Le sondage bidonné qui prétend que les Français veulent l’évacuation de la Zad


Cette tribune est reprise, avec l’accord de l’auteur et du site, de Paris luttes info.


Odoxa a encore frappé ! En sondant 1.006 personnes, les gourous de l’opinion publique en sont venus à la conclusion suivante [le 4 janvier 2018] : « La demande de fermeté est renforcée : près de 6 Français sur 10 se déclarent favorables à l’emploi de la force pour déloger les zadistes de NDDL. » Sortez les hélicos et les matraques, les gens n’attendent que ça, à ce qu’il paraît. Sauf que ce sondage a été construit n’importe comment, sans aucun respect des règles de base en la matière.

Première règle de base : un sondage doit être réalisé en évitant de mélanger les choses, les premières réponses étant susceptibles d’influer les réponses suivantes. Par exemple, si vous commencez par poser des questions sur l’intoxication alimentaire, pas la peine de demander aux gens s’ils ont peur de consommer des légumes abîmés…

Attention la blague : le thème principal du questionnaire d’où est extrait notre sondage, c’est l’insécurité ! Et même pire, le titre officiel du document c’est : « Regard des Français sur le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. » Quel rapport avec NDDL ? Et pourquoi pas poser la question en lien avec des problématiques urbaines ou environnementales ? Chez Odoxa, on a préféré introduire le débat sur NDDL juste après la question suivante : « Selon vous, aujourd’hui, l’insécurité a-t-elle plutôt tendance à augmenter, à diminuer ou à rester stable ? » Insécurité et NDDL, vous voyez le lien ? Si vous ne le voyez pas, pensez à vous faire déradicaliser vite fait.

Seconde règle de base : poser la question de la façon la plus neutre possible, en évitant les détails superflus et les termes connotés. Et voici la formulation à laquelle est parvenu l’institut de sondage :

« Le ministre de l’Intérieur a annoncé que le gouvernement serait “obligé d’employer la force” pour déloger les zadistes qui occupent actuellement la zone de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Vous personnellement, êtes-vous favorable ou opposé au recours à la force si nécessaire pour les déloger ? »

Houla, mais ça va pas du tout, ça ! C’est même du grand n’importe quoi. D’abord, si « le ministre a annoncé », on ne voit même pas pourquoi la question est posée. Autant dire oui tout de suite plutôt que s’opposer à un ministre, de l’Intérieur qui plus est. En plus, il a annoncé que le gouvernement « serait obligé ». Futur + verbe obliger = pas d’autre choix possible, d’autant plus quand « le gouvernement » est sujet de la phrase (le ministre ne devait pas suffire). La suite n’est pas mieux. Que fait ici le verbe « déloger », considéré comme du langage familier ? On déloge des indésirables, des gens qui dérangent ou des animaux considérés nuisibles. Ou des « zadistes », qualificatif retenu par Odoxa, qui décidément ne doit pas aimer la formule classique et déjà plus neutre : expulser des occupants. Ces chers zadistes, toujours selon Odoxa, « occupent actuellement la zone de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ». Ah ! mais il fallait me le dire si l’aéroport était déjà fait ! Moi je pensais qu’ils occupaient un joli bocage ! S’ils dorment sur le bitume d’une piste de décollage, autant les foutre dehors, c’est mieux pour eux.

Au cas où le sondé n’aurait pas compris, on lui pose enfin la véritable question en prenant soin d’insister encore une fois sur le fait qu’on va « déloger » des affreux nuisibles, surtout pas des agriculteurs écolos. Et au passage, on précise bien que la force sera employée « si nécessaire ». Précision inutile puisque le ministre a dit qu’il serait « obligé ». Mais on ne sait jamais, il reste peut-être quelques abrutis capables de dire non.

Troisième règle de base : rester prudent dans l’interprétation des chiffres. 6 Français sur 10 sont favorables ! Pas mal, bon score ! De quoi faire des titres bien racoleurs, comme sait le faire ce cher Figaro : « Notre-Dame-des-Landes : six Français sur dix encouragent Collomb à utiliser la force. » Bon en fait, le résultat exact, c’est 56 %, pas 60 %, mais on n’est pas à quelques points prêts, hein. Ça, c’est comme le « si nécessaire » qui figurait dans la question d’origine : pas bon pour vendre du papier. On va plutôt dire que les Français encouragent la force, ça, c’est beau, on dirait du Star Wars.

Bon et puis il y a la marge d’erreur, qui s’élève à 3 % quand on interroge seulement 1.000 personnes. Ce qui veut dire que le chiffre exact se situe entre 53 % et 59 %. À 53 %, avec un échantillon comme celui-ci, on considère habituellement que le résultat est mitigé, les sondés sont indécis. Mais c’est tellement ennuyeux, les gens indécis. Les journaux veulent du violent et Odoxa est là pour en donner, c’est tellement facile après tout.

L’institut de sondage a tellement l’habitude de produire de l’opinion à partir de rien qu’il ne cherche même pas à cacher le sien. Dans une synthèse détaillée de l’étude (très courte en définitive), le directeur d’Odoxa, Gaël Sliman, n’hésite pas à s’adresser à son cher ministre de l’Intérieur et à l’encourager chaleureusement à dépasser ses peurs : « Si Gérard Collomb craint une sanction de l’opinion face à un excès de fermeté de sa part, il se tromperait lourdement. » Vas-y Gérard, fonce mon copain !

Autant donner directement des consignes au ministre

Non, mais autant donner directement des consignes au ministre ! Ah, mais, c’est ce qu’ils font, en présentation du document, sans prendre de pincettes : « Dans le contexte sécuritaire “tendu” du moment, il serait important que Gérard Collomb puisse “renverser la vapeur” en montrant qu’il est capable de fermeté — peut-être à l’occasion de l’évacuation de NDDL — et ainsi pleinement occuper aux yeux des Français son statut de premier “flic de France”. » Au passage, on se demande pourquoi l’Institut utilise tous ces guillemets, alors que personne n’est cité. Soit les sondeurs entendent des voix (ce qui est tout à fait respectable), soit ils n’assument pas leurs opinions (ça l’est beaucoup moins).

Être obligé de sonder mille personnes pour enfin pouvoir brandir sans honte des idées réactionnaires… pas facile la vie chez Odoxa et compagnie…

Puisque la loi les y oblige, les instituts de sondage publient certaines données de base de leurs enquêtes. Les données utilisées sont disponibles ici.

Avec les vraies données brutes, on pourrait sûrement aller plus loin dans la remise en cause. Mais sans devenir statisticien, on peut critiquer les sondages plus globalement en considérant qu’ils fabriquent une opinion plutôt qu’ils ne la recueillent, comme le sous-entend la fameuse sentence de Bourdieu : « L’opinion publique n’existe pas. »

Ce texte n’a donc pas vocation à exiger de « bons sondages », contre de « mauvais sondages ». Il s’agit plutôt de chercher à comprendre comment des médias dominants magouillent grossièrement des techniques qu’ils connaissent pourtant très bien, pourquoi ils ne posent pas les questions selon des règles qu’on peut apprendre en première année de fac de sociologie.

– Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
– Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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Recensement des étrangers dans les centres d’hébergement : les associations saisissent le Défenseur des droits

Parce qu’elles n’accepteront pas que les centres d’hébergement deviennent des annexes des préfectures, 25 associations qui accueillent, hébergent, orientent des personnes sans abri, ont saisi ce jour le Défenseur des droits au sujet du nouveau dispositif étatique destiné à l’examen de la situation administrative des étrangers sans abri hébergés ou qui sollicitent un hébergement.Annoncé aux associations lors d’une réunion organisée par les ministres de l’Intérieur et de la Cohésion des territoires le 8 décembre, ce projet, qui remet en cause l’accueil inconditionnel des personnes dans les centres d’hébergement d’urgence, principe fondamental de l’action sociale, avait provoqué le départ anticipé de représentants associatifs.

Deux circulaires (l’une publiée le 8 décembre et l’autre datée du 12 décembre, mais pas encore publiée) prévoient en effet l’envoi d’équipes mobiles constituées d’agents de l’OFII et du service étranger des préfectures dans les centres d’hébergement en vue d’identifier les personnes de nationalité étrangère.

Conséquences immédiatement anticipées par ces associations : des personnes (dont des familles avec enfants, rappelons-le) qui n’appelleront plus le 115 pour être hébergées, qui resteront  à la rue ou dans des squats ou bidonvilles de peur d’être contrôlées et expulsées ou qui subiraient des fins de prise en charge.

Les associations demandent donc au Défenseur des droits d’intervenir auprès du gouvernement afin que ces instructions portant gravement atteinte aux droits fondamentaux des personnes étrangères hébergées dans les centres ne soient pas mises à exécution.

Si ces textes devaient être opposables aux personnes : ils mettraient un point final au principe de l’accueil inconditionnel, instaureraient un contrôle généralisé et discriminatoires des personnes étrangères au sein de lieux privés et obligeraient les associations à transmettre des informations à caractère personnel préjudiciables aux personnes qu’elles accueillent.

 

Associations signataires de la saisine :

Fédération des acteurs de la solidarité, La Cimade, Emmaüs solidarité, Emmaüs France, Centre Primo Levi, Uniopss, Fondation Abbé Pierre, Unicef France, Médecins sans frontières, la Ligue des droits de l’Homme, Samu social de Paris, Médecins du monde, Secours catholique – Caritas France, JRS, Fédération de l’entraide protestante, CASP, France terre d’asile, Fondation de l’Armée du salut, Association cités du Secours catholique, Le refuge, Droit au logement (DAL), Dom’asile, Amicale du Nid, Mrap, Fédération d’Habitat et humanisme

 

Paris, le 18 décembre 2017


Revivez les moments forts du Congrès de la LDH à Grenoble…

http://www.ldh-france.org/grenoble-2017-ldh-en-congres-vent-debout-defense-droits-libertes/


Présidentielle : soulagement et inquiétudes

ldh-france.org

Libertés/Démocratie  >  Démocratie

L’élection d’Emmanuel Macron ouvre un nouveau quinquennat et participe d’une redistribution de la donne politique dans un contexte périlleux. Plus de 66% des suffrages exprimés ont fait barrage à la candidature de Marine Le Pen, évitant ainsi d’installer durablement l’extrême droite à la tête du pays. La Ligue des droits de l’Homme apprécie ce résultat à sa juste valeur, en ce qu’il préserve les possibles démocratiques.Mais les dix millions de voix qui se sont portées sur la candidate du Front national, la radicalisation de la droite dite républicaine qui a marqué la campagne et l’enracinement dans le débat public des idées d’extrême droite, avec ce qu’elles charrient d’esprit de fermeture, de racisme, de discriminations et de violence, constituent autant de facteurs préoccupants pour l’avenir.Conjointement, le poids de l’abstention, du vote blanc et du vote nul – sans précédent lors d’une présidentielle – donne la mesure d’un décalage croissant entre offre politique institutionnelle et attentes citoyennes. Il y a là un message lourd de sens dont il faudra tenir compte.Conjurer les périls et répondre aux attentes populaires exigera plus que jamais un profond renouvellement de la vie et des pratiques politiques, qu’il s’agisse de représentation ou des mécanismes de décision. Les peurs et souffrances qui taraudent le pays et l’opinion publique appellent des réponses de justice sociale, une solidarité en actes, un développement humain garant de sécurité pour toutes et tous. Cela nécessite une ouverture solidaire au monde.Dans ce cadre, la Ligue des droits de l’Homme souligne que l’égalité des droits doit demeurer le  cœur battant du contrat républicain. Elle rappelle que la liberté, toujours, doit prévaloir sur la tentation d’un horizon rabougri au sécuritaire. Elle réaffirme que la fraternité est plus que jamais à défendre face aux politiques de haine et d’exclusion, face à la mise en concurrence de tous avec tous. Faire face à cette triple exigence renvoie à l’urgence de choix et de politiques de solidarité.La Ligue des droits de l’Homme appelle les citoyennes et les citoyens à défendre et faire vivre cette perspective à travers leurs choix lors des élections législatives, dont le résultat déterminera largement l’avenir politique de notre pays.

