Soutien du film : les sentinelles de Pierre Pèzerat

LDH sarlat

La LDH soutient le film « Les sentinelles », de Pierre Pézerat

Sortie le 8 novembre 2017

Ce film documentaire évoque un ensemble des combats contre les toxiques industriels, certains déjà anciens mais revenant devant la justice comme l’amiante, et d’autres plus récents dans le domaine agricole et agro-alimentaire. Tout en utilisant habilement quelques images d’archives, il suit quelques-unes des personnes ayant subi des expositions à divers polluants du fait de stratégies industrielles privilégiant la rentabilité financière maximale au détriment de l’humain, en témoignant à la fois des luttes et des drames vécus par les victimes et leur entourage.

Avec des séquences parfois très émouvantes, il donne à entendre la voix et l’expérience de celles et ceux que la plupart des reportages montrent peu : les “sentinelles”, en reprenant l’expression du père du réalisateur, le célèbre toxicologue Henri Pézerat (décédé en 2009) qui fut l’artisan essentiel de l’interdiction de l’amiante et avait coutume de dire que  »les ouvriers sont des sentinelles du milieu environnemental’’ du risque toxicologique, en tant que premiers touchés par les polluants… Ce film éclaire ainsi un aspect des évolutions épidémiologiques mises en évidence par de nombreux chercheurs montrant que la majorité des pathologies d’aujourd’hui n’ont rien d’inéluctables et relèvent, en France, comme à l’échelle mondiale, de déterminants environnementaux de la santé constituant un vaste champ d’actions nécessaires pour réduire les inégalités dès l’amont du soin.

Il suit aussi l’activité d’Annie Thébaud-Mony, sociologue de la santé, directrice de recherche honoraire INSERM (Unité Groupement d’Intérêt Scientifique sur les Cancers d’Origine Professionnelle), présidente de l’association Henri Pézerat (santé, travail, environnement), qui ne cesse depuis des décennies de défendre les victimes de maladies professionnelles et s’efforce d’en briser l’invisibilité, en France et dans le monde. Elle constitue le lien vivant entre les différents personnages du film, notamment lors d’une rencontre inédite et imprévisible entre un ex-salarié syndicaliste en lutte contre les méfaits de l’amiante et un agriculteur petit patron céréalier longtemps utilisateur intensif de produits chimiques ayant découvert accidentellement la nocivité des pesticides pour lui comme pour l’environnement…

Le film donne aussi à voir quelques moments de joie lors d’avancées dans les combats collectifs associant aux travailleurs concernés une équipe d’avocats et de chercheurs. Il ne cache pas pour autant les difficultés rencontrées pour obtenir la reconnaissance d’une responsabilité pénale des décideurs d’une production industrielle faisant usage de substances reconnues comme toxiques souvent mortels (cancérogènes, neurotoxiques) ou susceptibles de porter atteinte à la reproduction (mutagènes, reprotoxiques), contestant généralement le lien de causalité entre la maladie ou la mort de victimes et la substance incriminée.

 

Les sentinelles

Film documentaire de Pierre Pézerat

France, 2016

Distribution : DESTINY FILMS

 

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L’État peut prendre en charge les mineurs étrangers « à titre exceptionnel »

LDH sarlat

Source : www.ouestfrance.fr

Auteur : Ouest France avec AFP

« L’État peut assurer la prise en charge des mineurs isolés étrangers, « à titre exceptionnel » et si le département, dont c’est normalement une compétence, est « dans l’impossibilité » de le faire. C’est ce qu’a estimé le Conseil d’État dans une décision du 8 novembre, dévoilée ce lundi.

C’est une décision du 8 novembre, dont l’AFP s’est procuré une copie ce lundi. Le Conseil d’État statuait sur le dispositif mis en place pour les mineurs après le démantèlement de la Jungle de Calais en octobre 2016, via les « Caomi » (centres d’accueil et d’orientation pour mineurs). Le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigré-e-s) notamment demandait l’annulation, pour « excès de pouvoir », de la circulaire créant ce « dispositif dérogatoire ».

Le Conseil d’État a rappelé que le département avait certes une « compétence de principe » pour la protection des mineurs au titre de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Mais cette compétence ne fait toutefois « pas obstacle à l’intervention de l’État » pour « la prise en charge, à titre exceptionnel, des mineurs », dès lors que, « du fait notamment de l’ampleur et de l’urgence des mesures à prendre, le département est manifestement dans l’impossibilité d’exercer sa mission de protection des mineurs ».

Monter en puissance dans la prise en charge des jeunes étrangers sans famille

C’était le cas à Calais après le démantèlement du campement de migrants où le nombre de mineurs à prendre en charge, évalué à « plus de 1 500 », « excédait manifestement les capacités d’accueil » de l’ASE du Pas-de-Calais, selon le Conseil d’État.

Cette validation de « dispositif dérogatoire » intervient alors que l’État compte monter en puissance dans la prise en charge des jeunes étrangers sans famille, ces « mineurs non accompagnés » (MNA) dont le nombre pourrait atteindre 25 000 cette année (contre 13 000 l’an dernier).

L’État « assumera l’évaluation » de l’âge « et l’hébergement d’urgence » de ces mineurs « jusqu’à ce que leur minorité soit confirmée », avait annoncé fin octobre le Premier ministre Édouard Philippe, en précisant que « 132 millions d’euros » de crédits supplémentaires étaient prévus dans le projet de loi de finances pour 2018.

Cette somme vise à « prendre en charge, à titre exceptionnel, une partie des surcoûts de l’aide sociale à l’enfance liés à la hausse du nombre de mineurs non accompagnés », avait-il indiqué, alors que les départements chiffrent à un milliard d’euros le coût prévisionnel des MNA en 2017. »


Françoise Héritier : « Il faut anéantir l’idée d’un désir masculin irrépressible

LDH sarlat

L’ethnologue et anthropologue n’a cessé de déconstruire les idées reçues sur le masculin et le féminin.

LE MONDE | • Mis à jour le | Propos recueillis par Annick Cojean

Françoise Héritier, à Paris, en mars 2013.
Françoise Héritier, à Paris, en mars 2013. ERIC FEFERBERG / AFP

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais pas éprouvé une curiosité intense en entendant des camarades étudiants en philosophie me parler d’un séminaire absolument « exceptionnel » fait par un professeur dont je n’avais jamais entendu le nom et qui s’appelait Claude Lévi-Strauss. J’avais 20 ans, j’étudiais l’histoire-géographie, et leur enthousiasme était tel qu’il fallait que j’entende, de mes propres oreilles, ce qui se passait dans ce cours de l’Ecole pratique donné à la Sorbonne. Ce fut une révélation.

De quoi traitait donc ce séminaire ?

De la « parenté à plaisanterie » à Fidji. Et je vous assure que, pour une jeune fille qui sortait de sa province et qui faisait alors des études très classiques, c’était stupéfiant. Découvrir qu’il existait des sociétés où des beaux-frères pouvaient se saluer différemment et utiliser tel ou tel type de plaisanteries selon qu’ils avaient épousé la sœur aînée ou la sœur cadette de l’autre ouvrait des perspectives sur des mondes, des idées, des usages que je n’avais jamais soupçonnés. C’était d’une ouverture et d’une fraîcheur fabuleuses !

