Bettencourt : de Maistre a le sort de Sarkozy entre ses mains

30 mars 2012 | Par Michel Deléan
– Mediapart.fr

« Patrice a tout intérêt à parler. Sinon, il risque de passer plusieurs mois en prison, et il fera figure de prévenu vedette quand viendra le moment du procès. » Tel est le pronostic fait auprès de Mediapart par un ami de Patrice de Maistre, l’ancien gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, dont la détention provisoire a été confirmée ce vendredi matin, après 24 heures de délibéré, par les trois magistrats de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Bordeaux.

« Pour les juges, il est le dernier verrou avant Eric Woerth et Nicolas Sarkozy, poursuit cet ami. S’il parle, il sort de prison, et l’affaire change de dimension. »

La cour d’appel de Bordeaux « confirme l’ordonnance de placement en détention provisoire et ordonne une expertise médicale pour vérifier la compatibilité de la détention avec son état de santé », stipule un communiqué laconique diffusé vendredi. Patrice de Maistre a en effet « déjà subi plusieurs pontages et une intervention à la carotide, ses artères sont en mauvais état, et sa santé est assez fragile », explique cet ami, qui se dit sincèrement inquiet.

P. de MaistreP. de Maistre

Patrice de Maistre est en tout cas apparu fatigué et au bord des larmes, jeudi, lors de l’audience publique devant la chambre de l’instruction de Bordeaux.

« Je n’ai rien fait de ce qui m’est reproché. Ce que je n’ai pas fait, c’est d’arrêter un système qui existait depuis quarante ans », a-t-il notamment déclaré. « Je ne comprends pas, ni de près ni de loin, pourquoi je dois être incarcéré », a ajouté Patrice de Maistre, se plaignant ensuite de la souffrance ressentie dans sa cellule de la prison de Gradignan (Gironde).

Ces déclarations sont dans la droite ligne de ce que l’ancien gestionnaire de fortune avait expliqué sur procès-verbal. Il a reconnu avoir rapatrié de Suisse des fonds gérés par des avocats locaux sur des comptes cachés, ce à la demande des époux Bettencourt, mais s’est refusé – en revanche – à confirmer la moindre remise d’espèces à des politiques.

Or le juge Gentil soupçonne qu’une partie des espèces rapatriées de Suisse a servi au financement de la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy.  D’après l’enquête judiciaire, Patrice de Maistre est aujourd’hui soupçonné d’avoir été la cheville ouvrière, pour le compte des Bettencourt, d’un « système de “mise à disposition d’espèces par compensation” du 5 février 2007 au 7 décembre 2009 pour des montants considérables de 4 millions d’euros ».

Or, selon les résultats d’une commission rogatoire internationale, il apparaît que deux retraits d’espèces de 400 000 euros chacun ont eu lieu en 2007, en pleine campagne présidentielle, à des dates plus que troublantes au regard des indices déjà récoltés par la justice.

Ainsi, un premier retrait a eu lieu le 5 février 2007, deux jours avant un rendez-vous entre Patrice de Maistre et un autre mis en examen du dossier, Eric Woerth, ancien trésorier de la campagne présidentielle de M. Sarkozy.

Liliane BettencourtLiliane Bettencourt

L’épouse d’Eric Woerth travaillera à partir du mois de novembre 2007 pour le compte des Bettencourt. Et ce même Eric Woerth remettra personnellement la Légion d’honneur en janvier 2008 à Patrice de Maistre, l’employeur de sa femme.

Les investigations bancaires en Suisse ont permis d’établir qu’un deuxième retrait avait eu lieu en Suisse le 26 avril 2007. Dans son « ordonnance », le juge Gentil souligne que, le même jour, dans son journal intime révélé par Mediapart, le photographe François-Marie Banier, alors proche des Bettencourt, rapportait des propos tenus devant lui par Liliane Bettencourt : « De Maistre m’a dit que Sarkozy avait encore demandé de l’argent. J’ai dit oui. »

De nombreux indices concordants

Voilà un an, François-Marie Banier avait expliqué aux policiers de la brigade financière, qui avaient saisi son journal intime lors d’une perquisition, que ses écrits constituaient des « observations de vies minuscules et de vice majuscule ». « Cela correspond aussi à ma réalité vécue », avait-il ajouté, tout en essayant de minimiser l’importance de ses notes sur Nicolas Sarkozy.

Ces découvertes en Suisse viennent aujourd’hui s’ajouter aux faits compromettants déjà accumulés par la justice en France. Et tout particulièrement les révélations de l’ex-comptable des Bettencourt, Claire Thibout, confortées depuis par plusieurs éléments matériels.

Interrogée et ré-interrogée à de nombreuses reprises, Claire Thibout n’a jamais varié ces derniers mois : elle maintient avoir été sollicitée, début 2007, par le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt pour une mission particulière.

Eric et Florence WoerthEric et Florence Woerth

Patrice de Maistre lui aurait réclamé 150 000 euros en espèces pour les remettre à Eric Woerth, afin d’abonder secrètement la cagnotte présidentielle du candidat de l’UMP. Sur ces 150 000 euros, 50 000 provenaient, d’après Claire Thibout, d’un compte parisien (à la BNP) de l’héritière L’Oréal, et 100 000 avaient été acheminés de Suisse.

Le 16 juillet 2010, dans le cabinet d’une juge de Nanterre, Isabelle Prévost-Desprez, qui s’est occupée brièvement d’un volet de l’affaire Bettencourt, Claire Thibout avait notamment présenté à la magistrate son agenda de 2007, dans lequel il était justement indiqué à la date du 18 janvier : « Rendez-vous de Mme Bettencourt pour donner enveloppe qui donnera à Patrice. »

Or, l’enquête judiciaire a pu établir que dès le lendemain de ce rendez-vous, le 19 janvier 2007, Eric Woerth et Patrice de Maistre se sont rencontrés pour un café, à côté du siège de campagne de Nicolas Sarkozy.

Les “carnets de caisse” de la comptable, récupérés par les enquêteurs, montrent par ailleurs que fin 2006/début 2007 de nombreuses sorties d’argent en espèces inexpliquées étaient demandées par les Bettencourt à Claire Thibout. « Liliane Bettencourt laissait parfois échapper de petites choses sur les destinataires de ces enveloppes », a expliqué l’ancienne comptable à la justice.

Dans son « ordonnance » du 22 mars, le juge Gentil précise encore que plusieurs « témoins attestent d’une visite du ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy au domicile des Bettencourt pendant la campagne électorale de 2007 ». Le magistrat affirme que des «investigations sont donc nécessaires s’agissant de ces premières remises de 2007», qui visent ouvertement la campagne présidentielle de 2007 de l’actuel président de la République.

N. SarkozyN. Sarkozy

Sans mettre en cause nommément l’actuel locataire de l’Elysée, deux employés de la maison Bettencourt, un ancien majordome et une secrétaire particulière, avaient évoqué devant les policiers l’existence d’un ballet d’enveloppes remplies d’espèces pour des hommes politiques. Selon l’un de ces témoins, Chantal Trovel, les destinataires des enveloppes étaient essentiellement « des candidats qui cherchaient à financer leur campagne », et recevaient « de l’argent liquide ».

Quant au maître d’hôtel, Pascal Bonnefoy, auteur des enregistrements clandestins qui lanceront l’affaire, il a assuré aux enquêteurs : « Ces enveloppes, elles existent, j’en ai d’ailleurs vu une. »

Mis en examen pour « abus de faiblesse », « escroquerie », « blanchiment », « abus de confiance » et « abus de biens sociaux », Patrice de Maistre est en détention provisoire depuis le 23 mars, décision prise par le juge de la liberté et de la détention à la demande du juge d’instruction Jean-Michel Gentil.

Le parquet, quant à lui, s’est prononcé pour le maintien en détention de Patrice de Maistre, et une première demande de mise en liberté, présentée en référé par les défenseurs de Patrice de Maistre, Jacqueline Laffont, Christophe Cariou-Martin et Pierre Haïk, avait déjà été refusée lundi.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/300312/bettencourt-de-maistre-le-sort-de-sarkozy-entre-ses-mains

42 000 morts par an : le gazole est-il assez cher pour nos poumons ?

29 mars 2012

Vous l’aurez noté si vous habitez en ville : ces jours-ci, ça pique et ça pue, bien plus encore qu’à l’ordinaire. En Ile-de-France, l’indice de qualité de l’air reste dans le rouge depuis le début de la semaine, pour cause d’absence de vent.

En cause : les particules fines émises essentiellement par les moteurs diesel et leur carburant gazole, qui est traditionnellement moins taxé en France que le « super ».

