Françoise Héritier : « Il faut anéantir l’idée d’un désir masculin irrépressible

LDH sarlat

L’ethnologue et anthropologue n’a cessé de déconstruire les idées reçues sur le masculin et le féminin.

LE MONDE | • Mis à jour le | Propos recueillis par Annick Cojean

Françoise Héritier, à Paris, en mars 2013.
Françoise Héritier, à Paris, en mars 2013. ERIC FEFERBERG / AFP

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais pas éprouvé une curiosité intense en entendant des camarades étudiants en philosophie me parler d’un séminaire absolument « exceptionnel » fait par un professeur dont je n’avais jamais entendu le nom et qui s’appelait Claude Lévi-Strauss. J’avais 20 ans, j’étudiais l’histoire-géographie, et leur enthousiasme était tel qu’il fallait que j’entende, de mes propres oreilles, ce qui se passait dans ce cours de l’Ecole pratique donné à la Sorbonne. Ce fut une révélation.

De quoi traitait donc ce séminaire ?

De la « parenté à plaisanterie » à Fidji. Et je vous assure que, pour une jeune fille qui sortait de sa province et qui faisait alors des études très classiques, c’était stupéfiant. Découvrir qu’il existait des sociétés où des beaux-frères pouvaient se saluer différemment et utiliser tel ou tel type de plaisanteries selon qu’ils avaient épousé la sœur aînée ou la sœur cadette de l’autre ouvrait des perspectives sur des mondes, des idées, des usages que je n’avais jamais soupçonnés. C’était d’une ouverture et d’une fraîcheur fabuleuses !

J’ai suivi la première année de cours avec passion. Totalement conquise. L’année suivante, c’était encore plus fort ! Le séminaire portait sur la chasse rituelle aux aigles chez les Hidatsas, des Indiens d’Amérique du Nord. Vous n’imaginez pas combien, dans une époque sans télévision, ce sujet pouvait se révéler fascinant. C’était tellement mieux que mes cours d’histoire !

De nature à vous faire changer d’orientation ?

Oh oui ! D’un coup, j’avais la tête ailleurs, alors qu’il fallait que je termine mon diplôme en histoire du Moyen Age. Lorsque Claude Lévi-Strauss a annoncé un jour qu’un nouvel institut de sciences humaines appliquées recherchait pour partir en mission en Afrique un ethnologue et un géographe, j’ai tout de suite postulé au poste de géographe.

Mais on n’a pas voulu de moi parce que j’étais une fille. Entendez : trop fragile, incapable de survivre à la chaleur, à l’eau sale, aux moustiques, aux serpents, aux scorpions, aux animaux féroces… Bref, le poste est resté vacant quelques mois. Et ce n’est que faute de candidature masculine qu’on a fini par agréer la mienne. Il fallait bien faire contre mauvaise fortune bon cœur ! En 1957, je suis donc partie en mission en Haute-Volta. Et ma vie s’en est trouvée bouleversée.

C’était la première fois que vous vous heurtiez à une discrimination des femmes ?

De manière aussi caractérisée, oui ! Mais il faut dire que, avant l’université, j’étais dans des écoles de filles. Aucune rivalité avec les garçons. Seulement des accrochages, des lancers de boules de neige cachant des pierres et des jeux de mots sexistes criés, d’un trottoir à l’autre, par les gars d’un lycée proche du mien, le long de la rue de Rome, à Paris.

Aucune différence entre garçons et filles au sein de la cellule familiale ?

Aucune en apparence. Même droit aux études pour mon frère et ses deux sœurs. Même argent de poche distribué solennellement par mon père dans des enveloppes identiques. Mais la discrimination était insidieuse. Il n’était pas question par exemple que mon frère desserve la table ou mette le couvert. Il fallait être aux petits soins pour lui. Et, lorsque nous étions en vacances à la campagne, ma sœur et moi tricotions pull-overs et chaussettes, assises dans la cour, aux pieds de nos grands-mères, tandis que mon frère partait faire du vélo avec ses copains en toute liberté.

Vous n’aviez pas le droit de sortir ?

Ah non ! Quand on sortait à vélo, c’était uniquement accompagnées par nos grands-mères. Elles nous paraissaient vieilles, mais elles n’avaient qu’une cinquantaine d’années et enfourchaient prestement leur bicyclette. Je me souviens d’un jour où nous avons voulu semer notre grand-mère maternelle, prises d’une soudaine fébrilité. On a foncé comme des folles, puis on s’est arrêtées au bord du talus pour l’attendre. Au bout d’un long moment, comme elle n’arrivait pas, on est reparties en sens inverse et on l’a retrouvée par terre, le poignet fracturé. Vous imaginez la culpabilité !

Cette différence de droits et de libertés avec votre jeune frère vous avait donc fait toucher du doigt la domination masculine.

Oh elle m’était apparue bien plus tôt ! Pendant la guerre, nos parents nous envoyaient séjourner en Auvergne, chez les oncles et cousins de mon père, pour nous requinquer et nous faire grossir, car dans les fermes, il y avait encore du beurre, du lait, des œufs… Pendant les repas, chacun prenait sa place selon un ordonnancement immuable. Au bout de la table s’installait le fermier, muni de son couteau de poche pour tailler les miches de pain. En face, se tenait le premier valet, puis ses fils, encore très jeunes, les autres valets, et enfin moi, la petite cousine. La mère et l’épouse ? Elles ne s’asseyaient pas. Elles apportaient les plats, servaient les hommes… et mangeaient debout les restes du repas. La tête du lapin ou la carcasse du poulet. Jamais les morceaux de choix. Quand il fallait de l’eau fraîche, c’est moi qu’on envoyait à la source, et pas un des valets qui aurait pourtant eu moins de mal à porter le seau que la petite fille que j’étais.

Vous perceviez l’injustice ?

Elle m’indignait ! Mais il y avait autre chose. Sur le palier de l’escalier qui montait aux chambres se trouvaient deux chromos qui représentaient la pyramide des âges de la vie pour l’homme et pour la femme. Une marche par décennie, accompagnée d’un dessin représentant le personnage ainsi qu’un vers de mirliton. A 20 ans, on voit l’homme choisir une épouse ; à 30 ans il admire ses fils ; à 50 ans, il triomphe, bras étendus, « maîtrisant le passé et le futur ». Puis il entame la descente, curieux et vif, se promenant dans le pays, apprenant à connaître le monde et les autres. Il meurt l’esprit tranquille parce qu’il a bien rempli sa vie. Pour la femme, c’est une autre affaire. A 10 ans, c’est une fille innocente : « pour elle la vie est ravissante ». A 20 ans, « son cœur tendre s’ouvre à l’amour ». A 40 ans, elle bénit le mariage de ses enfants et la naissance de ses petits-enfants. A 50 ans, déjà vieillie, « elle s’arrête, au petit-fils elle fait la fête ». Et puis elle amorce sa descente « dans la douleur », appuyée sur un garçon, fils ou petit-fils, et elle meurt « sans courage ».

Mais c’est désespérant !

Je ne vous raconte pas d’histoires ! J’ai toujours ces chromos ! La différence de condition entre l’homme et la femme me sautait chaque jour aux yeux et je ne comprenais pas ce que signifiait : « A 50 ans, elle s’arrête ». Elle s’arrête de quoi ? Personne ne pouvait me répondre. Ce n’est que plus tard que j’ai compris : elle est ménopausée, elle s’arrête donc d’être féconde et séduisante, elle a perdu toute valeur, contrairement à l’homme, en pleine possession de sa force. C’est une sacrée leçon quand on est enfant.

Seulement si on a les moyens d’avoir un œil critique et de s’en indigner. Sinon, c’est un outil de propagande sexiste qui conditionne l’esprit !

C’est bien le problème. Enfant, je voyais que la vie se passait comme ça, et que le chromo affichait en fin de compte une sorte de normalité. Et en même temps, j’étais saisie par un profond sentiment d’injustice en comparant à chaque étape les images de l’homme et de la femme. Et ces petites phrases assassines…

A quoi rêviez-vous, un peu plus tard, en tricotant sagement aux pieds de vos grands-mères ?

J’essayais de suivre leurs conversations, qui n’étaient en fait que des commérages. C’était leur seul terrain d’entente, car elles ne s’aimaient guère. Alors, contraintes de cohabiter pendant l’été, elles parlaient des uns et des autres, des mariages notamment. La Lucette de chez Chevalère avait rencontré au mariage d’Untel le cousin germain d’Unetelle qui n’était autre que le frère du cousin germain de sa belle-sœur… Je m’efforçais de suivre le dédale des liens familiaux, de décrypter tous les rapports de parenté, et je trouvais cela passionnant !

La conclusion était souvent très simple : deux frères épousaient deux sœurs, ou bien tel mariage unissait des cousins issus de germains. Mais l’intéressant, c’était de suivre le cheminement compliqué des protagonistes – qui n’avaient aucune vision d’ensemble – et les raisons des choix aboutissant à telles structures.

Vous faisiez déjà de l’ethnologie.

Sans le savoir ! Cela m’a donné une forme d’agilité intellectuelle très utile pour mener plus tard des études de parenté. Je crois beaucoup à ces façonnages qui nous viennent de l’enfance.

Mais comment vous projetiez-vous dans le futur ? Etiez-vous fascinée par certains rôles ?

Au contraire ! J’étais épouvantée par certains rôles !

Lesquels ?

Eh bien, je me croyais condamnée, par la force des choses, au rôle de mère de famille, sans toutefois parvenir à me projeter ainsi. Impossible de m’imaginer passer ma vie à m’occuper d’un intérieur, d’un mari, d’enfants. Non, vraiment, je ne pouvais pas. Je ne savais pas ce que je ferais, je ne savais même pas que l’ethnologie existait. Mais j’entendais être autonome, choisir ma vie, ne pas me laisser contraindre ni dominer. Et je n’écartais d’ailleurs pas l’idée de rester célibataire.

Quel modèle formait le couple de vos parents ?

Une petite bourgeoisie raisonnable sortie de la paysannerie. Je ne dirais pas satisfaite, mais convaincue d’être arrivée au mieux de ce qu’elle pouvait faire, à charge pour les enfants de poursuivre le chemin. L’idée de réussite sera d’ailleurs incarnée à leurs yeux par mon frère, devenu ingénieur des mines, et ma sœur, chirurgienne-dentiste. Des métiers connus et rassurants. Tandis que moi… Je crois qu’ils n’ont réalisé ma compétence dans un domaine que lors de ma leçon inaugurale au Collège de France, en 1983, lorsque j’ai succédé à Claude Lévi-Strauss. Mais c’était un peu tard…

Avez-vous perçu enfin de l’admiration dans leurs yeux ?

Ma mère a continué de dire « ma pauvre fille, tes livres ne sont pas pour moi. » Elle n’en a lu aucun.

Pourquoi « ma pauvre fille » ? Vous réussissiez, vous étiez épanouie, louangée…

C’est ainsi qu’elle m’appelait. Je n’étais pas conforme à son modèle et elle ne comprenait pas cette fille qui ne voulait pas « se contenter » et choisissait un métier qu’on n’arrête pas à 6 heures du soir.

Une « pauvre fille » avec du caractère ! N’avez-vous pas claqué la porte du domicile familial sur un coup de tête ?