J’ai suivi la première année de cours avec passion. Totalement conquise. L’année suivante, c’était encore plus fort ! Le séminaire portait sur la chasse rituelle aux aigles chez les Hidatsas, des Indiens d’Amérique du Nord. Vous n’imaginez pas combien, dans une époque sans télévision, ce sujet pouvait se révéler fascinant. C’était tellement mieux que mes cours d’histoire !

De nature à vous faire changer d’orientation ?

Oh oui ! D’un coup, j’avais la tête ailleurs, alors qu’il fallait que je termine mon diplôme en histoire du Moyen Age. Lorsque Claude Lévi-Strauss a annoncé un jour qu’un nouvel institut de sciences humaines appliquées recherchait pour partir en mission en Afrique un ethnologue et un géographe, j’ai tout de suite postulé au poste de géographe.

Mais on n’a pas voulu de moi parce que j’étais une fille. Entendez : trop fragile, incapable de survivre à la chaleur, à l’eau sale, aux moustiques, aux serpents, aux scorpions, aux animaux féroces… Bref, le poste est resté vacant quelques mois. Et ce n’est que faute de candidature masculine qu’on a fini par agréer la mienne. Il fallait bien faire contre mauvaise fortune bon cœur ! En 1957, je suis donc partie en mission en Haute-Volta. Et ma vie s’en est trouvée bouleversée.

C’était la première fois que vous vous heurtiez à une discrimination des femmes ?

De manière aussi caractérisée, oui ! Mais il faut dire que, avant l’université, j’étais dans des écoles de filles. Aucune rivalité avec les garçons. Seulement des accrochages, des lancers de boules de neige cachant des pierres et des jeux de mots sexistes criés, d’un trottoir à l’autre, par les gars d’un lycée proche du mien, le long de la rue de Rome, à Paris.

Aucune différence entre garçons et filles au sein de la cellule familiale ?

Aucune en apparence. Même droit aux études pour mon frère et ses deux sœurs. Même argent de poche distribué solennellement par mon père dans des enveloppes identiques. Mais la discrimination était insidieuse. Il n’était pas question par exemple que mon frère desserve la table ou mette le couvert. Il fallait être aux petits soins pour lui. Et, lorsque nous étions en vacances à la campagne, ma sœur et moi tricotions pull-overs et chaussettes, assises dans la cour, aux pieds de nos grands-mères, tandis que mon frère partait faire du vélo avec ses copains en toute liberté.

Vous n’aviez pas le droit de sortir ?

Ah non ! Quand on sortait à vélo, c’était uniquement accompagnées par nos grands-mères. Elles nous paraissaient vieilles, mais elles n’avaient qu’une cinquantaine d’années et enfourchaient prestement leur bicyclette. Je me souviens d’un jour où nous avons voulu semer notre grand-mère maternelle, prises d’une soudaine fébrilité. On a foncé comme des folles, puis on s’est arrêtées au bord du talus pour l’attendre. Au bout d’un long moment, comme elle n’arrivait pas, on est reparties en sens inverse et on l’a retrouvée par terre, le poignet fracturé. Vous imaginez la culpabilité !

Cette différence de droits et de libertés avec votre jeune frère vous avait donc fait toucher du doigt la domination masculine.

Oh elle m’était apparue bien plus tôt ! Pendant la guerre, nos parents nous envoyaient séjourner en Auvergne, chez les oncles et cousins de mon père, pour nous requinquer et nous faire grossir, car dans les fermes, il y avait encore du beurre, du lait, des œufs… Pendant les repas, chacun prenait sa place selon un ordonnancement immuable. Au bout de la table s’installait le fermier, muni de son couteau de poche pour tailler les miches de pain. En face, se tenait le premier valet, puis ses fils, encore très jeunes, les autres valets, et enfin moi, la petite cousine. La mère et l’épouse ? Elles ne s’asseyaient pas. Elles apportaient les plats, servaient les hommes… et mangeaient debout les restes du repas. La tête du lapin ou la carcasse du poulet. Jamais les morceaux de choix. Quand il fallait de l’eau fraîche, c’est moi qu’on envoyait à la source, et pas un des valets qui aurait pourtant eu moins de mal à porter le seau que la petite fille que j’étais.

Vous perceviez l’injustice ?

Elle m’indignait ! Mais il y avait autre chose. Sur le palier de l’escalier qui montait aux chambres se trouvaient deux chromos qui représentaient la pyramide des âges de la vie pour l’homme et pour la femme. Une marche par décennie, accompagnée d’un dessin représentant le personnage ainsi qu’un vers de mirliton. A 20 ans, on voit l’homme choisir une épouse ; à 30 ans il admire ses fils ; à 50 ans, il triomphe, bras étendus, « maîtrisant le passé et le futur ». Puis il entame la descente, curieux et vif, se promenant dans le pays, apprenant à connaître le monde et les autres. Il meurt l’esprit tranquille parce qu’il a bien rempli sa vie. Pour la femme, c’est une autre affaire. A 10 ans, c’est une fille innocente : « pour elle la vie est ravissante ». A 20 ans, « son cœur tendre s’ouvre à l’amour ». A 40 ans, elle bénit le mariage de ses enfants et la naissance de ses petits-enfants. A 50 ans, déjà vieillie, « elle s’arrête, au petit-fils elle fait la fête ». Et puis elle amorce sa descente « dans la douleur », appuyée sur un garçon, fils ou petit-fils, et elle meurt « sans courage ».

Mais c’est désespérant !

Je ne vous raconte pas d’histoires ! J’ai toujours ces chromos ! La différence de condition entre l’homme et la femme me sautait chaque jour aux yeux et je ne comprenais pas ce que signifiait : « A 50 ans, elle s’arrête ». Elle s’arrête de quoi ? Personne ne pouvait me répondre. Ce n’est que plus tard que j’ai compris : elle est ménopausée, elle s’arrête donc d’être féconde et séduisante, elle a perdu toute valeur, contrairement à l’homme, en pleine possession de sa force. C’est une sacrée leçon quand on est enfant.

Seulement si on a les moyens d’avoir un œil critique et de s’en indigner. Sinon, c’est un outil de propagande sexiste qui conditionne l’esprit !

C’est bien le problème. Enfant, je voyais que la vie se passait comme ça, et que le chromo affichait en fin de compte une sorte de normalité. Et en même temps, j’étais saisie par un profond sentiment d’injustice en comparant à chaque étape les images de l’homme et de la femme. Et ces petites phrases assassines…

A quoi rêviez-vous, un peu plus tard, en tricotant sagement aux pieds de vos grands-mères ?

J’essayais de suivre leurs conversations, qui n’étaient en fait que des commérages. C’était leur seul terrain d’entente, car elles ne s’aimaient guère. Alors, contraintes de cohabiter pendant l’été, elles parlaient des uns et des autres, des mariages notamment. La Lucette de chez Chevalère avait rencontré au mariage d’Untel le cousin germain d’Unetelle qui n’était autre que le frère du cousin germain de sa belle-sœur… Je m’efforçais de suivre le dédale des liens familiaux, de décrypter tous les rapports de parenté, et je trouvais cela passionnant !

