La place des femmes dans l’univers syndical.


19-02-2018

 | ON A VU

La place des femmes dans l'univers syndical.Le dernier essai de la sociologue Cécile Guillaume fourmille de portraits de militantes qui portent, toujours plus nombreuses, la parole syndicale dans les entreprises. Comme le constate Michel Noblecourt dans son article du Monde du 16 janvier :  » Il se confirme que la précarité de l’emploi constitue l’un des principaux freins à la syndicalisation des femmes, comme pour les hommes, mais pour elles la marche est plus haute à monter. »

Le livre. Maître de conférences en sociologie à l’Université de Roehampton à Londres, Cécile Guillaume a choisi d’explorer un sujet largement méconnu, celui de la parole syndicale des femmes. Si elles sont entrées massivement sur le marché du travail dans les années 1970, elles ont dû attendre trente ans pour, grâce à des politiques d’égalité volontaristes, commencer à investir l’univers syndical.

« Le champ syndical est souvent structuré par des clans internes ou des cliques »

L’enquête menée en France et au Royaume-Uni montre que la féminisation des syndicats a progressé : sur la période 2013-2015, la part des femmes syndiquées était de 37,5 % à la CGT, 45 % à FO et 47 % à la CFDT. En Grande-Bretagne, une femme, Frances O’Grady, a été portée en 2013 à la tête du Trade-Union Congress (TUC) et Nicole Notat a dirigé, de 1992 à 2002, la CFDT mais l’ouverture aux fonctions dirigeantes reste encore faible.

Dans les syndicats, si la cause des femmes a été bien soutenue, elle a parfois buté sur la reproduction des inégalités. Selon la charte du TUC, adoptée en 1979, « la structure du syndicat doit être examinée pour voir si elle empêche les femmes d’accéder aux instances de décision ». « Le champ syndical, note Cécile Guillaume, est souvent structuré par des clans internes ou des cliques qui ont des effets excluants pour ceux qui n’en sont pas et contraignants pour ceux qui en font partie. » Ils favorisent « la conformité des comportements » et « l’entre-soi masculin ».

Féminisation

Le chapitre le plus riche de cette étude de terrain concerne la fabrication des carrières syndicales. Il confirme que «  la précarité de l’emploi constitue l’un des principaux freins à la syndicalisation des femmes », comme pour les hommes, mais pour elles la marche est plus haute à monter. Il fourmille surtout de portraits. Technicienne dans une entreprise d’entretien de chaudières, Isabelle sollicite la CGT et la CFDT avant de se résoudre à être la seule adhérente d’un syndicat Solidaires : « Je dérange énormément, je ne me laisse pas marcher sur les pieds et quand les salariés ont besoin de moi, je suis là. »

Cheryl a beaucoup galéré avant de diriger une équipe de deux cents personnes au syndicat britannique des employés municipaux. Pour elle, la féminisation est « un gros problème » : «  Tous les dirigeants sont des hommes, ils ont leur petit royaume. » A la CFDT, Geneviève devient secrétaire confédérale chargée de l’insertion puis déléguée pour les femmes : « Il y avait de sacrés beaufs à la confédération et il allait falloir que je m’assoie un peu sur mon féminisme. » Mais elle est soutenue par le secrétaire général qui « n’est pas féministe mais voit bien ce que ça peut apporter à son image ».
Pour Cécile Guillaume, « le cadrage et la forme des politiques d’égalité sont façonnés par la “culture institutionnelle” de chaque syndicat. Certaines cultures syndicales semblent ainsi particulièrement résistantes à l’importation d’autres cadres de référence que celui qui a prédominé pendant si longtemps dans de nombreux syndicats ». Les syndiquées ne sont pas au bout de leur longue marche.
Syndiquées, défendre les intérêts des femmes au travail, de Cécile Guillaume (SciencesPo les presses, 248 p., 24 €).

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/16/la-place-des-femmes-dans-l-univers-syndical_5242409_3232.html#MYAR3lVG7CZZ5oX9.99

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L’abjection au col de Montgenèvre…

delinquantssolidaires.org

 une femme en train d’accoucher

dans une voiture,

sa famille et la personne

qui les secourt

inquiétées par la police


Le Collectif Délinquants Solidaires relaie le témoignage glaçant d’un bénévole du Refuge Solidaire, intercepté par la police aux frontières alors qu’il conduisait en toute urgence une famille venant de traverser la frontière franco-italienne à pied dans le froid glacial, et dont la mère, enceinte de huit mois et demi, était en train d’accoucher. Le bénévole était convoqué mercredi 14 mars devant la police aux frontières pour répondre de son acte élémentaire de solidarité .

Le collectif Délinquants Solidaires souhaite relayer le témoignage glaçant de bénévoles du Refuge Solidaire dont l’un des membres s’est vu convoqué aux locaux de la Police aux Frontières de Montgenèvre le mercredi 14 mars. Ce dernier avait transporté une famille d’exilé·e·s composée des parents et deux enfants en bas âge et dont la mère enceinte de 8 mois et demi devait être amenée de toute urgence à l’hôpital pour y accoucher. Arrêtés par un barrage de police sur le chemin de l’hôpital, cette femme est restée bloquée près d’une heure dans la voiture avant que les pompiers ne viennent la chercher pour l’évacuer tandis que le reste de la famille était renvoyé en Italie et le bénévole conduisant convoqué à la police quelques jours plus tard.

Le collectif Tous Migrants (voir communiqué de presse ici) a appelé à un grand rassemblement de solidarité pour dénoncer, une fois de plus, les politiques migratoires répressives et inhumaines menées à nos frontières et le délit de solidarité contre les citoyen·ne·s agissant en solidarité.

Le témoignage :

» Pour ou contre les migrants, c’est inhumain ce qu’il arrive à la frontière. Témoignage glaçant, on atteint le sommet de l’abjection au col de Montgenèvre.

Une maraude ordinaire comme il s’en passe tous les jours depuis le début de l’hiver. Au pied de l’obélisque, une famille de réfugiés marche dans le froid. La mère est enceinte. Elle est accompagnée de son mari et de ses deux enfants (2 et 4 ans). Ils viennent tout juste de traverser la frontière, les valises dans une main, les enfants dans l’autre, à travers la tempête.

Nous sommes 2 maraudeurs à les trouver, à les trouver là, désemparés, frigorifiés. La mère est complètement sous le choc, épuisée, elle ne peut plus mettre un pied devant l’autre. Nos thermos de thé chaud et nos couvertures ne suffisent en rien à faire face à la situation de détresse dans laquelle ils se trouvent. En discutant, on apprend que la maman est enceinte de 8 mois et demi. C’est l’alarme, je décide de prendre notre véhicule pour l’ emmener au plus vite à l’hôpital. Dans la voiture, tout se déclenche. Arrivés au niveau de la Vachette(à 4 km de Briançon), elle se
tord dans tous les sens sur le siège avant. Les contractions sont bien là… c’est l’urgence. J’accélère à tout berzingue. C’est la panique à bord. Lancé à 90 km/h, j’arrive à l’entrée de Briançon…et là, barrage de douane.

Il est 22 h. « Bon sang, c’est pas possible, merde les flics ! ». Herse au milieu de la route, ils sont une dizaine à nous arrêter. Commence alors un long contrôle de police. « Qu’est-ce que vous faites là ? Qui sont les gens dans la voiture ? Présentez-nous vos papiers ? Ou est-ce que vous avez trouvé ces migrants ? Vous savez qu’ils sont en situation irrégulière !? Vous êtes en infraction !!! »… Un truc devenu habituel dans le Briançonnais. Je les presse de me laisser l’emmener à l’hôpital dans l’urgence la plus totale. Refus ! Une douanière me lance tout d’abord « Comment vous savez qu’elle est enceinte de 8 mois et demi ? » puis elle me stipule que je n’ai jamais accouché, et que par conséquence je suis incapable de juger l’urgence ou non de la situation. Cela m’exaspère, je lui rétorque que je suis pisteur secouriste et que je suis à même d’évaluer une situation d’urgence. Rien à faire, la voiture ne redécollera pas. Ils finissent par appeler les pompiers.