Disons sur une impulsion. Les logements étaient rares à Paris, dans les années 1950. Et nous avions échangé notre logement de Saint-Etienne contre un appartement à Paris qui était sympathique, mais très étroit pour contenir mes parents, mon frère, ma sœur, ma grand-mère et moi. Or nous disposions d’une minuscule chambre de bonne dans laquelle je rêvais de mettre mon lit. Ma mère s’y opposait : l’accès à cette chambre signifiait que je pourrais entrer et sortir à son insu. Ce n’était pas mon genre, mais on surveillait les filles de près à l’époque, fussent-elles étudiantes. J’ai supplié, insisté, expliqué que j’avais du mal à travailler à côté de ma sœur qui écoutait la radio, etc. Jusqu’à ce que ma mère, ulcérée, me lance un jour : « Si tu n’es pas contente, tu n’as qu’à t’en aller ! »

Et vous êtes partie ?

Sur-le-champ ! J’étais majeure, j’avais 22 ans. Je suis allée chez un ami, puis j’ai loué une chambre de bonne sur un sixième étage de la rue Gay-Lussac, avec l’eau sur le palier. Et ce fut le bonheur. Oui, je me souviens de ces années-là, 1955,1956, comme d’une période d’éblouissement, entre camaraderie, université, découverte de l’ethnologie, aventures intellectuelles.

Nous nous retrouvions tous les soirs en petite bande dans un café, Le Tournon, décoré de fresques représentant le jardin du Luxembourg. Et je me rappelle presque avec extase ces moments où nous refaisions le monde, heureux d’y côtoyer des musiciens et écrivains noirs américains exilés en France. C’était vivant, électrique, fécond. On se sentait pleinement exister.

Et puis vous mettez le cap sur l’Afrique.

Oui. Et je n’oublierai jamais ce moment extraordinaire que fut mon premier contact avec la terre africaine. C’était à Niamey, à la tombée de la nuit. En posant mon pied sur le tarmac, tout juste sortie de la Caravelle, j’ai été saisie par la puissance de l’odeur de la terre. Une odeur d’humus et de poussière. Une odeur chaude, épicée, âcre, enivrante. Qui monte dans les narines et qui n’est comparable à nulle autre. Je me suis immédiatement sentie là où je devais être. A ma place naturelle.

Le travail en village auprès des populations Mossi et Panna vous a-t-il tout de suite intéressée ?

J’ai su instantanément que j’avais trouvé ma voie. Michel Izard était l’ethnologue et moi la géographe, mais nous avons tout de suite partagé équitablement les tâches, et c’est ce dont je rêvais.

Quelle chance de trouver sa voie !

C’est vrai. C’était en 1957, et je peux le confirmer quelque soixante années plus tard. Non seulement je ne regrette rien mais, si c’était à refaire, je sauterais dans la même aventure à pieds joints.

Tant de jeunes gens tâtonnent sans trouver de pôles d’intérêt.

Quand on a ce coup de chance, il faut savoir le saisir. Je l’ai toujours dit à mes étudiants, et surtout à mes étudiantes. « Osez ! Foncez ! » Et ne vous laissez pas freiner par des problèmes d’appartement, de famille ou de points de retraite. Cela m’a toujours fait de la peine de voir des jeunes se priver de l’aventure de leur vie parce qu’ils avaient peur de lâcher ce qu’ils avaient à Paris.

Lorsque vous avez décidé de vous marier avec l’ethnologue Michel Izard, au bout de six mois d’Afrique, vous n’avez pas eu envie de rentrer à Paris ?

Ah non. Cela faisait partie de l’originalité de notre choix à tous les deux. C’était en 1958, juste avant l’indépendance, et le dernier administrateur européen a pu nous marier très simplement au Cercle de Tougan. Ni l’un ni l’autre n’étions portés sur les grands événements familiaux. Ma sœur s’était mariée peu de temps avant, en grand tralala bourgeois, robe à traîne et grand voile. Il était hors de question que je souscrive à cela. Je ne pouvais pas !

Après des travaux sur la parenté, l’alliance, le corps, l’inceste, c’est l’universalité de la domination masculine qui a rapidement concentré votre attention.

Oui. Car c’est le cas depuis la nuit des temps, alors même que cette hiérarchie entre les sexes est une construction de l’esprit et ne correspond à aucune réalité biologique. Hommes et femmes ont les mêmes capacités physiques, cérébrales et intellectuelles. Mais la domination des hommes, qui structure toutes les sociétés humaines, est partie du constat, fait par nos ancêtres préhistoriques, que seules les femmes pouvaient faire des enfants : des filles, ce qui leur semblait normal, mais également des garçons, ce qui les stupéfiait.

Le coït étant nécessaire à la fécondation, ils en ont conclu que c’était les hommes qui mettaient les enfants dans les femmes. Pour avoir des fils, et prolonger l’espèce, il leur fallait donc des femmes à disposition. Des femmes dont il fallait s’approprier le corps car il importait que personne ne leur vole le fruit qu’ils y avaient mis. Des femmes sur lesquelles ils pouvaient aussi capitaliser, puisque ne pouvant pas coucher avec leurs sœurs, en vertu de l’interdit de l’inceste, ils pouvaient au moins les échanger contre les sœurs des autres hommes. Ainsi s’est créée une société parfaitement inégalitaire où la mainmise sur les corps et les destins des femmes a été assurée, au fil du temps, par des privations (d’accès au savoir et au pouvoir) et par une vision hiérarchique méprisante.

On ne peut pas nier une différence de stature physique qui accentue la vulnérabilité de la femme.

Même cette dysmorphie a été construite ! J’ai une jeune collègue qui a travaillé sur ce sujet et elle montre que toute l’évolution consciente et voulue de l’humanité a travaillé à une diminution de la prestance du corps féminin par rapport au masculin. Depuis la préhistoire, les hommes se sont réservé les protéines, la viande, les graisses, tout ce qui était nécessaire pour fabriquer les os. Alors que les femmes recevaient les féculents et les bouillies qui donnaient les rondeurs. C’est cette discordance dans l’alimentation – encore observée dans la plus grande partie de l’humanité – qui a abouti, au fil des millénaires, à une diminution de la taille des femmes tandis que celle des hommes augmentait. Encore une différence qui passe pour naturelle alors qu’elle est culturellement acquise.

Comme le serait la répartition sexuelle des tâches et des rôles dans la société.

Evidemment ! Pourquoi le fait de mettre des enfants au monde entraînerait-il l’obligation pour les femmes de faire le ménage, les courses, la cuisine et d’entretenir un mari ? Je ne perçois ni la logique ni le rapport. Il a fallu qu’intervienne toute une série de raisonnements, de croyances, de pensées multiples pour organiser cette répartition qui n’a rien de naturel.

Les évolutions médicales, comme la procréation médicalement assistée (PMA), chamboulent-elles les constructions mentales que vous évoquez ?

Voyons, la vraie révolution, c’est la contraception ! Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, les femmes peuvent choisir si elles veulent ou non procréer, quand, combien de fois, avec qui. Elles redeviennent sujets à part entière.

« C’est la fin du pouvoir de l’homme et du père », s’alarmait un parlementaire au moment du vote de la loi Neuwirth. Il avait raison. C’est un retournement de situation, car la contraception intervient très exactement là où s’est noué l’assujettissement féminin. Quant aux autres évolutions, comme la PMA, qui offre à des femmes la possibilité d’avoir des enfants quand la nature ne le leur permettait pas, elles me semblent aller de soi. L’idée d’une égalité des deux sexes dans la procréation progresse.

Avez-vous personnellement subi, au cours de votre carrière, les manifestations du machisme ?

Je ne connais pas une seule femme qui puisse dire n’avoir jamais affronté le machisme ! Mais je ne l’ai pas subi dans ses formes outrancières. Seule femme parmi une cinquantaine d’hommes au Collège de France, je m’étais fondue dans le groupe au point qu’ils avaient de sévères oublis de langage. C’est ainsi que, lors d’une réunion préalable au choix de futurs collègues, un professeur s’est levé pour défendre une jeune helléniste. Il ne connaissait pas sa spécialité, a-t-il avoué, mais il se rappelait avoir été près d’elle lors d’un colloque et que : « C’est une beauté ! Elle a des jambes, mais des jambes ! Un buste merveilleux, un port de tête, une manière de se tenir… Elle est extraordinaire ! » J’ai souhaité prendre la parole, et j’ai demandé si, comme à l’armée, nous avions une « note de gueule ». Mes collègues ont ri. Puis ont baissé la tête. Il n’en a plus jamais été question.

Tout l’intérêt d’un arrêt sur image…

C’est cela. Une petite phrase suffit parfois pour faire prendre conscience de l’anomalie qu’il y a à perpétuer un discours obsolète. Il nous faut être vigilantes. Ne rien laisser passer. Il y a quelques années, un slogan courait : la mise à bas de la domination masculine commence par refuser le service du café.

Vos travaux et l’impact de vos livres vous ont-ils obligée à vous impliquer dans les débats publics ?

Bien sûr. Je n’ai jamais été une militante de rue, peut-être à cause de mes problèmes de santé. Peut-être aussi, comme l’a dit une jeune amie, parce qu’on ne peut pas brandir dans la rue une pancarte : « A bas la valence différentielle ! » Mais, sans militer dans des groupes constitués, j’ai accompagné des mouvements féministes. En sous-main. Par écrit. Mais je me sens pleinement enrôlée dans la lutte des femmes pour l’égalité.

Que pensez-vous du déferlement de paroles et de témoignages de femmes victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles, dans la foulée de l’affaire Weinstein ?

Je trouve ça formidable. Que la honte change de camp est essentiel. Et que les femmes, au lieu de se terrer en victimes solitaires et désemparées, utilisent le #metoo d’Internet pour se signaler et prendre la parole me semble prometteur. C’est ce qui nous a manqué depuis des millénaires : comprendre que nous n’étions pas toutes seules !

Les conséquences de ce mouvement peuvent être énormes. A condition de soulever non pas un coin mais l’intégralité du voile, de tirer tous les fils pour repenser la question du rapport entre les sexes, s’attaquer à ce statut de domination masculine et anéantir l’idée d’un désir masculin irrépressible. C’est un gigantesque chantier.

Vous incriminez l’indulgence de la société à l’égard des « pulsions » masculines ?

Bien entendu ! Nous sommes des êtres de raison et de contrôle, pas seulement de pulsions et de passions. Si j’ai une pulsion mortifère à votre égard, je ne vais pas vous sauter dessus pour vous égorger. La vie en société impose des règles ! Mais on a si longtemps accepté l’idée que le corps des femmes appartenait aux hommes et que leur désir exigeait un assouvissement immédiat ! On justifiait ainsi le port du voile, l’enfermement des femmes, voire le viol : seule la femme serait responsable du désir qu’elle suscite. Mais enfin, c’est insensé ! C’est se reconnaître inhumain que d’affirmer qu’on nourrit des pulsions incontrôlables ! Et qu’on ne nous parle pas de désir bestial ! Les bêtes ne violent pas leurs partenaires, sauf les canards je crois. Et jamais ne les tuent.

Quelles sont les urgences ?

L’urgence ? Le nourrisson, le jardin d’enfants, les premières classes du primaire. Les premières impressions de la vie sont fondamentales. Et il faut que l’école y aille fort si l’on veut contrer ce qu’entendent les enfants à la télévision, dans la rue, la pub, les BD, les jeux vidéo et même à la maison.