Paris, le 8 mai 2017


Présidentielles 2017 : changer de méthode pour changer de cap

ldh-france.org

Libertés/Démocratie  >  Démocratie

Paris le 21 avril,

Manifeste pour un virage citoyen

Cette campagne est décidément bien étrange. C’est la confirmation, s’il en fallait encore une, qu’un changement radical de méthode et de cap est nécessaire. Voilà maintenant plusieurs mois que la surenchère sécuritaire et les « affaires » polluent l’espace public. Ce climat délétère empêche l’émergence de tout débat de fond sur des sujets pourtant vitaux pour notre avenir commun. Bref disons-le clairement : cette campagne électorale n’est pas à la hauteur. Elle ne répond pas aux grands défis actuels, elle ne s’attaque pas aux racines des problèmes qui minent notre société et elle ouvre un boulevard toujours plus large aux forces populistes et rétrogrades.

Pour nous, acteurs-trices du changement et de la transformation sociale, la résignation n’est pas une option. Convaincus-es qu’un sursaut citoyen pourra nous sortir de l’impasse, nous parlons aujourd’hui d’une seule voix pour réaffirmer les valeurs qui nous lient et proposer une autre vision du monde. Il est temps de reconstruire ensemble un idéal commun et de faire prendre à notre société un nouveau virage. Un virage vers le progrès social. Vers une société où tous et toutes ont les mêmes droits, des droits effectifs qui reposent sur la solidarité. Un virage résolument citoyen.

Chaque jour sur le terrain nos organisations agissent en se confrontant au réel. Nous mobilisons des milliers de personnes pour défendre pied à pied notre bien commun le plus élémentaire : les droits fondamentaux. Le droit de chacun-e à vivre dignement, à être soigné-e correctement, à se déplacer, s’informer et s’exprimer librement, à être reconnu-e socialement, à vivre dans un environnement sain et à bénéficier du respect total de sa vie privée. Ensemble, nous défendons la solidarité, ici et ailleurs, aujourd’hui et demain. Nous agissons avec les personnes en situation de pauvreté, confrontées à la maladie, discriminées, menacées par les multiples risques sanitaires et écologiques.

Nous savons à quel point ces défis sont immenses et nous voulons peser en imposant la légitimité de ces sujets. Nous n’acceptons pas que le débat public soit pollué par celles et ceux qui proposent pour seul programme le repli identitaire et l’exclusion des plus vulnérables.

Il est temps que notre société apporte des solutions conformes au bien commun et à un avenir partagé, seul moyen de répondre aux enjeux considérables que sont la lutte contre la pauvreté et les inégalités, la transparence et l’exemplarité de la vie politique, la transition écologique, l’accès inconditionnel à la santé et à un logement décent, le devoir d’hospitalité, le respect des droits fondamentaux dans la transformation numérique, la promotion de la justice sociale et environnementale, la sécurisation des libertés publiques dans le contexte de risque terroriste.

Ces sujets méritent davantage qu’un addendum en fin de programme. Ils doivent être au cœur du débat. Mieux, les réponses politiques qu’ils exigent doivent se construire collectivement et s’appuyer sur l’expertise des citoyens-nes, des personnes concernées, des organisations et de la société civile.

Le monde associatif et militant, les millions de citoyens-nes qui agissent au quotidien montrent partout qu’une autre voie est possible.

Nous savons qu’il faudra du temps pour changer durablement de cap. Nous savons que le sursaut citoyen que nous appelons de nos vœux ne se produira pas en un claquement de doigts. Mais il n’est plus temps d’attendre. Nous sommes prêts, ensemble, plus déterminés que jamais. Pour citer Elizabeth Plum, activiste américaine et opposante féroce à la politique de Donald Trump : « notre lutte ne sera pas un sprint, mais un marathon. ».

Les signataires :

Aurélien Beaucamp, Président de AIDES

Jean-François Julliard, Directeur de Greenpeace France

Philippe Aigrain, co-fondateur et président de la Quadrature du Net

Françoise Dumont, Présidente de la LDH

Geneviève Jacques, présidente de la Cimade

Consulter le site de Virage citoyen


Adhésion LDH en ligne..

LDH sarlat

Je veux Adhérer
à la ligue des droits
de l’Homme

Parce qu’il n’y a pas de citoyenneté sans citoyenEs, la LDH ne se conçoit pas sans l’engagement des citoyenEs qui la rejoignent. Association (loi de 1901), elle vit essentiellement grâce au dévouement de ses adhérentEs, à leur engagement et leurs participations financières : cotisations, abonnement à sa revue Hommes et Libertés et dons.

En adhérant à la LDH,
vous choisissez de jouer un rôle actif !

  • Pour promouvoir et défendre tous les droits, individuels et collectifs, civils, politiques et sociaux
  • Pour combattre toutes les discriminations, le racisme, l’antisémitisme
  • Pour une citoyenneté active, coeur de ses valeurs depuis sa naissance (lors de l’affaire Dreyfus) dans l’actualité civique et politique nationale
  • Pour renforcer la liberté et promouvoir une égalité effective, ici et maintenant, en France, en Europe et dans le monde.

En adhérant à la LDH,
vous choisissez de jouer collectif !

  • Notre engagement pied à pied pour la promotion des droits prend appui sur des sections locales autonomes et sur une direction nationale renouvelée tous les deux ans.
  • Enraciné dans le quotidien, il se construit sur une réflexion à long terme sur l’avenir de la République, de la citoyenneté, de la démocratie dans un monde mouvant.
  • Parce que les droits fondamentaux sont universels, la LDH est partie prenante de l’Association européenne de défense des droits de l’Homme (AEDH) et de la Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme (FIDH). Elle participe au processus des Forums sociaux mondiaux aux cotés des multiples organisations de défense des droits de l’Homme.
  • Pour renforcer la liberté et promouvoir une égalité effective, ici et maintenant, en France, en Europe et dans le monde.

En adhérant à la LDH,
vous choisissez de construire l’avenir !

  • Parce que le monde bouge, vite, et pas toujours dans le bon sens, la LDH travaille sans cesse à la déclinaison contemporaine et offensive de la déclaration universelle des droits de l’Homme. Cela concerne aussi bien les migrations internationales que les biotechnologies, le logement ou les usages de l’Internet etc.
  • Parce qu’elle pense que l’avenir de l’humanité est solidaire, que la planète a besoin d’un développement durable, la LDH place les droits fondamentaux au cœur de la mondialisation pour laquelle elle s’engage. Parce que ces droits sont indivisibles, la LDH est attentive aux enjeux de libertés civiles, de droits sociaux, culturels, économiques et environnementaux. Sur tous ces enjeux, la LDH en appelle aux décideurs, aux élus, à l’opinion publique.

Dessin saisissant. A pleurer.


Loi asile-immigration…

…un projet déséquilibré qui inquiète les associations

Communiqué commun signé par la LDH

Le gouvernement a présenté le projet de loi asile-immigration en Conseil des ministres aujourd’hui. Certaines mesures sont positives, comme l’accès à la carte de résident des parents d’enfants bénéficiaires d’une protection internationale, ou encore l’extension à quatre ans de la carte de séjour pluriannuelle pour les bénéficiaires d’une protection subsidiaire.

Mais ce texte contient principalement des mesures qui vont dégrader la procédure d’asile et l’accompagnement social proposé par les associations, dans un contexte où l’ensemble des demandeurs d’asile ne pourra être hébergé, faute de places suffisantes :

  • Le raccourcissement des délais d’instruction des demandes d’asile s’effectue principalement au détriment du demandeur et risque de fait d’exclure des milliers de personnes de la protection : réduction des délais de recours devant la CNDA, fin du caractère suspensif du recours dans certaines situations, instauration des audiences par vidéo-conférence, notification des décisions par « tout moyen ».
  • Le projet de loi renforce les mesures directives et instaure un contrôle des préfectures, avec le risque de créer une confusion générale entre surveillance administrative et action sociale et de dégrader le travail des acteurs sociaux dans l’accompagnement pour l’accès aux droits (orientation directive sur l’ensemble du territoire national sans garantie d’une proposition effective d’hébergement, contrôles préfectoraux dans les structures d’hébergement, restriction de la liberté d’aller et venir).
  • Au prétexte de renforcer l’efficacité des mesures d’éloignement, le projet développe à outrance les mesures de contrôle et de privation de liberté (systématisation de l’assignation à résidence, forte hausse de la durée de rétention) auxquelles s’ajoute le placement en rétention des personnes placées sous procédure Dublin, voté au parlement le 15 février.
  • En fragilisant les fondements même du travail social, ce texte va altérer la relation de confiance entre les travailleurs sociaux et les personnes en grande précarité, leur famille et leurs enfants, qu’elles aient un statut administratif précaire ou non. Ces orientations pourraient conduire les personnes migrantes à fuir les procédures et les dispositifs sociaux, multipliant les situations d’errance et de précarité.
  • En refusant d’avancer sur la question de l’accès à un titre de séjour pour les dizaines de milliers de personnes qui vivent déjà sur le sol français, parfois depuis des années, et sur la modification nécessaire du règlement Dublin, ce projet passe à côté d’une occasion de s’attaquer réellement à la pauvreté et à la souffrance sociale.

Les associations en appellent à la responsabilité des parlementaires pour modifier ce texte en profondeur, afin que soit définie une politique publique qui tienne compte de leurs propositions adaptées aux situations vécues par les personnes migrantes en France.

Signataires : Fédération des acteurs de la solidarité, Médecins du monde, Emmaüs France, Dom’Asile, France terre d’asile, L’Uniopss, JRS France, Centre Primo Levi, AdN, Le Refuge, La Cimade, Ligue des droits de l’Homme, Médecins sans frontière, Solidarité femmes, Unicef, CASP, Le Secours catholique – Caritas France, Association des Cités du Secours catholique, Fondation Abbé Pierre, Emmaüs solidarité, Armée du salut

 

Paris, le 21 février 2018


Lettre à Madame la ministre de la Culture

theatredublog.unblog.fr

Théâtre du blog »


Nous avons reçu cette lettre que Robin Renucci et d’autres directeurs de Centres Dramatiques Nationaux vont adresser à Françoise Nyssen, Ministre de la Culture et que, bien entendu, nous publions.
Vous pouvez la transmettre aux amis, à votre réseau et d’abord envoyer avant ce mercredi soir votre signature à Frédéric Perouchine: perouchinef@gmail.com, secrétaire général de l’Association des Centres chorégraphiques nationaux, de l’Association des Centres dramatiques nationaux et de l’Association des Centres de développement chorégraphique nationaux, 12-14 rue Léchevin 75011 Paris. T: +33 (0)6 63 17 49 51.