Ces derniers mettent plus d’une heure à arriver. On est à 500 mètres de l’hôpital. La maman continue de se tordre sur le siège passager, les enfants pleurent sur la banquette arrière. J’en peux plus. Un situation absurde de plus. Il est 23h passées, les pompiers sont là… ils emmènent après plus d’une heure de supplice la maman à l’hosto. Les enfants, le père et moi-même sommes conduits au poste de police de Briançon à quelques centaines de mètres de là. Fouille du véhicule, de mes affaires personnelles, contrôle de mon identité, questions diverses et variées, on me remet une convocation pour mercredi prochain à la PAF de Montgenèvre. C’est à ce moment-là qu’on m’explique que les douaniers étaient là pour arrêter des passeurs. Le père et les deux petits sont quant à eux expulsés vers l’Italie. Pendant ce temps-là , le premier bébé des maraudes vient de naître à Briançon. C’est un petit garçon, né par césarienne. Séparé de son père et de ses frères, l’hôpital somme la PAF de les faire revenir pour être au côté de la maman. Les flics finissent par obtempérer. Dans la nuit, la famille est à nouveau réunie.

La capacité des douaniers à évaluer une situation de détresse nous laisse perplexe et confirme l’incapacité de l’État à comprendre le drame qui se trame à nos maudites frontières.
Quant à nous, cela nous renforce dans la légitimité et la nécessité de continuer à marauder… toutes les nuits. »


Journée internationale de lutte pour les droits des femmes

blogs.mediapart.fr

8 mars –

Morvan56

Pour répondre à cette enquête, veuillez cliquer sur le lien suivant : https://8mars15h40.fr/grande-enquete/

Officialisée par les Nations Unies en 1977, la « journée internationale des femmes » trouve son origine dans les luttes des ouvrières et suffragettes du début du XXe siècle, pour de meilleures conditions de travail et le droit de vote.

« La femme n’est victime d’aucune mystérieuse fatalité : il ne faut pas conclure que ses ovaires la condamnent à vivre éternellement à genoux » Simone de Beauvoir.

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Le 8 mars célèbre la Journée Internationale des Femmes

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vidéos :

-Ceci est un message du Ministère pour l’inégalité entre les hommes et les femmes – vidéo 34″

-Stop sexisme et violences – Egalité et mixité professionnelle : vidéo 2’20

-Philippe Martinez, Secrétaire général de la CGT, était l’invité de « Dimanche en politique » – vidéo 29′

-Les 4 Vérités- Philippe Martinez – vidéo 7′

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Louise et les autres, le combat des femmes dans la Commune

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8 mars, journée internationale de lutte des femmes, pour l’égalité des droits : la parole des femmes, plus libre, plus forte

Communiqué LDH

Cette année, le 8 mars sera célébré dans le monde entier dans un contexte nouveau : celui, dans le prolongement de l’affaire Weinstein, d’une libération mondiale de la parole des femmes.

La Ligue des droits de l’Homme, sans limiter la question de l’égalité entre les hommes et les femmes aux révélations sur le harcèlement et les violences sexuelles à l’encontre des femmes, se félicite de cette libération. Elle appelle à en tirer les enseignements car, après une telle déflagration, plus rien ne sera « comme avant » : ce qui était « banal » et à quoi tant de personnes s’étaient habituées, n’est désormais plus accepté. Et au-delà, c’est l’oppression systémique et universelle des femmes qui a éclaté dans le monde entier.

La portée mondiale de cette expression des femmes place enfin la question de l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines (politiques, économiques, sociaux, culturels, familiaux) au cœur de droits universels et indivisibles, dont les luttes des femmes sont à la fois l’illustration, l’aliment et l’avenir. Le droit à la liberté d’opinion et d’expression en est un aspect, inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, dont les femmes se sont ainsi saisies, magistralement.

la suite :


Loi asile-immigration…

…un projet déséquilibré qui inquiète les associations

Communiqué commun signé par la LDH

Le gouvernement a présenté le projet de loi asile-immigration en Conseil des ministres aujourd’hui. Certaines mesures sont positives, comme l’accès à la carte de résident des parents d’enfants bénéficiaires d’une protection internationale, ou encore l’extension à quatre ans de la carte de séjour pluriannuelle pour les bénéficiaires d’une protection subsidiaire.

Mais ce texte contient principalement des mesures qui vont dégrader la procédure d’asile et l’accompagnement social proposé par les associations, dans un contexte où l’ensemble des demandeurs d’asile ne pourra être hébergé, faute de places suffisantes :

  • Le raccourcissement des délais d’instruction des demandes d’asile s’effectue principalement au détriment du demandeur et risque de fait d’exclure des milliers de personnes de la protection : réduction des délais de recours devant la CNDA, fin du caractère suspensif du recours dans certaines situations, instauration des audiences par vidéo-conférence, notification des décisions par « tout moyen ».
  • Le projet de loi renforce les mesures directives et instaure un contrôle des préfectures, avec le risque de créer une confusion générale entre surveillance administrative et action sociale et de dégrader le travail des acteurs sociaux dans l’accompagnement pour l’accès aux droits (orientation directive sur l’ensemble du territoire national sans garantie d’une proposition effective d’hébergement, contrôles préfectoraux dans les structures d’hébergement, restriction de la liberté d’aller et venir).
  • Au prétexte de renforcer l’efficacité des mesures d’éloignement, le projet développe à outrance les mesures de contrôle et de privation de liberté (systématisation de l’assignation à résidence, forte hausse de la durée de rétention) auxquelles s’ajoute le placement en rétention des personnes placées sous procédure Dublin, voté au parlement le 15 février.
  • En fragilisant les fondements même du travail social, ce texte va altérer la relation de confiance entre les travailleurs sociaux et les personnes en grande précarité, leur famille et leurs enfants, qu’elles aient un statut administratif précaire ou non. Ces orientations pourraient conduire les personnes migrantes à fuir les procédures et les dispositifs sociaux, multipliant les situations d’errance et de précarité.
  • En refusant d’avancer sur la question de l’accès à un titre de séjour pour les dizaines de milliers de personnes qui vivent déjà sur le sol français, parfois depuis des années, et sur la modification nécessaire du règlement Dublin, ce projet passe à côté d’une occasion de s’attaquer réellement à la pauvreté et à la souffrance sociale.

Les associations en appellent à la responsabilité des parlementaires pour modifier ce texte en profondeur, afin que soit définie une politique publique qui tienne compte de leurs propositions adaptées aux situations vécues par les personnes migrantes en France.

Signataires : Fédération des acteurs de la solidarité, Médecins du monde, Emmaüs France, Dom’Asile, France terre d’asile, L’Uniopss, JRS France, Centre Primo Levi, AdN, Le Refuge, La Cimade, Ligue des droits de l’Homme, Médecins sans frontière, Solidarité femmes, Unicef, CASP, Le Secours catholique – Caritas France, Association des Cités du Secours catholique, Fondation Abbé Pierre, Emmaüs solidarité, Armée du salut

 

Paris, le 21 février 2018


Pourquoi on n’a aucun mal à dire coiffeuse et beaucoup plus à dire professeuse

slate.fr

Agnès De Féo
Sociologue et documentariste

Infirmière, épicière, caissière, pâtissière, paysanne, institutrice, actrice, chanteuse, serveuse, aide-soignante. Les métiers manuels, de service et de la scène n’ont aucun problème à se féminiser, surtout s’ils sont considérés comme subalternes. Ainsi éboueuse est très vite devenu le pendant féminin d’éboueur, alors que la profession était jusqu’à récemment uniquement masculine, idem pour technicienne, travailleuse, policière, maçonne et même franc-maçonne. En revanche: auteur, écrivain, médecin, professeur, ingénieur, ambassadeur s’allongent difficilement d’un suffixe féminin. Ainsi dans le binôme employeur-travailleur, seul le second se féminise automatiquement: on dira travailleuse, plus rarement employeuse.