Après vos ouvrages sur le masculin/féminin et autres travaux sur ce thème, comme libérée des pesanteurs universitaires, vous avez publié deux petits livres énumérant souvenirs, émotions, sensations. Comme une définition du bonheur ?

Plutôt que de bonheur, je parlerais de joie. Ce n’est pas la même chose. Je trouve dans la joie une splendeur à vivre, y compris dans la douleur. Et ce n’est pas un habit dont je me suis revêtue pour supporter les difficultés de l’existence. Non, je crois simplement que j’ai été armée très tôt pour cette capacité à accéder à la joie pure.

Car ce serait un don ?

Je crains en effet que cette aptitude ne soit pas donnée à tout le monde. J’ai cette propension à jouir du moment présent, sans anticiper sur les joies du lendemain. A tout apprécier. Jusqu’à l’éclat du soleil d’automne que j’aperçois à cet instant à travers la vitre.

Propos recueillis par Annick Cojean

Dernier ouvrage paru : « Au gré des jours » (Odile Jacob), 152 pages, 12,90 €.

Retrouvez tous les entretiens de La Matinale ici

 
Publicités

Affaire Weinstein : point de vue du défenseur des droits…

huffingtonpost.fr

Après l’émotion de « l’affaire Weinstein », il est plus que temps de changer les mentalités


Un producteur de cinéma, célèbre pour sa réussite artistique et commerciale, démasqué par la presse, et d’un coup, se déclenche un vaste mouvement d’indignation et de dénonciation. Et maintenant?

Que sait-on effectivement?

Selon l’enquête publiée en 2014 par le Défenseur des droits, 20 % des femmes ont été victimes de harcèlement au cours de leur carrière. Et 30 % n’en ont parlé à personne. Seuls 5 % des cas sont portés en justice et 50 % des personnes actives interrogées estiment être mal informées sur le harcèlement sexuel. L’enquête sur les violences faites aux femmes de l’INED le confirme.

Plus proche des vies quotidiennes, voici ce que révèlent les requêtes traitées par le Défenseur des droits au fil des années: toutes les professions et tous les milieux sociaux sont touchés.

Le Défenseur des droits, saisi par des femmes, par des associations, des médecins du travail, a enquêté, mis en cause la responsabilité des employeurs au titre de leur obligation de sécurité à l’égard de leurs salariées, accompagné celles qui ont saisi la justice civile ou pénale.

Mais les recours sont trop rares, les procédures compliquées et les démarches se heurtent à l’ignorance, aux préjugés, et aux rapports de pouvoir.

Pourtant l’appareil légal est complet, il n’est pas sans importance de le rappeler en toutes lettres.

Le harcèlement sexuel est constitué par les propos ou comportements à connotation sexuelle qui, soit portent atteinte à la dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante (article 222-33 I-II du code pénal ; article L1153.1 du code du travail ; article 6 ter de la loi du 13 juillet 1983 portant statut de la Fonction publique).

Est assimilé au harcèlement sexuel le fait, même non répété, d’user de toute force de pression grave, dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l’auteur des faits ou au profit d’un tiers.

La loi de 2008 sur les discriminations (article 1er) qualifie de discrimination « tout agissement à connotation sexuelle subi par une personne et ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant ».

En outre, la notion « d’agissement sexiste » a été introduite dans le code du travail et dans le statut de la Fonction publique, et le délai de prescription du harcèlement sexuel porté récemment de trois à six ans.

Le régime légal du harcèlement sexuel est donc explicite, et la jurisprudence l’a maintes fois utilisé et opportunément étendu, en reconnaissant en particulier le « harcèlement d’ambiance ».

Ne nous épuisons donc pas à transformer l’indignation en nouvelles lois, sport national français, mais faisons tout pour que la loi, qui est bonne et suffisante, soit enfin largement et rapidement appliquée.

Ce qui implique de surmonter les lourds obstacles qui entravent sa mise en œuvre.

Le fondement de tout, ce sont les préjugés, les stéréotypes, qui alimentent une mentalité collective persistant à se référer implicitement à une inégalité de nature entre les femmes et les hommes. Dès le plus jeune âge, les garçons et les filles sont assignés à des sports, des jouets, de futurs métiers, des habillements, tous sexuellement distingués.

L’éducation est donc la première et déterminante réponse. En particulier, l’éducation à la sexualité mériterait d’être renforcée ainsi que l’avait proposé le Haut Conseil à l’égalité femmes-hommes.

Il faut aussi que la parole supplante le silence. En particulier la parole entre collègues au sein du milieu de travail, mais aussi avec des associations, des médecins, des avocats. Et que la parole soit suivie d’action : porter plainte, aller en justice, saisir le Défenseur des droits, compétent pour prévenir et redresser toutes les discriminations. Le non-recours est le cœur du problème.

La sanction est impérative. Or la justice a du mal à faire la preuve du harcèlement, elle est lente mais peut être efficace, la justice civile, particulièrement. Le Défenseur des droits, lui, utilise l’aménagement de la preuve pour confondre les auteurs de harcèlement sexuel. Quant aux procédures judiciaires civiles, plus expédientes, je souhaiterais que la jurisprudence permette d’utiliser comme élément de preuve les enregistrements effectués à l’insu des auteurs présumés.

Il est urgent de développer l’information sur ce qu’est le harcèlement sexuel, sur les recours possibles, sur les structures publiques et privées qui peuvent accompagner les victimes. Le Défenseur des droits y contribuera en publiant au début de l’année prochaine une brochure et une vidéo qui seront réalisées à la suite d’un concours que nous venons de lancer.

Il faut multiplier les formations de tous ceux et toutes celles qui ont un rôle à jouer dans la prévention et la répression du harcèlement sexuel. Les enseignants, bien sûr, les médecins scolaires, les travailleurs sociaux, les inspecteurs du travail, les médecins du travail, les psychologues et les syndicalistes. Et puis les policiers et gendarmes, et les magistrats du parquet et du siège. Il y a beaucoup à faire…. Avec ses moyens limités, le Défenseur des droits y participe; ainsi des écoles de gardiens de la paix où nous intervenons pour parler non seulement de déontologie de la sécurité mais, en même temps, de l’égalité des droits et de la prévention des comportements discriminatoires.

C’est donc l’attitude globale de notre société à l’égard de toutes les discriminations, le discours politique de plus en plus consacré à l’identité et de moins en moins à l’égalité, et l’affaiblissement de la politique nationale de lutte contre les discriminations, qui sont en cause.

L’émotion née de « l’affaire Weinstein », les situations dramatiques qu’elle a permis de mettre au jour, la connaissance de la prévalence de ces comportements, auront permis, je l’espère, de susciter une prise de conscience politique du phénomène, d’activer des dispositifs disponibles mais peu connus et peu utilisés et de provoquer le changement des mentalités et des rapports entre femmes et hommes.

Le Défenseur des droits continuera à combattre pour que l’espoir d’une nouvelle époque se trouve ainsi exaucé.

Lire aussi :

Weinstein, l’un des hommes les plus puissants à Hollywood, licencié pour harcèlement sexuel

Trump « connaît bien » Harvey Weinstein et n’est « pas surpris » qu’il soit accusé de harcèlement sexuel

Des stars condamnent Harvey Weinstein et encouragent les victimes de harcèlement sexuel à parler

Pour suivre les dernières actualités en direct sur Le HuffPost, cliquez ici

Tous les matins, recevez gratuitement la newsletter du HuffPost

Retrouvez-nous sur notre page Facebook


Madame Badinter allez porter une robe à fleurs à l’Assemblée !

christinedelphy.wordpress.com

Le blog de Christine Delphy


Burkinis, cafés non-mixtes, voile à l’Université, harcèlement de rue… d’inlassables polémiques ne cessent de faire courir la même petite musique : le problème de la condition des femmes en France, ce serait l’islam ou les étrangers. Autant de tentatives de dédouaner nos hommes autochtones ou sévissant dans les beaux quartiers.

Pendant la Primaire de la droite où il ne fut pas besoin d’un quelconque voile pour souligner la quasi-invisibilité des femmes, ces messieurs ont vanté leurs valeurs laïques et féministes. Pourtant, rien sur l’ingérence politique de mouvements conservateurs comme la Manif Pour Tous et le très fillonniste Sens commun. Rien sur celle du Pape gendarmé contre la théorie du genre à l’école. Rien sur la participation de Jean-Frédéric Poisson à leur compétition, candidat ouvertement opposé au droit à l’avortement. Évidemment rien sur la publicité sexiste qui ne cesse de nous réduire à l’état d’objets sexuels, comme Yves-Saint Laurent, ou qui promeut la culture du viol comme Bagelstein.

Pendant ce temps, les candidats aux législatives LR outrés contre le harcèlement de rue dans le nord de Paris ne comptent que 39% de femmes. Leur groupe a systématiquement voté contre tous les projets de délibération sur le genre et l’espace public au Conseil de Paris. Valérie Pécresse, présidente de la Région Île-de-France, a diminué de plus de la moitié son soutien financier aux actions pour l’égalité femmes-hommes !

À gauche, Manuel Valls a tenté d’attaquer son concurrent aux primaires Benoit Hamon sur le terrain des droits des femmes et de la laïcité. Lui qui s’était pourtant fait remonter les bretelles par le Conseil d’État désapprouvant les arrêtés hors-la-loi anti-burkini. Là aussi, quelle surprise de voir tous ces maires devenir de fervents défenseurs des droits des femmes alors que nous ne les avons jamais vu s’opposer à tous ceux qui tirent profit à millions sur le dos des violences faites aux femmes, publicitaires, marques de luxe, alors que l’affichage dans l’espace public est dans leurs prérogatives. Nous le réaffirmons, contraindre les femmes à se dévêtir comme à se rhabiller n’est qu’une humiliation et une violence sexiste de plus.

Ainsi, dans notre pays où 120 femmes ont été tuées par leurs compagnons en 2016, où seules 14% des 220 000 femmes battues ont osé porter plainte, où une femme sur cinq subit un harcèlement sexuel au travail, où 230 sont violées chaque jour, où 100% sont harcelées dans l’espace public, le patriarcat serait le fait des étrangers ? Est-on entrain de créer implicitement un sexisme acceptable labellisé Made in France ?

Féministes, nous nous insurgeons contre l’instrumentalisation de notre combat par une classe dominante au service de ses intérêts xénophobes et oligarchiques. En pointant du doigt le sexisme des autres, des étrangers, des classes sociales dominées, ils veulent dissimuler celui des puissants, garantir leur impunité par diversion voire alimenter leurs campagnes électorales.

On vous le confirme : les femmes sont en insécurité partout, dans la rue, au foyer, au travail, en politique et jusque dans l’hémicycle du Palais Bourbon comme le dénonce le collectif des assistantes parlementaires « Chair collaboratrice ». Pourquoi ? Parce que dans tous ces lieux, il y a des hommes, de toutes les couleurs, de toutes les classes sociales, élevés en société patriarcale avec des valeurs misogynes. Et quand on essaye d’en inculquer d’autres via des programmes scolaires contre le sexisme, les mêmes féministes de la dernière heure hurlent à la théorie du genre !

