Trop peu et trop tard par Denis Sieffert


Nous sommes dans cette situation étrange et peu reluisante où cette violence et ce vandalisme, qui nous font horreur, ont finalement obtenu ce que les plus pacifiques n’auraient pas obtenu seuls.

Bien sûr, ce n’est encore qu’une révolte, sûrement pas une révolution. Il n’empêche qu’il était urgent d’agir. Mais en faisant annoncer, mardi, par son Premier ministre, un moratoire de six mois sur les taxes et autres augmentations, Emmanuel Macron a sans doute agi trop tard. Et la reculade risque d’être très insuffisante. Va-t-il devoir revenir aussi sur la suppression de l’impôt sur la fortune, faute psychologique majeure du début du quinquennat ? Ou augmenter le Smic ? Le dilemme pour Emmanuel Macron est redoutable : ou bien mettre le pays à feu et à sang, ou bien devenir, lui le jeune et pimpant « réformateur », un roi fainéant, digne héritier des Mérovingiens et de Jacques Chirac. Et finir en spectateur de son propre quinquennat. Mais, au-delà de sa personne, ce qui est en cause, c’est l’avenir d’une politique néolibérale dictée à la France depuis près de trente ans par les institutions financières et la Commission européenne, et à laquelle Emmanuel Macron n’a fait qu’ajouter quelques traits d’arrogance personnels. Il paye aussi l’addition pour ses prédécesseurs. Sa défaite – car c’en est une ! – résulte, finalement, de la somme de plusieurs « victoires » contre les syndicats, et contre la démocratie.

Les passages en force du tandem Hollande-Valls pour la « loi travail », et du gouvernement actuel face aux cheminots, ont donné l’illusion de succès irréversibles. La décrédibilisation de l’action syndicale a été vécue en haut lieu comme un triomphe de la modernité. À nous le nouveau monde de la « startup nation » et la fin de la politique ! Dans leur inébranlable certitude, et en toute inconscience, les deux derniers gouvernements ont réussi à pousser à bout une partie de la société. Ils ont surtout réussi à persuader nos concitoyens que l’usage ultra-rigide d’institutions, qui le sont déjà, ne pouvait qu’inviter à la violence. C’est cette conception gestionnaire, apolitique, et indifférente à la démocratie, qui a produit la situation explosive que nous connaissons aujourd’hui. Avec 25 % des voix, et une majorité écrasante à l’Assemblée, on peut tout faire, même imposer les mesures les plus inégalitaires. Mais on peut aussi convaincre les victimes de cette politique que le jeu démocratique est pipé, et qu’il faut en sortir par tous les moyens. Si bien que, quelques jours après l’émeute des Champs-Élysées, on ne peut pas esquiver une question dont le seul énoncé est douloureux : Macron aurait-il reculé s’il n’y avait pas eu ces violences d’apparence quasi insurrectionnelle ? Aurait-il renoncé à sa stratégie du pourrissement ? La réponse n’est hélas que trop évidente.

Nous sommes ainsi dans cette situation étrange et peu reluisante où cette violence et ce vandalisme, qui nous font horreur, ont finalement obtenu ce que les plus pacifiques des gilets jaunes, pourtant de loin les plus nombreux, n’auraient pas obtenu seuls. Ce sont les vandales, les pilleurs et les éléments les moins conscients, et parfois les plus étrangers au mouvement, qui l’ont emporté. Même si nous avons bien vu que l’exaspération des uns a parfois rejoint la folie destructrice des autres. Et il n’y a pas loin aujourd’hui pour que les lycéens, les ambulanciers, et demain d’autres catégories jusqu’ici méprisées, retiennent la leçon. D’où la soudaine panique gouvernementale.

Voilà maintenant Édouard Philippe contraint d’essayer de faire rentrer la colère du peuple dans les formes classiques de la démocratie, parlementaires et syndicales. Ces formes que le président de la République s’est ingénié à briser depuis de longs mois. Peu de chance qu’il y parvienne alors qu’un mouvement incontrôlable a fait la preuve de son efficacité.

L’économiste officiel de la macronie, Philippe Aghion, en doute aussi, lui qui en vient à conseiller au Président de prendre des libertés avec les critères de Maastricht. Ce blasphème proféré par un dévot du libéralisme en dit long sur la peur qui s’empare des sommets de l’État. Quant à l’autre désastre de cette affaire, il est écologique. C’est la taxe sur le diesel qui fait les frais, si j’ose dire, de l’opération « sauve-qui-peut » gouvernementale. Et c’est la manif contre le réchauffement climatique que l’on veut interdire (ou fortement déconseiller) pour laisser place nette samedi à « l’acte IV » de l’affrontement entre gilets jaunes et CRS… C’est dire que cette situation ne peut nous réjouir. D’autant que si le recul du gouvernement est loin de suffire, il risque d’être encore trop pour quelques irascibles de la droite néolibérale. Bruno Le Maire, par exemple, qui promet déjà de compenser les pertes de recettes consécutives à l’abandon des taxes par une « accélération des baisses des dépenses publiques ». Fermons encore un peu plus d’écoles et d’hôpitaux… Notre ministre de l’Économie a tout compris. À tous égards, la situation n’a donc pas cessé d’être inquiétante. Car nul ne sait non plus ce que peut donner politiquement le mouvement des gilets jaunes. La défaite d’un gouvernement bien peu démocratique n’est pas obligatoirement synonyme de victoire de la démocratie.

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Gérard Noiriel : «Pour Macron, les classes populaires n’existent pas»

liberation.fr

Par Alexandra Schwartzbrod

Historien spécialiste du monde ouvrier et de l’immigration, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Gérard Noiriel vient de publier Une histoire populaire de la France (éd. Agone).