Selon l’Organisation mondiale de la santé, les particules fines qui viennent s’incruster dans nos poumons sont responsables de 42 000 morts prématurées en France chaque année. C’est dix fois le nombre de tués en 2011 sur les routes de l’Hexagone !…

Le gouvernement a bien lancé un timide « plan particules » en 2011.

Pourtant, alors que le transport routier est le principal responsable des émissions des particules fines les plus nocives, le gouvernement a considérablement allégé l’écotaxe poids lourds mise en oeuvre dans le cadre du Grenelle de l’environnement.

La France a été montrée du doigt, plusieurs fois, pour non respect des dispositions relatives aux particules fines contenues dans la directive européenne sur la qualité de l’air.

A l’heure où les prix des carburants battent tous les records, est-il électoralement correct de réclamer une hausse des taxes sur le gazole, au nom des dizaines de milliers de maladies respiratoires et de cancers mortels dont sa combustion est chaque année responsable ?

Le gazole est un carburant plus lourd que l’essence : son pouvoir énergétique est supérieur, et c’est pour ça qu’il permet de consommer moins de litres au cent – d’où son succès en France. Mais aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou encore en Suisse, le gazole est logiquement vendu plus cher que l’essence.

(Ah oui, un rappel non accessoire : si l’on prétend lutter sérieusement contre le double péril du réchauffement climatique et du pic pétrolier, il faudra d’une façon ou d’une autre que les carburants deviennent beaucoup, beaucoup plus chers…)

(Et à propos du pic pétrolier, vous pouvez toujours signer l’appel paru la semaine dernière sur le site du Monde.)

DR Le Figaro

DR Le Figaro


L’évasion fiscale, une cagnotte de 590 milliards !

Jeudi 29 Mars 2012 à 12:00 |
Philippe Cohen
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique…

Un livre-enquête d’Antoine Peillon révèle les agissements suspects de la banque suisse UBS aboutissant à faciliter, voire organiser l’evasion fiscale de milliers de citoyens français. Le même scandale avait abouti aux Etats-Unis à de lourdes sanctions contre la banque. Qui, pour le moment, ne réagit guère…

 

Le directeur général d'UBS Sergio Ermotti (Steffen Schmidt/AP/SIPA)

Le directeur général d’UBS Sergio Ermotti (Steffen Schmidt/AP/SIPA)
L’évasion fiscale pèse sur l’économie de nos pays développés dans des proportions insoupçonnées par les responsables politiques. Telle est, après quelques mois d’enquête sur le cas, très peu particulier sans doute, de la banque suisse UBS, la conviction du journaliste Antoine Peillon, grand reporter à la Croix.

L’évasion fiscale concernerait en France 150 à 200 000 personnes pour un montant de 590 milliards d’euros, dont 108 rien qu’en Suisse. UBS, sa filiale française créée en 1999, représenterait, selon l’auteur, à peu près un vingtième de ce marché. Un marché, comme le démontre bien son enquête, qui ne s’embarrasse guère de la législation. Tout le jeu de la banque consiste à cibler les clients fortunés – 10 millions d’euros au moins de patrimoine – puis à les cotoyer dans des manifestations conviviales. Objectif : convaincre ces Français d’ouvrir des comptes non déclarés, vis, par exemple, une création de société dans un paradis offshore, ou des facturations indues.

Le scandale de l’évasion fiscale aux Etats-Unis  a révélé que l’UBS, qui rappelons-le, est la première banque mondiale de gestion de patrimoine, avait permis l’ouverture de quelques 52 000 comptes non déclarés de citoyens américains aboutissant, après un conflit avec le fisc américain, à une mega-amende. C’est cette histoire qui décide Antoine Peillon d’enquêter sur UBS-France. Bingo : il constate que la filiale française accueille les mêmes responsables que la filiale américaine, pour conduire, finalement, le même genre d’opération. Peu à peu il découvre que les manoeuvres de la banque ont été critiquées et repérées non seulement par certaines autorités de contrôle comme l’Autorité de contrôle prudentiel de la Banque de France, la douane financière ou même les enquêteurs de la DCRI, mais qu’elles ont sucité des conflits entre certains cadres et la direction de la banque. Cerise avariée sur ce pudding  pourri, le livre de Peillon se conclut par l’exposition à la lumière de quelques opérations de transfert financier entre différents compte de Liliane Bettencourt qui le conduisent à subodorer, là encore, une opération d’évasion fiscale, via UBS et la compagnie italienne Generali.

Le plus étonnant dans cette affaire est l’extrême lenteur de l’Etat. On se rappelle que, dès le début de la crise, en 2008, le président Sarkozy a annoncé la fin des paradis fiscaux. Apparemment, non seulement le temps des listes noires ou grises est révolue, mais la gestion de patrimoine permet aux citoyens français les plus riches de contourner allègrement la législation sans encourir les foudres des autorités. Quant au gouvernement suisse, déjà échaudé par le scandale UBS aux Etats-Unis, on attend avec impatience sa réaction à l’enquête d’Antoine Peillon. Contacté par Marianne, l’ambassade n’a pas donné suite…

Ces 600 milliards qui manquent à la France, par Antoine Peillon, 185 p, Seuil, 15 €.

Antoine Peillon : des plaintes ont été déposées contre l’UBS, sans suite

L'évasion fiscale, une cagnotte de 590 milliards !

Comment les commerciaux de la banque UBS abordent-ils leurs clients ? Quelle différence faites-vous entre l’optimisation fiscale et l’évasion fiscale ?

Antoine Peillon : Au départ, il s’agit toujours d’optimisation fiscale. Il existe d’ailleurs tout un lexique adapté à ce marché. On parle de transferts transfrontaliers pour euphémiser des opérations qui ne sont pas toujours légales. Mais le plus souvent, la clientèle qui peut être constituée par des gens peu diplômés, des commerçants très riches ou des joueurs de football, impose de tenir un langage non technique; Alors on dit à ces clients  des phrases du genre « Vous serez bien chez nous », comme pour dire que la législation français n’est pas « optimale » par rapport à leurs intérêts.

Quel type de rémunération l’UBS propose-t-elle à ces clients ultra-riches ?

Pour devenir un client de ces prestations un peu spéciales, il faut disposer en général d’au moins 10 millions d’euros. Il existe différents niveaux de rémunération Selon le risque pris par le client, les rémunérations proposées varient de 4%, pour les contrats les plus sécures, à 10% pour les plus risqués. Ce qui fait que le capital déposé paut rapidement augmenter : avec un gain de 10% sur dix ans le capital déposé fait plus que doubler !

Comment la banque se rémunère-t-elle ?

Il y a la rémunération classique de la gestion de patrimoine, qui est de 1% par an sur les sommes déposées. Ensuite, certaines prestations donnent lieu à des commissions, comme la création d’entreprise offshore ou les conseils d’un avocat spécialisé. La place des intermédiaires est importante dans le système. Ainsi un jeune joueur de foot débarquant dans un club peut être « parrainé » par un aîné… D’ailleurs, l’attrait des clients n’est pas uniquement pécunier. Au fond, UBS leur propose une sorte de passeport pour entrer dans le club des ultrariches. La banque créée sans cesse des évènements conviviaux pour conforter ce sentiment : tournois de golf, déjeuners littéraires, concerts, etc.

Votre enquête met-elle en cause les institutions françaises et lesquelles ?

Les enquêteurs de l’Autorité de contrôle prudentiel de la Banque de France ont fait leur travail, tout comme la douane financière et les officiers de renseignement de la DCRI. En revanche on peut se demander pourquoi tous ces rapports n’ont rien déclenché du côté du Parquet de Paris. Des plaintes ont même été déposées par des cadres de l’UBS qui n’ont donné lieu, pour le moment, à aucune poursuite.

Le porte parole de l’UBS, interrogé par la télévision romande, a déclaré que votre enquête exploitait quelques conflits du travail existant au sein de la banque. Que répondez-vous ?

J’estime qu’il y a au moins une quinzaine de cadres et commerciaux sont dans une procédure prud’hommale contre la direction d’UBS-France. Mais ces conflits sont nés, justement de leur dénonciation de l’évasion fiscale. Et puis les sources de mon enquête sont très loin de se limiter à ces personnes.


La France compte de plus en plus de pauvres et de précaires

Nouvelobs en ligne

Créé le 29-03-2012 à 13h04 – Mis à jour à 15h00

La France compte de plus en plus de pauvres et précaires depuis le milieu des années 2000 et travailler ne suffit plus à se prémunir de l'exclusion, une tendance accentuée par la crise économique et qui devrait perdurer faute de mesures spécifiques, selon un rapport publié jeudi.
(c) Afp

La France compte de plus en plus de pauvres et précaires depuis le milieu des années 2000 et travailler ne suffit plus à se prémunir de l’exclusion, une tendance accentuée par la crise économique et qui devrait perdurer faute de mesures spécifiques, selon un rapport publié jeudi. (c) Afp

La France compte de plus en plus de pauvres et précaires depuis le milieu des années 2000 et travailler ne suffit plus à se prémunir de l’exclusion, une tendance accentuée par la crise économique et qui devrait perdurer faute de mesures spécifiques, selon un rapport publié jeudi.

