Contre Dieudonné, il est temps de réagir

Le nouvel obs

Publié le 27-12-2013 à 21h02 –
Mis à jour à 23h02
Laurent Joffrin
Par 
Directeur du Nouvel Observateur

 

Il existe en France des lois contre le racisme pour faire taire Dieudonné, vedette d’adeptes qui croient défier « le système » alors qu’ils ne sont que les jouets stupides d’une opération antisémite.

 

 

 

Il est temps de réagir. On pouvait jusqu’à une date récente se demander s’il était habile de prendre contre Dieudonné des mesures de coercition. On craignait de lui accorder une publicité excessive, d’attirer sur lui l’attention d’une opinion jusque là indifférente dans sa masse, d’en faire une sorte de martyr de la liberté d’expression. Ces scrupules sont aujourd’hui dépassés. Grâce aux réseaux sociaux, Dieudonné recueille déjà l’adhésion ignorante mais fervente d’un nombre considérable d’internautes. Le salut qu’il a inventé, la « quenelle », une variante plus ou moins grotesque du salut hitlérien, se répand dans des cercles de plus en plus larges. Avec Soral et quelques autres bateleurs nazillons, il est une vedette pour un nombre croissant d’adeptes qui croient défier « le système » et qui ne sont que les jouets stupides d’une opération antisémite qui ne prend même pas la peine de se camoufler.

Par le biais de la dérision et du sarcasme pour Dieudonné, avec une solennité ridicule pour Soral, il s’agit de répandre l’idée que les juifs exercent un pouvoir indu sur la société, qu’ils mènent le monde en secret et qu’il faut les combattre, aujourd’hui par la parole, demain par d’autres moyens. Les chambres à gaz, par exemple, dont Dieudonné fait un sujet de plaisanteries récurrentes. Dieudonné se pense en comique rebelle. Il est un raciste banal, tel qu’il en existait tant dans les années 1930. Sous des oripeaux burlesques, il déverse à longueur de vidéos postées sur YouTube – qui prend là une triste responsabilité – ses obsessions anti-juives et négationnistes.

Malade ou salaud ? On hésite. Mais telle n’est plus la question. Il existe en France des lois contre le racisme. Il est temps qu’elles s’appliquent. Faut-il passer par une interdiction pure et simple édictée par le gouvernement de la République ? Ou bien par des procédures judiciaires ? Les juristes trouveront les modalités les plus adéquates. Mais le sens de l’action nécessaire n’est pas douteux. La liberté d’expression est générale en France. Elle souffre seulement quelques exceptions, par exemple pour les nostalgiques d’une idéologie qui a ravagé l’Europe entre 1933 et 1945. Nous y sommes. Il s’agit de réduire quelques nazis au silence. Ce n’est pas une affaire politique ou philosophique. C’est une affaire de police.

Laurent Joffrin – Le Nouvel Observateur


Qui veut tuer Mediapart ? par Edwy Plenel

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« Monsieur le Président, une exécution se prépare… »

 

Mediapart.fr

27 décembre 2013 | Par Michel Broué

 

Le mathématicien Michel Broué, président de la Société des amis de Mediapart, lance un cri d’alarme face aux conséquences désastreuses des contrôles fiscaux visant la presse en ligne, et particulièrement Mediapart. Dans une adresse au président de la République, il écrit : « Une exécution capitale se prépare, celle de Mediapart. En votre nom, car cela se fait avec les moyens de l’État. »

Monsieur le président de la République, en cette fin d’année, dans la semi-discrétion des fêtes traditionnelles, se prépare, en votre nom, une exécution capitale.

En votre nom, car cela se fait avec les moyens de l’État, et au nom de la loi de la République.

L’exécution capitale, c’est celle de Mediapart.

Comment se prépare ce très mauvais coup ? Eh bien, en contradiction frontale avec les annonces répétées et les moratoires de fait qui les accompagnaient, la haute administration de Bercy vient de décider d’appliquer à Mediapart un taux de TVA exorbitant, aussi arbitraire que discriminatoire : 19,6 % soit neuf fois celui de 2,1 % appliqué à la presse… Mais qu’est-ce donc que Mediapart sinon de la presse ? Elle y ajoute, en guise de coup de grâce, des pénalités de 40 %, sans compter des intérêts de 4,8 % par an. Un calcul simple montre que Mediapart ne résistera pas à ce bombardement fiscal.

L’alignement de Mediapart sur le taux de la presse (2,1 %) est en pleine conformité avec le droit et les traités européens, les principes constitutionnels, le principe d’égalité, et la mission d’informer. Considérer Mediapart pour ce qu’il est, une entreprise de presse, n’est pas contre la loi et est conforme au droit. Le taux de 2,1 % pour toute la presse est un impératif démocratique et il n’existe nulle raison en droit pour discriminer la presse en ligne, bien au contraire. Mediapart se place aujourd’hui sous la triple protection de la Constitution de la République française, de la Charte européenne des droits fondamentaux et de la Convention européenne des droits de l’homme. Cette violence entreprise contre Mediapart est aussi une violence contre le droit.

Monsieur le Président, Mediapart a révélé beaucoup de scandales, de comportements répréhensibles, de passe-droits, de tricheries. On peut comprendre que ceci suscite des volontés de vengeance. Mais on ne peut pas admettre, et le chef de l’État moins que quiconque, que l’on se serve de l’appareil de l’État pour accomplir cette vengeance. Le chef de l’État doit protéger les citoyens, et donc la presse libre, contre ce genre de pratiques. Un an après les révélations sur l’affaire Cahuzac, Monsieur le président de la République, allez-vous laisser l’administration de Bercy tuer le journal qui a défendu la morale de la République ? Et violenter le droit ?

Parce que c’est l’intérêt de la démocratie que d’avoir une presse qui respire, une presse qui ne peut être achetée que par ses lecteurs, nous sommes nombreux et variés à avoir, il y a cinq ans, pris qui sur son livret A, qui sur son portefeuille, qui sur ses économies, de quoi constituer la Société des amis de Mediapart, et nous sommes fiers de jouer ainsi un rôle dans l’indépendance de Mediapart. Aucun d’entre nous ne peut accepter qu’un tel mauvais coup ait été préparé, puis activé au nom de l’État, et aucun d’entre nous ne peut croire que vous laisserez sans réagir, sans vous y opposer, ce piège se refermer sur Mediapart.

Et quelle honte ce serait pour notre démocratie, monsieur le Président, alors que de nombreux pays ont observé, loué, voire primé l’action de Mediapart ! Quelle stupidité aussi, si vous me permettez ! À l’ère de la révolution numérique et de l’inéluctable crise de la presse papier, la France étranglerait une des rares entreprises de presse qui ne sont aidées par personne, qui font leur travail de presse indépendante sans soutien public ni publicitaire, et qui savent utiliser au profit de l’information et de la démocratie les outils extraordinaires et délicats de l’Internet !