La conclusion était souvent très simple : deux frères épousaient deux sœurs, ou bien tel mariage unissait des cousins issus de germains. Mais l’intéressant, c’était de suivre le cheminement compliqué des protagonistes – qui n’avaient aucune vision d’ensemble – et les raisons des choix aboutissant à telles structures.

Vous faisiez déjà de l’ethnologie.

Sans le savoir ! Cela m’a donné une forme d’agilité intellectuelle très utile pour mener plus tard des études de parenté. Je crois beaucoup à ces façonnages qui nous viennent de l’enfance.

Mais comment vous projetiez-vous dans le futur ? Etiez-vous fascinée par certains rôles ?

Au contraire ! J’étais épouvantée par certains rôles !

Lesquels ?

Eh bien, je me croyais condamnée, par la force des choses, au rôle de mère de famille, sans toutefois parvenir à me projeter ainsi. Impossible de m’imaginer passer ma vie à m’occuper d’un intérieur, d’un mari, d’enfants. Non, vraiment, je ne pouvais pas. Je ne savais pas ce que je ferais, je ne savais même pas que l’ethnologie existait. Mais j’entendais être autonome, choisir ma vie, ne pas me laisser contraindre ni dominer. Et je n’écartais d’ailleurs pas l’idée de rester célibataire.

Quel modèle formait le couple de vos parents ?

Une petite bourgeoisie raisonnable sortie de la paysannerie. Je ne dirais pas satisfaite, mais convaincue d’être arrivée au mieux de ce qu’elle pouvait faire, à charge pour les enfants de poursuivre le chemin. L’idée de réussite sera d’ailleurs incarnée à leurs yeux par mon frère, devenu ingénieur des mines, et ma sœur, chirurgienne-dentiste. Des métiers connus et rassurants. Tandis que moi… Je crois qu’ils n’ont réalisé ma compétence dans un domaine que lors de ma leçon inaugurale au Collège de France, en 1983, lorsque j’ai succédé à Claude Lévi-Strauss. Mais c’était un peu tard…

Avez-vous perçu enfin de l’admiration dans leurs yeux ?

Ma mère a continué de dire « ma pauvre fille, tes livres ne sont pas pour moi. » Elle n’en a lu aucun.

Pourquoi « ma pauvre fille » ? Vous réussissiez, vous étiez épanouie, louangée…

C’est ainsi qu’elle m’appelait. Je n’étais pas conforme à son modèle et elle ne comprenait pas cette fille qui ne voulait pas « se contenter » et choisissait un métier qu’on n’arrête pas à 6 heures du soir.

Une « pauvre fille » avec du caractère ! N’avez-vous pas claqué la porte du domicile familial sur un coup de tête ?

Disons sur une impulsion. Les logements étaient rares à Paris, dans les années 1950. Et nous avions échangé notre logement de Saint-Etienne contre un appartement à Paris qui était sympathique, mais très étroit pour contenir mes parents, mon frère, ma sœur, ma grand-mère et moi. Or nous disposions d’une minuscule chambre de bonne dans laquelle je rêvais de mettre mon lit. Ma mère s’y opposait : l’accès à cette chambre signifiait que je pourrais entrer et sortir à son insu. Ce n’était pas mon genre, mais on surveillait les filles de près à l’époque, fussent-elles étudiantes. J’ai supplié, insisté, expliqué que j’avais du mal à travailler à côté de ma sœur qui écoutait la radio, etc. Jusqu’à ce que ma mère, ulcérée, me lance un jour : « Si tu n’es pas contente, tu n’as qu’à t’en aller ! »

Et vous êtes partie ?

Sur-le-champ ! J’étais majeure, j’avais 22 ans. Je suis allée chez un ami, puis j’ai loué une chambre de bonne sur un sixième étage de la rue Gay-Lussac, avec l’eau sur le palier. Et ce fut le bonheur. Oui, je me souviens de ces années-là, 1955,1956, comme d’une période d’éblouissement, entre camaraderie, université, découverte de l’ethnologie, aventures intellectuelles.

Nous nous retrouvions tous les soirs en petite bande dans un café, Le Tournon, décoré de fresques représentant le jardin du Luxembourg. Et je me rappelle presque avec extase ces moments où nous refaisions le monde, heureux d’y côtoyer des musiciens et écrivains noirs américains exilés en France. C’était vivant, électrique, fécond. On se sentait pleinement exister.

Et puis vous mettez le cap sur l’Afrique.

Oui. Et je n’oublierai jamais ce moment extraordinaire que fut mon premier contact avec la terre africaine. C’était à Niamey, à la tombée de la nuit. En posant mon pied sur le tarmac, tout juste sortie de la Caravelle, j’ai été saisie par la puissance de l’odeur de la terre. Une odeur d’humus et de poussière. Une odeur chaude, épicée, âcre, enivrante. Qui monte dans les narines et qui n’est comparable à nulle autre. Je me suis immédiatement sentie là où je devais être. A ma place naturelle.

Le travail en village auprès des populations Mossi et Panna vous a-t-il tout de suite intéressée ?

J’ai su instantanément que j’avais trouvé ma voie. Michel Izard était l’ethnologue et moi la géographe, mais nous avons tout de suite partagé équitablement les tâches, et c’est ce dont je rêvais.

Quelle chance de trouver sa voie !

C’est vrai. C’était en 1957, et je peux le confirmer quelque soixante années plus tard. Non seulement je ne regrette rien mais, si c’était à refaire, je sauterais dans la même aventure à pieds joints.

Tant de jeunes gens tâtonnent sans trouver de pôles d’intérêt.

Quand on a ce coup de chance, il faut savoir le saisir. Je l’ai toujours dit à mes étudiants, et surtout à mes étudiantes. « Osez ! Foncez ! » Et ne vous laissez pas freiner par des problèmes d’appartement, de famille ou de points de retraite. Cela m’a toujours fait de la peine de voir des jeunes se priver de l’aventure de leur vie parce qu’ils avaient peur de lâcher ce qu’ils avaient à Paris.

Lorsque vous avez décidé de vous marier avec l’ethnologue Michel Izard, au bout de six mois d’Afrique, vous n’avez pas eu envie de rentrer à Paris ?

Ah non. Cela faisait partie de l’originalité de notre choix à tous les deux. C’était en 1958, juste avant l’indépendance, et le dernier administrateur européen a pu nous marier très simplement au Cercle de Tougan. Ni l’un ni l’autre n’étions portés sur les grands événements familiaux. Ma sœur s’était mariée peu de temps avant, en grand tralala bourgeois, robe à traîne et grand voile. Il était hors de question que je souscrive à cela. Je ne pouvais pas !

Après des travaux sur la parenté, l’alliance, le corps, l’inceste, c’est l’universalité de la domination masculine qui a rapidement concentré votre attention.

Oui. Car c’est le cas depuis la nuit des temps, alors même que cette hiérarchie entre les sexes est une construction de l’esprit et ne correspond à aucune réalité biologique. Hommes et femmes ont les mêmes capacités physiques, cérébrales et intellectuelles. Mais la domination des hommes, qui structure toutes les sociétés humaines, est partie du constat, fait par nos ancêtres préhistoriques, que seules les femmes pouvaient faire des enfants : des filles, ce qui leur semblait normal, mais également des garçons, ce qui les stupéfiait.