Pourtant la structure des deux mots est absolument identique. On rencontre la même réticence avec professeur qui se féminise (aux forceps) en professeure, sans être marqué à l’oral, alors qu’on devrait utiliser professeuse comme chanteuse ou coiffeuse (on ne dit pas chanteure ou coiffeure). Professeuse était pourtant employé au XVIIIe siècle, et procureuse dès le XVIe, comme l’atteste le lexique des anciens féminins par la Société internationale pour l’étude des femmes de l’Ancien régime (Siefar).

Les cocktails de l’ambassadrice

Certaine fonctions au féminin passent pour avoir désigné l’épouse de l’homme qui l’occupait. Il s’agissait d’un usage sans valeur sémantique. Ainsi l’épouse se voyait décerner le titre féminisé de son mari à une époque où ces professions étaient fermées à la gent féminine, ce que le linguiste Bernard Cerquiglini appelle le «féminin conjugal» qu’il qualifie de «grammaticalement scabreux»:

«Le mauvais usage de la langue, c’est celui-là: celui qui consiste à interférer dans le parallélisme des formes masculine et féminine d’un même mot en y introduisant cette dimension conjugale. Ce sous-entendu de “femme de…” est un parasitage de la vraie nature de la langue.»

Une dénonciation aussi énoncée par le linguiste Albert Dauzat, qui expliquait en 1955 que «l’extension du titre du mari à l’épouse est une appellation abusive».

Le sens de «femme de» disparaît, surtout depuis que les femmes exercent ces professions. Les premières pharmaciennes sont apparues dans le dernier tiers du XIXe siècle, mais jusqu’à récemment certaines se faisaient appeler pharmacien pour ne pas être confondues avec l’ancien usage. Il est étonnant que cet argument soit encore retenu pour justifier le maintien de la forme masculine.

Figures de cire d’Angela Merkel, au musée Tussaud de Berlin. En accèdant au pouvoir en 2005, la tête de liste de la CDU a imposé le terme «chancelière». © John MacDougall / AFP

Certes, la première ambassadrice française n’a été nommée qu’en 1972, Marcelle Campana au Panama, ce qui explique que les premières femmes à occuper le poste tenaient à ce que leur titre reste au masculin. Mais la langue évolue. L’Annuaire diplomatique, dans son édition de 2002, donne la liste des toutes les femmes comme ambassadrices. Le rôle des médias est ici primordial. Le grammairien Yannick Chevalier se souvient de l’entrée en force d’un féminin: «Quelques mois avant l’élection d’Angela Merkel, Le Figaro, qui est sur la ligne dure, était bien embêté, car chancelière désignait à l’époque l’épouse du chancelier. Comment la nommer, Madame le chancelier? Au bout d’une semaine, ils ont suivi les autres journaux et ont écrit chancelière. Puis c’est entré dans l’usage de tout le monde.»

Maudites autrices!

Auteur, comme professeur, est un métier bloqué dans sa forme masculine. Il s’est récemment féminisé en auteure, qui est là encore inaudible à l’oral, alors que le féminin d’auteur existe: c’est autrice. Mais il a disparu de l’usage alors qu’on a bien traductrice, éditrice, actrice, locutrice, créatrice, oratrice, spectatrice, amatrice, agricultrice, factrice, tutrice, sénatrice, inventrice, fondatrice. Et même, torréfactrice.

Autrice vient du latin auctrix, féminin d’auctor qui a donné auteur en français. Une variante genrée que l’italien a su conserver avec autrice, féminin d’autore (auteur) ; tout comme actrice se dit attrice, féminin d’attore. Autrice a donc une vraie légitimité historique et linguistique, contrairement à auteure, qui est un néologisme récent.

L’emploi du mot autrice en France est attesté dès le Moyen-Âge. Il est défini dans le Dictionnaire du moyen français (DMF) comme «femme qui compose un ouvrage». La plupart des linguistes et historiens imputent sa disparition à la création de l’Académie française en 1635. C’est le moment où autrice devient l’objet de violents débats qui aboutiront à l’utilisation d’auteur en terme générique.

Aurore Evain connaît bien l’histoire d’autrice pour avoir produit la première recherche sur le mot. Chercheuse et metteuse en scène, elle rappelle: «C’est au XVIIe siècle que le métier d’écrivain commence à se professionnaliser. Des femmes écrivent pour gagner leur vie, ce qui constitue une prise de pouvoir dans la société. Il y a des places à prendre dans les institutions littéraires. Elles entrent en concurrence économique avec les hommes. C’est pourquoi un groupe d’hommes a empêché le mot autrice d’exister: pour fermer le métier aux femmes. Ce ne sont pas tous les hommes qui se sont opposés aux femmes (certains étaient favorables à leur entrée à l’Académie), mais un groupe, que l’on définirait aujourd’hui comme masculiniste, qui a pris le pouvoir. Ils ont véhiculé leur idéologie, qu’on a fini par identifier à la norme. Mais c’est une construction historique.» Aurore Evain a étudié l’évolution du terme en parallèle à celui d’actrice:

«La survalorisation de l’actrice à l’époque moderne a participé à l’effacement de la femme qui écrit, l’autrice, figure devenue illégitime et innommable en français moderne. À travers la bataille des mots, s’est jouée une guerre symbolique, qui a permis la consécration de la créature au détriment de la créatrice. Le XVIIe siècle a vu l’éradication d’autrice.»

Éliane Viennot, professeuse de lettres et militante de l’écriture inclusive, attribue également cette censure au XVIIe siècle: «Le mot autrice est le mot martyr de la langue française qui a déchaîné la rage des hommes de l’époque. Les écrivaines, comme Madeleine de Scudéry, étaient de véritables célébrités féminines. Molière en fera une caricature dans Les Précieuses ridicules.»

Pourtant autrice a continué à être usité bien après. La Base historique du vocabulaire français définit le mot comme «femme qui fait profession d’écrire des œuvres littéraires» et en trouve des occurrences dans les romans de Restif de la Bretonne en 1784. En 1801, l’écrivain Louis-Sébastien Mercier emploie le terme dans Néologie ou Vocabulaire de mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles: «Quand on est autrice, il faut être une autrice distinguée.»

Un petit passage par le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France montre qu’autrice était encore utilisé dans la première moitié du XXe siècle. Le Figaro, si prude aujourd’hui avec les féminins, employait autrice, notamment sous la plume de Francis Jammes dans une édition du 12 juin 1926. Les sciences humaines n’étaient pas en reste. La Revue archéologique de 1932, par exemple, désigne par autrice Madeleine Colani, archéologue connue pour ses fouilles menées au Laos. La Revue française de psychanalyse montre un emploi fréquent d’autrice, notamment dans les années 1930. Ces exemples montrent que sa disparition est bien plus récente qu’on ne le croit, et que l’Académie française n’est pas l’unique fossoyeuse du féminin.

Le mot autrice est récemment entré dans le dictionnaire Le Robert. Certaines chercheuses le mettent en valeur, comme Edwige Keller-Rahbé, qui enseigne la littérature française du XVIIe siècle à Lyon-II et qui vient de copublier avec Michèle Clément une anthologie critique: Privilèges d’auteurs et d’autrices en France (XVIe-XVIIe siècles). Elle explique pourquoi: «Au départ, il s’agissait de parler d’une catégorie de privilèges de librairie, ceux accordés aux auteurs. Nous avons découvert des femmes qui sollicitaient et obtenaient des privilèges en tant qu’autrices. Dans l’anthologie, treize privilèges sur cent concernent les femmes, ce qui montre bien qu’il est faux de croire que les femmes n’avaient pas le droit d’écrire aux XVIe-XVIIe siècles. Au contraire, sous l’Ancien régime, certaines femmes sont partie prenante du marché de la librairie et sont conscientes de leur statut d’autrice. Il m’est apparu comme une évidence qu’il fallait mettre autrice dans le titre. Les éditions Classiques Garnier n’ont pas fait objection et c’est d’autant plus encourageant que c’est un éditeur scientifique.» Paru en 2017, c’est l’un des tout premiers ouvrages à faire figurer autrice dans son titre.

