La charge du homard


L’affaire est grave. Grave parce que nous avons changé de monde. Parce que désormais, un nouvel acteur est monté sur la scène de l’histoire: monsieur tout-le-monde. L’avènement des réseaux numériques, pour le meilleur et parfois le pire a en effet radicalement changé la donne. Les mots et les images qui circulent (pour l’instant) librement sur la toile, inaugurent une représentation du monde parfaitement panoptique: chacun pouvant voir à distance sans forcément être vu. C’est un fait nouveau à cette échelle et dans le monde. Cela induit que l’information, autrefois distillée avec parcimonie, triée (pour ce qui est du non-visible par le commun) par les journalistes es-qualité de témoins privilégiés, est désormais accessible à chacun. Il y a en conséquence un fort différentiel entre les pratiques de l’ancien monde, que l’affaire présente situe sous les ors de notre République, et celles qu’inaugure cette nouvelle « pratique du monde ». Les images et les informations fusent: homards géants et vins fins disposés sur des tables richement ornées et l’on découvre soudain des ministres, soit des agents publics censés être tenus à l’exemplarité, se vautrer dans le luxe le plus inouï. Ce qui était autrefois épargné à nos contemporains leur est donc désormais accessible. Sans filtre…

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si notre modernité n’était pas en proie à de sérieux problèmes sociaux: précarité; pauvreté; déclassement; chômage; perte de pouvoir d’achat etc…

C’est là que les images, plus que les mots, parce qu’elles sont par essence lapidaires, jouent un rôle central. Ce sont ces homards géants qui écrasent tous les arguments, dont certains ne sont pas ineptes d’ailleurs (les révélations sur la liste précise et complète d’invités aux agapes trancheront cette question). Ce sont ces tables où trônent ces bouteilles hors de prix, ces mets raffinés, cette lumière diffuse qui n’est pas sans rappeler du reste celle qui devait baigner les salons de Versailles sous l’ancien régime.

La Res-publica appartient à chaque citoyen. Et chaque citoyen est fondé en conséquence à la questionner et à exiger de la part de ses représentants, élus comme nommés, qu’ils agissent conformément aux valeurs qui sont à son fronton. C’est la raison pour laquelle cette affaire choque nos concitoyens. C’est aussi la raison, diamétralement opposée pour laquelle elle choque infiniment moins celles et ceux qui gravitent autour. Pour une raison simple: fréquentant l’orbite proche des sommets de l’état, ils sont sans doute moins choqués que le grand public car plus habitués…

François de Rugy n’est évidemment pas le seul à « profiter » des largesses de l’état, nous le savons bien, et si nous ne le savons pas, nous l’imaginons sans peine. Il est simplement celui par lequel le scandale est arrivé. A-t-il agi imprudemment, ébloui par les ors, fasciné, ivre du pouvoir qu’octroie la fonction? Sans doute. Plus certainement appartient-il à une génération politique moins pénétrée de la chose publique que ses anciens. On dit que le Général De Gaulle pour ne citer que le plus illustre d’entre eux, remboursait l’état pour le goûter de ses petits enfants. Mythe ou réalité? Cela parait néanmoins crédible. François de Rugy ne certes fût ni colonel de blindés ni combattant contre le nazisme, peut-être que ceci explique cela, mais ses victoires ont souvent été le fruit de trahisons, de compromissions, le fruit aussi d’une certaine habileté à se placer au bon endroit au bon moment. Et il n’est pas le seul dans ce cas. Prenons celui d’Emmanuel Macron: son arrivée à Bercy et le récit qu’en livre l’ancien secrétaire au budget Christian Eckert dans son ouvrage « un ministre ne devrait pas dire ça » est particulièrement éloquent. On y découvre un jeune ministre obnubilé par son avenir, préparant sans relâche avec l’aide de sa femme sa campagne présidentielle, au mépris de la gestion de son ministère et multipliant les rencontres avec le tout Paris…

C’est donc l’avènement d’une certaine classe politique, dont les valeurs et l’attachement à la chose publique ne sont plus ce qu’elles ont été, et la permanence d’un train de vie à l’ombre des palais que la lumière pénètre enfin qui explique le choc de ces révélations.