Le coït étant nécessaire à la fécondation, ils en ont conclu que c’était les hommes qui mettaient les enfants dans les femmes. Pour avoir des fils, et prolonger l’espèce, il leur fallait donc des femmes à disposition. Des femmes dont il fallait s’approprier le corps car il importait que personne ne leur vole le fruit qu’ils y avaient mis. Des femmes sur lesquelles ils pouvaient aussi capitaliser, puisque ne pouvant pas coucher avec leurs sœurs, en vertu de l’interdit de l’inceste, ils pouvaient au moins les échanger contre les sœurs des autres hommes. Ainsi s’est créée une société parfaitement inégalitaire où la mainmise sur les corps et les destins des femmes a été assurée, au fil du temps, par des privations (d’accès au savoir et au pouvoir) et par une vision hiérarchique méprisante.

On ne peut pas nier une différence de stature physique qui accentue la vulnérabilité de la femme.

Même cette dysmorphie a été construite ! J’ai une jeune collègue qui a travaillé sur ce sujet et elle montre que toute l’évolution consciente et voulue de l’humanité a travaillé à une diminution de la prestance du corps féminin par rapport au masculin. Depuis la préhistoire, les hommes se sont réservé les protéines, la viande, les graisses, tout ce qui était nécessaire pour fabriquer les os. Alors que les femmes recevaient les féculents et les bouillies qui donnaient les rondeurs. C’est cette discordance dans l’alimentation – encore observée dans la plus grande partie de l’humanité – qui a abouti, au fil des millénaires, à une diminution de la taille des femmes tandis que celle des hommes augmentait. Encore une différence qui passe pour naturelle alors qu’elle est culturellement acquise.

Comme le serait la répartition sexuelle des tâches et des rôles dans la société.

Evidemment ! Pourquoi le fait de mettre des enfants au monde entraînerait-il l’obligation pour les femmes de faire le ménage, les courses, la cuisine et d’entretenir un mari ? Je ne perçois ni la logique ni le rapport. Il a fallu qu’intervienne toute une série de raisonnements, de croyances, de pensées multiples pour organiser cette répartition qui n’a rien de naturel.

Les évolutions médicales, comme la procréation médicalement assistée (PMA), chamboulent-elles les constructions mentales que vous évoquez ?

Voyons, la vraie révolution, c’est la contraception ! Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, les femmes peuvent choisir si elles veulent ou non procréer, quand, combien de fois, avec qui. Elles redeviennent sujets à part entière.

« C’est la fin du pouvoir de l’homme et du père », s’alarmait un parlementaire au moment du vote de la loi Neuwirth. Il avait raison. C’est un retournement de situation, car la contraception intervient très exactement là où s’est noué l’assujettissement féminin. Quant aux autres évolutions, comme la PMA, qui offre à des femmes la possibilité d’avoir des enfants quand la nature ne le leur permettait pas, elles me semblent aller de soi. L’idée d’une égalité des deux sexes dans la procréation progresse.

Avez-vous personnellement subi, au cours de votre carrière, les manifestations du machisme ?

Je ne connais pas une seule femme qui puisse dire n’avoir jamais affronté le machisme ! Mais je ne l’ai pas subi dans ses formes outrancières. Seule femme parmi une cinquantaine d’hommes au Collège de France, je m’étais fondue dans le groupe au point qu’ils avaient de sévères oublis de langage. C’est ainsi que, lors d’une réunion préalable au choix de futurs collègues, un professeur s’est levé pour défendre une jeune helléniste. Il ne connaissait pas sa spécialité, a-t-il avoué, mais il se rappelait avoir été près d’elle lors d’un colloque et que : « C’est une beauté ! Elle a des jambes, mais des jambes ! Un buste merveilleux, un port de tête, une manière de se tenir… Elle est extraordinaire ! » J’ai souhaité prendre la parole, et j’ai demandé si, comme à l’armée, nous avions une « note de gueule ». Mes collègues ont ri. Puis ont baissé la tête. Il n’en a plus jamais été question.

Tout l’intérêt d’un arrêt sur image…

C’est cela. Une petite phrase suffit parfois pour faire prendre conscience de l’anomalie qu’il y a à perpétuer un discours obsolète. Il nous faut être vigilantes. Ne rien laisser passer. Il y a quelques années, un slogan courait : la mise à bas de la domination masculine commence par refuser le service du café.

Vos travaux et l’impact de vos livres vous ont-ils obligée à vous impliquer dans les débats publics ?

Bien sûr. Je n’ai jamais été une militante de rue, peut-être à cause de mes problèmes de santé. Peut-être aussi, comme l’a dit une jeune amie, parce qu’on ne peut pas brandir dans la rue une pancarte : « A bas la valence différentielle ! » Mais, sans militer dans des groupes constitués, j’ai accompagné des mouvements féministes. En sous-main. Par écrit. Mais je me sens pleinement enrôlée dans la lutte des femmes pour l’égalité.

Que pensez-vous du déferlement de paroles et de témoignages de femmes victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles, dans la foulée de l’affaire Weinstein ?

Je trouve ça formidable. Que la honte change de camp est essentiel. Et que les femmes, au lieu de se terrer en victimes solitaires et désemparées, utilisent le #metoo d’Internet pour se signaler et prendre la parole me semble prometteur. C’est ce qui nous a manqué depuis des millénaires : comprendre que nous n’étions pas toutes seules !

Les conséquences de ce mouvement peuvent être énormes. A condition de soulever non pas un coin mais l’intégralité du voile, de tirer tous les fils pour repenser la question du rapport entre les sexes, s’attaquer à ce statut de domination masculine et anéantir l’idée d’un désir masculin irrépressible. C’est un gigantesque chantier.

Vous incriminez l’indulgence de la société à l’égard des « pulsions » masculines ?

Bien entendu ! Nous sommes des êtres de raison et de contrôle, pas seulement de pulsions et de passions. Si j’ai une pulsion mortifère à votre égard, je ne vais pas vous sauter dessus pour vous égorger. La vie en société impose des règles ! Mais on a si longtemps accepté l’idée que le corps des femmes appartenait aux hommes et que leur désir exigeait un assouvissement immédiat ! On justifiait ainsi le port du voile, l’enfermement des femmes, voire le viol : seule la femme serait responsable du désir qu’elle suscite. Mais enfin, c’est insensé ! C’est se reconnaître inhumain que d’affirmer qu’on nourrit des pulsions incontrôlables ! Et qu’on ne nous parle pas de désir bestial ! Les bêtes ne violent pas leurs partenaires, sauf les canards je crois. Et jamais ne les tuent.

Quelles sont les urgences ?

L’urgence ? Le nourrisson, le jardin d’enfants, les premières classes du primaire. Les premières impressions de la vie sont fondamentales. Et il faut que l’école y aille fort si l’on veut contrer ce qu’entendent les enfants à la télévision, dans la rue, la pub, les BD, les jeux vidéo et même à la maison.

Après vos ouvrages sur le masculin/féminin et autres travaux sur ce thème, comme libérée des pesanteurs universitaires, vous avez publié deux petits livres énumérant souvenirs, émotions, sensations. Comme une définition du bonheur ?

