassama est en fait et avant tout notre bonne conscience. La bonne conscience de gens qui ne veulent pas entendre parler de ces migrants envahissant l’espace public.

Il suffit d’un peu d’attention pour constater que peu de gens s’arrêtent par exemple en passant devant les tentes du canal Saint-Denis, sous les métros, ou dans ces rues où les exilés s’entassent. Peut-être parce qu’ils nous rappellent désagréablement qu’un jour leur sort pourrait être le nôtre. Peut-être aussi parce que nous n’osons pas les regarder dans les yeux, parce qu’ils nous renvoient à notre absence de compassion à leur endroit et à la honte que nous en avons. Toutes les souffrances, il est vrai, ne possèdent pas la vertu d’éveiller notre compassion. Seules certaines le font, auxquelles nous pouvons nous identifier. Or les exilés sont des étrangers, ils viennent d’ailleurs, ils ne sont pas « nous ».

Le nouveau monde bégaie maintenant en anglais

En lançant cette belle opération de communication, Emmanuel Macron n’a pas seulement réussi à « blanchir » une misère noire qu’il veut nous faire oublier. En célébrant l’héroïsme de Mamoudou Gassama et en lui réservant ce magnifique l’accueil, il a surtout cherché à se blanchir lui-même et à réendosser le beau costume d’humaniste qu’il aime à arborer. Ce geste suffira-t-il à masquer la réalité de sa politique migratoire? À effacer de nos consciences le cynisme technocratique de ses ministres?

Pendant que le Président met en scène son humanisme foncier au côté de Mamoudou Gassama, son homme de peine, Gérard Collomb, lui, fait le sale boulot. Transformé en libéral bizarrement anglophone, il moque sans honte aucune le benchmarkingdes demandeurs d’asile. Il y a peu, sa collègue Nathalie Loiseau parlait elle de « shopping de l’asile ». Le nouveau monde bégaye en anglais. Et tente de justifier par de misérables jeux de langage une politique délibérément défaillante de l’accueil, conçue comme un moyen de décourager les migrants –et de plaire, s’il est possible, à une droite dure qui, elle, continue à faire la politique de l’ancien monde: « nous » contre « eux ». Nous connaissons cette vieille rengaine et les désastres qu’elle engendre.

Les héros qu’on ne veut pas voir

L’héroïsme de Mamoudou réussira-t-il à infléchir l’attitude du gouvernement à l’égard de tous ces étrangers qu’il ne veut pas? Il est permis d’en douter. Tout continuera comme avant. Lui fermera les portes, eux rentreront par la fenêtre. Oui, parce qu’ils ont de l’audace, l’audace de quitter leur pays, de traverser des milliers de kilomètres dans des conditions ineffables, de fuir la police, de surmonter les obstacles pour échapper au pire. Oui, parce que ce sont tous, à leur façon, des héros. Des héros oubliés, rejetés, méprisés, pourchassés. Mais des héros. Qui ne cèdent pas, parce qu’ils veulent changer leur destin. Pour émigrer, il faut toujours une dose minimale d’héroïsme.

Pour émigrer, il faut toujours une dose minimale d’héroïsme.

La vision de la souffrance est ordinairement tenue à l’écart pour ne pas enfreindre les règles de notre individualisme. Inversement, à certains moments, elle devient le ciment de solidarités « humanitaires », fabriquées par l’occasion. Nous assistons chaque jour aux actes de bravoure de ces « délinquants » solidaires qui transgressent parfois la loi pour venir en aide à ces hommes et ces femmes en détresse en les faisant traverser des frontières, en les conduisant dans leurs véhicules, en en les hébergeant, en les nourrissant, en les soignant. Eux aussi sont des héros et des héroïnes, dont l’héroïsme ordinaire n’a pas l’heur de plaire à nos ministres et qui, certainement, ne seront jamais reçus en grande pompe à l’Élysée. Ce n’est pas grave. Ils nous donnent l’exemple chaque jour. À qui voudra le suivre ou pas.