Autrice commence depuis cette année à être utilisé par Le Monde, tandis que Le Figaro a accepté auteure. Pour Aurore Evain, «c’est le fruit de tout un travail “viral”, parti de mon article, diffusé par la Siefar puis par les cercles féministes militants et surtout les autrices elles-mêmes. Les premières qui ont choisi de se dire “autrices” ont fait preuve de courage. C’est prendre le risque de ne pas vendre un spectacle, de passer à côté d’une subvention, de se voir censurer un article.» Citons ces pionnières dans le milieu théâtral: Marion Aubert, Typhaine D, Louise Doutreligne, Corinne François-Denève, Blandine Pélissier, Carole Thibaut.

Lettres et l’avoir

Le point commun de ces métiers réfractaires à la variation genrée: leur statut élitiste et valorisé. Ils sont liés à des postes de direction ou des métiers intellectuels. Pour la linguiste Maria Candea:

«C’est comme si une règle de grammaire marchait en fonction du salaire. Plus le salaire est bas, plus on accorde en genre. Plus il est haut, plus le masculin s’impose.»

Les métiers artistiques ou créatifs en revanche se féminisent aisément: on dira une compositrice, une sculptrice ou encore une créatrice. Sans compter les noms épicènes (masculin et féminin, terminés par un e muet) qui prennent l’article féminin: une pianiste, une violoniste, une peintre. Le blocage au masculin se fait sur les métiers liés au pouvoir et aux lettres, comme auteur et écrivain qui se féminisent rarement. L’académicien Erik Orsenna, s’est ainsi ridiculisé en 2015 sur Arte en disant qu’il entendait «vaine» dans écrivaine, avant d’être contredit par la journaliste Nadia Daam lui répondant qu’on entendait «vain» dans écrivain.

Tous les métiers littéraires ne sont pas logés à la même enseigne. Poétesse est entré dans la langue en 1570 et figure même dans le Dictionnaire de l’Académie française. Romancière est d’un usage courant, mais beaucoup plus récent, il fait son apparition en 1844. Pourquoi a-t-on poétesse et romancière et non écrivaine? La poésie et le roman seraient-ils rendus accessibles aux femmes du fait de leur caractère fictionnel, esthétique, non scientifique? Genres dits mineurs par rapport à l’épopée, au théâtre, territoires quasi exclusifs des hommes.

Comment expliquer cette résistance de la langue à se féminiser, à inclure le féminin dans certaines professions? Le Moyen-Âge est une époque très riche pour la création linguistique des féminins. Curieusement l’époque contemporaine a tenté d’appauvrir la langue. Et alors que les femmes sont présentes partout, la langue ne suit plus la réalité et contribue à invisibiliser les femmes, comme si elles avaient pris trop de place dans la société.

Pourtant des spécialistes de la langue réclament depuis longtemps la féminisation du français. Outre le grammairien belge Maurice Grevisse (1895-1980), le linguiste français Albert Dauzat (1877-1955), dans Le Guide du bon usage en 1955, soutient la création de néologismes: «Le français veut des féminins, et il en manque pour désigner des professions exercées plus ou moins récemment par les femmes.»

Des progressistes au gouvernement

La question connaît en France depuis trois décennies une étonnante stagnation. En dépit de toutes les préconisations gouvernementales, les locuteurs ne suivent pas. En 1984, Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, lançait une «commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes», présidée par Benoîte Groult en collaboration avec la linguiste Anne-Marie Houdebine. Le Premier ministre Laurent Fabius publiait une circulaire, dite du 11 mars 1986. L’objectif était de prendre en compte la féminisation progressive de la langue.

En mars 1998, Lionel Jospin, alors Premier ministre, lançait une nouvelle circulaire invitant les administrations à féminiser les «noms de métier, titres, grades et fonctions». L’année suivante, il préfaçait un guide de 119 pages, intitulé Femme, j’écris ton nom, rédigé par l’Institut national de la langue française sous la direction du linguiste Bernard Cerquiglini, afin de «faire avancer la cause de la féminisation». Un excellent ouvrage qui recense les occurrences du féminin au Moyen-Âge, une vraie mine d’information sur l’étendue des métiers féminins qui existaient alors.

Enfin, en 2016, le Haut conseil pour l’égalité publie Le Guide pour une communication publique sans stéréotype de sexe. Une initiative relayée par l’agence de communication Mots-clés, spécialisée dans la promotion de l’écriture inclusive.

«Aucun Québécois ne laisserait un titre au masculin pour parler d’une femme.»

Chaque décennie voit fleurir une initiative du gouvernement pour faire évoluer la langue vers une plus grande justesse grammaticale, en accordant au féminin toutes les fonctions. Pourtant la situation stagne, laissant supposer que la résistance est populaire. Pour le grammairien de l’université Yannick Chevalier:

«Nous avons un rapport maladif à notre langue, maladie qui ne concerne que les francophones de France métropolitaine. Les gens se sont entredéchirés sur la suppression de l’accent circonflexe. C’est toucher à l’identité, c’est pathologique. Mais aux Antilles, au Québec, en Suisse et en Belgique, c’est très différent, les gens sont beaucoup plus détendus par rapport à leur langue.»

De fait, au Québec, en Suisse et en Belgique, le féminin est depuis longtemps généralisé à toutes les fonctions. Le Québec a démarré beaucoup plus tôt la féminisation, dès 1979. Pourtant les féminins préconisés ne sont pas entièrement satisfaisants car inaudibles à l’oral. Ils se contentent de créer des néologismes en ajoutant un e muet à la forme masculine: professeure, auteure, alors que professeuse et autrice, on l’a démontré, existent depuis longtemps dans la langue.

Toutefois le mérite de cette entreprise est aussi d’encourager à utiliser les féminins qui existent déjà, comme le préconise l’Office québécois de la langue française. L’entreprise de féminisation a été largement suivie par les Québécois comme le confirme Alexa Conradi, féministe de Montréal: «Aucun Québécois ne laisserait un titre au masculin pour parler d’une femme.» Elle n’hésite pas à qualifier les Français de «réactionnaires et sexistes».

La Suisse est encore plus audacieuse. Outre l’usage généralisé d’autrice, le parti des Verts vient de bannir tous les masculins pour les remplacer par des féminins dans ses statuts. L’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève a décidé de rendre le féminin générique. D’autres initiatives universitaires existent pour démasculiniser les textes.

Le poids des petits hommes verts

Dans l’Hexagone, un culte est rendu à l’Académie française, perçue dans l’imaginaire collectif comme l’autorité absolue en matière de normes lexicales et grammaticales. Elle est la cible de puissantes invectives car coupable pour beaucoup de vouloir maintenir un statu quo sur le masculin.


Le 22 janvier 1981, l’écrivaine Marguerite Yourcenar devient la première femme académicienne. © AFP

La linguiste Maria Candea en a fait un combat: «L’Académie invente des règles pour bétonner son idéologie sexiste, pour renforcer le masculin. Les académiciens n’ont pas désarmé même après avoir perdu toute autorité dans le domaine de la grammaire. Dans leur seule et unique grammaire, publiée dans les années 1930, qui a été la risée de tout le monde pour son amateurisme, ils avaient trouvé moyen, entre autres, d’essayer d’imposer une nouvelle règle en ce sens. Ils ont voulu empêcher que le pronom “certains, certaines” reste variable en genre! Ils voulaient rendre le féminin “certaines” incorrect, comme ils avaient, par le passé, réussi à rendre d’autres accords incorrects. Cette histoire semble leur tenir énormément à cœur.»

Même jugement sévère de la part d’Aurore Evain: «L’Académie a été la “fossoyeuse” du terme autrice: en le faisant disparaître des dictionnaires, elle a effacé toute son histoire, et donc sa légitimité. Ce féminin avait un enjeu politique. Les académiciens n’auraient pas mis autant d’énergie à le faire disparaître s’il ne contribuait pas à la légitimation des femmes ainsi désignées.»