Plutôt que de bonheur, je parlerais de joie. Ce n’est pas la même chose. Je trouve dans la joie une splendeur à vivre, y compris dans la douleur. Et ce n’est pas un habit dont je me suis revêtue pour supporter les difficultés de l’existence. Non, je crois simplement que j’ai été armée très tôt pour cette capacité à accéder à la joie pure.

Car ce serait un don ?

Je crains en effet que cette aptitude ne soit pas donnée à tout le monde. J’ai cette propension à jouir du moment présent, sans anticiper sur les joies du lendemain. A tout apprécier. Jusqu’à l’éclat du soleil d’automne que j’aperçois à cet instant à travers la vitre.

Propos recueillis par Annick Cojean

Dernier ouvrage paru : « Au gré des jours » (Odile Jacob), 152 pages, 12,90 €.

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Auvergne, Aquitaine…

lemonde.fr

Auvergne, Aquitaine… les régions

qui ont accueilli le plus de migrants

depuis un an


« Le Monde » a obtenu les chiffres de la répartition des migrants dans les Centres d’accueil et d’orientation (CAO) en France, région par région.

LE MONDE | • Mis à jour le | Par Mathilde Damgé

Au centre d’accueil et d’orientation pour migrants de Saint-Brévin-les-Pins.
Au centre d’accueil et d’orientation pour migrants de Saint-Brévin-les-Pins. LOIC VENANCE / AFP

A la fin d’octobre 2016, l’Etat démantelait la « jungle » de Calais et transférait, en quelques jours, les 7 400 migrants qui s’y trouvaient vers 450 Centres d’accueil et d’orientation (CAO), dans diverses régions. L’ouverture de ces centres avait eu lieu un an plus tôt pour essayer de désengorger la « jungle ». La fermeture du bidonville calaisien à l’automne 2016 avait été accompagnée d’une abondante communication des pouvoirs publics, assurant que la dispersion de migrants sur le territoire était une question « humanitaire ».

Un an plus tard, il est possible de faire un bilan de cette vaste opération. Combien de migrants ont été accueillis dans ces centres ? Dans quelles régions sont-ils allés ? Le ministère de l’intérieur a accepté de transmettre des chiffres inédits sur ce sujet politiquement sensible — l’opposition accusait le gouvernement de l’époque de vouloir créer des « petits Calais » partout en France.

Plus de 11 000 migrants pris en charge

Ces données montrent que, sur l’ensemble du territoire, plus de 11 000 migrants ont été pris en charge par des CAO depuis le 1er janvier : ces centres étant ouverts à tous les demandeurs d’asile, ce chiffre englobe une bonne partie des migrants évacués de Calais (sachant qu’un certain nombre d’entre eux n’y sont pas restés), mais aussi des migrants issus d’autres « points de fixation », comme Paris (les évacués de la porte de la Chapelle, par exemple).

Ces données dessinent une carte de la « France, terre d’accueil » répartie dans onze régions, et non treize, car l’Ile-de-France est saturée, et les transports en Corse seraient « une source considérable de complexité », selon le ministère. En réalité, la Corse souffre surtout d’un climat de tension vis-à-vis des étrangers, selon plusieurs spécialistes de la question.

La région AuvergneRhône-Alpes (et la métropole lyonnaise) est aujourd’hui l’une des plus plébiscitées par les migrants et celle qui héberge le plus grand nombre de structures d’accueil. Son président, Laurent Wauquiez (LR), avait pourtant dit qu’il « n’acceptera [it] pas » l’objectif du gouvernement, une « folie » qui risquait de « multiplier des Calais partout en France ».

La répartition devait se faire selon un « critère démographique pondéré par les efforts faits par chaque région ». Elle dépend surtout des préfets, qui peuvent imposer des sites « sans que soit au préalable recherché l’accord avec des élus locaux ».

La région Nouvelle-Aquitaine confirme sa capacité d’attraction, malgré sa proximité avec l’Espagne. Selon Didier Leschi, directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), certains migrants craignaient d’aller dans les régions frontalières avec l’Espagne et l’Italie, de peur d’être expulsés plus facilement, en vertu de la procédure Dublin, qui autorise les Etats membres de l’Union européenne à renvoyer les demandeurs d’asile dans le pays où ils ont été enregistrés à leur arrivée en Europe. Or, ces pays sont le plus souvent l’Italie, la Grèce et l’Espagne.

Le Grand Est profiterait, lui, d’après le directeur de l’OFII, du voisinage avec l’Allemagne, terre d’asile envisagée par de nombreux migrants.

Une autre des principales raisons avancées par les migrants dans leur choix d’une région précise (ceux évacués de Calais avaient le choix entre deux propositions des autorités) est l’aide que des associations peuvent apporter pour les guider dans le dédale administratif du droit d’asile et l’obtention d’un travail (une fois obtenu le statut de réfugié).

Lire le reportage (édition abonnés) :   Il y a un an, l’évacuation de la « jungle » de Calais

Le nombre de CAO réduit de moitié

Concernant le nombre de centres d’accueil, il a été réduit de moitié entre 2016 et 2017, soit 230, selon la Cimade, principale association d’accueil de migrants en France, qui recense au niveau local tous les types de structures d’accueil.

La raison de cette baisse peut être pour partie liée à des fusions de centres et aussi à la suppression des centres d’accueil et d’orientation pour mineurs (Caomi). Dans l’urgence, le gouvernement avait créé, en octobre 2016, plus de soixante-dix Caomi pour les deux mille mineurs de la « lande » de Calais. Il ne s’agissait toutefois que de structures temporaires, dont la quasi-totalité a fermé en juillet.

Des données de la Cimade, il ressort que les régions où le nombre de CAO est le plus important coïncident avec les destinations préférées des migrants : Grand Est, Nouvelle-Aquitaine et Auvergne-Rhône-Alpes.

Les chiffres fournis par le ministère sur les capacités d’accueil au 31 août apparaissent en regard de ceux de la Cimade, au survol de la carte.

La carte des CAO actuels peut être comparée avec celle publiée il y a un an par le ministère de l’intérieur : Auvergne-Rhône-Alpes et Nouvelle-Aquitaine ont confirmé leur capacité d’accueil en CAO, tandis que les Hauts-de-France et l’Occitanie ont vu le nombre de structures divisé par respectivement deux et trois.

https://twitter.com/Place_Beauvau/status/790542204058083329

Une mosaïque d’hébergements

Pour compléter la carte des CAO, destinés au premier accueil, il faut savoir que d’autres structures existent :

  • le programme d’accueil et d’hébergement de demandeurs d’asile (Prahda — en grande partie des places dans d’anciens hôtels Formule 1, rachetés au groupe Accor, qui viennent compléter les CAO ;
  • les dispositifs nationaux des centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) et des centres AT-SA (accueil temporaire – service de l’asile) ;
  • l’hébergement d’urgence des demandeurs d’asile (HUDA), un dispositif régional très développé en Auvergne-Rhône-Alpes et dans le Grand Est ;
  • les centres provisoires d’hébergement (CPH), qui accueillent des bénéficiaires de la protection internationale.