Philippe du Vignal

Madame la Ministre de la Culture,

Vous avez convié certain.e.s d’entre nous à la fin de l’automne à un dîner pour parler de nos différentes actions auprès des exilé.e.s qui cherchent actuellement refuge en France. Nous vous avons proposé alors d’organiser une commission dont nous étions prêt.e.s à prendre la charge, afin d’établir un dialogue avec le ministère de l’Intérieur. Nous avons insisté sur la nécessité et l’urgence d’ouvrir ce dialogue entre les artistes, les acteur.trice.s culturel.le.s et le ministère de l’Intérieur, dialogue sans lequel tous nos efforts, tout notre travail en direction des milliers d’exilé.e.s restent une goutte d’eau dans l’océan des violences qu’ils et elles subissent aujourd’hui sur notre territoire, dans cette France qui pour elles et eux représentait pourtant la patrie des droits de l’homme, une terre d’asile et de refuge, et qui n’est plus aujourd’hui, pour ces femmes, ces enfants et ces hommes, qu’un endroit de violence et de rejet.
Notre demande est restée lettre morte.

Vous avez lancé récemment un appel au milieu culturel et artistique à faciliter aux éxilé.e.s l’accès à la culture, à développer des ateliers artistiques avec elles et eux, pour les aider à patienter le long des files d’attentes administratives.
Madame la Ministre, sachez que voici des mois, des années, que nous menons ces actions, que nous faisons, nous, artistes, acteurs et actrices culturelles, tout ce qui est en notre pouvoir pour soulager la misère, l’impact des violences subies, à tous les endroits où nous pouvons agir, que ce soit en tant que directeur.trice.s de structures culturelles, de lieux de création, que ce soit en tant qu’artistes. Quels que soient nos moyens, nous sommes des milliers en France à tenter d’agir avec d’autres citoyen.e.s et des associations qui luttent quotidiennement, pour aider, soutenir, accompagner ces vies blessées, ces parcours meurtris, ces frères et sœurs humaines qui ont tout perdu, tout laissé derrière eux, non pas pour « profiter » des « pavés dorés » de notre République, mais par nécessité vitale. On ne quitte pas son pays, ceux qu’on aime, son histoire et sa vie, par envie de confort, mais parce qu’on ne peut pas faire autrement.

Nous ne menons pas ces actions parce que nous sommes artistes et gens de culture, nous le faisons, Madame la ministre, parce que nous sommes avant tout des citoyen.ne.s, qui, comme des milliers d’autres citoyen.ne.s, de tous bords, de tous milieux, voient en ces exilé.e.s des frères et sœurs humains en souffrance. Nous le faisons en ayant chaque jour un peu plus honte de notre pays, de la façon dont ce pays que nous aimons et dont nous défendons avec fierté et force l’expression culturelle, trahit ses engagements, sa devise et son histoire, ampute son avenir. Nous le faisons en ressentant de la honte devant l’étonnement et le désespoir de ces femmes et hommes qui ne parviennent pas à comprendre que ce soit ça, la France, un pays où on fait la chasse aux éxilé.e.s, aux réfugié.e.s, où on brutalise des enfants, où on use de la matraque contre eux, où on détruit les pauvres tentes dans lesquelles se réfugient des familles, ces tentes posées au milieu de l’hiver glacé sur l’asphalte de nos grandes villes, au milieu de nos illuminations de Noël.

On ne mène pas un atelier de théâtre, de danse, d’art plastique, d’écriture, de vidéo, avec des enfants en exil pour ensuite les remettre dehors dans le froid, sans se soucier de ce qu’ils mangeront le soir, et s’ils dormiront dans la rue. On n’accueille pas des femmes et des hommes à un spectacle ou à un film pour ensuite les mettre à la porte sans se soucier de la faim et de la peur qui les tenaillent. On ne monte pas une chorale avec des femmes et des enfants pendant des mois, pour ensuite leur tourner le dos quand ils reçoivent contre toute attente une injonction de reconduite à la frontière, vers la prison, la faim, les tortures, le viol ou une mort certaine. (…)

Un frère ou une sœur, et encore d’avantage un enfant, on ne le laisse pas à la rue une fois la rencontre faite. On ne le laisse pas se débrouiller seul.e devant des policiers qui chargent, qui gazent, devant des circulaires qui font la chasse à l’homme. Non ! On l’aide comme on peut, on l’accompagne, on l’héberge, on lui ouvre nos théâtres, nos salles de répétition, nos maisons, pour le ou la protéger de la rue et de ses violences, on évite les contrôles de police avec lui ou elle, on le fait ou la fait changer de domicile en pleine nuit, quand on sait qu’il va y avoir une descente de police, on monte des dossiers, des recours, on le ou la cache, on l’aide à circuler, à trouver de quoi manger. On noue des solidarités, avec tel.le policier.e qui vous prévient anonymement qu’un tel va être arrêté, avec tel.le enseignant.e qui fait l’impossible pour empêcher qu’un enfant soit retiré de son école, qui passe son temps libre à donner bénévolement des cours de français, avec telle famille qui va accueillir chez elle un mineur isolé sans papier et tenter de l’accompagner dans la jungle administrative actuelle, avec tel médecin, qui va soigner sans rien demander en retour, et surtout pas les «papiers».

Aujourd’hui il ne s’agit pas de faire des ateliers de théâtre ou de dessin. Aujourd’hui, Madame la Ministre, nous luttons contre les pouvoirs publics, contre les injonctions et les blocages kafkaïens des administrations, contre les contrôles, contre les refus de protection des mineur.e.s, contre les violences policières. Aujourd’hui, nous nous retrouvons dans l’obligation morale de désobéir, pour compenser l’indignité d’une politique migratoire parmi les plus inhumaines de notre histoire contemporaine.
Aujourd’hui, nous sommes, nous, artistes, acteurs et actrices du monde de la culture, en lutte et en résistance contre l’Etat français, par solidarité humaine, par fierté d’être de ce pays, non pas de la France qui rejette et pourchasse, violente et opprime les plus démuni.e.s, les plus pauvres, celles et ceux qui demandent aide et assistance, mais la France terre d’asile, la France pays des droits humains, la France telle que l’ont imaginée ces milliers d’éxilé.e.s, ces milliers de personnes fuyant la violence sous toutes ses formes et qui trouvent ici une violence qu’ils ne comprennent pas et qui les terrorise. Nous le faisons aussi, parce que l’histoire nous jugera et que le jugement de nos enfants et de nos petits-enfants sera terrible, si nous ne faisons rien.
Aujourd’hui nous sommes devenus, par la force des choses, coupables de délit de solidarité, nous sommes passibles de sanctions pour aider, soutenir, de toutes les manières possibles, des gens en souffrance qui sont pourchassés de manière inique par l’État français. Aujourd’hui, donc, Madame la ministre, nous nous dénonçons.

Votre appel au milieu de la culture et de l’art nous permet de nous avancer à la lumière et d’affirmer haut et clair ce que nous faisons aujourd’hui. Nous sommes fier.e.s et heureux.ses de vous compter parmi nous, comme résistante à la violence actuelle instaurée par l’Etat, car nous comptons sur vous pour aller au bout de la logique de votre appel. Ainsi nous vous invitons à nous prêter main forte en exigeant l’ouverture d’un réel dialogue avec le Ministère de l’intérieur, d’exiger que ses circulaires ne viennent pas détruire tout ce que nous tentons de mener jour après jour, d’exiger au contraire que tous les moyens soient mis en place pour soutenir l’effort des citoyens et citoyennes qui chaque jour partout dans ce pays œuvrent pour tenter de suppléer avec leurs faibles moyens aux manquements criminels de l’État.

Nous demandons à l’état d’ouvrir un véritable dialogue avec la société civile, avec toutes celles et tous ceux qui œuvrent auprès des réfugié.e.s dans notre pays, pour réfléchir et mettre en œuvre concrètement des solutions d’accueil.

Nous en appelons à un réveil de la conscience de celles et ceux qui ont été élu.e.s par le peuple face à ce drame humain et sociétal que l’Etat orchestre à l’intérieur de ses frontières. Nous vous appelons à soutenir nos actions en permettant qu’elles ne soient pas annihilées par des contre-mesures de répression d’État, et à peser de tout votre poids pour cela.
Si notre appel n’est pas entendu, Madame la ministre, sachez que nous poursuivrons notre action et que nous déclarons à présent, nous rendre coupables de délit de solidarité.

perouchinef@gmail.com

Premièr.e.s signataires :

David Bobée, metteur en scène et directeur du Centre Dramatique National de Normandie-Rouen.
Irina Brook, metteuse en scène et directrice du Théâtre National de Nice.
Elisabeth Chailloux, comédienne et metteuse en scène, directrice du Théâtre des Quartiers d’Ivry/ Centre Dramatique National du Val-de-Marne.
Célie Pauthe, metteuse en scène et directrice du Centre dramatique national Besançon-Franche-Comté.
Carole Thibaut, autrice et metteuse en scène, directrice du Centre Dramatique National de Montluçon, Région Rhône-Alpes-Auvergne.
Robin Renucci, comédien et metteur en scène, directeur des Tréteaux de France-Centre Dramatique National.


Rétention : une loi dévastatrice pour les droits des personnes « dublinées »…


Le jeudi 15 février 2018, l’Assemblée nationale pourrait adopter définitivement la proposition de loi relative à l’application du régime européen Dublin. En effet, en commission des lois, l’intégralité des amendements des député·es La République en marche ont été retirés à la demande du gouvernement validant un texte durci par le Sénat. Seuls quelques député·es ont déposé in extremis des amendements pour modifier le texte. S’ils ne sont pas adoptés par l’hémicycle demain, la loi votée par le Sénat entrera en vigueur.

La proposition de loi va permettre aux préfectures de multiplier l’enfermement en rétention des personnes qui déposent une demande d’asile en France avant même de déterminer si elles doivent aller dans un autre pays européen pour la faire examiner. Il s’agit du pays par lequel elles sont entrées dans l’Union européenne et où leurs empreintes ont été enregistrées ou celui dans lequel elles ont déposé une demande d’asile.

Le 27 septembre 2017, la Cour de cassation a jugé qu’une telle rétention n’était pas possible, à défaut d’une définition par la loi du « risque de fuite » des demandeurs d’asile concernés. Elle a réitéré cette jurisprudence par un nouvel arrêt du 7 février 2018.

La proposition de loi définit un « risque de fuite » présumé, à travers douze situations extrêmement larges, permettant d’enfermer en rétention de façon quasi systématique les personnes, y compris des enfants. Une ligne rouge est franchie : elle permet pour la première fois d’enfermer des personnes avant même qu’une décision d’expulsion ait été prononcée, ce qui est contraire à la jurisprudence constante du Conseil constitutionnel[1]. Elle a également réduit le délai pour contester ces décisions de quinze à sept jours.

Alors que plus de 35 000 personnes étrangères ont fait l’objet d’une procédure Dublin en 2017 en France, cette loi va conduire à remplir les centres de rétention administrative d’hommes, de femmes et d’enfants qui ne font que solliciter une protection.

Le règlement Dublin est un système injuste puisqu’il fait davantage peser sur les États européens situés aux frontières extérieures de l’UE la responsabilité de l’examen des demandes d’asile. La Cimade appelle à la mise en place d’un système d’asile européen commun où le choix du pays d’accueil serait fait par la personne, et dans l’immédiat, à suspendre les effets dévastateurs du règlement Dublin.

[1] Conseil Constitutionnel, décision n° 97-389 DC du 22 avril 1997, Loi portant diverses dispositions relatives à l’immigration, Conseil Constitutionnel, décision n° 2003-484 DC du 20 novembre 2003, Loi relative à la maîtrise de l’immigration, au séjour des étrangers en France et à la nationalité et Conseil Constitutionnel, décision n°2011-631 DC du 9 juin 2011, Loi relative à l’immigration, à l’intégration et à la nationalité.


