Aider le peuple syrien !

 
Par Denis Sieffert29 août 2013
 

Dans quelles mains tomberait la Syrie ? Nul ne peut le dire. Mais nous savons dans quelles mains, pleines de sang, est le pays aujourd’hui.

Il subsistera hélas de ce mois d’août 2013 le souvenir de deux effroyables tragédies, l’une et l’autre dans un monde arabe incandescent. Le 14, l’armée égyptienne donnait l’assaut à plusieurs rassemblements favorables au retour de l’ex-président Mohamed Morsi, destitué début juillet. On a compté par centaines le nombre des victimes. Une semaine plus tard, c’est de Syrie que nous parvenaient d’autres images, tout aussi terribles. L’armée de Bachar al-Assad venait, en pleine nuit, de répandre un gaz mortel sur la population de la banlieue ouest de Damas, brûlant les poumons de 1 300 civils, hommes, femmes et enfants, asphyxiés dans leur sommeil.

Ces deux événements interpellent évidemment nos consciences. Que faut-il faire ? Que faut-il souhaiter que l’on fasse ? En posant cette question, me revient en mémoire la réponse que fit Claude Cheysson, en 1981, au lendemain du coup de force militaire du général Jaruzelski en Pologne : « Évidemment, nous ne ferons rien », avait lancé, provocateur, le ministre de François Mitterrand. J’avais aimé cette sortie iconoclaste pour sa franchise et le dépit qu’elle traduisait chez cet homme de qualité. À tout prendre, cela valait mieux que les coups de menton hypocrites, et les rodomontades. La situation est aujourd’hui fort différente, mais on ne peut exclure que la réponse soit la même. C’est une certitude déjà en ce qui concerne l’Égypte. Pour être bien sûrs de n’avoir pas à agir, les États-Unis ont même décidé que le renversement par l’armée d’un président élu démocratiquement n’était pas un « coup d’État ». Il n’y a donc pas lieu d’imaginer la moindre sanction. Cette armée de guerre civile, et principale puissance économique du pays, continuera d’être grassement subventionnée. Pour les Occidentaux, les choses sont évidemment plus compliquées en Syrie. C’est d’une certaine façon la faute de Barack Obama lui-même. Voici tout juste un an, le Président américain, cherchant de bonnes raisons de ne jamais intervenir, s’était trouvé un argument : on romprait avec cette résignation si le régime de Damas en venait à utiliser l’arme chimique contre son peuple. En fait, Bachar al-Assad n’a pas tardé à franchir la fameuse « ligne rouge », mais progressivement, et à petite échelle. Jusqu’à ce 21 août. Aujourd’hui, chacun a bien compris ce qui se jouait : s’il ne se passe rien, tout désormais sera permis au clan Assad. Il nous faudra définitivement tourner la tête et regarder ailleurs. Au fond, pourquoi pas ? Les arguments ne manquent pas en faveur de cette option. Nul ne connaît le mode opératoire miracle qui épargnerait le plus de vies humaines, et personne ne peut prédire les conséquences d’une intervention militaire d’envergure. Une intervention que, d’ailleurs, les opposants syriens ne demandent pas, ni ne souhaitent. Et puis, comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire ici même, à propos de la Syrie deux grilles de lecture s’affrontent qui ont chacune leur pertinence.

À l’intérieur, c’est bien d’une révolution dont il s’agit depuis mars 2011, contre l’une des pires dictatures de la planète. Mais, à l’extérieur, les grandes manœuvres stratégiques se multiplient. Les arrière-pensées se bousculent. Elles sont américaines, israéliennes, saoudiennes, qataries, et j’en passe, dans une région gorgée de pétrole et où tout est brouillé par le conflit israélo-palestinien. S’il est ridicule de croire à un complot (comme si les enfants de Deraa avaient été financés par la CIA ou le Mossad !), chacun espère tout de même un effet d’aubaine. Et ces préoccupations, qui n’ont rien à voir avec le sort du peuple syrien, ont aussi, peu à peu, pénétré le sein même de la rébellion, renforçant la crainte du « jour d’après ». Dans quelles mains tomberait le pays ? Nul ne peut le dire. Mais nous savons dans quelles mains, pleines de sang, il est aujourd’hui. C’est pourquoi, pour notre part, sans naïveté ni aveuglement, c’est la grille de lecture intérieure qui l’emporte. Celle d’un peuple qui lutte pour sa liberté et qu’on ne peut abandonner. Faut-il pour autant appeler de nos vœux les bombes américaines ? Évidemment non. Au moment où j’écris ces lignes, l’option qui prévaut est celle de missiles qui seraient lancés depuis un destroyer sur des cibles militaires syriennes. Les motivations de l’administration américaine sont claires. Il s’agit de sauver la face dans le grand jeu diplomatique. On ne peut soutenir cette option qui peut aussi bien être le début d’un fol engrenage qu’une gesticulation sans lendemain.

La seule solution reste donc, selon nous, l’armement des courants laïques et progressistes au sein de la rébellion afin de leur donner les moyens de se défendre par eux-mêmes contre la barbarie du régime, mais aussi de reprendre le dessus au sein de l’insurrection face aux factions jihadistes les plus extrémistes. C’est-à-dire de s’inscrire dans le mouvement révolutionnaire, et non en dehors de lui pour quelque motivation inavouable. Il est vrai que la désorganisation de l’insurrection et ses divisions n’ont jusqu’ici rien facilité, mais il n’y a sans doute pas d’autre voie. Quant aux spéculations sur l’avenir et à la peur des islamistes, elles ne peuvent justifier ni un soutien déguisé à Bachar al-Assad en Syrie ni à des militaires nostalgiques de Moubarak, en Égypte.

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L’alarme d’Edgar Morin

Mediapart

25 août 2013 |

 Par Edwy Plenel

Il y a un an tout juste, paraissait aux Editions de l’Aube un petit livre de dialogue entre François Hollande et Edgar Morin, fruit d’une conversation entre le politique et le philosophe avant l’élection du premier à la présidence de la République. Le préfaçant une fois élu, François Hollande en résumait ainsi l’enjeu : rien moins que « le pouvoir du politique ». « On ne peut rétablir confiance et espérance que si l’on indique une voie nouvelle, lui lançait Edgar Morin : pas seulement la promesse de sortir de la crise, mais aussi de changer de logique dominante ».

Cette voie nouvelle, le sociologue et philosophe l’avait décliné dans trois autres livres avant l’élection présidentielle, tous parus en 2011 : La Voie (Fayard), justement, à laquelle Stéphane Hessel renvoyait en guise de suite programmatique à son Indignez-vous !; Ma gauche (François Bourin), recueil de ses nombreuses interpellations d’une famille qu’il a toujours souhaitée diverse ; enfin, Le chemin de l’espérance (Fayard), énonciation avec Stéphane Hessel de ce qu’ils n’hésitaient pas à appeler « une voie politique de salut public » face à « une politique aveugle qui nous conduit aux désastres ».

Ces références sont autant de raisons pour solliciter le jugement d’Edgar Morin sur cette gauche socialiste au pouvoir en France face aux défis immenses d’un monde incertain où l’ancien tarde à mourir tandis que le neuf peine à naître.

Mediapart –. Pour illustrer la dialectique de l’espérance et de l’inquiétude qui traverse toute votre œuvre, vous citez souvent ce vers du poète allemand Hölderlin : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Vous le citiez encore quand, avec Stéphane Hessel et à l’invitation de Mediapart, vous aviez salué les révolutions arabes naissantes. Mais, au vu des récents événements égyptien et syrien, n’est-ce pas le péril qui l’emporte de nouveau, comme si la séquence ouverte en 2010-2011 avec l’espérance des révolutions démocratiques arabes se refermait brutalement ?

Edgar Morin –. Dans la plupart des pays arabes se sont posés les difficiles problèmes du passage de l’aspiration démocratique à la réalisation démocratique. Ici, nous devons  tenir compte, non tant des leçons de l’histoire, mais des leçons de la réflexion sur l’histoire. La première leçon est que la démocratie a été fragile et temporaire en Europe.