Oui, le harcèlement sexiste sévit et jouit d’une quasi-totale impunité dans tous les environnements à forte concentration masculine, les places au soleil, des terrasses de cafés, les manifestations en passant près des cortèges syndicaux très masculins, les partis qui sont souvent des zones d’omerta, les festivals, les RDV d’hommes puissants en cols blancs au Carlton où ils ont fait subir des « boucheries » à des personnes prostituées, dans le milieu journalistique comme le dénonce le collectif « Prenons la Une » etc.

Bref, de la mèche rousse de Donald Trump aux boucles brunes de Maxime Hamou, la misogynie est la tare la plus partagée entre les hommes ! Les violences sexistes n’ont ni pays ni frontières, n’ont d’autre lieu de naissance que le Patriarcat. Elles sont le résultat de tout un écosystème qui suppose l’existence d’inégalités sociales et de rapports de domination qui n’épargnent en rien les structures de pouvoir, au contraire, car plus on les pénètre, plus on se rapproche du système des « dominants », plus les violences contre les femmes sont manifestes… mais dissimulées. Avez-vous déjà regardé les vidéos des actions du collectif « la Barbe » dans les lieux de pouvoir ? Les interjections sexistes qu’elles reçoivent en pluie n’ont rien à envier à celles qui peuvent aussi arriver en longeant des terrasses de café.

Loin de nous l’idée d’euphémiser quoique ce soit, où que ce soit, dans le Nord de Paris comme dans la baignoire hollywoodienne de Roman Polanski ou dans une chambre d’hôtel à New-York. En effet, mieux vaut éviter de porter des robes, des jupes ou des décolletés dans tous les endroits très masculinisés, paramètre qui a tendance à accentuer un rituel de construction de l’identité virile par la violence, la domination et l’humiliation des femmes.

Ni la surenchère policière, ni les happenings de campagne racistes, ni la persécution des pauvres, ni la militarisation des quartiers, ni les contrôles au faciès, ni la chasse aux sans papiers, ne tireront d’affaire les femmes face aux violences masculines. Seules l’éducation, nos luttes, notre autodéfense et notre audace à briser la loi du silence nous permettront de défendre notre intégrité physique et morale. Grâce à l’insolence des féministes si souvent taxées de pisse-froid, le traitement de l’affaire Baupin en 2016 n’a pas été le même que celui de l’affaire DSK en 2011. Ses victimes n’ont pas été moquées comme l’avait été Tristane Banon. Maxime Hamou a écopé d’un bad buzz. Michel Sapin a dû s’excuser et s’expliquer. On avance grâce à notre intransigeance, et les années à venir nous donnent déjà raison.

Qu’il plaise à la 67ème fortune de France, la grande bourgeoisie Badintériste, « féministe » qui signe des contrats juteux avec l’Arabie Saoudite, de nous faire croire qu’elle a peur de mettre des jupes lorsqu’elle va à la supérette à 22h porte de la Chapelle – on la croit -, on ne peut que l’inviter à faire cette brillante intervention à l’Assemblée en portant la robe à fleurs bleues de Cécile Duflot !

- Fatima-Ezzahra Benomar – Porte-parole des effronté-e-s
- Héloïse Raslebol – Cofondatrice du collectif Stop harcèlement de rue
- Hanane Karimi – Ancienne porte-parole des Femmes dans la Mosquée
- Sonia Nour – Afroféministe
- Lorraine Questiaux – Secrétaire Générale du Mouvement du Nid
- Charlotte Soulary- Cofondatrice du collectif Chair collaboratrice


Conditions des demandeurs d’asile en Italie…

meltingpot.org

Efiubò : les demandeurs d’asile en Italie peuvent travailler, voyager, étudier….?

L’absence d’une loi sur l’asile en Italie engendre un état de confusion et d’incertitude. Dans cet épisode de Efiubò, l’avocat de l’Association d’études juridiques sur l’immigration Loredana Leo donne des réponses aux questions que nous avons recueillies à propos des droit des demandeurs d’asile et des réfugiés.

D. J’ai demandé l’asile politique et après avoir reçu un refus, j’ai déposé un recours. Alors que j’attends le résultat de l’application qu’est-ce que je peux faire ? Est-ce que je peux aller à l’école ? Est-ce que je travailler ? Est-ce que je obtenir des soins auprès de la santé publique ?

Vous pouvez travailler seulement six mois après la présentation de la demande d’asile. Souvent cependant, l’employeur conteste que dans votre permesso di soggiorno il n’y a pas le mot « travail » mais seulement le mot « demandeur d’asile ». Dans ce cas vous pouvez contacter un avocat qui peut demander à la police d’ajouter le mot « travail » sur votre permesso. Vous pouvez suivre des cours de formation reconnu par l’État italien, vous avez la possibilité de vous inscrire aux services de santé régional et profiter de tous les soins offerts par le service.

Est-ce qu’il y a de programmes de formation gratuites pour les réfugiés politiques ?

Très souvent, il y n’a pas de cours spécifiques pour les réfugiés, mais le conseil c’est de chercher s’il y a des financements public pour participer à des stages.

Est-ce que c’est possible de créer une section spécifique auprès de la Cour d’appel civil réservée aux réfugiés ?

L’avis des ASGI c’est que, en Italie, plutôt que créer une section spécifique, il serait nécessaire s’engager dans la formation des juges, des interprètes ou d’autres outils qui peuvent faciliter la procédure de la demande d’asile.


Comment pouvons-nous faire et qui nous pouvons nous saisir pour donner renseignements réelles sur la situation politique de notre pays face à la Commission et au tribunal ?

La Commission et la Cour doivent examiner la situation de votre pays d’origine, mais le conseil c’est de faire des recherches individuelles et d’amener les résultats de vos recherches à la Commission, ou de les remettre à votre avocat, puis de les rendre disponibles à la Cour.


Combien de fois je peut présenter un recours contre un refus de la Commission ?Est-ce que je dois toujours payer l’avocat ?

Trois fois. S’il y a un refus de la Commission c’est possible de le contester devant le tribunal civil. Si l’avis de la Cour est négatif, vous pouvez déposer une plainte auprès de la Cour d’appel et si même si la Cour d’appel donne un avis négatif, vous pouvez aller à la Cour de Cassation.
Pour le paiement de l’avocat, très souvent, les coûts sont supportés par l’État, mais il peut arriver que, le conseil de l’ordre des avocats ne permette pas de l’aide. Dans ce cas les migrants eux-mêmes doivent payer les dépenses.

Pourquoi les personnes qui ont un permesso di soggiorno pour des raisons humanitaires ne peuvent pas demander la réunification familial tandis que le personnes qui ont l’asile peuvent le demander ?

Parce qu’il s’agit d’une disposition de la loi. L’article consolidé 29 de la Loi sur l’immigration (testo unico sull’immigrazione) exclut la possibilité de demander la réunification pour les titulaires d’un permis de séjour pour des raisons humanitaires.

Combien de fois peut-on renouveler la protection subsidiaire et humanitaire ?

Il n’y a aucune limite au renouvellement. Le problème c’est que très souvent il faut beaucoup de temps pour obtenir le renouvellement. Officiellement la durée devrait être de vingt jours, mais souvent il faut beaucoup plus de temps. Si au bout de deux ou trois mois, vous n’avez pas reçu de réponse, vous devriez consulter un avocat.

Comment puis-je travailler hors de l’Italie si je suis réfugié en Italie ?

À l’heure actuelle la seule option c’est de demander l’autorisation au ministère compétent du pays étranger où d’aller dans les consulats de ce pays en Italie. Je vous rappelle que le 20 mai 2013 prendra effet la directive européenne qui donne aux titulaires d’une protection internationale (statut de réfugié ou protection subsidiaire) la possibilité d’avoir la Carta di Soggiorno, papier qui permet de vous déplacer librement dans la quasi-totalité des pays de l’Union européenne. Pour demander la Carta di Soggiorno en Italie il faut être conformes à certaines prescriptions, comme, par exemple, la présence pendant au moins cinq ans sur le territoire italien.

- Italian version
- English version


Centres d’accueil des réfugiés en Italie : la grande escroquerie

fr.euronews.com

Centres d’accueil des réfugiés en Italie :