Soutien à la grève de la Cour nationale du droit d’asile du 13 février


En effet, cet appel à la grève est légitime lorsque l’on prend connaissance des dispositions du projet de loi gouvernemental modifiant de manière drastique les conditions de l’asile dans notre pays.

À titre d’exemple, ce projet de loi asile-immigration durcit considérablement les procédures de demande d’asile, raccourcit les délais de recours, renforce le contrôle de manière à réduire le nombre de réfugiés et à augmenter le nombre d’expulsions.

Sous couvert d’écourter les délais de procédures, il s’agira en réalité d’une limitation sans précédent de l’accès au droit et à la justice pour ces justiciables parmi les plus vulnérables. À cet égard, le projet de loi a diminué le temps passé à l’examen individualisé des demandes à six mois (recours compris), et en réduisant de moitié (un mois à deux semaines) le délai de recours en cas de refus.

À l’inverse, le projet de loi double la durée maximale de séjour en rétention administrative, de 45 à 90 jours, voire à 115 jours. Ainsi, les « damnés de la terre » pourront être incarcérés pendant le tiers d’une année dans notre pays après avoir pourtant survécu à des régimes dictatoriaux, ou bien encore à la traversée de zones de guerre, et à celle du désert ou de la Méditerranée ( qui s’est transformée en véritable cimetière marin).

La logique répressive du texte est par conséquent sans ambiguïté : deux fois moins de temps pour les droits, deux fois plus pour la rétention.

Si l’on ajoute à cela le durcissement au niveau européen du Règlement Dublin (Dublin IV interdira à tout débouté une nouvelle demande d’asile dans un autre pays de l’Union européenne), outre l’expulsion de ces migrants « dublinés » sans attendre l’arrêt de transfert tel que prévu par le projet de loi, c’est bien toute notre politique d’accueil des réfugiés et des migrants qui s’en trouve bouleversée au préjudice des droits des plus démunis.

Conformément à nos traditions, les avocats du barreau de Paris doivent exprimer leur solidarité et défendre les plus faibles, ce qui doit nous conduire immanquablement à participer à ce mouvement de grève de la Cour nationale du droit d’asile.

Cet appel à la grève (et espérons-le le succès de celle-ci) doit inciter le gouvernement à modifier significativement le projet de loi afin que celui-ci favorise l’accès au droit et la défense des droits des réfugiés et des migrants conformément aux valeurs et à l’histoire de notre pays.


Pourquoi on n’a aucun mal à dire coiffeuse et beaucoup plus à dire professeuse

slate.fr

Agnès De Féo
Sociologue et documentariste

Infirmière, épicière, caissière, pâtissière, paysanne, institutrice, actrice, chanteuse, serveuse, aide-soignante. Les métiers manuels, de service et de la scène n’ont aucun problème à se féminiser, surtout s’ils sont considérés comme subalternes. Ainsi éboueuse est très vite devenu le pendant féminin d’éboueur, alors que la profession était jusqu’à récemment uniquement masculine, idem pour technicienne, travailleuse, policière, maçonne et même franc-maçonne. En revanche: auteur, écrivain, médecin, professeur, ingénieur, ambassadeur s’allongent difficilement d’un suffixe féminin. Ainsi dans le binôme employeur-travailleur, seul le second se féminise automatiquement: on dira travailleuse, plus rarement employeuse.

Pourtant la structure des deux mots est absolument identique. On rencontre la même réticence avec professeur qui se féminise (aux forceps) en professeure, sans être marqué à l’oral, alors qu’on devrait utiliser professeuse comme chanteuse ou coiffeuse (on ne dit pas chanteure ou coiffeure). Professeuse était pourtant employé au XVIIIe siècle, et procureuse dès le XVIe, comme l’atteste le lexique des anciens féminins par la Société internationale pour l’étude des femmes de l’Ancien régime (Siefar).

Les cocktails de l’ambassadrice

Certaine fonctions au féminin passent pour avoir désigné l’épouse de l’homme qui l’occupait. Il s’agissait d’un usage sans valeur sémantique. Ainsi l’épouse se voyait décerner le titre féminisé de son mari à une époque où ces professions étaient fermées à la gent féminine, ce que le linguiste Bernard Cerquiglini appelle le «féminin conjugal» qu’il qualifie de «grammaticalement scabreux»:

«Le mauvais usage de la langue, c’est celui-là: celui qui consiste à interférer dans le parallélisme des formes masculine et féminine d’un même mot en y introduisant cette dimension conjugale. Ce sous-entendu de “femme de…” est un parasitage de la vraie nature de la langue.»

Une dénonciation aussi énoncée par le linguiste Albert Dauzat, qui expliquait en 1955 que «l’extension du titre du mari à l’épouse est une appellation abusive».

Le sens de «femme de» disparaît, surtout depuis que les femmes exercent ces professions. Les premières pharmaciennes sont apparues dans le dernier tiers du XIXe siècle, mais jusqu’à récemment certaines se faisaient appeler pharmacien pour ne pas être confondues avec l’ancien usage. Il est étonnant que cet argument soit encore retenu pour justifier le maintien de la forme masculine.

Figures de cire d’Angela Merkel, au musée Tussaud de Berlin. En accèdant au pouvoir en 2005, la tête de liste de la CDU a imposé le terme «chancelière». © John MacDougall / AFP

Certes, la première ambassadrice française n’a été nommée qu’en 1972, Marcelle Campana au Panama, ce qui explique que les premières femmes à occuper le poste tenaient à ce que leur titre reste au masculin. Mais la langue évolue. L’Annuaire diplomatique, dans son édition de 2002, donne la liste des toutes les femmes comme ambassadrices. Le rôle des médias est ici primordial. Le grammairien Yannick Chevalier se souvient de l’entrée en force d’un féminin: «Quelques mois avant l’élection d’Angela Merkel, Le Figaro, qui est sur la ligne dure, était bien embêté, car chancelière désignait à l’époque l’épouse du chancelier. Comment la nommer, Madame le chancelier? Au bout d’une semaine, ils ont suivi les autres journaux et ont écrit chancelière. Puis c’est entré dans l’usage de tout le monde.»

Maudites autrices!

Auteur, comme professeur, est un métier bloqué dans sa forme masculine. Il s’est récemment féminisé en auteure, qui est là encore inaudible à l’oral, alors que le féminin d’auteur existe: c’est autrice. Mais il a disparu de l’usage alors qu’on a bien traductrice, éditrice, actrice, locutrice, créatrice, oratrice, spectatrice, amatrice, agricultrice, factrice, tutrice, sénatrice, inventrice, fondatrice. Et même, torréfactrice.

Autrice vient du latin auctrix, féminin d’auctor qui a donné auteur en français. Une variante genrée que l’italien a su conserver avec autrice, féminin d’autore (auteur) ; tout comme actrice se dit attrice, féminin d’attore. Autrice a donc une vraie légitimité historique et linguistique, contrairement à auteure, qui est un néologisme récent.

L’emploi du mot autrice en France est attesté dès le Moyen-Âge. Il est défini dans le Dictionnaire du moyen français (DMF) comme «femme qui compose un ouvrage». La plupart des linguistes et historiens imputent sa disparition à la création de l’Académie française en 1635. C’est le moment où autrice devient l’objet de violents débats qui aboutiront à l’utilisation d’auteur en terme générique.

Aurore Evain connaît bien l’histoire d’autrice pour avoir produit la première recherche sur le mot. Chercheuse et metteuse en scène, elle rappelle: «C’est au XVIIe siècle que le métier d’écrivain commence à se professionnaliser. Des femmes écrivent pour gagner leur vie, ce qui constitue une prise de pouvoir dans la société. Il y a des places à prendre dans les institutions littéraires. Elles entrent en concurrence économique avec les hommes. C’est pourquoi un groupe d’hommes a empêché le mot autrice d’exister: pour fermer le métier aux femmes. Ce ne sont pas tous les hommes qui se sont opposés aux femmes (certains étaient favorables à leur entrée à l’Académie), mais un groupe, que l’on définirait aujourd’hui comme masculiniste, qui a pris le pouvoir. Ils ont véhiculé leur idéologie, qu’on a fini par identifier à la norme. Mais c’est une construction historique.» Aurore Evain a étudié l’évolution du terme en parallèle à celui d’actrice:

«La survalorisation de l’actrice à l’époque moderne a participé à l’effacement de la femme qui écrit, l’autrice, figure devenue illégitime et innommable en français moderne. À travers la bataille des mots, s’est jouée une guerre symbolique, qui a permis la consécration de la créature au détriment de la créatrice. Le XVIIe siècle a vu l’éradication d’autrice.»

Éliane Viennot, professeuse de lettres et militante de l’écriture inclusive, attribue également cette censure au XVIIe siècle: «Le mot autrice est le mot martyr de la langue française qui a déchaîné la rage des hommes de l’époque. Les écrivaines, comme Madeleine de Scudéry, étaient de véritables célébrités féminines. Molière en fera une caricature dans Les Précieuses ridicules.»

Pourtant autrice a continué à être usité bien après. La Base historique du vocabulaire français définit le mot comme «femme qui fait profession d’écrire des œuvres littéraires» et en trouve des occurrences dans les romans de Restif de la Bretonne en 1784. En 1801, l’écrivain Louis-Sébastien Mercier emploie le terme dans Néologie ou Vocabulaire de mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles: «Quand on est autrice, il faut être une autrice distinguée.»

Un petit passage par le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France montre qu’autrice était encore utilisé dans la première moitié du XXe siècle. Le Figaro, si prude aujourd’hui avec les féminins, employait autrice, notamment sous la plume de Francis Jammes dans une édition du 12 juin 1926. Les sciences humaines n’étaient pas en reste. La Revue archéologique de 1932, par exemple, désigne par autrice Madeleine Colani, archéologue connue pour ses fouilles menées au Laos. La Revue française de psychanalyse montre un emploi fréquent d’autrice, notamment dans les années 1930. Ces exemples montrent que sa disparition est bien plus récente qu’on ne le croit, et que l’Académie française n’est pas l’unique fossoyeuse du féminin.

Le mot autrice est récemment entré dans le dictionnaire Le Robert. Certaines chercheuses le mettent en valeur, comme Edwige Keller-Rahbé, qui enseigne la littérature française du XVIIe siècle à Lyon-II et qui vient de copublier avec Michèle Clément une anthologie critique: Privilèges d’auteurs et d’autrices en France (XVIe-XVIIe siècles). Elle explique pourquoi: «Au départ, il s’agissait de parler d’une catégorie de privilèges de librairie, ceux accordés aux auteurs. Nous avons découvert des femmes qui sollicitaient et obtenaient des privilèges en tant qu’autrices. Dans l’anthologie, treize privilèges sur cent concernent les femmes, ce qui montre bien qu’il est faux de croire que les femmes n’avaient pas le droit d’écrire aux XVIe-XVIIe siècles. Au contraire, sous l’Ancien régime, certaines femmes sont partie prenante du marché de la librairie et sont conscientes de leur statut d’autrice. Il m’est apparu comme une évidence qu’il fallait mettre autrice dans le titre. Les éditions Classiques Garnier n’ont pas fait objection et c’est d’autant plus encourageant que c’est un éditeur scientifique.» Paru en 2017, c’est l’un des tout premiers ouvrages à faire figurer autrice dans son titre.