Comment situez-vous les «gilets jaunes» dans l’histoire des mouvements populaires ?

Des éléments rappellent certaines grandes luttes populaires depuis le Moyen Age : un mouvement qui part relativement spontanément, ni encadré ni structuré. Dans ces formes de luttes s’expriment toujours des discours très contradictoires. On a entendu des «gilets jaunes» tenir des propos homophobes ou racistes, mais cela reste très marginal. De même, la violence a toujours été une dimension importante dans ces luttes populaires spontanées. Ce qu’il faut souligner, c’est que nous vivons dans une société bien plus pacifiée qu’autrefois. Notre «seuil de tolérance» à l’égard de la violence a beaucoup reculé. Les images diffusées en boucle depuis samedi donnent le sentiment d’un spectacle très violent. En réalité, il y a eu bien pire dans l’histoire des mouvements sociaux ! Par exemple, à Fourmies, dans le nord de la France, la manifestation ouvrière du 1er mai 1891 a été réprimée dans le sang par la troupe. Bilan : 9 morts. Plus près de nous, les grandes grèves de 1947-1948, présentées comme «insurrectionnelles», ont fait des dizaines de morts parmi les ouvriers. Aujourd’hui, la pacification des rapports sociaux conduit à une rationalisation de l’usage de la force, les policiers sont obligés de maintenir une retenue, ce qui encourage les casseurs. Le pire, pour le pouvoir, serait qu’il y ait une victime côté «gilets jaunes» imputable aux forces de l’ordre.

Il y a un fait nouveau, c’est Internet…

Le mouvement ouvrier a beaucoup fait pour discipliner les luttes sociales. Mais aujourd’hui, en effet, il y a en parallèle une crise de la représentation syndicale et une montée en puissance des médias et d’Internet qui permettent de coordonner le mouvement. Il y a une sorte de démocratisation de l’image, on le voit bien avec ces manifestants ou ces casseurs en train de se filmer. Cela n’a jamais existé de cette façon-là.

Comment expliquer cette explosion ?

On est passé, brusquement, d’une démocratie de parti – depuis la fin du XIXe siècle, la démocratie parlementaire reposait sur des partis qui avaient une vraie autonomie – à une démocratie du public – les politiques dépendent de plus en plus de l’actualité et des sondages. C’est le point commun entre l’élection d’Emmanuel Macron et le mouvement des «gilets jaunes». Il était un outsider, extérieur aux partis politiques, il a gagné les élections en utilisant lui-même les réseaux sociaux. Ceux-ci, et les médias qui relaient l’actualité en continu, donnent de nouveaux moyens pour réactiver la démocratie directe, ce qui nous ramène à une époque antérieure au mouvement ouvrier structuré. Les «gilets jaunes» sont numériquement assez faibles mais d’emblée présents au niveau national. Le plus surprenant pour moi a été de voir l’éclosion brutale d’une multitude de petits groupes hétéroclites dispersés dans des milliers d’endroits différents. Ce qui me frappe dans le retour de cette démocratie directe, c’est la diversité des profils, des genres, des origines et des revendications. C’est une leçon adressée aux syndicats, qui n’ont pas réussi à mettre en œuvre cette diversité.

On est loin de la taxe carburant…

La question de la dignité est très importante, et aussi le refus de l’injustice. N’oublions pas que dans la Déclaration des droits de l’homme figure le consentement à l’impôt. Ce mouvement a deux facettes contradictoires : d’un côté le rejet de la taxe qui alimente le discours libéral classique «non aux impôts», de l’autre le refus de l’inégalité face à l’impôt.

Pourquoi Macron focalise-t-il la colère ?

Dans la conclusion de mon dernier livre, j’ai analysé son livre-programme, Révolution (éd. XO, 2016). J’ai été frappé de constater que les classes populaires n’y avaient quasi aucune place. Dans son panthéon, il n’y a ni Jaurès ni Blum. Qu’un président chargé de représenter tout le peuple français puisse oublier à ce point les classes populaires en dit long sur une forme d’ethnocentrisme qui se retourne violemment contre lui. Ce n’est pas vraiment du mépris, c’est un aveuglement de classe. Il est le représentant des CSP +, passé directement de la banque Rothschild à Bercy puis à l’Elysée, avec la conviction que le pays va s’en sortir grâce aux start-up, aux managers et aux nouvelles technologies. Le fossé avec les classes populaires a été aggravé par le fait qu’il n’avait aucune expérience d’élu politique avant son élection, comme nombre de députés LREM. Voilà pourquoi, de la taxe carburant, on est passé à une explosion de colère avec une personnalisation des choses.

Où sont les portes de sortie ?

Dans le passé, ces mouvements se terminaient toujours dans le sang. Même Georges Clemenceau, référence de Macron, a été haï par le peuple quand il a violemment réprimé la révolte viticole en 1907. Cette façon de liquider une lutte sociale n’est plus possible. Macron pourrait reconnaître qu’il s’est trompé et changer de programme, mais les politiques ont toujours peur de créer des précédents. S’il continue à expliquer que les Français l’ont mal compris, le divorce va s’aggraver. Autre possibilité, la violence se retourne contre le mouvement. Il est souvent arrivé dans l’histoire que la majorité silencieuse se retourne contre des manifestants par crainte de la violence. Cela va se jouer pour beaucoup dans les sondages. Car ce qui fait peur, aujourd’hui, ce n’est pas la révolution, c’est l’opinion publique.

Comment éviter que cela dégénère ?

