Commémoration – Grande Guerre…

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…pourquoi la chanson de Craonne n’a pas été interprétée au lycée Bourdan à Guéret

Centre France

A l’occasion de la commémoration du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918, une cérémonie officielle a été organisée ce vendredi devant le monument aux morts du lycée Pierre-Bourdan, à Guéret. Les lycéens devaient interpréter « La chanson de Craonne ». Ce chant des mutins de 1917 n’a finalement pas été entonné pour ne pas froisser les Anciens combattants. Il sera interprété au lycée mercredi prochain, en plus petit comité.

Cette chanson contestataire, qui tire son nom d’un village de l’Aisne détruit lors des différentes batailles du Chemin des dames, dérange encore, cent ans après la fin de la Grande Guerre.

Elle témoigne de la lassitude des soldats et d’un mouvement de contestation né au sein de l’armée après les terribles pertes humaines de l’offensive du Chemin des Dames, menée à l’initiative du général Nivelle en avril 1917.

Le chant a été interdit par le commandement militaire en raison de ses paroles antimilitaristes.

La polémique a rebondi il y a quelques jours dans l’Indre. Des élèves de Tournon-Saint-Martin devaient entonner la chanson des mutins de 1917 lors des cérémonies du 11 novembre. Le directeur académique des services de l’Éducation nationale s’y est opposé.

Indre : la Chanson de Craonne indésirable le 11 Novembre

A Guéret, ce n’est pas le directeur académique qui a demandé à ce que les jeunes n’interprètent pas ce chant. Laurent Fichet a au contraire encouragé les initiatives de commémoration de l’Armistice de 1918 dans les lycées de Creuse.

Centenaire de l’Armistice, monument aux morts du lycée Pierre-Bourdan

Le proviseur du lycée Pierre-Bourdan, Eric Gougeaud, a décidé que la chanson de Craonne serait entonnée mercredi 14 novembre, avec la lecture d’autres textes, et non lors de la cérémonie officielle de vendredi où les Anciens combattants étaient présents. « Je souhaitais une cérémonie la plus consensuelle possible, propice à aucune source de polémique, indique-t-il. J’ai programmé la chanson de Craonne à un autre moment pour que ça ne soit pas polémique. »

Claude Gueniou, le président de l’Union nationale des combattants de la Creuse, estime que ça aurait été « un affront » d’interpréter cette chanson lors de la cérémonie. « Un chant antimilitariste ne peut pas s’admettre devant un monument aux morts, tranche-t-il. Il faut connaître le sens de ces paroles, c’est provoquant. Il faut chercher l’apaisement, pas la haine ».

Catherine Perrot

Les paroles de la chanson

Quand au bout d’huit jours le r’pos terminé
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile
Mais c’est bien fini, on en a assez
Personne ne veut plus marcher
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civ’lots
Même sans tambours, même sans trompettes
On s’en va là-haut en baissant la tête

Refrain : Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes
C’est bien fini, c’est pour toujours
De cette guerre infâme
C’est à Craonne sur le plateau
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
Nous sommes les sacrifiés

Huit jours de tranchée, huit jours de souffrance
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r’lève
Que nous attendons sans trêve
Soudain dans la nuit et dans le silence
On voit quelqu’un qui s’avance
C’est un officier de chasseurs à pied
Qui vient pour nous remplacer
Doucement dans l’ombre sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes

Refrain

C’est malheureux d’voir sur les grands boulevards
Tous ces gros qui font la foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c’est pas la même chose
Au lieu d’se cacher tous ces embusqués
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendre leur bien, car nous n’avons rien
Nous autres les pauv’ purotins
Tous les camarades sont enterrés là
Pour défendr’ les biens de ces messieurs là

Refrain

Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront
Car c’est pour eux qu’on crève
Mais c’est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros
De monter sur le plateau
Car si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau

 

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14-18 – C’est la fin de l’hécatombe qu’il faut célébrer et non la victoire

blogs.mediapart.fr

Francoise Diehlmann

La France a déjà beaucoup de mal à faire l’analyse des pires moments de son histoire du 20e siècle.

Et voilà que ce 7 novembre, Pétain s’est retrouvé sur le devant de la scène suite à une faute politique du Président de la République qui s’est autopiégé en écoutant la hiérarchie militaire dont le jeu est trouble vu qu’elle a toujours voulu célébrer le « maréchal » Pétain pourtant déchu de son titre pour indignité nationale. L’édito de Thomas Legrand sur France Inter est édifiant sur ce point.