Autrice commence depuis cette année à être utilisé par Le Monde, tandis que Le Figaro a accepté auteure. Pour Aurore Evain, «c’est le fruit de tout un travail “viral”, parti de mon article, diffusé par la Siefar puis par les cercles féministes militants et surtout les autrices elles-mêmes. Les premières qui ont choisi de se dire “autrices” ont fait preuve de courage. C’est prendre le risque de ne pas vendre un spectacle, de passer à côté d’une subvention, de se voir censurer un article.» Citons ces pionnières dans le milieu théâtral: Marion Aubert, Typhaine D, Louise Doutreligne, Corinne François-Denève, Blandine Pélissier, Carole Thibaut.

Lettres et l’avoir

Le point commun de ces métiers réfractaires à la variation genrée: leur statut élitiste et valorisé. Ils sont liés à des postes de direction ou des métiers intellectuels. Pour la linguiste Maria Candea:

«C’est comme si une règle de grammaire marchait en fonction du salaire. Plus le salaire est bas, plus on accorde en genre. Plus il est haut, plus le masculin s’impose.»

Les métiers artistiques ou créatifs en revanche se féminisent aisément: on dira une compositrice, une sculptrice ou encore une créatrice. Sans compter les noms épicènes (masculin et féminin, terminés par un e muet) qui prennent l’article féminin: une pianiste, une violoniste, une peintre. Le blocage au masculin se fait sur les métiers liés au pouvoir et aux lettres, comme auteur et écrivain qui se féminisent rarement. L’académicien Erik Orsenna, s’est ainsi ridiculisé en 2015 sur Arte en disant qu’il entendait «vaine» dans écrivaine, avant d’être contredit par la journaliste Nadia Daam lui répondant qu’on entendait «vain» dans écrivain.

Tous les métiers littéraires ne sont pas logés à la même enseigne. Poétesse est entré dans la langue en 1570 et figure même dans le Dictionnaire de l’Académie française. Romancière est d’un usage courant, mais beaucoup plus récent, il fait son apparition en 1844. Pourquoi a-t-on poétesse et romancière et non écrivaine? La poésie et le roman seraient-ils rendus accessibles aux femmes du fait de leur caractère fictionnel, esthétique, non scientifique? Genres dits mineurs par rapport à l’épopée, au théâtre, territoires quasi exclusifs des hommes.

Comment expliquer cette résistance de la langue à se féminiser, à inclure le féminin dans certaines professions? Le Moyen-Âge est une époque très riche pour la création linguistique des féminins. Curieusement l’époque contemporaine a tenté d’appauvrir la langue. Et alors que les femmes sont présentes partout, la langue ne suit plus la réalité et contribue à invisibiliser les femmes, comme si elles avaient pris trop de place dans la société.

Pourtant des spécialistes de la langue réclament depuis longtemps la féminisation du français. Outre le grammairien belge Maurice Grevisse (1895-1980), le linguiste français Albert Dauzat (1877-1955), dans Le Guide du bon usage en 1955, soutient la création de néologismes: «Le français veut des féminins, et il en manque pour désigner des professions exercées plus ou moins récemment par les femmes.»

Des progressistes au gouvernement

La question connaît en France depuis trois décennies une étonnante stagnation. En dépit de toutes les préconisations gouvernementales, les locuteurs ne suivent pas. En 1984, Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, lançait une «commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes», présidée par Benoîte Groult en collaboration avec la linguiste Anne-Marie Houdebine. Le Premier ministre Laurent Fabius publiait une circulaire, dite du 11 mars 1986. L’objectif était de prendre en compte la féminisation progressive de la langue.

En mars 1998, Lionel Jospin, alors Premier ministre, lançait une nouvelle circulaire invitant les administrations à féminiser les «noms de métier, titres, grades et fonctions». L’année suivante, il préfaçait un guide de 119 pages, intitulé Femme, j’écris ton nom, rédigé par l’Institut national de la langue française sous la direction du linguiste Bernard Cerquiglini, afin de «faire avancer la cause de la féminisation». Un excellent ouvrage qui recense les occurrences du féminin au Moyen-Âge, une vraie mine d’information sur l’étendue des métiers féminins qui existaient alors.

Enfin, en 2016, le Haut conseil pour l’égalité publie Le Guide pour une communication publique sans stéréotype de sexe. Une initiative relayée par l’agence de communication Mots-clés, spécialisée dans la promotion de l’écriture inclusive.

«Aucun Québécois ne laisserait un titre au masculin pour parler d’une femme.»

Chaque décennie voit fleurir une initiative du gouvernement pour faire évoluer la langue vers une plus grande justesse grammaticale, en accordant au féminin toutes les fonctions. Pourtant la situation stagne, laissant supposer que la résistance est populaire. Pour le grammairien de l’université Yannick Chevalier:

«Nous avons un rapport maladif à notre langue, maladie qui ne concerne que les francophones de France métropolitaine. Les gens se sont entredéchirés sur la suppression de l’accent circonflexe. C’est toucher à l’identité, c’est pathologique. Mais aux Antilles, au Québec, en Suisse et en Belgique, c’est très différent, les gens sont beaucoup plus détendus par rapport à leur langue.»

De fait, au Québec, en Suisse et en Belgique, le féminin est depuis longtemps généralisé à toutes les fonctions. Le Québec a démarré beaucoup plus tôt la féminisation, dès 1979. Pourtant les féminins préconisés ne sont pas entièrement satisfaisants car inaudibles à l’oral. Ils se contentent de créer des néologismes en ajoutant un e muet à la forme masculine: professeure, auteure, alors que professeuse et autrice, on l’a démontré, existent depuis longtemps dans la langue.

Toutefois le mérite de cette entreprise est aussi d’encourager à utiliser les féminins qui existent déjà, comme le préconise l’Office québécois de la langue française. L’entreprise de féminisation a été largement suivie par les Québécois comme le confirme Alexa Conradi, féministe de Montréal: «Aucun Québécois ne laisserait un titre au masculin pour parler d’une femme.» Elle n’hésite pas à qualifier les Français de «réactionnaires et sexistes».

La Suisse est encore plus audacieuse. Outre l’usage généralisé d’autrice, le parti des Verts vient de bannir tous les masculins pour les remplacer par des féminins dans ses statuts. L’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève a décidé de rendre le féminin générique. D’autres initiatives universitaires existent pour démasculiniser les textes.

Le poids des petits hommes verts

Dans l’Hexagone, un culte est rendu à l’Académie française, perçue dans l’imaginaire collectif comme l’autorité absolue en matière de normes lexicales et grammaticales. Elle est la cible de puissantes invectives car coupable pour beaucoup de vouloir maintenir un statu quo sur le masculin.


Le 22 janvier 1981, l’écrivaine Marguerite Yourcenar devient la première femme académicienne. © AFP

La linguiste Maria Candea en a fait un combat: «L’Académie invente des règles pour bétonner son idéologie sexiste, pour renforcer le masculin. Les académiciens n’ont pas désarmé même après avoir perdu toute autorité dans le domaine de la grammaire. Dans leur seule et unique grammaire, publiée dans les années 1930, qui a été la risée de tout le monde pour son amateurisme, ils avaient trouvé moyen, entre autres, d’essayer d’imposer une nouvelle règle en ce sens. Ils ont voulu empêcher que le pronom “certains, certaines” reste variable en genre! Ils voulaient rendre le féminin “certaines” incorrect, comme ils avaient, par le passé, réussi à rendre d’autres accords incorrects. Cette histoire semble leur tenir énormément à cœur.»

Même jugement sévère de la part d’Aurore Evain: «L’Académie a été la “fossoyeuse” du terme autrice: en le faisant disparaître des dictionnaires, elle a effacé toute son histoire, et donc sa légitimité. Ce féminin avait un enjeu politique. Les académiciens n’auraient pas mis autant d’énergie à le faire disparaître s’il ne contribuait pas à la légitimation des femmes ainsi désignées.»

Chrystel Breysse, socio-linguiste, ironise: «Si l’on suit l’Académie française qui revendique le masculin comme le genre non marqué, pourquoi alors ne pas mettre tous les noms de métier au masculin? Pourquoi ne pas dire: Madame l’infirmier, Madame le boulanger, l’acteur français Brigitte Bardot ou le chanteur Dalida? Pourquoi féminiser certains métiers et pas d’autres?» Pour Éliane Viennot: «C’est l’Académie le problème. Les académiciens sont liés au pouvoir, ils défendent ça, c’est une forteresse. Ils disent défendre des usages anciens mais ils se fondent sur des usages mis en place au XVIIe siècle!»

Maria Candea surenchérit: «Dans une tribune de 1998, l’académicien Marc Fumaroli avait associé la féminisation de “recteur” à “rectal” et trouvé que “doctoresse (…) rimait fâcheusement avec fesse”. C’est une obsession sexuelle!»

Accords et désaccords

Cet accord qui refuse le féminin est lourd de conséquences d’un point de vue grammatical. Tous les secrétaires de rédaction et les correcteurs sont obligés de jongler avec les mots pour éviter les contresens. En préconisant de conserver Madame le directeur plutôt que Madame la directrice, c’est commettre une faute d’accord. Par quel pronom personnel reprendre le mot directeur au masculin lorsqu’il désigne une femme: le président, elle… ou le maire, elle…? Que pensez-vous de cette phrase: «Le directeur a pris un congé maternité car il allaite son enfant»? Que penser d’une langue qui ne parvient plus à rendre compte de la réalité au risque de faire des fautes d’accord et de créer des ambiguïtés?

Le grammairien Yannick Chevalier rappelle: «Dans les années 1920-1930, les premières femmes avocates se font appeler Madame l’avocat. À l’époque, les grands philologues de la Sorbonne crient au solécisme. Le mot Madame commande un accord au féminin, dire “Madame le” est incorrect. Même des grammairiens de droite, voire de l’extrême droite, considèrent que mme l’avocat est une monstruosité linguistique. Mais aujourd’hui l’article masculin est revendiqué dans certaines fonctions au nom de la norme.» À la question «Madame le secrétaire perpétuel ou Madame la secrétaire perpétuelle?» du journaliste de France Inter Patrick Cohen à l’historienne Hélène Carrère d’Encausse, en direct de l’Académie française lundi 16 mars 2015, la réponse est sans appel: «Madame le secrétaire. La grammaire française doit être respectée ici.» Le problème est que l’académicienne fait là une faute de français, une faute d’accord appelée solécisme.

Le site de l’Académie regorge de ce type d’erreur de langue, car le français est une langue qui s’accorde en genre et en nombre. Dans la nécrologie de Simone Veil disparue le 30 juin 2017, elle est désignée comme confrère par ses pairs, un nom donc masculin auquel est rattaché l’adjectif «décédée» au féminin. L’Académie fait donc une faute d’accord de base, qui serait sanctionnée à l’école primaire.

Drôle de genre

Certains arguent de l’arbitraire du genre des mots pour expliquer l’absence d’équivalence féminine à certaines fonctions. C’est oublier que cet arbitraire ne touche que les inanimés et certains animaux. L’éminent Alain Rey, lexicographe et père du Petit Robert, s’est récemment fourvoyé dans un article du Figaro. Il revient sur le masculin et le féminin qu’il décrit comme arbitraires concernant les choses et les animaux: «On dit une girafe et pourtant on pense au mâle. Comme on croit que le crapaud est le mari de la grenouille. Or, ce sont deux espèces différentes […] Mais l’arbitraire de la langue est une donnée première contre laquelle on ne peut absolument rien!»