Le mouvement pourrait prendre une autre tournure s’il était soutenu par des gens capables de proposer d’autres formes de spectacle que la violence. Je pense par exemple que les artistes, menacés par une remise en cause du statut des intermittents, pourraient se solidariser en renouant avec des formes anciennes de contestation populaire qu’on appelait, bien avant les mouvements ouvriers, les charivaris : l’humour permettait de contester le pouvoir en mobilisant le «rire carnavalesque». Aujourd’hui, il faut faire le spectacle pour exister dans l’espace public. Si les «gilets jaunes» utilisaient ces ressources, les lieux de blocage deviendraient des lieux de convivialité, ce mouvement deviendrait encore plus populaire. Un mouvement, on lui donne du sens. Si on laisse les forces violentes et l’extrême droite prendre le dessus, il ne faut pas s’étonner si ça dégénère.

Alexandra Schwartzbrod


Des antisémites sous les gilets jaunes…


Parmi les « gilets jaunes » présents à Paris pour « tout bloquer » samedi dernier, une belle brochette de nationalistes et d’antisémites notoires, qui comptent bien récidiver samedi prochain…

Pas facile d’avoir un avis tranché et définitif sur le mouvement des « gilets jaunes », qui s’est exprimé pour la première fois samedi dernier. Certains, comme Jean-Pierre Anselme, veulent y voir « un mouvement d’ampleur, qui mobilise une large fraction des classes populaires les plus meurtries par les politiques gouvernementales néolibérales », dont les tentatives de récupération de la part de leaders nationalistes « n’atteste en rien de sa prétendue “nature” d’extrême droite ».

Photo : Serge d’Ignazio

D’autres, au contraire, comme nos camarades désabusé·es de Haute-Savoie, jugent ce mouvement plus sévèrement : « Sans perspectives révolutionnaires, les masses populaires qui cherchent la rébellion contre la morosité périurbaine se retrouvent prises dans les mailles du populisme, renforçant ainsi l’avancée du fascisme. »

Des gilets jaunes à Saint-Amand. Photo : marion lapeyre

Pour notre part, c’est plutôt avec scepticisme que nous observons ce mouvement, car sa revendication « franchouillarde » (la référence aux « Gaulois »), son anti-fiscalisme primaire (quid de la redistribution des richesses ?), et plus largement sa vacuité idéologique le rende plus facilement perméable aux idées d’extrême droite qu’à nos propositions d’émancipation sociale et de solidarité de classe, quelque soit la nationalité. L’avenir jugera, mais d’expérience, on sait que ce genre de mouvement spontané, n’ayant pour seule revendication que de « faire entendre le peuple » sans préciser ce qu’il a à dire, est soit voué à disparaître rapidement, soit à finir dans les filets des populistes professionnels, qui sont déjà à l’affût.

L’extrême droite en embuscade

D’ailleurs, les fafs ne s’y sont pas trompés, et les « vedettes » du milieu ont bien pris soin de faire un selfies avec des gilets jaunes, comme Dieudonné, Alexandre Gabriac et bien d’autres.

Gabriac et Dieudonné avaient sorti les gilets jaunes. Le PDF aussi…

Des fans de Faurissons sur les Champs Elysées

À Paris, un petit groupe s’était constitué dès 7 heures du matin sur le rond point des Champs Élysées, histoire d’être les premiers pour tenter de “bloquer” la célèbre avenue. Une vidéo de près d’une heure, réalisée par un certain Victor Diaz de Vivar, a circulé sur les réseaux sociaux : elle montre le groupe dirigé par  un certain Fred, entouré en rouge sur les photos ci-dessous, ainsi que son copain Kevin, filmé à plusieurs reprises en gros plan…

Source : Facebook

Or, dans cette petite équipe, on retrouve une belle brochette de nationalistes et d’antisémites parmi les plus radicaux, dont le “leader” autoproclamé de ces “gilets jaunes” parisiens.

Frédéric Jamet, à gauche en train de diriger des “gilets jaunes” dans Paris.

On peut ainsi reconnaitre sans peine sur la vidéo Frédéric Jamet. Entré dans la police en 1987, il sévit à la direction des renseignements généraux de la préfecture de police, tout en étant militant à l’Œuvre française (OF). Si on en croit le fondateur de l’OF, Pierre Sidos, dans une interview donnée à Hervé Ryssen, Jamet “corrigeait les rapports sur le plan français (correction, mise en forme) et plutôt que de mettre les documents dans le broyeur, il nous les fournissait.” En 1991, il rejoint la 12ème section de la direction, chargée du traitement de l’immigration clandestine. Or, à cette époque, Jamet faisait partie des militants de l’OF qui faisaient de l’entrisme au Front national. Dans le parti de Jean-Marie Le Pen, Jamet rejoint le syndicat Front national-Police[1] : il est même le rédacteur en chef du bulletin du syndicat frontiste.

Archives : La Horde

Suite à l’invalidation de ce syndicat frontiste en 1998, il rejoint alors le Syndicat professionnel des policiers de France (SPPF), dont il devient le secrétaire général, tout en restant au Front national ; mais la même année, Jamet, qui vient d’être nommé à l’Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants, est interpellé et mis en examen pour un braquage du restaurant Pétrossian, dans le carde d’une enquête sur un trafic d’explosifs. Il refuse de répondre au juge, évoquant le secret défense… Révoqué de la police nationale, Jamet passe en procès en 2004 pour association de malfaiteurs, tentative d’escroquerie en bande organisée et vol à main armée, et confirme à cette occasion qu’il était une « barbouze »… Un citoyen modèle !

Toujours proche de l’Œuvre française, Jamet était venu, en 2012, lors des élections universitaires à Assas, soutenir ses petits camarades du GUD. Si on en croit le journaliste Frédéric Haziza (ou plus précisément ses amis policiers) dans son livre Vol au-dessus d’un nid de fachos,  Jamet aurait également participé au financement du Crabe-Tambour, le bar du gudard Logan Djian ; Hervé Ryssen, dont il sera question plus loin dans l’article, est également de l’aventure. Enfin, le 29 septembre de la même année, il était présent au rassemblement des jeunesses nationalistes devant Notre-Dame, dont le site antifasciste REFLEXes avait à l’époque fait un compte rendu circonstancié. Là encore, Hervé Ryssen est présent.