Puis vint le moment du rétropédalage dû au fait que la communauté juive se déclare sous le choc et que les historiens sont vent debout. Il suffit d’entendre ou de lire les historiens Nicolas Offenstadt, Henry Rousso, Laurent Joly et bien d’autres. Je m’arrête volontiers sur les historiens et c’est volontairement que je n’aborderai pas les condamnations et critiques des partis politiques, ceci ne m’intéresse pas tant les spéculations sont grandes.

La consternation est très forte chez les historiens qui ont travaillé sur ces commémorations. Aussi, les membres du conseil scientifique de la Mission du centenaire se sont réunis en urgence ce jeudi. Dans une interview au journal Le Monde, Laurent Joly déclare: « Le président Macron n’a pas pris la mesure de ce que, justement, de nos jours, il y a un large consensus négatif dans l’opinion publique sur Pétain. Par son action entre 1940 et 1944, sa volonté d’inscrire la France dans une Europe hitlérienne et totalitaire, par la livraison de 25 000 juifs apatrides à l’été 1942, qu’il a recouverte de son autorité en considérant qu’elle était « juste », Pétain s’est déshonoré. Il est indigne d’une célébration nationale. Notre mémoire collective rejoint ainsi aujourd’hui le verdict de 1945« .

Emmanuel Macron sait très bien qu’il y a un consensus négatif en France sur Pétain, mais il avait le sentiment qu’il pouvait maîtriser l’histoire et s’est mis à la place de l’historien. Or, un Président de la République n’est pas un historien et il n’est surtout pas là pour faire un cours d’histoire au pays. surtout que la mémoire est évolutive. La collaboration, les dénonciations, l’arrestation des Juifs et leur envoi vers les camps de mort et ce, de façon unilatérale sans que les Nazis aient donné d’ordre la plupart du temps, effacent à juste titre dans la mémoire tout le reste. L’histoire n’est pas la mémoire, et le Président de la République, en mêlant les deux, s’est abîmé. Pour Nicolas Offenstadt chez 24hPujadas sur LCI: « La mémoire évolue par rapport à l’époque du Général de Gaulle, on en sait beaucoup plus sur les crimes antisémites de Vichy. On est au 21e siècle, les historiens tentent d’expliquer que cette guerre est mondiale, que des deux côtés, il y a bien des raisons de se battre, que les raisons de la France ne sont pas forcément supérieures à celles des autres et tout d’un coup on nous rabat au culte du chef militaire, ca me paraît du point de vue mémoriel assez régressif ». Le Centenaire jusqu’ici était une réussite car il y a eu appropriation de cet événement par toute la société avec de multiples initiatives grâce à la Mission du Centenaire. C’était quelque chose de consensuel. Et là, on tombe sur une mine, comme s’il fallait remettre du conflit.

L’autre erreur de taille du Président de la République, c’est la célébration des maréchaux. Comme l’a dit sur France Inter, l’historien Henry Rousso, « quelle commémoration on veut? On a buté sur un événement, l’idée qu’il fallait malgré tout célébré le commandement, ce qui pose question sur ce qu’a été la Première Guerre mondiale et les responsabilités du commandement  dans ce qu’a été la boucherie ou célébrer la victoire? Bien sûr qu’il s’agit d’une victoire, mais est-ce que c’est cela qu’il fallait célébrer? Qui dirige les politiques mémorielles en France? »

C’est la fin de l’hécatombe qu’il faut célébrer. Le bilan humain de la Première Guerre mondiale s’élève à environ dix millions de morts et environ huit millions d’invalides, soit environ 6 000 morts par jour. Proportionnellement, en nombre de combattants tués, la France est le pays le plus touché avec 1,45 million de morts et de disparus, et 1,9 million de blessés, la plupart lourds (obus, tympans, gaz toxiques), soit 30 % de la population active masculine (18-65 ans), la plupart des hommes jeunes de 17 à 45 ans, qui n’auront jamais d’enfants. Une vraie boucherie, un massacre. Dans l’immédiat après-guerre fleurissent en Belgique, en France, en Italie et en Allemagne des monuments aux morts pour rendre hommage aux nombreux soldats tombés au champ d’honneur.

Ce sont les poilus qui ont vécu des conditions épouvantables dans les tranchées qu’il faut honorer et non les chefs militaires qui ont conduit leurs troupes dans cette guerre de tranchée de façon aussi coûteuse en vies humaines qu’inutile. Ce sont les tirailleurs africains qu’il faut honorer également. Ils sont plus de 160 000 tirailleurs africains recrutés au cours de la Première Guerre mondiale, 29 000 sont tués ou disparus, 36 000 blessés.

