Lagarde et la Grèce… Un autre regard de Jacques Sapir.

Jacques Sapir – Economiste

Tollé général après les propos tenus par Christine Lagarde sur la Grèce, ce week-end. L’économiste Jacques Sapir démontre que les Grecs payent davantage leurs impôts que ce qui est raconté et que c’est l’investissement et les taux d’intérêt sur la dette qui asphyxient le pays.

 

(Oli Scarff/AP/SIPA)

(Oli Scarff/AP/SIPA)
Madame Christine Lagarde, ci-devant responsable du FMI et ancienne ministre des Finances de la République française, est décidément fâchée avec les chiffres. Elle a une excuse, elle n’est pas la seule !

En effet, contrairement aux idées reçues, et à ce qu’affirment tant les dirigeants allemands que Mme Christine Lagarde, les impôts représentent une part non négligeable de la richesse intérieure grecque. Il est donc parfaitement faux de dire que les Grecs ne payent pas d’impôts, même si on peut supposer que l’assiette fiscale est injuste et mal répartie et que certains contribuables fraudent de manière conséquente.

Importance des prélèvements fiscaux en Grèce

2007 2008 2009 2010 2011
Part des recettes en % du PIB 40,8% 40,7% 38,2% 39,7% 40,9%
Montant brut des recettes en milliards d’Euros 90,91 94,83 88,60 90,25 88,07
Charge des intérêts en milliards d’Euros 11,94 11,92 13,19 15,03
Intérêts en pourcentage du PIB 5,1% 5,1% 5,8% 6,99%
Déficit budgétaire en % du PIB -9,8% -15,6% -10,3% -9,1%
Déficit hors charge des intérêts -4,7% -10,5% -4,5% -2,1%

Source : ELSTAT (Hellenical Statistical Authority), Fiscal data for the years 2008-2011 et Fiscal data for the years 2007-2010, Press release, 23 avril 2012 et 17 octobre 2011, Athènes.

 

Si l’on fait exception de l’année 2009 où il y a eu, effectivement, une importante dérive des comptes publics dans l’année électorale, on voit qu’une part majeure, et en 2011 absolument décisive, du déficit budgétaire grec est provoqué par la charge des intérêts de la dette. Plutôt que de chercher à culpabiliser la population grecque, Madame Lagarde ferait mieux de s’attaquer aux effets des intérêts de la dette.

D’ailleurs, la contraction rapide du PIB, provoquée par le mémorandum qu’elle défend avec autant d’obstination que de mauvaise fois, joue elle aussi un rôle très néfaste dans l’aggravation de la situation économique de la Grèce. Les politiques d’austérité mises en œuvre depuis le début de 2010 ont en effet provoqué une contraction importante du PIB qui a accru le poids nominal de la dette et par là même le poids des intérêts. Pire encore, ces politiques ont provoqué un effondrement de l’investissement productif, ce qui empêche l’économie grecque de retrouver un dynamisme et une compétitivité mise à mal dans les années précédentes.

Impact de la crise sur les investissements

Grèce : pourquoi Christine Lagarde a tout faux

 

Pourtant, on constate un frémissement du commerce extérieur de la Grèce. La baisse autoritaire des salaires et le compression de la demande ont provoqué un accroissement des exportations et une baisse des importations.

Mouvements de la balance commerciale grecque

2007 2008 2009 2010 2011
Exports en % du PIB 26,8% 27,5% 21,5% 24,4% 27,3%
Imports en % du PIB 42,2% 43,8% 34,2% 34,4% 35,7%
Balance commerciale en % du PIB -15,4% -16,4% -12,7% -10,1% -8,5%

Source : ELSTAT, base de données du commerce international.

 

Ceci montre que l’élasticité des exportations aux coûts internes est très forte contrairement à ce qui est affirmé tant hors de Grèce (par Patrick Artus de Natixis par exemple) que parfois même en Grèce. En cas d’une sortie de l’Euro, une importante dévaluation serait très probablement en mesure de rétablir l’équilibre de la balance commerciale. Cette dévaluation  pourrait faire baisser les importations de 4% à 5% (en partie par une substitution des produits locaux aux produits importés) tandis que les exportations pourraient continuer de progresser de 4% à 5%.