En avril 2002, peut-être vous en souvenez-vous, j’ai publié dans Le Monde, quelques jours avant un premier tour fatal, un article qui s’est révélé prémonitoire. Il s’intitulait : « À nos amis de gauche qui sont devenus fous. » Peut-être aurais-je pu intituler l’adresse que je vous fais aujourd’hui : « Au gouvernement de gauche qui semble devenu fou » ?

Monsieur le Président, vous êtes le chef de l’État. Ce qui s’organise, et à marche forcée, sous les ordres de la haute administration de Bercy, se fait sous votre autorité. Nous ne pensons pas que vous fassiez faire. Mais vous ne pouvez pas non plus laisser faire. Vous ne pouvez pas être le chef d’un État qui étouffe la presse libre. Ce serait le cauchemar de la gauche.

Vous êtes, par votre fonction, l’instance supérieure de l’État. Cela implique d’en être l’instance morale : vous êtes garant du bon fonctionnement et de l’impartialité de notre administration. Cela signifie que vous ne pouvez tolérer de mauvais coups portés en fin de compte à la démocratie, même et surtout s’ils sont déguisés en application de la loi – loi par ailleurs frappée d’obsolescence et contrevenant non seulement au droit européen mais aux principes constitutionnels.

Vous êtes, monsieur le Président, le garant de l’impartialité, du droit, de la justice, de l’égalité. Je suis sûr que vous les garantirez. Monsieur le Président, faites vite.

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La boîte noire :Professeur à l’université Paris-Diderot, mathématicien de renommée internationale (lire ici et ), Michel Broué est président de la Société des amis de Mediapart depuis sa création, au lancement de notre journal et de son entreprise en 2008.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/271213/monsieur-le-president-une-execution-se-prepare

Au Maroc, le nombre de prisonniers politiques explose

 

Mediapart.fr

25 décembre 2013
| Par Ilhem Rachidi

 

Khadija Ryadi, l’ancienne présidente de l’AMDH, vient de recevoir le prix des Nations unies pour la cause des droits de l’homme 2013, qu’elle a dédié à tous les prisonniers politiques et d’opinion. Un pied de nez au pouvoir qui nie l’existence de tels prisonniers. Contre toute évidence. Rabat, Maroc, correspondance.

Rabat, Maroc, correspondance.

Depuis près de trois ans, Samir Bradley est de toutes les manifestations. En juillet 2012, alors qu’il quitte la manifestation mensuelle du Mouvement 20-Février, il est loin de se douter qu’il va passer les six mois suivants en prison. Alors qu’il attend un taxi, il est arrêté par des hommes en civil et embarqué dans une fourgonnette de police, où il sera battu, puis emmené dans un commissariat les yeux bandés.

« Ils ont commencé à me frapper et à m’insulter. Je ne voyais rien, je ne savais pas d’où les coups venaient. Ils me disaient que je mange pendant le ramadan, que je suis athée », se souvient Bradley.

Ce n’est que le lendemain qu’il sera transporté à l’hôpital pour soigner une blessure à la tête. À son retour au commissariat, il raconte avoir été forcé de signer un procès-verbal déjà rédigé par la police.

« J’ai dit que je voulais le lire d’abord. Ils m’ont dit : « Tu te crois à l’étranger ? » J’ai demandé à joindre mon avocat. Ils ont refusé et m’ont dit : « Tu vas signer ». Ils ont recommencé à me frapper et à me menacer. J’étais arrivé épuisé de l’hôpital. Je n’avais plus de forces. Et j’ai signé, poursuit-il. C’est quand mon avocat est venu qu’il m’a dit quelles accusations ils m’avaient collées. »

Bradley et cinq autres militants arrêtés ce jour-là seront jugés pour participation à une manifestation non autorisée, outrage à agent et coups et blessures contre la police. Ils seront condamnés deux mois plus tard à des peines allant jusqu’à dix mois de prison, puis à six mois en appel.

D’après plusieurs ONG de droits de l’homme, ces manifestants ont été arrêtés pour des raisons politiques. Ils sont loin d’être des cas isolés. Plusieurs dizaines de militants du Mouvement 20-Février, mais aussi de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), des syndicalistes, des militants sahraouis, amazighs, des salafistes, sont actuellement incarcérés.

« La détention politique a nettement augmenté depuis le 20 février 2011. Pas seulement la détention, la répression aussi », regrette l’avocat Mohamed Messaoudi, un habitué des procès politiques.

Il estime qu’au moins 2 000 personnes auraient été arrêtées depuis le début des protestations. L’an dernier, le Maroc comptait 240 détenus politiques et d’opinion, d’après l’Association marocaine des droits humains (AMDH). Parmi eux, 70 militants du Mouvement 20-Février.

Parallèlement aux promesses de démocratie du pouvoir, annoncées par le discours royal du 9 mars 2011 et traduites par une nouvelle constitution et des élections anticipées, une nouvelle vague de détention a bel et bien commencé en 2011.

« Chacun a sa définition de ce qu’est un détenu politique. La loi ne reconnaît pas une catégorie de détenus qu’on appelle détenus politiques. Mais lorsque l’on regarde le fond des choses, on voit que c’est un détenu qui a pris part à une manifestation ou un opposant », explique Messaoudi.

Dans les faits, la justice marocaine réfute la nature politique de ces procès. Les détenus sont condamnés pour des délits punis par la loi comme le trafic de drogue ou l’outrage à agent. Ils partagent d’ailleurs les cellules des prisonniers de droit commun. Certains ont été arrêtés pour avoir manifesté ou pour avoir appelé au boycott des élections, distribué des tracts. D’autres pour s’être opposés aux autorités locales.

L’étudiant de Taza, Abdessamad Haydour, a été condamné en février 2012 à trois ans de prison pour offense au roi en vertu de l’article 179 du code pénal et de l’article 41 du code de la presse. Mais d’après ses soutiens, Haydour a été victime d’un procès politique. En juillet dernier, l’ONG Human Rights Watch réclamait sa libération.

« Si le Maroc a réellement l’intention de mettre en œuvre les garanties de liberté d’expression qu’offre sa nouvelle constitution, il doit se débarrasser des lois qui envoient les gens en prison pour avoir insulté le chef de l’État, même si ce qu’ils disent peut sembler grossier », déclarait alors Joe Stork, directeur par intérim de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch.

Haydour a observé deux grèves de la faim (dont une de 69 jours) pour protester contre ses conditions d’incarcération et réclamer un statut de détenu politique.

Le blogueur et défenseur des libertés individuelles Mohamed Sokrate, connu pour ses écrits irrévérencieux envers le pouvoir, vient quant à lui de passer un an en prison pour trafic de drogue. Driss Boutarada, un membre du Mouvement 20-Février libéré ce 10 décembre, a écopé de la même condamnation. Il a été arrêté avec 15 grammes de cannabis et 200 dirhams (près de 20 euros) en poche, deux jours après avoir parodié le roi lors d’un rassemblement devant le parlement.

« Dans les années 1970 ou 1980, les chefs d’accusation, c’était « atteinte à l’ordre public » ou participation à une organisation interdite. C’était clair. Maintenant, on arrête quelqu’un parce qu’il appartient au Mouvement 20-Février et on lui dit : « Tu vends de la drogue » », affirme l’ancienne présidente de l’AMDH Khadija Ryadi.