En France, la révolution de 1789 a dégénéré en Terreur, puis Thermidor, puis Empire, puis Restauration de la royauté ; il a fallu attendre la IIIe république, née d’un désastre militaire en 1871 mais anéantie par un désastre militaire en 1940. Au XXe siècle, le fascisme a détruit la démocratie italienne, la démocratie allemande, la démocratie espagnole, et l’URSS a instauré jusqu’en 1989 son totalitarisme. Mais il faut penser aussi qu’en France, Italie, Espagne, Allemagne, dans les démocraties populaires et en URSS même, les idées de 1789 ont régénéré et réinstallé, certes inégalement, la démocratie.

Aussi le printemps arabe de 2011 subit des détournements, des étouffements, des confiscations, des régressions mais le message renaîtra : il est devenu une force génératrice et régénératrice de l’histoire future – sauf, évidemment, si l’histoire humaine allait vers une catastrophe généralisée.

Il y a un an, paraissait le livre d’une conversation que vous aviez eue avant son élection avec celui qui allait devenir président de la république, François Hollande. Dans le bref texte introductif ajouté le 31 juillet 2012, vous écriviez : « J’attends et j’espère que le président Hollande annoncera un grand dessein, une nouvelle politique, une nouvelle voie, un nouvel espoir au peuple français et qui indiqueront au monde que la France est encore capable de formuler un message universel ». Un an après qu’en est-il de cette attente ?

Ce livre, paru en septembre 2012, reprend un dialogue tenu avant l'élection présidentielle de mai.Ce livre, paru en septembre 2012, reprend un dialogue tenu avant l’élection présidentielle de mai.

J’attends… (rire). Je  ne suis pas encore désespéré. J’attends encore parce que je fais le pari que l’aggravation de la situation sur tous les plans, qui prendra des formes que je ne connais pas, pourrait provoquer un sursaut, une prise de conscience chez le président. Voilà pourquoi je ne désespère pas.

Mais je reste inquiet. Le président Hollande, nourri dans le sérail du Parti socialiste, vient d’un parti qui a perdu sa pensée, celle qu’il avait hérité des grands réformistes du début du XXe siècle. Nous avons besoin d’une repensée politique et les obstacles à cette repensée politique sont énormes.

Cela tient d’abord à l’éducation, pas seulement celle de l’ENA mais aussi l’éducation antérieure, du lycée, de l’université, où les connaissances sont compartimentées et dispersées alors qu’évidemment, on a besoin aujourd’hui d’une pensée complexe qui puisse relier les connaissances et affronter les problèmes. Manquent les capacités d’avoir une pensée globale sur les problèmes fondamentaux.

Or nos hommes politiques ne se cultivent plus, ils n’ont plus le temps, leur connaissance du monde est fournie par des spécialistes et des experts dont la vue est évidemment bornée à un domaine clos et il n’y a personne pour faire la synthèse. Ils vivent au jour le jour, pressés par l’événement. Vous connaissez ma formule : à force d’oublier l’essentiel pour l’urgence, de faire de l’urgence l’essentiel, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel…

« On vit dans des idées obsolètes et inadéquates »

Mais n’est-ce pas précisément le bilan de la première année de présidence Hollande ? Et l’organisation de ce séminaire gouvernemental sur la France de 2025 n’en était-il pas l’aveu ? Comme une façon de reconnaître qu’il manquait une vision ?

Voyons ce que va accoucher cette montagne… J’ajoute que ce gouvernement comporte des personnalités diverses, ce qui est un bien, mais avec des visées très différentes les unes des autres. Où la complémentarité n’arrive pas à relier les antagonismes dans une nouvelle vision. C’est un gouvernement composé par dosage de tendances alors qu’aujourd’hui, il faudrait une équipe qui ait, au moins, une passion commune, une vision et une visée communes.

Il y a, ici ou là, chez tel ou telle ministre, des fragments de la vision d’ensemble nécessaire. Mais ils ne sont pas reliés. De plus, séparément et globalement, les énormes pressions du monde financier, du monde technocratique ou du monde administratif finissent par inhiber les tendances réformatrices, et il manque cette volonté de les unifier pour les renforcer. On est dans une conjoncture qui nécessite une pensée que j’appelle complexe, le contraire précisément des simplifications que sont la rigueur ou la sotte alternative croissance/décroissance.

Quand on parle de croissance par exemple – laquelle est devenue un mythe contredit par la décroissance qui est un autre mythe –, le vrai problème, c’est de savoir ce qui doit croître et ce qui doit décroître. Faire croître une économie verte, renouveler toutes nos sources d’énergies qui deviendraient propres, faire décroître l’agriculture et l’élevage industrialisés, dépolluer et humaniser nos villes selon de nouveaux critères urbanistiques, etc. Bref il y aurait une grande politique économique à inventer qui correspondrait à ce que fut en son temps la relance du New Deal de Roosevelt. Ce qui signifie aussi que l’Etat doit restaurer un certain nombre de prérogatives qui sont les siennes et ne doit pas les abandonner au privé.

Je suis très frappé de l’expérience de l’Equateur où il y a eu la révolution citoyenne de Rafael Correa en 2007. Avant, pendant ce que Correa appelle la longue nuit du néolibéralisme, l’Etat avait abandonné le pétrole, privatisé toutes ses prérogatives. Il s’est trouvé en faillite, la monnaie s’est effondrée, le dollar l’a remplacé… Aujourd’hui, l’Etat reprend, par exemple, ce pétrole – 70% de ses revenus – avec une visée humaniste, la politique du buen vivir, une politique qui doit être centrée sur l’être humain et non pas sur l’économie. Et qui  a commencé à réduire les inégalités et le chômage. C’est certes un petit pays, un pays périphérique, mais souvent les nouveaux départs viennent de la périphérie.… En somme, on peut sortir de la fatalité des anciennes façons de penser et d’agir.

Hélas, la nouvelle politique que je crois réaliste – et que j’ai définie en détail en 2011 dans mon livre La voie, puis dans Le chemin de l’espérance avec Stéphane Hessel –, elle est vue comme utopiste par ceux qui se croient réalistes alors qu’ils sont emprisonnés dans l’utopie de la compétitivité et de la croissance.

On vit dans des idées obsolètes et inadéquates dont on attend néanmoins les recettes générales. La compétitivité, telle qu’elle est comprise, ça veut dire liquider du personnel, licencier, dégraisser, et pour ceux qui restent, des pressions organisationnelle telles qu’elles peuvent rendre les gens malades, suicidaires. Ce qu’on appelle la compétitivité est une réalité tragique. La vraie compétitivité d’entreprise consisterait à la réformer, à donner de l’autonomie à ceux qui travaillent, à faire des communautés de destin où chacun se sent à la fois solidaire et responsable. Là, nous aurions des entreprises compétitives. Quant au problème de la dette qu’on suspend au-dessus de nos têtes comme une épée de Damoclès, il faudrait le réexaminer. Je reprends l’exemple de l’Equateur qui avait une dette énorme : ils se sont demandés quelle était la dette justifiée et celle qui ne l’était pas. Et ils ont éliminé cette dernière.

C’est un chemin difficile, car les esprits ne savent ou ne cherchent à se reconvertir, difficile parce qu’il faut penser de façon complexe, par exemple à la fois croissance et décroissance, difficile parce qu’il n’offre pas de certitude. Mais nous sommes dans une telle époque d’hébétude, de résignation, de soumission qu’on ne conçoit pas le seul chemin réaliste. L’opinion est hébétée, privée d’avenir, angoissée du présent, et une partie va de plus en plus se réfugier dans ce qu’elle croit être le passé, c’est-à-dire les racines nationalistes, pseudo-raciales ou religieuses. Même les grandes affaires de corruption ne provoquent pratiquement pas de réaction dans l’opinion comme si c’était devenu normal que la politique soit corrompue.

