Des fonds secrets chez les sénateurs UMP…

mediapart.fr

Tracfin remonte la piste

de fonds secrets

chez les sénateurs UMP

Par Mathilde Mathieu

La droite sénatoriale s’accrochait à un doux espoir : la justice n’oserait pas, vu le principe de séparation des pouvoirs, vu la règle d’autonomie financière du Parlement, plonger dans les affaires sonnantes et trébuchantes d’un groupe parlementaire. En cette rentrée, ses dirigeants vont déchanter.

D’après nos informations, les juges René Cros et Emmanuelle Legrand, déjà saisis de soupçons d’« abus de confiance » et de « détournements de fonds publics » au sein de petites associations de sénateurs UMP, ont tiré le fil et se penchent désormais sur les opérations bancaires effectuées par le groupe UMP lui-même (cette structure chargée d’organiser le travail collectif, de recruter des conseillers, etc.).

Entre autres trouvailles, il apparaît ainsi que Jean-Claude Gaudin (UMP devenu Les Républicains), actuel vice-président du Sénat et maire de Marseille, a encaissé, entre mi-2012 et mi-2015, quelque 130 000 euros de fonds appartenant officiellement au groupe. À quel titre ? De quel droit ?

Rappelons qu’il s’agit là de fonds publics, puisque les groupes se nourrissent des millions d’euros de subventions que le Sénat leur verse chaque année pour leurs frais de fonctionnement (sans que la loi ait jamais imposé la moindre publication ou le moindre contrôle de leurs comptes, à l’inverse de ceux des partis politiques).

En fait, les juges ont reçu cet été un rapport de Tracfin, le service de lutte contre le blanchiment du ministère des finances, qui passe au crible tous les versements effectués entre mi-2012 et mi-2015 depuis des comptes bancaires ouverts au nom du groupe parlementaire  – sans se risquer pour autant à une analyse juridique des étrangetés relevées. Si Mediapart n’a pu consulter ce document, plusieurs éléments clés nous ont été rapportés.

À côté des payes des conseillers, à côté de prestations extérieures réglées en toute légalité (frais d’avocat, etc.), Tracfin est ainsi tombé sur un chapelet de virements ou de chèques signés au profit de sénateurs en personne, alors même que les élus perçoivent déjà plusieurs enveloppes officielles de la part du Sénat (7 100 euros d’indemnité de base, plus 6 000 euros d’IRFM pour frais de mandat, plus un crédit de 7 500 euros pour rémunérer des assistants). En coulisse, les « bonus » tombaient comme à Gravelotte.

Il faut dire que les limiers de Bercy ont non seulement scanné le compte officiel du groupe, situé à la banque Neuflize, confirmant au passage la tradition des « étrennes » révélée par Mediapart. Mais ils ont surtout exploré les activités d’un compte parallèle logé depuis 2003 chez HSBC, une sorte de cassette secrète dont Mediapart a dévoilé l’existence en février 2015 (nous avions pu identifier un seul bénéficiaire : le sénateur et marquis Henri de Raincourt, gratifié d’un virement automatique de 4 000 euros mensuels de 2008 à 2011, y compris quand il est devenu ministre de Nicolas Sarkozy).

Ouvert sur le papier au nom du « groupe UMP Sénat », ce compte bis était jusque-là connu d’une poignée d’élus seulement, issus pour la plupart des Républicains indépendants (ce courant rival du RPR qui s’est fondu dans le groupe UMP lors de sa création en 2002, tout en conservant visiblement sa cagnotte « propre »). Le secret a été si bien entretenu que le nouveau président du groupe, Bruno Retailleau, arrivé aux manettes en novembre 2014, affirme ne pas savoir qui parmi ses collègues a disposé d’une délégation de signature sur ce compte HSBC. D’après des documents en possession de Mediapart, Jean-Claude Carle, trésorier historique du groupe UMP jusqu’en 2014, ancien Républicain indépendant, l’a en tout cas manipulé des années durant.

À l’arrivée, ce rapport Tracfin jette une lumière crue sur une brochette de sénateurs qui se distinguent de leurs collègues lambda en raison du nombre de paiements ou des montants qu’ils ont emmagasinés.

Une seule mise en examen, celle d’un « factotum »

Jean-Claude Gaudin, ancien patron du groupe UMP, arrive en tête de gondole avec quelque 130 000 euros sur trois ans, perçus dans le dos de la plupart de ses collègues, sans contrepartie évidente. Ces fonds provenaient-ils des banques Neuflize et/ou HSBC ? Interrogé par Mediapart sur l’origine et la justification de ces versements, le maire de Marseille, déjà entendu par les enquêteurs, n’a pas répondu à nos questions.

Le sénateur et maire de Toulon, Hubert Falco, apparaît également parmi les bénéficiaires de chèques pour plusieurs dizaines de milliers d’euros, reçus via HSBC, au moins en partie. Chez lui non plus, pas de commentaire.

Quant au marquis Roland du Luart, qui a quitté le palais du Luxembourg en septembre 2014 après 37 ans de mandat, désormais président du Jockey Club de Paris, il ne réagit pas au message qu’on laisse à son château dans la Sarthe (inscrit aux monuments historiques comme sa chapelle et son orangerie). Cet ancien vice-président du Sénat, destinataire de chèques HSBC, a-t-il déclaré ces revenus au fisc ? Le devait-il ?

D’après nos informations, divers contrôles fiscaux ont déjà été déclenchés en parallèle de l’enquête judiciaire, sans que Mediapart n’en connaisse l’issue à ce stade. « Vous êtes des fouille-merde, vous n’avez rien d’autre à faire qu’à enquiquiner un vieillard ? » lance pour sa part André Dulait, 77 ans dont 19 de Sénat, ancien président du groupe d’amitié France-Kazakhstan, également cité dans le rapport Tracfin.

Qu’a-t-il fait des fonds tirés du groupe UMP ?

« C’était pour des activités politiques, je n’ai pas pris d’argent de poche. »

Les sommes étaient-elles pourtant versées sur un compte personnel ?

« Oui. »

De quelles activités parle-t-on exactement ?

« De soutien à des associations locales. »

Par exemple ?

« Récemment pour des manifestations cinématographiques… »

Non seulement le rapport avec le travail parlementaire ne saute pas aux yeux, mais les sénateurs disposent d’une enveloppe officielle pour subventionner ce genre d’associations (la fameuse « réserve parlementaire »).

« Pas suffisante ! »

rétorque André Dulait. Au bout du compte, combien a-t-il reçu du groupe UMP ces dernières années ?