La politique xénophobe de nos gouvernements ne date pas d’aujourd’hui. La solidarité active de femmes et d’hommes simples, des héros du quotidien à leur manière, non plus.


Soudan : des demandeurs d’asile torturés après avoir été expulsés par la France

nouvelobs.com

Par L’Obs Publié le 24 avril 2018 à 13h08

En Belgique, c’est un scandale. En France, le silence est… assourdissant. Dans une grande enquête, publiée dimanche 22 avril, le « New York Times » révèle que des demandeurs d’asile soudanais renvoyés par la France, l’Italie et la Belgique, ont été torturés à leur retour dans leur pays.

Une enquête de Streetpress, publiée en octobre dernier, révélait déjà que la police française collaborait étroitement, et depuis 2014, avec la dictature soudanaise, et favorisait « le renvoi à Khartoum d’opposants politiques réfugiés en France ». Le titre de Streetpress parlait de lui-même : « Comment la France a livré des opposants politiques à la dictature soudanaise ».

Le quotidien américain a de son côté retrouvé des demandeurs d’asile et a publié les témoignages de quatre d’entre eux. Ils ont été arrêtés dès leur retour puis torturés par le régime soudanais. Un dissident politique du Darfour expulsé par la France fin 2017, affirme ainsi avoir été électrocuté, battu et frappé avec des tuyaux en métal pendant dix jours. Il affirme qu’avant son expulsion, des officiers de police soudanais l’ont menacé en présence d’officiers français :
Je leur ai dit : ‘Ils vont nous tuer’, mais ils n’ont pas compris.

Des policiers soudanais dans des centres de rétention

Interrogé par le « New York Times », le régime du général Omar el-Béchir dément. Le dictateur, qui dirige depuis 28 ans le Soudan, est visé par un mandat d’arrêt en 2008 de la Cour pénale internationale pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, comme le rappelle « le Journal du dimanche ».

Comme l’écrit le quotidien américain, la Belgique, la France et l’Italie ont autorisé des « officiels soudanais » à pénétrer dans leurs centres de rétention et à interroger des demandeurs d’asile soudanais. Ces « officiels » étaient en réalité des policiers soudanais. Selon le « New York Times », les entretiens dans les centres de rétention entre les « officiels » soudanais et les demandeurs d’asile se seraient faits « en l’absence de fonctionnaire capable de traduire les propos échangés ».

En Belgique, les révélations sur les expulsions de demandeurs d’asile soudanais ont provoqué de vives tensions. En septembre dernier, le Premier ministre belge Charles Michel a reconnu devant une commission d’enquête de son Parlement que les polices de plusieurs pays européens collaboraient étroitement avec la dictature soudanaise d’Omar el-Béchir.

P.L.


Les députés rejettent l’interdiction de mineurs en rétention

liberation.fr

Par Laure Equy

En coulisses, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb n’avait guère laissé d’espoirs à sa majorité. S’il était prêt à concéder quelques ajustements à son projet de loi sur l’asile et l’immigration, discuté cette semaine en commission des lois, il camperait en revanche sur sa position concernant les mineurs en rétention : pas question d’interdire l’enfermement de familles sous le coup d’une procédure d’éloignement, même avec des enfants.

Plusieurs amendements avaient été déposés dans ce sens. Et pas seulement par les insoumis, communistes et socialistes, mais aussi par des députés du Modem et plus d’une trentaine de La République en marche. Tous ont été rejetés, mercredi, à l’issue d’une longue discussion en présence du ministre.

Si les mineurs sans famille sur le territoire ne peuvent séjourner en centre de rétention administrative (CRA), il est permis de placer des enfants avec leurs parents. Une situation que dénoncent depuis longtemps les associations, l’Unicef mais aussi le Défenseur des droits Jacques Toubon. Ce dernier a encore alerté le Premier ministre, début mars, lui rappelant «l’impérieuse nécessité de protéger en toute hypothèse les droits et l’intérêt supérieur des enfants».