Il y a une aggravation intérieure de la situation. Elle se manifeste par les progrès de ce qu’on appelle à tort les forces populistes, car le mot populisme est un très beau mot qui a été un étendard dans de nombreux pays d’Amérique latine contre les féodaux et contre les militaires. Laissons tomber les étiquettes; d’ailleurs il en faudrait de nouvelles – extrême droite, fascisme, etc., ça ne suffit pas. Disons qu’il y a eu historiquement deux France, la France républicaine, celle du peuple de gauche, et la France réactionnaire. Celle-ci a pris sa revanche sous Vichy, s’est décomposée à la Libération, mais c’est un vichysme sans occupation allemande qui progresse aujourd’hui. Et c’est le peuple de gauche qui dépérit.

« Ce qui manque dramatiquement, c’est une pensée complexe »

Mais est-ce qu’une partie de la gauche elle-même ne participe pas à cette régression en ayant une vision passéiste de la France, comme on le constate à propos de l’immigration et de la laïcité ?

La France qui, dans les faits, est une République à la fois une et multiculturelle devrait l’inscrire dans la Constitution pour répondre à la réalité. Avant même l’arrivée des immigrants de l’outre-mer, il y a eu la France des Bretons, des Alsaciens, des Occitans, etc., un pays multiculturel, un pays uni fait de multiples cultures. Là aussi on est prisonnier d’une pensée binaire : ou bien la République homogène ou bien le communautarisme fermé. Alors qu’au contraire, le multiculturalisme s’inscrit dans une unité ouverte et riche, l’unité dans la diversité. Quand j’ai fait cette demande au candidat Hollande, il a cru au risque du communautarisme. Il a pensé plutôt inscrire la laïcité dans la Constitution.

Directeur de recherche émérite au CNRS, Edgar Morin se revendique penseur transdisciplinaire et indiscipliné.Directeur de recherche émérite au CNRS, Edgar Morin se revendique penseur transdisciplinaire et indiscipliné.

Mais cette laïcité, il faut la régénérer ! L’instituteur, qui a joué un rôle admirable, croyait que le progrès était une loi historique, quasiment déterminé par l’évolution humaine, alors qu’aujourd’hui, nous savons qu’il est incertain. L’instituteur pensait que la raison telle qu’il la croyait élucidait le monde entier alors qu’aujourd’hui, on se rend compte que la raison a non seulement ses limites mais ses perversions dans la rationalisation et dans la raison instrumentale. Et l’instituteur, il croyait qu’avec le progrès et la raison, la démocratie ne pouvait que s’épanouir, alors que nous voyons bien qu’il y a une crise de la démocratie.

Alors ça veut dire quoi aujourd’hui la laïcité ? Revenir à ces slogans vides ? Non, c’est régénérer la source, celle d’une pensée interrogative où la raison s’interroge sur elle-même et pas seulement sur les croyances religieuses. Une pensée qui, sans arrêt, se régénère dans l’humanisme, un humanisme qui aujourd’hui devient concret alors qu’hier, il avait ses œillères, réservé aux Européens, aux Blancs, aux coloniaux… Alors qu’aujourd’hui, nous découvrons la diversité humaine, nous avons accès à elle. Il nous faut retrouver les sources vivantes de la laïcité, celle qui n’a pas peur des religions. Toutes les sociétés ont leur religion. La société la plus technique, la plus matérialiste, la plus marchande, celle des Etats-Unis, c’est aussi la société la plus religieuse du monde occidental.

Ce qui manque dramatiquement, c’est une pensée complexe capable de traiter les problèmes fondamentaux pour armer les citoyens. Ma critique ne vise pas personnellement Hollande, mais elle vise l’ensemble de la classe politique qui est en panne d’idées régénératrices. Il faut toujours être inquiet quand on voit un calme impressionnant comme ceux qui précèdent les orages. Je me souviens qu’en 1967-1968, il y a eu le surgissement partout de révoltes étudiantes, de la Californie jusqu’aux pays de l’Est, et rien en France jusqu’en mars 1968. Et là de façon tout à fait inattendue, à partir d’incidents minimes à la cité universitaire de Nanterre, est arrivée en France la plus grosse des insurrections qui a dépassé le monde étudiant et a touché les travailleurs avec la plus grande grève ouvrière.

Que va nous révéler la sortie de cet état d’atonie, cette explosion, cet inattendu ? Il suffit souvent d’un petit rien. Au Brésil, la hausse des transports publics a provoqué la mise en cause générale de la corruption, de la classe politique, des Jeux olympiques…

Et l’inattendu ou l’imprévu ont frappé pareillement ces derniers mois en Turquie ou en Maroc, dans des protestations démocratiques…

C'est avec "La Méthode" que Edgar Morin a théorisé cette "pensée complexe" qui est au moteur de sa réflexion philosophique.C’est avec « La Méthode » que Edgar Morin a théorisé cette « pensée complexe » qui est au moteur de sa réflexion philosophique.

Oui, mais l’absence d’une pensée régénératrice se fait encore plus sentir. Au départ, il y a l’aspiration de la jeunesse qui exprime cette quête d’un épanouissement individuel au sein d’une vie collective, cette demande de plus d’individualité et de plus de communauté qui traverse toute l’histoire humaine face aux dominations, aux hiérarchies, aux spécialisations, aux asservissements, etc. Mais il y a aussi le risque que, comme en Egypte, ces aspirations prennent une forme régressive. Même quand elles sont animées par la meilleure des volontés, même quand elles mettent à bas une dictature, ce qui manque à ces sursauts populaires, c’est aussi ce qui nous manque à nous : une pensée qui  dise où aller. Les mouvements se dispersent ou se divisent, et ce fut le cas aussi pour les Indignados espagnols et pour Occupy aux Etats-Unis. Ils retombent faute d’une pensée qui conçoive la voie qui conduise à ce que j’ai appelé la métamorphose…

« Les lanceurs d’alerte sont des porteurs de vérité »

Mais il ne suffit pas de penser juste (ou de croire que l’on penser juste) pour agir bien. Il y aussi toute la question des médiations, politiques, partisanes, étatiques, etc. Vous citez souvent le poème d’Antonio Machado Caminante, no hay camino qui dit, en substance, à ceux qui marchent qu’il n’y a pas de chemin et que le chemin s’invente en marchant. Donc autant que la façon dont on pense, il y a comment on agit.

Quel est le nœud décisif ? Bien sûr, au vu de la première année de présidence Hollande, on peut dire : voici un gouvernement d’hommes qui se sont laissés encercler par les intérêts dominants, qui n’ont pas pu les surmonter, qui n’ont pas été assez déterminés. Mais le nœud fondamental, c’est qu’ils ne pensent pas qu’une autre politique soit possible. Leur structure de pensée vit dans ces cadres donnés et, comme ils ne peuvent pas en sortir, ils pensent que toute autre proposition est utopique, aventureuse, impossible. Les pressions que subissent ces gouvernants et ces ministres, ils les subissent d’autant plus qu’ils ne sont pas habités par la pensée qu’on peut faire autre chose.

« LA gauche, j'ai toujours répugné à ce LA unificateur qui occulte les différences, les oppositions et les conflits »« LA gauche, j’ai toujours répugné à ce LA unificateur qui occulte les différences, les oppositions et les conflits »

C’est pourquoi j’aime bien le comité Roosevelt 2012, que Pierre Larrouturou m’a demandé de présider, car il montre, sans sectarisme ni dogmatisme, qu’une autre voie économique est possible. Bien entendu, je ne suis pas un idéaliste, et je ne crois pas que la seule crise soit une crise de pensée. C’est une crise de société, de civilisation, d’Europe, d’Humanité, mais elle est inséparable de cette crise de pensée. Et le temps presse. Nous allons vers des événements qui ne peuvent que s’aggraver. Je ne pense pas seulement à la crise économique, mais à la conjonction sur le plan mondial de fanatismes multiples qui provoquent une série de guerres locales, au cancer du Moyen-Orient qui s’est élargi, à la spéculation financière qui continue à triompher…

Je fais toujours la part de l’improbable qui est la part de l’espoir, du changement. Mais seule la prise de conscience des énormes dangers vers lesquels nous allons, nous France, nous Europe, nous humanité, provoquerait des sursauts salutaires.