« L’observation des tendances de la pauvreté et de l’exclusion sociale depuis une dizaine d’années pointe d’abord des évolutions préoccupantes », souligne l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (Onpes) dans son rapport 2011-2012, qui a compilé et commenté une vingtaine d’indicateurs.

Même si la France avait d’abord « plutôt bien résisté » à la crise 2008-2009, ses conséquences sont aujourd’hui « lourdes, multiples et échelonnées dans le temps », poursuit l’instance officielle.

Ainsi, en 2009 (dernier chiffre disponible), le taux de pauvreté retrouvait son niveau de 2000, à 13,5% de la population, après un « point bas à 12,6% » en 2004, rappelle le rapport, publié à moins d’un mois du premier tour de l’élection présidentielle.

Nicolas Sarkozy avait promis en 2007 de réduire d’un tiers la pauvreté pendant son quinquennat. En raison du décalage des statistiques, on ne saura qu’en 2014 quel est le taux de pauvreté de 2012.

Ainsi, 8,2 millions de personnes vivaient en 2009 avec moins de 60% du niveau de vie médian (954 euros).

Si l’on prend en compte les indicateurs de la Commission européenne, ce sont 11,2 millions de Français qui étaient en 2009 touchés soit par la pauvreté monétaire, soit pas des « privations matérielles sévères », soit par une « très faible intensité de travail ».

700.000 personnes cumulaient les trois critères.

L’Onpes s’inquiète particulièrement de la « montée indéniable de la grande pauvreté », a souligné en conférence de presse Jérôme Vignon, à la tête de l’Observatoire.

Près de deux millions de personnes vivaient en 2009 avec moins de 640 euros mensuels (40% du niveau de vie médian), soit 3,3% de la population, un taux « en nette progression » (2,7% en 2000), selon le rapport.

Les personnes en grande pauvreté se trouvent dans une sorte de « halo du chômage », dont les chances de sortir « sont très faibles, en raison du cumul de handicaps lourds, notamment en matière de santé, d’éducation et de logement ».

Ce « cercle vicieux de la pauvreté (…) constitue un noyau dur de l’exclusion dans notre pays: des femmes chefs de famille monoparentale et leurs enfants, des hommes isolés et dépourvus de qualifications professionnelles, des femmes seules et âgées ».

Quant à ceux qui travaillent, l’Onpes s’inquiète des personnes aux « qualifications insuffisantes », que « le fonctionnement sélectif du marché du travail, privent quasiment de toutes chances d’accéder à un emploi durable et de qualité », comme l’attestent les statistiques du chômage de longue durée.

« Il vaut mieux avoir un emploi pour éviter la pauvreté mais il n’en prémunit plus autant qu’avant », a résumé Jérôme Vignon.

A défaut d’un soutien spécifique aux travailleurs pauvres, « il faut s’attendre en 2012 à une augmentation sensible du nombre de personnes en situation de pauvreté », a-t-il prévenu.

Malgré ce sombre tableau, l’Onpes note que les prestations sociales permettent de « réduire de huit points la part des personnes sous le seuil de pauvreté ».

« Nous livrons un message d’alarme mais aussi de confiance car la France a su grâce à un système complet et sophistiqué » de protection sociale, limiter les effets de la crise, a ajouté M. Vignon.

L’Onpes relativise également les chiffres de l’emploi en Allemagne, meilleurs qu’en France mais qui s’accompagnent de « réduction de salaires », « d’une sensible précarisation de l’emploi » et d’une hausse de la pauvreté (12,2% en 2005 contre 15,6% en 2010).

L’Onpes prône notamment une revalorisation des minima sociaux.


Une campagne trop tranquille ?

La campagne de François Hollande s’enfonce dans une douce léthargie. Pourtant, même si l’inquiétude est palpable chez les électeurs de gauche, son entourage tente encore et toujours de se montrer rassurant. Mais jusqu’à quand Hollande jouera-t-il la force trop tranquille ?

 

Sympathisants niçois du PS (Christophe Ena/AP/SIPA)

Sympathisants niçois du PS (Christophe Ena/AP/SIPA)

«La peur, c’est un spectre. La peur, c’est une illusion. La peur, c’est ce qui nous empêche d’avancer. Face à la peur, c’est le courage qui gagne toujours. » Mardi en fin de journée, sur le port de Boulogne-sur-Mer, sous une lumière rasante et sur fond de chalutiers amarrés à quais, François Hollande a disserté longuement sur la « peur ». Cette « peur » que voudrait « installer ou distiller », selon lui, le « Président sortant ». Mercredi à Nice : rebelote. Le couplet sur la « peur » est resservi mot pour mot. Mais il est une autre « peur » que François Hollande espérait sans doute conjurer en lançant ces « n’ayez pas peur » d’inspiration quasi papale : cette crainte et cet effroi qui s’immiscent lentement mais sûrement dans les rangs des électeurs de gauche et des responsables socialistes. « Tiendra-t-il ? », se demandent-ils ?

Car si la stratégie initiale de François Hollande a fonctionné en début de campagne, il y a tout lieu de s’interroger aujourd’hui. Jouer la constance, la cohérence, la « normalitude » en somme, face à l’excité de l’Elysée, face à ce « Fregoli » des temps modernes, ainsi que le rebaptise un conseiller d’Hollande en référence au roi des transformistes, ça eut payé. Mais aujourd’hui ? Il est permis d’en douter.

Car il y a d’abord ces foutues enquêtes d’opinion. Dans le staff d’Hollande, on fait mine de ne pas s’en inquiéter. Et l’on continue encore aujourd’hui à se gausser des « scores inouïs » que prêtaient les instituts de sondages à leur candidat il y a quelques semaines : « Une victoire nette à la présidentielle tourne en fait aux alentours des 52% », explique ainsi un proche. Et pour un autre cacique socialiste d’expliquer que même si Hollande baisse au premier tour, il reste très largement au-dessus du « score traditionnel du PS » qui se situe selon lui « aux alentours de 22% ». Et le vote Mélenchon qui grimpe comme le lierre sur les murs d’une vieille bâtisse ? Il y aurait ce que certains socialistes appellent une sorte de « cycle vertueux » : si Mélenchon monte trop haut, le vote utile sérieusement ancré dans l’inconscient collectif de l’électorat de gauche ferait sa réapparition comme par enchantement. Et si le candidat du Front de gauche progresse ces derniers temps, ce serait justement parce que les électeurs auraient bien compris qu’il n’y a pour l’heure aucun risque à ne pas le voir qualifié au second tour. En plus, le report de voix au second tour serait total ou presque. Bref, tout irait au mieux dans le meilleur des mondes.

Mais il en est au Parti socialiste qui ne partage pas cet optimiste. « Ils ne se rendent pas compte de ce qu’il se passe parce qu’Hollande perd 0,5 point par 0,5 point, analyse par exemple un ponte de Solférino, C’est un peu comme un père de famille qui ne se rendrait pas compte que son fils chaque jour grandit un peu plus. Mais quand l’oncle ou la tante leur rendent visite, eux, ils voient bien que le gamin est plus grand ! » En clair, celui que Sarkozy a rebaptisé le « sucre » fond doucement dans le grand bain de la campagne, mais les plus proches observateurs ne le verraient pas. Parce qu’ils ne pourraient pas et ne voudraient pas le voir.

Mais il n’y a pas que les sondages. La campagne d’Hollande elle-même interroge. Une campagne plan-plan, de bon père de famille, qui possède aussi peu de souffle qu’Hollande en a désormais pour déclamer ses discours. Hollande s’inspire de Mitterrand ? Certains ne lui trouvent plus aujourd’hui qu’une force trop tranquille. « Il mène une campagne de conseiller général », tente de rassurer un cacique socialiste, « Il parle à des catégories les unes après les autres. Récemment il a parlé aux parents d’élèves, aux responsables socialistes européens, aux acteurs de la culture. Evidemment, si vous n’en faites pas partie, vous ne pouvez pas vous enthousiasmer. Mais à eux, ils leur a parlé ». Mais c’est justement lorsqu’il s’est adressé au pays dans son entièreté, quand il n’a surtout pas tenté de répondre comme un boutiquier aux demandes catégorielles et corporatistes, qu’Hollande a pris son envol. C’était au Bourget où il a servi un discours volontaire et combattif à haute teneur républicaine.