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Une circulaire du 6 juillet 2012 demande de privilégier l’assignation à résidence des familles dans le cas de la préparation d’une procédure d’éloignement, plutôt que la rétention. Si la recommandation a été relativement suivie au départ, le nombre de familles placées en CRA a explosé ces dernières années. «En 2017, la France a enfermé, pour la seule métropole, 275 enfants dont de nombreux nourrissons, soit presque autant que durant les années 2012, 2013, 2014 et 2015 réunies», a constaté Jacques Toubon. Et ils ont été plus de 4 000 à Mayotte en 2016. Cette même année, la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme, dans cinq dossiers pour «traitement inhumain ou dégradant» en violation de la Convention européenne des droits de l’homme.

«Inconcevable de voir une enfance derrière les barbelés»

«Il est inconcevable de voir une enfance derrière les barbelés dans le pays des droits de l’homme», a tenté de faire valoir, en commission des lois, la députée communiste Elsa Faucillon. Suivie par sa collègue de La France insoumise, Danièle Obono : «C’est injustifiable de dire que cette situation est intolérable mais qu’on la tolère.» Plusieurs députés de la majorité ont aussi pris la parole, comme Martine Wonner (LREM), pour inciter le ministre à «réfléchir ensemble à une solution» d’ici au débat dans l’hémicycle prévu à partir du 16 avril. Ou comme Erwan Balanant (Modem), suggérant de «trouver un système d’hôtels à proximité des aéroports».

La rapporteure, Elise Fajgeles (LREM), tout en reconnaissant «qu’il est insupportable à tous de voir des mineurs en rétention», n’a pas jugé possible d’aller vers une prohibition. Elle soulève deux obstacles : la situation à Mayotte et le risque que «les enfants deviennent un enjeu aux mains des passeurs et des filières». D’autres députés de la majorité ont aussi estimé que le fait de séparer les enfants des parents serait pire encore. Quant à s’en tenir simplement à l’assignation à résidence pour ces familles, le ministre a redit niet. Cela reviendrait, selon lui, à «généraliser le fait que, dès qu’il y a un enfant dans une famille, celle-ci ne puisse plus jamais être éloignée». Affirmant «comprendre les cas de conscience de chacun», Collomb s’est engagé à entreprendre des travaux (pour 1,5 million d’euros en 2018) «pour que les conditions d’accueil soient dignes pour tous». «Si nous ne les accueillons pas dans ces centres, le risque de fuite sera extrêmement important et nous ne résoudrons pas le problème», a-t-il averti, prétendant encore «agir dans la dignité mais agir».

Laure Equy


Comment les députés contournent le règlement de l’assemblée…

huffingtonpost.fr

 …pour voter même en tout petit comité


L’Assemblée nationale a examiné, en première lecture, la loi sur le secret des affaires, le 28 mars 2018. Malgré l’enjeu, 68 députés étaient présents, soit seulement 12 % de l’effectif! Le texte a finalement été adopté avec 46 voix pour et 20 voix contre…

Ce n’est pas la première fois qu’une loi de cette importance est votée par une poignée de députés ou de sénateurs. Certains parlementaires assument d’ailleurs complètement de sécher l’hémicycle, à l’instar de la députée Marine Brenier (LR) qui, en plein vote de la loi asile et immigration, tweete une photo de la plage de Nice.

L’opinion publique est régulièrement choquée par cet absentéisme massif. Le Parlement semble, en effet, être le seul endroit où il est possible de voter sans avoir un minimum de présents. À titre de comparaison, un conseil municipal ne peut délibérer valablement que « lorsque la majorité de ses membres en exercice est présente« .