On vous sent plus inquiet que d’ordinaire, plus alarmiste, plus soucieux du péril que de ce qui sauve…

Mes souvenirs d’adolescence, c’était une marche somnambulique vers la guerre, sans qu’on en prenne conscience, sauf quelques isolés qui lançaient des alertes. Ce somnambulisme était dominant, y compris après Munich. L’inconscience des hommes et la dispersion des idées l’emportaient. Rétrospectivement, c’est l’aveuglement qui a dominé les responsables politiques. Je pense qu’un autre aveuglement est en train de s’installer aujourd’hui. Il y a toutes les raisons d’être pessimiste. Mais le surgissement de l’imprévu, de l’improbable, de l’impensable, se fera de toute façon. Sera-t-il un bon imprévu ? Je n’en sais rien.

Dans l’imprévu positif, il y a les potentialités démocratiques de la révolution numérique, cette information sans frontières, ce partage des savoirs, cette communication horizontale. Mais 2013 n’est-elle pas, là aussi, une année sombre avec le sort réservé aux lanceurs d’alerte, Assange toujours en résidence surveillée, Manning condamné à 35 ans de prison, Snowden se heurtant à une planète sans visa, Greenwald et son compagnon pourchassés, etc. ?

J’ai fait un tweet disant que Assange et Snowden méritaient un Prix Vérité, s’il existait, et qu’il fallait leur offrir le droit d’asile. Les lanceurs d’alerte sont  des porteurs de vérité. Il faut parler de la grandeur de la mission qu’ils se sont donnés. Internet est le siège d’un déploiement d’énormes puissances capables de contrôler n’importe quel citoyen à n’importe quel moment. Et en même temps, il nous montre que de minuscules David peuvent porter des coups très durs aux énormes Goliath. L’énorme colosse a un talon d’Achille, et la lutte gigantesque du bien contre le mal prend des aspects de science-fiction, ces fictions où souvent un individu ne sait pas qu’il est l’élu pour sauver l’humanité. Dans le film Matrix, la machine énorme contrôle tout mais, dans les sous-sols, un petit gars réussit à résister. Heureusement, il arrive parfois dans l’histoire, qu’à un moment donné, un individu solidaire ébranle les dominations les plus établies.

Aujourd’hui, cette lutte grandiose s’effectue à travers Internet. Nous ne sommes donc pas totalement désarmés puisque le message des hacktivistes, c’est de nous révéler ce qui est caché, ce que l’on nous cache, et de le mettre à la disposition de tous. Et puis, au sein de la pire organisation, il y a toujours un individu qui n’en peut plus et qui se révolte, se réveille, trahit apparemment son camp parce qu’il ne peut pas trahir sa vérité. Dans le grouillement des réseaux sociaux, il y a de tout, certes de la rumeur stupide ou trompeuse d’écran à écran et non plus de bouche à oreille, mais aussi des vérités, des relations, des partages. Internet, c’est un cosmos, un réseau neuro-cérébral artificiel sur toute la planète dans laquelle nos cerveaux entrent en jeu. Nous sommes définitivement entrés dans le monde de l’ambivalence et de la complexité.

« Si tu ne cherches pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas »

Mais derrière la bonne nouvelle du David contre Goliath, il y a la grande solitude de ces nouveaux héros. Et cette régression de voir le pays du Free speech, du Premier amendement, de l’élection d’Obama contre Bush, être acharné à persécuter les lanceurs d’alerte…

Il y a une tragédie. Obama a trahi sa propre pensée. Ce n’était pas simplement un pragmatique . C’était quelqu’un qui avait une pensée profonde sur les Etats-Unis, sur l’Afrique, sur le monde musulman… Tout ce qu’il a écrit avant d’être président est plein de beauté et de vérité. Et ce qu’il y a de terrible, c’est qu’une grande partie de ce qu’il a fait va dans le sens contraire de ce qu’il pensait.

Dans ce contexte, l’histoire de l’avion de Evo Morales est immonde. Voici un chef d’Etat, ce président bolivien qui a rendu la dignité à son peuple, à qui on interdit le ciel français et dont on fouille l’avion à Vienne. Quel mépris, quelle indignité ! Alors que le président Morales représente un des phénomènes les plus importants, les plus salubres en Amérique latine, celui de l’émancipation d’un peuple andin politiquement et sociologiquement exclu.

La France n’a vraiment pas tenu son rôle. Il y a une telle vitalité, par contraste, en Amérique latine… Quand j’en reviens, notre monde hexagonal me semble figé, sclérosé, desséché, alors que là bas, ça vit, ça bouge, ça avance, même dans la tragédie.

Mais cette morosité française, est-ce celle du pays ou de sa tête ? L’immense succès du manifeste de Stéphane Hessel, Indignez-vous !, n’a-t-il pas montré l’existence d’une attente et d’une disponibilité que politiques et dirigeants ne savent pas mobiliser ?

Oui, mais  la réception du message est dispersée, non reliée. Cela ne communique plus entre la société  et le pouvoir, entre les clubs de pensée régénératrice et les politiques, comme au temps du Club Jean Moulin. La compartimentation s’est accrue, la spécialisation a augmenté. Partout, je bute sur la non-communication, et l’impératif de reliance devient primordial. Nous sommes trop dispersés. Il manque un lien, pas un parti au sens classique.

Une ligue, une association ? Marx disait dans le Manifeste communiste, qui allait donner naissance à l’Association internationale des travailleurs, que les communistes ne sont d’aucun parti et qu’ils sont là où il y a le mouvement général. Aider à la naissance du mouvement général, mais ne pas vouloir le monopoliser. Je suis pour la reliance, rassembler les initiatives créatrices, faire du lien, créer du lien, mettre en relation.

De la reliance, encore de la reliance, toujours de la reliance ! C’est cela qui donnera de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace.

Dans l’un de ses discours de campagne électorale, François Hollande avait prêté à un Shakespeare introuvable cette citation : « Ils ont échoué parce qu’ils n’ont pas commencé par le rêve. » Et il ajoutait : « Nous réussirons parce que nous commencerons par évoquer le rêve. » Depuis qu’il est au pouvoir, c’est de réalité qu’il nous parle, plus de rêve. Est-cela qui manque, le rêve ?

« Notre propos est de dénoncer le cours pervers d'une politique aveugle qui nous conduit aux désastres »« Notre propos est de dénoncer le cours pervers d’une politique aveugle qui nous conduit aux désastres »

Le mot de rêve n’est pas le bon. Ce qu’il faudrait c’est ranimer l’aspiration humaine à la liberté, à l’autonomie et à la communauté qui traverse les siècles et a inspiré socialisme, communisme et libertarisme. Nous sommes victimes du faux réalisme. Ce qui est cru comme réaliste par la classe politique et la classe dirigeante est utopique, et ce qu’ils jugent utopique peut, au contraire, être réaliste. Leur utopie c’est qu’on ne peut pas sortir du néo-libéralisme, de la croissance, de la compétitivité féroce.

Contre ce pseudo-réalisme, le vrai réalisme se nourrit d’aspiration, c’est-à-dire en partie d’utopie. Groethuysen le disait déjà : « Etre réaliste, quelle utopie ! » Avertissement auquel il faut ajouter cette recommandation d’Héraclite : « Si tu ne cherches pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas. »

La boîte noire : Tout comme le faisait Stéphane Hessel (1917-2013), Edgar Morin accompagne avec bienveillance l’aventure de Mediapart depuis le début. Outre les articles signalés en « Lire aussi », nos lecteurs peuvent retrouver ici leurs interventions à la soirée d’amitié et de solidarité que nous avions organisée au Théâtre de la Colline à Paris au début des révolutions arabes et là l’hommage de Edgar Morin à l’ami Stéphane Hessel lors de ses obsèques en mars dernier.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/240813/l-alarme-d-edgar-morin

Manuel Valls, le conformiste

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http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-marliere/230813/manuel-valls-le-conformiste

Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, est politiquement insignifiant. Rien dans son parcours politique passé ou son action ministérielle présente ne justifie la position éminente qu’il occupe au cœur du gouvernement. Ses propositions sont ultra-minoritaires à gauche. Elles ont reçu le soutien de 5,7% des électeurs de gauche lors de la primaire socialiste. Comme Ségolène Royal en 2007, Dominique Strauss-Kahn et François Hollande en 2012, Valls est le produit d’un concours de circonstances.