Elle attire l’attention sur un phénomène croissant. Des militants connus sont poursuivis à plusieurs reprises, comme le rappeur Lhaqed, condamné pour « coups et blessures », puis pour « outrage à la police » et « atteinte à un corps constitué ». Un autre militant de la coordination casablancaise du Mouvement 20-Février, Hamza Haddi, déjà condamné l’an dernier pour outrage, vient de passer deux mois en détention préventive. Cette fois-ci, il est jugé avec deux autres militants (Mouad Khalloufi et Rabie Homazin) pour outrage et agression sur agents de police.

Hamza Haddi  lors d'une manifestation du Mouvement 20-Février à Rabat (2e anniversaire, février 2013)Hamza Haddi lors d’une manifestation du Mouvement 20-Février à Rabat (2e anniversaire, février 2013) © IR

À Tanger, Said Ziani, qui a déjà passé trois mois en prison pour vente de cigarette au détail, est en détention provisoire.

Les anciens détenus et militants d’ATTAC à Sidi Ifni, Brahim Bara et Hassan Agharbi, ainsi que Mohamed Amzouz, ont eux aussi eu plus d’une fois des démêlés avec la justice, et ce depuis les événements 2008. Ils passeront à nouveau devant le juge à la fin du mois. Cette fois pour une ancienne affaire : un rassemblement ayant eu lieu en 2007.

Les gens sont de plus en plus courageux

Khadija Ryadi dénonce des procès fabriqués et inéquitables, où les juges se basent la plupart du temps sur les PV de la police pour juger les prévenus. « Je ne crois pas les PV de la police, ils peuvent faire dire n’importe quoi. » Le 10 décembre, elle recevait le prix des Nations unies pour la cause des droits de l’homme 2013, qu’elle a dédié à tous les prisonniers politiques et d’opinion ainsi qu’aux militants du Mouvement 20-Février. Un pied de nez à ceux qui nient l’existence de détenus politiques.

Khadija Ryadi à son retour de New YorkKhadija Ryadi à son retour de New York © IR

D’après les autorités, il n’y aurait aucun détenu politique dans les prisons marocaines. C’est ce que déclarait il y a quelques jours Mohamed Sebbar, lui-même ancien détenu, ancien président du forum Vérité et justice, aujourd’hui secrétaire général du CNDH (Conseil national des droits de l’homme), un organisme officiel créé en mars 2011.

Déjà, l’an dernier, le ministre de la justice Mustapha Ramid, ancien avocat de détenus salafistes, affirmait lors d’une interview avec une télévision libanaise qu’aucun cas de détention dans le pays ne lui revenait en mémoire.

La détention politique n’a pourtant jamais réellement cessé. Elle a nettement diminué à la fin du règne de Hassan II pour ensuite reprendre au lendemain des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca, puis à nouveau en 2008.

Le pouvoir a utilisé la répression antiterroriste « pour se venger d’une partie des activistes antimonarchistes considérés comme dangereux », souligne l’historien Maâti Monjib. Mais d’après lui, cette récente augmentation de la détention est tout simplement liée à l’augmentation de la contestation. « Je me sens plus libre qu’avant 2011, affirme-t-il. La contestation est plus critique et fondamentale. Jusqu’ici, les gens n’osaient pas. Maintenant, ils osent. C’est l’essor de la contestation qui a poussé l’État à réagir. »

Ces deux dernières années, les protestations sociales se sont multipliées à travers le pays. Elles se sont souvent soldées par des arrestations de manifestants, considérés eux aussi comme détenus politiques par les ONG sur le terrain.

Dans la région du Rif, des militants du Mouvement 20-Février ont été arrêtés en marge des manifestations de Beni Bouayach de mars 2012. Une dizaine d’entre eux purgent des peines allant de un à douze ans de prison.

En décembre 2012, à Sidi Youssef Ben Ali, un quartier populaire de Marrakech, les habitants ont dénoncé la hausse des factures d’eau et d’électricité. La manifestation a dégénéré en affrontement avec les forces de l’ordre. Douze personnes ont ensuite été condamnées à des peines allant jusqu’à deux ans et demi de prison pour avoir participé à un rassemblement non autorisé et pour actes de violences et de vandalisme.

Ces arrestations ont nettement affaibli la mobilisation engendrée par le Mouvement 20-Février. Certains bastions de la contestation comme Safi ou Fès se sont progressivement éteints.

Mais Ryadi perçoit néanmoins un net « échec » du Makhzen. « Si le Mouvement 20-Février a réussi une chose, c’est faire reculer la peur, insiste-t-elle. Les gens sont de plus en plus courageux, il y a des manifs partout au Maroc dans chaque petit coin et personne n’en parle ! Les gens s’insurgent davantage. Ça ne leur fait pas peur. Auparavant, les manifestations avaient lieu dans les grandes villes. Maintenant, le même nombre de gens manifeste mais ils sont éparpillés. »

À Imider, un village à 150 km de Ouarzazate, la mobilisation  du Mouvement « Sur la voie de 96 » ne faiblit pas depuis août 2011. Depuis lors, les habitants ont installé un campement sur le mont Alban, à 2 km du village, pour garder fermée la vanne d’eau du puits qui alimente l’une des plus grandes mines d’argent d’Afrique. Ils réclament que 75 % de la main-d’œuvre soit locale et accusent la SMI (Société métallurgique d’Imider), qui appartient au groupe minier Managem, filiale du holding royal SNI, de pomper les ressources en eau de la région et de polluer la nappe phréatique.

D’après Brahim Udawd, un chômeur de 30 ans, membre actif du mouvement, neuf personnes ont été emprisonnées, puis relâchées, ces deux dernières années. Le plus connu, le militant Mustapha Ouchtouban, arrêté le 5 octobre 2011 et accusé d’avoir volé 18 grammes d’argent, a écopé de quatre ans ferme.

Quoi qu’il en soit, le passage par la prison ne semble pas avoir dissuadé les militants les plus aguerris. Samir Bradley et Hamza Haddi n’ont pas fait marche arrière après leur libération.

Tout comme l’ancien détenu islamiste Rida Benotmane, condamné à quatre ans de prison pour apologie du terrorisme. Pour exprimer son indignation envers la politique antiterroriste du Maroc, il avait publié une capture d’écran Google Earth du centre de détention secret de Témara (dont les autorités nient l’existence) sur un forum islamiste. Il a été condamné à deux ans, puis quatre ans de prison en appel.

Il a été libéré en janvier 2011, en plein printemps arabe, alors que le Maroc allait être secoué par les manifestations du Mouvement 20-Février. Un cadeau du ciel, selon lui. Il prend alors part au mouvement, malgré les pressions. Benotmane continue encore aujourd’hui de subir son passé de détenu d’opinion. Ancien fonctionnaire, il n’obtient toujours pas le droit de réintégrer son ancien travail.