Les règles qui fixent les modalités de vote de l’Assemblée nationale et du Sénat figurent dans leur règlement. Celui de la chambre basse annonce que « l’Assemblée est toujours en nombre pour délibérer » tandis que celui de la chambre haute proclame que « le vote est valable, quel que soit le nombre des votants« !

Mais, contrairement à ce que pourrait laisser penser ces principes posés dès 1959, un quorum est bel et bien prévu dans les règlements: la majorité absolue du nombre des députés (soit 289 sur 577) ou des sénateurs (soit 175 sur 348) est ainsi nécessaire pour la validité des votes…

Hélas, cette contrainte est régulièrement contournée grâce à une petite astuce : le quorum est présumé atteint. Ainsi, quand 68 députés seulement sont présents, chacun fait semblant de croire qu’il y en a 289 !

Petite consolation: les règlements ont mis en place une procédure de contrôle. Il est ainsi possible de demander « à vérifier le quorum », à l’Assemblée nationale, ou de « constater le nombre de présents », au Sénat. À la chambre basse, la demande doit émaner d’un président de groupe mais uniquement, depuis la réforme du règlement du 27 mai 2009, « si la majorité des députés qui constituent ce groupe est effectivement présente dans l’hémicycle ». À la chambre haute, la demande doit être signée par « trente sénateurs dont la présence doit être constatée par appel nominal ».

Dans les faits, force est de constater que le contrôle des présents est rarement réclamé, y compris par l’opposition. Chacun semble se satisfaire de cette tradition qui consiste à adopter des lois en faisant fi du quorum requis.

Il est vrai que lorsqu’une absence de quorum est constatée, le vote peut être aisément reporté. Seule contrainte, il ne peut avoir lieu « moins de quinze minutes après », à l’Assemblée nationale, ou « moins d’une heure après », au Sénat. Le vote suivant est alors valable, quel que soit le nombre de parlementaires présents…

C’est sans doute la facilité avec laquelle on peut organiser un nouveau scrutin qui explique que le vote sans quorum ‒ qui ne devrait normalement intervenir qu’après une première tentative ‒ est devenu la règle.

Quoi qu’il en soit, plutôt que de promettre, en cas d’absence, des sanctions financières individuelles rarement appliquées, les parlementaires pourraient facilement modifier leurs règlements pour faire respecter ‒ enfin ! ‒ la condition de quorum.

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La France n’est pas une PlayStation

13 avril 2018

La politique gouvernementale se déploie à l’image de ces questionnaires informatiques parfaitement calibrés et dont la logique interne suppose qu’on y réponde en « renvoyant les paroles », selon les termes du Robert. Chaque question appelle une réponse, d’ailleurs contenue dans la question. Toute tentative de sauter une case, ou de lui en substituer une autre, plus ou moins alternative, suscite une sorte de mépris blasé, quand elle n’est pas vouée aux gémonies. Si l’incitation massive à l’écholalie est, au mieux, un style, elle ne peut s’élever à la hauteur d’une stratégie de gouvernement. En tout cas, pas d’une stratégie d’avenir. La méthode est d’ailleurs en train de toucher ses limites. Plus le chef de l’Etat peaufine son image de Président calme et serein, plus le pays s’électrise. « Libérer, protéger et unir », dit-il. On s’interroge : inconscience, maladresse ou provocation ? Qu’il s’agisse des territoires, du travail, de la politique fiscale, de la crise de l’accueil, de l’avenir de la fonction publique ou de celui de la jeunesse estudiantine, force est de constater que les réformes gouvernementales avancées au rythme d’une avalanche ne soulèvent pas l’enthousiasme.

 

Les expressions de ces désaccords pourraient simplement attester d’une bonne santé démocratique du pays, de ses institutions, de ses corps intermédiaires. Elles le pourraient si elles étaient accueillies pour ce qu’elles sont : des manifestations d’intérêt collectives qui replacent l’intérêt général au cœur d’un dialogue social, civil et politique efficace car respectueux. Un dialogue pétri de contradictions, difficile donc, mais incontournable si l’on souhaite mettre l’avenir en commun.