« Je ne tenais pas de comptabilité »

, concède-t-il, avant de lancer, bravache :

« Si je suis condamné, ce dont je doute fort, je ferai face ! »

Et de nous raccrocher au nez.

Si certains de ces bénéficiaires sont un jour convoqués chez les juges, ils s’empresseront de citer, à n’en pas douter, l’article 4 de la Constitution : « [Les groupes politiques] exercent leur activité librement. » Interrogé sur ce sujet dès 2014 par Mediapart, Gérard Dériot (UMP), alors questeur du Sénat chargé de gérer le budget de l’institution, nous traduisait cette formule constitutionnelle en termes plus prosaïques : « Les groupes parlementaires sont libres de faire ce qu’ils veulent de leur argent une fois qu’ils l’ont encaissé », assénait-il. L’association anticorruption Anticor, qui a déposé plainte en juillet dernier dans ce dossier, espère bien convaincre la justice du contraire.

En attendant, bien que les dirigeants du groupe UMP du Sénat aient toujours démenti en bloc tout détournement de fonds publics, les soupçons s’accumulent. Rappelons en effet que les juges enquêtent depuis déjà deux ans sur les dérives d’une petite association baptisée Union des Républicains du Sénat (URS), sorte de structure « coupe-feu », juridiquement distincte du groupe UMP mais alimentée par ce dernier, qui a été utilisée pour redistribuer de l’argent d’origine publique à une myriade d’élus dans la plus grande discrétion. Par ce canal, près de 200 000 euros ont notamment été ventilés sous forme de chèques entre 2009 et 2012. Parmi les bénéficiaires, dont Mediapart a pour partie dévoilé la liste en septembre 2014, se trouvaient déjà les noms de… Jean-Claude Gaudin, Hubert Falco ou encore Roland du Luart. Les juges ne manqueront pas de faire l’addition.

Une seule mise en examen a été prononcée à ce stade, à l’encontre de l’ancien secrétaire général de l’URS. Mais cet ancien fonctionnaire, qui a confié à Mediapart avoir signé moult chèques et retiré bien des espèces, se décrit comme un simple « factotum ».

Publicités

Revenu de base, une contribution.

LDH sarlat

http://bit.ly/2ikNMnQ


Conférence-débat avec Jean-François Mignard : « En finir avec l’état d’urgence » Mercredi 9 mars 20h à Sarlat Cinéma Rex

Section Sarlat ldhsarlat@gmail.com

Collectif contre l’état d’urgence et pour les libertés en sarladais

 

affiche a3 ver 2 format maillogo atelier 24Accueil

06 41 89 41 22

ldhsarlat@gmail.com

Posez vos questions et vos contributions sur notre adresse courriel, nous répondrons publiquement à vos questionnements


SwissLeaks : le scandale HSBC livre ses secrets au niveau planétaire

Mediapart.fr

10 février 2015 | Par Agathe Duparc et Dan Israel
L'ancien siège d'HSBC Private Bank à Genève, du temps de sa splendeur.
L’ancien siège d’HSBC Private Bank à Genève, du temps de sa splendeur. © Reuters

Dérobés à Genève en 2008 par Hervé Falciani, les fichiers HSBC Private Bank commencent à vraiment parler. L’opération SwissLeaks, lancée par Le Monde et d’autres médias internationaux, montre les liens de la banque avec la grande criminalité organisée. Le discours des autorités helvétiques sur la grande efficacité de l’outil législatif anti-blanchiment mis en place à la fin des années 1990 est en ruines.

C’est le plus grand déballage bancaire de l’histoire : les données de 106 458 clients ou intermédiaires liés à 59 802 relations bancaires chez HSBC Private Bank entre 2006 et 2007, pour un total de 180 milliards de dollars, sont tombées entre les mains d’un pool de journalistes. Cette masse considérable de documents permet pour la première fois de passer au crible le fonctionnement, les magouilles et les secrets de l’une des plus grandes banques de la planète. Cette fois-ci à l’international, puisque jusqu’ici l’essentiel des révélations avaient été faites sur le volet français du scandale HSBC et sur les listes de contribuables français indélicats dérobées en 2008 par l’informaticien Hervé Falciani à l’origine de la gigantesque fuite. Une affaire qui a valu à la banque d’être mise en examen à Paris en novembre dernier.

L'infographie réalisée par l'HebdoL’infographie réalisée par l’Hebdo © Hebdo

L’opération SwissLeaks, publiée notamment dans Le Monde et Le Temps, L’Hebdo, The Gardian, The Irish Times, Le Soir ou encore dans l’émission américaine “60 minutes” de CBS, a mobilisé les journalistes de 45 rédactions dans le mode entier, avec l’appui du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ).

Cette enquête planétaire enfonce encore le clou sur les pratiques déjà largement documentées de cette machine à frauder le fisc qu’était HSBC Private Bank, la filiale genevoise de ce géant de la finance basé à Londres (lire par exemple nos enquêtes ici et ici). Mais bien plus, elle permet une plongée inédite dans des contrées inexplorées, en révélant comment la banque genevoise accueillait l’argent de narcotrafiquants, de présumés financiers du terrorisme, de trafiquants de diamants, de grands délinquants économiques, et de proches de potentats. Au mépris total des pseudo-procédures de contrôle interne (compliance) et de l’arsenal anti-blanchiment mis en place en Suisse depuis la fin des années 1990.

Ces dernières années, alors que le G20 et l’OCDE menaient une offensive contre les paradis fiscaux, l’accent a été mis sur les fraudeurs, individus ou multinationales. SwissLeaks vient rappeler que la grande criminalité, dont le chiffre d’affaires se compte en dizaine de milliards de dollars, utilise les mêmes circuits bancaires, les mêmes montages off-shore et sociétés-écrans.

L'ancien siège d'HSBC Private Bank à Genève, du temps de sa splendeur.
L’ancien siège d’HSBC Private Bank à Genève, du temps de sa splendeur. © Reuters

Au chapitre des trafiquants de drogue, le Matin Dimanche a pu retrouver le nom d’Arturo del Tiempo « condamné à 7 ans et demi de prison pour avoir fait passer 1 212 kilos de cocaïne en Espagne ». « Les comptes de la société qui avait affrété ce transport étaient chez HSBC. En 2005, Arturo del Tiempo avait effectué plusieurs retraits en cash sans éveiller de soupçons de la banque : 55 000 euros le 25 mai, 50 000 dollars le 9 juin et 60 000 euros le 28 décembre, peut-on lire dans sa fiche personnelle du système informatique », écrit le journal suisse.