Archives : La Horde et REFLEXes

En 2015, Frédéric Jamet crée sa propre organisation, le Mouvement Écologique National et Solidaire (MENS, pour « esprit » en latin, quel poète !), dont Jamet se désigne comme le « Stratège », sous le pseudonyme de Périclès… Un manque totale d’humilité qui n’a d’égal que l’anonymat complet de son mouvement, dont la seule activité connue est la publication sporadique de communiqués pour dénoncer pêle-mêle l’immigration, les abattoirs et les agressions « sionistes » contre la Syrie. En novembre 2017, le MENS, du moins son «Stratège », vient prêter main forte au « Comité Révolutionnaire International » de Franck Pucciarelli, un soutien inconditionnel de Kadhafi : la scène se passe au théâtre de la Main d’Or, alors le théâtre où s’exhibait Dieudonné, et en présence de Ginette Skandrani, soutien bien connue des négationnistes de tous poils.

Au théâtre de la Main d’or, Frédéric Jamet (A), Franck Pucciarelli (B) et Ginette Skandrani (C).

On est donc un peu moins étonné de voir Jamet lancer quelques mois plus tard, le 11 mai 2018, un appel à signature pour un « Pacte antimondialiste », qui entend rassembler tous ceux qui veulent « lutter contre l’oligarchie mondialiste qui orchestre le projet totalitaire de gouvernance mondiale aux fins d’asservissement de l’humanité » et « combattre l’axe sioniste générateur de conflits et de chaos »…

On est encore moins surpris d’avoir vu samedi dernier, aux côtés de Jamet, gilet jaune sur le dos, d’autres citoyens tout aussi « remarquables », en tout cas pour leur antisémitisme :

– Hervé Lalin, dit Ryssen, un ancien militant du FN, responsable du groupuscule nationaliste-révolutionnaire Unité Radicale en Ile-de-France au début des années 2000, s’est fait connaitre par l’organisation de l’agression du père Berger à la Basilique Saint-Denis le 15 septembre 2003, en raison de son soutien aux sans-papiers. C’est ensuite sous son nom de plume Hervé Ryssen qu’on le retrouve, publiant divers ouvrages tous plus antisémites les uns que les autres, dans lesquels il prétend analyser le « discours mondialiste juif » en faisant la part belle à la psychologie de bazar. Régulièrement invité à s’exprimer dans l’hebdomadaire pétainiste Rivarol, le bonhomme s’est rapproché assez logiquement de l’Œuvre française, jusqu’à sa dissolution. Ryssen, dans une vidéo aujourd’hui supprimée, se revendiquait lui-même “antisémite et raciste“.

Photo souvenir de la manif en l’honneur de Jeanne d’Arc, le 11 mai 2014 : de gauche à droite, Vincent Vauclin de la Dissidence française, Yvan Benedetti (ex-Œuvre française), Hervé Ryssen.

– un ami de Ryssen, connu sous le pseudo John Balder, qui considère sur les réseaux sociaux le négationniste Faurisson comme « un héros de la Résistance face à la dictature juive » :  Balder était d’ailleurs présent à sa dernière conférence en Angleterre la veille de sa mort, en compagnie de Pierre Dortiguier, Maria Poumier (deux soutiens connus des négationnistes) et Vincent Reynouard, catho intégriste et négationniste convaincu, ainsi que, bien entendu, quelques élu du Britsh National Party (BNP).

John Balder (A), Robert Faurisson (B), Maria Poumier (C) et Pierre Dortiguier (D).

Kevin Licata, une sorte de “Vincent Lapierre” aux petits pieds, animateur d’une chaine Youtube, “Chroniques de rue”, sur laquelle il a interviewé des personnalités connues pour leur “amour” de la communauté juive, comme le suprémaciste noir Kemi Seba, l’imposteur Alain Soral, le néonazi Daniel Conversano ou le directeur de Rivarol Jérôme Bourdon.

Tout ce petit monde se connait bien, et se retrouve aux différentes sauteries organisées par l’extrême droite radicale, comme par exemple à la “fête du pays réel” de l’organisation catholique intégriste Civitas : on notera au passage que la militante de Résistance helvétique qui les accompagne, Vanessa Inzaghi, est elle aussi une fan de Faurisson, qu’elle a rencontré à plusieurs reprises.

De gauche à droite : John Balder, la suisse Vanessa Inzaghi de Résistance helvétique, Hervé Ryssen et Kevin Licata.

Vanessa Inzaghi et son ami Faurisson.

Jean Lamour, discret militant de l’ex-Œuvre française, au sein de laquelle il se chargeait de l’anti-antifascisme virtuel : il aurait même cherché, mais en vain, à identifier les animateurs de la Horde… Désolé Jeannot, tu ne sais pas qui on est, mais toi on te connait !

Derrière la caméra, pour filmer ses copains, on trouve Victor Diaz de Vivar, alias Victor Lenta : passé par le Bloc Identitaire de Toulouse au début des années 2010, et logiquement s’engageant dans l’Oustal le local des Identitaires sur cette ville à cette époque, Lanta rejoint durant l’été 2012 le Lys Noir de Rodolphe Crevelle. En septembre 2012, sans même avertir personne et laissant une ardoise à l’Oustal, Victor quitte le Bloc et prend la tête des Jeunesses Nationalistes.

Victor Lanta protégeant ses militants lors d’une action des Jeunesses nationalistes en 2013.