Et les mutins? Ils n’ont droit à rien? Les premières mutineries de soldats français ont lieu dès 1914. Elles sont d’abord la conséquence de la dureté des conditions de vie. La boue, le froid, la vermine, les permissions peu nombreuses et souvent retardées, l’état lamentable des cantonnements de repos, le contact permanent avec le sang et la mort, sont autant de raisons qui poussent les soldats à la rébellion. Ces mouvements de révolte interviennent aussi en réaction aux échecs militaires et contre les erreurs du commandement, ce commandement que l’on célèbre. Ainsi, le 29 juin 1917, un soldat du 101e Régiment d’Infanterie Territoriale est arrêté pour avoir dit à voix haute : « A bas les gradés ! ». C’est à Philippe Pétain que l’on attribue généralement le retour de la discipline au sein des forces françaises. Le 15 mai 1917, il est nommé Général en chef des armées et remplace ainsi le général Nivelle. Il va d’abord accroître la  sévérité de la répression pour mettre fin à ces mouvements de révolte. Ainsi, au mois de juin 1917, il obtient la suppression du recours en révision dans les cas de révolte ou d’insoumission et le droit de procéder à des exécutions sans en référer au pouvoir politique et donc sans recours en grâce possible. Son arrivée à la tête de l’armée française voit donc des condamnations à mort toujours très nombreuses. Pétain, le Grand Soldat.

Aujourd’hui, il faut se poser la question, quel était l’objectif de cette guerre mondiale? Avec des pertes énormes des deux côtés, des mutineries des deux côtés. Les mutineries de Kiel en Allemagne qui commencèrent le 3 novembre 1918 allaient être le prélude à l’effondrement de l’empire allemand, et à la fin de la Seconde Guerre mondiale.  C’est le 9 novembre 1918 que Philipp Scheidermann proclame la République libérale et démocratique et Karl Liebknecht la République socialiste, signes précurseurs de la Révolution de novembre qui se terminera deux mois plus tard par l’assassinat de ses leaders Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Le 9 novembre est une date qui a profondément marqué l’histoire de l’Allemagne, où se mêlent le pire et le meilleur. Outre l’événement précité, le 9 novembre 1848, l’assassinat de Robert Blum, leader de la révolution en Allemagne, sonne le glas de la Märzrevolution. Le 9 novembre 1923, c’est le jour du fameux putsch raté d’Hitler à Munich, où il met son incarcération à profit pour écrire Mein Kampf. C’est le 9 novembre 1938, il y a exactement 80 ans qu’eut lieu la Nuit du Cristal, nom donné au violent pogrome qui a sévi dans toute l’Allemagne et les territoires annexés. Le 9 novembre 1989, c’est la chute du mur de Berlin.

On fait l’Europe avec les Allemands, nous sommes à la veille d’élections européennes dans un contexte où le nationalisme bat son plein, et on va célébrer un massacre, une boucherie, en honorant les maréchaux? Quelle grave erreur Monsieur le Président!

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Mineurs non accompagnés…

liberation.fr

…les départements se disent dépassés

Par Kim Hullot-Guiot

Entre les départements et le gouvernement, rien ne va plus. Parmi les sujets de discorde, la prise en charge des mineurs isolés figure en bonne place. Réunis en congrès annuel à Rennes jeudi et vendredi, les présidents des conseils départementaux jugent que l’Etat ne les aide pas suffisamment dans leur mission d’accueil des mineurs étrangers isolés, ou mineurs non accompagnés (MNA), c’est-à-dire des adolescents qui arrivent seuls en France. Ceux-ci, lorsqu’ils sont reconnus mineurs, ne relèvent en effet pas du Code des étrangers mais de la protection de l’enfance, une compétence confiée aux départements.

Or, ceux-ci estiment que ces dernières années, leur nombre a augmenté de telle sorte que les départements n’arrivent plus à suivre financièrement. «Le phénomène n’est pas nouveau. En 2017, un recensement fait en lien avec la Garde des Sceaux évaluait à 25 000 le nombre de mineurs isolés pris en charge. On estime que fin 2018, ce chiffre sera passé à 40 000», explique-t-on à l’Assemblée des départements de France (ADF). Un rapport de la mission bipartite de réflexion sur les mineurs non accompagnés, rendu en février 2018 conjointement par l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), l’Inspection générale de l’administration (IGA), l’inspection générale de la justice (IGJ) et l’ADF, pointait déjà «une augmentation très significative des arrivées de migrants se présentant comme MNA au cours des trois dernières années, avec une forte accélération depuis l’été 2017. […] Le nombre de MNA intégrant les dispositifs de protection de l’enfance a triplé entre 2014 et 2017».