Le milliardaire mexicain Carlos Hank Rhon, frère de l’ex-maire de Tijuana, ville frontalière des États-Unis ravagée par la guerre entre les narco cartels, faisait aussi partie des clients de la banque genevoise, alors qu’il est identifié par les autorités américaines comme un baron de la drogue. En 2012, HSBC a été condamné aux États-Unis à une amende de 1,9 milliard de dollars, notamment pour de « graves carences » en matière de diligence. Entre 2007 et 2008, sa filiale mexicaine avait transféré 7 milliards de dollars vers les États-Unis, des fonds appartenant en partie à des cartels mexicains de la drogue.

Dans les données HSBC, les trafiquants de diamants ne sont pas non plus en reste. Parmi les clients : le Libanais Emmanuel Shallop, « condamné pour avoir trafiqué et revendu pour 49 millions de dollars des diamants du sang pour des dirigeants du Front révolutionnaire uni en Sierra Leone ». Il disposait en 2006 de 2,9 millions de dollars chez HSBC. En 2001, il avait été mis en cause dans un rapport public du Conseil de sécurité de l’ONU. Le quotidien Irish Times publie quant à lui une enquête sur Erez Daleyot, un magnat du diamant israélo-belge qui disposait de plus de 38 millions de dollars sur des comptes ouverts au nom de sociétés enregistrées aux îles Vierges britanniques. Il est aujourd’hui visé par une enquête belge pour blanchiment d’argent et évasion fiscale. L’examen des listes HSBC a permis d’identifier quelque 2 000 professionnels du diamant qui ont des partenaires ou une réputation troubles ou sont sous enquête. Les journalistes de SwissLeaks racontent comment la banque a longtemps servi de coffre-fort aux diamantaires anversois. Avant de les expulser sans ménagement en 2013, quand le fisc et la justice belge ont lancé des enquêtes.

« En 2009, peu après avoir obtenu les données d’Hervé Falciani, les autorités françaises ont cherché à savoir combien il y avait de comptes liés à des criminels présumés chez HSBC Private Bank à Genève. Rien que sur les 2 956 noms de Français dans les fichiers, 120 correspondances avaient été trouvées avec les différentes bases de données de la police nationale et d’Europol », écrit le Matin Dimanche.

La banque genevoise n’a pas non plus fait preuve de prudence sur le volet du financement du terrorisme. Elle a accueilli sans sourciller de riches Saoudiens soupçonnés aux États-Unis d’avoir financé Ben Laden – le fameux réseau financier présumé du terrorisme  « Golden Chain ». L’un deux disposait en 2006 de 70 millions de dollars sur son compte.

Le roi Mohammed VI du Maroc
Le roi Mohammed VI du Maroc © Reuters

Quant aux PEP – ces « personnes politiquement exposées » –, elles faisaient partie d’une clientèle particulièrement choyée. Des pratiques qui sont déjà largement connues dans d’autres banques suisses. Dans les listings figurait du beau monde. Comme le révèle Le Monde, le roi du Maroc a pu en 2006 ouvrir un compte sous un code « BUP » (business parter), et y abriter 7,9 millions d’euros pendant six mois. Ce dépôt était illégal puisque la législation marocaine interdit aux résidents de détenir des fonds à l’étranger. Parmi les autres PEP épinglés : Li Xiaolin, la fille de l’ancien premier ministre chinois Li Peng (2,5 millions de dollars) ; Rachid Mohamed Rachid, ancien ministre égyptien du commerce et de l’industrie condamné en juin 2011 pour abus de biens sociaux (31 millions de dollars) ; Ramy Makhlouf (27 millions de dollars), le cousin du président syrien Bashar al-Assad, accusé en 2008 par le Département du Trésor américain de bénéficier d’un vaste réseau de corruption en Syrie ; ou encore Belhassen Trabelsi, le frère de Leïla Ben Ali, l’épouse du dictateur (24 millions de dollars qui font partie des 60 millions d’avoirs bloqués en Suisse et que la Tunisie s’échine encore aujourd’hui à réclamer). Voir ici notre enquête sur les fonds Ben Ali.

En avril 2013, dans le sillage des printemps arabes, la FINMA, le gendarme des marchés financiers suisses, avait enquêté au sein de plusieurs banques. HSBC s’en était sorti sans amende, avec l’interdiction pendant trois ans d’accepter de nouveaux PEP comme clients.

Le rôle des sociétés-écrans et des trusts

Les fichiers HSBC viennent ainsi ruiner le discours des autorités helvétiques sur la grande efficacité de l’outil législatif anti-blanchiment mis en place à la fin des années 1990. Et ouvrent de nombreuses questions. En premier lieu, les articles révèlent l’emploi massif des sociétés-écrans et des trusts, ces multiples paravents dressés virtuellement entre l’argent caché et son véritable bénéficiaire, aux îles Vierges, à Panama, à Luxembourg ou au Liechtenstein, à Jersey mais aussi dans l’État américain du Delaware. Rappelons que selon l’économiste Gabriel Zucman, plus de 60 % des comptes en Suisse sont détenus par l’intermédiaire de ces écrans.

Il faut aujourd’hui considérer sérieusement le fait que la plupart des ultra-riches ont peu de chances de tomber dans les mailles des filets des enquêteurs qui travaillent sur la fraude fiscale. Principalement parce que leurs conseillers savent déployer tout l’arsenal autorisé par l’utilisation de ces coquilles vides, destinées à faire perdre la trace, même aux limiers les plus acharnés. Tous les activistes de la transparence fiscale militent pour que ces sociétés-écrans et ces trusts soient listés dans des registres internationaux, et publics. Or, le travail est en cours, mais pas encore complété, comme nous le détaillions.

En mars, le Parlement européen a voté à une très large majorité un texte prévoyant l’inscription du nom des bénéficiaires effectifs des sociétés-écrans, trusts et autres fondations dans des registres publics, centralisés par pays et accessibles à tout citoyen en faisant la demande. Un immense pas en avant, puisque dans de très nombreux pays européens, notamment en Grande-Bretagne, les trusts (dont Jersey est le champion) ne sont absolument pas répertoriés par les autorités, et encore moins leurs propriétaires. Mais le vote du parlement n’était en rien contraignant. Cette proposition devait être adoptée par le Conseil européen, composé des gouvernements des États membres.