En 2014, il lance le mouvement “Unité Continentale”, qui voulait regrouper des volontaires français pour combattre aux cotés des pro-Poutine dans le Donbass. Il part donc en Ukraine et au bout de 3 mois ils ne sont qu’une petite dizaine dont 3-4 français.

Victor (le moustachu) avec ses copain pro-russes dans le Dombass.

On avait récemment parlé de lui à propos d’une conférence sur la Russie où il était intervenant sous le pseudo de Victor Alfonso, et à laquelle était également invité Djordje Kuzmanovic, le conseiller pro-Poutine de Mélenchon.

Ce qu’on peut en conclure…

On imagine bien que les quelques dizaines de “gilets jaunes” qui suivaient les sinistres personnages ci-dessus samedi dernier ne partagent pas forcément leur antisémitisme, ni même ont la moindre idée de qui ils étaient. Et c’est bien le problème : car quand on ne sait pas vraiment où on va, on risque bien de suivre n’importe qui, et la petite expérience activiste de certains des militants cités pourraient bien suffire à en faire des leaders… Alors que les “gilets jaunes” se sont donnés rendez-vous à Paris le week-end prochain, Jamet et ses amis ont d’ors et déjà annoncé qu’ils seront de la partie : maintenant que leur parcours politique est connu, espérons davantage de discernement parmi celles et ceux qui voudront exprimer leur “ras-le-bol” le week-end prochain.

La Horde


Commémoration – Grande Guerre…

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…pourquoi la chanson de Craonne n’a pas été interprétée au lycée Bourdan à Guéret

Centre France

A l’occasion de la commémoration du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918, une cérémonie officielle a été organisée ce vendredi devant le monument aux morts du lycée Pierre-Bourdan, à Guéret. Les lycéens devaient interpréter « La chanson de Craonne ». Ce chant des mutins de 1917 n’a finalement pas été entonné pour ne pas froisser les Anciens combattants. Il sera interprété au lycée mercredi prochain, en plus petit comité.

Cette chanson contestataire, qui tire son nom d’un village de l’Aisne détruit lors des différentes batailles du Chemin des dames, dérange encore, cent ans après la fin de la Grande Guerre.

Elle témoigne de la lassitude des soldats et d’un mouvement de contestation né au sein de l’armée après les terribles pertes humaines de l’offensive du Chemin des Dames, menée à l’initiative du général Nivelle en avril 1917.

Le chant a été interdit par le commandement militaire en raison de ses paroles antimilitaristes.

La polémique a rebondi il y a quelques jours dans l’Indre. Des élèves de Tournon-Saint-Martin devaient entonner la chanson des mutins de 1917 lors des cérémonies du 11 novembre. Le directeur académique des services de l’Éducation nationale s’y est opposé.

Indre : la Chanson de Craonne indésirable le 11 Novembre

A Guéret, ce n’est pas le directeur académique qui a demandé à ce que les jeunes n’interprètent pas ce chant. Laurent Fichet a au contraire encouragé les initiatives de commémoration de l’Armistice de 1918 dans les lycées de Creuse.

Centenaire de l’Armistice, monument aux morts du lycée Pierre-Bourdan

Le proviseur du lycée Pierre-Bourdan, Eric Gougeaud, a décidé que la chanson de Craonne serait entonnée mercredi 14 novembre, avec la lecture d’autres textes, et non lors de la cérémonie officielle de vendredi où les Anciens combattants étaient présents. « Je souhaitais une cérémonie la plus consensuelle possible, propice à aucune source de polémique, indique-t-il. J’ai programmé la chanson de Craonne à un autre moment pour que ça ne soit pas polémique. »

Claude Gueniou, le président de l’Union nationale des combattants de la Creuse, estime que ça aurait été « un affront » d’interpréter cette chanson lors de la cérémonie. « Un chant antimilitariste ne peut pas s’admettre devant un monument aux morts, tranche-t-il. Il faut connaître le sens de ces paroles, c’est provoquant. Il faut chercher l’apaisement, pas la haine ».

Catherine Perrot

Les paroles de la chanson

Quand au bout d’huit jours le r’pos terminé
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile
Mais c’est bien fini, on en a assez
Personne ne veut plus marcher
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civ’lots
Même sans tambours, même sans trompettes
On s’en va là-haut en baissant la tête

Refrain : Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes
C’est bien fini, c’est pour toujours
De cette guerre infâme
C’est à Craonne sur le plateau
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
Nous sommes les sacrifiés

Huit jours de tranchée, huit jours de souffrance
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r’lève
Que nous attendons sans trêve
Soudain dans la nuit et dans le silence
On voit quelqu’un qui s’avance
C’est un officier de chasseurs à pied
Qui vient pour nous remplacer
Doucement dans l’ombre sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes

Refrain

C’est malheureux d’voir sur les grands boulevards
Tous ces gros qui font la foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c’est pas la même chose
Au lieu d’se cacher tous ces embusqués
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendre leur bien, car nous n’avons rien
Nous autres les pauv’ purotins
Tous les camarades sont enterrés là
Pour défendr’ les biens de ces messieurs là

Refrain

Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront
Car c’est pour eux qu’on crève
Mais c’est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros
De monter sur le plateau
Car si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau

 


14-18 – C’est la fin de l’hécatombe qu’il faut célébrer et non la victoire

blogs.mediapart.fr

Francoise Diehlmann

La France a déjà beaucoup de mal à faire l’analyse des pires moments de son histoire du 20e siècle.

Et voilà que ce 7 novembre, Pétain s’est retrouvé sur le devant de la scène suite à une faute politique du Président de la République qui s’est autopiégé en écoutant la hiérarchie militaire dont le jeu est trouble vu qu’elle a toujours voulu célébrer le « maréchal » Pétain pourtant déchu de son titre pour indignité nationale. L’édito de Thomas Legrand sur France Inter est édifiant sur ce point.