Deux solutions s’imposent. Pour parer au plus urgent, le ministre devrait faire amende honorable, rembourser jusqu’au dernier denier public et démissionner. La seconde démarche serait de réformer – pour peu que ce mot veuille encore dire quelque chose – les ministères et les palais de la République en y injectant plus de sobriété tout en conservant leur lustre. La tradition Républicaine devrait survivre à cette nécessaire mue.

Et nos concitoyens se sentiraient sans doute infiniment mieux représentés. L’enjeu est central. Car il conditionne une chose indispensable à toute action publique et démocratique : le consentement.

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Macron et les médias : «On n’est plus au temps de l’ORTF»

Par Léa Mormin-Chauvac

Alexis Lévrier est maître de conférences à l’université de Reims, chercheur associé au Celsa et auteur du livre le Contact et la Distance (Les Petits Matins).

Les récentes convocations de journalistes par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) sont-elles inédites ?

Il y a des précédents : Edwy Plenel avait été convoqué en 2017, les journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme en 2016. Ce qui est surprenant aujourd’hui, c’est l’intensité, l’accumulation des convocations. Neuf en quelques semaines, on n’avait jamais vu ça.

Sous les précédents quinquennats, les journalistes devaient-ils également composer avec une défiance présidentielle parfois brutale ?

De ce point de vue-là, on est plutôt revenu à un monde très ancien avec un rapport surplombant et méprisant envers la presse. Macron a voulu rompre avec des dérives qu’il a pu constater de l’intérieur lorsqu’il était ministre, à savoir la trop grande proximité de Hollande avec le monde journalistique. Au début de son quinquennat, le Président avait parlé de «saine distance» et je pense que ce diagnostic était plutôt bon. Mais il est allé très loin en choisissant de renouer avec une «présidence jupitérienne», une expression forgée par le communicant Jacques Pilhan pour faire de Mitterrand un président en surplomb, inaccessible. La doctrine Pilhan est caractérisée moins par une rareté que par une arythmie de la parole du chef de l’Etat. Macron a voulu reprendre cette maîtrise des mots et des lieux, cette image de maître des horloges. Il a choisi de marcher dans les pas de prédécesseurs, Mitterrand ou De Gaulle, qui ont assumé une conception verticale, monarchique du pouvoir, ce qui induit un rapport particulier avec la presse. Sauf que le monde médiatique a changé : on n’est plus au temps de l’ORTF. Sous Mitterrand, Pilhan a pu maîtriser la com du Président car il misait tout sur la télévision, le journal de 20 heures. On est aujourd’hui dans une ère d’instantanéité, de prolifération. Il est beaucoup plus difficile de miser sur la rareté ou l’arythmie.

Pourquoi ?

Parce que le public désire être informé. Pilhan pouvait cacher les secrets de Mitterrand sur son passé, sa santé, sa famille. C’était accepté et possible car on pouvait faire pression et mettre Edwy Plenel sur écoute, ce qui poserait beaucoup de problèmes aujourd’hui, heureusement.

L’affaire Benalla, ce n’est pas que la Contrescarpe, c’est aussi quelqu’un qui a cru qu’on pouvait utiliser la brutalité physique à l’égard de la presse. Car Benalla avait pour mission, entre autres, de mettre à distance les professionnels indésirables. Dans le livre Mimi (Grasset, 2018), des journalistes racontent la volonté d’écarter des photographes de façon parfois violente.