L’Ile-de-France finance un dispositif spécifique : le centre d’hébergement d’urgence migrants (CHUM), créé pour résoudre la question des campements parisiens de migrants. L’accueil est conditionné à un examen de la situation administrative du requérant par la préfecture de police et à un relevé d’empreintes.

Si l’on considère l’ensemble des places proposées dans toutes ces structures, l’Ile-de-France reste encore largement en tête, suivie d’Auvergne-Rhône-Alpes et du Grand Est.

En dépit de l’ouverture de centaines de nouvelles places chaque semaine, les capacités restent sous-dimensionnées pour certaines associations. Le dispositif d’accueil français compte entre 75 000 et 80 000 places, estime la Cimade. Or « le nombre de demandeurs d’asile en cours d’instance est proche de 110 000 personnes », relève l’organisation, qui pointe un autre problème : comme une partie des places (environ 20 %) reste occupée par des personnes qui ne sont plus des demandeurs d’asile (délai d’enregistrement de la demande d’asile dépassé, demande refusée, protection internationale…), seuls 50 % à 60 % des demandeurs sont hébergés.


Etat des lieux dispositif accueil demandeurs asiles France

lacimade.org

État des lieux du dispositif

d’accueil des demandeurs d’asile


 39 800 places de CADA

Au 1er juillet 2017, le dispositif national d’accueil compte 39 800 places  autorisées de centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA). Le parc est principalement situé en Ile- de-France, Auvergne-Rhône-Alpes et Grand Est. Cependant,  ce sont les régions Pays de la Loire, Bretagne, Nouvelle Aquitaine et Occitanie qui ont connu le plus grand nombre de créations. Le principal opérateur est ADOMA devant COALLIA, FTDA, Forum réfugiés-Cosi. A l’occasion des appels à création de l’année 2015 et 2016, le groupe SOS et France Horizon ont développé un réseau important.

En 2017, l’Etat prévoit la création de 2 150 places supplémentaires dont 700 en Nouvelle-Aquitaine, 600  en Occitanie, 500 en Bretagne et 350 dans les Hauts de France. Le dispositif devrait compter environ 40 500 places. En 2018,  1 500 places supplémentaires sont prévues.

Plus de 6 000 places d’AT-SA

A coté de ce dispositif de CADA, l’Etat a mis en place des centres AT-SA (accueil temporaire Service de l’Asile) .  A vocation nationale, le dispositif géré par ADOMA comprenait 2 160 places début 2015. Avec le plan migrants de juillet 2015, 4 000 places ont été créées par divers opérateurs et dans de nouvelles régions  pour un prix de journée de 15.65€.

15 000 places d’HUDA

Pour pallier le manque de places de CADA,  un dispositif d’hébergement d’urgence des demandeurs d’asile (HUDA) s’était développé au cours de la décennie 2000. Contrairement aux places AT-SA, ce dispositif est essentiellement régional. Il est très développé en Auvergne-Rhône-Alpes et dans le Grand Est.

Plus de 2 300  places de CPH

historiquement, première forme de lieu d’accueil lié à l’asile, le centre provisoires d’hébergement accueille des bénéficiaires de la protection internationale. Limité pendant vingt ans à 1 083 places, le dispositif a connu un doublement avec la création de 1 000 places supplémentaires. 3 000 places supplémentaires vont être créées en 2018

De nouveaux dispositifs : CAO, CHU(M),  PRAHDA , DPAR CAES

Mis en place pour orienter des personnes vivant dans le campement de la Lande à Calais et développé pour son démantèlement, le dispositif des centres d’accueil et d’orientation (CAO) compte selon le ministère de l’intérieur 10 700 places dont 2 000 ont été dédiés à des mineurs entre novembre 2016 et mars 2017.

Ce dispositif a été rattaché budgétairement depuis 2017  aux crédits de la mission asile et immigration (BOP 303). Il est utilisé aujourd’hui pour orienter les personnes qui sont hébergées dans les centres de premier accueil de Paris. Les personnes peuvent y être admises sans que leur demande d’asile soit enregistrée. Contrairement aux personnes venant de Calais, ces personnes peuvent y être assignées à résidence pendant la procédure de transfert. Le dispositif devrait compter environ 5 000 et être intégré dans le DNA.

Bien que financé par la préfecture de région Ile-de-France au titre de l’hébergement d’urgence, le dispositif CHUM (centre d’hébergement d’urgence migrants) partage beaucoup de caractéristiques avec le précédent. Créé pour résoudre la question des campements parisiens de migrants, le dispositif est principalement utilisé pour orienter des personnes sortant du centre d’accueil de Paris.  L’accueil dans ces lieux est conditionné à un examen de situation administrative par la préfecture de police. Elle procède à un relevé d’empreintes pour détecter d’éventuelles demandes d’asile dans un autre Etat-membre et entame une procédure Dublin. L’Etat dispose de 10 000 places . Les personnes accueillies sont tenues de se rendre à des rendez-vous pour faire le point sur leur situation administrative. Les personnes y sont assignées à résidence pour un éventuel transfert Dublin.

Pour assigner à résidence les personnes déboutées, le Gouvernement a mis en place un nouveau dispositif intitulé Dispositif de préparation au retour (DPAR) . Expérimenté à Vitry sur Orne puis à Lyon, de tels centres ont ouverts  en région parisienne et à Marseille.

Le ministère de l’intérieur a également décidée de créer 5 351 places dans le cadre d’un programme d’accueil et d’hébergement des demandeurs d’asile (PRAHDA). Lancé par appel d’offres en septembre 2016 remporté pour tous les lots par ADOMA, il consiste en grande partie en des places situées dans  d’anciens hôtels formule 1, rachetés au groupe Accor.   Ces places, gérées par l’OFII,  accueillent pour moitié des personnes isolées, qui ont demandé l’asile ou qui souhaitent le faire et qui n’ont pas été enregistrées. Comme dans les CAO, les personnes peuvent y être assignées à résidence pendant la procédure Dublin.

En Ile de France, s’est développé un dispositif spécifique de places d’hébergement dédiées à l’assignation à résidence des Dublinés  (CARDA) que le plan immigration prévoit de développer dans toutes les régions.

Enfin , à la suite d’un discours présidentiel, ont été mis en place des centres d’accueil et d’examen de situation administrative (CAES)  ou de pré-orientation (CPO en Ile de France) qui ont pour objectif de combiner un hébergement et un examen administratif dans les plus brefs délais avant une orientation rapide  dans d’ autres lieux d’hébergement en fonction de la situation administrative.

En tout le dispositif d’accueil dédié compte  entre 75 000 à 80 000 places. Cependant il reste en-deça des besoins d’hébergement car le nombre de demandeurs d’asile en cours d’instance est proche de 110 000 personnes. Comme une partie des places  (environ 20%) est occupée par des personnes qui ne sont plus des demanderesses d’asile (demandes d’asile non enregistrés en raison du délai d’enregistrement, bénéficiaires de la protection internationale ou déboutées), entre 50 à 60% des demandeurs sont hébergés.