Le problème, selon les départements, c’est que la prise en charge d’un mineur étranger isolé coûte 50 000 euros par an et par jeune, et que l’Etat ne prend en charge qu’une somme forfaitaire de 1 250 euros maximum, correspondant aux cinq premiers jours d’accueil, avant que l’âge de la personne se présentant comme mineure soit évalué et qu’elle soit ou non prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). L’ADF évalue à près de 2 milliards d’euros le coût pour les départements cette année, bien loin des 141 millions d’euros inscrits au projet de loi de finances 2019. «Le budget de l’aide sociale à l’enfance a augmenté de 25 % avec les MNA, c’est énorme, illustre Jean-Luc Billand, directeur des solidarités du conseil départemental des Alpes-de-Haute-Provence. Nous, on a 120 primo-arrivants, plus 52 qui ont été affectés au département [les MNA sont répartis à l’échelle nationale depuis un décret pris en 2016, afin de ne pas faire peser le poids de l’accueil sur les seuls départements frontaliers, ndlr]. L’Etat ne compense qu’à hauteur de 10 % [l’ADF parle, elle, de 13,8 %] et seulement pour les primo-arrivants. Il considère qu’en cinq jours, on devrait mettre à l’abri, évaluer la minorité, et avoir obtenu une décision de justice, mais c’est trop peu !»

Services saturés

«Une personne sur deux est évaluée comme majeure, cela engorge les services», explique-t-on encore à l’ADF. En fait, de nombreux jeunes sont ensuite reconnus comme mineurs par la justice, mais il est difficile d’avoir des chiffres précis. A Paris, les associations évoquent par exemple le chiffre de 50 %. Jean-Luc Billand est plus mesuré : «Ce qui est sûr, c’est que l’arrivée des MNA a contribué à saturer le dispositif d’accueil, ce qui nous a conduit à créer des places et à renforcer les effectifs.» Dans son rapport de février, la mission bipartite allait dans le même sens : «La sollicitation massive des équipes d’évaluation conduit à un allongement du recueil provisoire d’urgence bien au-delà du délai de cinq jours prévu par le code de l’action sociale et des familles. Ainsi, selon les estimations de l’ADF, la durée moyenne d’évaluation était de 40 jours en novembre 2017. Du fait de cet allongement, les dépenses réelles engagées par de nombreux départements sont très supérieures au remboursement forfaitaire versé par l’Etat».

Des départements comme la Vienne, la Loire-Atlantique ou le Bas-Rhin pallient le manque de places en organisant de l’hébergement en familles bénévoles, mais là encore, ce n’est pas une solution satisfaisante sur le long terme, d’après l’ADF : «On ne peut pas envoyer les gens chez n’importe qui, n’importe où, il faut enquêter, d’autant que les présidents de département sont responsables pénalement des mineurs. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, mais les présidents de département en ont marre de prendre des risques

Du côté des associations de défense des migrants et des mineurs étrangers isolés, on dénonce de longue date le peu de moyens de l’aide sociale à l’enfance, qui conduisent à des évaluations réalisées à la hâte et même à des refus de guichet, c’est-à-dire des cas où des jeunes n’avaient même pas pu déposer leur demande d’évaluation de minorité. Richard Moyon, membre du Réseau éducation sans frontières (RESF), estime ainsi que la «première difficulté pour un mineur, c’est d’être reçu. Il y a un département où il y avait auparavant six lieux où se présenter, qui ont été regroupés en un lieu unique. Quand 20 ou 30 jeunes se présentent, la direction en désigne trois et les autres ne sont pas reçus.» Ce type de récit est récurrent dans la bouche des responsables associatifs.

Défiance systématique

«Ensuite, il est compliqué d’être réellement mis à l’abri, il y a une défiance systématique, de la suspicion d’inauthenticité des documents présentés… Et quand ils sont pris en charge, ils subissent souvent un traitement discriminatoire, sont placés dans des hôtels souvent sordides, leur scolarisation prend des mois, ils sont livrés à eux-mêmes… Ils vivent entre eux, ce qui n’est pas la meilleure façon d’apprendre le français, de s’intégrer. D’autant qu’ils ont été très marqués par leur voyage et ne sont pas accueillis une fois arrivés en France», raconte encore le militant.