Autre exemple, le cas de Sébastien Valiela, qui est représentatif des rapports changeants entre la presse et le pouvoir. En 1994, il prend la photo de Mazarine, qui ne paraît dans Match qu’avec l’accord de l’Elysée. Vingt ans plus tard, il photographie un autre François, en scooter, mais cette fois l’image est publiée dans Closer sans demander l’avis du Président. Or le même Valiela, qui fait aujourd’hui partie des photographes travaillant pour «Mimi» Marchand, prend des photos du couple Macron, avec l’accord du pouvoir. Il bénéficie de la faveur du prince au détriment d’autres professionnels, qui sont mis à l’écart. C’est symbolique d’un incroyable retour en arrière.

Est-ce une spécificité française ?

La volonté de protéger des secrets d’Etat existe partout. Evidemment, le pouvoir, pour des raisons de sécurité nationale, ne veut pas que des informations soient révélées. La différence est qu’on a moins d’attachement en France à l’égard de la liberté de la presse que dans le monde anglo-saxon. L’interview proposée par la présidence à la presse quotidienne régionale pour les élections européennes, par exemple, est inenvisageable outre-Manche car elle a été voulue, relue et corrigée par l’Elysée. Les médias étrangers, choqués, se sont demandé comment on pouvait accepter d’être un relais de la communication du Président. Mais ça change, la levée de boucliers contre les convocations par la DGSI le prouve. Certaines dérives ne sont plus acceptées, et c’est tant mieux.

A lire aussi: Macron met la presse sous pression

Léa Mormin-Chauvac


Des pressions inacceptables sur la presse

Communiqué LDH

Après l’invraisemblable tentative de perquisition dans les locaux de Mediapart, le procureur de la République multiplie les actes d’intimidation à l’égard de journalistes.

Si, comme l’a rappelé la porte-parole du gouvernement, les journalistes ne sont pas au-dessus des lois, la protection de leurs sources et leur déontologie impliquent qu’ils gardent le silence sur l’origine de leurs informations.

Dès lors, en convoquant à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour audition libre ces journalistes en raison des informations qu’ils ont publiées, le procureur de la République de Paris ne peut ignorer l’inutilité de cette démarche sauf à la qualifier pour ce qu’elle est, une tentative d’intimidation.

En ajoutant à ces manœuvres, la convocation du président du directoire du Monde, le procureur de la République s’essaie à une autre forme d’intimidation en s’en prenant au responsable du journal lui-même.

La LDH dénonce ces manœuvres du gouvernement et d’un procureur de la République qui lui doit sa nomination.

Elle appelle à la vigilance face aux pressions que subissent les médias. De leur liberté dépend, en effet, la nôtre.

Elle assure les journalistes et les médias concernés de sa solidarité et de son soutien.

Paris, le 24 mai 2019

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Arrêté anti-mendicité à Périgueux : une demande d’annulation et une manifestation


La section locale de la Ligue des droits de l’homme demande au maire Antoine Audi d’annuler son arrêté et appelle les Périgourdins à manifester au pied de l’arbre de la Liberté ce jeudi 23 mai à 18 heures.

« Non à l’arrêté anti-mendicité ! » Pour protester contre l’arrêté municipal qui interdit les « sollicitations financières » du 15 mai au 31 août dans les rues du centre-ville de Périgueux, la section du Grand Périgueux de la Ligue des droits de l’homme appelle les Périgourdins à venir manifester au pied de l’arbre de la Liberté, à la jonction de la place André-Maurois et l’esplanade Robert Badinter, ce jeudi 23 mai à 18 heures (et non mardi 21 comme annoncé précédemment).

Lundi 20 mai, la Ligue a déposé une demande de recours gracieux auprès de la Ville de Périgueux. Elle demande l’annulation du texte. « Manifestement, Périgueux n’a pas connu de bouleversement lié à la mendicité ces trois dernières années », avance le courrier de demande d’annulation.

