Les gros sabots du Premier ministre

Denis Sieffert


Le néolibéralisme, dont nos gouvernants sont de fervents adeptes, n’est donc pas seulement inégalitaire, il déchire ce qui fait la trame de nos vies en commun.

Comme Emmanuel Macron, « les Français » veulent donc moins d’impôts. Ils ont d’ailleurs renoncé à cette absurde demande de rétablissement de l’ISF qui avait égaré, un temps, certains d’entre eux. Et comme Emmanuel Macron, ils veulent moins de dépenses publiques et sans doute, par conséquent, moins de services publics. Ne sachant pas trop lesquels, ils s’encanaillent en réclamant « moins de dépenses militaires », mais ils n’ignorent pas qu’ils touchent là au sacré. Ils attendent donc sagement de savoir quel hôpital, quelle maternité, quelle école fera les frais de leur nouvelle passion pour la rigueur budgétaire. Comme le Président encore, et bien qu’ils ne soient pas insensibles non plus au péril climatique, ils ne veulent plus de taxe carbone ni de fiscalité écologique. Ils veulent aussi « moins de normes et plus de solutions », comprendre « moins d’État ». Ce qui va de pair avec moins d’impôts. C’est en tout cas ce qui ressort de la « restitution », lundi, par le Premier ministre, des quelque deux millions de contributions versées sur la plate-forme du « grand débat ». De retour dans notre pays, le Persan de Montesquieu verrait là, assurément, l’image d’un peuple heureux plébiscitant son monarque. Un pays baignant dans l’harmonie. J’exagère ? À peine ! Lundi, Édouard Philippe avait chaussé des très gros sabots. Nous étions nombreux au début de ce long processus consultatif à flairer l’arnaque, mais avouons qu’on l’imaginait plus subtile.

Comment en est-on arrivé là ? Il a fallu d’abord organiser la profusion, l’abondance des demandes contradictoires. Face à ce vaste cahier de doléances, il était assez évident que l’interprétation serait « libre ». Trop libre. À tel point que l’important n’était plus dans la nature des doléances, mais dans l’identité politique de celui qui prétendrait leur donner un sens. Lundi, le Premier ministre s’y est essayé sans trop de délicatesse. Il a donc commencé à faire rentrer le « grand débat » dans le carcan de sa politique néolibérale. Non sans avoir eu recours à un biais qui n’a pas échappé aux politologues du Cevipof, qui ont réalisé une étude sur plus de deux cents débats, et dont il ressort que « les Français » qui ont participé à la consultation sont pour les deux tiers des diplômés de l’enseignement supérieur ; ils sont en majorité des retraités, et pour les trois quarts d’entre eux des propriétaires. Autant de vertus qui donnent le sens des responsabilités… Mais nous voyons aussi un autre biais, moins sociologique, mais aussi dévastateur. Car c’est l’individu qui a été sollicité. Pas un syndicaliste, pas un électeur invité à se prononcer sur un programme global, et surtout pas un gilet jaune. C’est au contribuable que l’on a demandé si, par extraordinaire, il ne souhaiterait pas, pour lui-même et ses proches, une baisse d’impôt. Le contribuable, pas le citoyen. Si bien que l’exaspération fiscale dont le Premier ministre a fait l’alpha et l’oméga de sa « restitution » risque fort de devenir rapidement le fameux « Not in my backyard » quand il faudra payer les conséquences de l’appauvrissement de l’État. Fermons les hôpitaux, d’accord, mais pas chez moi !

C’est ici qu’il faut reparler de l’ISF. Les organismes privés que le gouvernement a chargés de compiler le bric-à-brac des doléances ont fait disparaître comme par enchantement la demande de rétablissement de cet impôt sur la fortune qui figurait en tête des premières revendications il y a quelques semaines encore. Ce coup d’éponge magique n’est pas anodin. Outre son poids économique, l’ISF est devenu un symbole. En demandant son rétablissement, nos concitoyens faisaient précisément la différence entre « l’exaspération fiscale » et la justice fiscale. Le contribuable veut la baisse de ses impôts ; le citoyen veut la justice fiscale. Il veut l’ISF, la lutte contre l’évasion et la fraude, parce qu’il veut une autre répartition des richesses. Il ne demande pas au Premier ministre une « synthèse » de propositions incompatibles entre elles, mais des arbitrages qui rétabliraient des équilibres rompus. La différence est de taille.

Au total, Emmanuel Macron et son Premier ministre pensent sans doute avoir réussi un bon coup. Ils ont gagné du temps, mené une campagne électorale aux frais de l’État, épuisé une mobilisation sociale à laquelle ils ne voulaient pas apporter de réponses, et créé l’illusion d’une démocratie participative nouvelle. À très court terme, ils se réjouiront sûrement d’un tel bilan. Mais les lendemains risquent d’être moins joyeux, car nos concitoyens ne tarderont pas à apercevoir les grosses ficelles de l’opération. Et la confiance, non seulement dans ce gouvernement mais dans la politique, s’en trouvera encore affaiblie. Avec les conséquences que l’on imagine pour la démocratie. Au passage, notons que l’arnaque à laquelle nous assistons se fait au détriment de l’impôt qui, lorsqu’il est juste, est l’instrument de toutes les politiques publiques. Y consentir est à la base de toute société. Le néolibéralisme, dont nos gouvernants sont de fervents adeptes, n’est donc pas seulement inégalitaire, il déchire ce qui fait la trame de nos vies en commun.