Contrairement aux refrains médiatiques, Manuel Valls ne doit pas son ascension politique à son profil de « social-démocrate moderne » ; figure métonymique usée qui renvoie dans les faits à un projet antisocial et à une surenchère droitière. Le ministre n’est pas plus une « forte tête » ou un avant-gardiste de la politique. Au contraire, Valls s’applique depuis vingt ans à épouser laborieusement le prêt-à-penser médiatique de l’époque. En résumé, Manuel Valls est un conformiste. Comme le personnage principal du roman d’Alberto Moravia (porté à l’écran par Bernardo Bertolucci), Valls est l’homme de la « normalité » ; le porte-voix du discours des dominants.

 

Une stratégie personnelle

Manuel Valls est par atavisme un political wannabe ; celui qui se place dans la roue des puissants du moment et qui ne la lâche plus : hier Rocard, puis Jospin, ensuite Royal, brièvement Strauss-Kahn, et, tardivement, Hollande. Deuxième et Première gauche, gauche caviar, gauche New Age et gauche démocrate. Valls s’est mis au service de tout le monde, sans aucun état d’âme.

Si Manuel Valls accentue toujours plus sa rhétorique droitière, c’est qu’il est persuadé qu’il s’agit d’une stratégie payante. C’est le discours que ses conseillers à Euro RSCG (l’officine des socialistes losers de la présidentielle) et les sondeurs susurrent quotidiennement à son oreille. Un nombre croissant de ses collègues au gouvernement l’a compris : Valls évolue dans le champ politique au gré de ses intérêts personnels. La balise est déjà à l’horizon : Élysée 2017.

Car tel est bien le cœur du problème. L’improbable ascension de l’ex-maire d’Évry n’est compréhensible que si on la resitue dans le contexte de la séquence présidentielle ratée de 2012 (l’affaire Sofitel suivie de la campagne présidentielle trop centriste de Hollande qui a failli lui coûter la victoire) et le catastrophique début du quinquennat hollandais (signature du pacte budgétaire européen sans contrepartie, incapacité à imposer la taxation à 75%, abandon de la taxation sur les transactions financières, réforme néolibérale du marché du travail, réforme bancaire vidée de son contenu, affaire Cahuzac, vaine réduction de la « dette publique », et même ambiance islamophobe et anti-Roms que sous le sarkozysme avec, ici, le concours actif de Manuel Valls). Un président Hollande orienté à gauche, qui aurait décidé d’en découdre avec les marchés et Angela Merkel, n’aurait jamais confié un poste ministériel à un personnage aussi droitier.

 

« Tes propos portent atteinte à tous les militants et à tous les dirigeants »

En 2009, Martine Aubry, fraîchement élue première secrétaire du PS, avait dû remettre sèchement à sa place un Manuel Valls qui tirait sur tout (elle, en particulier), n’en faisant qu’à sa tête, prenant le contrepied des mesures-phares du PS dans les médias. Excédée, Aubry lui avait par écrit signifié son désaccord :

« S’engager dans un parti, c’est un acte d’adhésion à des valeurs et des pratiques communes, mais c’est aussi – qui plus est dans un parti démocratique comme le nôtre – accepter de débattre en son sein, d’y apporter ses idées et ses réflexions, et lorsque la décision est prise de la respecter dans l’opinion. On ne peut utiliser un Parti pour obtenir des mandats et des succès, en s’appuyant sur la force et la légitimité d’une organisation collective, et s’en affranchir pour exister dans les médias à des fins de promotion personnelle. On n’appartient pas à un parti pour s’en servir, mais pour le servir. (…) Tes propos, loin d’apporter une solution, portent atteinte à tous les militants et à tous les dirigeants, qui aujourd’hui travaillent à retrouver la confiance de nos concitoyens. Tu donnes l’impression d’attendre, voire d’espérer la fin du Parti socialiste. (…) Si les propos que tu exprimes, reflètent profondément ta pensée, alors tu dois en tirer pleinement les conséquences et quitter le Parti socialiste. (…).

En juillet 1933, au congrès socialiste de la Mutualité, Léon Blum, plus concis, s’était exclamé : « Je suis épouvanté ! »

 

Un sarkozyste tout court

Selon un procédé éprouvé en 2007 et en 2012, les médias de droite et de la gauche bobo sont en train de fabriquer le candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2017. Mise à part l’incertaine candidature de François Hollande, quel socialiste émergera des prochaines primaires socialistes ? Poser la question, c’est y répondre. Pour nombre de médias et de sondeurs à la louche, les jeux sont déjà faits : l’homme de la Place Beauvau. N’est-il pas plébiscité dans les sondages par les Français pour son action ministérielle ? Français, encore un petit effort : bientôt, Manuel Valls ne vous sera plus totalement antipathique. Puisqu’on vous le dit dans les magazines ! Bis repetita placent.

Manuel Valls est présenté comme un « iconoclaste de la gauche ». Remarquons que ce sont les médias conservateurs qui relaient complaisamment cette image. L’intéressé a très tôt compris qu’avec de tels soutiens, son avenir politique était assuré. L’intéressé cultive donc un profil de « Sarkozy de gauche » qui fait office de laissez-passer dans le monde des dominants, et lui permet à se prévaloir de la gauche ou plutôt… des voix de gauche. Relevons en passant une autre escroquerie intellectuelle majeure : Valls n’est pas un « sarkozyste de gauche ». Le sarkozysme incarne une droite dure, sécuritaire et antisociale. Comment un homme de gauche pourrait-il être associé à de telles idées ? Quiconque professe de telles opinions ou met en œuvre des politiques inspirées de telles idées s’exclut ipso facto de la gauche. Il convient par conséquent de dire et d’écrire : (sans usage des guillemets) : Valls est un sarkozyste.

Nicolas Sarkozy ne s’y était pas trompé en 2007, puisqu’il avait demandé avec insistance au « socialiste » de rejoindre, au titre de « l’Ouverture », le gouvernement Fillon. Valls, trop prudent ou trop ambitieux, ne donna pas suite. Il demeura au Parti socialiste pour ne pas connaître le déshonneur et l’oubli comme Eric Besson ou Jean-Marie Bockel.

Autre tropisme sarkozyste : comme Claude Guéan, son prédécesseur à l’Intérieur, Valls cultive la beauferie politique. On se souvient que lorsqu’il se promenait sur un marché d’Évry en juin 2009, il interpella son collaborateur qui filmait la scène : « Belle image de la ville d’Évry… Tu me mets quelques blancs, quelques whites, quelques blancos ! »

 

Des slogans issus du volapük blairiste

Manuel Valls, le « moderne », puise sans ambages dans le volapük blairiste du milieu des années 90. Les emprunts aux slogans de la « troisième voie » sont troublants : la distinction gauche/droite n’est plus pertinente ; l’économie n’est ni de droite, ni de gauche ; le socialisme est mort ; les luttes des classes ont disparu ; la sécurité des personnes et des biens (et non sociale) est la pierre angulaire de la « bonne société », il faut œuvrer dans l’intérêt de la majorité et non pour les « intérêts sectoriels » (entendus ici comme les syndicats, les salariés, les membres des minorités ethniques), etc. Même Pierre Moscovici, autrefois grand admirateur du blairisme, a pris ses distances avec une phraséologie totalement tombée en désuétude Outre-Manche. Le renouveau du Parti socialiste en France passera-t-il par le recyclage de politiques qui ont été élaborées il y a vingt ans au Royaume-Uni par un homme qui se voulait l’héritier de Margaret Thatcher ?