On voit bien alors que la situation de la Grèce est loin d’être sans issue. Au sein de l’Euro, si la Troïka (et le FMI) acceptait de sacrifier les intérêts de la dette pendant une période de 5 années et se mettait d’accord sur un plan d’investissement à hauteur de 15 milliards d’euros par an, il est parfaitement concevable que la Grèce puisse récupérer de son déficit de compétitivité. Hors de l’Euro, si la Grèce se décide à répudier sa dette, et décide de financer son déficit résiduel (2% du PIB) par des avances de la Banque Centrale, elle ne devrait pas connaître de mouvements inflationnistes excessifs, et la dévaluation de la Drachme est à même de reconstituer la compétitivité externe du pays.

Il convient donc de soutenir ceux qui en Grèce exigent une renégociation du Mémorandum visant à la fois un allègement des charges d’intérêts et des investissements dans l’économie grecque comme préalable à tout nouvel effort. Mais il convient aussi de garder en mémoire qu’une politique de rupture, une répudiation de la dette et une dévaluation de 50%, est parfaitement possible pour la Grèce si les négociations devaient échouer.

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BILLET D’HUMEUR…

L’Union des Mauvais Perdants a donc décidé de prendre pour cible la Garde des Sceaux, Mme Taubira. Une femme, une guyanaise, quelle aubaine pour tous ceux qui ne supportent pas que le pouvoir  échappe aux hommes blancs de Neuilly…

Ces attaques sont totalement inadmissibles. La Guyane est un département français depuis 1797 et la citoyenneté de ses habitants ne souffre aucune discussion.

Mme Taubira est accusée pêle-mêle d’angélisme, de communautarisme et d’un passé indépendantiste par le Front national et l’UMP. E Zemmour soutenu par Marine Le Pen l’accuse même d’avoir pour cible l’homme blanc : « En quelques jours, Taubira a choisi ses victimes et ses bourreaux. Les femmes, les jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais

Ces attaques qui suintent  un machisme poisseux  mâtiné de racisme  cauteleux trahissent le désarroi de ceux qui faute d’autres propositions se réfugient dans le dénigrement et l’insulte. Il n‘en demeure pas moins que sur le fond, il faut impérativement riposter  et montrer l’inanité de telles affabulations mensongères.

C’est pourquoi je vous invite instamment à lire et à diffuser les deux documents dont vous trouverez les références ci-dessous.

Vincent Lelièvre

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Français de l’étranger : la faille du vote par Internet

Marianne

Samedi 26 Mai 2012 à 12:00 | Lu 3194 fois I 6 commentaire(s)
Tefy Andriamanana
Journaliste à Marianne
 Les Français de l’étranger pourront voter pour leurs députés via Internet. Le procédé, si moderne soit-il, est controversé pour son manque de sécurité. Plusieurs alertes avaient déjà été lancées depuis plusieurs années.

(CHESNOT/CHAMUSSY/NOSSANT/SIPA)

(CHESNOT/CHAMUSSY/NOSSANT/SIPA)
Les législatives ont déjà commencé. Sur Internet. Depuis mercredi et jusqu’au 29 mai, les Français de l’étranger peuvent voter pour leurs députés via le site Monvotesecurise.diplomatie.gouv.fr. Le deuxième tour aura lieu entre le 6 et le 12 juin sur la Toile. Cette procédure est employée au cas où l’électeur vit loin du consulat de son pays de résidence. Sur 1 million d’électeurs potentiels, 700 000 pourraient passer par cette voie. Les expatriés passaient déjà par Internet pour élire leurs représentants à l’Assemblée des Français de l’étrangers. Ces représentants élisaient ensuite des sénateurs. Depuis la réforme constitutionnelle de 2008, les expatriés élisent directement des députés.
Ce nouveau scrutin avait déjà fait polémique, le PS accusant l’UMP de s’être taillé des circonscriptions sur-mesure. Désormais, c’est la sincérité même du vote qui est en jeu. Un vote qui sera géré par plusieurs entreprises privées. C’est Scytl, entreprise espagnole, qui a fourni le logiciel de vote. Contre l’avis de la Cnil qui préférait que le recueil des votes soit fait par une entreprise basée en France. D’autres entreprises  comme Atos (dirigée par l’ex-ministre Thierry Breton), Koba et Gedicom ont obtenu leur part du gâteau. Le seul vote par Internet coûtera jusqu’à 4 millions d’euros au contribuable pour une facture de 20 millions pour organiser tous les scrutins législatifs et présidentiel des Français de l’étranger.
Bien évidemment, il ne suffit pas de cliquer pour voter. Il faut d’abord recevoir un identifiant par courrier ou par SMS puis son mot de passe par mail. Des éléments qui permettent d’accéder au site et de garantir le secret et la fiabilité du vote.