Rééditer le Bourget ? Jean-Pierre Chevènement, lors d’un entretien, lui avait d’ailleurs soufflé cette idée d’organiser rapidement un grand meeting en région parisienne. Malheureusement, entre temps, Jean-Luc Mélenchon a repeint au rouleau et en rouge la place de la Bastille. La comparaison aurait été dure à soutenir si ce nouveau meeting avait été organisé dans la foulée. Mais la grand-messe viendra. Ce devrait être pour le 15 avril, soit une semaine tout juste avant le premier tour, en plein air à Vincennes.

Mais plus important, reste la question du fond. Ses idées, son programme ? « Tout est sur la table », affirme fréquemment François Hollande comme pour mieux souligner que son adversaire principal, Nicolas Sarkozy, lui, n’a toujours présenté aucun projet. Là encore, ce qui avait été une force, un gage de sérieux, en début de campagne, apparaît comme un handicap. Une campagne est une guerre de mouvement quand Hollande lui semble être un adepte de la guerre de la position. Et pourtant, c’est justement lorsqu’il a fait mouvement, lorsqu’il a pris des risques, quand il a dégainé des mesures « impactantes » comme on dit chez les sondeurs, à l’image de sa proposition de taxer à 75% les revenus au-dessus d’un million d’euros par an, qu’Hollande a de nouveau fait une percée.

Depuis, les quelques rares sorties qu’il s’est autorisée sont toutes (pour faire court) plus ou moins d’inspiration terra novesque. Il en va ainsi de son idée de supprimer le mot « race » de la Constitution française. Il en est de même d’une autre idée exprimée récemment : permettre à tous les lycées de France d’envoyer en classes préparatoires 5% à 6% de leurs meilleurs élèves. Une mesure qui serait inspirée d’une proposition de loi déposée il y a plusieurs années par son actuel directeur de la communication Manuel Valls.

Ce qui permet de s’interroger sur l’entourage de François Hollande qu’il semble vouloir à tout prix concilier. Hollande à la tribune ? C’est du Aquilino Morelle (sa plume), du républicain pur sucre avec pour « seul adversaire », comme on s’en souvient, « le monde la finance ». Le reste du temps, Hollande fait… du Hollande agrémenté d’une pointe de Valls et d’une pincée de Moscovici. En définitive, il sert un socialisme gentiment réformateur avec un peu de discrimination positive par ci et de multiculturalisme par là. Mais une présidentielle ne se gagne pas sur une synthèse. Elle ne se gagne pas plus en saucissonnant le peuple en clientèles qu’il faudrait satisfaire. Elle ne peut pas non plus se gagner sur le seul antisarkozysme. Elle se remporte sur une vision pour le pays dans laquelle chacun peut se retrouver. C’est elle et elle seule qui peut faire se volatiliser la « peur ».


Sécurité et délinquance : les illusions d’un diagnostic à la veille des élections

28 mars 2012

Photo : blogterritorial.expertpublic.fr

Les dramatiques assassinats de Montauban et de Toulouse vont-ils remettre la sécurité au cœur du débat public et donc de la campagne électorale ? Ce n’est pas ce que semblent indiquer les derniers sondages publiés. Il est en tous cas éminemment regrettable que le suspect des dramatiques assassinats de Montauban et de Toulouse n’ait pas été capturé vivant, que sa culpabilité n’ait pas fait l’objet d’une information et d’un procès menés par de vrais juges. Un débat contradictoire aurait permis de clarifier sa trajectoire et la surveillance dont elle faisait l’objet. On aurait ainsi pu savoir si son apprentissage des techniques de combat et l’accumulation d’un imposant arsenal sont compatibles avec le récit d’une auto-radicalisation solitaire. A défaut d’un procès, on aurait pu recourir à une commission d’enquête présidée par un juge indépendant. On aurait ainsi pu mesurer si les différents aspects du dispositif antiterroriste sont vraiment optimaux. La matière est trop grave pour que l’on s’en tire en s’offusquant de la moindre interrogation comme d’une lèse-majesté. Cette façon de faire aurait aussi permis de ne pas voir tous les problèmes de délinquance et de sécurité des citoyens sous le seul prisme d’un drame terroriste dont les caractéristiques sont bien particulières. On court ainsi le risque d’aggraver encore la manière insatisfaisante dont la campagne électorale en cours aborde la sécurité. C’est sur ce dernier point que nous voudrions insister.

Comme il est normal en période électorale, on dispute des politiques de sécurité ; mais curieusement, on ne débat guère du diagnostic. Sur ce point, les positions publiques en restent généralement au constat la violence augmente, les atteintes aux biens diminuent, même si gouvernement et opposition n’en tirent naturellement pas les mêmes conséquences. Plutôt que de discuter des mesures à prendre, demandons-nous d’abord ce que vaut le constat.

 Qu’est-ce qui augmente dans les violences ?

Première affirmation : la violence augmente. Mais, première surprise, l’homicide lui baisse depuis le début des années 1990 au point de n’avoir jamais été aussi bas depuis qu’on le mesure (voir ici). On a du mal à le croire après les journées que nous venons de vivre et c’est pourtant vrai. Quant aux agressions sérieuses – celles qui entraînent une incapacité de travail supérieure à huit jours (c’est la borne officielle) – elles ont probablement augmenté pendant une décennie depuis le milieu des années 1980 ; mais depuis le milieu des années 1990, elles se maintiennent sans tendance claire à un niveau très faible. Si la statistique de police annonce une croissance des coups et blessures, c’est l’effet mécanique de la quinzaine de lois qui ont élargi ce délit en y incluant des agressions qui n’en faisaient pas partie antérieurement.

Une seule violence se situe à un niveau élevé, les petites agressions, surtout les différentes formes de harcèlement, les injures, les menaces, le racket (file-moi ton blouson ou je te casse la gueule à la récré)… une petite violence expressive qui traduit la rugosité de relations sociales entre groupes qui se supportent difficilement. Pour autant, cette violence peut être pesante pour ceux qui y sont exposés à répétition. Imaginez qu’un groupe d’adolescents devant votre immeuble fasse mine de vous empêcher d’entrer. Il ne se passe rien de dramatique, juste quelques minutes désagréables, puis c’est fini. Mais si ce cinéma recommence chaque soir, au bout d’une semaine, vous ne penserez plus qu’à chercher un autre logement dans un quartier plus tranquille. Cette petite violence expressive n’est pas négligeable ; mais, elle présente une particularité importante : la plainte y est rare. Reprenons l’exemple de tout à l’heure : aussi perturbé soyez-vous, il y a peu de chances que vous alliez déposer plainte : que diriez-vous ? Et quelles chances auriez-vous que le fonctionnaire enregistre votre déclaration, plus encore qu’il traite réellement l’affaire. Par ailleurs, la violence est souvent une affaire entre jeunes et ils ont une trop mauvaise relation avec la police pour être très enclins à déposer plainte.

Le modèle ‘réactif’ où la police attend la plainte pour adresser une procédure à la justice fonctionne donc mal pour cette petite violence expressive. Le modèle ‘proactif’ qui harcèle les jeunes surtout s’ils semblent immigrés ne s’adapte pas mieux : il ramasse avant tout des infractions d’ordre public – de la consommation de drogue, de l’immigration irrégulière, des outrages à policiers – il contribue peu à la sécurité des citoyens.

Entrer dans le concret de cette violence qui augmente conduit à pointer une première erreur de diagnostic. Un modèle qui ne connait que la pédale répressive a peu de chances de succès face aux sortes de violence les plus fréquentes. Du coup, on est réduit à monter indéfiniment en épingle quelques faits divers horribles mais (heureusement) pas représentatifs, et à multiplier les lois qui élèvent la petite violence au rang de la grande.

Pour l’avenir, la principale menace de violence grave vient du secteur de la drogue : la police interpelle de plus en plus d’usagers, pourtant la France est l’un des pays d’Europe où la consommation de cannabis est au plus haut ; on est en train de s’enfermer dans le cercle vicieux classique des prohibitions. Mettez côte-à-côte une prohibition dure et des poches de fort chômage des jeunes non qualifiés, vous favorisez le développement d’une économie informelle où les enjeux financiers sont suffisamment importants pour déboucher sur une concurrence très violente pour le contrôle du marché. Le Mexique en donne actuellement l’exemple caricatural. Après tout, c’est bien la prohibition de l’alcool pendant l’entre-deux-guerres qui a permis le véritable décollage du crime organisé américain.

Qu’est-ce qui décroît dans les atteintes aux biens ?

Passons maintenant à la deuxième partie du credo : la délinquance contre les biens diminue. Les cambriolages sont en effet à la baisse depuis le milieu des années 1980 ; à cette époque, ils avaient atteint un niveau très élevé. Le même constat se retrouve dans les pays voisins. On l’attribue à la meilleure protection des logements contre l’intrusion des cambrioleurs ; peut-être faut-il y voir aussi l’effet du séparatisme social qui pousse les cibles les plus tentantes – par exemple les cadres du secteur privé – à choisir des quartiers tranquilles protégés par le prix de l’immobilier. Ce qui baisse aussi, ce sont les vols de voitures, cette fois depuis le milieu des années 1990. On l’explique par la généralisation de systèmes de protection efficaces contre le vol.