Le gouvernement a prévu la création en 2018  de 1  500 places de CADA,  3 000 places de CPH et de  2 500 places d’autres formes. Cependant le dispositif CAO serait transformé dans d’autres formes

Schémas régionaux d’accueil pour demandeurs d’asile

Auvergne-Rhone-Alpes

Bourgogne-Franche-Comté

Bretagne

Centre–Val-de Loire

Grand Est

Hauts-de-France

Ile-de-France

Normandie

Nouvelle-Aquitaine

Occitanie

Pays-de-la-Loire

Provence-Alpes-Côte d’Azur


Affaire Weinstein : point de vue du défenseur des droits…

huffingtonpost.fr

Après l’émotion de « l’affaire Weinstein », il est plus que temps de changer les mentalités


Un producteur de cinéma, célèbre pour sa réussite artistique et commerciale, démasqué par la presse, et d’un coup, se déclenche un vaste mouvement d’indignation et de dénonciation. Et maintenant?

Que sait-on effectivement?

Selon l’enquête publiée en 2014 par le Défenseur des droits, 20 % des femmes ont été victimes de harcèlement au cours de leur carrière. Et 30 % n’en ont parlé à personne. Seuls 5 % des cas sont portés en justice et 50 % des personnes actives interrogées estiment être mal informées sur le harcèlement sexuel. L’enquête sur les violences faites aux femmes de l’INED le confirme.

Plus proche des vies quotidiennes, voici ce que révèlent les requêtes traitées par le Défenseur des droits au fil des années: toutes les professions et tous les milieux sociaux sont touchés.

Le Défenseur des droits, saisi par des femmes, par des associations, des médecins du travail, a enquêté, mis en cause la responsabilité des employeurs au titre de leur obligation de sécurité à l’égard de leurs salariées, accompagné celles qui ont saisi la justice civile ou pénale.

Mais les recours sont trop rares, les procédures compliquées et les démarches se heurtent à l’ignorance, aux préjugés, et aux rapports de pouvoir.

Pourtant l’appareil légal est complet, il n’est pas sans importance de le rappeler en toutes lettres.

Le harcèlement sexuel est constitué par les propos ou comportements à connotation sexuelle qui, soit portent atteinte à la dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante (article 222-33 I-II du code pénal ; article L1153.1 du code du travail ; article 6 ter de la loi du 13 juillet 1983 portant statut de la Fonction publique).

Est assimilé au harcèlement sexuel le fait, même non répété, d’user de toute force de pression grave, dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l’auteur des faits ou au profit d’un tiers.

La loi de 2008 sur les discriminations (article 1er) qualifie de discrimination « tout agissement à connotation sexuelle subi par une personne et ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant ».

En outre, la notion « d’agissement sexiste » a été introduite dans le code du travail et dans le statut de la Fonction publique, et le délai de prescription du harcèlement sexuel porté récemment de trois à six ans.

Le régime légal du harcèlement sexuel est donc explicite, et la jurisprudence l’a maintes fois utilisé et opportunément étendu, en reconnaissant en particulier le « harcèlement d’ambiance ».

Ne nous épuisons donc pas à transformer l’indignation en nouvelles lois, sport national français, mais faisons tout pour que la loi, qui est bonne et suffisante, soit enfin largement et rapidement appliquée.

Ce qui implique de surmonter les lourds obstacles qui entravent sa mise en œuvre.

Le fondement de tout, ce sont les préjugés, les stéréotypes, qui alimentent une mentalité collective persistant à se référer implicitement à une inégalité de nature entre les femmes et les hommes. Dès le plus jeune âge, les garçons et les filles sont assignés à des sports, des jouets, de futurs métiers, des habillements, tous sexuellement distingués.

L’éducation est donc la première et déterminante réponse. En particulier, l’éducation à la sexualité mériterait d’être renforcée ainsi que l’avait proposé le Haut Conseil à l’égalité femmes-hommes.

Il faut aussi que la parole supplante le silence. En particulier la parole entre collègues au sein du milieu de travail, mais aussi avec des associations, des médecins, des avocats. Et que la parole soit suivie d’action : porter plainte, aller en justice, saisir le Défenseur des droits, compétent pour prévenir et redresser toutes les discriminations. Le non-recours est le cœur du problème.

La sanction est impérative. Or la justice a du mal à faire la preuve du harcèlement, elle est lente mais peut être efficace, la justice civile, particulièrement. Le Défenseur des droits, lui, utilise l’aménagement de la preuve pour confondre les auteurs de harcèlement sexuel. Quant aux procédures judiciaires civiles, plus expédientes, je souhaiterais que la jurisprudence permette d’utiliser comme élément de preuve les enregistrements effectués à l’insu des auteurs présumés.

Il est urgent de développer l’information sur ce qu’est le harcèlement sexuel, sur les recours possibles, sur les structures publiques et privées qui peuvent accompagner les victimes. Le Défenseur des droits y contribuera en publiant au début de l’année prochaine une brochure et une vidéo qui seront réalisées à la suite d’un concours que nous venons de lancer.

Il faut multiplier les formations de tous ceux et toutes celles qui ont un rôle à jouer dans la prévention et la répression du harcèlement sexuel. Les enseignants, bien sûr, les médecins scolaires, les travailleurs sociaux, les inspecteurs du travail, les médecins du travail, les psychologues et les syndicalistes. Et puis les policiers et gendarmes, et les magistrats du parquet et du siège. Il y a beaucoup à faire…. Avec ses moyens limités, le Défenseur des droits y participe; ainsi des écoles de gardiens de la paix où nous intervenons pour parler non seulement de déontologie de la sécurité mais, en même temps, de l’égalité des droits et de la prévention des comportements discriminatoires.

C’est donc l’attitude globale de notre société à l’égard de toutes les discriminations, le discours politique de plus en plus consacré à l’identité et de moins en moins à l’égalité, et l’affaiblissement de la politique nationale de lutte contre les discriminations, qui sont en cause.

L’émotion née de « l’affaire Weinstein », les situations dramatiques qu’elle a permis de mettre au jour, la connaissance de la prévalence de ces comportements, auront permis, je l’espère, de susciter une prise de conscience politique du phénomène, d’activer des dispositifs disponibles mais peu connus et peu utilisés et de provoquer le changement des mentalités et des rapports entre femmes et hommes.

Le Défenseur des droits continuera à combattre pour que l’espoir d’une nouvelle époque se trouve ainsi exaucé.

Lire aussi :

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Trump « connaît bien » Harvey Weinstein et n’est « pas surpris » qu’il soit accusé de harcèlement sexuel

Des stars condamnent Harvey Weinstein et encouragent les victimes de harcèlement sexuel à parler

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Google, un faux ami ?

theconversation.com

Google est‑il l’ami de la production
et de la circulation des idées ?

Julien Falgas

L’entonnoir, Google sous la loupe des sciences de l’information et de la communication coordonné par Gabriel Gallezot et Brigitte Simonnot, préface de Hervé Le Crosnier. C & F éditions, 2009.

Tandis que le PDG de Google France annonce d’importants recrutements, le géant de l’Internet poursuit une tournée auprès de 100 villes de France sous le signe de la formation au numérique. Or, les résultats de travaux de plus en plus nombreux à se pencher sur le pouvoir exercé par les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) sur nos sociétés vont à l’encontre de la perception très positive dont témoignent bon nombre d’utilisateurs à l’égard de Google (universitaires y compris).