la grande escroquerie

Valérie Gauriat
Vous lisez: Centres d’accueil des réfugiés en Italie : la grande escroquerie L’arrivée de centaines de milliers de migrants dans le sud et l’est de l’Europe est une poule aux oeufs d’or pour des individus peu scrupuleux. En Share Videohttp://fr.euronews.com/2016/04/08/centres-d-accueil-des-refugies-en-italie-la-grande-escroquerie<figure style= »display:block;padding:56.25% 0 0 0;margin:0;height:0;overflow:hidden; position:relative; »>http://fr.euronews.com/embed/328698</figure> Share Video 00:00 08:11   insiders 08/04/2016 Centres d’accueil des réfugiés en Italie : la grande escroquerie Aa Aa Dernière MAJ: 08/04/2016 L’arrivée de centaines de milliers de migrants dans le sud et l’est de l’Europe est une poule aux oeufs d’or pour des individus peu scrupuleux. En Italie, plusieurs affaires ont éclaté au grand jour dont celle surnommée “Mafia Capitale”. Celle-ci a abouti à un procès qui s’est ouvert à l’automne : 46 personnes y comparaissent pour avoir truqué les marchés publics de Rome notamment dans l’accueil des migrants. Mais il n’y a pas que les structures de la capitale où des détournements ont été constatés. Des centres en Sicile et en Campanie sont aussi concernés. Nous nous sommes rendus sur place.* On l’appelle le village des orangers. Dressées dans la plaine sicilienne, près de la ville de Mineo, des rangées de maisons préfabriquées ont hébergé un temps, le personnel d’une base militaire américaine. Cerclé de barbelés, le lotissement est devenu le plus grand centre de réfugiés et demandeurs d’asile d’Europe. “On pourrait presque croire que c’est un centre de vacances, nous indique notre reporter Valérie Gauriat. Mais on sait qu’il y a eu ici jusqu‘à 4000 réfugiés et ce Centre d’accueil de demandeurs d’asile (CARA) est aussi au coeur d’un énorme scandale de corruption,” précise-t-elle. Des gestionnaires liés à la mafia ? Mis en cause dans l’enquête qui a mené l’an dernier au démantèlement partiel du réseau mafieux “Mafia Capitale”, le centre est placé sous administration judiciaire. La coopérative d’entreprises privées chargée de la gestion du CARA est accusée d‘être liée à la mafia romaine et d’avoir obtenu de façon illicite, le contrat de 100 millions d’euros destiné au fonctionnement et aux services du centre. Des fonds de surcroît en partie détournés au détriment des demandeurs d’asile. Comme beaucoup de ceux que nous croisons sur place, ce n’est pas de cela que veut parler David Tiehi, arrivé de Côte d’Ivoire il y a trois mois. La sécurité qu’il a trouvée à Mineo compte plus que tout, dit-il. “Au pays, je n’ai plus de parents, confie-t-il. Je ne sais même plus où sont passés mes frères et soeurs , mon père a été égorgé devant moi, comme un poulet de sacrifice, je n’aime pas trop parler de cela… Si demain, du jour au lendemain, on me ramène, quel sera mon sort ? C’est cela, mon inquiétude,” insiste-t-il. Nombre de résidents attendent pendant des mois, et parfois deux à trois ans avant que l’on statue sur leur demande d’asile. C’est cela le plus dur, disent-ils. Ils sont peu nombreux à vouloir parler des dysfonctionnements du centre, par peur d‘être expulsés. Mais quelques langues se délient. Pour les demandeurs d’asile, des délais très longs et de l’argent de poche en moins “Ils m’ont sauvé en Méditerranée, fait remarquer une résidente. Mais l’argent qu’ils nous donnent, ajoute-t-elle, ce n’est pas ce qu’ils sont censés nous verser : c’est un euro cinquante au lieu de deux euros cinquante et ils nous donnent du riz tous les jours.” Une autre intervient : “La question que je me pose sans arrêt, c’est : pourquoi mettent-ils autant de temps à nous fournir des papiers ? On attend année après année, tout ce temps et on n’a pas de travail, rien,” lance-t-elle. 35 euros par jour et par demandeur d’asile dont deux euros cinquante d’argent de poche, c’est le montant alloué par l‘État à la coopérative qui gère le centre pour fournir logement, nourriture, suivi psychologique et médical et cours d’italien. Mais dans les faits, la réalité est toute autre, nous disent les demandeurs d’asile, hors caméra. À Caltagirone, Giuseppe Verzera, procureur, est chargé de l’enquête sur la gestion du CARA de Mineo. Selon lui, il reste encore de nombreuses zones d’ombre à élucider. “Nous avons prouvé que beaucoup de ces immigrants, bien qu’ils soient partis de la structure, y sont toujours répertoriés et donc, des sommes énormes ont été allouées pour des prestations qui n’ont pas été effectuées,” indique-t-il. Un phénomène national Les escroqueries révélées par le scandale Mafia Capitale ne seraient que le sommet de l’iceberg. Selon le juge Raffaele Cantone, chargé de la lutte anti-corruption à Rome, le phénomène gangrène toute l’Italie. “On continue de travailler sur des affaires en Campanie : par exemple, l’enquête menée à Naples à montrer que des propriétaires de centres détournaient ce qu’on appelle l’argent de poche des demandeurs d’asile, l’argent qui devait être versé chaque jour aux migrants était utilisé à des fins personnelles,” souligne le directeur de l’Autorité nationale anti-corruption. À Naples, nous rencontrons Clément Ekomano. Venu de Côte d’Ivoire il, y a plus d’un an, il attend toujours d’obtenir son statut de réfugié. L‘été dernier, avec d’autres demandeurs d’asile, il a dénoncé les conditions dans lesquelles ils étaient hébergés. Surpeuplement, insalubrité, services inexistants, les images tournées par les résidents de la Villa Angela ont fait scandale. Leur révolte leur valut d‘être jetés à la rue. Après un mois de bataille et l’aide de l’association anti-raciste 3 Febbraio, le groupe a été relogé dans des structures d’accueil décentes. Clément Ekomano continue de se battre aux côtés des militants italiens. Son sort s’est amélioré, mais les abus continuent dans de nombreuses structures d’accueil, dit-il. “Je me suis rendu dans les centres d’autres amis : certains dorment par terre, leurs habits traînent par terre, il n’y a pas d’eau chaude pour se laver, ils sont là, ils sentent mauvais, ils n’ont rien, affirme-t-il avant d’ajouter : Ils ne peuvent pas parler parce que s’ils parlent, ils vont les mettre dehors, donc la situation n’a pas changé du tout.” Des fermetures de centres en cascade Nous n’avons pas pu accéder aux centres en question. Mais les images transmises par des demandeurs d’asile en disent long. Sur une vidéo, l’un d’entre eux raconte : “Cette structure reçoit de l’argent, ils ne paient pas leurs factures pendant trois mois et on vient de couper l’eau.” Un autre indique en filmant les lits : “Il n’y a même pas de draps et ce sont ces bêtes-là qui nous mordent.” Des abus qui ont valu à une dizaine de centres d’accueil de Campanie d‘être fermés en février dernier. Les militants de l’association anti-raciste 3 Febbraio nous emmènent non loin de Naples, dans une zone touristique à l’abandon, connue pour la forte présence de la camorra. Sur des kilomètres, nous découvrons des hôtels délabrés. Ettore Scarmarcia, militant de 3 Febbraio, nous accompagne : “Au fil des années, avec la forte présence de la criminalité et toute la dégradation, ces hôtels ont été peu à peu abandonnés et beaucoup de propriétaires ont décidé de convertir ces structures en centres d’accueil,” fait-il remarquer. Dans ce secteur également, nombre d’abus ont été dénoncés et plusieurs de ces établissements fermés. Mais la zone concentre toujours la plus forte présence de demandeurs d’asile de la région. Ettore Scarmarcia précise : “Ce sont des structures faites pour recevoir peu de gens, ils les remplissent le plus possible et plus ils les remplissent, plus ils gagnent d’argent, assure-t-il. Et souvent, beaucoup de services qui devraient être fournis ne le sont pas et ils gagnent aussi sur les services qui ne sont pas dispensés aux immigrés,” poursuit-il. “On leur donne ce qu’on peut leur donner” Nous essayons de rentrer dans l’un de ces centres d’accueil. A force de persuasion, un groupe de demandeurs d’asile accepte de nous parler. Ils veulent nous faire rentrer dans leur hôtel. Mais le gérant s’y oppose. “Nous, on les loge, on les nourrit, on leur donne ce qu’on peut leur donner”, se défend Nicola Licardo. Ce n’est pas une question économique, parce que ce n’est pas mon problème : il faut poser la question à la société qui les a amenés, dit-il. Moi, je le fais seulement pour les aider, je l’ai fait parce que je voulais le faire !” Ses pensionnaires sont à bout. L’attente d’une réponse à leurs demandes d’asile est interminable. Officiellement, les préfectures n’arrivent pas à faire face au nombre. Mais beaucoup accusent aussi certains fonctionnaires et gestionnaires de centres de tirer profit de ces délais. “C’est dur tous les jours, nous indique Ebrima Kanteh, demandeur d’asile gambien. On est 103 personnes ici, y en a que trois qui ont reçu des papiers. Pourquoi ? On est ici depuis un an, sept mois, sans nos papiers. Comment ça se fait ? lance-t-il avant d’ajouter : Ils font tous du business sur notre dos ici, ils n’ont rien à faire de nos problèmes de santé, d’argent, de travail, tout est bloqué ici et nous, on est là, dans l’obscurité,” dénonce-t-il. “Près de Naples, les militants de l’association Interethnique et anti-raciste 3Febbraio nous emmènent dans la zone touristique désaffectée de Licola, où nombre de demandeurs d’asile se morfondent dans des hôtels délabrés transformés en centres d’accueil. Photos Fabio D’Auria” “Rencontre avec Clément Ekomano, demandeur d’asile ivoirien qui a mené l’an dernier une révolte contre les conditions déplorables des centres d’accueil, avec l’aide des militants de l’association 3Febbraio. Photos Fabio D’Auria.” Plus d’infos: Aide humanitaire Réfugiés Italie Les plus regardés Flashback: il y a 1 an Turquie 23/03/2016 Najim Laachraoui était le deuxième kamikaze à l’aéroport de Bruxelles Belgique 23/03/2016 Dispositif de sécurité maximal dans les aéroports européens Belgique 23/03/2016 Belgique : les trains circulent, le trafic aérien toujours suspendu Sport 23/03/2016 Cricket : l’Angleterre domine l’Afghanistan Insight 23/03/2016 Attentats de Bruxelles : « un problème d’évaluation de la dangerosité des… Le choix de la rédaction Royaume-Uni 21/03/2017 Martin McGuinness, un homme de guerre et de paix France 20/03/2017 Journée mondiale du syndrome de Down : l’initiative de Mélanie Ségard saluée… Sci-tech 22/03/2017 Au CeBIT, le virtuel devient réalité insiders 20/03/2017 Les Grecs restent les champions de l’euroscepticisme monde 22/03/2017 Immersion dans l’électorat : Lila, chômeuse, en Corrèze Belgique 20/03/2017 Attentats de Bruxelles : un an après Sci-tech 22/03/2017 Drones, véhicules et maisons « smart » : le meilleur du CeBIT 2017 insiders 20/03/2017 La Pologne se divise sur les « acquis » européens monde 17/03/2017 Réserve du Svalbard : un grenier de la vie au milieu des glaces Royaume-Uni 21/03/2017 Martin McGuinness, un homme de guerre et de paix France 20/03/2017 Journée mondiale du syndrome de Down : l’initiative de Mélanie Ségard saluée… Sci-tech 22/03/2017 Au CeBIT, le virtuel devient réalité insiders 20/03/2017 Les Grecs restent les champions de l’euroscepticisme monde 22/03/2017 Immersion dans l’électorat : Lila, chômeuse, en Corrèze Belgique 20/03/2017 Attentats de Bruxelles : un an après Sci-tech 22/03/2017 Drones, véhicules et maisons « smart » : le meilleur du CeBIT 2017 insiders 20/03/2017 La Pologne se divise sur les « acquis » européens Plus de insiders insiders 24/02/2017 Réunification de Chypre : quel est l’enjeu politique ? insiders 24/02/2017 Chypre : quels bénéfices économiques en cas de réunification ? insiders 23/02/2017 Chypre : des richesses captives de la division insiders 22/02/2017 Chypre : la réunification impossible ? insiders 20/03/2017 60 ans d’Europe : entre adhésion et rejet insiders 20/03/2017 Dépenses, transparence : l’Union européenne est-elle digne de confiance ? insiders 20/03/2017 La Pologne se divise sur les « acquis » européens insiders 20/03/2017 Adam Michnik: “C’est l’autocratie de velours” insiders 20/03/2017 Jaroslaw Kurski : « Nous sommes la cible de la haine du gouvernement » insiders 20/03/2017 Les Grecs restent les champions de l’euroscepticisme insiders 24/02/2017 Espoirs et obstacles pour la réunification de Chypre insiders 24/02/2017 Réunification de Chypre : quel est l’enjeu politique ? insiders 24/02/2017 Chypre : quels bénéfices économiques en cas de réunification ? insiders 23/02/2017 Chypre : des richesses captives de la division insiders 22/02/2017 Chypre : la réunification impossible ? insiders 20/03/2017 60 ans d’Europe : entre adhésion et rejet insiders 20/03/2017 Dépenses, transparence : l’Union européenne est-elle digne de confiance ? insiders 20/03/2017 La Pologne se divise sur les « acquis » européens insiders 20/03/2017 Adam Michnik: “C’est l’autocratie de velours” window._taboola = window._taboola || []; _taboola.push({ mode: ‘organic-thumbnails-b’, container: ‘taboola-below-article-thumbnails-3rd’, placement: ‘Below Article Thumbnails 3rd’, target_type: ‘mix’ }); window._taboola = window._taboola || []; _taboola.push({ mode: ‘thumbnails-e’, container: ‘taboola-below-article-thumbnails-2nd’, placement: ‘Below Article Thumbnails 2nd’, target_type: ‘mix’ }); window._taboola = window._taboola || []; _taboola.push({ mode: ‘organic-thumbnails-a’, container: ‘taboola-below-article-thumbnails’, placement: ‘Below Article Thumbnails’, target_type: ‘mix’ }); Prochain article insiders 18/03/2016 Radovan Karadzic : un verdict pour l’Histoire

10 choses à savoir sur les réfugiés en Italie

cafebabel.fr

10 choses à savoir sur les réfugiés en Italie

Demandeur d’asile, migrant, réfugié

Même s’ils sont souvent utilisés comme synonyme ces termes ont une signification différente qui se répercute sur le comportement des États en terme de protection, d’aide et d’expulsion.