En revanche, ils ne sont pas mieux protégés contre les dégradations et celles-ci ne suivent pas la baisse des vols. D’autres atteintes aux biens ne diminuent pas non plus : les agressions dont on parlait plus haut sont très souvent des vols violents. S’il devient plus difficile de cambrioler ou de voler les voitures, le plus facile pour se procurer un bien convoité consiste à s’en emparer sur son propriétaire en train de circuler, d’où l’arrachage de smartphones, voire le carjacking. Mais ici, on ne rencontre plus les brillants taux d’élucidation qu’affiche la police en matière d’agressions : les vols violents sont aussi peu élucidés que les autres vols et cambriolages.

Surtout la diminution de certaines sortes d’atteintes aux biens dans le dernier quart de siècle fait suite à un autre quart de siècle – 1960-1985 – d’explosion des vols et cambriolages. La croissance antérieure a été bien plus importante que la diminution récente, de sorte que l’atteinte aux biens demeure pour les citoyens le risque le plus répandu. Et pourtant, l’élucidation des atteintes aux biens est très basse : d’après les données officielles, la police n’arrive à identifier un suspect que pour 16% des vols et cambriolages. C’est pourquoi son action a peu de chances d’avoir grande influence sur le mouvement de cette délinquance.

Enfin, la criminalité patrimoniale ne se limite pas aux vols : en 2007, le Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) estimait la fraude fiscale entre 29 et 40 milliards d’euros : autant qui manquent dans les budgets publics, sauf à les faire payer par les non fraudeurs.

Dire que la violence augmente et que la criminalité patrimoniale diminue ne suffit donc pas à fonder une politique de sécurité. Les choses sont singulièrement plus complexes. Avant de débattre des mesures à prendre, il serait sage de préciser le diagnostic sans se reposer uniquement sur les certitudes des professionnels du pénal qui ont actuellement l’oreille des politiques.

Philippe Robert & Renée Zauberman, sociologues au CNRS (Cesdip), viennent de publier Mesurer la délinquance (Presses de Sciences Po).


Rapport et témoignages en préfecture de Gironde sur les problèmes rencontrés par les étrangers.

Rapport et témoignages en préfecture de Gironde


Mohammed Merah n’a PAS été identifié grâce à une loi antiterroriste…

..mais grâce à un logiciel libre

 

Mohammed Merah a notamment été identifié parce qu’il avait laissé des traces sur l’Internet. L’adresse IP (qui identifie les ordinateurs sur l’Internet) attribuée à sa maman faisait en effet partie des 576 adresses IP ayant consulté la petite annonce du militaire qui vendait sa moto sur LeBonCoin.fr, et qui fut la première victime du « tueur au scooter« .

Les équipes de François Hollande et Nicolas Sarkozy rivalisent aujourd’hui de communiqués pour expliquer que c’est grâce à une loi adoptée par le PS -mais que Sarkozy n’aurait pas voté- qu’il aurait ainsi été identifié; l’UMP rétorque, a contrario, que c’est grâce à une loi impulsée par Nicolas Sarkozy…

Le PS et l’UMP se trompent, et mentent : Mohammed Merah n’a pas été identifié grâce à une loi antiterroriste, mais grâce à un logiciel (libre).

Querelles de bac à sable

Dans un premier communiqué, Bruno Le Roux, porte-parole de Francois Hollande, accuse Nicolas Sarkozy de ne pas avoir voté la loi renforçant la lutte contre le terrorisme ayant permis d’arrêter Mohamed Merah :

Nicolas Sarkozy, toujours prêt à accuser et à pointer du doigt, aurait été aussi bien inspiré de voir que c’est notamment grâce au chapitre V et à l’article 29 de la loi sur la sécurité quotidienne du 31 octobre 2001 défendue par Daniel Vaillant, ministre de l’intérieur et dont j’étais le rapporteur à l’Assemblée nationale, que le travail de recherche à partir de la conservation des données internet à été rendu possible pour arrêter Mohamed Merah.

En réponse, Nathalie Kosciusko-Morizet, porte-parole de Nicolas Sarkozy, a publié un communiqué expliquant, a contrario, que cette « obligation pour les fournisseurs d’accès à internet de conserver les données de connexion des internautes » expirait en décembre 2003, et que la loi pour la sécurité intérieure, préparée par Nicolas Sarkozy et adoptée en 2003, a permis de péreniser :

C’est donc bien Nicolas Sarkozy, en parfait accord avec cette mesure depuis son origine –comme d’ailleurs le reste du groupe RPR à l’Assemblée nationale –, qui a rendu pérenne cette possibilité essentielle à la poursuite des infractions pénale, notamment en matière de terrorisme.

Comme l’a souligné le blog des Décodeurs du Monde, ni M. Le Roux ni M. Sarkozy n’ont formellement tort : « le groupe RPR-DL de l’Assemblée n’a pas voté la loi de 2001… mais a soutenu les amendements antiterroristes » :

Il suffit de faire l’historique des lois antiterroristes pour constater qu’en France un consensus gauche-droite règne sur la question.

J’avais ainsi narré comment le PS et Christian Estrosi, suivant en cela les désidératas du FBI, avaient décidé de placer les internautes sous surveillance, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, et alors même qu’il n’a jamais été démontré que les terroristes avaient utilisé le net pour communiquer (cf Terrorisme : les dessous de la filière porno).

En tout état de cause, et comme le notent les Décodeurs dans un second billet :

Sur le fond, l’affaire montre toujours qu’une forme de consensus a existé entre les gouvernements de gauche et de droite sur le durcissement de l’arsenal répressif antiterroriste, comme l’ont parfois déploré des associations de défense des libertés individuelles.

Du retour à la « légalité républicaine »

La surveillance et traçabilité de ces données de connexion -et donc de ce que font les internautes sur les réseaux- que se disputent aujourd’hui le PS et l’UMP avait effectivement été qualifiée, par les associations de défense des droits de l’homme, en 2001, de « mesure d’exception » instaurant une « ère du soupçon » faisant de tout citoyen un « présumé suspect » qu’il convenait de placer, par principe, sous surveillance et ce, au mépris de la Constitution.

A l’époque, surfant sur les peurs générées par les attentats du 11 septembre 2001, droite et gauche firent en effet front commun, et le Conseil constitutionnel n’en fut pas saisi, alors même que de nombreux juristes estimèrent qu’elle était anticonstitutionnelle. Signe de la fébrilité des parlementaires, le sénateur socialiste Michel Dreyfus-Schmidt avait d’ailleurs vendu la mèche, avec un lapsus lourd de sous-entendus admettant que la France sortait du cadre de la « légalité républicaine » :

« Il y a des mesures désagréables à prendre en urgence, mais j’espère que nous pourrons revenir à la légalité républicaine avant la fin 2003 ».

La loi précisait en effet que les dispositions renforçant la lutte contre le terrorisme étaient adoptées « pour une durée allant jusqu’au 31 décembre 2003 » :

Le Parlement sera saisi par le Gouvernement, avant cette date, d’un rapport d’évaluation sur l’application de l’ensemble de ces mesures.

En mars 2003, la mesure fut prolongée jusqu’au 31 décembre 2005, date à laquelle un nouveau rapport d’évaluation devait être soumis au Parlement.

En juin 2004, la loi pour la confiance dans l’économie numérique obligea les « personnes dont l’activité est d’offrir un accès à des services de communication au public en ligne » à stocker les identifiants et mot de passe de ceux qu’ils hébergent, ainsi que l’historique de ceux qu’ils publient (quand, quoi), disposition confirmée, en janvier 2006, par la loi relative au terrorisme.

Aucun rapport d’évaluation n’a jamais été transmis au Parlement concernant la pertinence, et l’efficacité, de la conservation des données.

Pour le contrôleur européen à la protection des données personnelles (CEPD), cette surveillance généralisée et préventive de nos données de connexions constitue « sans aucun doute l’instrument le plus préjudiciable au respect de la vie privée jamais adopté par l’Union européenne eu égard à son ampleur et au nombre de personnes qu’elle touche« , ce pour quoi il réclame, en vain, une étude d’impact.

Le décret d’application de cette conservation des données de connexion n’en a pas moins été publié en février 2011, près de 10 ans après la loi votée par le PS, et près de 10 ans après celle votée par l’UMP.