Demande de preuves

Le maire LR Antoine Audi fait état d’une hausse du nombre de mains courantes auprès de la police municipale concernant des faits de mendicité plus ou moins agressive. La Ligue demande au maire de lui fournir la totalité des 288 mains courantes déposées auprès de la police municipale dont les 156 qui concerneraient la mendicité. « La ligue des droits de l’homme ainsi que tous les citoyens concernés tireront les conséquences de cette communication ou de son absence », précise la section locale.

Pour l’instant, il n’est pas question de retirer l’arrêté, a souligné ce mardi midi Antoine Audi. Je me laisse le temps de la réflexion. Concernant la communication des mains courantes, on doit vérifier avec un avocat si cela est possible et légal car elles sont nominatives. »

En 2014 et 2015, le maire de Périgueux avait déjà pris un arrêté contre la mendicité. Après deux ans de batailles juridiques et de manifestations, il avait fini par être annulé par le tribunal administratif en juin 2016. Les juges ont estimé que, s’il appartient « au maire, en vertu des pouvoirs de police qu’il détient […] de prendre les mesures nécessaires pour assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publique, les interdictions édictées à ce titre doivent être justifiées par les troubles, risques ou menaces qu’il s’agit de prévenir ».

Or, pour les magistrats, « il ne ressort pas des pièces du dossier que l’éventualité des troubles occasionnés […] présentait un degré de gravité tel que leur interdiction […] s’avérait nécessaire ».


Le droit d’asile malmené : le Conseil d’État appelé à se prononcer sur le refus des conditions d’accueil aux personnes « dublinées »

Communiqué commun CFDA, dont la LDH est membre, Avocats pour la défense des droits des étrangers, Saf et SM

Douze associations et syndicats ont déposé devant le Conseil d’État une requête en annulation, accompagnée d’un référé-suspension, contre le décret du 28 décembre 2018 (1) relatif aux conditions matérielles d’accueil (CMA), versées aux demandeur-e-s durant l’examen de leur dossier. Il s’agit de contester un système inique visant à couper irrévocablement le droit à l’hébergement et à une allocation aux personnes dublinées prétendue « en fuite ».

Ce décret met en application les dispositions de la loi du 10 septembre 2018 qui prévoient la fin des CMA pour plusieurs catégories de personnes en demande de protection, ainsi que la possibilité de les assigner à résidence ou de les placer en rétention dès la notification d’une décision défavorable de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides). Le décret prévoit également que l’Ofii (Office français de l’immigration et de l’intégration) peut désormais refuser ou retirer automatiquement le droit à l’hébergement et à l’allocation notamment aux personnes dublinées placées « en fuite » ou à celles qui n’ont pas respecté l’orientation directive vers un hébergement ou une région de résidence.
Au cours de l’audience, qui s’est déroulée le 28 mars 2019, le juge des référés a pointé plusieurs difficultés dans le dispositif critiqué. Sa décision sur la suspension du décret, et donc de la loi, est attendue dans quelques jours.

En plus de cette requête, de nombreux contentieux individuels sont également en cours contre cette procédure-piège qui place les personnes dans l’extrême précarité. Depuis plusieurs mois, le nombre de personnes dublinées accueillies dans les permanences associatives, à la suite du retrait ou du refus de leur accorder des CMA au prétexte qu’elles ont été déclarées « en fuite » par les préfectures, ne cesse d’augmenter. Car en cas de « fuite », l’Ofii leur retire mécaniquement les droits sociaux sans leur notifier une décision motivée et individualisée. Le 5 avril 2019, le Conseil d’État va examiner la légalité de ces coupes claires de droits pratiquées par l’Ofii dans cinq dossiers individuels en appui desquels nos organisations ont déposé des interventions volontaires. Or l’Ofii a la main de plus en plus lourde : selon ses propres chiffres, plus de 15 417 décisions de suspension des CMA ont été prises en 2018, soit 5 fois plus qu’en 2017.