Clémentine Bret, référente MNA chez Médecins du Monde, juge que le problème est plus global : «L’aide sociale à l’enfance est de toute façon sous-dotée, étranglée, que ce soit pour les Français ou les étrangers. C’est un bouc émissaire facile. Il y a une gestion comptable, et personne ne s’en cache. J’ai vu des responsables de conseil départementaux dire : « J’ai dix places, on aura dix personnes reconnues comme MNA. Je ne vais pas dire qu’il y en a 100 sinon la justice m’obligera à les accueillir et je ne peux pas. »»

Dans son discours aux préfets en septembre 2017, Emmanuel Macron avait déjà identifié le problème : «J’ai là-dessus demandé au gouvernement de faire des propositions d’ici la fin de l’année pour revoir complètement la question de l’accueil et de l’accompagnement de ces mineurs, qui n’est pas satisfaisante et qui représente une charge croissante pour les Conseils départementaux.», avait-il dit. Puis, le mois suivant, c’est le Premier ministre Edouard Philippe qui avait jugé : «Il faut que l’Etat prenne à sa charge des choses qui relèvent de compétences plus régaliennes, c’est-à-dire d’une capacité à décider notamment de la majorité ou de la minorité».

Depuis, le gouvernement a bien promis de faire passer la part de la prise en charge par l’Etat à 17 % du coût total, mais pour Dominique Bussereau, le président de l’ADF, ce n’est guère plus qu’une «petite avancée». Car si les mineurs étrangers isolés ne représentent que 15 à 20 % des enfants pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance, les départements jugent en fait qu’ils ne devraient pas relever de leur compétence, mais bien du domaine régalien. En février, la mission bipartite relevait : «Les départements se retrouvent aux avant-postes d’un phénomène migratoire sur lequel ils n’ont aucune prise et sont confrontés à de grandes difficultés opérationnelles pour assurer l’évaluation et la mise à l’abri face aux flux croissants de jeunes se présentant comme MNA», en raison du «caractère décentralisé de la protection de l’enfance». Pour l’ADF, le problème est donc bien politique : «On attend que le gouvernement remplisse son rôle.»

Pour Clémentine Bret, les revendications des départements sont effectivement politiques : «Il y a une instrumentalisation des jeunes hommes africains de 16-17 ans, dont les départements disent qu’ils ne sont pas Syriens, n’ont pas besoin de protection… Les MNA ne sont pas maltraités parce qu’ils sont étrangers mais bien parce qu’ils sont isolés. Ils subissent une vraie discrimination, sont considérés comme des migrants, pas comme des enfants. D’ailleurs, certains départements poursuivent systématiquement en justice pour escroquerie ceux qu’ils soupçonnent d’avoir utilisé de faux papiers. Ils peuvent être emprisonnés, et être ensuite obligés de quitter le territoire. Tout cela, c’est cohérent avec la politique de non-accueil organisée pour éviter les « appels d’air ».»

Kim Hullot-Guiot


L’éditorial de Malik SALEMKOUR, président de la LDH

Ce que révèle la situation du migrant

La crise de l’accueil des migrants est mondiale, des États-Unis à l’Amérique latine, du Proche-Orient à l’Afrique, en passant par l’Europe. Partout, ces flux migratoires sont traités par chaque pays dans leurs seuls effets, sans appréciation globale ni action internationale sur leurs causes structurelles, multiples et interdépendantes. Les guerres, le terrorisme, les régimes totalitaires prospèrent sur la misère, sur des territoires surexploités et corrompus, sur les concurrences exacerbées, sur les pénuries d’eau et de terres vivables. Les dérèglements climatiques exacerbent ces tensions. Ces violences et ces injustices rendent la distinction entre réfugiés et migrants économiques sans objet. C’est, pour tous, une question de survie et l’espoir d’un futur en paix.

Ces étrangers qui, au péril de leur vie, frappent aux portes de l’Europe et de la France, sont pourtant indésirables au lieu d’être accueillis comme réfugiés en demande de protection. L’extrême droite en saisit l’opportunité pour diffuser sa haine, alimentant une xénophobie et un nationalisme identitaire pervers, distillant bien au-delà de ses rangs l’idée qu’ils seraient coupables de tous les maux. Les pires amalgames sont faits avec le terrorisme et l’insécurité. Ils seraient une menace culturelle, inassimilables, trop nombreux, la cause même du racisme, et non les victimes, et pèseraient sur les systèmes de protection sociale comme sur les acquis sociaux. Autant de raisonnements et de peurs infondés, qui confortent des réponses d’exclusion et de fermeture, dans un entre-soi mythifié et illusoirement protecteur.