Mais si les hébergeurs doivent donc garder la trace de l’identité de ceux qu’ils hébergent, et de ce qu’ils y font (et même et y compris des commentaires postés par les internautes), les adresses IP des ordinateurs visitant un site web, comme le souligne Benoît Tabaka, ne font nullement partie des données à conserver par les hébergeurs…

(MaJ, 19h24) Les fournisseurs d’accès à l’Internet, eux, sont obligés de garder la trace des dates et heures de connexion de leurs abonnés au réseau, le Code des postes et des communications électroniques précisant bien que « données conservées et traitées portent exclusivement sur l’identification des personnes utilisatrices des services fournis par les opérateurs, sur les caractéristiques techniques des communications assurées par ces derniers et sur la localisation des équipements terminaux » :

Les données conservées ne peuvent en aucun cas porter sur le contenu des correspondances échangées ou des informations consultées, sous quelque forme que ce soit, dans le cadre de ces communications.

Merah identifié « grâce » à un Apache

Cette « guéguerre » sécuritaire pour s’attribuer la paternité de la surveillance du Net est d’autant plus pitoyable que l’identification de l’adresse IP de l’ordinateur utilisé par Mohammed Merah ne relève aucunement d’une quelconque loi antiterroriste, mais du fonctionnement basique d’un logiciel.

A l’instar de 65% des sites web, leboncoin.fr utilise en effet un serveur Apache, logiciel libre qui, entre autres fonctionnalités, stocke dans un fichier de « logs » l’historique des adresses IP des ordinateurs qui s’y connectent.

Ces « logs » n’ont pas pour principale vocation de surveiller ce que font les internautes, mais de permettre aux webmasters d’établir des statistiques leur permettant d’estimer le nombre d’internautes venus visiter leurs sites web, d’identifier les pages les plus visitées, les pays d’où ils viennent, les systèmes d’exploitation utilisés, la résolution de leurs écrans, mais également d’identifier les tentatives de piratage, les pannes, ou bugs…

La loi n’oblige aucunement les éditeurs de sites web à garder la trace de ce qu’y font les internautes. Seuls les FAI y sont obligés. Et Mohammed Merah n’a pas été identifié « grâce » à une loi antiterroriste, mais « grâce » à un logiciel libre.

Reste encore à savoir ce pour quoi l’identification de cette adresse IP a pris 6 jours, alors qu’elle aurait facilement pu être effectuée en 48 heures, et donc, potentiellement, conduire les enquêteurs à identifier et arrêter Merah avant qu’il ne tue 4 personnes, dont 3 enfants, 8 jours après le premier meurtre (voir mon enquête sur OWNI : Enquête à bas débit, ainsi que la chronologie de Jacques-Olivier Teyssier pour Montpellier journal : Affaire Mohamed Merah : des questions toujours sans réponse).



Les représentants «Culture» des candidats peinent à convaincre

Mercredi 28 Mars 2012 à 12:00 |
Journaliste à Marianne, entre société et culture

Les 26 et 27 mars, les représentants « Culture » des candidats à la Présidentielle étaient reçus au CENTQUATRE à Paris. L’occasion pour eux de développer un chapitre auquel ils ne consacrent guère plus qu’une ou deux pages dans leurs programmes officiels et de se confronter, mollement, aux attentes des directeurs des théâtres et scènes nationales.

(Table ronde au CENTAQUATRE les 26 et 27 mars 2012)

(Table ronde au CENTAQUATRE les 26 et 27 mars 2012)
Quand des dirigeants de théâtres nationaux, des chercheurs et des universitaires discutent de l’avenir des arts vivants et de la création en France, les deux termes qui ressortent de leurs échanges sont : « déception et lassitude ». C’est par cet encourageant constat que Sylvain Bourmeau, journaliste à Libération, a résumé la première journée du colloque qui s’est tenu avant-hier dans l’immense CENTQUATRE, centre culturel à moitié vide installé dans les anciennes pompes funèbres de l’est parisien. Portées par l’Association des Scènes Nationales, ces rencontres voulaient trouver des remèdes aux inégalités territoriales et aux coupes de budget qui étouffent les initiatives locales : la seconde journée ambitionnait de faire réagir les candidats à la présidentielle en convoquant leurs représentants en charge de la culture. Chacun est donc venu résumer les propositions de son champion, sans grande conviction.

Immobilisme

Aurélie Filippetti (PS) a expliqué que les politiques culturelles ne sont toujours « pas sorties d’une transition idéologique amorcée avec la chute du mur de Berlin ». Transition qui aurait amené le politique à une posture d’« humilité nécessaire » sur sa légitimité à promouvoir la culture auprès de la population. Si l’on ajoute le passage d’une « pratique collective de la culture à l’individualisation des pratiques », les politiques, tout déboussolés, n’ont « pas encore trouvé le bon chemin ». Bon. Silence dans la salle. Pour faire mouche, mieux vaut attaquer le bilan de l’UMP. Aurélie Filippetti s’y applique un peu plus tard en « faisant un sort à cette histoire de 21 % d’augmentation du budget Culture » revendiquée par l’UMP.Des sommes que les acteurs de terrains « n’ont pas vues», si l’on en croit Michel Orier, directeur du MC2 à Grenoble. Normal, selon la socialiste, puisque si l’on écarte les montants attribués à l’Education Nationale et au ministère des Affaires Etrangères pour leurs actions culturelles, aux dépenses fiscales ou encore à la compensation de la suppression de la publicité sur France Télévisions, cette augmentation serait plutôt de l’ordre de 2%. Banco, les représentants des scènes nationales présents dans la salle applaudissent. Frank Riester, en charge de la culture pour l’UMP, émet quelques soupirs dans son micro en guise de protestation, et Aurélie Filippetti peut retourner à sa léthargie, enchaînant frottage d’yeux, massages du front et mouchage de nez.Curieuse prestation que celle du représentant MoDem Jean-Luc Bennahmias, qui a répété à l’envie qu’en matière de culture, il s’agit avant tout… de ne pas bouger. Le modèle Français étant « exceptionnel », l’objectif est de le défendre et non de l’améliorer (« La question, c’est comment on fait avec les budgets tels qu’ils sont ? » dira-t-il, et plus tard « Si j’avais des réponses à tout ça, ça se saurait »). Aux rires qui ponctuent sa maigre promesse de défendre les acquis, Jean-Luc Bennahmias répond tout simplement : « Après, chacun voit midi à sa porte, vous pouvez rire, moi, je m’en fous… Enfin non je m’en fous pas d’ailleurs ».

Révolution culturelle

Marie-Christine Blandin, d’EELV, est arrivée pour sa part à mettre les rieurs de son côté. Tout d’abord en comparant la décentralisation culturelle telle qu’elle est aujourd’hui au fait de donner un I-Pad à un SDF : « Comment voulez-vous qu’il finance l’abonnement ? », et ensuite, en appelant de ses vœux un ministre « qui ne devienne pas un tout petit garçon dès que Bercy hausse la voix ». « Moi je vous les trouve les sous pour équilibrer le territoire ! », concluait l’écologiste, toute en verve et en blagues, sous les applaudissements.Alain Hayot, du Front de Gauche, a répété le leitmotiv mélenchonien en incluant la culture dans le processus de « révolution citoyenne » : « Il ne peut pas y avoir d’émancipation politique sans émancipation culturelle ». En rappelant que le Front de Gauche souhaite « bousculer le système dominant », et « garantir la liberté de création », le représentant a opté pour la profession de foi sans entrer dans le détail. Pourquoi le faire quand un livre « de 100 pages ! », Quelle humanité voulons-nous être ? (disponible ici ) donne toutes les réponses aux questions que l’on pourrait se poser ?  En revanche, Alain Hayot n’a pas résisté au plaisir de tirer sur l’ambulance UMP : « J’habite en Région et non pas en Province (terme que le représentant UMP Frank Riester avait employé un peu plus tôt), la Province, c’était avant 1789 ».Frank Riester, sachant bien qu’il n’était pas exactement dans un contexte favorable à l’UMP, s’est contenté du service minimum, sans réprimer quelques bâillements pendant les interventions de ses camarades. Il a défendu l’augmentation du budget du CNC grâce à la taxe sur les opérateurs de téléphonie mobile et résumé en deux phrases les ambitions de son candidat : délimiter les responsabilités entre l’Etat et les collectivités, et développer le mécénat. Avant de filer à 12H30 pétantes, avant la fin des débats.