Puis vint le moment du rétropédalage dû au fait que la communauté juive se déclare sous le choc et que les historiens sont vent debout. Il suffit d’entendre ou de lire les historiens Nicolas Offenstadt, Henry Rousso, Laurent Joly et bien d’autres. Je m’arrête volontiers sur les historiens et c’est volontairement que je n’aborderai pas les condamnations et critiques des partis politiques, ceci ne m’intéresse pas tant les spéculations sont grandes.

La consternation est très forte chez les historiens qui ont travaillé sur ces commémorations. Aussi, les membres du conseil scientifique de la Mission du centenaire se sont réunis en urgence ce jeudi. Dans une interview au journal Le Monde, Laurent Joly déclare: « Le président Macron n’a pas pris la mesure de ce que, justement, de nos jours, il y a un large consensus négatif dans l’opinion publique sur Pétain. Par son action entre 1940 et 1944, sa volonté d’inscrire la France dans une Europe hitlérienne et totalitaire, par la livraison de 25 000 juifs apatrides à l’été 1942, qu’il a recouverte de son autorité en considérant qu’elle était « juste », Pétain s’est déshonoré. Il est indigne d’une célébration nationale. Notre mémoire collective rejoint ainsi aujourd’hui le verdict de 1945« .

Emmanuel Macron sait très bien qu’il y a un consensus négatif en France sur Pétain, mais il avait le sentiment qu’il pouvait maîtriser l’histoire et s’est mis à la place de l’historien. Or, un Président de la République n’est pas un historien et il n’est surtout pas là pour faire un cours d’histoire au pays. surtout que la mémoire est évolutive. La collaboration, les dénonciations, l’arrestation des Juifs et leur envoi vers les camps de mort et ce, de façon unilatérale sans que les Nazis aient donné d’ordre la plupart du temps, effacent à juste titre dans la mémoire tout le reste. L’histoire n’est pas la mémoire, et le Président de la République, en mêlant les deux, s’est abîmé. Pour Nicolas Offenstadt chez 24hPujadas sur LCI: « La mémoire évolue par rapport à l’époque du Général de Gaulle, on en sait beaucoup plus sur les crimes antisémites de Vichy. On est au 21e siècle, les historiens tentent d’expliquer que cette guerre est mondiale, que des deux côtés, il y a bien des raisons de se battre, que les raisons de la France ne sont pas forcément supérieures à celles des autres et tout d’un coup on nous rabat au culte du chef militaire, ca me paraît du point de vue mémoriel assez régressif ». Le Centenaire jusqu’ici était une réussite car il y a eu appropriation de cet événement par toute la société avec de multiples initiatives grâce à la Mission du Centenaire. C’était quelque chose de consensuel. Et là, on tombe sur une mine, comme s’il fallait remettre du conflit.

L’autre erreur de taille du Président de la République, c’est la célébration des maréchaux. Comme l’a dit sur France Inter, l’historien Henry Rousso, « quelle commémoration on veut? On a buté sur un événement, l’idée qu’il fallait malgré tout célébré le commandement, ce qui pose question sur ce qu’a été la Première Guerre mondiale et les responsabilités du commandement  dans ce qu’a été la boucherie ou célébrer la victoire? Bien sûr qu’il s’agit d’une victoire, mais est-ce que c’est cela qu’il fallait célébrer? Qui dirige les politiques mémorielles en France? »

C’est la fin de l’hécatombe qu’il faut célébrer. Le bilan humain de la Première Guerre mondiale s’élève à environ dix millions de morts et environ huit millions d’invalides, soit environ 6 000 morts par jour. Proportionnellement, en nombre de combattants tués, la France est le pays le plus touché avec 1,45 million de morts et de disparus, et 1,9 million de blessés, la plupart lourds (obus, tympans, gaz toxiques), soit 30 % de la population active masculine (18-65 ans), la plupart des hommes jeunes de 17 à 45 ans, qui n’auront jamais d’enfants. Une vraie boucherie, un massacre. Dans l’immédiat après-guerre fleurissent en Belgique, en France, en Italie et en Allemagne des monuments aux morts pour rendre hommage aux nombreux soldats tombés au champ d’honneur.

Ce sont les poilus qui ont vécu des conditions épouvantables dans les tranchées qu’il faut honorer et non les chefs militaires qui ont conduit leurs troupes dans cette guerre de tranchée de façon aussi coûteuse en vies humaines qu’inutile. Ce sont les tirailleurs africains qu’il faut honorer également. Ils sont plus de 160 000 tirailleurs africains recrutés au cours de la Première Guerre mondiale, 29 000 sont tués ou disparus, 36 000 blessés.

Et les mutins? Ils n’ont droit à rien? Les premières mutineries de soldats français ont lieu dès 1914. Elles sont d’abord la conséquence de la dureté des conditions de vie. La boue, le froid, la vermine, les permissions peu nombreuses et souvent retardées, l’état lamentable des cantonnements de repos, le contact permanent avec le sang et la mort, sont autant de raisons qui poussent les soldats à la rébellion. Ces mouvements de révolte interviennent aussi en réaction aux échecs militaires et contre les erreurs du commandement, ce commandement que l’on célèbre. Ainsi, le 29 juin 1917, un soldat du 101e Régiment d’Infanterie Territoriale est arrêté pour avoir dit à voix haute : « A bas les gradés ! ». C’est à Philippe Pétain que l’on attribue généralement le retour de la discipline au sein des forces françaises. Le 15 mai 1917, il est nommé Général en chef des armées et remplace ainsi le général Nivelle. Il va d’abord accroître la  sévérité de la répression pour mettre fin à ces mouvements de révolte. Ainsi, au mois de juin 1917, il obtient la suppression du recours en révision dans les cas de révolte ou d’insoumission et le droit de procéder à des exécutions sans en référer au pouvoir politique et donc sans recours en grâce possible. Son arrivée à la tête de l’armée française voit donc des condamnations à mort toujours très nombreuses. Pétain, le Grand Soldat.