Que Manuel Valls soit à la droite de la droite sur le plan social et économique ne fait aucun doute. Pour mémoire, quelques perles vallsiennes : opposition aux 35 heures qu’il faut « dépasser » et « dévérouiller » (veine blairiste) ; il faut « travailler plus » comme solution à la baisse du pouvoir d’achat ; soutien apporté à la TVA « sociale » de la droite (veine sarkozyste) ou allongement de la durée de la cotisation retraite (le rêve des néolibéraux de tout poil). De manière générale, il fait la promotion éhontée des entreprises « qui créent les richesses ». On ne trouve aucune référence aux ouvriers ou aux salariés dans ses discours.

 

Le pourfendeur partisan du « communautarisme »

Manuel Valls n’est jamais plus toxique et diviseur que lorsqu’il se mêle des questions de religion et de pluralisme culturel. Grand pourfendeur des « communautarismes », il n’a pourtant pas hésité à s’exprimer en ces termes sur Radio Judaïca, le 17 juin 2011 : « Par ma femme, je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël ». Valls était alors candidat socialiste à l’élection présidentielle. Que n’aurait-il dit si un autre candidat avait prononcé des propos similaires en évoquant l’islam ?

L’islam le dérange manifestement, puisqu’il y a quelques jours à peine il déclarait que la deuxième religion en France devait démontrer sa « compatibilité avec les valeurs de la République ». Que des propos aussi sinistres et irresponsables aient pu être publiquement tenus par un ministre de l’Intérieur est sidérant, étant donné le climat islamophobe actuel. Cette déclaration de café du commerce a légitimé, en quelques instants, trois décennies de discours différentialistes du Front national.

On retrouve Valls à la tête de tous les combats anti-islam et anti-foulards au nom d’une laïcité imaginaire, celle-là même dont Marine Le Pen se réclame : il est contre le magasin Franprix halal à Évry (ceux-ci ne sont pas illégaux, pas plus que les magasins kasher dont il ne parle jamais et qui existent aussi) ; contre le port du foulard par une salariée de la crèche privée Baby Lou (la loi lui donne tort) ou encore contre le port du foulard à l’université (la loi lui donne encore tort). Sur tous ces dossiers – et ceux encore touchant à la sécurité et à la criminalité – Valls fait preuve d’un esprit partisan incompatible avec l’exercice de la fonction de ministre de l’Intérieur. Plus grave encore, Manuel Valls ethnicise et communautarise des catégories de citoyens français, tout en demeurant insensible aux situations de domination économique et sociale dont elles sont victimes.

Le discours (blairiste et vallsien) sur l’Autorité, l’Ordre et la responsabilité individuelle, est la marque d’une social-démocratie à bout de souffle qui a déserté son combat en faveur des classes populaires écrasées par la crise économique. Ces « sociaux-démocrates modernes » se sont reconvertis dans le tout-sécuritaire, espérant attirer les voix des classes moyennes les moins appauvries, ainsi que celles des classes supérieures. En cela, le néolibéralisme pratiqué par la social-démocratie ne se distingue pas de son pendant conservateur : tous deux tendent à criminaliser les comportements sociaux qui échappent à une « norme » française, blanche et chrétienne.

 

« Tout le monde rentre dans le rang ! »

À l’automne 2004, le Parti socialiste entamait un long débat interne consacré au traité constitutionnel européen qui devait déboucher sur un vote militant au début 2005. Militant dans la Fédération des Français de l’étranger, je participai pendant cette période à une réunion au parlement européen à Bruxelles. Notre groupe rencontra François Hollande, alors premier secrétaire du PS. Au cours d’un échange à bâtons rompus, je lui rappelai que le parti avait pris l’engagement solennel de ne pas soutenir le traité tant que les références pesantes à la « concurrence libre et non faussée » dans le texte n’étaient pas supprimées. Je constatai que la Convention chargée de la rédaction du traité n’avait pas répondu à nos attentes et que, par conséquent, en soutenant ce catéchisme néolibéral, le PS allait trahir l’engagement qu’il avait pris devant ses électeurs. Comme d’habitude, Hollande blagua et évita de répondre sur le fond. Dans la soirée, je croisai un groupe de dirigeants socialistes attablés dans un restaurant de la capitale belge. J’allais saluer Harlem Désir et Julien Dray, des camarades de la Gauche socialiste. J’allai m’assoir à l’extrémité de la longue table pour prendre le café. A peine m’étais-je assis que j’entendis une voix grave et métallique m’apostropher : « Bon, t’as bien fait joujou avec le traité, maintenant, tout le monde rentre dans le rang : on est tous pour le oui ! » (Je venais quelques jours auparavant de publier une tribune dans Le Monde intitulée : « La gauche doit dire non à l’Europe blairiste »…) Ainsi parlait le conformiste, l’homme qui dans les premiers temps de la campagne interne avait milité contre le traité avant de changer d’avis et de rejoindre le camp des « ouistes ». Il avait alors justifié son brusque volte-face par le fait que le « oui » allait être majoritaire dans le parti.

Twitter : @PhMarliere

 


Quand AXA se place au-dessus des lois

 

Mediapart

 

23 août 2013 |
Par Martine Orange

 

Ce n’est même plus un sous-entendu dans le débat sur la réforme des retraites : pour nombre de représentants patronaux, le système par répartition, instauré depuis plus de soixante ans, n’est plus de mise. Sans même attendre les propositions du gouvernement sur le sujet, le nouveau président du Medef, Pierre Gattaz, a annoncé ses priorités : « Il convient de développer la retraite par capitalisation de manière complémentaire au système par répartition », a-t-il déclaré dès l’une de ses premières interventions.

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Très en pointe dans ce combat qu’il mène depuis des années, Henri  de Castries, président d’AXA, insistait à son tour dans un entretien au Figaro début août, sur la « bonne » méthode pour réformer les retraites. Allongement de la durée des cotisations, report de l’âge de la retraite, baisse des cotisations patronales, ses préconisations ne manquaient pas. À un moment où l’entrée sur le marché du travail est de plus en plus tardive, où les carrières sont de plus en plus hachées, tout est fait pour installer un climat anxiogène, destiné à  persuader chacun qu’il convient d’épargner pour soi.

Enchaînant les propos, le président d’AXA mettait aussi en garde le gouvernement contre les tentations de toucher au régime de l’assurance-vie, très favorisé fiscalement. Un des véhicules privilégiés justement pour l’épargne retraite qui représente déjà plus de 1 300 milliards d’euros gérés en toute discrétion par les banques et les assurances. « L’assurance-vie, ce n’est pas une caverne d’Ali Baba ! Ni une poche dans laquelle on pourrait puiser pour la simple raison que les impôts ne rapportent plus assez. Il s’agit de l’épargne des Français. Et notre devoir moral et juridique, à nous autres assureurs, est de la protéger », affirmait Henri de Castries, la main sur le cœur.

À voir certaines pratiques et certains contrats du premier groupe d’assurance français, le terme « protéger » est peut-être un peu surfait. Et manifestement, il n’y a pas que l’État qui a la tentation de puiser dans la « caverne d’Ali Baba ».

Depuis 2002, Axa commercialise un contrat d’assurance-vie sous le nom d’Euractiel. « Cela a été notre contrat phare », dit une porte-parole du groupe. Faisant miroiter les avantages de bâtir une épargne sur le long terme – dix ans au moins –, en versant des primes régulières – de 600 à 15 250 euros par an –, le groupe a recruté dans les meilleures années plus de 30 000 souscripteurs par an.

Dans les nombreux forums sur internet consacrés au patrimoine et aux placements, les témoignages de personnes ayant souscrit ce type de contrat et s’estimant flouées abondent (voir ici, ici, ou encore). Les unes racontent comment leur épargne a fondu comme neige  au soleil, étant inférieure au bout de trois-quatre ans à ce qu’ils avaient investi. Une pure arnaque, dénoncent-ils, en récupérant une épargne qui avait parfois été réduite de moitié. D’autres font le calcul qu’au bout de dix ans, leur épargne leur a moins rapporté qu’un livret A, compte tenu des frais multiples et variés qui leur ont été prélevés au passage. Tous protestent sur les mauvais conseils qui leur ont été donnés.