Ces logiques à l’œuvre sont un poison qui construit, autant qu’un mur, un « eux » et « nous », renforçant à l’extérieur un sentiment d’abandon de pays riches égoïstes et fragilisant à l’intérieur l’unité nationale par les confusions induites avec les immigrés réguliers et leurs descendants, souvent français.

Les réformes successives des lois sur l’immigration façonnent un droit des étrangers de plus en plus spécifique, restrictif et dérogatoire au droit commun. Les objectifs sont clairs : limiter l’accueil et le séjour par tout moyen et favoriser les expulsions du territoire. Ainsi, l’accès aux droits d’asile ou au séjour est constamment rendu plus difficile, les pouvoirs administratifs renforcés avec une justice marginalisée et devenue d’abattage par des procédures dématérialisées inadaptées, les droits

au recours limités, la protection des mineurs bafouée par l’enfermement en rétention jusqu’à la remise en cause du droit du sol. Autant d’injustices et d’arbitraires qui révoltent nombre de citoyennes et citoyens solidaires, face auxquels l’État répond en les traitant en délinquants.

Or, ce sort réservé aux étrangers se révèle être un laboratoire du recul des droits fondamentaux qui touche progressivement toutes et tous. Notre démocratie et l’État de droit vacillent. C’est ainsi une société de surveillance généralisée qui se met en place, restreignant chaque jour plus nos libertés. C’est la marginalisation des juges au profit de l’administration et du ministère de l’Intérieur, de moindres possibilités de recours et des peines automatiques. Un régime policier se dessine avec des contrôles au faciès et des discriminations en raison d’une origine, d’une religion réelle ou supposée, qui minent notre cohésion nationale.

Cette spirale infernale est mortifère, avec le risque de tensions croissantes. Elle n’est pas inéluctable dès lorsqu’on se refuse de céder aux chimères sécuritaires pour avancer des réponses de justice, d’égalité et de solidarité. Moins démagogiques, elles sont à la fois plus ambitieuses et gages de progrès, d’emploi et de prospérité.

Elles obligent à repenser le monde et à bâtir un avenir commun durable et de paix. Elles s’appuient sur la prise de conscience mondiale de l’impasse d’un système économique ultralibéral financiarisé qui menace la planète, affaiblit les peuples, les dispositifs sociaux et accroît les inégalités. La lutte contre le réchauffement climatique offre l’occasion de changer de modèle, plus économe en ressources, mieux assis sur les potentiels des territoires comme plus solidaire. De nombreuses expériences apparaissent, qui en montrent la viabilité et l’intérêt économique et environnemental.

L’accueil des migrants s’inscrit alors dans de nouvelles perspectives, positives pour le futur de l’humanité tout entière. La solidarité nécessaire devient un investissement d’avenir dans lequel la liberté de circulation devient un levier du progrès, ressourçant en même temps l’universalité et l’indivisibilité des droits.


Cent ans d’hypocrisie

politis.fr

par Pouria Amirshahi

Le centenaire de l’armistice de 1918 ne doit pas faire oublier que, derrière les discours de paix, la compétition absolue n’a pas cessé.

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Il y a cent ans, au faîte de sa puissance militaire et industrielle, la vieille Europe entreprit de s’autodétruire. L’ombre du Vieux Monde (le vrai) qui s’écroule en 1918 se projette encore jusqu’à nous, comme un mort-vivant.

L’ancienne prétention impérialiste des États européens à occuper tous les espaces terrestres et maritimes connus, et à organiser entre eux la compétition – jusqu’à la guerre – pour en être la puissance dominante, laisse encore ses traces qui n’en finissent pas de pourrir le monde et surtout les femmes et les hommes qui y vivent, d’abord dans les États d’Afrique (conférence de Berlin, 1885) et d’Orient (le soi-disant Levant issu des accords Sykes-Picot en 1916). Des murs artificiels – « frontières » – ont été érigés entre les peuples – et parfois au milieu des peuples – par les Européens… qui en ont décrété l’intangibilité.

Depuis quatre ans, un peu plus que d’habitude, nous avons eu droit à beaucoup de poncifs. Certes, on oublie moins qu’autrefois ce que la France doit aux soldats de ses colonies, enrôlés de force ou par des promesses jamais tenues (cela se reproduira en 39-45), on évoque le massacre des innocents perpétrés par des généraux arrogants, la lâcheté de la plupart des parlementaires soumis aux marchands d’armes. On a même pu entendre l’évocation des mutins de Craonne. Mais la version officielle de l’État ne retient guère, au fond, toutes ces trahisons infligées à la République. Le « périple mémoriel » mis en scène par Emmanuel Macron, s’il a l’avantage de ne pas s’en tenir au culte d’une mémoire militaire malvenue, est surtout hypocrite, et le parterre qui sert de vitrine à la concorde internationale, avec notamment la présence de Trump et de Poutine – grands pacifistes – à la cérémonie du 11 novembre, ne saurait tromper notre jugement.