Chrystel Breysse, socio-linguiste, ironise: «Si l’on suit l’Académie française qui revendique le masculin comme le genre non marqué, pourquoi alors ne pas mettre tous les noms de métier au masculin? Pourquoi ne pas dire: Madame l’infirmier, Madame le boulanger, l’acteur français Brigitte Bardot ou le chanteur Dalida? Pourquoi féminiser certains métiers et pas d’autres?» Pour Éliane Viennot: «C’est l’Académie le problème. Les académiciens sont liés au pouvoir, ils défendent ça, c’est une forteresse. Ils disent défendre des usages anciens mais ils se fondent sur des usages mis en place au XVIIe siècle!»

Maria Candea surenchérit: «Dans une tribune de 1998, l’académicien Marc Fumaroli avait associé la féminisation de “recteur” à “rectal” et trouvé que “doctoresse (…) rimait fâcheusement avec fesse”. C’est une obsession sexuelle!»

Accords et désaccords

Cet accord qui refuse le féminin est lourd de conséquences d’un point de vue grammatical. Tous les secrétaires de rédaction et les correcteurs sont obligés de jongler avec les mots pour éviter les contresens. En préconisant de conserver Madame le directeur plutôt que Madame la directrice, c’est commettre une faute d’accord. Par quel pronom personnel reprendre le mot directeur au masculin lorsqu’il désigne une femme: le président, elle… ou le maire, elle…? Que pensez-vous de cette phrase: «Le directeur a pris un congé maternité car il allaite son enfant»? Que penser d’une langue qui ne parvient plus à rendre compte de la réalité au risque de faire des fautes d’accord et de créer des ambiguïtés?

Le grammairien Yannick Chevalier rappelle: «Dans les années 1920-1930, les premières femmes avocates se font appeler Madame l’avocat. À l’époque, les grands philologues de la Sorbonne crient au solécisme. Le mot Madame commande un accord au féminin, dire “Madame le” est incorrect. Même des grammairiens de droite, voire de l’extrême droite, considèrent que mme l’avocat est une monstruosité linguistique. Mais aujourd’hui l’article masculin est revendiqué dans certaines fonctions au nom de la norme.» À la question «Madame le secrétaire perpétuel ou Madame la secrétaire perpétuelle?» du journaliste de France Inter Patrick Cohen à l’historienne Hélène Carrère d’Encausse, en direct de l’Académie française lundi 16 mars 2015, la réponse est sans appel: «Madame le secrétaire. La grammaire française doit être respectée ici.» Le problème est que l’académicienne fait là une faute de français, une faute d’accord appelée solécisme.

Le site de l’Académie regorge de ce type d’erreur de langue, car le français est une langue qui s’accorde en genre et en nombre. Dans la nécrologie de Simone Veil disparue le 30 juin 2017, elle est désignée comme confrère par ses pairs, un nom donc masculin auquel est rattaché l’adjectif «décédée» au féminin. L’Académie fait donc une faute d’accord de base, qui serait sanctionnée à l’école primaire.

Drôle de genre

Certains arguent de l’arbitraire du genre des mots pour expliquer l’absence d’équivalence féminine à certaines fonctions. C’est oublier que cet arbitraire ne touche que les inanimés et certains animaux. L’éminent Alain Rey, lexicographe et père du Petit Robert, s’est récemment fourvoyé dans un article du Figaro. Il revient sur le masculin et le féminin qu’il décrit comme arbitraires concernant les choses et les animaux: «On dit une girafe et pourtant on pense au mâle. Comme on croit que le crapaud est le mari de la grenouille. Or, ce sont deux espèces différentes […] Mais l’arbitraire de la langue est une donnée première contre laquelle on ne peut absolument rien!»

Alain Rey semble oublier que tous les animaux domestiqués et certains animaux sauvages sont marqués en genre: chien-chienne, chat-chatte, bélier-brebis, bouc-chèvre, cochon-truie, cheval-jument, taureau-vache, buffle-bufflonne, lion-lionne, etc. Ces animaux-là sont bien marqués en genre. L’arbitraire ne touche les noms d’animaux que lorsqu’ils ont une moindre interaction avec les humains. La langue française, comme la société, sont éminemment genrées.

Argument souvent opposé à la féminisation des fonctions, ces métiers masculins désignés au féminin, comme corvette, vigie, sentinelle ou recrue. De même les termes épicènes comme individu ou personne. On peut parler effectivement d’arbitraire de la langue dans leur cas, mais ce sont des exceptions.

Des femmes qui manquent de sagesse

Sage-femme est souvent convoqué pour illustrer la non-réciprocité genrée des noms de métiers. Éliane Viennot rappelle: «En 1982, toutes les professions s’ouvrent aux deux sexes. La société s’est émue du fait que le métier de sage-femme allait être ouvert aux hommes. Le médecin Robert Debré s’est exclamé: “Les pauvres hommes vont être appelés sages-femmes!” L’Académie a proposé maïeuticien pour les hommes, mais pas maïeuticienne pour les femmes, qui, elles, devaient continuer d’être appelées sages-femmes. Ils ont créé un problème là où il n’y en avait pas.»

Rappelons que maïeuticien a été inventé par l’Académie française en 1980, en référence à la maïeutique de Socrate. Maïeuticien figure comme néologisme dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française, avec la précision qu’il est «limité par l’usage aux hommes exerçant la profession de sage-femme».

Un sage-homme en salle de travail, à la maternité de l’hôpital de Clamecy, en 2008.  © Jeff Pachoud / AFP

Chrystel Breysse rappelle: «L’Académie française montre bien son incompétence. Car dans le mot composé sage-femme, le mot femme ne qualifie pas le sexe de la personne qui occupe la fonction, mais bien la compétence qui renvoie à la connaissance du corps des femmes.» On peut donc parfaitement dire un sage-femme pour un homme qui exerce ce métier.

Linguistique et guerre des sexes

Curieusement beaucoup perçoivent ce blocage lexical comme un clivage hommes-femmes. Cette disparition du féminin dans la langue serait due à une volonté masculine d’assurer sa domination sur les femmes. Chrystel Breysse, sociolinguiste, travaille sur ces questions d’impact de la langue sur la société et l’accès des femmes à l’égalité: «Le postulat du masculin premier induit une conception du rapport entre le féminin et le masculin axée sur la hiérarchisation. De fait, le masculin apparaît comme la norme sur laquelle le féminin doit se construire. Parler de règles de formation du féminin est donc la conséquence logique d’une absence d’interrogation sur la formation du masculin. Parler des femmes uniquement au masculin, c’est considérer qu’elles n’existent pas.»

«Ce sont des fonctions que les hommes estiment être leur chasse gardée […] On touche au cœur de la domination masculine.»

Même idée chez Éliane Viennot: «Ce sont des fonctions que les hommes estiment être leur chasse gardée. Ils campent sur le langage car ils n’ont plus rien d’autre. C’est une bataille déjà perdue pour eux, mais ils essayent encore de faire croire aux femmes que leur fonction doit être au masculin. On touche au cœur de la domination masculine.» Pour Yannick Chevalier, il ne fait aucun doute que la féminisation s’inscrit dans le combat féministe: «Les femmes ont fait entendre leur voix et sont entrées en concurrence avec les hommes qui ont dû leur céder de la place. La deuxième bataille est de fixer cette évolution dans la langue, afin que les femmes soient aussi présentes que les hommes. Ceux-ci sont en train de céder.»

Il est pourtant dommage de limiter cette problématique à un combat, voire à une guerre des sexes, car les femmes en sont aussi responsables. C’est une erreur d’imaginer un combat sans merci entre hommes et femmes. Il serait ridicule de penser que toutes les femmes soutiennent l’IVG. Marie-France Lorho par exemple, députée du Vaucluse (Ligue du Sud), organisait le 17 janvier un colloque pour la vie, une manifestation qui réunit autant de femmes que d’hommes.