Les campements aux portes de Paris ou d’autres grandes métropoles abritent désormais une part importante de ces demandeur-e-s d’asile jeté-e-s à la rue parce que considéré·e·s comme « en fuite », alors que leur demande d’asile est en cours d’instruction devant l’Ofpra ou la CNDA. Sans aucune ressource, ni logement, leur état de santé physique et psychique se dégrade rapidement.

Nous contestons cette logique manifestement contraire au droit européen. La directive « accueil » (2) oblige en effet les États membres de l’UE à garantir aux demandeur-e-s d’asile « des moyens de subsistance permettant d’assurer la dignité des personnes ».

L’accueil des demandeur-e-s d’asile par la France est mis à mal depuis des années, la dernière loi « asile et immigration » renforce son caractère dissuasif et punitif, mettant des milliers d’exilé-e-s dans le dénuement le plus total.

4 avril 2019

 

Organisations signataires :
– Coordination française du droit d’asile
– Avocats pour la défense des droits des étrangers
– Syndicat des avocats de France
– Syndicat de la magistrature

La CFDA rassemble les organisations suivantes :
ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture), Amnesty International France, Ardhis (Association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et transsexuelles à l’immigration et au séjour), Centre Primo Levi (soins et soutien aux personnes victimes de la torture et de la violence politique), La Cimade (Service oecuménique d’entraide), Comede (Comité pour la santé des exilés), Dom’Asile, ELENA (Réseau d’avocats pour le droit d’asile), Fasti (Fédération des associations de solidarité avec tout-e-s les immigré-e-s), GAS (Groupe accueil solidarité), Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigré·e·s), JRS-France (Jesuit Refugee Service), LDH (Ligue des droits de l’Homme), Médecins du Monde, MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), Secours Catholique (Caritas France), SNPM (Service national de la pastorale des migrants).
La Croix-Rouge française et la représentation française du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés sont associées aux travaux de la CFDA
> http://www.cfda.rezo.net

(1) – http://www.gisti.org/spip.php?article6101

(2) – Directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l’accueil des personnes demandant la protection internationale

 


Nouvelle loi visant à renforcer et garantir l’ordre public…

Présentation de la loi visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations.

Loi n° 2019-290 du 10 avril 2019

Circulaire signée par le ministre de l’intérieur, texte intégral.

 

Cliquez sur le lien : cir_44548

 

 


Les gros sabots du Premier ministre

Denis Sieffert


Le néolibéralisme, dont nos gouvernants sont de fervents adeptes, n’est donc pas seulement inégalitaire, il déchire ce qui fait la trame de nos vies en commun.

Comme Emmanuel Macron, « les Français » veulent donc moins d’impôts. Ils ont d’ailleurs renoncé à cette absurde demande de rétablissement de l’ISF qui avait égaré, un temps, certains d’entre eux. Et comme Emmanuel Macron, ils veulent moins de dépenses publiques et sans doute, par conséquent, moins de services publics. Ne sachant pas trop lesquels, ils s’encanaillent en réclamant « moins de dépenses militaires », mais ils n’ignorent pas qu’ils touchent là au sacré. Ils attendent donc sagement de savoir quel hôpital, quelle maternité, quelle école fera les frais de leur nouvelle passion pour la rigueur budgétaire. Comme le Président encore, et bien qu’ils ne soient pas insensibles non plus au péril climatique, ils ne veulent plus de taxe carbone ni de fiscalité écologique. Ils veulent aussi « moins de normes et plus de solutions », comprendre « moins d’État ». Ce qui va de pair avec moins d’impôts. C’est en tout cas ce qui ressort de la « restitution », lundi, par le Premier ministre, des quelque deux millions de contributions versées sur la plate-forme du « grand débat ». De retour dans notre pays, le Persan de Montesquieu verrait là, assurément, l’image d’un peuple heureux plébiscitant son monarque. Un pays baignant dans l’harmonie. J’exagère ? À peine ! Lundi, Édouard Philippe avait chaussé des très gros sabots. Nous étions nombreux au début de ce long processus consultatif à flairer l’arnaque, mais avouons qu’on l’imaginait plus subtile.