Derrière les discours de paix, la compétition absolue n’a pas cessé, incluant désormais des multinationales privées. On espionne et contre-espionne. On invente et vend des armes toujours plus meurtrières qui perpétuent les boucheries d’antan : larmes de crocodile à Verdun, contrats juteux à Ryad… On perpétue aussi la modernité européenne et son modèle économique carboné, destructeur de la nature et qui nous laisse encore des milliards de particules dans les airs (lire notre nouvelle rubrique ici). Confrontés autrefois au socialisme, aujourd’hui à l’écologie, des dirigeants d’entreprise s’accommodent de plus en plus de pouvoirs autoritaires, quand ils ne les financent pas carrément ; ces tentations (néo)fascistes s’appuient aussi sur des fractions abandonnées du peuple et reprennent une option sur le monde, depuis le Brésil ou la Hongrie, l’Italie ou les États-Unis. La dictature chinoise et l’autocratie russe ne sont pas en reste…

La Société des Nations issue du désastre de la Grande Guerre fut incapable de réguler les intérêts étatiques divergents, spectatrice de toutes les défaites morales qui suivirent. L’ONU aujourd’hui reste certes le moins mauvais garant de la paix, mais que faire quand reprend le jeu des alliances et du bilatéralisme tous azimuts, dont Donald Trump a fait sa méthode diplomatique au service exclusif des intérêts économiques des grosses entreprises de son pays ?

L’Europe a certes fait du chemin depuis en trouvant sa paix intérieure. On ne se fait plus la guerre, mais on se concurrence toujours (l’arme est fiscale) et les salariés sont trop souvent la variable d’ajustement. Le travail détaché nous l’a montré. Surtout, par la cohorte de précaires et chômeurs que génère son modèle économique, l’Europe nourrit la bête qui n’était pas totalement morte. Invoquer le refus du national-populisme, comme le fait Emmanuel Macron, quand dans le même temps on l’alimente par l’accentuation inouïe des inégalités, ne ressemble pas à la sagesse de celui qui retient les leçons, mais plutôt au cynisme de l’apprenti sorcier.

La « nuée qui porte l’orage » qu’avait vue Jaurès plane toujours au-dessus de nos têtes. Sortir de la barbarie aurait sans doute été l’enjeu fondamental de cette commémoration. Proposer une feuille de route pour une nouvelle étape de civilisation humaine, et a minima un nouveau cours européen, voilà un devoir digne pour qui préside la République française. Au lieu de cela, Emmanuel Macron propose aux Européens une « paix armée » aux relents de guerre froide et se pose en sauveur d’une démocratie qui s’empoisonne elle-même. Au fond, il perpétue le monde des morts-vivants.

• Lire aussi sur Politis.fr l’analyse de Denis Sieffert sur les élections de mi-mandat aux États-Unis.


Hôpital, soins dentaires, pompes funèbres, universités, TGV…

…partout le service public réinstaure sans le dire une « troisième classe », réservée aux plus pauvres. Qu’est-ce que cette segmentation nous dit des évolutions de l’État-providence ?

https://laviedesidees.fr/Le-retour-de-la-3eme-classe.html


L’histoire de l’immigration disparaît des programmes de lycée ?

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Laurence De Cock

Le SNES vient de mettre en ligne l’intégralité des projets de programmes d’histoire du lycée destinés à accompagner la réforme. C’est une régression comme on en avait rarement connue. L’histoire de l’immigration disparaît des programmes scolaires. Je reviendrai ultérieurement sur les modalités d’écriture de ces textes mais je souhaite, dans l’urgence, alerter ici sur l’un des problèmes qui me semble absolument majeur et tellement symptomatique : la disparition pure et simple d’un thème que l’on savait déjà sous le feu de la critique mais dont on avait admis malgré toute la légitimité dans l’histoire à transmettre aux enfants.

J’avais déjà consacré un billet à cette question en montrant comment elle avait été débattue pour les précédents programmes. Je me permets donc ici un bref retour sur l’histoire de l’intégration de ce thème dans l’enseignement.