Le migrant est celui qui quitte volontairement son pays d’origine en quête de meilleures conditions de vie. Il se déplace donc pour des raisons d’ordre économiques et sociales. Le demandeur d’asile fait référence à un étranger qui fuit son pays pour différentes raisons, il est inscrit dans une procédure visant à obtenir la reconnaissance du statut de réfugié. Le réfugié est un étranger qui a obtenu une réponse favorable à sa demande d’asile. La Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés reconnaît le statut de réfugié à celui qui « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut (…) réclamer la protection de ce pays ».

Que fuient-ils ?

Ils émigrent généralement pour fuir des contextes géopolitiques très complexes. Deux cas exemplaires : l’Érythrée et la Syrie.

Dans le pays africain, le premier ministre Isaias Afewerki est au pouvoir depuis vingt ans et a constitué un régime paramilitaire : lorsqu’ils ont 17 ans, les jeunes érythréens sont obligés de faire leur service militaire (et souvent pendant toute leur vie), toute forme de protestation est réprimée par une sévère incarcération préventive. Par ailleurs, le régime spécule sur les exilés en exigeant (aussi par le biais de moyens illicites) une taxe de 2% sur les salaires des Érythréens qui vivent à l’étranger.

La situation syrienne est probablement la plus compliquée à synthétiser : des manifestations dans la rue lors du Printemps arabe en 2011, on est passé à une guerre civile avec différents fronts qui a jusqu’à présent causé la mort d’environ 200 000 personnes et 4 millions de réfugiés. Nonobstant le fait qu’on ait la confirmation du recours à la torture, aux armes chimiques et aux bombardements des civiles, les Nations unies ne sont pas parvenues à coordonner une intervention internationale.

Les règlements de Dublin

En Europe, le règlement de Dublin II établit qu’« une demande d’asile est examinée par un seul État membre ». Sauf exception, il s’agit du premier État de l’Union européenne où le demandeur d’asile est entré. On ne peut pas demander le statut de réfugié dans plusieurs pays.

Ce système est critiqué car il pénalise les pays qui sont à proximité des frontières extérieures de l’UE, croulant sous les innombrables demandes d’asile. Federica Mogherini qui occupe le poste de Haut représentant de l’Union pour les Affaires étrangère et la politique de sécurité a déclaré que le traité n’était plus adapté à notre époque et s’est engagée à le changer, en indiquant la répartition des réfugiés comme un premier pas.

La répartition et les quotas UE

Les réfugiés qui seront replacés à l’intérieur de l’UE sont près de 120 000. Et ceci est le résultat du Conseil européen des ministres de l’intérieur qui étaient appelés à s’exprimer par un vote explicite. Le critère de répartition est calculé en référence à la population, le PIB et les demandes déjà reçues.

La décision a été prise à la majorité, avec le vote contraire de la Hongrie, de la Roumanie, de la Slovaquie et de la République Tchèque. Mais la résolution est également contraignante pour les États qui s’y sont opposés « par principe », étant donné l’importance du nombre à répartir : 5 082 en Pologne, 2 475 en Roumanie, 1 591 en République Tchèque, 1 294 en Hongrie, et 802 en Slovaquie. Presque la moitié des 66 000 premiers réfugiés sera accueillie par l’Allemagne et la France.

Qui paye ? L’Union a déjà alloué 780 millions d’euros qui couvriront aussi les frais de transports. La compagnie aérienne All’Italia percevra par exemple 500 euros par réfugiés.

Clique sur le lien au-dessous pour voir la carte dans un plus grand format

Combien nous coûtent-ils ?

Faire une estimation au centième près s’avère compliqué. D’après le Système de protection pour les demandeurs et réfugiés (SPRAR), l’Italie a dépensé 628 millions d’euros en 2014, en partie couverts par les fonds UE.  Pour les 6 mois à venir, Bruxelles a alloué 2,4 milliards dont 560 millions sont destinés à l’Italie.

Concernant la dépense pour l’État, les 73 705 personnes accueillies par la Péninsule coûtent près de 35 euros par jour, ce qui équivaut à une dépense journalière totale de 2,6 milliards d’euros. Attention : ces chiffres couvrent surtout les dépenses des centres d’accueil. En d’autres termes, l’argent ne va pas « dans les poches des migrants » comme certains le soutiennent obstinément. Le rapport annuel de la SPRAR analyse en détail les coûts, les hébergements et d’autres informations.

Les demandeurs d’asile et les hôtels

D’après certains politiques et médias, les demandeurs d’asile résideraient dans des « hôtels de luxe », mèneraient une vie aisée et percevraient aussi une paye journalière. D’après les données du ministère de l’Intérieur et du SPRAR, 20 744 structures d’accueil sont financées pour les années 2014-2016 et certaines d’entre elles sont effectivement des hôtels. Dans la très grande majorité des cas, il s’agit de structure bien loin du standing des hôtels les plus « touristiques », au point d’être reléguées à l’accueil par les propriétaires. Il est important de rappeler comment ces bâtiments, étant donné leur nature, ne fournissent bien souvent aucune  assistance sanitaire et hygiénique efficace.

Quoi qu’il en soit, la dépense pour ces structures est financée par un fonds national pour les politiques et les services pour l’asile, déjà alloué dans ce but, sans toutefois avoir des répercussions sur d’autres domaines sociaux.

L’Italie accueille-elle un trop grand nombre de personnes ?

L’Italie accueille près de 73 000 réfugiés. Un nombre modeste comparé à ceux des autres pays européens : ce qui équivaut à un réfugié pour 1 000 habitants face aux 11 de la Suède et aux 4 de la France. Avec l’application des quotas UE, on calcule que 15 400 réfugiés seront déplacés de l’Italie vers d’autres pays.

Les enfants réfugiés

Il s’agit d’un des points les plus critiques. Le phénomène des mineurs non accompagnés est physiologique puisque beaucoup d’entre eux sont orphelins à cause de la guerre ou s’éloignent de leurs familles pendant la fugue. Les associations pour l’enfance calculent que près de la moitié des demandeurs d’asile a moins de 18 ans. Ils ont besoin d’une assistance sanitaire, psychologique et éducative, et l’UNICEF a lancé un appel pour recueillir les 14 millions de dollars nécessaires à leur accueil. Les enfants étrangers ne peuvent pas être expulsés, hormis pour des motifs d’ordre public et sécurité de l’État.

« Les migrants ne s’intègrent pas »

Le processus d’intégration est aussi long que difficile. Le parcours est rendu plus inaccessible à cause des carences structurelles de l’Italie et de la tendance à la marginalisation sociale des réfugiés. On trouve toutefois de très beaux exemples d’intégration grâce à la collaboration réciproque entre réfugiés, citoyens et Secteur Tertiaire. Une recherche menée par le Conseil italien  pour les réfugiés révèle qu’en peu de temps beaucoup d’immigrés deviennent tailleurs, hôteliers, associés de coopératives. En unissant toutes les forces sociales il est possible de garantir une existence digne à tout le monde.

« Les migrants sont une charge et un coût »

D’après les chiffres on ne dirait pas. D’après la Fondation Leone Moressa le bilan entre les cotisations des immigrés (les impôts et la sécurité sociale) et la dépense publique pour l’immigration (social, politiques d’accueil et d’intégration, lutte contre l’immigration irrégulière) rapporte 3,9 milliards d’euros. Le PIB créé chaque année par les travailleurs étrangers s’élève à 123 milliards d’euros, ce qui représente 8,8% du PIB national.

_

Publié par la rédaction locale de cafébabel Napoli. Appellation d’origine contrôlée.


Le traitement des demandeurs d’asile en Italie

hommesmigrations.revues.org

Le traitement des demandeurs d’asile

en Italie

Morroi, Michela

1La politique en matière de droit d’asile en Italie reste un sujet sensible et controversé, souvent confondu avec les politiques d’immigration. Dans l’esprit de la population italienne, il y a une grande confusion en raison des différentes dénominations telles que “sans-papiers”, “demandeur d’asile”, ou encore “réfugié”, mais aussi à cause de la forte tendance de la politique italienne à vouloir maîtriser les flux migratoires et à renforcer les contrôles aux frontières extérieures. Pourtant, derrière ces catégories juridiques, il est question d’individus porteurs d’une histoire de vie qui ont été obligés de quitter leur pays d’origine pour demander une protection à l’État italien.

2En Italie, un demandeur de la protection internationale est une personne en attente d’une décision de reconnaissance du statut de réfugié, qui lui permet d’obtenir un permis de séjour de cinq ans ou une autre forme de protection, comme la protection subsidiaire qui ouvre droit à un permis de séjour de trois ans ou encore la protection humanitaire sanctionnée d’un permis de séjour de un an.

3Ces différentes situations posent la question du traitement des demandeurs d’asile aujourd’hui en Italie et en révèlent toutes les limites, tant du point de vue juridique que politique et social. Elles montrent également les similitudes avec les politiques menées par l’ensemble des États membres de l’Union européenne au point d’en mettre à nue les travers.

4Tout récemment, le débat sur l’immigration et l’asile politique en Europe a été relancé par l’arrivée en Italie d’un certain nombre de migrants en raison du Printemps arabe. Les conflits de l’année 2011 en Afrique du Nord ont résolument remis la question des demandeurs d’asile et des réfugiés à l’ordre du jour. Les flux migratoires en provenance de la Tunisie et de la Libye, consécutifs aux révolutions et à l’intervention militaire internationale, ont mis en évidence l’urgence humanitaire en matière d’accueil des réfugiés. Suite au Printemps arabe, des milliers de citoyens libyens, tunisiens, ivoiriens et d’autres nationalités ont franchi les frontières pour se réfugier dans les États limitrophes ou traversé la Méditerranée sur des embarcations de fortune pour arriver sur les côtes de l’Italie du Sud. Ces phénomènes ont provoqué un accroissement significatif des demandes de protection internationale en Italie. L’ouverture des frontières et des prisons libyennes a engendré d’importants exodes : en Italie, 10 860 demandes d’asile ont été enregistrées pendant le premier semestre 2011, avec un accroissement des demandes de 102 % par rapport à la même période de l’année précédente. Cet accroissement a eu des répercussions significatives sur l’accueil des réfugiés et des demandeurs d’asile et a entraîné la diversification des interventions et la stratification des systèmes d’accueil. En effet, après la publication du décret du président du Conseil des ministres du 12 février 2011, par lequel il est déclaré “l’état d’urgence sur le territoire national eu égard à l’exceptionnel afflux de citoyens des pays de l’Afrique du Nord”, le gouvernement a chargé le département de la Protection civile d’élaborer un plan pour la gestion de l’accueil des migrants.