Aujourd’hui, il faut se poser la question, quel était l’objectif de cette guerre mondiale? Avec des pertes énormes des deux côtés, des mutineries des deux côtés. Les mutineries de Kiel en Allemagne qui commencèrent le 3 novembre 1918 allaient être le prélude à l’effondrement de l’empire allemand, et à la fin de la Seconde Guerre mondiale.  C’est le 9 novembre 1918 que Philipp Scheidermann proclame la République libérale et démocratique et Karl Liebknecht la République socialiste, signes précurseurs de la Révolution de novembre qui se terminera deux mois plus tard par l’assassinat de ses leaders Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Le 9 novembre est une date qui a profondément marqué l’histoire de l’Allemagne, où se mêlent le pire et le meilleur. Outre l’événement précité, le 9 novembre 1848, l’assassinat de Robert Blum, leader de la révolution en Allemagne, sonne le glas de la Märzrevolution. Le 9 novembre 1923, c’est le jour du fameux putsch raté d’Hitler à Munich, où il met son incarcération à profit pour écrire Mein Kampf. C’est le 9 novembre 1938, il y a exactement 80 ans qu’eut lieu la Nuit du Cristal, nom donné au violent pogrome qui a sévi dans toute l’Allemagne et les territoires annexés. Le 9 novembre 1989, c’est la chute du mur de Berlin.

On fait l’Europe avec les Allemands, nous sommes à la veille d’élections européennes dans un contexte où le nationalisme bat son plein, et on va célébrer un massacre, une boucherie, en honorant les maréchaux? Quelle grave erreur Monsieur le Président!

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L’éditorial de Malik SALEMKOUR, président de la LDH

Ce que révèle la situation du migrant

La crise de l’accueil des migrants est mondiale, des États-Unis à l’Amérique latine, du Proche-Orient à l’Afrique, en passant par l’Europe. Partout, ces flux migratoires sont traités par chaque pays dans leurs seuls effets, sans appréciation globale ni action internationale sur leurs causes structurelles, multiples et interdépendantes. Les guerres, le terrorisme, les régimes totalitaires prospèrent sur la misère, sur des territoires surexploités et corrompus, sur les concurrences exacerbées, sur les pénuries d’eau et de terres vivables. Les dérèglements climatiques exacerbent ces tensions. Ces violences et ces injustices rendent la distinction entre réfugiés et migrants économiques sans objet. C’est, pour tous, une question de survie et l’espoir d’un futur en paix.

Ces étrangers qui, au péril de leur vie, frappent aux portes de l’Europe et de la France, sont pourtant indésirables au lieu d’être accueillis comme réfugiés en demande de protection. L’extrême droite en saisit l’opportunité pour diffuser sa haine, alimentant une xénophobie et un nationalisme identitaire pervers, distillant bien au-delà de ses rangs l’idée qu’ils seraient coupables de tous les maux. Les pires amalgames sont faits avec le terrorisme et l’insécurité. Ils seraient une menace culturelle, inassimilables, trop nombreux, la cause même du racisme, et non les victimes, et pèseraient sur les systèmes de protection sociale comme sur les acquis sociaux. Autant de raisonnements et de peurs infondés, qui confortent des réponses d’exclusion et de fermeture, dans un entre-soi mythifié et illusoirement protecteur.

Ces logiques à l’œuvre sont un poison qui construit, autant qu’un mur, un « eux » et « nous », renforçant à l’extérieur un sentiment d’abandon de pays riches égoïstes et fragilisant à l’intérieur l’unité nationale par les confusions induites avec les immigrés réguliers et leurs descendants, souvent français.

Les réformes successives des lois sur l’immigration façonnent un droit des étrangers de plus en plus spécifique, restrictif et dérogatoire au droit commun. Les objectifs sont clairs : limiter l’accueil et le séjour par tout moyen et favoriser les expulsions du territoire. Ainsi, l’accès aux droits d’asile ou au séjour est constamment rendu plus difficile, les pouvoirs administratifs renforcés avec une justice marginalisée et devenue d’abattage par des procédures dématérialisées inadaptées, les droits

au recours limités, la protection des mineurs bafouée par l’enfermement en rétention jusqu’à la remise en cause du droit du sol. Autant d’injustices et d’arbitraires qui révoltent nombre de citoyennes et citoyens solidaires, face auxquels l’État répond en les traitant en délinquants.

Or, ce sort réservé aux étrangers se révèle être un laboratoire du recul des droits fondamentaux qui touche progressivement toutes et tous. Notre démocratie et l’État de droit vacillent. C’est ainsi une société de surveillance généralisée qui se met en place, restreignant chaque jour plus nos libertés. C’est la marginalisation des juges au profit de l’administration et du ministère de l’Intérieur, de moindres possibilités de recours et des peines automatiques. Un régime policier se dessine avec des contrôles au faciès et des discriminations en raison d’une origine, d’une religion réelle ou supposée, qui minent notre cohésion nationale.

Cette spirale infernale est mortifère, avec le risque de tensions croissantes. Elle n’est pas inéluctable dès lorsqu’on se refuse de céder aux chimères sécuritaires pour avancer des réponses de justice, d’égalité et de solidarité. Moins démagogiques, elles sont à la fois plus ambitieuses et gages de progrès, d’emploi et de prospérité.