Certes, les règles édictées par l’Académie française se basaient sur des conceptions misogynes inacceptables, mais il n’est pas correct de réduire cette question grammaticale à une victimisation des femmes, en leur ôtant toute responsabilité dans la perpétuation des blocages sexistes. Plutôt que de chercher un bouc émissaire masculin, il serait judicieux de vouloir simplement respecter la grammaire et les règles d’accord. Accorder au féminin, c’est avant tout respecter la langue française, pour le bénéfice de tous les francophones, sans différence de sexe.

Pour Aurore Evain: «L’histoire de l’essor du féminin autrice, en terme d’usage, est passionnant, car il montre le retour en force des collectifs citoyens grâce aux nouveaux médias. Il y a encore dix ans, je n’aurais jamais cru que ce mot atteindrait une telle portée, au point d’être préconisé par une ministre de la Culture et une académicienne, Danièle Sallenave.»

Nous assistons aujourd’hui à un changement historique. L’académicienne Dominique Bona vient d’accepter de se faire appeler académicienne et a accusé l’Académie de s’être trompée sur la féminisation des noms de métiers dans les années 1980. Et une autre académicienne, Hélène Carrère d’Encausse, avait promis de plancher sur le sujet du féminin dans la langue avant la fin 2017. On attend ses conclusions avec impatience.


Violences faites aux femmes : le festival des éditocrates réactionnaires

acrimed.org

Acrimed

Frédéric Lemaire

Avec les hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo, la question des violences faites aux femmes est en partie sortie des rubriques de « faits divers », comme nous l’écrivions dans notre précédent article, pour devenir un fait politique majeur, et même un phénomène de société [1]. Mais cela n’a, semble-t-il, pas plu à tout le monde, et l’œuvre de « diversion » a échu à quelques commentateurs présentés comme éditorialistes, « intellectuels » ou « polémistes » qui, s’ils forment une galaxie restreinte numériquement, ne se sont pas moins bruyamment manifesté dans les médias, à la faveur de maintes invitations.

Notre association n’a pas vocation à contester que des opinions réactionnaires puissent s’exprimer publiquement. Mais force est de constater que l’avalanche des prises de position de cet ordre ne s’est pas cantonnée aux médias de parti-pris, sur lesquels nous revenons dans un premier temps, mais qu’elles ont également occupé une place disproportionnée dans les médias généralistes, sans que leurs auteurs soient jamais présentés comme ce qu’ils sont, à savoir des polémistes de la droite extrême.

Causeur, Valeurs Actuelles, le FigaroVox : la parole réactionnaire en roue libre

Depuis octobre, les tribunes hostiles aux hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo se sont multipliées dans les colonnes de médias de parti-pris tels que Causeur, Valeurs actuelles, ou encore du FigaroVox [2]. En première ligne, Causeur, qui, disons-le, n’a pas boudé son obsession. En témoigne sa « une » de novembre 2017 :

Causeur publie également des articles aux titres pour le moins évocateurs. « Le grand Délathon a commencé » (17 octobre 2017) alerte ainsi Élisabeth Lévy. Ingrid Riocreux prévient quant à elle : « Les Weinstein, certaines femmes s’en accommodent très bien » (18 octobre 2017). Dans son article, elle développe la thèse audacieuse selon laquelle les victimes – les femmes agressées – seraient en réalité souvent consentantes… voire coupables.

Pour Diane de Bourguesdon [3], « la chasse aux sorciers doit s’arrêter » (21 octobre 2017). Si l’on en croit sa démonstration [4], la parfaite égalité entre l’homme et la femme aurait été acquise… dès l’époque romaine, grâce à la religion chrétienne [5].

Le vibrant plaidoyer de Causeur en défense des hommes se poursuit avec Élisabeth Lévy, qui dénonce le « harcèlement féministe » et « les magistrates de #balancetonporc [qui] ont condamné la gent masculine » (10 novembre 2017). Enfin, Paul Thibaud regrette que « le désir masculin [soit] présumé coupable » (11 novembre 2017).

La libération de la parole autour des violences faites aux femmes est d’autant plus insupportable aux yeux des commentateurs réactionnaires qu’elle mettrait en sourdine un autre type d’obsession : celle du péril islamique. Le 20 novembre dans le FigaroVox, l’inénarrable Finkielkraut s’insurge : « L’un des objectifs de la campagne #balancetonporc était de noyer le poisson de l’islam : oubliée Cologne, oubliée la Chapelle Pajol, oubliés les cafés interdits aux femmes à Sevran [6] ».

Bien évidemment, Causeur n’est pas en reste. « Balance ton porc… mais pas que ton mâle blanc » (15 novembre 2017) corrige Anne Zelensky. Deux autres articles font écho aux propos de Finkielkraut : « Balance ton porc… sauf celui de La Chapelle-Pajol ? » (24 novembre 2017) puis « #MeToo à Paris, #Omerta à Cologne ». On l’a compris : le féminisme ne devrait être bon qu’à se focaliser sur les agresseurs musulmans ou les migrants, mais certainement pas à remettre en cause la domination masculine. [7]

Enfin, le déni des violences faites aux femmes en tant que phénomène structurel et systématique s’incarne dans Valeurs actuelles. Charlotte d’Ornellas, invitée régulière de « L’heure des pros » de Pascal Praud sur CNews, parle dans l’hebdomadaire de « l’hypocrisie d’une polémique » (16 octobre). La raison ? Les violences ne sont pas à l’œuvre partout dans la société mais se cantonnent aux agissements d’un « monstre » d’Hollywood, Weinstein. Un raisonnement qui lui permet d’aboutir à l’équation suivante : Weinstein = Hollywood = « l’empire du vice » = condensé de tout ce que l’humanité contient d’ « immoral » = violences.

Une campagne de diversion généralisée dans les grands médias

Les contributeurs de Causeur, Valeurs actuelles ou du FigaroVox ne se contentent pas d’étaler leurs opinions outrancières dans les médias réactionnaires. Ils sont et ont été en permanence invités dans les grands médias, tantôt pour apporter de l’eau au moulin d’une polémique qu’ils avaient eux-mêmes lancée, tantôt pour servir de « gage à buzz » pourvoyeur systématique de « petites phrases choc » qui, sous couvert de pluralisme, huile à son tour la mécanique médiatique.

Parce qu’ils s’assoient sur les plateaux comme dans leurs salons, ces auteurs sont devenus des spécialistes du jeu médiatique, de ses dispositifs contraignants, de ses formats à bras raccourcis, de ses simulacres de débats où gagne celui qui parle le plus fort. Et parce qu’ils dirigent ou animent, pour nombre d’entre eux, leurs propres blogs, journaux, émissions télé ou radio, ils ont le verbe facile des « bons clients » médiatiques. Des clients dont on s’indigne des saillies polémiques pour mieux les réinviter le lendemain.

Corollaire : parce qu’ils n’existent que dans une course au remplissage et au clic, les grands médias en ont besoin pour exister et les invitent précisément pour cela. Partant, ils légitiment et souvent amplifient des prises de position contribuant à appauvrir le niveau du débat public et à institutionnaliser la pensée d’extrême-droite en France.

Arrêtons-nous sur quelques-unes de ces invitations [8].

– Souvenons-nous que pour les « experts » de Causeur, les femmes aiment qu’on leur fasse violence / s’accommodent des agresseurs / agressent aussi. C’est également le point de vue de Gilles-William Goldnadel [9], chroniqueur permanent de l’émission « Les Terriens du dimanche » de C8, animée par Thierry Ardisson (le 22 octobre 2017) :

Ce délire hystérique sur la toile, moi en tant qu’avocat encore plus qu’en tant que mec, ça m’effraie profondément. […] Effectivement c’est une délation grave parce qu’elle est anonyme ou sous forme de pseudo. […] Mais des menteuses ça existe. Des mythomanes ça existe. Des maîtresses-chanteuses ça existe. Moi j’ai connu des femmes qui voulaient se venger. Des harceleuses, j’en ai fait condamner moi des harceleuses. Bien sûr que ça existe aussi.