Alain Rey semble oublier que tous les animaux domestiqués et certains animaux sauvages sont marqués en genre: chien-chienne, chat-chatte, bélier-brebis, bouc-chèvre, cochon-truie, cheval-jument, taureau-vache, buffle-bufflonne, lion-lionne, etc. Ces animaux-là sont bien marqués en genre. L’arbitraire ne touche les noms d’animaux que lorsqu’ils ont une moindre interaction avec les humains. La langue française, comme la société, sont éminemment genrées.

Argument souvent opposé à la féminisation des fonctions, ces métiers masculins désignés au féminin, comme corvette, vigie, sentinelle ou recrue. De même les termes épicènes comme individu ou personne. On peut parler effectivement d’arbitraire de la langue dans leur cas, mais ce sont des exceptions.

Des femmes qui manquent de sagesse

Sage-femme est souvent convoqué pour illustrer la non-réciprocité genrée des noms de métiers. Éliane Viennot rappelle: «En 1982, toutes les professions s’ouvrent aux deux sexes. La société s’est émue du fait que le métier de sage-femme allait être ouvert aux hommes. Le médecin Robert Debré s’est exclamé: “Les pauvres hommes vont être appelés sages-femmes!” L’Académie a proposé maïeuticien pour les hommes, mais pas maïeuticienne pour les femmes, qui, elles, devaient continuer d’être appelées sages-femmes. Ils ont créé un problème là où il n’y en avait pas.»

Rappelons que maïeuticien a été inventé par l’Académie française en 1980, en référence à la maïeutique de Socrate. Maïeuticien figure comme néologisme dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française, avec la précision qu’il est «limité par l’usage aux hommes exerçant la profession de sage-femme».

Un sage-homme en salle de travail, à la maternité de l’hôpital de Clamecy, en 2008.  © Jeff Pachoud / AFP

Chrystel Breysse rappelle: «L’Académie française montre bien son incompétence. Car dans le mot composé sage-femme, le mot femme ne qualifie pas le sexe de la personne qui occupe la fonction, mais bien la compétence qui renvoie à la connaissance du corps des femmes.» On peut donc parfaitement dire un sage-femme pour un homme qui exerce ce métier.

Linguistique et guerre des sexes

Curieusement beaucoup perçoivent ce blocage lexical comme un clivage hommes-femmes. Cette disparition du féminin dans la langue serait due à une volonté masculine d’assurer sa domination sur les femmes. Chrystel Breysse, sociolinguiste, travaille sur ces questions d’impact de la langue sur la société et l’accès des femmes à l’égalité: «Le postulat du masculin premier induit une conception du rapport entre le féminin et le masculin axée sur la hiérarchisation. De fait, le masculin apparaît comme la norme sur laquelle le féminin doit se construire. Parler de règles de formation du féminin est donc la conséquence logique d’une absence d’interrogation sur la formation du masculin. Parler des femmes uniquement au masculin, c’est considérer qu’elles n’existent pas.»

«Ce sont des fonctions que les hommes estiment être leur chasse gardée […] On touche au cœur de la domination masculine.»

Même idée chez Éliane Viennot: «Ce sont des fonctions que les hommes estiment être leur chasse gardée. Ils campent sur le langage car ils n’ont plus rien d’autre. C’est une bataille déjà perdue pour eux, mais ils essayent encore de faire croire aux femmes que leur fonction doit être au masculin. On touche au cœur de la domination masculine.» Pour Yannick Chevalier, il ne fait aucun doute que la féminisation s’inscrit dans le combat féministe: «Les femmes ont fait entendre leur voix et sont entrées en concurrence avec les hommes qui ont dû leur céder de la place. La deuxième bataille est de fixer cette évolution dans la langue, afin que les femmes soient aussi présentes que les hommes. Ceux-ci sont en train de céder.»

Il est pourtant dommage de limiter cette problématique à un combat, voire à une guerre des sexes, car les femmes en sont aussi responsables. C’est une erreur d’imaginer un combat sans merci entre hommes et femmes. Il serait ridicule de penser que toutes les femmes soutiennent l’IVG. Marie-France Lorho par exemple, députée du Vaucluse (Ligue du Sud), organisait le 17 janvier un colloque pour la vie, une manifestation qui réunit autant de femmes que d’hommes.

Certes, les règles édictées par l’Académie française se basaient sur des conceptions misogynes inacceptables, mais il n’est pas correct de réduire cette question grammaticale à une victimisation des femmes, en leur ôtant toute responsabilité dans la perpétuation des blocages sexistes. Plutôt que de chercher un bouc émissaire masculin, il serait judicieux de vouloir simplement respecter la grammaire et les règles d’accord. Accorder au féminin, c’est avant tout respecter la langue française, pour le bénéfice de tous les francophones, sans différence de sexe.

Pour Aurore Evain: «L’histoire de l’essor du féminin autrice, en terme d’usage, est passionnant, car il montre le retour en force des collectifs citoyens grâce aux nouveaux médias. Il y a encore dix ans, je n’aurais jamais cru que ce mot atteindrait une telle portée, au point d’être préconisé par une ministre de la Culture et une académicienne, Danièle Sallenave.»

Nous assistons aujourd’hui à un changement historique. L’académicienne Dominique Bona vient d’accepter de se faire appeler académicienne et a accusé l’Académie de s’être trompée sur la féminisation des noms de métiers dans les années 1980. Et une autre académicienne, Hélène Carrère d’Encausse, avait promis de plancher sur le sujet du féminin dans la langue avant la fin 2017. On attend ses conclusions avec impatience.


Quand les médecins se font juges : la détermination de l’âge des adolescents migrants

Merci à la LDH Nice

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En france, les juges font régulièrement appel aux médecins légistes pour déterminer l’âge des adolescents migrants. Le journal Le Monde (14 mai 2008) rappelait qu’à Marseille, un garçon venu d’Algérie, déclarant avoir 17 ans, ce que confirmait son acte de naissance, a été considéré comme majeur sur la foi d’une radiographie de sa main et d’une estimation de son âge osseux. De mineur isolé, il est devenu étranger clandestin, avec renvoi du foyer qui l’hébergeait et obligation de quitter le territoire français.

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Les estimations d’âge physiologique, appelées couramment détermination d’âge ou « âge osseux », en raison de la pratique habituelle de radiographies de la main et du poignet, sont fréquemment demandées par les magistrats du parquet ou les juges des enfants pour estimer l’âge d’un adolescent dont l’état-civil est incertain. Si l’adolescent est mineur, sa prise en charge judiciaire est plus clémente que s’il ne l’est pas. Dans le cas des étrangers, un adolescent mineur n’est pas expulsable. L’expertise médicale en matière d’âge joue donc un rôle clé pour les justiciables et pour les professionnels de la justice. Ces derniers attendent une réponse rapide, précise et juste, pour éviter de commettre une erreur. Les décisions des experts ont des conséquences lourdes au plan individuel et des enjeux importants sur le plan moral, social et politique.

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Plus de 600 demandes similaires sont adressées chaque année à l’unité médico-judiciaire de Seine-Saint-Denis. En France, on peut estimer de 3000 à 4000 demandes par an les demandes judiciaires actuelles dans ce domaine. Certains médecins légistes sont mal à l’aise vis-à-vis de ces demandes judiciaires et s’interrogent sur la base scientifique de leur expertise. La méthode la plus utilisée, considérée comme méthode de référence, consiste à comparer la radiographie du poignet et de la main gauche de l’adolescent au cliché le plus proche issu d’un atlas, dit de Greulich et Pyle, du nom des deux médecins américains qui l’ont publié dans les années 50 [1][1] Greulich WW, Pyle SI. Radiographic atlas of skeletal…. Cet atlas a été conçu pour détecter, chez des enfants d’âge connu, un trouble de croissance ou de maturation osseuse. Les radiographies utilisées dans l’atlas datent des années 1930 et proviennent d’enfants et adolescents américains blancs issus des classes moyennes.

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L’interrogation première concerne la pertinence des comparaisons : en effet, les demandes de la justice en 2010 concernent le plus souvent des adolescents d’Afrique noire, d’Asie ou d’Europe de l’Est ayant fui leur pays, dans des conditions socioéconomiques variables, mais souvent précaires. Est-ce transposable ? Ce doute a été relayé par une prise de position du Comité consultatif national d’éthique (Ccne).

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Dans un avis rendu public le 11 juillet 2005, ce comité, sollicité par la défenseure des enfants, a émis les plus grandes réserves à l’égard des examens utilisés pour déterminer l’âge d’enfants et d’adolescents à des fins juridiques [2][2] Avis N°88 sur les méthodes de détermination de l’âge…. Il a porté des critiques de fond sur la pertinence des données scientifiques utilisées comme références et sur le caractère transposable des données de l’atlas de Greulich et Pyle. Il a aussi souligné que la pratique des radiographies elles-mêmes était discutable en raison de l’absence d’indication médicale à cet examen et à l’irradiation, même faible, qui y est associée. Il était souligné la faible valeur du consentement aux examens subis de la part d’un adolescent comprenant mal le français, voire ne le comprenant pas du tout, conduit menotté à l’hôpital. La dimension agressive d’atteinte à la dignité liée à l’examen des organes génitaux d’un adolescent pour évaluer son développement pubertaire, sans indication médicale, devrait être prise en compte. La recommandation du Ccne d’utiliser de préférence des expertises collectives et pluridisciplinaires, permettant de croiser des données psychologiques, sociales et culturelles, est considérée à ce jour comme difficilement applicable dans le monde judiciaire.

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Suite à cet avis, un groupe de travail constitué de pédiatres et de radiologues, émanant de l’Académie nationale de médecine, a considéré en janvier 2007 que la lecture de l’âge osseux permettait « dans la plupart des cas une évaluation à six mois près » mais aussi qu’il y avait « des difficultés dans les deux sexes au-delà de quinze ans » [3][3] Chaussain JL, Chapuis Y., « Sur la fiabilité des examens…. Or, tout praticien confronté aux demandes judiciaires constate que les interrogations concernent quasi exclusivement les années qui précèdent la majorité légale. De plus ce rapport, avec une prudence qui en limitait la portée, ne faisait aucune recommandation pratique, qui pourrait par exemple concerner la forme de la réponse donnée à la justice : âge précis, intervalle d’âge ou compatibilité de l’âge allégué avec l’âge réel [4][4] Chariot P., « Age osseux : données médicales récentes,…. Sa proposition d’un contrôle six mois plus tard qui augmenterait la fiabilité de la détermination ne peut que susciter un accord de principe et des doutes sur sa mise en œuvre (étrangers isolés placés en garde à vue pour 24 heures, avis médical pendant le temps de la garde à vue et décision judiciaire prise au décours, très majoritairement). Les médecins légistes doivent donner chaque jour des réponses immédiates ou quasi-immédiates, non six mois plus tard, à l’autorité judiciaire.

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Les difficultés majeures sont ailleurs. Elles sont de l’ordre du détournement méthodologique. Le détournement de la méthode à des fins juridiques, aussi habituel que scientifiquement non validé, consiste à comparer la radiographie d’un adolescent aux différents clichés présentés dans l’atlas, et à déduire, à partir du cliché le plus proche, son âge réel. Or cet âge réel peut se situer au milieu de la distribution, mais aussi à ses extrêmes.