L’ennui est que ce contrat d’Axa n’est pas seulement mauvais, il est illégal. En 2005, les parlementaires ont décidé de réviser, dans le cadre de la directive européenne sur l’épargne, un certain nombre de pratiques des assureurs. Parmi celles-ci figure celle des frais pré-comptés. Il s’agit d’un mécanisme qui permet aux assureurs de prélever sur la première ou les deux premières années de versement la totalité des frais de gestion du contrat perçus normalement sur huit ou dix ans. D’emblée, les épargnants voient disparaître la moitié de leur investissement de départ. S’ils souhaitent partir avant la fin du contrat, ils sont systématiquement perdants : les assureurs ne leur remboursant pas le solde des frais trop perçus et le conservant pour eux. Ces prélèvements finissent par représenter des sommes importantes dans le bilan des groupes d’assureurs.

Lors des discussions parlementaires, Philippe Marini, rapporteur du projet au Sénat, avait expliqué que cette pratique était « très défavorable aux souscripteurs », même en cas de respect des délais prévus, calculs à l’appui. Au bout de vingt ans, un contrat avec frais pré-comptés, reposant sur les mêmes versements et les mêmes frais de gestion, accusait une différence de plus de 5 300 euros par rapport à un contrat normal. Il préconisait donc l’extinction programmée de cette pratique.

20 millions d’euros de frais indus par an

Les assureurs ont tenté par de nombreux moyens à s’opposer à cette réforme. Ils expliquèrent que la pratique ne leur était pas si favorable que cela : selon eux, à long terme, la formule était neutre pour les épargnants. Il convenait de toute façon de développer des mécanismes incitatifs pour favoriser l’épargne longue. Enfin, cette pratique leur permettait de rémunérer les personnes chargées de commercialiser leurs produits, qu’ils seraient obligés en cas de changement de renégocier toutes leurs conventions collectives.

En dépit de la résistance des groupes d’assurance, les parlementaires ont adopté fin 2005 l’amendement Marini, qui entérine la fin des contrats à frais comptés. Le texte stipule que les assureurs ne peuvent plus prélever plus de 5 % des frais sur la totalité de l’épargne accumulée, quelle que soit la date de sortie du contrat (Loi du 15 décembre 2005 article L 132-22-1). Il est donné deux ans aux assureurs pour se mettre en conformité avec la loi et renégocier le mode de rémunération de leurs agents commerciaux. La fin de ce mécanisme semble acquise. Dans l’Argus des assurances, Claude Fath, directeur d’Axa France, déplore cette fin, jugeant que cette réforme va « avoir des conséquences négatives sur l’emploi » chez les assureurs.    

Tous les assureurs, à notre connaissance, se sont mis en conformité avec la loi et ont engagé des négociations pour modifier les conventions collectives et les modes de rémunération de leurs agents commerciaux. Tous sauf AXA, comme l’ont dénoncé à plusieurs reprises des syndicats de la maison, qui s’inquiétent des risques encourus par les salariés en proposant des contrats qui ne devraient plus avoir cours.

© extrait document interne

Indifférent, AXA continue de faire comme si de rien n’était et de se considérer au-dessus des lois. Son contrat Euractiel indique ainsi : « les frais correspondant à la totalité des dix premières annuités sont prélevés en totalité au cours de la première année sur la part des versements réguliers orientée vers le fonds à capital garanti. Ces frais sont égaux à 5 % du cumul de la totalité des dix premiers versements réguliers annuels prévus lors de la souscription. » Il précise plus loin : « La première année, des frais correspondant à 50 % du montant annuel des versements réguliers sont prélevés sur la partie du versement initial orientée vers le fonds à capital garanti. » Mieux : il est prévu que si les souscripteurs diminuent leurs versements, les frais perçus par avance ne leur seront pas remboursés. En revanche, s’ils augmentent leurs primes, ils devront payer de nouveaux frais. Pile, je gagne, face, je gagne aussi.

Interrogé sur cette pratique qui ne semble pas conforme à la loi, AXA France répond qu’il n’est pas concerné : « Euractiel est un contrat d’assurance-vie encadré par le Code des Assurances, il n’est pas visé par les dispositions légales adoptées suite au débat ouvert par le Sénateur Marini en 2005 et qui laissait en effet deux ans aux distributeurs (assurances, banques…) pour mettre en conformité leurs contrats. Euractiel n’est pas visé car le nouvel Article L132-22-1 du Code des Assurances promulgué par le législateur vise ce que nous appelons la zillmérisation uniquement ; (…) Cette réforme réglementaire, effective depuis le 16 décembre 2007, n’impactait et n’impacte pas EURACTIEL. EURACTIEL prévoit en effet, et ceci depuis son lancement le prélèvement dès la première année de souscription de l’ensemble des frais d’acquisition correspondant aux versements des dix premières années. Les versements suivants du client (pendant la durée d’engagement de 10 ans du client) ne font pas l’objet de frais. »

« C’est une vieille technique des assureurs. Ils entretiennent volontairement l’opacité, en utilisant un langage abscons et technique, mélangeant les sujets, afin de perdre tout le monde », relève un connaisseur du monde de l’assurance, qui dit ne rien comprendre à la réponse d’AXA – la zillmérisation étant une technique comptable d’inscription des engagements futurs de l’assureur au bilan.

Dans le cadre de la discussion à l’assemblée, le rapporteur, Philippe Auberger, pour dire qu’il fallait en finir, avait pris un exemple qui ressemble pourtant à s’y méprendre à celui du contrat d’AXA. Que répond AXA à ce constat ? « Ces éléments concernent le débat en commission à l’assemblée nationale (groupe de travail) et non la loi (Code des assurances) ». En un mot, à en croire l’assureur, les éléments de discussion à l’assemblée, qui normalement donnent le sens de la loi, n’ont ici aucune signification.

Philippe Marini, aujourd’hui président de la commission des finances du sénat, qui a été à l’origine de cette réforme, semble pourtant confirmer les propos tenus au moment des discussions parlementaires : « C’est un peu loin maintenant. Mais il s’agissait bien d’en finir avec les mécanismes des frais pré-comptés dans les contrats d’assurance-vie. Vous voudriez dire que l’on n’a pas assuré le suivi de nos textes… » Les spécialistes à la commission des finances du sénat confirment que le texte, sans interdire expressément la méthode des frais pré-comptés, l’a rendue dissuasive afin d’aboutir à l’extinction de cette pratique. Eux aussi disent ne pas comprendre la réponse d’AXA.

La Cour de cassation confirme cette lecture de l’interdiction de cette pratique, dans un arrêt du 14 décembre 2011 rendu dans le cadre d’un différend entre un groupe d’assurance et un de ses salariés, expliquant « l’amendement Marini (…) a interdit la pratique des frais précomptés dans le domaine de l’assurance sur la totalité desquels les conseillers commerciaux recevaient des commissions, ce paiement s’étalant désormais dans le temps ». Bref, tout le monde semble s’accorder sur le sens à donner au texte législatif, sauf AXA.

Pendant ces cinq ans, le groupe d’assurance a non seulement continué ce contrat mais l’a conservé comme un des produits phares de sa politique de commercialisation. Dans ses stages de formation pour ces nouvelles recrues – AXA embauche des dizaines de commerciaux chaque année, qui ne restent pas très longtemps – , Euractiel est la référence. La vente de ce contrat est donnée comme objectif de base pour les nouveaux entrants. Pour atteindre les performances fixées, ils doivent vendre deux Euractiel par mois avec des primes de 85 euros la première année, trois Euractiel la seconde.