« Tant que nous serons dans ce système, les militants pro-démocratie seront toujours la cible des services, regrette-t-il. Malheureusement, parfois les militants commettent eux-mêmes des erreurs qui facilitent leur incarcération, la diffamation publique, par exemple. Mais souvent, c’est de la pure injustice de la part de l’État. »

Le 10 décembre dernier, devant le parlement, ils exprimaient tous les trois leur soutien à un autre détenu d’opinion. Le journaliste et directeur de la version arabophone du journal électronique Lakome, Ali Anouzla, en liberté provisoire, devait passer en audience le 23 décembre pour avoir posté un lien vers un blog où était publiée une vidéo d’AQMI menaçant le pays. L’audience a finalement été reportée au 18 février. Il risque jusqu’à vingt ans de prison.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/251213/au-maroc-le-nombre-de-prisonniers-politiques-explose

Saisi de la question des mères voilées accompagnant les enfants, le Conseil d’Etat a décidé de ne pas trancher.

Saisi de la question des mères voilées accompagnant les enfants, le Conseil d’Etat a décidé de ne pas trancher.

Les explications de l’historien et sociologue Jean Baubérot.

 

Saisi par le Défenseur des Droits, le Conseil d’Etat s’est prononcé lundi 23 décembre sur la circulaire Chatel, qui préconise d’empêcher les parents portant des signes religieux d’accompagner les enfants en sorties scolaires. En creux, le texte prend pour cible les femmes voilées. Soulignant que les parents « ne sont pas soumis à la neutralité religieuse », le Conseil d’Etat a rappelé que les autorités compétentes peuvent toujours « recommander » aux parents de s’abstenir de manifester toute appartenance. Et le ministère de l’Education nationale d’ajouter que la circulaire Chatel reste « toujours valable ». Explication de texte par l’historien et sociologue de la laïcité Jean Baubérot.

Que change l’avis du Conseil d’Etat ?

– Dorénavant, les enseignants et directeurs d’école devront prendre leurs responsabilités car le Conseil d’Etat rappelle que rien n’interdit formellement aux femmes voilées d’accompagner les sorties scolaires. Il leur laisse cependant une totale liberté, puisqu’ils peuvent toujours choisir de l’interdire. Implicitement, il s’agit d’une relative ouverture par rapport à la circulaire Chatel, même si les problèmes continueront à se régler au cas par cas.

Ce qui était déjà le cas avec la circulaire Chatel ?

– Oui, car elle n’est pas contraignante. Dans certains établissements, si on interdit les sorties scolaires aux femmes voilées, elles ne peuvent avoir lieu faute d’accompagnateurs disponibles. On le permet donc, car c’est ça ou rien. Mais il y a également des établissements plus tolérants qui ont ouvertement choisi de ne pas l’interdire. Et dans ces deux cas, jamais un incident n’a été déploré. Ce qui montre que se focaliser sur la question du vêtement n’a pas de sens.

C’est-à-dire ?

– Dans notre société de consommation, c’est l’apparence qui compte. Or la laïcité est une question de comportement, pas d’apparence. Bien sûr, s’il y avait eu des problèmes de prosélytisme de la part de ces femmes, cela aurait mérité que l’on se penche sur la question. Mais ça n’est pas le cas ! Dans le cadre de la loi de 1905 [instituant la séparation de l’église et de l’Etat, NDLR] on a d’ailleurs refusé de légiférer sur le vêtement, qui est laissé à la libre appréciation de chacun. La circulaire Chatel tourne donc le dos à la loi de 1905, en plus de créer un fort ressentiment.

Quel ressentiment ?

– L’exclusion, tout simplement. Il faut savoir ce que l’on veut. Souhaite-t-on vraiment désocialiser les musulmanes en multipliant les restrictions à leur encontre ? Si, au prétexte qu’elles portent un voile, on continue à exclure ces femmes des sorties scolaires et du marché du travail, elles ne pourront plus travailler que dans des associations ou établissements scolaires musulmans.

A l’inverse, certains expliquent que défendre la laïcité à l’école empêche la montée des communautarismes…

– Le danger communautariste, on le crée en désocialisant et en discriminant certaines personnes. En ne respectant pas leur liberté de croyance. On les oblige à se replier sur leur communauté, et les intégristes peuvent ainsi prêcher auprès de gens qui se sentent discriminés. La démocratie doit isoler les extrémistes, pas leur ouvrir un boulevard.

La présence de femmes voilées dans les sorties scolaires ne risquerait-elle pas d’influer sur la perception des femmes chez les enfants ?

– L’argument de la défense des enfants ne tient pas. Dans leur vie de tous les jours, ils sont confrontés au foulard comme à la mini-jupe, sans qu’aucun des deux ne les trouble. Le rôle de l’Education nationale est d’apprendre aux enfants à vivre dans la société telle qu’elle est. Ce « cachez ce foulard que je ne saurais voir » est ridicule, et la gauche au pouvoir aurait dû prendre sa responsabilité en rompant avec la politique sarkozyste.

On sait l’opinion particulièrement sensible sur le sujet…

– La gauche est déjà impopulaire, qu’elle soit au moins courageuse ! C’est vrai que les gens sont un peu islamophobes. Dans les enquêtes, 75% des sondés pensent que l’Islam représente un danger pour la démocratie. Mais quand on regarde dans le détail, on constate que les principales préoccupations restent la retraite, les salaires ou le chômage. La lutte contre l’intégrisme n’arrive que bien après. Il ne faut donc pas surestimer l’importance de la question, en donnant une portée démesurée à des problèmes qui n’en sont pas. Même si c’est toujours pratique d’avoir un bouc-émissaire. Car si on décrétait un moratoire sur l’Islam, il faudrait alors s’occuper des vrais problèmes !

Publié le 23-12-2013 à 20h15 – Mis à jour à 21h35Par Le Nouvel Observateur

http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20131223.OBS0573/voile-en-sortie-scolaire-le-conseil-d-etat-ne-change-pas-les-regles.html


La démocratie sociale en grand danger. Laurent Mauduit.

http://wp.me/p3hFIv-qe

La LDH ne peut que s’insurger contre un projet qui va l’encontre des droits de tous les citoyens à bénéficier d’une protection juridique adaptée au monde du travail dans lequel nous évoluons tous.


Solidarité avec les prisonniers palestiniens : soirée de soutien à l’initiative du Comité Dordogne-Palestine

Vendredi 13 décembre, à l’initiative du Comité  Dordogne-Palestine,  de la Ligue des droits de l’Homme et de Femmes solidaires,

une soirée de solidarité avec Marwan Barghouti et les prisonniers politiques palestiniens a été organisée au Centre des Congrès de Périgueux

sous la Présidence de Son Excellence Monsieur Hael AL FAHOUM, ambassadeur de Palestine en France.

Bernard CAZEAUX, président du Conseil Général, Sénateur de la Dordogne a reçu l’Ambassadeur, les maires et les responsables des associations.