Mais plusieurs pays, dont l’Allemagne, la Pologne ou l’Espagne, ont refusé que les listings soient rendus publics. Jean-Claude Juncker, le président de la commission européenne et ancien dirigeant du Luxembourg, a décidé de conclure le plus vite possible. Et donc de céder aux États réfractaires, en réservant les fichiers qui recenseront les trusts et les sociétés-écrans aux fiscs des États-membres. Il a simplement concédé le fait que devra être mise en place « la possibilité d’accès aux données par des tiers qui démontrent un intérêt légitime justifié », concernant les sociétés-écrans. Que veulent dire ces trois derniers mots ? Mystère. Ils ne garantissent en tout cas pas l’accès à n’importe quel citoyen, ce que les eurodéputés avaient pourtant demandé.

 « Nous reconnaissons, et sommes responsables des défaillances »

Sollicitée par le pool de journalistes d’investigation, la banque a refusé d’accorder un entretien, pour expliquer son rôle dans la multiplication des sociétés-écrans comme dans toutes les autres activités douteuses où ses clients étaient impliqués. Son directeur général en Suisse, Franco Morra, a proposé une interview écrite, par courriel, ce qui a été refusé. Dans une prise de position que l’on peut lire ici, la banque admet ses défaillances, ce qui constitue une première dans le monde bancaire.

Franco Morra, le directeur général en Suisse d'HSBC
Franco Morra, le directeur général en Suisse d’HSBC © Reuters

« Même s’il y a de nombreuses raisons légitimes d’avoir un compte bancaire suisse, dans certains cas, des individus ont utilisé le secret bancaire pour détenir des comptes non déclarés. Cela a eu pour conséquence que les banques privées, dont HSBC Suisse, ont accueilli un certain nombre de clients qui n’étaient pas entièrement en règle avec leurs obligations fiscales. Nous reconnaissons, et sommes responsables des défaillances passées de contrôle et de conformité légale », lit-on dans le communiqué.

HSBC rejette partiellement la faute sur la Republic National Bank d’Edmond Safra, qu’elle a rachetée en 1999. « Le business Republic/Safra se focalisait sur une clientèle très différente et avait une culture passablement différente de celle de HSBC », explique-t-elle, jurant avoir entamé « une transformation radicale » en matière de conformité légale et de standards de contrôle depuis l’affaire Falciani. On apprend ainsi que la banque a subi une cure d’amaigrissement, perdant sa place de première banque étrangère en Suisse. En 2009, elle gérait plus de 30 000 comptes, contre quelque 10 000 aujourd’hui. En 2014, les avoirs des clients étaient de 68 milliards de dollars en 2014, contre 118,4 milliards de dollars en 2007.

Scandale en Grande-Bretagne

Dans un courrier adressé à ses clients fin janvier, la banque avait dû reconnaître qu’elle n’avait aucun pouvoir pour empêcher les multiples fuites qui se préparaient, admettant « qu’il y a un risque que des données clients historiques apparaissent dans le domaine public ».

Pour la place financière helvétique, ce nouveau coup dur s’inscrit dans une longue descente aux enfers ces dernières années, avec la perspective de passer à l’échange automatique d’informations fiscales dès 2018 (lire notre article à ce sujet). Patrick Odier, président de l’Association suisse des banquiers (ASB), estime que les banquiers suisses ne sont aujourd’hui plus les mêmes et que « les exemples colportés appartiennent au passé ». « Depuis plusieurs années, les banques en Suisse revendiquent une stratégie de conformité fiscale de la place financière suisse », rappelle-t-il, estimant que si elles « ne respectent pas les lois, elles doivent l’assumer ». 

Dans la classe politique, la droite traditionnellement acquise au lobby bancaire appelle au respect de la « présomption d’innocence ». « Une fois de plus, on a tendance à sur-réagir face à des informations qui ne sont pas encore prouvées », a expliqué l’avocat et parlementaire, Christian Luscher. La  gauche estime qu’en dépit d’une législation anti-blanchiment renforcée ces dernières années, la Suisse est rattrapée par le passé. Elle demande l’ouverture d’une enquête contre HSBC Private Bank.

À ce jour, la justice suisse s’est uniquement concentrée sur la procédure contre Hervé Falciani. « C’est peut-être le plus grand paradoxe de cette histoire : le contenu des cinq DVD remis par l’informaticien au fisc français le 26décembre
 2008 aura été partagé avec de très nombreuses autorités fiscales. Il aura été scruté par 130 journalistes, pendant des mois, leur travail pointant une myriade de situations suspectes. Les seules à n’avoir jamais cherché à savoir ce qu’ils contiennent sont les autorités de notre pays », écrit François Pilet, l’un des journalistes enquêteurs de L’Hebdo.

En Grande-Bretagne, certains responsables politiques ne sont pas loin de classer leur pays dans la même catégorie que la Suisse. Les députés britanniques ont décidé d’ouvrir une enquête sur l’affaire. Le scandale est en effet immense : Stephen Green, président de HSBC de 2006 à 2010, et membre du conseil d’administration de HSBC Private Bank, a été membre du gouvernement conservateur de David Cameron, de janvier 2011 à décembre 2013. Il a donc été nommé après les premières révélations sur la banque.

L’émission d’enquête phare de la BBC, “Panorama”, a mis en ligne une vidéo lourde de sens, où Lord Green (il a été anobli par la reine fin 2010, juste après avoir quitté la banque) fuit toutes les questions du journaliste qui l’aborde, se bornant à déclarer, pendant plus d’une minute, qu’il ne répond pas, « par principe », « aux questions sur les affaires de HSBC, passées comme présentes ».

Margaret Hodge, la présidente (travailliste) de la commission des comptes publics, l’a directement mis en cause lundi sur la BBC : « Soit il ne savait pas et il s’était endormi au volant, soit il savait et il était donc impliqué dans des pratiques fiscales douteuses. » Selon Hodge, « les révélations concernant HSBC démontrent une fois de plus l’opacité d’une industrie mondiale au service d’une élite nantie ». « La commission des comptes publics va ouvrir d’urgence une enquête dans le cadre de laquelle nous allons demander à HSBC de fournir des éléments – et si nécessaire lui ordonner de le faire », a-t-elle ajouté.

La députée britannique est par ailleurs célèbre pour sa gestion musclée des auditions de grandes entreprises menant une « optimisation fiscale agressive ». Et elle doit regretter que ce point majeur ne soit qu’effleuré dans le spectaculaire travail du Monde et de l’Icij. Car l’évasion fiscale des entreprises représente, estime-t-on, les deux tiers des fonds cachés dans les paradis fiscaux ! Un point réapparu en pleine lumière aux États-Unis la semaine dernière : dans le cadre du budget américain pour 2016, Barack Obama souhaite taxer les quelque 2 000 milliards de dollars que stockent les entreprises américaines dans les paradis fiscaux, loin du fisc.