– Pour celles et ceux qui, non abonnés, auraient manqué les articles de Causeur dénonçant la « chasse à l’homme » et le « harcèlement féministe », une chaîne d’information en continu en a offert un équivalent en accès libre :

– Ivan Rioufol : Ce que je n’aime pas, c’est cette chasse à l’homme qui se laisse voir à travers ce qui a été au départ, quand même, une opération également politique menée par les néoféministes, qui ont essayé d’inculqu.., de faire comprendre qu’il y avait une sorte de présomption de culpabilité sur chaque mâle. Le harcèlement il peut être aussi chez les femmes.
– Pascal Praud : Faut arrêter ça fait un mois et demi, il n’y a pas un cas d’un homme qui s’est fait harceler.
– I. Rioufol : Mais parce qu’ils ne s’en plaignent pas !
– Laurent Joffrin : C’est comme les femmes à barbe, ça existe mais ce n’est pas la majorité.
– I. Rioufol : La promotion-canapé ça existe aussi. Arrêtons avec cet angélisme-là. Les allumeuses, ça existe aussi tout de même, faut ouvrir les yeux. »

Discussion de comptoir ? Point du tout. Simplement un plateau de CNews, animé par Pascal Praud à une heure de grand écoute pour débattre du sujet « Harcèlement, tous concernés ». [10]

– Souvenons-nous encore que, balayant d’un revers de main toutes les données sur les violences sexuelles, les « polémistes » niaient le caractère structurel du phénomène et lui ôtaient toute dimension politique. Voilà qui méritait une tribune sur le service public :

On a l’impression avec l’accumulation de temps que les témoignages réels poignants de ces femmes sont la vie de toutes les femmes. […] Nous vivons aujourd’hui sous le règne de la victime et je ne céderai pas au chantage émotionnel, parce qu’il y a des témoignages poignants… […] Mais enfin on vit où ? En Afghanistan ? On est en France et on nous dit « Quand sortirons-nous de notre nuit » ? Mais enfin… un peu d’humour ! [11]

Bavardage de salon ? Point du tout. Émission de service public « C l’hebdo » (le 11 novembre 2017) qui invite Élisabeth Lévy à venir polémiquer sur sa « une » polémique de Causeur… Misère du journalisme et desdits « débats télévisés ».

– Souvenons-nous enfin que pour Valeurs actuelles, les violences n’avaient rien à voir avec une quelconque domination masculine mais seraient la faute de courants qui prôneraient « l’immoralité ». Voilà qui justifiait, pour BFM-TV, l’invitation du rédacteur en chef le 12 octobre :

Je pense qu’on ne peut pas se contenter d’ouvrir le procès de ce producteur ou de celui du cinéma américain, d’Hollywood, ou de la société en se contentant de dire, finalement, c’est l’homme qui serait le grand coupable de tout ça. Derrière tous ces agissements, je pense qu’il y a une question sociétale et une question qui vient finalement de relativement loin, c’est quand même très largement mai 68.

Pour d’autres encore, à l’instar de Finkielkraut, le phénomène médiatique autour des violences faites aux femmes n’est qu’un énième symptôme de « l’américanisation de la société » et d’un retour au « puritanisme ». Une pensée qu’il a eu tout le loisir de développer sur le service public, dans « L’émission politique » du 19 octobre, dont une partie était consacrée à la question « Harcèlement des femmes : pour ou contre #BalanceTonPorc ? » :

La France était jusqu’à présent le pays de la mixité heureuse, c’est en train de se transformer…[Coupé] Tous les voyageurs, Hume, James au 19ème siècle ont remarqué le caractère d’aménité de la vie française du fait de la présence des femmes. Les phénomènes que vous dénoncez existent et vous avez raison de le faire mais on est en train de transformer la France en province de l’Amérique néo-puritaine. C’est cela qui se passe, l’américanisation de la France.

De celle qui explique les agressions sexuelles par « Hollywood » à celle qui explique leur dénonciation par « l’américanisation de la France », la droite extrême est plurielle. Même si elle se rejoint sur un point essentiel : la France, la vraie, est innocente.

Une parole ostracisée ? Vraiment ?

Nous avons réalisé un décompte qui, s’il n’est pas exhaustif [12] a au moins le mérite de donner une idée de l’espace qu’a occupé dans le débat médiatique le courant de pensée qui s’est appliqué au cours des derniers mois à minimiser, l’ampleur des phénomènes de harcèlement et de violences sexistes, quand il ne s’agissait pas de les nier purement et simplement.

Nous avons ainsi, du 12 octobre au 30 novembre 2017, recensé les émissions qui ont, en toute largesse et au nom du débat démocratique, tendu le micro à six de ces idéologues (et ce, uniquement évidemment, sur le sujet qui nous intéresse !) : Alain Finkielkraut, Gilles-William Goldnadel, Élisabeth Lévy, Eugénie Bastié, Éric Zemmour et Yvan Rioufol.

– 16 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Hondelatte raconte », Europe 1 ;
– 16 octobre, Eugénie Bastié, « L’heure des pros », CNews ;
– 17 octobre, Éric Zemmour, « Village médias », Europe 1 ;
– 17 octobre, Charlotte d’Ornellas, « L’heure des pros », CNews ;
– 19 octobre, Alain Finkielkraut « L’Émission politique », France 2 ;
– 21 octobre, Élisabeth Lévy, « Salut Les Terriens », C8 ;
– 22 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Les Terriens du dimanche », C8 ;
– 27 octobre, Élisabeth Lévy,« Le grand oral des Grandes Gueules », RMC ;
– 29 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Les Terriens du dimanche », C8 ;
– 30 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Les Grandes gueules », RMC ;
– 3 novembre, Eugénie Bastié, « L’heure des pros », CNews ;
– 5 novembre, Gilles-William Goldnadel, « Les Terriens du dimanche », C8 ;
– 11 novembre, Élisabeth Lévy, « C l’hebdo », France 5 ;
– 15 novembre, Alain Finkielkraut et Éric Zemmour, « Zemmour et Naulleau », Paris Première ;
– 16 novembre, Éric Zemmour, « On n’est pas forcément d’accord », RTL ;
– 16 novembre, Eugénie Bastié, « 28 Minutes », Arte ;
– 17 novembre, Ivan Rioufol, « L’heure des pros », CNews ;
– 19 novembre : Finkielkraut, « En même temps », BFM/TV ;
– 25 novembre, Alain Finkielkraut, « On n’est pas couché », France 2 ;
– 30 novembre, Élisabeth Lévy, Nice Matin.

Mais… « On ne peut plus rien dire ».

***
Une exposition médiatique considérable, écrivions-nous en introduction de cet article, qui démontre que les idées réactionnaires n’ont pas seulement le vent en poupe dans la presse qui leur est dédiée – ce qui est, somme toute, logique -, mais qu’elles bénéficient en outre d’une chambre d’écho considérable dans les médias généralistes. Difficile, dès lors, de ne pas rire (jaune) lorsque ceux qui les portent se plaignent – parfois en direct sur les plateaux – que leur parole soit ostracisée, sans visiblement se rendre compte que le fait de répéter, à longueur d’antenne, sur des médias de masse, qu’« on ne peut plus rien dire », tout en martelant ce rien que l’on ne peut plus dire, a une portée tragicomique certaine – et une vie décidemment bien longue…

Pauline Perrenot et Frédéric Lemaire

***
Annexe 1 : Les éditocrates réactionnaires en boucle

Un autre constat s’impose : connivence et copinage obligent, ces journalistes s’invitent en permanence entre eux avec, comme nous le disions, un centre névralgique : Le FigaroVox.

Ainsi, Élisabeth Lévy est interviewée par le rédacteur en chef Alexandre Deveccio le 10 janvier. Ivan Rioufol s’épanche sur le site à longueur de tribunes, notamment le 19 octobre, le 26 octobre, en plus des publications sur son blog gracieusement hébergé par Le Figaro, comme celle du 27 novembre pour le sujet qui nous concerne. De même que Gilles-William Goldnadel, dont on a pu recenser également trois tribunes à charge, le 16 octobre, le 23 octobre et le 27 novembre. Finkielkraut est à son tour interviewé le 20 novembre, une semaine avant Eugénie Bastié, le 26 novembre. Zemmour publie quant à lui pas moins de 14 articles sur la période (dont un sur le sujet qui nous intéresse…) !