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L’atlas de Greulich et Pyle a été conçu pour détecter, chez des enfants d’âge connu, un trouble de croissance ou de maturation osseuse. Le cliché de l’enfant est comparé à ceux d’un atlas où est reproduit, pour chaque tranche d’âge, le cliché correspondant à la maturation osseuse moyenne au plan statistique, déterminée à partir d’une centaine de clichés pour chaque âge. L’atlas présente un cliché tous les six mois ou tous les ans. Le dernier cliché, où tous les os sont soudés, ce qui correspond à un squelette adulte, correspond à 19 ans pour les garçons et à 18 ans pour les filles. L’atlas, tout comme les radiographies de main et de poignet, ne permettent donc pas de distinguer un squelette féminin de 18 ans ou de 28 ans, par exemple. Il n’est pas exact d’évoquer un risque d’erreur en utilisant la technique de Greulich et Pyle pour estimer l’âge d’un adolescent car cette « technique » n’a jamais eu pour but validé d’estimer un âge. L’utilisation de l’atlas par un pédiatre dans une perspective de soin et de suivi d’un enfant ou d’un adolescent est donc radicalement différente de celle qu’en fait un médecin légiste ou tout autre médecin sollicité comme expert.

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Les interrogations concernant l’âge des adolescents sans papiers ne sont ni nouvelles ni propres à la France. Des pédiatres ont commencé à contester cette méthode dès les années 60. Au Royaume-Uni, en 1999, le Collège Royal de pédiatrie a publié des recommandations destinées aux pédiatres britanniques sollicités pour déterminer l’âge d’un enfant ou d’un adolescent : il affirme que les investigations les plus approfondies ne permettent pas de déterminer l’âge d’un enfant ou d’un adolescent, mais seulement sa maturité physiologique [5][5] « The health of refugee children. Guidelines for paediatricians »,….

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Les positions exprimées dans la littérature médicale internationale sont habituellement plus tièdes : on accepte l’idée selon laquelle la détermination d’âge osseux par la méthode de Greulich et Pyle est imparfaite, mais elle serait la meilleure méthode disponible, elle serait acceptable en attendant mieux. D’autres critiquent sévèrement l’atlas de Greulich et Pyle sans pour autant s’interroger sur l’utilisation qui en est faite, regrettant seulement qu’il n’existe pas d’atlas plus récent ou tenant compte des différences ethniques. Ces différences, bien que parfois difficiles à distinguer de caractéristiques socio-économiques elles aussi variables, ont été constatées ; le besoin de références adaptées a été exprimé à l’issue de différents travaux publiés au cours des vingt dernières années. Dans plusieurs études, même récentes, la confrontation des conclusions des auteurs avec les résultats qu’ils présentent est troublante. Certains semblent raisonner uniquement en termes de caractéristiques moyennes d’une population, ce qui est légitime dans une perspective de santé publique ou de soin endocrinologique ou pédiatrique, mais non lorsqu’il s’agit de décisions individuelles à des fins juridiques. Ainsi, en examinant les résultats individuels présentés, on constate que chez les garçons, l’âge réel de certains adolescents dont la radiographie correspond à la maturation osseuse adulte selon l’atlas de Greulich et Pyle (19 ans) descend jusqu’à 14 ans et demi ; mêmes résultats chez les jeunes filles, chez qui l’âge réel de celles dont la radiographie correspond à la maturation osseuse adulte (18 ans) va jusqu’à 14 ans et demi. Étant donné les effectifs limités des adolescents étudiés, quelques dizaines par tranche d’âge, il est probable que des valeurs extrêmes encore plus écartées des valeurs attendues seraient observées dans la population générale. Ces résultats prolongent et amplifient ce qui avait été constaté aux Pays-Bas en 2001 et en Espagne en 2005 où, sur des effectifs très limités d’enfants caucasiens de classe moyenne d’une part, d’adolescents immigrants d’origine marocaine d’autre part, l’âge chronologique était surestimé jusqu’à trois ans par l’utilisation de l’atlas de Greulich et Pyle.

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Certains médecins répondent au magistrat en associant, aux données radiologiques, des données dentaires et des données d’examen clinique général. Associer plusieurs méthodes semble signe de bon sens et contribuer à donner l’impression d’un savoir médical qui rassure tout le monde : le médecin, qui exerce un métier difficile et synthétise des données multiples dont la complexité échappe à l’entendement commun, et le magistrat, qui a raison de faire confiance au médecin. Mais combiner trois mauvaises méthodes n’en fabrique pas une bonne !

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Autre méthode de détermination de l’âge, l’examen dentaire est aussi l’objet de nombreux articles critiques dans la littérature internationale. L’éruption complète des quatre dents de sagesse survient en moyenne après l’âge de 18 ans. Il est impossible pour autant de conclure qu’un adolescent ayant ses dents de sagesse a plus de 18 ans ; il s’en faut de beaucoup. Ainsi, l’émergence de dents de sagesse chez l’adolescent de 13 ans a été rapportée dès 1946 en Inde et en 1960 en Ouganda [6][6] Shourie KL., « Eruption age of teeth in India », Ind…. Plus récemment, dans une population d’adolescents nigérians de 14 ans, 1,1 % avaient leurs quatre dents de sagesse, confirmant ainsi les résultats d’études déjà menées au Kenya et au Nigeria. En Afrique du Sud et au Japon, l’éruption complète des quatre dents de sagesse était constatée chez les garçons à partir de 17 ans et chez les filles à partir de 16 ans (Afrique du Sud) ou 17 ans (Japon). D’autres études récentes confirment tous ces résultats. Ainsi, au vu de données désormais abondantes et de sources diverses, la recommandation d’Ajmani et Jain en 1984 pourrait-elle être applicable à la pratique médico-judiciaire en 2010 : « Si une personne a toutes ses dents de sagesse, il est peu probable qu’elle ait moins de 14 ans » [7][7] Ajmani ML, Jain SP., « Eruption age of teeth in Nigeria »,….

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La troisième approche est l’examen physique : il ne permet que d’évaluer la maturation pubertaire ou de faire envisager un trouble de croissance. La puberté débutant couramment entre 8 et 13 ans chez la jeune fille, et entre 9 et 14 ans chez le garçon, on comprend, avec de tels écarts, que les données cliniques n’ont aucune utilité pour déterminer l’âge d’un adolescent, de même que la taille, le poids ou le périmètre crânien. Ce que constatent quotidiennement les enseignants des collèges devant la diversité morphologique de leurs élèves.

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Les demandes judiciaires concernant l’âge des adolescents et leurs implications humaines – suites pénales, reconduites à la frontière – imposent une réponse médicale claire et qui ne soit pas prise à la légère [8][8] Aaron Bloch (cf. : « Using X-rays to establish the…. Écoutons d’abord ce que dit le sujet sur son âge. Sa radiographie et son état dentaire peuvent-ils être ceux de l’âge qu’il déclare ? Les rares cas de discordance quasi certaine concernent de très jeunes adolescents. En effet, au-delà d’un âge déclaré de 14 ans, il n’existe pas d’argument médical pour attester qu’un adolescent n’a pas l’âge qu’il déclare. Contrairement aux attentes judiciaires, l’âge osseux n’est pas un détecteur de mensonges.

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Répondre autrement que par une compatibilité de l’âge de l’adolescent avec l’âge qu’il déclare supposerait, pour le médecin, d’avoir une réponse à deux questions cruciales : Quelle est la probabilité éthiquement acceptable de conclure qu’un adolescent est majeur alors qu’il a moins de 18 ans ? Comment évaluer cette probabilité pour un adolescent dont l’histoire, personnelle et médicale, et les caractéristiques psychologiques et sociales sont, par définition, inconnues et ne peuvent a priori être assimilées à celles des populations de référence dans les études médicales publiées ?

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Prenons une situation concrète : un adolescent de 16 ou 17 ans peut bien avoir, par exemple, trois chances sur quatre ou neuf chances sur dix d’être majeur, de l’avis du médecin qui l’examine, cela ne change pas son âge réel, qui est bien (à 100 %) 16 ou 17 ans. Pourtant, de nombreux médecins sollicités pour déterminer l’âge d’un adolescent continuent à rendre des âges précis, ou à 6 mois ou un an près. Ils ignorent la parole de l’adolescent. C’est d’autant plus facile lorsque médecin et adolescent ne se comprennent pas, en l’absence d’interprète. L’absence d’interprète est-elle, pour le médecin devenant vétérinaire, une protection contre la mauvaise conscience ? Ces praticiens sans états d’âme considèrent que le médecin « doit prendre ses responsabilités », l’autre éventualité étant, selon eux, que le médecin dise qu’il ne sait pas et refuse de répondre [9][9] Ce refus de répondre a été la décision des radiologues…. Ce qui conduira le magistrat à solliciter un autre médecin qui, lui, saurait et accepterait de répondre.

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Comment expliquer les difficultés des médecins à transposer les données de la littérature scientifique dans leur pratique personnelle ? La question n’est pas nouvelle. L’existence d’une pratique professionnelle bien ancrée est source d’inertie, obstacle au changement et à l’amélioration. L’évaluation critique des données publiées suppose de faire l’effort d’y accéder, puis d’en évaluer le contenu et la pertinence en situation médicale réelle. La difficulté et l’utilité de mettre à jour ses connaissances concernent tous les médecins. Enfin, le médecin sollicité par la justice est parfois réticent à admettre son incapacité à répondre aux questions qui lui sont posées par les magistrats.

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Les demandes d’estimation d’âge à des fins juridiques peuvent être replacées dans le cadre plus général des relations entre expertise, médecine et fonctionnement de la justice. Depuis le xixe siècle, la médecine légale s’est développée pour répondre aux demandes de l’institution judiciaire. Ainsi, la justice veut intégrer les apports des sciences en faisant appel à ces médecins. Les médecins sont en position d’experts, mais les fondements scientifiques de la médecine légale sont incertains. L’histoire de la médecine légale au cours des xixe et xxe siècles est marquée par des controverses scientifiques [10][10] Dumoulin L., La médecine légale aux fondements de l’expertise….

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La situation paradoxale de cette expertise est liée à l’introduction d’une logique et d’un corps non judiciaires dans le champ judiciaire. Pourtant, ces médecins légistes sont, de fait, acteurs du processus judiciaire. Cette situation peut être à l’origine d’une difficulté de la justice à prendre en compte cette expertise. En outre, les magistrats peuvent se trouver embarrassés pour penser l’expertise, du fait des controverses et des désaccords entre médecins, qui font pourtant partie du mouvement naturel de développement des connaissances. Pour certains, le magistrat n’attendrait pas la vérité de l’expert, mais la mise en forme scientifique de ses intuitions [11][11] Bourcier D, de BonisM., Les paradoxes de l’expertise…..

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Le petit nombre de recherches consacrées à l’évaluation de la pratique de l’expertise judiciaire, quel qu’en soit le champ, a été souligné, de même que les réticences des experts eux-mêmes sur cette question. Le principe même d’un questionnement sur les pratiques expertales ne va pas de soi : si les experts sont, par principe, ceux qui savent, qui en dehors de cette corporation pourrait déterminer ce qu’il faut dire et ne pas dire ?

Notes

[1]

Greulich WW, Pyle SI. Radiographic atlas of skeletal development of the hand and wrist, Stanford University, 1959.

[2]

Avis N°88 sur les méthodes de détermination de l’âge à des fins juridiques, 11 juillet 2005 (www.ccne-ethique.fr.).

[3]

Chaussain JL, Chapuis Y., « Sur la fiabilité des examens médicaux visant à déterminer l’âge à des fins judiciaires et la possibilité d’amélioration en la matière pour les mineurs étrangers isolés », Rapport 07-01. Bull Acad Natle Med 2007; 191: 139-42.

[4]

Chariot P., « Age osseux : données médicales récentes, réponses à finalité juridique », Actualité Juridique Pénale (Dalloz) 2008 (3) : 128-30.