Comment en est-on arrivé là ? Il a fallu d’abord organiser la profusion, l’abondance des demandes contradictoires. Face à ce vaste cahier de doléances, il était assez évident que l’interprétation serait « libre ». Trop libre. À tel point que l’important n’était plus dans la nature des doléances, mais dans l’identité politique de celui qui prétendrait leur donner un sens. Lundi, le Premier ministre s’y est essayé sans trop de délicatesse. Il a donc commencé à faire rentrer le « grand débat » dans le carcan de sa politique néolibérale. Non sans avoir eu recours à un biais qui n’a pas échappé aux politologues du Cevipof, qui ont réalisé une étude sur plus de deux cents débats, et dont il ressort que « les Français » qui ont participé à la consultation sont pour les deux tiers des diplômés de l’enseignement supérieur ; ils sont en majorité des retraités, et pour les trois quarts d’entre eux des propriétaires. Autant de vertus qui donnent le sens des responsabilités… Mais nous voyons aussi un autre biais, moins sociologique, mais aussi dévastateur. Car c’est l’individu qui a été sollicité. Pas un syndicaliste, pas un électeur invité à se prononcer sur un programme global, et surtout pas un gilet jaune. C’est au contribuable que l’on a demandé si, par extraordinaire, il ne souhaiterait pas, pour lui-même et ses proches, une baisse d’impôt. Le contribuable, pas le citoyen. Si bien que l’exaspération fiscale dont le Premier ministre a fait l’alpha et l’oméga de sa « restitution » risque fort de devenir rapidement le fameux « Not in my backyard » quand il faudra payer les conséquences de l’appauvrissement de l’État. Fermons les hôpitaux, d’accord, mais pas chez moi !

C’est ici qu’il faut reparler de l’ISF. Les organismes privés que le gouvernement a chargés de compiler le bric-à-brac des doléances ont fait disparaître comme par enchantement la demande de rétablissement de cet impôt sur la fortune qui figurait en tête des premières revendications il y a quelques semaines encore. Ce coup d’éponge magique n’est pas anodin. Outre son poids économique, l’ISF est devenu un symbole. En demandant son rétablissement, nos concitoyens faisaient précisément la différence entre « l’exaspération fiscale » et la justice fiscale. Le contribuable veut la baisse de ses impôts ; le citoyen veut la justice fiscale. Il veut l’ISF, la lutte contre l’évasion et la fraude, parce qu’il veut une autre répartition des richesses. Il ne demande pas au Premier ministre une « synthèse » de propositions incompatibles entre elles, mais des arbitrages qui rétabliraient des équilibres rompus. La différence est de taille.

Au total, Emmanuel Macron et son Premier ministre pensent sans doute avoir réussi un bon coup. Ils ont gagné du temps, mené une campagne électorale aux frais de l’État, épuisé une mobilisation sociale à laquelle ils ne voulaient pas apporter de réponses, et créé l’illusion d’une démocratie participative nouvelle. À très court terme, ils se réjouiront sûrement d’un tel bilan. Mais les lendemains risquent d’être moins joyeux, car nos concitoyens ne tarderont pas à apercevoir les grosses ficelles de l’opération. Et la confiance, non seulement dans ce gouvernement mais dans la politique, s’en trouvera encore affaiblie. Avec les conséquences que l’on imagine pour la démocratie. Au passage, notons que l’arnaque à laquelle nous assistons se fait au détriment de l’impôt qui, lorsqu’il est juste, est l’instrument de toutes les politiques publiques. Y consentir est à la base de toute société. Le néolibéralisme, dont nos gouvernants sont de fervents adeptes, n’est donc pas seulement inégalitaire, il déchire ce qui fait la trame de nos vies en commun.