Une Conférence a ensuite permis aux maires qui ont fait Marwan Barghouti citoyens d’honneur de leur commune d’expliquer leur décision (F COLBAC, maire de Trélissac, J AUZOU, maire de Boulazac, JP ROUSSARIE, maire de Coulounieix- Chamier. Femmes solidaires, la Ligue des Droits de l’Homme et le Comité Dordogne Palestine  ont pu exprimer et expliquer leur solidarité avec les prisonniers politiques palestiniens.


Vous trouverez ci-dessous le texte de l’intervention de Vincent LELIEVRE, président de la section CIBP, au nom de la Ligue des Droits de l’Homme.

SOLIDARITE AVEC LES PRISONNIERS PALESTINIENS

Solidarité avec Marwan Barghouti
En septembre 2013, lors de la Fête de l’Humanité, a été lancée une campagne internationale pour la libération de tous les prisonniers palestiniens, à commencer par Marwan Barghouti, élu député par le peuple palestinien en 1996 et, malgré cela, arrêté par l’armée israélienne en 2002 et détenu depuis lors en Israël.
La LDH rappelle que depuis 1967, plus de 800 000 Palestiniens ont connu les prisons israéliennes et qu’actuellement environ  5000 prisonniers sont détenus (dont près de 200 ont moins de 18 ans et plus de cent  sont atteints de maladies ou handicaps). Cette dramatique situation a assez duré. Il est du devoir de toute personne éprise de justice et de liberté d’agir  pour exiger la libération de tous les prisonniers politiques palestiniens.

La LDH  condamne la pratique de la détention administrative qui emprisonne arbitrairement des Palestiniens, pour une durée illimitée au grès des services de sécurité, sans accusation ni jugement, le plus souvent sur la base de « preuves » qualifiées de secrètes par l’armée et qui ne sont donc accessibles ni au détenu ni à son avocat. Dans ces conditions, il est impossible au détenu de contester efficacement son placement en détention devant la justice militaire israélienne.

La LDH  condamne  les pratiques inhumaines de détention des prisonniers palestiniens (dont la pratique fréquente de l’isolement).  Elle demande le respect par l’Etat d’Israël de la IV° Convention de Genève. Elle considère qu’il est intolérable qu’Israël arrête et juge des enfants dès l’âge de 10 ans. Il est intolérable que les  morts en prison soient monnaie courante  et que l’on ne rende les corps des personnes décédées  à leurs familles qu’au terme de la peine qu’ils devaient faire

Après avoir témoigné de sa solidarité avec les prisonniers palestiniens en grève de la faim pour protester contre leurs conditions de détention en 2012 (isolement, restrictions de tous ordres aux visites familiales, mesures répressives incessantes telles que fouilles humiliantes, impossibilité d’étudier et de s’informer), la LDH s’est mobilisée pour faire pression sur le gouvernement israélien afin qu’il respecte des engagements (droits aux livres et aux études, fin de l’isolement, droit de visite des familles, libération des détenus « administratifs ») qui ont été rapidement violés (en particulier pour ce qui concerne la détention administrative).
La LDH, agit pour obtenir du gouvernement israélien qu’il transforme ses engagements en réglementation permanente de façon à ce que le déni des droits des prisonniers ne se répète pas.
La LDH considère comme inadmissible que Marwan Barghouti,  élu du peuple palestinien, soit en prison depuis 11 ans, dont près de 1000 jours en isolement total.

La LDH réaffirme sa condamnation de toutes les attaques contre des populations civiles, en Israël comme en Palestine. Elle rappelle toutefois que, comme l’écrit N Mandela dans ses  Mémoires à propos de la lutte armée  « C’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé qui détermine la forme de la lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’a pas d’autre choix que de répondre par la violence ».

M Barghouti a pour sa part toujours  condamné fermement le recours à la terreur pour expulser Israël de Cisjordanie et de la bande de Gaza et il s’est opposé aux attaques de civils à l’intérieur d’Israël. Depuis 1996, il défend la nécessité d’une paix avec Israël, combat la corruption au sein du Fatah et condamne les violations des droits de l’Homme par les services de sécurité palestiniens. Au cours de son procès en 2004, il précise à nouveau qu’il soutient les attaques armées contre l’occupant israélien mais qu’il ne cautionne pas les attaques contre des civils sur le territoire d’Israël.
En mai 2004, le Tribunal le déclare malgré tout coupable de 5 meurtres  dont il s’affirme innocent et le condamne 5 fois à la prison à perpétuité. Le rapport de la commission des droits de l’homme de l’Union interparlementaire (l’organisation mondiale des Parlements des États souverains) a conclu à un procès non équitable.

La LDH considère que l’usage de la force ne débouche sur aucune solution au Proche-Orient. C’est la politique des droits pour tous, c’est l’égalité des droits qui sont porteuses d’avenir.
Le fondement en est le respect des droits nationaux du peuple palestinien et une paix fondée sur la cohabitation de deux Etats pour deux peuples dans des frontières internationalement reconnues dessinées sur la base de la situation en 1967 avec Jérusalem pour double capitale.
Le moyen en est la fin de l’occupation des territoires palestiniens et  passe obligatoirement par la fin immédiate d’une colonisation illégale au regard du droit international de même que la construction du Mur de Séparation. Les colonies doivent être évacuées, les territoires occupés restitués et le mur de séparation détruit, le peuple palestinien restant seul juge des concessions territoriales qu’il jugerait possibles et nécessaires.

Il ne peut y avoir de paix sans la libération des prisonniers, Certains dirigeants israéliens n’y sont plus radicalement opposés (Yossi Beilin, Shimon Perez qui avait annoncé qu’il signerait une grâce présidentielle s’il était élu en 2007 avant d’oublier cette promesse).  Ils restent très minoritaires mais au moment où les négociations israélo-palestiniennes reprennent cahin-caha, sous la pression des Etats-Unis, il est déterminant de peser en faveur de la libération de Marwan Bargouthi.
Aujourd’hui, depuis sa cellule, il invite les Palestiniens à la réconciliation nationale et appelle à un cessez-le-feu et à la négociation avec Israël sur la base des frontières de 1967. Extrêmement populaire chez une jeunesse désenchantée par l’inaction de sa classe politique vieillissante, Marwan Barghouti est  selon la vice présidente du Parlement européen, « un homme qui, de sa prison, joue et jouera, c’est certain, une fois libéré, un rôle majeur pour bouger les lignes et ouvrir de nouvelles relations avec Israël ». Sa libération et le gel des colonies seraient des gestes forts témoignant d’une réelle volonté de paix de la part d’Israël.


Europe: radiographie d’une social-démocratie à la dérive

Mediapart.fr

14 décembre 2013 |
Par Ludovic Lamant

 

Samedi 14 décembre à Berlin, des militants du SPD décomptent les bulletins de vote sur la Grande coalition.
Samedi 14 décembre à Berlin, des militants du SPD décomptent les bulletins de vote sur la Grande coalition. © Reuters/Fabrizio Bensch

Dans un ouvrage ambitieux, trois universitaires cartographient le « désarroi » de ces partis de gouvernement à travers l’Europe : chute de l’électorat, effritement du nombre d’adhérents, relation difficile avec la société civile… Ils insistent sur les effets de la crise, mais aussi sur le « pacte » conclu avec Bruxelles.