Plus tôt dans la matinée, le comédien et metteur en scène Nicolas Bouchaud avançait une hypothèse pour expliquer qu’aucune proposition des candidats à l’élection présidentielle ne l’ait surpris : « Il faut reconnaître que les politiques sont en retard par rapport à la société, et ce n’est pas grave : l’art sert justement à voir quelque chose qu’on ne voit pas ! ». Il était donc sans doute illusoire de penser que nos candidats allaient pouvoir éclairer nos lanternes…


Toulouse : le RAID et la DCRI font face à de fortes critiques

Mediapart

22 mars 2012 | Par Michel Deléan et Louise Fessard – Mediapart.fr

La mort de Mohamed Merah, 23 ans, tué jeudi 22 mars à Toulouse lors d’un échange de tirs avec les policiers du RAID qui donnaient l’assaut à son appartement, laisse beaucoup de questions sans réponses. Assiégé depuis une trentaine d’heures, le principal suspect des sept assassinats commis à Toulouse et à Montauban les 11, 15 et 19 mars, serait mort d’une balle dans la tête tirée « en état de légitime défense » par les policiers du RAID, selon le procureur François Molins, alors que Merah était sorti de la salle de bains en leur tirant dessus, puis en sautant par le balcon du premier étage.

Le récit fait à chaud, jeudi, par le ministre de l’intérieur Claude Guéant laisse penser que le jeune homme a pu être tué par un tireur d’élite situé en face de son immeuble. Mais ce vendredi, le Parisien affirme que Mohamed Merah a reçu deux balles mortelles (l’une dans le front, l’autre lui ayant traversé l’abdomen) et que son corps était « criblé d’au moins vingt projectiles », malgré le gilet pare-balles qu’il portait.

Il s’agit là d’une forme d’échec, dans la mesure où les policiers étaient censés remettre le suspect vivant à la justice.

Le Raid après l'assautLe Raid après l’assaut

En intervenant mercredi 21 mars à 3 heures du matin chez Mohamed Merah, dans son appartement de la Côte pavée à Toulouse, puis chez sa mère au Mirail et chez son frère à Auterive à une trentaine de kilomètres de Toulouse, les policiers pensaient faire coup triple. Mais ils ne s’attendaient pas, semble-t-il, à la vigilance et à la détermination du jeune homme, qui a repoussé leur assaut et s’est ensuite barricadé dans l’appartement.

Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialisé dans les questions militaires, pointe ainsi « la manière de pénétrer dans l’appartement ».  « Les policiers ont utilisé un bélier pour défoncer la porte d’entrée, derrière laquelle Merah semble avoir placé un refrigérateur, écrit-il sur son blog Secret défense. Cela donne le temps à Merah d’ouvrir le feu et de repousser le premier assaut. » Les policiers auraient pu avoir recours à des explosifs judicieusement placés, « une technique complexe… que le RAID ne maîtrise peu ou mal, ou en tout cas n’emploie pas », remarque le journaliste.

« À l’évidence, le premier assaut n’est pas réussi, constate un spécialiste. L’État a-t-il réellement mis en œuvre tous les moyens dont il disposait ? Si le RAID n’avait pas les capacités suffisantes, pourquoi n’a-t-on pas fait appel au GIGN ? »

« Clairement, l’opération démarre mal, par un raté, et ensuite les policiers jouent la carte de l’épuisement en sous-estimant la résistance de ce gosse », estime pour sa part l’avocat de Merah, Me Christian Etelin.

Pour sa part, Christian Prouteau, le fondateur du GIGN, a critiqué dans Ouest France du 23 mars une « opération sans schéma tactique précis », s’étonnant notamment que des gaz lacrymogènes n’aient pas été utilisés par les policiers du RAID.

Pourquoi donner l’assaut ?

Pourquoi, après une opération de 32 heures et de longues négociations avec Mohamed Merah, a-t-on pris la décision de lancer un nouvel assaut ? Selon le procureur de Paris, cette décision a été prise conjointement par le ministère de l’intérieur, en charge du rétablissement de l’ordre public, et lui-même, responsable de l’opération de police judiciaire.

Vers 22 heures mercredi, après une pause dans les négociations qui duraient depuis 7 heures du matin, le jeune homme aurait changé d’avis et refusé de se rendre, estimant, selon le procureur « la reddition contraire à ses convictions », et voulant « mourir les armes à la main ». C’est à ce moment que les autorités décident donc de « monter d’un cran ».

Mais, pour Me Christian Etelin, les policiers « ont fait l’impasse sur sa situation psychologique ». « On l’a enferré dans une attitude jusqu’au-boutiste, estime-t-il. Si on voulait qu’il adopte une attitude de reddition, il fallait le sortir de sa bulle par un dialogue avec quelqu’un en qui il pourrait avoir confiance. Personne n’a pensé à m’appeler. On a fait venir sa mère et son frère, mais quelle confiance pouvait-il avoir, il avait sans doute entendu qu’ils avaient été mis en garde à vue quelques heures auparavant ? »

Une fois la décision prise, à partir de 10h30, jeudi 22 mars, le RAID a donc progressé « par tiroirs » dans l’appartement de Mohamed Merah. Le procureur de Paris a insisté sur le fait que le RAID avait pour consigne de « tout faire pour l’interpeller vivant » et de ne « tirer qu’en légitime défense ».

Une consigne qui avait été répétée jeudi matin à 8 heures, deux heures avant l’intervention. « C’est précisément parce que tout a été fait que l’opération a duré aussi longtemps au péril du RAID qui compte dans ses rangs cinq blessés », a expliqué François Molins.

Cité par lemonde.fr, le patron du RAID, Amaury de Hautecloque, semble avoir été surpris par la « posture de combattant » et « la détermination sans faille » du jeune homme.

« C’est la première fois de ma vie que je vois quelqu’un, alors que nous lançons un assaut, venir mener l’assaut contre nous », explique-t-il. « Nous avons progressé très prudemment dans l’appartement. Mais il est venu à l’engagement contre nous avec trois Colt 45 de calibre 11.43 (le même modèle que celui utilisé lors des meurtres – ndlr) alors que nous avions alors engagé uniquement des armes non-létales. J’avais donné l’ordre de ne riposter qu’avec des grenades susceptibles de le choquer. Mais il a progressé dans l’appartement, et il a tenté d’abattre mes hommes qui étaient placés en protection sur le balcon. »

Une version qui ne concorde pas tout à fait avec celle du procureur qui affirmait en début d’après-midi que seul un Colt 45 avait été retrouvé auprès du corps du jeune homme, après qu’il eut été abattu alors qu’il sautait par la fenêtre (ainsi que, dans son appartement, trois chargeurs, un pot rempli de munitions et de quoi fabriquer des cocktails Molotov).

Mais la version du patron du RAID et celle du procureur montrent que c’est bien le jeune homme qui a engagé l’assaut contre les policiers du RAID, en surgissant de la salle de bain.

Pour Me Christian Etelin, les policiers ont surtout négligé de prendre en compte « l’incroyable détermination » de Mohamed Merah.

L’enquête a-t-elle patiné ?

Côté enquête, malgré les félicitations adressées par Nicolas Sarkozy aux policiers et aux magistrats pour leur « remarquable travail », les zones d’ombre demeurent.

Ainsi, ni le ministère de l’intérieur ni le procureur de Paris n’ont encore réussi à expliquer pourquoi il a fallu attendre samedi 17 mars pour que les 576 adresses IP des personnes ayant consulté la petite annonce passée par la première victime, le parachutiste tué le 11 mars, soient communiquées aux enquêteurs. Est-ce la PJ qui tardé à les demander ? Est-ce le site d’annonces Le Bon coin qui a traîné pour répondre ? Selon le site Owni, la PJ n’a demandé ces adresses que le vendredi 16 mars, c’est à dire après la deuxième tuerie, commise contre des parachutistes à Montauban.

Le « criblage » des adresses IP, commencé dès le samedi 17 mars, aurait permis d’identifier lundi l’ordinateur de la mère de Mohamed Merah, qui porte un autre nom que son fils.

C. Guéant sur BFMTVC. Guéant sur BFMTV

Là encore, il semble que le croisement des adresses IP avec les fichiers de la DCRI ait un peu tardé. Le frère de Mohamed Merah, qui était toujours en garde à vue le 22 mars, était en effet apparu dans une enquête sur une filière irakienne de moudjahidines. Quant à Mohamed Merah, connu pour plusieurs affaires de petite délinquance, et donc a priori localisable, la DGSE l’aurait signalé à la DCRI après deux séjours au Pakistan et en Afghanistan, en 2010 et 2011.

En outre, selon des informations publiées le 22 mars par le Monde, Mohamed Merah n’était pas un « loup solitaire », mais appartenait au contraire à la mouvance djihadiste internationale, et aurait effectué plusieurs séjours dans ce cadre en Israël, en Syrie, en Irak, en Jordanie et en Iran.

Quoiqu’il en soit, le jeune homme figurait bien dans les fichiers de la DCRI. La preuve, le ministre de l’intérieur Claude Guéant a indiqué, mercredi soir sur TF1, que le jeune homme avait été convoqué en novembre 2011 par « le service régional du renseignement intérieur, afin qu’il explique de façon plus précise ce qu’il était allé faire en Afghanistan et au Pakistan. Il avait alors expliqué, force photos à l’appui, qu’il avait fait un voyage touristique ».