[5]

« The health of refugee children. Guidelines for paediatricians », Royal College of Paediatrics and Child Health, November 1999. Au Royaume-Uni, les prises de position professionnelles sont beaucoup plus affirmées qu’en France : l’Association des Médecins Britanniques et l’Association des Dentistes Britanniques ont pris position en novembre 2007 contre toute pratique de radiographie chez les mineurs isolés, en vue d’estimer leur âge, en raison de l’absence d’indication médicale à ces examens (cf. : « The use of x-rays to determine the age of young asylum seekers », J Med Ethics 2008; 34: 125).

[6]

Shourie KL., « Eruption age of teeth in India », Ind J Med Res 1946; 34: 105-18. ; Chagula WK., « The age at eruption of third permanent molars in male East Africans », Am J Phys Anthropol 1960; 18: 77-82.

[7]

Ajmani ML, Jain SP., « Eruption age of teeth in Nigeria », Anat Anz, Jena 1984; 157: 245-52.

[8]

Aaron Bloch (cf. : « Using X-rays to establish the correct age of children », Clinical Pediatrics 1966; 5: 665-70.), faisait déjà état, en 1966, de ses interrogations et des enjeux considérables de la réponse du médecin attribuant un âge à un adolescent et orientant toute une vie par l’usage détourné d’une radiographie. Au Royaume-Uni, les pratiques de détermination d’âge font l’objet de critiques virulentes depuis le début des années 80, provenant aussi bien de parlementaires de la Chambre des Lords, de juristes, de médecins, et d’organisations non gouvernementales. Cf. par exemple: « X-rays, age, and immigration », Lancet 1981 (8233), June 13: 1301; CA Michie, « Age assessment : time for change? », Arch Dis Child 2005; 90: 612-3; http://www.ilpa.org.uk/Press%20Release%20310108.doc.

[9]

Ce refus de répondre a été la décision des radiologues suisses en 2004 qui ont considéré que la méthode de Greulich et Pyle était inadéquate pour déterminer l’âge des requérants d’asile, puisqu’elle ne donnait qu’une estimation grossière de l’âge biologique et n’avait été ni conçue ni prouvée comme fiable dans ce but. Les services d’immigration (Office fédéral des réfugiés), alors dirigés par l’ultranationaliste Christoph Blocher, en ont été très contrariés. Cf. : www.amge.ch/2004/07/05/cherche-medecin-pour-tests-osseux-sur-refugies. La qualité des informations médicales véhiculées par l’industrie pharmaceutique et ses réseaux de visiteurs médicaux est régulièrement critiquée. Les informations, certes partielles et orientées au profit du laboratoire concerné, parviennent au médecin, parfois améliorées par la coexistence de laboratoires concurrents. En revanche, peu ou pas d’information par cette voie en médecine légale, spécialité où l’activité de prescription médicamenteuse est très faible, qui n’attire pas les visiteurs médicaux.

[10]

Dumoulin L., La médecine légale aux fondements de l’expertise judiciaire, de l’activité de médecin légiste à la profession d’expert, Equinoxe 1999; 22: 65-77; Chauvaud F., Les experts du crime. La médecine légale en France au xixe siècle, Aubier, 2000; Chauvaud F, Dumoulin L., Experts et expertise judiciaire, France, xixe et xxe siècles, Presses Universitaires de Rennes, 2003.

[11]

Bourcier D, de BonisM., Les paradoxes de l’expertise. Savoir ou Juger, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, 1999.


Le Syndrome de résignation : l’intolérable mort des enfants réfugiés en Suède

blogs.mediapart.fr

Fasséry Kamissoko

Le syndrome de résignation désigne un trouble durable qui affecte principalement les enfants et les adolescents psychologiquement traumatisés au cours d’un processus de migration fatigant et long. Typiquement, une manifestation dépressive est suivie d’un repli graduel évoluant vers la stupeur et un état qui entraîne une alimentation par sonde et se caractérise par l’incapacité à répondre même à des stimuli douloureux. Le patient est apparemment inconscient. Le rétablissement s’ensuit en plusieurs mois ou années et est supposé dépendre de la restauration de l’espoir dans la famille, autrement dit l’acquisition du statut de réfugié. Des descriptions de troubles ressemblant au Syndrome de résignation peuvent être trouvées dans la littérature et cet état n’est sans doute pas nouveau. Néanmoins, l’ampleur et la répartition géographique se distinguent. Depuis le début des années 2000, plusieurs centaines de cas ont été signalés exclusivement en Suède, ce qui a amené le Conseil national suédois de la Santé et des Affaires sociales à reconnaître le Syndrome de Résignation comme une entité diagnostique distincte. L’hypothèse de stress actuellement dominante ne tient pas compte de la distribution régionale et contribue peu au traitement. Par conséquent, une réévaluation du diagnostic et du traitement est nécessaire. La catatonie psychogène est proposée comme convenant le mieux au tableau clinique. La réponse au traitement, l’altération du métabolisme cérébral ou la conscience préservée appuieraient cette hypothèse. Les données épidémiologiques suggèrent que des croyances et des attentes liées à la culture généreraient et dirigeraient l’expression des symptômes.

Dans une enquête parue en 2015, le psychologue et enseignant-chercheur, Raymond C. Chan à l’institut de psychologie (CAS) en Chine note ceci « nous soutenons que la psychogenèse liée à la culture peut correspondre à la répartition endémique. En effet, nous examinons les modèles récents de codage prédictif indiquant comment les processus de projection sont impliqués de façon cruciale dans l’effet placebo et nocebo, les délires et les troubles de conversion. Sur la base de ce cadre théorique, nous proposons un modèle neurobiologique du syndrome de résignation dans lequel l’impact de perspectives négatives écrasantes est directement responsable de la régulation négative des systèmes comportementaux d’ordre supérieur et inférieur chez des individus particulièrement vulnérables ». Selon le psychologue Arash Javanbakht de l’université de Michigan, aux Etats-Unis, l’apathie a été le terme courant utilisé, en Suède, pour désigner un état caractérisé par une perte de fonction affectant des enfants et adolescents demandant l’asile et subissant un processus migratoire. Typiquement les symptômes prodromiques anxieux et dépressifs, en particulier la léthargie, progressent en stupeur et finalement en absence totale de réaction même à un stimulus douloureux. A ce stade, les patients sont apparemment inconscients et le nourrissage par sonde les maintient en vie. Après des mois ou des années, la rémission survient, avec un retour graduel à ce qui apparaît comme un fonctionnement normal. La nature et la prévalence de ce phénomène particulier à la Suède ont fait l’objet d’un débat public intense en 2009.

Une simulation, ou un syndrome de Münchhausen par procuration, a été suggéré. Des opinions opposées ont étiqueté ces hypothèses xénophobes et ont plutôt suggéré que le processus migratoire, supposément imprévisible et long, précipitait cet état induit par le stress chez des individus traumatisés. Il a été allégué qu’une « attitude interrogatrice » affirmée, en particulier dans le système de soins de santé, peut « perpétuer le traumatisme et possiblement expliquer la distribution endémique ». Une enquête officielle menée par le chercheur Hessle Ahmadi et le comité d’experts mené par Rydelius en 2006 ont proposé des modèles explicatifs multifactoriels, interagissant dans la pathogenèse, ainsi la vulnérabilité individuelle, le traumatisme, la migration, les modèles de réaction culturellement conditionnés et le dysfonctionnement parental ou l’adaptation pathologique aux attentes du soignant. La simulation ou les troubles factices ont ainsi été écartés. Une dépression sévère ou un trouble de conversion / dissociation ont été déterminés par les comités. Le 1er janvier 2014, le Conseil national suédois de la santé et des affaires sociales a reconnu le syndrome de résignation comme entité impliquant une étiologie psychologique, sa pertinence reste toutefois à démontrer.

À ce jour, les critères diagnostiques sont indéterminés, la pathogenèse incertaine et la situation régionale inexpliquée. De nouveaux cas (22) ont étés recensés dans la région de Stockholm en 2014, la question d’un traitement efficace fait toujours défaut. Dans une enquête effectuée auprès de 23 patients en 2005, le docteur Göran Bodegård a décrit le patient type comme « totalement passif, immobile, sans tonus, renfermé, muet, incapable de manger et de boire, incontinent et ne réagissant pas aux stimuli physiques ou à la douleur». Il a également noté que «des périodes de refus panique et/ou d’anxiété peuvent se produire ou intervenir dans l’état stuporeux» et que «des symptômes secondaires peuvent apparaître, tels que tachycardie, élévation de la température, prise de poids, œdème, transpiration abondante, réactivation d’une infection virale latente, ulcères de la peau et atrophie musculaire» Les signalements ultérieurs et les observations actuelles trouvent moins de preuves de «refus panique» et de «symptômes secondaires». L’impression persistante est celle des symptômes progressant sur un continuum de l’introversion et la léthargie à la stupeur, à l’absence de réaction et à l’inconscience apparente. Dans une enquête plus récente parue en 2014, le professeur Bodegård note ceci « habituellement, les symptômes non négociables, comme l’incapacité à ingérer, provoquent un contact avec le système de santé. Parfois, un incident déclencheur possible, comme une décision d’asile négative, peut être identifié. Les patients peuvent être admis après quelques jours marqués par une détérioration rapide et une stupeur. En d’autres occasions, l’apparition plus graduelle d’une anxiété, une dysphorie, des troubles du sommeil, du retrait social et d’autres symptômes est complétée par un mutisme, une incapacité à participer à des activités telles que l’école et le jeu, à répondre au stimulus qui laissent le patient dans une position couchée, apparemment inconscient et généralement les yeux fermés. À ce stade, le RS nécessite l’alimentation par sonde et un soutien total dans les activités de la vie quotidienne ».

Pour le professeur Thomas Fenzl de l’université médicale d’Autriche « L’impression persistante est celle des symptômes progressant sur un continuum de l’introversion et la léthargie à la stupeur, à l’absence de réaction et à l’inconscience apparente ». Le psychologue et enseignant-chercheur, Raymond C. Chan de l’institut de psychologie (CAS) en Chine note comme premiers symptômes : l’anxiété, la dysphorie, les troubles du sommeil, le retrait social, l’absence de communication non verbale, le négativisme, l’immobilité et l’incontinence sporadique avant de succomber au syndrome. Le traitement de routine comprend le dépistage des substances toxiques et l’entretien anamnestique par l’intermédiaire d’un interprète. La neuroradiologie, les examens neurophysiologiques et la ponction lombaire sont considérés comme optionnels L’électroencéphalogramme et la tomodensitométrie du crâne ont généralement été peu concluants, de même que les dépistages en laboratoire. La tomographie par résonance magnétique (TRM) toutefois recommandée par le comité dirigé par Rydelius en 2006 est rarement réalisée.

Une fois stabilisée, la maladie somatique exclue, et le(s) parent(s) en accord avec l’alimentation par sonde, le patient est sortant et le traitement subséquent est donné dans un cadre familial avec des visites ambulatoires régulières à la clinique. Au cours des années précédentes, l’hospitalisation à long terme était courante et il n’y a toujours pas de consensus sur le niveau de soins. Bien que le professeur Bodegård soutienne l’hospitalisation dans un rapport paru en 2006, les soins ambulatoires visant la participation de la famille sont actuellement le modèle préféré.En dehors de l’alimentation par sonde pour le maintien en vie, le traitement consiste à promouvoir et maintenir un environnement sûr et porteur d’espoir, en encourageant un sentiment de cohérence au sein des familles migrantes dont l’ultime souhait demeure l’obtention du droit d’asile, statut pouvant instantanément mener au rétablissement des enfants.

Fasséry Kamissoko.

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