Ce sont trois visages d’une social-démocratie mise à mal par la crise financière, qui cherche à se réinventer partout en Europe. En Allemagne, plus de 369.000 militants du SPD ont donné leur feu vert à la formation d’une grande coalition avec la CDU-CSU de la conservatrice Angela Merkel, d’après les résultats de la consultation publiés ce samedi: il devrait y avoir six ministres SPD, sur un total de 14 postes ministériels. En Italie, Matteo Renzi, le maire de Florence, est le grand vainqueur des primaires de la gauche italienne organisées en fin de semaine dernière, avec un programme encore flou, mais qui semble miser sur un nouveau rapprochement du parti démocrate (PD) avec le centre.

Quant à l’Espagne, l’ex-patron du PSOE, José Luis Rodriguez Zapatero, vient de publier un livre dans lequel il regrette, à demi-mot, le tournant vers l’austérité qu’il a engagé, à partir de mai 2010 : « Le dilemme a été de faire ce que jamais je ne pensais devoir faire : prendre des décisions, pour le bien du pays, qui allaient à l’encontre de mes convictions idéologiques. » À l’heure des politiques d’austérité anti-keynésiennes, tandis que la « troisième voie » vantée par Tony Blair a pris un sérieux coup de vieux, y a-t-il encore un avenir pour la social-démocratie sur le continent ?

Dans un épais manuel, rédigé en anglais, qu’ils co-dirigent aux éditions Palgrave Macmillan, trois universitaires auscultent les évolutions – et les errances – de la social-démocratie au cours des années 2000, dans 27 des 28 États membres de l’Union. Jean-Michel De Waele, professeur de science politique à l’université libre de Bruxelles (ULB), Fabien Escalona, chercheur en science politique à l’IEP de Grenoble et Mathieu Vieira, chercheur en science politique à l’IEP de Lille et à l’ULB, constatent en particulier le « désarroi idéologique » et le « vide stratégique » de ces partis de gouvernement, en Europe de l’Ouest, que la crise de 2008 a encore approfondi. La social-démocratie n’aurait plus « de modèle, d’originalité idéologique ou (…) d’électorat spécifique aisément identifiable », pour reprendre les termes d’un autre chercheur, Stefan Berger.

Assumant un parti pris comparatif et exhaustif (chaque pays a droit à son chapitre), à l’aide de nombreux tableaux compilant des données souvent inédites, les trois auteurs en arrivent à soutenir, notamment, une thèse stimulante, qui n’est pas sans écho avec l’hypothèse formulée dans le pamphlet dirigé par l’économiste Cédric Durand en début d’année (En finir avec l’Europe, La Fabrique) : la social-démocratie aurait été piégée en acceptant de jouer le jeu de l’Europe « ordo-libérale ». Les sociaux-démocrates paieraient aujourd’hui le prix de leur ralliement trop enthousiaste au projet européen. « Le mot d’ordre formulé par François Mitterrand en 1973, “L’Europe sera socialiste ou ne sera pas”, n’a pas résisté à l’épreuve des faits », écrivent-ils.

Afin de rendre compte d’une partie de ces travaux massifs, Fabien Escalona et Mathieu Vieira ont accepté de publier, dans les pages qui suivent, certains des tableaux qui accompagnent leurs recherches et de les commenter. Retour en cinq temps sur une entreprise qui peut servir de boussole, à l’approche des élections européennes.

 

1 – L’effet dévastateur de la crise

Tableau de l’évolution des résultats électoraux des partis sociaux-démocrates sur les périodes 2000-2006 et 2007-2013 :

Le commentaire de Fabien Escalona et Mathieu Vieira : « En comparant deux périodes équivalentes avant et après l’éclatement de la grande crise économique contemporaine, on observe un recul assez net de la social-démocratie ouest-européenne. Impossible d’incriminer la seule crise, mais au moins on peut constater qu’elle n’a pas créé de sursaut global. On a certes assisté à plusieurs retours dans les exécutifs nationaux, mais dans des conditions souvent médiocres, à la tête de coalitions hétérogènes ou en tant que partenaire minoritaire.

Dans les pays où les sociaux-démocrates étaient au gouvernement au moment de l’éclatement de la crise financière et des dettes souveraines, comme en Grande-Bretagne et en Europe du Sud, les reculs ont été massifs. Cela n’est pas étonnant : dans les années 1930, les rares sociaux-démocrates qui « profitèrent » de la crise et furent innovants eurent en fait du temps pour s’adapter. Ce qui est préoccupant, c’est que six ans après la crise, on ne distingue guère de réponses originales produites et circulant dans les milieux sociaux-démocrates. Les propositions d’eurobonds (mise en commun d’une partie des dettes publiques à l’échelle de la zone euro – ndlr) et de taxe sur les transactions financières ne font pas un nouveau modèle, si tant est que la social-démocratie les défende encore en 2014.

Seuls les socialistes français et les travaillistes irlandais ont su progresser significativement, mais cela risque de n’être que provisoire. Dans les pays dits « du Nord » où la crise a été moins brutale, les sociaux-démocrates sont aussi en recul. Dans ces cas, d’autres facteurs que la crise ont sûrement joué, qui sont à l’œuvre depuis une trentaine d’années, autrement dit depuis le moment où la taille du continent social-démocrate a commencé à s’éroder, à l’instar de celle des grands partis de pouvoir en général.

Cette évolution pose la question de la stratégie d’alliance de la social-démocratie. Si jamais celle-ci veut vraiment s’opposer aux blocs conservateurs qui dominent en Europe, il lui faudra mieux connaître et dialoguer avec ses partenaires à gauche, y compris la famille de gauche radicale, qui a légèrement progressé depuis la crise. »

2 – Les adhérents : moins nombreux, plus vieux

Les adhérents sociaux-démocrates en Europe de l'Ouest. ©JMDW, FE, MV.
Les adhérents sociaux-démocrates en Europe de l’Ouest. ©JMDW, FE, MV.

Le commentaire de Fabien Escalona et Mathieu Vieira : « Un examen des effectifs des partis sociaux-démocrates ouest-européens confirme un constat établi depuis plusieurs années : ils ne sont plus des partis de masse. Seuls les partis allemand, espagnol et italien ont des effectifs supérieurs à 400 000 membres. Les adhérents des principaux partis de la famille sociale-démocrate (à savoir le SPD allemand, le PS français et le Labour britannique) ne représentent même pas 1 % de leurs électorats.

L’un des autres enseignements majeurs de notre ouvrage est que les partis sociaux-démocrates ont dû faire face à une véritable hémorragie militante depuis le début des années 2000. Hormis les partis ayant opté pour l’ouverture aux sympathisants via des primaires (France, Italie, Grèce), la grande majorité des autres formations a perdu près d’un tiers de ses effectifs : -34 % en Suède, -32 % au Portugal, -28 % en Allemagne, -26 % en Autriche…

Outre ce déclin du militantisme, la plupart des études de cas répertoriés dans notre livre indique que la pyramide des âges est déséquilibrée, dans la mesure où le corps militant est majoritairement âgé de plus de 50 ans. À titre d’exemple, 61 % des militants du PS wallon et 47 % des militants du  SPD allemand ont plus de 60 ans. Seul le PS portugais peut s’enorgueillir de compter parmi ses membres près de 24 % de moins de 30 ans.