 

Au lieu de quoi le gouvernement Philippe donne le sentiment de chausser les funestes bottes d’Alain Juppé. Il brutalise systématiquement les termes du débat et ses acteurs et ce, dans tous les domaines. Les réfugiés ? Il fait la leçon aux intellectuels et aux associations, fustige leur tendresse humanitaire et les prie de circuler. L’accord passé sur Notre-Dame-des-Landes pour sortir de conflit ? Il le piétine par un déploiement de forces aussi disproportionné qu’inopportun. La protestation qui secoue le monde de la justice, dont une réforme menace d’éloigner encore plus les Français de l’accès à leurs droits ? Il la déboute. Les turbulences qui secouent un nombre chaque jour plus important de facultés contre son projet de sélection ? Il évacue. L’imposante grève unitaire des cheminots ? Ce n’est pas un sujet, nous assure le président de la République. Serait-ce un objet ? Sans doute, puisque le gouvernement assure qu’elle ne changera rien à rien, tandis que les députés de la majorité, malgré quelques inquiétudes timidement exprimées, votent comme un seul homme une réforme qui cabre le pays.

 

On pourrait se croire dans l’un de ces jeux vidéo, dont l’intérêt réside à déchaîner une capacité de feu maximale contre des aliens agressifs et étranges. A ce simple détail près que la France n’est pas une PlayStation. Que les colères qui s’expriment – qu’on les juge ou non légitimes – révèlent un formidable sentiment d’injustice sociale, d’inégalités, de rage et d’attente d’un horizon meilleur. La pédagogie, dont on croit comprendre que le gouvernement s’en tient au caractère répétitif, n’y suffira pas, surtout lorsqu’elle s’exerce sur un fond continu de rétraction des libertés civiles, de déploiements répressifs et de mesures d’interdictions restreignant la liberté de l’information.

 

Les conflits ne sont pas des problèmes : ils portent en eux des solutions. La plupart du temps il s’agit, certes, de solutions auxquelles le gouvernement refuse même de penser. C’est d’ailleurs leur fonction : contraindre à penser. Notre société doit donc les aborder sans craintes ni stigmatisations, par un dialogue et une négociation respectueuse et responsable. Cette nécessaire œuvre de patience ne relève ni de la faiblesse, ni du calcul machiavélique. En République, cela porte le beau nom de démocratie.

 

Pierre Tartakowsky, président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme 


Péché d’orgueil…

…par Denis Sieffert

par Denis Sieffert

La question est de savoir si, dans un second temps, le blocage ne sera pas imputé à un gouvernement qui a ouvert les hostilités, et qui traite ses interlocuteurs avec un insondable mépris.

 

Le bras tremblerait-il enfin ? Après un long silence, voilà que le président de la République programme deux entretiens télévisés en l’espace d’une semaine. Une fois chez le très rustique Jean-Pierre Pernaut, une fois face à l’improbable tandem Bourdin-Plenel, heureusement plus dérangeant que l’inamovible présentateur du 13 heures de TF1. Jusqu’ici, Emmanuel Macron semblait vouloir illustrer la fameuse définition que donne Woody Allen de la démocratie : « Cause toujours ». Son gouvernement en était à additionner les « réunions » avec les syndicats pour exciper de son esprit d’ouverture : soixante-dix en deux mois ! Soixante-dix réunions pour ne rien dire. Et pour ne pas changer une virgule au projet initial qui a fini par arriver intact lundi devant les députés. Cette méthode a eu pour effet de cimenter un front syndical que l’on sait pourtant fragile.