5Selon la réglementation italienne, le demandeur d’asile, une fois sur le territoire italien, doit formuler sa demande d’asile et entreprendre un parcours procédural afin d’obtenir la reconnaissance de la protection internationale. Durant cette phase, il peut être hébergé traditionnellement dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (en italien CARA) ou dans une structure du Système de protection pour demandeurs d’asile et réfugiés (SPRAR). Institués en 2008, les CARA sont des structures où séjournent les demandeurs d’asile dans l’attente d’être identifiés et d’accéder à la procédure de reconnaissance du statut de réfugié. Selon le décret législatif n° 25 du 28 janvier 2008, les requérants sont hébergés dans un CARA s’ils ont présenté la demande après avoir été arrêtés pour s’être soustraits aux contrôles à la frontière ou pour avoir été trouvés en situation irrégulière sur le territoire, ou bien s’il est nécessaire de vérifier ou de déterminer leur identité ou nationalité. La loi italienne prévoit également l’accueil et l’hébergement dans un CARA pour les demandeurs d’asile dépourvus des moyens suffisants garantissant une qualité de vie adéquate pour leur propre santé et leur propre subsistance ou pour celles des membres de leur famille. Il existe huit CARA sur le territoire national. En général, la plupart des lieux d’accueil sont situés au sud du pays, spécialement en Sicile, dans les Pouilles et en Calabre.

6Les demandeurs d’asile sont accueillis dans le CARA durant la durée de l’examen de leur demande : concrètement, le temps de présence au sein du centre s’allonge jusqu’à un maximum de six mois si le demandeur a déjà reçu la réponse de la Commission, et jusqu’à une date indéterminée dans les “cas Dublin” pour lesquels la durée de l’examen par la Commission est très long. Le CARA est une structure “semi-ouverte” : les demandeurs d’asile peuvent sortir pendant la journée mais doivent rentrer le soir s’ils veulent conserver leur place. Chaque structure, au regard du Capitolato (avis d’adjudication du ministère de l’Intérieur signé entre les préfectures et les organismes gestionnaires des centres) indiquant les services nécessaires pour la gestion des CARA, doit fournir aux demandeurs d’asile une série de services fondamentaux comme l’assistance à la personne, l’assistance sanitaire, la distribution de biens de première nécessité, les programmes d’intégration, de langue italienne et d’éducation.

7Les demandeurs d’asile peuvent être en outre placés dans les CIE, c’est-à-dire les centres d’identification et d’expulsion. Il s’agit d’installations fermées, sortes de camps de détention où les demandeurs d’asile déboutés et faisant l’objet d’une décision de reconduite attendent d’être renvoyés dans leur pays d’origine ; on y conduit aussi ceux qui sont suspectés d’utiliser une fausse identité. Les migrants illégaux y sont également placés en vue de leur identification et de leur expulsion.

8La législation italienne garantit, au moins sur le papier, un accueil à tous les demandeurs d’asile. Toutefois, dans bien des cas, aucun hébergement n’est fourni par le gouvernement et la situation est spécialement tendue dans les grandes villes. Dans les CARA, il n’y a qu’environ 2000 places et, par conséquent, tous les demandeurs d’asile n’ont pas accès à un hébergement. Ces personnes n’ont ni abri, ni accès aux besoins de base comme la nourriture et l’hygiène corporelle. La loi prévoit dans ces cas une aide financière, qui n’est concrètement pas délivrée. En outre, le délai entre le dépôt de la demande de protection internationale et le moment où le demandeur se voit offrir un hébergement dure de quelques jours à plusieurs mois. Beaucoup de demandeurs d’asile sont en réalité laissés sans aucune aide et finissent dans la rue dans une situation d’extrême précarité.

9Normalement, les CARA sont réservés aux demandeurs d’asile interpellés pour entrée ou séjour illégal. En théorie, après le séjour dans un centre d’accueil et d’enregistrement, les demandeurs d’asile devraient être transférés, pour une période de six mois au maximum, dans d’autres centres du réseau SPRAR, lesquels offrent des mesures d’intégration et de meilleures conditions d’hébergement. Donc, devraient être placés par le SPRAR tous les demandeurs d’asile qui ne doivent pas être obligatoirement hébergés dans un CARA ou dans un CIE et ceux qui ont obtenu une forme ou une autre de protection.

10Le système SPRAR, créé en 2002, se compose d’un réseau de collectivités locales qui, grâce à la mise en place de projets d’accueil et d’intégration, ont accès au Fonds national pour les politiques et les services en matière d’asile. Les collectivités locales, avec la participation des associations du tiers secteur, assurent des interventions d’accueil intégré qui ne se bornent pas à la fourniture de logement et de nourriture, mais qui prévoient également des mesures d’accompagnement légal et social, ainsi que la mise en place de parcours individuels en termes d’insertion socio-économique et d’accompagnement psychologique.

11Durant l’année 2011, le réseau SPRAR présentait 151 projets territoriaux gérés par 128 organismes locaux, avec une capacité d’accueil de 3 000 places : 2 500 places pour les “catégories ordinaires” – hommes seuls, femmes seules et familles – et 450 pour les personnes avec vulnérabilité particulière : mineurs non accompagnés, personnes nécessitant une assistance sanitaire spéciale, victimes de tortures et violences. Les 50 places restantes sont spécifiquement réservées aux personnes souffrant de troubles psychiques. Malheureusement, 3 000 places ne sont pas suffisantes pour accueillir tous les demandeurs d’asile et les réfugiés.

12Selon le rapport du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Asylum Levels and Trends in Industrialized Countries, durant le premier semestre de l’année passée (du 1er janvier au 30 juin 2011), 10 860 demandeurs d’asile sont arrivés en Italie. Il est donc évident que le nombre de places est insuffisant pour couvrir toutes les demandes. En effet, les CARA et les structures d’accueil SPRAR sont souvent saturés. Le résultat est que des centaines de personnes trouvent abri où elles peuvent : certaines dorment dans la rue, d’autres occupent des édifices abandonnés sans aucun type de confort (chauffage, eau, etc.). Donc, ces personnes se retrouvent totalement éloignées de la société italienne et de la possibilité d’obtenir une reconnaissance légale. Sans domicile fixe, ces personnes ne peuvent pas obtenir d’assistance psychosociale, ni s’inscrire sur les listes de demandeurs d’emploi, ni avoir l’opportunité d’être accompagnées par un avocat dans toutes les démarches administratives liées à la demande de statut de réfugié. Dès lors, ces personnes deviennent presque “invisibles” sur le territoire italien.

13Durant les mois écoulés, suite au Printemps arabe et à l’augmentation consécutive des demandeurs d’asile, au système SPRAR et aux centres d’accueil, a été ajouté un réseau d’accueil régional financé sur les ressources propres de la Protection civile. Ce réseau, né pour faire face à l’état d’urgence lié à l’arrivée exceptionnelle de migrants depuis l’Afrique du Nord, porte aujourd’hui assistance à de nombreux migrants dans diverses structures des régions italiennes. D’un point de vue opérationnel, l’intervention de la Protection civile, qui se développe selon le principe de la répartition régionale des demandeurs, s’occupe de l’accueil des migrants avec l’offre de services de base comme la nourriture, le logement et l’assistance sanitaire.

14Concrètement, avec ces dispositions, se développe un troisième système d’accueil dans lequel les demandeurs d’asile et les réfugiés bénéficient de types et de niveaux de services très diversifiés pouvant être largement inégalitaires. Malgré la création de nouvelles capacités d’accueil, plusieurs experts italiens signalent le risque que ces trois systèmes puissent se développer en parallèle, sans coordination entre eux, provoquant de graves dysfonctionnements. Il faut aussi dire que les nouvelles structures du réseau de la Protection civile ne sont pas obligées d’adopter les standards qualitatifs du SPRAR ou des CARA. On risque ainsi de créer un réseau d’accueil avec des standards qualitatifs bas pouvant avoir des conséquences graves : les demandeurs d’asile qui y sont hébergés risquent de rencontrer beaucoup de difficultés pour obtenir une forme de protection et de reconnaissance juridiquement valide.

15Les CARA et le SPRAR sont considérés comme des structures d’accueil idéales pour les demandeurs d’asile qui peuvent y bénéficier d’un logement, de nourriture et en particulier de l’assistance sanitaire, sociale et psychologique. Plus précisément, ces structures sont très importantes car les demandeurs d’asile ne sont pas une population migrante comme une autre. L’exil commence souvent par un traumatisme qui met en danger leur équilibre psychique et physique. Les demandeurs d’asile victimes de violences et de tortures ou les personnes souffrant de graves troubles psychiques y reçoivent, en principe, une forme d’assistance essentielle grâce aux équipes psychosociales et médicales attachées à ces lieux. En outre, ces structures fournissent un accompagnement juridique et social adapté aux besoins des demandeurs, qui permet aux hébergés de mieux défendre leur dossier et d’accroître ainsi leurs chances d’obtenir le statut de réfugié. Car, une fois sur le territoire italien, c’est une véritable course d’obstacles qui attend les demandeurs d’asile. Ils doivent formuler la demande et entamer un parcours procédural pour la reconnaissance de la protection internationale, caractérisé par la complexité des démarches administratives et des délais très longs. Les persécutions que dit avoir subies le demandeur d’asile doivent être circonstanciées, étayées de preuves et jugées à l’aune des informations contextuelles que les autorités détiennent à propos des pays d’origine.

16Les demandeurs d’asile ont un statut social tout à fait à part : bien qu’ayant le droit de séjourner en Italie, leur condition sociale est légalement définie de telle manière qu’ils sont précaires par essence. Dans son ensemble, le rituel administratif est placé sous le signe de l’insécurité et de l’incertitude. Le candidat au statut de réfugié doit faire le deuil de sa vie passée sans pour autant pouvoir se reconstruire aisément dans le pays d’accueil. Entre le risque permanent de renvoi dans son pays d’origine et le risque de tomber dans la clandestinité, il doit apprendre à vivre loin de ses proches et il lui est bien difficile de pouvoir élaborer des projets. Sa précarité prend une forme plus insidieuse si on la considère d’un point de vue de l’identité personnelle.

17Nouveaux venus en Italie, les demandeurs d’asile tentent d’y trouver refuge et d’y être reconnus. Cette quête de sécurité et de reconnaissance n’est pas seulement économique et juridique, car il s’agit de se constituer une identité et de trouver une place sociale et relationnelle.

18Les demandeurs d’asile vivent une autre forme de pression très douloureuse : la suspicion. Dans sa définition traditionnelle, le droit d’asile repose sur le principe que tout demandeur d’asile doit être accueilli et protégé car il est potentiellement un réfugié. Or l’actuelle politique italienne de l’immigration peut conduire l’administration à présumer au contraire que tout demandeur d’asile peut être un fraudeur et qu’il ne cherche finalement qu’à contourner l’interdiction de s’installer en Italie. Cette politique du soupçon a priori est d’autant plus destructrice que la construction de la nouvelle identité du demandeur d’asile passe par la reconnaissance de l’oppression et des traumatismes vécus avant l’exil.

19Les demandeurs d’asile doivent également faire face au manque de ressources financières une fois terminé le séjour légal dans les centres. Ils peuvent obtenir un permis de travail même si leur demande d’asile n’a pas encore fait l’objet d’une décision. Mais la délivrance d’un tel permis est liée à la durée légale maximale de séjour dans les structures d’hébergement. Théoriquement, après six mois, les requérants sont considérés comme suffisamment intégrés pour trouver un emploi et ne plus dépendre de l’aide sociale. Cette projection n’est pas du tout réaliste dans la mesure où l’Italie vit une période de fort chômage et où les citoyens italiens eux-mêmes ont de la peine à trouver du travail.