© extrait document interne

Une des conditions pour être intégré dans le groupe n’est pas une certaine familiarité avec le monde financier et l’assurance, afin de conseiller au mieux, mais le nombre de connaissances ou de relations. Il leur faut présenter une liste d’au moins 200 noms pour commencer. Il leur est demandé de vendre à toutes les personnes qu’ils connaissent : les parents, les grands-parents, les oncles, les tantes, les cousins, les amis. Et naturellement, c’est ce contrat qui doit leur être proposé.

extrait de l'argumentaire type fourni pour les commerciaux d'Axaextrait de l’argumentaire type fourni pour les commerciaux d’Axa

Tant d’efforts pour promouvoir ce contrat, au prix d’en ignorer la loi, ne peuvent pas être totalement désintéressés. AXA ne nous a pas indiqué le nombre de contrats vendus et les montants accumulés. Selon des calculs très approximatifs, des syndicalistes estiment que grâce à la perpétuation illégale des frais pré-comptés, le groupe d’assurance a touché au moins 20 millions d’euros de frais de gestion indus sur les clients par an. Sur cinq ans, cela fait 100 millions d’euros. Mais comme il n’existe aucune procédure d’action collective, AXA est relativement à l’abri : quel épargnant osera affronter un géant de l’assurance et entamer un procès pouvant s’étaler sur une dizaine d’années pour retrouver quelques milliers d’euros ?

Les autorités publiques n’ignorent de cette situation. À plusieurs reprises, des clients, des salariés ont averti différents services de l’administration, ont écrit à des parlementaires, et surtout prévenu le ministère des finances. Ils ont reçu au mieux des accusés de réception polis. Mais rien n’a bougé : brusquement, l’application de la loi ne semble pas être un sujet quand cela concerne une puissance financière de la taille d’AXA et son président, énarque de la promotion Voltaire et inspecteur des finances.

Mais le groupe d’assurances a subi cependant quelque dommage collatéral : en dépit d’une équipe nombreuse travaillant sur internet et les réseaux sociaux pour répliquer aux critiques, AXA ne peut plus inverser l’image de son contrat, jugé partout comme très mauvais. Le groupe a donc décidé de l’enterrer. À la fin du mois, Euractiel ne sera plus vendu. Il sera remplacé par un nouveau contrat nommé Composium.

Hormis le nom, ce dernier va ressembler comme deux gouttes d’eau au précédent : lui aussi aura des frais pré-comptés qui amputeront de moitié l’épargne versée la première année.  Une nouvelle fois, Axa juge donc qu’il peut passer par dessus la loi, en toute impunité.

Extrait d'un document interneExtrait d’un document interne

Des réunions sont prévues à la fin du mois d’août pour former les équipes commerciales à ce nouveau produit ou plutôt pour leur fournir l’argumentaire clé en main. Le principal angle d’attaque commerciale  est tout trouvé. En substance : « Notre système de retraite est menacé. Vous ne savez pas combien vous toucherez. Il est temps de préparer vous-même votre retraite. » Et naturellement, AXA est tout prêt à les y aider.

 

 

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/economie/200813/quand-axa-se-place-au-dessus-des-lois

 


PETIT LEXIQUE DES TSIGANES ROMS, GENS DU VOYAGE

Le Monde.fr

| 17.10.2012 à 13h26

Par Angela Bolis

« Toutes les communautés tsiganes ont à affronter le même problème : comment construire et maintenir une autonomie dans une situation d’immersion et, pour la majorité d’entre elles, de dispersion ? Les réponses sont multiples. » Ce postulat, écrit par l’anthropologue Patrick Williams dans Etudes tsiganes en 1994, laisse entrevoir l’unité et la diversité de ce peuple, qui représente la première minorité ethnique d’Europe, forte de 10 à 12 millions de personnes.

De la même manière, si ces communautés peuvent être regroupées sous le terme Tsigane, ou plus récemment Rom, les noms qui servent à les désigner sont multiples. Au point qu’il est parfois difficile de s’y retrouver. Et que, en l’absence de consensus, la question continue à se poser dans la communauté scientifique comme chez les Tsiganes eux-mêmes.

Ainsi, il y a les dénominations internes (Rom par exemple), et les dénominations externes, que les non-Tsiganes utilisent pour désigner les Tsiganes, comme Romanichel, ou encore Bohémien. Ce dernier terme renvoit par exemple aux lettres de protection qui leur étaient accordées par les rois de Hongrie, de Pologne et de Bohême (région située aujourd’hui en République tchèque) à partir du XVe siècle.

Il y a aussi les dénominations qui distinguent les différentes branches de ce peuple hétérogène. Il en est ainsi des Gitans – Gypsi en anglais, Gitanos en espagnol (qui se prénomment eux-mêmes Kalé) – qui vivent en Espagne et dans le sud de la France, et représentent environ 10 % des Tsiganes selon le collectif Romeurope. Les Sinté, ou Manouches en français, se sont plutôt établis dans les régions germanophones, le Bénélux et certains pays nordiques, et représentent environ 4 % des Tsiganes, selon la même association. Les Roms d’Europe orientale et centrale, enfin, se distinguent en diverses communautés selon leur activité, par exemple les Roms kalderasch, chaudronniers, ou les Roms lovaras, marchands de chevaux.

Tsiganes. Ce terme académique générique recouvre toutes les différentes branches de ce peuple. Selon l’Atlas des Tsiganes, Les Dessous de la question rom, de Samuel Délepine, le mot tsigane est issu du grec médiéval athingani, qui signifie intouchable. En Europe de l’Est, ce terme exogène (utilisé par les non-Tsiganes) a « aux yeux de beaucoup de Roms, une connotation péjorative », explique le Conseil de l’Europe. En Europe occidentale, à l’inverse, ainsi qu’en Hongrie et en Russie, il « est mieux toléré et parfois plus approprié », estime l’institution européenne. Selon l’Atlas des Tsiganes, il peut même y être connoté positivement, comme lorsqu’il est associé à la musique ou à la fête tsigane.

Roms. Signifie homme en romanès. Il s’agit là encore d’un terme générique, mais, cette fois, endogène, c’est-à-dire employé par les Roms eux-même. Il a été choisi en 1971 par des associations d’Europe de l’Est, comme l’Union romani internationale, pour remplacer celui de Tsigane, considéré comme péjoratif. Toutefois, il est le plus souvent employé pour désigner une branche du peuple tsigane qui s’est implantée en Europe orientale et centrale – en Roumanie en grande majorité, mais aussi en Bulgarie et en ex-Yougoslavie – et dont une partie a émigré en Europe occidentale plus récemment : depuis la deuxième partie du XIXe siècle, puis depuis la chute des régimes communistes. Selon Romeurope, ils représentent 85 % des Tsiganes européens, et sont « environ 10 millions », selon le Conseil de l’Europe.

Gens du voyage. Il s’agit d’une catégorie administrative, issue de la loi du 3 janvier 1969. Se substituant alors au terme « nomade », elle concerne les personnes vivant plus de six mois par an en résidence mobile terrestre. Selon la Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes, « la quasi totalité des gens du voyage sont de citoyenneté française. Leur nombre est estimé autour de 400 000 personnes. Ce n’est pas tant la mobilité des personnes qui prime, que le mode de vie caractérisé par l’habitat en caravane. » Il s’agit donc d’un terme qui ne désigne pas forcément les Tsiganes – les catégories ethniques n’existant de toute façon pas dans le droit français. En France, les gens du voyage sont soumis à un régime particulier, dénoncé « comme source de stigmatisation et de discrimination », comme le relève une proposition de loi enregistrée au Sénat le 12 juin 2012.

En effet, ils doivent attendre trois ans avant de pouvoir s’inscrire sur les listes électorales au lieu de six mois. Ils détiennent aussi un titre de circulation qu’ils doivent présenter régulièrement aux autorités, sous peine d’une amende, voire d’une peine d’emprisonnement. Pour l’anthropologue Patrick Williams, « c’est un héritage du carnet nomade, qui s’apparente à de l’apartheid : ce sont des citoyens de seconde zone qui ont, au lieu de l’adresse sur leur carte d’identité, le numéro du titre de circulation. Ils sont donc, par exemple, repérés en tant que Tsiganes à n’importe quel contrôle de police. » Dans le « Décalogue du Palais Bourbon« , en 2009, l’Union romani internationale estimait que « nous ne nous reconnaissons pas nous même sous cette appellation d’un point de vue humain, culturel et identitaire ».

 


La provocation inadmissible de Valeurs actuelles..

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Pour les musulmans.. Edwy Plenel

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Un texte approprié par les temps qui courent..