Tous ces phénomènes s’accompagnent de l’approfondissement d’une autre tendance engagée dans la décennie 1990, à savoir la professionnalisation des appareils partisans. »

3 – Vers une rupture avec les classes populaires ?

Fabien Escalona et Mathieu Vieira : « La “rupture” dont il est souvent question entre classes populaires et sociaux-démocrates doit être nuancée. Dans plusieurs cas à l’Est, leur électorat est largement composé de secteurs désavantagés de la société. À l’Ouest, des fractions encore importantes des couches populaires votent tout de même encore pour eux. Elles sont parfois nouvelles et en ascension démographique, comme les milieux populaires issus de l’immigration : on le remarque en France, mais aussi en Grande-Bretagne.

Cela dit, il est clair que les grands partis sociaux-démocrates ont perdu beaucoup d’électeurs ouvriers ou employés. En France, le désalignement des ouvriers est achevé. Cela fait plusieurs scrutins présidentiels qu’ils ne votent pas plus pour le candidat PS que le reste des votants. En Allemagne, le soutien des employés et ouvriers pour le SPD a décliné parallèlement à son niveau général, et les pertes se calculent en centaines de milliers de voix. En Angleterre, pour chaque électeur de type CSP+ perdu par le Labour entre 1997 et 2010, il en perdait trois parmi les catégories les plus déshéritées.

Il est donc logique d’attendre de ces partis qu’ils performent davantage auprès des milieux populaires. En même temps, il n’est pas anormal que leur électorat se renouvelle. Le capitalisme change, la structure sociale avec, et les forces politiques doivent s’y adapter. Historiquement, le dynamisme des gauches a d’ailleurs reposé sur leur association avec les couches ascendantes de la société. Il aurait été absurde après les années 1970 de camper sur un discours ouvriériste.

Le vrai enjeu consiste en fait à intégrer une large part des classes populaires dans un bloc sociologique majoritaire, partageant un “sens commun” alternatif à celui des droites. C’est tout le sens de la “bataille culturelle” à laquelle appellent des chercheurs comme Gaël Brustier, et qui n’a rien à voir avec les tentations tactiques de “gauchir” les discours, ou au contraire de les conformer à un air du temps jugé conservateur. Ce combat serait vain s’il ne s’accompagnait pas de la refonte d’un projet social-démocrate capable de restaurer la primauté du politique, et d’offrir un progrès humain non dépendant de forts taux de croissance. Une autre condition cruciale serait de renouveler les réseaux partisans au sein de la société, car ils se sont atrophiés et n’incluent pas de nouvelles formes de solidarités et de modes de vie qui se développent à la base. Il s’agit dans ce cas de redessiner une “géographie militante”. »

4 – Le pacte faustien de l’intégration européenne

Fabien Escalona et Mathieu Vieira : « Pour renouveler sa doctrine et mobiliser davantage les milieux populaires, la social-démocratie doit aussi régler le dilemme que lui pose l’UE, à savoir comment mener une politique sociale-démocrate dans un système conservateur. La métaphore que nous utilisons, celle du “pacte faustien”, ne vise pas à condamner mais à comprendre pourquoi les sociaux-démocrates ont embrassé et promu une intégration européenne dont ils s’étaient historiquement plutôt méfiés. Nous suggérons qu’il s’agissait selon eux du prix à payer pour recréer les conditions favorables à un “compromis de classe positif” pour le salariat.

Après l’échec de la dernière expérience de keynésianisme national et le “tournant de la rigueur” français de 1982-83, les sociaux-démocrates jugent que le réformisme passe désormais par le niveau européen. Toutefois, un véritable “euro-keynésianisme” aurait impliqué une véritable stratégie, avec un objectif global et de long terme, en l’occurrence une Europe sociale-démocrate. Or, sans une réflexion a priori sur la faisabilité d’une politique sociale-démocrate dans un cadre institutionnellement conservateur et économiquement néo-libéral, les socialistes ont eux-mêmes participé à légitimer puis à encourager l’approfondissement de ce cadre.

D’une part, ce “pacte faustien” avec l’intégration européenne s’est décliné sur le terrain institutionnel. « Les forces d’opposition à un nouveau régime commencent par refuser mais finissent par l’accepter avec l’espoir de l’utiliser » : ces trois étapes théorisées par Olivier Duhamel pour qualifier le rapport de la gauche française à la Cinquième République s’appliquent parfaitement au ralliement des sociaux-démocrates à l’esprit et aux pratiques des institutions européennes. Si les sociaux-démocrates ont espéré utiliser le niveau européen pour défendre leur projet, le système institutionnel conservateur de l’UE, peu propice à une logique partisane, les en a empêchés. De plus, les sociaux-démocrates n’ont jamais véritablement remis en cause une logique consensuelle taillée sur mesure par les libéraux et les démocrates-chrétiens, et qui ne permet pas une réelle politisation des enjeux européens.

D’autre part, le “pacte faustien” s’est décliné sur le terrain de la politique économique. Loin d’avoir été les spectateurs de l’édification du projet ordo-libéral qui guide aujourd’hui la politique économique de l’UE (avec comme piliers la libre circulation des capitaux, l’indépendance de la BCE et la stabilité des prix), les sociaux-démocrates ont joué le rôle de co-bâtisseurs. Or, la compatibilité d’un programme social-démocrate axé sur la demande avec l’édifice ordo-libéral européen est douteuse. L’adoption d’un “traité social”, promis depuis le milieu des années 1980, n’arrangerait les choses qu’à la marge s’il venait à s’ajouter et à dépendre de des règles existantes qui le contredisent. Ce ne sont pas les dispositifs du TSCG qui risquent de démentir ce diagnostic!

En bref, on se retrouve dans une situation où cette famille politique n’a pas les moyens de changer le système existant, mais n’a pas non plus l’intention de le subvertir. On est donc dans un vide stratégique. »

5 – Une famille social-démocrate fracturée

Les partis sociaux-démocrates en Europe de l'Est. ©JMDW, FE, MV.
Les partis sociaux-démocrates en Europe de l’Est. ©JMDW, FE, MV.

Le commentaire de Fabien Escalona et Mathieu Vieira : « Notre manuel offre un panorama exhaustif du paysage social-démocrate dans les pays d’Europe centrale et orientale (PECO). Il nous confirme qu’à l’échelle de l’UE, on a plutôt affaire à une famille recomposée, voire artificielle. Certains chercheurs et responsables politiques attendaient beaucoup de transferts d’idées et de pratiques de l’Ouest à l’Est, mais il s’agissait d’une vision naïve et peut-être un peu paternaliste. Le poids de l’histoire ne s’efface pas si vite, et les scènes politiques des PECO sont très différentes de celles des vieilles démocraties consolidées. On peut même se demander si ce n’est pas la destructuration amorcée des systèmes partisans occidentaux qui risque de les rapprocher !