20Dans la société italienne, les demandeurs d’asile sont confrontés au manque de travail et à une constante lutte pour leur survie, à tel point qu’ils sont également exposés au risque de tomber dans la criminalité et la prostitution. La traite des femmes est un immense problème dans les villes italiennes et il faut rappeler que beaucoup de demandeurs d’asile sont contraints d’entrer dans le marché du travail parallèle. Certains secteurs de l’économie comme l’agriculture et le bâtiment demandent explicitement des travailleurs immigrés moins exigeants à la fois sur les salaires et la sécurité.

21Les demandeurs d’asile hébergés dans les centres, après avoir reçu une réponse à leur demande d’asile et avoir été mis dans l’obligation de quitter le lieu d’accueil, sont généralement seuls et n’ont tissé aucun réseau social avec l’extérieur. En réalité, les CARA n’étaient initialement pas du tout destinés à un long séjour et il ne s’agit pas de structures appropriées pour faciliter le processus d’intégration. Ce sont en principe de grands centres situés en dehors des villes italiennes ; le gouvernement utilise d’anciens aéroports et des camps militaires. Aussi, certains demandeurs cherchent-ils à en sortir et vont-ils grossir les rangs de ceux qui occupent nombre d’immeubles abandonnés dans l’attente de quelques possibilités de travail pour construire une vie meilleure.

22Les difficultés dans l’accueil et le traitement des “migrants forcés”, c’est-à-dire les demandeurs d’asile et les réfugiés, sont en partie dues au fait que l’immigration est un phénomène relativement récent en Italie. Le caractère inhabituel du phénomène explique aussi l’amalgame entre immigration et asile. Dans la péninsule, les termes “demandeur d’asile”, “immigré”, “clandestin” et “réfugié” sont souvent employés comme des synonymes. Cette approximation n’aide pas à créer un climat d’empathie pour les réfugiés et les demandeurs d’asile fuyant des situations de peur, de violence et de danger. Les pressions migratoires devraient pourtant faire l’objet de traitements spécifiques. La Sicile et les Pouilles, autrefois régions de départ de la population locale vers le nord de la péninsule, vers d’autres pays européens ou vers les États-Unis, sont devenues depuis les années 1990 les principales portes d’entrée dans l’Union européenne pour des réfugiés et des demandeurs d’asile en provenance de pays de plus en plus lointains. Cette position géographique a amené l’Italie à prendre des initiatives en matière de gestion de ses frontières et de traitement des demandeurs d’asile qui, adossées à un dispositif législatif complexe et instable, répondent rarement aux exigences du respect des droits de la personne. Durant ces dernières années, l’Italie a adopté certaines mesures qui se traduisent par un renforcement des contrôles aux frontières extérieures, notamment maritimes, en particulier par des restrictions à l’accès au territoire pour les candidats à l’asile. L’Italie a suivi la tendance des orientations prises par l’Union européenne depuis la fin des années 1990 en développant une politique de coopération et de relations de partenariat et surtout de transit des migrants avec les pays de départ. L’objectif est d’inciter ces pays à collaborer étroitement avec la politique migratoire européenne, notamment en empêchant les migrants et les demandeurs d’asile d’arriver en Italie et de poursuivre leur route vers l’UE.

23Au cours de l’année 2008, la signature du Traité d’amitié, de partenariat et de coopération entre l’Italie et la Libye illustre de façon spectaculaire les méthodes musclées choisies par l’Italie pour gérer les arrivées de migrants sur ses côtes, en organisant leur refoulement massif et presque immédiat. En 2009, l’Italie s’est mise à transférer à la Libye les ressortissants de pays tiers interceptés dans les eaux internationales. L’accord a eu pour conséquence de refouler systématiquement et collectivement les demandeurs d’asile en flagrante violation de la convention de Genève. Ce traité a été très critiqué par la communauté internationale surtout à cause du rôle de la Libye dans la gestion des flux migratoires. La Libye a, en effet, développé un système fondé sur les expulsions massives, l’enfermement à durée indéterminée, l’exploitation sur le marché informel du travail, les viols, tortures et autres violences. On peut dire que derrière les mots “amitié”, “partenariat” et “collaboration”, se cachait à peine un système qui mélangeait intérêts économiques, militaires et politiques et qui, dans son application, a mené, notamment à travers le blocage de la frontière sud de la Libye où passent les réfugiés érythréens, somaliens et éthiopiens, à de très graves violations des droits de l’homme.

24Selon l’Association italienne pour les études juridiques sur l’immigration (ASGI) et d’autres organisations internationales, les refoulements ont été illégaux : les migrants ne pouvaient pas être remis aux autorités libyennes parce que le territoire libyen ne peut pas être qualifié de “port sûr”, étant donné que la Libye ne fait pas partie de l’Union européenne, et que ce pays n’a pas ratifié la convention de Genève sur le statut des réfugiés, ni les principales conventions en matière de droits humains. Avec le refoulement des migrants, et donc de certains réfugiés qui avaient le droit inviolable d’accéder à une procédure leur permettant d’être reconnus comme tels, l’Italie a violé l’article 33 de la convention de Genève sur les réfugiés qui prévoit l’interdiction du refoulement. En effet, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné l’Italie le 23 février 2012 pour avoir reconduit vers la Libye les migrants interceptés en mer en 2009.

25Les révolutions survenues sur la rive sud de la Méditerranée au début de 2011, en particulier en Tunisie, en Libye et en Égypte, n’ont pas manqué de susciter des discours alarmistes sur le risque migratoire qu’elles entraîneraient pour l’Italie. Avec l’éclatement de la guerre en Libye, des milliers de personnes sont, en effet, arrivées sur les rives de l’Italie du Sud. Les mois qui ont suivi, malgré toutes les critiques sur la violation du principe de non-refoulement pourtant protégé par la Constitution italienne, les conventions internationales relatives au statut de réfugié et les directives communautaires, l’Italie a continué à suivre la même ligne dans le domaine de la lutte contre l’immigration. Les refoulements ont été quelque peu suspendus à cause de la guerre en Libye, mais le gouvernement italien ne s’est jamais engagé officiellement à changer sa politique et à mettre fin à ce “Guantanamo-sur-Mer” érigé depuis de nombreuses années déjà.

26Quelle direction prendra l’évolution de la politique italienne sur l’asile dans les prochains mois ? La réponse est difficile, mais la seule certitude, c’est que la situation ne pourra pas rester en l’état et que des réformes devront être engagées. La situation de l’Italie en ce qui concerne le traitement des demandeurs d’asile est très problématique. Au mois de juillet 2011, il a été publié un dossier réalisé par deux avocats allemands qui, en défendant la cause de certains réfugiés, se sont déplacés en Italie pour vérifier personnellement les conditions que le pays réserve aux demandeurs d’asile. Le dossier “The living conditions of refugees in Italy”, rédigé par les avocats Dominik Bender et Maria Bethke, a été produit par la fondation Pro Asyl. Ce dossier établit que les demandeurs d’asile Dublin II ne peuvent pas retourner en Italie parce que, dans ce pays, il n’y a pas de “garanties de dignité humaine”. Cette révélation a scandalisé l’opinion publique allemande et a poussé quarante tribunaux répartis sur l’ensemble du pays à refuser d’appliquer les accords de Dublin II et à produire quarante ordonnances temporaires pour bloquer les expulsions des demandeurs d’asile vers l’Italie.

27Durant les premières décennies du xxe siècle, nombre de personnes se brisaient volontairement un bras ou une jambe pour éviter d’aller à la guerre. Presque un siècle s’est écoulé et existent encore des personnes obligées de se brûler les doigts pour “rouiller” leurs empreintes digitales afin d’enrayer la “machine Dublin” : des personnes enregistrées sur le territoire italien mais qui ont décidé de quitter l’Italie et d’aller en Allemagne ou en Europe du Nord pour y déposer leur demande d’asile. Selon le règlement Dublin II, ces personnes devraient être renvoyées en Italie pour y faire déposer leur demande d’asile, mais elles refusent de retourner dans ce pays où les demandeurs d’asile sont “invisibles”. Donc, le système d’accueil des demandeurs d’asile en Italie présente beaucoup de carences et limites et la Cour européenne pour les droits de l’homme a déjà condamné l’Italie au moins quatre fois en deux ans. Mais l’Italie ne saurait être tenue pour seule responsable : c’est le système européen de traitement de l’immigration et de l’asile qu’il faut questionner. Une importante limite provient du règlement Dublin II qui n’est pas conforme aux principes contenus dans la convention de Genève. Dans la pratique, le système Dublin II limite la liberté personnelle des individus en les empêchant de quitter le pays dans lequel ils ont présenté leur demande et de suivre la procédure de reconnaissance du statut de réfugié depuis un autre pays. Sur la base du règlement Dublin II, les demandeurs d’asile, y compris les handicapés, les femmes enceintes, les personnes traumatisées et vulnérables, sont traités comme des balles de ping-pong et renvoyés d’un pays à l’autre, sans tenir compte du fait qu’il s’agit de personnes qui ont vécu des expériences traumatiques susceptibles de dégrader leur équilibre psychologique et physique.

28Il faut aussi rappeler que les événements du Printemps arabe et le nombre croissant de migrants arrivant en Italie ont ravivé la question de la solidarité entre les États membres de l’UE. La solidarité devrait être le cœur de la politique d’asile de l’Union, mais en réalité elle est encore frileuse. À cet égard, on peut rappeler la crise entre l’Italie et la France sur le sort des migrants tunisiens débarqués sur l’île de Lampedusa après la chute du régime de Ben Ali. Au printemps 2010, la décision de l’Italie d’attribuer des titres de séjour temporaires à plus de 20 000 Tunisiens a provoqué l’ire du gouvernement français, peu enclin à accueillir cette population désireuse de passer la frontière. D’une part, l’Italie, s’estimant submergée par une immigration clandestine massive, s’est tournée vers l’Union et ses partenaires européens, sollicitant leur solidarité et demandant un partage du “fardeau” de l’accueil des migrants. D’autre part, la France a considéré l’afflux de migrants en Italie trop peu important pour justifier l’octroi d’une aide à ce pays. En outre, la France a invoqué le risque de troubles à l’ordre public pour suspendre la circulation des trains depuis Vintimille, dernière ville italienne avant la frontière française, vers le sud-est de la France. L’incident diplomatique a remis en cause les accords de libre circulation de Schengen. En effet, Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi ont demandé à l’Europe un rétablissement des contrôles aux frontières intérieures “en cas de difficultés exceptionnelles”.

29À la lumière de cette crise, on peut considérer comme très fragiles les principes de libre circulation des personnes et de confiance mutuelle entre les États membres. L’ouverture du débat sur la possibilité de rétablir les contrôles aux frontières intérieures fait sérieusement vaciller les engagements de solidarité et de collaboration entre les États de l’Union, surtout par rapport à l’accueil des personnes persécutées et en quête de sécurité et de justice. Les États européens, tout comme l’Italie, se montrent de moins en moins disposés à accorder l’asile et à protéger les personnes fuyant leur pays en quête de sécurité. Par conséquent, ces demandeurs d’asile sont en danger.

30Le devoir d’accueil des demandeurs d’asile fait partie des systèmes démocratiques. On peut dire que le droit d’asile joue comme une métonymie, cette figure littéraire dans laquelle une partie montre le tout. Si les démocraties ne s’occupent pas dignement des demandeurs d’asile, c’est la démocratie elle-même qui est menacée. Protéger et assurer un abri aux personnes persécutées et en danger est, de ce point de vue, la condition sine qua non pour que la démocratie reste vivante en Italie et en Europe.