Accéder à la vie numérique par le petit bout de l’entonnoir

Dès 2009, Google a été ouvertement qualifié d’entonnoir. Hervé Le Crosnier explique le choix de cette métaphore en ces termes :

« La métaphore de l’entonnoir, comme toutes celles auxquelles on peut penser, ne peut représenter qu’une partie du Google-monde. Il s’agit pour Google de transvaser tout l’Internet, les milliards de pages disponibles, dans ses centres serveurs, puis de rendre indispensable l’usage du moteur de recherche à celui qui veut retrouver une information, un document, une personne, une vidéo, une musique, voire même un extrait d’une conversation par mail ou forum. Bref, d’accéder à la vie numérique par le petit bout de l’entonnoir. »

L’appétit des géants, pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes par Olivier Ertzscheid, préface de Antonio Casilli. C & F éditions, 2017.

C’est sur la base d’un constat similaire qu’Olivier Ertzscheid – reprenant l’idée de Dirk Lewandowski – martèle l’appel à constituer un index indépendant pour les contenus du web. Les moyens nécessaires pour constituer et maintenir à jour un index comparable à celui de Google sont si massifs que cela empêche l’émergence d’alternatives compétitives.

Or l’expérience utilisateur tout comme les résultats fournis par une recherche sur Google ne sont ni neutres ni transparents : ils découlent du modèle économique de l’entreprise et de l’idéologie de ses dirigeants. En somme, Google est un média comme les autres… Si ce n’est que ses concurrents se comptent sur les doigts de la main et qu’ensemble ils concentrent aujourd’hui l’essentiel de l’accès à l’information pour une population mondialisée de plus en plus nombreuse.

Google, un média à part entière masqué derrière un leurre numérique ?

« L’impensé numérique : Tome 1 : Des années 1980 aux réseaux sociaux », coordonné par Pascal Robert, postface de Serge Proulx. Archives contemporaines, 2016.

Ce problème de pluralisme de l’accès à l’information en ligne est amplifié par l’illusion d’une neutralité technologique. Nous faisons face à ce que Pascal Robert désigne comme un impensé : une marginalisation des questionnements autour des enjeux de société que soulève le numérique. L’impensé s’abrite derrière l’illusion du choix : si vous n’aimez pas Google, après tout, vous êtes libre de ne pas l’utiliser. Le discours vaut également pour les autres géants que sont Facebook, Microsoft, Apple ou Amazon. En dernier recours, rien ne vous empêche de vous tourner vers l’offre alternative issue du logiciel libre ; et tant pis si vous préfériez consacrer vos soirées à votre famille ou vos passions plutôt qu’à cultiver votre maîtrise de l’informatique pour tout faire fonctionner.

Si la neutralité technologique est un leurre, c’est que les algorithmes qui gouvernent les services numériques sont le fruit de décisions humaines. Ces algorithmes encodent un certain nombre de règles qui, en d’autres temps, relevaient d’une charte éditoriale. Par exemple, sur The Conversation France la charte éditoriale prévoit que seuls les détenteurs d’un doctorat (ou doctorants en préparation d’une thèse) sont habilités à publier. Eh bien la magie de l’informatique a permis d’encoder cette contrainte, de sorte que nos amis journalistes ne peuvent pas surseoir à cette règle quand bien même une occasion justifiée se présenterait.

Voilà ce qu’est un algorithme : c’est un code (informatique) plus ou moins complexe qui prédétermine ce qui pourra se produire ou non (accéder à une information, recevoir une alerte, s’inscrire à l’université, freiner pour éviter l’accident, presser sur une détente…) en fonction de la décision préalable de ses concepteurs. Il ne s’agit pas de dire si c’est bien ou mal, mais de s’interroger sur ce que nous devons en faire. En l’occurrence, on peut considérer avec Olivier Ertzcheid qu’il serait nécessaire d’imposer une transparence des algorithmes afin que les utilisateurs puissent se tourner vers tel ou tel infomédiaire en toute connaissance de cause, tout comme les lecteurs d’une publication ont besoin d’en connaître la ligne éditoriale.

Un hold-up intellectuel et économique ?

Les industries culturelles et créatives face à l’ordre de l’information et de la communication par Bernard Miège. Presses universitaires de Grenoble, 2017.

Google, un « média à part entière » masqué derrière un « leurre numérique » ? On retrouve ces mots sous la plume (ou le clavier ?) de Bernard Miège lorsqu’il constate que les industries culturelles et créatives font face à l’ordre de l’information et de la communication. Bien que ma recherche doctorale ait consisté en un travail minutieux autour de deux innocents récits numériques héritiers de la bande dessinée, il m’est nettement apparu que l’impossibilité à reproduire ces innovations narratives en dépit de leur relative réussite tenait aux caractéristiques de l’environnement numérique.

À la lecture des rapports consacrés à l’état du secteur littéraire ou de celui de la presse, il semble que tout comme les auteurs de bande dessinée, tous ceux qui produisent une œuvre intellectuelle ou artistique soient aujourd’hui en difficulté pour en vivre et même pour la faire simplement connaître. Ces modestes observations ne font que corroborer l’analyse de Bernard Miège ou celle de Nikos Smyrnaios :

Nikos Smyrnaios sur l’oligopole de l’Internet contre l’autonomie journalistique, à Metz le 30 janvier 2017.

Une menace pour la démocratie ?

Les GAFAM contre l’Internet, une économie politique du numérique par Nikos Smyrnaios. INA éditions, 2017.

Récapitulons : un oligopole de l’Internet grignote chaque jour un peu plus le pluralisme de l’information tandis que les chartes éditoriales inavouées que déclinent ses algorithmes coupent court à l’expression individuelle des auteurs, des artistes et de tous ceux qui produisent des idées. Mais Google et consorts sont de formidables réussites économiques. Or, dès 2013 un rapport sur la fiscalité de l’économie numérique pointait la place centrale de la collecte de données personnelles dans la création de valeur par les acteurs de l’économie numérique.

Le rapport avançait que les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) ne s’acquittaient que de 4 millions d’euros d’impôts en France sur les 500 millions dont ils seraient redevables « si le régime fiscal leur était pleinement appliqué ». Selon un article du Monde diplomatique consacré en 2013 à cette traque méthodique de l’internaute, « en France, sur 2,5 milliards d’euros de recettes publicitaires en ligne – liens sponsorisés inclus –, Google à lui seul capte 1,8 milliard d’euros ». Pourtant, comme le rappelle Marie Bénilde dans ce même article, les GAFA ne produisent aucun contenu et se bornent à organiser le contenu produit par d’autres.

Les moyens qui alimentaient jusqu’alors la presse et les médias sont donc confisqués par des acteurs qui non seulement ne contribuent pas à la production de contenu culturel, mais ne reversent pas non plus ce qu’ils devraient à la collectivité. Google a beau jeu de donner des gages de sa bonne volonté en ouvrant des fonds à l’innovation pour la presse (dont la rubrique Data de The Conversation France a bénéficié) ou en soutenant des initiatives humanitaires ou de santé. Aussi longtemps que les bénéfices des ogres du numérique échapperont à l’impôt et qu’ils profiteront d’une absence de régulation, l’utilisation de ces moyens échappera au débat démocratique tout en contribuant à faire advenir un projet de société pensé par et pour une minorité.