Pourtant, selon le récit de Claude Guéant et de François Molins, les enquêteurs n’ont réussi à localiser Mohamed Merah que mardi 20 mars en fin de journée. Il semble donc que ni ses communications téléphoniques, ni ses connexions internet, ni ses déplacements n’étaient surveillés, ce qui étonne plusieurs spécialistes du renseignement. Solitaire, Mohamed Merah était devenu, semble-t-il, très discret et prudent ces dernières semaines.

« On ne pouvait pas aller plus vite »

Sollicité jeudi par Mediapart, un haut responsable policier explique qu’il a fallu « éplucher 24 000 fiches de PJ pendant le week-end », après la tuerie du 15 mars à Montauban, alors que les enquêteurs étaient en plein brouillard. « Il y avait de tout : les propriétaires d’armes, les habitués des stands de tir, les types d’extrême-droite, les propriétaires de scooter, etc. ». Ce n’est que le lundi, avec la tuerie dans l’école juive de Toulouse, que l’enquête change de dimension avec l’arrivée de renforts policiers, un cadre juridique différent, et un autre procureur.

C’est le croisement des adresses IP et des fichiers de la DCRI qui finira par attirer l’attention sur la famille Merah.

« On avait le nom de la mère, qui a cinq enfants. Mais jamais la DGSE, la CIA ou les services pakistanais n’ont détecté Mohamed Merah comme un djihadiste, contrairement à ce que laissent croire certains articles de presse. La DCRI n’avait presque rien sur lui. Mohamed Merah n’avait pas d’activité politique ou religieuse, il n’attirait pas l’attention des services. Ses photos de voyage ne montraient rien d’intéressant. Ses déplacements non plus », poursuit ce haut responsable qui dément ainsi les informations du Monde.

Mohamed MerahMohamed Merah

Merah ? « C’est un gosse qui s’était radicalisé tout seul en lisant le Coran en prison, où il avait été dès l’âge de 16 ans, et qui avait des problèmes psychologiques. Il ne faisait pas partie des gens les plus surveillés, car il n’était pas considéré comme dangereux. En outre, il n’utilisait pas de téléphone ni d’ordinateur personnel. »

Ce haut responsable policier assure qu’il était impossible d’aller plus vite. « On a résolu cette enquête en un temps record, et on a reçu des félicitations des collègues de tous les pays européens, qui craignent un massacre à la norvégienne », relate-t-il.

Les politiques s’en mêlent

Y a t-il eu toutefois une négligence des services de renseignement ? Un raté ? Le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, a évoqué une possible « faille » des services, jeudi matin sur Europe 1 : « Je comprends qu’on puisse se poser la question de savoir s’il y a eu une faille ou pas. Comme je ne sais pas s’il y a eu une faille, je ne peux pas vous dire quel genre de faille, mais il faut faire la clarté là-dessus » , a-t-il déclaré, avant de rectifier le tir un peu plus tard avec un communiqué.

Bernard SquarciniBernard Squarcini

Vendredi matin, sur Canal +, c’est le ministre de la défense Gérard Longuet qui a pris part à la polémique de façon assez abrupte. « Nous avons perdu un temps considérable, parce que certains voulaient absolument que ce soit dans une direction qu’il faille chercher et pas dans toutes les directions (…) Ca veut dire, très simplement, qu’il y avait une suspicion, pour les anciens militaires en général. Cette suspicion, nous l’avons d’ailleurs épuisée, puisque la Direction de la protection sécurité Défense a examiné près de 20.000 dossiers. 20.000 dossiers, ça demande du temps» , a-t-il ajouté.

Autant de pierres dans le jardin de la police, et notamment de la DCRI, le service de contre-espionnage français.

Née en 2008 de la fusion  des RG et de la DST, et présentée comme un « FBI à la française », la DCRI a été accusée à plusieurs reprises (notamment dans des livres d’enquêtes très fouillées) d’avoir été privatisée au profit du clan Sarkozy. Ainsi, la DCRI a mis des moyens pour protéger la vie privée du président (affaires du SMS de Cécilia Attias, du portable de Rachida Dati, du billet de blog sur Carla Bruni). Elle est aussi soupçonnée très sérieusement d’avoir espionné des journalistes (notamment du Monde et de Mediapart), à l’occasion d‘affaires menaçantes pour le pouvoir (dossiers Karachi, Bettencourt). Enfin, le contre-espionnage français est accusé d’avoir monté un dossier peu convaincant avec l’affaire de Tarnac.

La DCRI, dont le directeur, Bernard Squarcini, un proche de Sarkozy, est mis en examen dans l’affaire des fadettes des journalistes, est plus que jamais sur la sellette. Il vient de demander l’annulation de sa mise en examen, et s’accroche plus que jamais à son poste.

À ces critiques s’ajoutent donc de nouvelles, sur l’affaire de Toulouse.

Bruno Le Roux, l’un des porte-parole de François Hollande, a affirmé jeudi à l’AFP avoir vu une « faille » dans la surveillance de Mohamed Merah et jugé que ce n’était pas un nouvel arsenal pénal, comme celui annoncé par Nicolas Sarkozy, qui allait « régler les problèmes de société ». « Le terme “faille”, je le reprends volontiers. Aux États-Unis, aurait été constituée sans coup férir une commission d’enquête pour voir là où il y a eu problème dans la surveillance », a-t-il souligné.

« Là où il y a endoctrinement, voyages répétés dans des camps d’endoctrinement et accumulation d’armes à feu et d’armes de guerre, il y a forcément une réflexion à avoir sur l’impossibilité que notre République a eu à éviter ces crimes monstrueux, ou tout au moins à permettre de les arrêter plus tôt », a poursuivi le député de Seine-Saint-Denis.

Jérôme Guedj, président (PS) du conseil général de l’Essonne, département où est basé le RAID, a demandé jeudi sur son blog la démission du ministre de l’Intérieur Claude Guéant, en dénonçant « un triple échec ». L’élu PS se demande d’abord comment le « projet meurtrier » de Merah n’a pas été « décelé » par les services de renseignement, qui pourtant suivaient le jeune homme depuis son séjour afghan. Il reproche aussi aux enquêteurs d’avoir tardé à identifier de manière précise le tueur au scooter, le 20 mars, relevant les « neuf jours » écoulés après le premier assassinat d’un militaire à Toulouse, « l’identification des contacts internet suite à une petite annonce », et le fait que le tueur était déjà « assurément dans le collimateur » de la police vu ses antécédents. Enfin, « pourquoi une interpellation en douceur n’a pas été préférée ? », demande-t-il.

Jeudi soir, lors de son discours à Aurillac, le candidat François Hollande a notamment déclaré ceci: « Notre code pénal a été à plusieurs reprises renforcé pour lutter contre cette menace. Cet arsenal peut comporter des failles. Une faille a d’ailleurs été à un moment relevée par un ministre du gouvernement. Nous verrons de quoi il s’agit. Mais ce qui compte, au-delà des effets d’annonce, ce qui compte, ce sont les moyens pour faire appliquer les lois. Moyens qui doivent être donnés aux services de renseignement, moyens qui doivent être attribués à tout ce travail de suivi, de vigilance des personnes identifiées comme dangereuses. Les enquêtes en milieu pénitentiaire, là où se regroupent il est vrai, des personnes qui peuvent à un moment concevoir l’idée d’une action. Et surtout mieux coordonner nos équipes. Des services qu’on appelle DCRI, DGSE, qui doivent travailler dans le même sens pour être efficaces. A la suite du drame de Toulouse et de Montauban, des questions seront nécessairement posées. L’heure n’est pas aujourd’hui de faire je ne sais quelle polémique. L’enquête dira ce que nous aurons à connaître là-dessus».

La candidate écologiste Eva Joly s’en prend elle aussi à Claude Guéant. « Qu’a fait le ministre sur place en commentant en permanence, heure par heure, ce qui se passait ? Il a créé de la confusion. Quel est son rôle ? Ce n’est pas lui qui dirige les opérations ! C’est une violation du code de procédure pénale ! », a lancé l’ancienne juge d’instruction jeudi sur Radio Orient. Selon elle, « ces opérations auraient dû être dirigées par un juge, à l’extrême limite par le Parquet. (…) J’ai été magistrate pendant plus de vingt ans (…) J’ai eu à faire face à des prises d’otage. Et j’ai appelé le RAID ou le GIGN. Je connais leur pertinence, je sais qu’on peut leur faire confiance, mais c’était moi qui dirigeais les opérations et non pas le ministre », a argumenté Eva Joly.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/220312/toulouse-polemique-sur-lassaut-du-raid-et-la-surveillance-de-la-dcri