Elles obligent à repenser le monde et à bâtir un avenir commun durable et de paix. Elles s’appuient sur la prise de conscience mondiale de l’impasse d’un système économique ultralibéral financiarisé qui menace la planète, affaiblit les peuples, les dispositifs sociaux et accroît les inégalités. La lutte contre le réchauffement climatique offre l’occasion de changer de modèle, plus économe en ressources, mieux assis sur les potentiels des territoires comme plus solidaire. De nombreuses expériences apparaissent, qui en montrent la viabilité et l’intérêt économique et environnemental.

L’accueil des migrants s’inscrit alors dans de nouvelles perspectives, positives pour le futur de l’humanité tout entière. La solidarité nécessaire devient un investissement d’avenir dans lequel la liberté de circulation devient un levier du progrès, ressourçant en même temps l’universalité et l’indivisibilité des droits.


Cent ans d’hypocrisie

politis.fr

par Pouria Amirshahi

Le centenaire de l’armistice de 1918 ne doit pas faire oublier que, derrière les discours de paix, la compétition absolue n’a pas cessé.

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Il y a cent ans, au faîte de sa puissance militaire et industrielle, la vieille Europe entreprit de s’autodétruire. L’ombre du Vieux Monde (le vrai) qui s’écroule en 1918 se projette encore jusqu’à nous, comme un mort-vivant.

L’ancienne prétention impérialiste des États européens à occuper tous les espaces terrestres et maritimes connus, et à organiser entre eux la compétition – jusqu’à la guerre – pour en être la puissance dominante, laisse encore ses traces qui n’en finissent pas de pourrir le monde et surtout les femmes et les hommes qui y vivent, d’abord dans les États d’Afrique (conférence de Berlin, 1885) et d’Orient (le soi-disant Levant issu des accords Sykes-Picot en 1916). Des murs artificiels – « frontières » – ont été érigés entre les peuples – et parfois au milieu des peuples – par les Européens… qui en ont décrété l’intangibilité.

Depuis quatre ans, un peu plus que d’habitude, nous avons eu droit à beaucoup de poncifs. Certes, on oublie moins qu’autrefois ce que la France doit aux soldats de ses colonies, enrôlés de force ou par des promesses jamais tenues (cela se reproduira en 39-45), on évoque le massacre des innocents perpétrés par des généraux arrogants, la lâcheté de la plupart des parlementaires soumis aux marchands d’armes. On a même pu entendre l’évocation des mutins de Craonne. Mais la version officielle de l’État ne retient guère, au fond, toutes ces trahisons infligées à la République. Le « périple mémoriel » mis en scène par Emmanuel Macron, s’il a l’avantage de ne pas s’en tenir au culte d’une mémoire militaire malvenue, est surtout hypocrite, et le parterre qui sert de vitrine à la concorde internationale, avec notamment la présence de Trump et de Poutine – grands pacifistes – à la cérémonie du 11 novembre, ne saurait tromper notre jugement.

Derrière les discours de paix, la compétition absolue n’a pas cessé, incluant désormais des multinationales privées. On espionne et contre-espionne. On invente et vend des armes toujours plus meurtrières qui perpétuent les boucheries d’antan : larmes de crocodile à Verdun, contrats juteux à Ryad… On perpétue aussi la modernité européenne et son modèle économique carboné, destructeur de la nature et qui nous laisse encore des milliards de particules dans les airs (lire notre nouvelle rubrique ici). Confrontés autrefois au socialisme, aujourd’hui à l’écologie, des dirigeants d’entreprise s’accommodent de plus en plus de pouvoirs autoritaires, quand ils ne les financent pas carrément ; ces tentations (néo)fascistes s’appuient aussi sur des fractions abandonnées du peuple et reprennent une option sur le monde, depuis le Brésil ou la Hongrie, l’Italie ou les États-Unis. La dictature chinoise et l’autocratie russe ne sont pas en reste…

La Société des Nations issue du désastre de la Grande Guerre fut incapable de réguler les intérêts étatiques divergents, spectatrice de toutes les défaites morales qui suivirent. L’ONU aujourd’hui reste certes le moins mauvais garant de la paix, mais que faire quand reprend le jeu des alliances et du bilatéralisme tous azimuts, dont Donald Trump a fait sa méthode diplomatique au service exclusif des intérêts économiques des grosses entreprises de son pays ?

L’Europe a certes fait du chemin depuis en trouvant sa paix intérieure. On ne se fait plus la guerre, mais on se concurrence toujours (l’arme est fiscale) et les salariés sont trop souvent la variable d’ajustement. Le travail détaché nous l’a montré. Surtout, par la cohorte de précaires et chômeurs que génère son modèle économique, l’Europe nourrit la bête qui n’était pas totalement morte. Invoquer le refus du national-populisme, comme le fait Emmanuel Macron, quand dans le même temps on l’alimente par l’accentuation inouïe des inégalités, ne ressemble pas à la sagesse de celui qui retient les leçons, mais plutôt au cynisme de l’apprenti sorcier.

La « nuée qui porte l’orage » qu’avait vue Jaurès plane toujours au-dessus de nos têtes. Sortir de la barbarie aurait sans doute été l’enjeu fondamental de cette commémoration. Proposer une feuille de route pour une nouvelle étape de civilisation humaine, et a minima un nouveau cours européen, voilà un devoir digne pour qui préside la République française. Au lieu de cela, Emmanuel Macron propose aux Européens une « paix armée » aux relents de guerre froide et se pose en sauveur d’une démocratie qui s’empoisonne elle-même. Au fond, il perpétue le monde des morts-vivants.

• Lire aussi sur Politis.fr l’analyse de Denis Sieffert sur les élections de mi-mandat aux États-Unis.