Contrairement au processus d’homogénéisation qui se poursuit à l’Ouest, la branche orientale est caractérisée par sa grande hétérogénéité. Les partis ont des tailles électorales très diverses, allant de plus des 2/5e de l’électorat à la quasi-inexistence. Ces disparités dans l’espace se doublent de disparités dans le temps : en une décennie, les formations polonaise et slovaque sont respectivement passées de plus de 40 à moins de 10 %, et de 13 à 44 % des suffrages. On observe une même hétérogénéité en ce qui concerne la sociologie de ces partis.

En termes programmatiques, les nouveaux enjeux démocratiques dits « post-matérialistes » (libération des femmes, autonomie des styles de vie, écologie politique…) sont largement ignorés par les sociaux-démocrates des PECO, qui sont aussi très orthodoxes sur le plan socio-économique, et doivent gérer d’autres problèmes, comme le rapport aux minorités ethniques ou linguistiques (Roms, russophones…).

Au final, la perspective d’une stratégie européenne commune à tous les sociaux-démocrates, qui irait plus loin qu’une ode aux droits de l’homme et à la justice sociale, apparaît encore lointaine. »

La boîte noire :J’ai rencontré les auteurs de l’ouvrage lors d’une conférence à Bruxelles – nous avons ensuite échangé par mails pour réaliser cet article. L’article a été modifié samedi dans le courant de la journée, avec les résultats de la consultation des militants SPD. Nous avons également supprimé une colonne du tableau de la deuxième page (voir réponse à l’un des lecteurs, sur le fil des commentaires).

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/141213/europe-radiographie-dune-social-democratie-la-derive


Surveillance des internautes : les intentions inquiétantes du gouvernement

http://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/12/09/surveillance-des-internautes-les-acteurs-du-numerique-s-inquietent-des-intentions-du-gouvernement_3527726_651865.html


Charles Martel, ce bâtard

Politis

Valeurs actuelles met à sa une le « vainqueur de la bataille de Poitiers ». Et reprend ainsi un mythe auquel seule l’extrême droite adhère encore.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

S’il ne figure pas dans la liste des « héros français piétinés par la gauche », que dresse Valeurs actuelles sur la couverture de son édition du 5 décembre, Charles Martel est bien la figure principale de cette « histoire massacrée » que l’hebdomadaire ultra-droitier veut dénoncer puisque c’est une représentation de la bataille de Poitiers, associée dans l’imaginaire national à la fin de « l’invasion arabe », qui illustre ce sujet. Un choix qui ne doit rien au hasard et s’inscrit dans la continuité des dernières unes chocs de ce titre contre l’immigration et l’islam.

Au risque de piétiner encore ce « héros » aux yeux de ceux qui ignorent que son principal fait d’armes est un mythe apparu au moment de la conquête de l’Algérie, mais afin de montrer combien cet hebdomadaire n’a rien d’actuel, j’ai décidé de republier en intégralité ci-dessous un article où je rétablissais les faits historiques. Il est paru dans Politis, le 31 octobre 1991. Ce n’est pas tout jeune, mais son propos, hélas, est toujours actuel :

Charles Martel, ce bâtard

Contre l’« invasion », l’extrême droite se réclame du mythe de Charles Martel, mais l’histoire est différente.

Le 26 septembre, à Marseille, Bruno Mégret débaptise symboliquement la rue Henri-Barbusse en rue Charles-Martel. Dimanche, un chroniqueur de l’hebdomadaire Minute, Bernard Lugan, par ailleurs maître de conférences d’histoire à l’université de Lyon III, organisait un « rassemblement de piété » à Martel qui, malgré l’interdiction du maire des lieux, réunit 150 extrémistes. En 733 ou 735, à l’emplacement de ce modeste chef-lieu de canton du Lot, Charles Martel livra, selon lui, « le combat qui sauva notre civilisation ». « Durant tout le Moyen Âge, les pèlerins affluèrent à Martel demandant au Seigneur de protéger la chrétienté contre les menaces musulmanes », rappelle le tract d’annonce, largement diffusé à la fête des Bleu-Blanc-Rouge [1]. Le rassemblement de dimanche visait à lui « redonner vie ».

Une fois de plus, l’extrême droite, qui se pique de tradition, préfère le mythe à l’Histoire. C’est en 1836, soit seulement six ans après la prise d’Alger, qu’un certain M. Reinaud (Les invasions des Sarrasins en France) donne pour la première fois une importance démesurée à la bataille de Poitiers (732). La suite, on la connaît. L’historiographie classique de « la communale » ne tarit pas d’éloge sur le « sauveur de la France chrétienne », ce « Charles, vainqueur des Arabes, appelé Charles Martel : car il avait brisé les ennemis, de même que le marteau brise la pierre et le fer », ou parce que, « de sa lourde épée, il écrase les têtes comme avec un marteau ». C’est en se revendiquant de cet imaginaire collectif qu’en 1980 un groupe de plastiqueurs fait sauter le restaurant de l’Association des étudiants musulmans nord-africains en France, dépose une bombe au consulat d’Algérie d’Aubervilliers et plastique, à Paris, le foyer des étudiants… protestants.

« Si l’on tient à tout prix à trouver à quel moment le coup d’arrêt de l’expansion musulmane fut porté, écrit, en mai 1982, Michel Rouche [2] dans la revue l’Histoire, il faut l’attribuer non pas à Charles Martel, mais à Eudes, prince d’Aquitaine, devant Toulouse en 721. » Le 25 octobre 732, à Moussais, sur la voie romaine de Poitiers à Tours, Charles d’Héristal qui ne s’appelle pas encore Martel, triomphe surtout des Aquitains, « le seul royaume non germanique de toute l’Europe, le véritable défenseur d’une civilisation exempte de la barbarie germanique ». Incapable de poursuivre les musulmans, il « préfère partager le butin entre ses guerriers et revenir en Austrasie ». Au passage, il s’empare des évêchés de Tours, Orléans, Auxerre et envoie leurs évêques en exil. Il fera de même par la suite dans le Midi en 735, 736, 737, 739, semant la terreur tout autant que les Arabes dans leurs razzias. Ainsi, par la brutalité de ses expéditions et le seul prestige de sa force, ce bâtard doublement illégitime (fils de Pépin d’Héristal, maire du palais d’Austrasie, et d’une concubine, il n’appartient pas à la dynastie mérovingienne régnante) parvient à faire reconnaître même auprès de l’Église la supériorité de son lignage sur celui des Mérovingiens. C’est la fin d’une guerre civile, mais les Arabes conservent Narbonne et le Roussillon. Leurs incursions en Provence ne cesseront qu’à la fin du XIe siècle.


Notes

[1] Il s’agit de la fête annuelle qu’organisait alors le Front national.

[2] Auteur d’une importante étude, L’Aquitaine des Wisigoths aux Arabes (418-781), parue en 1979, cet universitaire a beaucoup contribué à renouveler l’histoire de cette période trouble.