Pour éviter de payer les 35 % d’impôt sur les bénéfices normalement dus, Microsoft et Google ont ainsi choisi les Bermudes (Google y stocke… 74 % de sa trésorerie !), alors que Facebook et HP privilégient les îles Caïmans et que Apple se réfugie dans les îles Vierges. Cette situation est tellement confortable pour Apple que lorsqu’il s’agit de payer des dividendes à ses actionnaires, elle préfère emprunter de l’argent plutôt qu’écorner son magot. Pour boucler la boucle, et en attendant, après LuxLeaks, de nouvelles enquêtes sur ces scandaleux tours de passe-passe fiscaux, il est conseillé de se plonger dans Le Prix à payer, le passionnant documentaire sorti en salle la semaine dernière.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/100215/swissleaks-le-scandale-hsbc-livre-ses-secrets-au-niveau-planetaire

Le 18 Brumaire de Manuel Valls

Mediapart.fr

29 août 2014 | Par christian salmon
© Reuters

Il y eut le « pronunciamiento » du 2 avril contre Jean-Marc Ayrault, fruit d’une alliance Valls-Montebourg-Hamon. Voici le 18 Brumaire de Valls, se libérant du «deal» passé et imposant au chef de l’État le départ des rivaux et un nouveau gouvernement. Le 25 août, Manuel Valls a ainsi mis fin au quinquennat de François Hollande et à toute contestation du néolibéralisme.

Le remaniement du 25 août a été un « coup de tête » réussi par surprise contre la Ve République. L’affaire fut rondement menée, en deux temps, dans la plus pure tradition bonapartiste. Au « pronunciamiento » du 2 avril contre Jean-Marc Ayrault qui imposa au sommet de l’État le triumvirat Valls-Montebourg-Hamon, a succédé le putsch du 25 août au cours duquel le premier se débarrassa des deux autres. C’est ainsi, pour paraphraser Marx (Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte), qu’au coup de main du 2 avril a répondu le « coup de tête » du 25 août.

Le 25 août, ce qui a été renversé n’est pas le pacte de responsabilité, c’est la réorientation de la politique économique défendue par Arnaud Montebourg. L’alliance entre Manuel Valls et Arnaud Montebourg a fait long feu. Une fois installé à Matignon, le nouveau premier ministre n’avait nullement l’intention de revenir sur le pacte de responsabilité et la politique d’austérité imposée par l’Allemagne. Le meilleur élève de Blair n’était pas devenu un disciple de Roosevelt par l’opération du Saint-Esprit. L’ami de Cahuzac n’allait pas se convertir au colbertisme, fût-il participatif, défendu par Montebourg.

Mais reprenons le fil des événements.

Manuel Valls, le 22 juillet dernier.
Manuel Valls, le 22 juillet dernier. © Reuters

J’ai raconté dans un précédent article (Arnaud Montebourg ou l’atermoiement illimité) comment s’est formée l’alliance entre Arnaud Montebourg et Manuel Valls à l’automne 2013, alliance qui a abouti au « pronunciamiento » du 2 avril. « C’était un samedi, se souvient un conseiller d’Arnaud Montebourg. Il y a eu ici, dans l’appartement de fonction du ministre du redressement productif, une réunion de deux heures. Il y avait Manuel Valls, Benoît Hamon, Arnaud Montebourg et Aquilino Morelle, l’influent conseiller du président à l’Élysée, l’homme de Montebourg et l’ami de Valls. « J’échange ton soutien à ma politique contre mon soutien à ta nomination à Matignon », propose Montebourg à Valls. À l’appui de ce deal, il lui fait lire une note de ses services, qui démontre que la stratégie du pacte de responsabilité et des coupes budgétaires conduit à la récession et va aggraver le déficit public et le chômage en 2014, 2015 et peut-être 2016. « Tu réorientes la politique économique et on sort de l’austérité. C’est le prix de mon soutien », propose Montebourg à Valls. Pourquoi ? Parce que c’est l’intérêt de la France, de la gauche, de tout le monde. Il a pris la note, il l’a fait tourner chez ses experts. Il ne connaît rien à l’économie… »

Finalement, toujours selon ce conseiller, Manuel Valls tranche : « Tu as raison, il faut ouvrir le débat macroéconomique… » Les mots sonnent étrangement après la réaction de Valls au discours de Montebourg le 24 août à Frangy. C’était un accord pour mettre fin à l’austérité. « La veille du deuxième tour des municipales, je suis reçu à l’Élysée, raconte Arnaud Montebourg. J’ai dit à Hollande : « Je ne participerai pas à un gouvernement Ayrault. » Il sentait qu’il y avait de la rébellion dans l’air. La veille de ce deuxième tour, j’ai rédigé une lettre : je lui demandais 1. La réorientation de la stratégie macroéconomique de la France  2. Le départ d’Ayrault. »

C’est la première fois sous la Ve République qu’un ministre fait pression sur le président de la République pour lui imposer le choix de son premier ministre. De Gaulle ou Mitterrand aurait viré le premier qui aurait tenté d’exercer une telle pression. Montebourg en convient : « Mais c’est fini, je suis pour la VIe, je pratique la sixième République à l’intérieur de la Ve… Et nous avons écrit ensemble le programme. Aquilino Morelle prenait des notes. Nous avons écrit le texte qui a servi de base au discours de politique générale de Manuel Valls le 8 avril, devant l’Assemblée nationale. » « Enfin, ajoute-t-il d’un ton sibyllin, partiellement… partiellement… »

Le président est au pied du mur. Affaibli par le résultat des élections municipales, bouleversé, raconte-t-on, par la perte du bastion socialiste de Limoges, il se range à l’avis des conjurés en moins de quarante-huit heures et nomme, contre toute attente et toute logique électorale, Manuel Valls à Matignon.

C’est la « Blitzkrieg » de Montebourg, une guerre éclair qui a pour objectif stratégique de casser « la dorsale libérale » du gouvernement incarnée, selon lui, par Jean-Marc Ayrault, Pierre Moscovici, Jérôme Cahuzac et d’autres. Peu importe que Jérôme Cahuzac ne soit plus membre du gouvernement et que Pierre Moscovici soit donné partant pour Bruxelles, où il brigue un poste de commissaire européen. Peu importe que Manuel Valls soit bien plus à droite que Jean-Marc Ayrault, qui restait compatible avec l’aile gauche du PS et les écologistes. La « story » de la « dorsale libérale » a l’avantage de donner des airs d’épopée à une alliance de circonstances. Plutôt qu’un New Deal à la française, c’est un simple deal politicien.