Emmanuel Macron semble ignorer la recette de base de toute réforme libérale : mettre dans sa poche la CFDT. Même François Hollande l’avait compris. L’autre précepte à observer, c’est de donner aux syndicats ce que le regretté André Bergeron appelait du « grain à moudre ». Or, le gouvernement semble n’avoir pas prévu la moindre marge de manœuvre. Son offensive est globale. Sa méthode est autoritaire. Et son projet, non négociable. Aurait-il voulu imposer à moindres frais sa réforme de la SNCF qu’il aurait laissé de côté l’explosive question du statut des cheminots. Tout au contraire, il en a fait sa cible principale. On en vient à se demander pour quelle raison Emmanuel Macron se complique ainsi la tâche.

La réponse commence à devenir évidente pour beaucoup de nos concitoyens. Il ne veut pas seulement imposer à la SNCF des méthodes managériales, ni seulement soumettre un service public aux contraintes de la rentabilité, il veut aussi briser toute résistance, pour le présent et le futur. Il veut affaiblir ce qu’on appelle en démocratie les corps intermédiaires. Et qui sont précisément constitutifs d’une démocratie. Il y a décidément du Thatcher dans ce personnage. C’est une victoire quasi militaire qu’Emmanuel Macron veut remporter sur le mouvement social. En a-t-il les moyens, ou est-ce péché d’orgueil ? Nul ne peut prédire aujourd’hui l’issue de ce combat douteux. Mais on peut déjà en mesurer les risques pour notre société.

La guerre ouverte contre une catégorie professionnelle héritière d’une partie de notre histoire sociale a un grave inconvénient. Elle déchire notre pays. Pour parvenir à ses fins, le gouvernement doit beaucoup dénigrer les cheminots. Il doit dresser contre eux une partie de la population. Il reçoit pour cela le soutien zélé de certains médias. On voit chaque soir à 20 heures, et pour de longues minutes, les micros de la télévision se tendre en direction d’usagers exténués qui crient leur colère contre les grévistes. Car le premier réflexe est évidemment de s’en prendre à ceux qui ne montent plus dans leurs locomotives.

Se mêlent alors la grande misère d’une information qui se veut au plus près de la vie quotidienne des gens, et une idéologie ivre de discours sur le « changement » et le « mouvement », quels qu’en soient la direction et le coût social. Ce sont là les formes plus ou moins conscientes de l’adhésion d’une partie de notre métier au libéralisme. Ce renfort quotidien apporté au pouvoir lui suffira-t-il ? Pas sûr. La question est de savoir si, dans un second temps, le blocage ne sera pas imputé à un gouvernement qui a ouvert les hostilités, et qui traite ses interlocuteurs avec un insondable mépris. Mais un autre facteur risque de faire basculer l’opinion. C’est la multiplication des feux. Après les retraités et les universités, aux deux extrémités de l’âge, voilà que de nouvelles scènes de colère ont envahi nos écrans avec la tentative d’évacuation de Notre-Dame-Des-Landes. Le gouvernement mise sans doute sur la trompeuse simplicité des images. L’ordre noir des gendarmes mobiles contre le « folklore » d’une population bigarrée. Nous avons assez montré ici, à force de reportages, que la ZAD, c’était surtout des projets qui méritent infiniment plus de considération. Mais au total, l’accumulation des conflits pourrait bien produire à son tour une impression de désordre dont Emmanuel Macron finirait par endosser la responsabilité.

L’orgueilleux a peut-être présumé de ses forces. Son obstination révèle cependant un personnage animé par une flamme assez inquiétante pour notre démocratie. Ses projets vont au-delà de la politique. Sa représentation de la société semble captive de convictions intimes qui font décidément peu de cas de l’espace public. Un monde entièrement gouverné par la loi de l’entreprise, et une morale personnelle qui s’invite de façon intempestive dans les affaires de l’État. Son discours, lundi soir, devant les évêques de France est à cet égard éclairant. Cette évocation des « liens abîmés » entre l’Église et l’État, et qu’il faudrait « réparer », ouvre une brèche dans le principe de séparation entre public et privé. On comprend que le statut des cheminots et, plus largement, les valeurs collectives n’aient pas beaucoup de place dans cet univers-là.