L’entre-soi est à son comble dès lors qu’on observe que les mêmes éditocrates forment de manière hebdomadaire des tandems : ainsi de l’émission « L’esprit de l’escalier », où bavardent en toute camaraderie Élisabeth Lévy (présentatrice de l’émission) et Alain Finkielkraut (invité permanent) chaque semaine sur RCJ. L’occasion était trop belle pour ne pas aborder le sujet, ce qui fut fait le 22 octobre. Une émission immédiatement retranscrite en publication pour… Causeur :

Le même Finkielkraut est invité le 15 novembre dans l’émission « Zemmour et Naulleau » sur Paris Première en qualité de « grand témoin », et avec en prime, en sous-titre : « Alain Finkielkraut face aux controverses ».

C’est bien le caractère « polémique » qui justifie systématiquement l’invitation de ces porte-parole médiatiques de la droite la plus décomplexée. Un qualificatif qui se vend à défaut de dévoiler ce qu’il recouvre : l’étalage d’une rhétorique réactionnaire. Ce même mécanisme explique pourquoi Zemmour bénéficie, dans Le Figaro et sur RTL, de deux chroniques quotidiennes, respectivement intitulées « Les insolences d’Éric Zemmour » et « On n’est pas forcément d’accord ». Deux chroniques dont les violences faites aux femmes ont fait évidemment les frais, en janvier 2018 et en novembre 2017.

***
Annexe 2 : Petits extraits de paroles réactionnaires

Au-delà de titres évocateurs, les articles publiés sur Causeur valent le détour. Nous livrons ici quelques extraits parmi les plus édifiants :

Le 21 décembre 2017, Diane de Bourguesdon brosse pour le mensuel, sous le titre « Balance ton porc : la chasse aux sorciers doit s’arrêter » un petit historique des relations hommes-femmes de l’antiquité à nos jours !

L’affirmation de la parfaite égalité entre l’homme et la femme par la religion chrétienne dès l’époque romaine, puis la valorisation de la courtoisie érigée en vertu chevaleresque durant le Moyen-Âge, en particulier en France, ont peu à peu lissé les aspérités de la brute nature masculine et tempéré leurs fougueuses ardeurs envers la gent féminine. [ …] L’instruction de la littérature, combinée à une éducation des garçons dans un profond respect des jeunes filles et des femmes, a permis que la tradition courtoise se perpétue au fil des générations, au bonheur des dames françaises.

La religion chrétienne si efficace, notamment dans l’organisation de son clergé, pour la promotion de l’égalité entre hommes et femmes, ne permet toutefois pas à la « journaliste » d’ignorer les violences sexistes, évidemment requalifiées sous sa plume :

Jouir de sa position de force, abuser de la situation de faiblesse ou de la candeur de quelqu’un sont assurément des comportements moralement blâmables. Mais ils font partie de la nature humaine, et ne sont en outre nullement l’apanage des hommes. Vouloir abolir ce type d’agissements à l’échelle sociétale est non seulement parfaitement illusoire, mais s’apparente à une entreprise totalitaire de moralisation de la société.

En somme, tout cela n’est pas si grave, et les quelques « abus », eu égard à la « morale » – chrétienne ? –, n’ont rien à voir avec une quelconque forme de domination sociale, puisqu’il s’agit d’un phénomène « naturel ». Moralisation et dépolitisation : un redoutable couple qui invalide a priori toute possibilité d’action… Car qui critiquerait la « nature humaine » hormis des totalitaristes aveuglés ?

Autre article de Causeur, celui de l’universitaire Ingrid Riocreux paru le 18 octobre. Tout, ou presque, est dans le titre : « Les Weinstein, certaines femmes s’en accommodent très bien » (sic). Extrait :

Pour beaucoup de femmes, un homme dominé par ses pulsions est un être faible. […] On les croirait victimes, on les croirait soumises. À la vérité, elles n’iront jamais se plaindre d’un individu qu’elles estiment facile à manœuvrer et qu’elles méprisent profondément.

Des victimes coupables, et des coupables victimes : formidable retournement ! Car si l’argument selon lequel « tous les hommes ne sont pas agresseurs » a été maintes fois employé (voir notre précédent article), il fallait faire preuve d’une imagination et d’une audace à toute épreuve, ainsi que d’un talent certain dans la pratique de la dialectique de l’extrême, pour expliquer que même les agresseurs sont, en fait, des dominés. Et les agressées, des dominantes ? Et ce n’est pas fini :

Cela s’apprend très tôt : c’est la jolie lycéenne qui vient au début du cours, en minaudant, le chemisier ouvert, expliquer au professeur que « monsieur, je suis vraiment désolée mais je n’ai pas eu le temps de faire ma dissertation, est-ce que je peux vous la rendre la semaine prochaine ? ». C’est sa camarade, qui se demande pourquoi elle irait débourser 1000 euros pour avoir le nouvel iPhone alors que tel mec de terminale, qui l’a chouré on ne sait où, le lui cède en échange d’une fellation. S’il y a des Harvey Weinstein, si « personne n’a rien dit », c’est aussi parce qu’il y a des femmes qui s’en accommodent très bien.

Nous apprécierons la rigueur académique consistant à tirer des vérités universelles à partir d’anecdotes… vues ? entendues ? imaginées ? Nul ne le sait, car les « polémistes » n’ont que faire des enquêtes.


Recensement des étrangers dans les centres d’hébergement : les associations saisissent le Défenseur des droits

Parce qu’elles n’accepteront pas que les centres d’hébergement deviennent des annexes des préfectures, 25 associations qui accueillent, hébergent, orientent des personnes sans abri, ont saisi ce jour le Défenseur des droits au sujet du nouveau dispositif étatique destiné à l’examen de la situation administrative des étrangers sans abri hébergés ou qui sollicitent un hébergement.Annoncé aux associations lors d’une réunion organisée par les ministres de l’Intérieur et de la Cohésion des territoires le 8 décembre, ce projet, qui remet en cause l’accueil inconditionnel des personnes dans les centres d’hébergement d’urgence, principe fondamental de l’action sociale, avait provoqué le départ anticipé de représentants associatifs.Deux circulaires (l’une publiée le 8 décembre et l’autre datée du 12 décembre, mais pas encore publiée) prévoient en effet l’envoi d’équipes mobiles constituées d’agents de l’OFII et du service étranger des préfectures dans les centres d’hébergement en vue d’identifier les personnes de nationalité étrangère.

Conséquences immédiatement anticipées par ces associations : des personnes (dont des familles avec enfants, rappelons-le) qui n’appelleront plus le 115 pour être hébergées, qui resteront  à la rue ou dans des squats ou bidonvilles de peur d’être contrôlées et expulsées ou qui subiraient des fins de prise en charge.

Les associations demandent donc au Défenseur des droits d’intervenir auprès du gouvernement afin que ces instructions portant gravement atteinte aux droits fondamentaux des personnes étrangères hébergées dans les centres ne soient pas mises à exécution.

Si ces textes devaient être opposables aux personnes : ils mettraient un point final au principe de l’accueil inconditionnel, instaureraient un contrôle généralisé et discriminatoires des personnes étrangères au sein de lieux privés et obligeraient les associations à transmettre des informations à caractère personnel préjudiciables aux personnes qu’elles accueillent.

 

Associations signataires de la saisine :

Fédération des acteurs de la solidarité, La Cimade, Emmaüs solidarité, Emmaüs France, Centre Primo Levi, Uniopss, Fondation Abbé Pierre, Unicef France, Médecins sans frontières, la Ligue des droits de l’Homme, Samu social de Paris, Médecins du monde, Secours catholique – Caritas France, JRS, Fédération de l’entraide protestante, CASP, France terre d’asile, Fondation de l’Armée du salut, Association cités du Secours catholique, Le refuge, Droit au logement (DAL), Dom’asile, Amicale du Nid, Mrap, Fédération d’Habitat et humanisme

 

Paris, le 18 décembre 2017