Les premiers travaux d’historiens sur l’immigration sont finalement assez récents puisqu’il a fallu attendre des années 1980 pour que cela fasse l’objet de thèses. On peut citer ceux, pionniers, d’Yves Lequin sur les immigrés lyonnais (1977) ou de Gérard Noiriel sur le bassin de Lorraine (1984). Ces travaux relevaient plutôt de l’histoire sociale. A leur suite, un large panel d’historiens se constitue et l’histoire des immigrations européennes puis coloniales et postcoloniales devient non pas centrale mais communément admise comme un objet de recherche. On y passe au crible les questions de l’accueil, des droits, des discriminations etc. La diffusion récente du documentaire Histoire(s) d’une nation sur le service public, ainsi que l’existence d’un musée de l’histoire de l’immigration prouvent à quel point cette histoire occupe une place importante dans la mémoire nationale.

A l’école, la question de son enseignement s’est posée assez rapidement après ces premières recherches. Plusieurs travaux en éducation ont été consacrés à ce sujet : ceux de Benoît Falaize, Françoise Lorcerie, Valérie Lanier ainsi que ma propre thèse qui interroge l’articulation entre l’enseignement de l’histoire de l’immigration et le fait colonial. Au milieu des années 1980, c’est le ministre Chevènement lui-même qui commande à l’historien Jacques Berque un rapport sur l’école et l’immigration. Le rapport insiste sur la nécessité d’enseigner l’histoire de l’immigration en tant que « cultures d’apport » disait-il. Même si tout cela reste lettre morte – pour des raisons de dysfonctionnements administratifs plus qu’idéologiques d’ailleurs -, les responsables politiques ne lâchent pas cette question qui, au niveau institutionnel, est régulièrement relancée par le CNP (Conseil National des programmes 1989-2005) et qui reste portée dans l’espace public par quelques historiens dont Suzanne Citron et, plus tard, Benjamin Stora. Une question de gauche ? Pas vraiment. Par exemple, pour les programmes de collège précédents, écrits entre 2006 et 2008, la lettre de cadrage de Xavier Darcos insiste particulièrement sur l’histoire de l’immigration. De même, c’est Luc Ferry, lorsqu’il présidait le CNP qui revenait sans cesse sur l’importance de ces enjeux. Tout cela est assez logique : dans les années 1990-2000, l’obsession est celle de l’intégration, il fallait insister sur la France comme « terre d’accueil ».  Les résultats furent assez payants même si tout cela pouvait être très largement amélioré. Pour commencer, cette histoire est mentionnée dans la plupart des manuels scolaires pour traiter des périodes de l’industrialisation au XIXème siècle ou des dites « Trente Glorieuses ». Pour les programmes, il faut attendre le début des années 2000 pour l’école primaire (2002) et le lycée (2003). Si elle disparaît en primaire en 2008, elle entre ensuite au collège et n’avait jamais disparu du lycée. En 2010, elle entre même dans le programme de seconde qui consacre une place importante à l’immigration européenne du début du XXème siècle, notamment italienne.

On peut parler pour cette question de « contenu d’enseignement » sous vigilance politique, c’est-à-dire que les responsables des programmes vont se montrer particulièrement précautionneux pour ne froisser personne. C’est pourquoi nous étions quelques-uns à pointer régulièrement les maladresses de la formulation dans les programmes, les manques de ci et de ça ; tandis que d’autres voyaient déjà dans l’histoire de l’immigration un gage à une « histoire compassionnelle » à l’égard des populations immigrées. Mais je dois avouer que je n’aurais jamais imaginé sa disparition pure et simple. Et je dois dire que cela me paraît être un signe absolument délétère de main tendue à tous les contempteurs de la diversité culturelle. Je n’ose y voir une commande politique ; comment est-ce possible, à l’heure où l’accueil des réfugiés est devenue une question mondiale majeure, humaine, terrible ; de supprimer purement et simplement l’étude de l’épaisseur historique de l’immigration, l’analyse des résurgences de la xénophobie, celle des mécanismes d’accueil et de rejet ?

Il n’est pas trop tard. Les programmes sont mis en discussion au CSP à partir d’aujourd’hui. Nous pouvons demander à ses membres d’imposer le rétablissement de cette histoire dans l’ensemble des classes du lycée. Il en va de la reconnaissance d’une histoire commune dans laquelle des millions d’enfants (issus de l’immigration ou non) peuvent trouver les raisons de leur co-présence dans nos classes. Il en va aussi d’une fidélité aux avancées de la recherche ; enfin, il en va de la compréhension des mécanismes de discriminations qui gangrènent nos sociétés. Occulter cette histoire est un signe politique des plus inquiétants.

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