Et c’est ce deal qu’a trahi Manuel Valls.

Un timing et un prétexte

Appelons-le comme on veut, alliance générationnelle, pari politique ou échange de bons procédés, l’accord entre Valls et Montebourg se révéla très vite un marché de dupes. « Montebourg et Hamon ont ainsi justifié le deal : Valls est plastique, raconte un haut fonctionnaire. Il acceptera de bouger ! En fait, il est allé dans la même direction, d’un pas plus ferme et plus rapide. Plus loin dans la trahison, plus vite. Le piège s’est refermé sur eux. Maintenant c’est le chantage permanent avec les députés socialistes. Si vous ne votez pas, vous faites le jeu du Front national. Valls a mis le couteau sous la gorge de son propre parti. C’est du racket ! »

Arnaud Montebourg et Benoît Hamon.
Arnaud Montebourg et Benoît Hamon. © Reuters

Quelques semaines après le pronunciamiento du 2 avril, Montebourg comprend qu’il a été berné. À ceux qui lui reprochent son tournant vallssien, ses appels à l’union nationale, aux patrons patriotes, « petits et grands », sa légitimation du CICE et du pacte de responsabilité, ses silences lors des attaques de Valls contre les Roms (même si, en privé, l’avertissement est tombé : « Ne nous entraîne pas là dedans… »), il tient à défendre l’ancrage à gauche de sa politique.

N’a-t-il pas obtenu la création d’un comité d’économistes anti-austérité composé, entre autres, de Joseph Stiglitz, le prix Nobel américain, et du keynésien Jean-Paul Fitoussi ? N’a-t-il pas fait signer à Manuel Valls un décret de contrôle des investissements étrangers en France, une arme de « démondialisation », et obtenu la nationalisation partielle d’Alstom après celle de PSA ? Ne s’apprête-t-il pas à lancer ses grands travaux, un programme de construction de barrages dans la grande tradition du New Deal ? Pour preuve de son ancrage à gauche, Arnaud Montebourg n’hésite pas à afficher son amitié avec Jean-Claude Mailly, le leader du syndicat FO, et à brandir comme un bulletin de victoire un tract de la CGT qui le félicite d’avoir sauvé l’entreprise Ascometal, un succès incontestable à mettre au crédit de son action, comme la restructuration de Rio Tinto, la première grande réussite industrielle stratégique de son ministère.

Dans son récent discours-programme du 10 juillet, le ministre ne se prive pas de morigéner les porteurs de pin’s du Medef, une allusion à celui que portait Gattaz avec l’inscription « 1 Million d’emplois », et ne retire en rien ses philippiques contre les familles Peugeot et Mittal. Des mots qui tranchent avec ceux de Manuel Valls devant ce même Medef, le 27 août (notre article ici).

La décision de Montebourg est prise dès le mois de juin : engager le débat macroéconomique au sein du gouvernement. Alors il fait pression sur Valls. Celui-ci, habile manœuvrier feint la complicité (il aurait dit à Benoît Hamon : « Les 50 milliards, c’est du délire ! »). Il prétend hésiter entre une position de loyauté à l’égard du président à laquelle il s’estime tenu pendant quelques mois et le rapport de force. Chaque fois que Montebourg voit Valls, il le sermonne : « Il faut bouger, il faut que tu m’expliques comment tu vas bouger. Chaque fois que je le vois, je lui rappelle notre accord. » L’alliance est un combat.

Montebourg fait monter la pression. Le dimanche de Pentecôte, lors de l’ascension du Mont-Beuvray avec Christian Paul, un des leaders des députés frondeurs, il a senti la colère des militants qui l’accompagnent. À l’Assemblée, il encourage ses amis députés à répartir leurs votes entre les frondeurs et ceux qui soutiennent le gouvernement. Ensuite, le chemin est balisé. Le 10 juillet, son grand discours de politique générale à Bercy. Puis la Fête de la rose à Frangy et l’université d’été du PS à La Rochelle. L’argumentaire est rodé. C’est l’appel à rompre les rangs européens de l’austérité imposée par l’ordolibéralisme allemand. Le double joug de Bruxelles et de Berlin plonge l’Europe dans la déflation. Puis viendra le vote de la loi de finances 2015, le test ultime de la volonté de Valls d’infléchir la politique économique. « Si Valls choisit d’infléchir, c’est bien. Sinon c’est bien aussi. Je ferai comme Cincinnatus. Je retournerai à mes bœufs et à mes champs », confie-t-il début juillet 2014.

Manuel Valls laisse faire et encourage même la rébellion d’un Montebourg « qui est dans son rôle quand il défend le redressement industriel de le France ». En réalité, il le pousse à la faute. Il n’attendra pas les bras croisés le vote de la loi de finances. Il ne laissera pas Montebourg sortir du bois et déclencher une crise gouvernementale en démissionnant avec fracas. Deux jours avant Frangy, Montebourg donne une interview au Monde. Matignon n’y trouve rien à redire. À Frangy, il demande à nouveau aux côtés de Benoît Hamon, n°2 du gouvernement, « une inflexion majeure de notre politique ». Rien de nouveau qu’il n’ait déjà dit à maintes reprises.

François Hollande et Manuel Valls, six heures de réunion, mardi.
François Hollande et Manuel Valls, six heures de réunion, mardi. © Reuters

À Matignon, Valls Brutus se tient prêt. Montebourg était utile pour conquérir Matignon. Il est désormais un obstacle pour y rester. Il faut s’en débarrasser. Reste à trouver le prétexte et le bon timing. Pour le timing, Frangy fera l’affaire. Quant au prétexte, ce sera une de ces provocations à l’égard du président, que Valls encourage en privé se moquant lui-même de François Hollande qu’il surnomme « Toto ». Toute la France ne l’a-t-elle pas vu défier le président en débouchant à Frangy une bouteille de « cuvée du redressement », à la manière d’un Sarkozy raillant le roi fainéant ?

Le théâtre du châtiment

Entouré de ses conseillers, Valls est déterminé. La fine équipe qui l’accompagne depuis Évry quand ce n’est pas depuis la fac de Tolbiac, est sur le pied de guerre. On regarde en direct le discours de Montebourg guettant le moindre faux pas. On sourit d’aise quand il fustige l’austérité, cette « idéologie destructrice », ce « mauvais médicament » contre le chômage et la croissance. On s’attend à le voir déplorer des « erreurs collectives » commises sur le plan économique en Europe et s’appuyer sur les critiques du prix Nobel d’économie Paul Krugman ou encore la présidente du FMI, Christine Lagarde.

Le ministre de l’économie ne s’en prend pas directement au président, ni au premier ministre Manuel Valls. La cible de Montebourg, c’est l’Europe. C’est là que Valls l’attend. « Nous avons été de bons élèves de la classe européenne » en suivant les principes « les plus extrémistes de la droite allemande ». « La deuxième puissance économique de la zone euro n’a pas à s’aligner sur les axiomes idéologiques de l’Allemagne. » À peine ces mots sont-ils prononcés que la décision est prise.

Hollande en voyage à la Réunion, Valls ne peut réagir à chaud. Ce sera donc une déclaration de l’« entourage », facile à démentir en cas de désaccord avec le président. Une source proche du premier ministre déclare à l’AFP : « Un ministre de l’économie ne peut pas s’exprimer dans de telles conditions sur la ligne économique du gouvernement et sur un partenaire européen comme l’Allemagne. » « Une ligne jaune a été franchie. » Les termes sont pesés au trébuchet. Jaune n’est pas rouge. L’ambiguïté de la formule autorise tous les commentaires. Cela peut ouvrir la voie à un simple avertissement si Hollande ne veut pas trancher. Sinon « le premier ministre est déterminé à agir dans les prochains jours ».

La dépêche de l’entourage détourne l’attention du discours de Frangy. En quelques minutes, la peur a changé de camp. De la transgression annoncée à l’attente d’une sanction. De la faute supposée à la punition attendue. Le débat politique cède la place au théâtre du châtiment. Le lendemain matin, Valls se rend à l’Élysée pour dicter ses conditions au président de la République. Il veut la tête de Montebourg. Il ne se contente pas d’une démission forcée du contestataire. Il veut retailler le gouvernement à sa mesure.

Hollande est sommé de s’exécuter. Le pronunciamiento du 2 avril avait vu pour la première fois sous la Ve république un quarteron de ministres imposer l’un des leurs à Matignon. Le coup de main du 25 août réalise l’impensable, un « autogolpe » au cours duquel un premier ministre prononce à la fois sa démission et sa nomination. Du jamais vu : le 18 Brumaire de Manuel Carlos Valls !

« Un gouvernement de soldats », ira même jusqu’à dire Valls. Diable. Est-on en guerre ? Dans l’esprit de Valls, oui. Invité de France 2 le lendemain, il ira jusqu’à évoquer les menaces terroristes, les attentats, les bruits de bottes en Ukraine, pour justifier le remaniement de son gouvernement. La guerre, c’est son hubris. Comme son philosophe de chevet Bernard-Henri Lévy, présent sur tous les champs de bataille du néoconservatisme. Comme son spin doctor Stéphane Fouks tout couturé de cicatrices (DSK, Cahuzac) et conseiller historique (entre autres du PDG d’EDF, Henri Proglio, et du patron d’Orange, Stéphane Richard).

Manuel Valls et Pierre Gattaz, lors de l'université du Medef, mercredi.
Manuel Valls et Pierre Gattaz, lors de l’université du Medef, mercredi. © Reuters

Aux lendemains de son putsch, Manuel Valls se rend à l’université du Medef et y dépose devant un parterre de patrons ravis le scalp de l’ex-ministre de l’économie. Il y tient un langage néolibéral, contresignant de sa main le pacte de responsabilité, en jetant aux orties les contreparties, le code du travail et toute précaution verbale, affirmant sans barguigner : « N’est-il pas absurde ce langage qui ose parler de cadeaux aux patrons? » Il déclare sa flamme pour l’entreprise, adopte la posture du meilleur élève du Medef, promet qu’avec lui tout va changer : « Il était temps de sortir des postures, des jeux de rôles. » « J’aime l’entreprise. J’aime l’entreprise ! » l’entend-on minauder en tartufe néolibéral. Il ne s’agit plus de convertir le patronat au socialisme, mais d’enrôler les socialistes dans les rangs du Medef. Le parterre patronal se pâme, rapporte Mathieu Magnaudeix. « La gauche qui dépolitise l’entreprise, c’est du jamais vu en France », se félicite Denis Kessler, l’idéologue du Medef.

Le 25 août, Manuel Valls a ainsi mis fin au quinquennat de François Hollande. Ce qui a été renversé, ce n’est pas l’hégémonie de la finance et le partenariat historique de la droite française et du patronat, c’est toute volonté de réorientation de la politique économique, et c’est bien au-delà l’effacement symbolique du programme du Conseil national de la Résistance, ce programme que Denis Kessler, justement, veut mettre à bas depuis des années. Divine surprise ! L’élite du pays, désinhibée par trente années de néolibéralisme, a trouvé son félon « socialiste ». Un ex-conseiller ministériel du gouvernement Ayrault fit ce constat désabusé : « L’avion FH2012 qui a décollé du Bourget s’est écrasé hier à Jouy-en-Josas » !

———————————-

P.-S.-« La Cacanie, écrivait Robert Musil dans L’Homme sans qualités, était, dans l’actuel chapitre de l’évolution, le premier pays auquel Dieu eût retiré son crédit, le goût de vivre, la foi en soi et la capacité qu’ont tous les États civilisés de propager au loin l’avantageuse illusion qu’ils ont une mission à accomplir. C’était un pays intelligent, qui abritait des hommes civilisés. Ils se sentaient environnés de meurtres, de violences, de passions, de sacrifices, de grandeur, événements qui se déroulaient d’une façon ou d’une autre dans la pelote embrouillée autour d’eux… Ils ne savaient plus où aboutissaient leurs sourires, leurs soupirs, leurs pensées. Ainsi l’homme cultivé était-il un homme qui sentait on ne sait quelle dette s’accroître sans cesse, qu’il ne pourrait plus jamais acquitter. Il était celui qui voyait venir la faillite inéluctable : ou bien il accusait l’époque dans laquelle il était condamné à vivre, encore qu’il prît autant de plaisir à y vivre que quiconque, ou bien il se jetait, avec le courage de qui n’a rien à perdre, sur la première idée qui lui promettait un changement. »

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/290814/le-18-brumaire-de-manuel-valls

Pierre-Alain Muet (PS): «Une politique économique aberrante»

Mediapart.fr

20 août 2014 | Par Yannick Sanchez

À la lumière des annonces faites par François Hollande mercredi 20 août, le député socialiste Pierre-Alain Muet, ancien conseiller économique de Lionel Jospin, fustige le discours univoque du gouvernement sur la politique de l’offre: «On ne sort pas d’une dépression par une politique exclusive de l’offre.»

Alors que François Hollande a profité de la fin de la pause estivale pour faire sa contre-offensive médiatique dans une interview au Monde dont nous détaillons les mesures, le député PS de la deuxième circonscription du Rhône, Pierre-Alain Muet, ancien conseiller économique de Lionel Jospin, s’insurge contre la politique de l’offre menée par le gouvernement « alors que le président de la République reconnaît que ce sont les politiques d’austérité qui ont enfoncé l’Europe dans la dépression ».

© DR

Dans un article paru dans le magazine L’Économie politique et que vous reprenez sur votre blog, vous parlez d’autisme du gouvernement, de déficit de la pensée macroéconomique. Vous êtes plutôt considéré comme faisant partie de la gauche modérée, d’où vient votre désaccord ?

Mon désaccord est vraiment profond, il porte sur l’inadéquation des politiques actuelles avec la réalité. Moi je ne fais pas partie de la gauche du parti, mais l’économiste que je suis est réellement effaré non seulement par la politique, mais par le discours qui est tenu, qui d’un point de vue économique est faux. On ne sort pas d’une dépression par une politique exclusive de l’offre. N’importe quel économiste ayant fait un peu de conjoncture vous le dira.

Le discours du Bourget était la réponse pertinente à la crise, y compris dans sa composante européenne. Je n’ai pas de désaccord avec la politique pour laquelle nous avons été élus. C’est vrai qu’il manquait la compétitivité, ça faisait partie des oublis de ce programme. Mais je pense qu’avec le CICE (crédit impôt compétitivité emploi) on a fait ce qu’il fallait et que l’on n’avait pas à aller au-delà avec les 40 milliards d’allègement de charge aux entreprises.

La récession européenne a été beaucoup plus forte que prévu, notamment avec les politiques d’austérité menées dans toute l’Europe. Le FMI l’a d’ailleurs reconnu quand il a parlé de « seconde récession » en Europe. Mais le problème de compétitivité en France existe depuis dix ans, ce n’est pas par des politiques de lutte pour la compétitivité que l’on sort de la dépression, il faut une reprise de la demande.

La force des années Jospin avait été d’avoir pris des mesures pertinentes au regard de la conjoncture. Là, ce n’est pas du tout le cas. Faire de la politique de l’offre l’alpha et l’oméga de la politique économique est une absurdité. Il fallait certes maintenir le pari d’inverser la courbe du chômage mais encore fallait-il s’en donner les moyens.

Vous avez rencontré le chef de l’État en juillet. Que lui avez-vous dit concernant les principales mesures d’allègements sur la fiscalité des entreprises ?

Je lui ai dit que je trouvais la politique actuelle aberrante d’un point de vue économique. Je lui ai dit qu’il fallait agir sur l’apprentissage, élargir les emplois d’avenir, en faire des emplois jeunes parce que ça a marché en 1997 et en 2006 quand le ministre de l’emploi de l’époque, Jean-Louis Borloo, a pris des mesures qui ont eu des effets sur l’emploi. Ce n’est pas en répétant tous les jours que les mesures d’offre nous sortiront de la récession que ça va fonctionner.

Les simulations de Bercy (voir le rapport de Valérie Rabault affirmant que 250 000 emplois seraient menacés et 190 000 postes créés) montrent bien que l’effet dépressif est plus important que l’effet positif avec les allègements du coût du travail. Ce déficit de la pensée macroéconomique existait sous la droite mais je suis effaré de voir que c’est aussi vrai sous la gauche. Ça laisse entendre qu’on se serait trompé de diagnostic, mais c’est faux. Le programme de Hollande était la réponse à la crise.

Ayant été longtemps conjoncturiste, je ne comprends pas cette politique économique. Le gouvernement devrait écouter les bons économistes comme Stiglitz, Krugmann ou même Piketty.

Que pensez-vous de l’annonce faite par François Hollande concernant la fusion de la prime pour l’emploi et du RSA activité ?

C’est une excellente annonce, il n’y avait même pas à attendre. J’ai suffisamment plaidé pour la progressivité de l’impôt sur le revenu et la CSG (contribution sociale généralisée). Bien sûr qu’il faudrait rééquilibrer les choses en redonnant du pouvoir d’achat aux ménages mais cela doit, selon moi, se faire en agissant sur le secteur non marchand. Et le gouvernement là-dessus ne va pas assez loin. Personnellement, ce qui m’a surpris, c’est le changement de pied de François Hollande dans son discours du 14 janvier sur le pacte de responsabilité.

François Hollande botte-t-il en touche lorsqu’il déplace la responsabilité de la récession actuelle sur les politiques de rigueur menées en Europe ? Pensez-vous vraiment que les Français peuvent avoir confiance en sa capacité de négociation en sachant qu’il a déjà échoué à se faire entendre sur le volet croissance dans le traité européen sur la stabilité (TSCG) ?

Il a raison lorsqu’il dit que l’essentiel de la reprise c’est l’Europe. S’est rajoutée une crise typiquement européenne quand les États-Unis faisaient le contraire de l’Europe et sortaient de la récession. À l’époque, personne n’avait conscience de la récession européenne. Il y a un vrai besoin de modifier les politiques européennes car il faut tout de même avoir conscience que la déflation européenne vient des coupes dans les salaires en Europe du Sud et que globalement ces politiques participent au fait que l’Europe ne sorte pas de la crise.

Le scénario auquel nous sommes confrontés ressemble aux années trente. Bien sûr qu’il y a une solution européenne. Roosevelt avait pris les mesures qui ont sorti l’économie américaine de la crise. Par son accent rooseveltien, le discours du Bourget était la réponse à la crise. Mais on ne peut pas dire qu’il faut changer la politique européenne et en même temps appliquer le corpus idéologique de l’Europe qui consiste à n’appliquer que des politiques de l’offre, de la compétitivité dont on sait que l’effet est de s’enfoncer encore plus dans la déflation. L’équivalent du consensus de Washington, le consensus de Bruxelles – qui est de faire uniquement des politiques de réduction massive des dépenses et du coût salarial – n’est pas la réponse pertinente. Il faut en sortir. Oui, il faut réorienter l’Europe mais il faut réorienter notre politique avec ce que l’on réclame à l’Europe.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/200814/pierre-alain-muet-ps-une-politique-economique-aberrante

Revue de presse hebomadaire.

cropped-logo-cib-mini1.jpg06 41 89 41 22

 

http://wp.me/p3hFIv-uu
http://wp.me/p3hFIv-uz
http://wp.me/p3hFIv-uD
http://wp.me/p3hFIv-uG
http://wp.me/p3hFIv-uK

Une revue de presse de la section Chancelade : sélection d’articles de la semaine passée.