Une expertise par un seul informaticien

Mais, ce n’est pas aussi simple. Le système de vote comporte de nombreuses failles techniques ouvrant la porte à toutes les fraudes. D’une part, le site de vote n’accepte pas la dernière version de Java, un langage de programmation. Pour voter, il faut désinstaller la version 7 pour revenir à une version antérieure, moins sécurisée. Le blogueur Paul da Silva, ex-responsable du Parti Pirate, a remarqué une autre faille. Avec la méthode dite de l’ « injection SQL », un petit malin peut avoir accès à tout ou partie du système de vote. Ce genre de faille se corrige généralement assez vite. Encore faut-il un contrôle strict.
Or, ce n’est pas le cas. Dans un vote classique, chaque parti envoie un mandataire pour vérifier qu’on ne bourre pas les urnes. Ici, les partis présentant des candidats avaient la possibilité d’envoyer un délégué pour contrôler le voter par Internet, seuls le Parti pirate et le Parti de gauche l’ont fait. Ces délégués n’ont toutefois pas eu accès au code source du logiciel de vote au nom du secret industriel. Mais qu’on se rassure, un arrêté prévoit une « expertise indépendante (…) destinée à vérifier le respect du secret du vote, de la sincérité du scrutin et de l’accessibilité au suffrage », conduite par « un informaticien spécialisé dans la sécurité ». Une seule personne pour 700 000 votes.
L’autre faille, c’est l’électeur lui-même (comme bien souvent diront les informaticiens cyniques). Tout le monde n’est pas ingénieur en sécurité informatique. D’autant plus que le site de vote permet des connections sans utiliser le protocole sécurisé  https:// (affiché à la place de http://, comme lorsque que vous payez par carte bancaire par exemple), contre l’avis de la Cnil. Tant pis pour les distraits ou les novices (sans oublier que certains pays bloquent ce type de connexion). Tout juste l’électeur est prévenu que  « le secret et l’intégrité (du) vote ne pourront être garantis ». Paul da Silva a également exploité cette faille et a montré qu’il est possible d’intercepter les données d’un vote.

Un avertissement en 2008

En 2006, le rapport Pellegrini s’était déjà penché sur le vote par Internet pour l’AFE . «  Je ne pense pas que la sincérité d’un scrutin dématérialisé tel que celui-ci puisse être garantie, ni par eux [les assesseurs], ni par moi, ni par quiconque », avait conclu l’auteur. Ce n’est pas la première remise en cause du vote par Internet. En 2004, comme l’a noté la Cnil, les USA ont mis fin à un programme de vote par Internet permettant aux expatriés (notamment les soldats en Irak) de voter à la présidentielle.
« Pour les auteurs du rapport remis au Pentagone, le système présentait de ‘ nombreuses failles de sécurité ’exposant à une grande variété d’attaques bien connues’, d’une manière d’autant plus sensible que l’envergure de l’opération lui offrait une exposition particulière. En conséquence, ‘au vu de l’impossibilité de garantir la légitimité des votes’ en l’état actuel des technologies, le rapport préconisait l’arrêt immédiat du projet jusqu’à ce que ’ les infrastructures Internet et informatiques domestiques n’aient pas été totalement repensées’. », écrit la Commission.
En 2008, la Cnil avait également taclé le système de vote par Internet utilisé lors des élections prud’hommales à Paris et délivré un avertissement en ce sens le ministère du Travail. La Cnil avait noté que la société sous-traitant Thalès «  avait la possibilité (…) d’accéder au dispositif de vote, d’en modifier son fonctionnement, au risque de modifier le résultat des élections, sans qu’il soit nécessaire de desceller, sans recourir à l’huissier et sans que le bureau de vote le sache ». En 2011, lors des élections syndicales dans l’Education nationale, de nombreux bugs avaient été signalés. Malgré ces alertes, le gouvernement précédent a persisté dans sa volonté de tenir un scrutin en ligne. Et l’UMP n’hésitera pas à crier à la fraude si le PS fait de meilleurs scores que prévus.

Nous sommes tous des Grecs

MEDIAPART

23 mai 2012 | Par Edwy Plenel – Mediapart.fr

En Grèce se joue l’avenir commun des peuples européens : non seulement celui de nos économies, mais celui de nos démocraties. Les Grecs ne sont pas responsables d’une crise produite par l’aveuglement d’une Europe ayant abandonné la politique pour la finance. Si la solidarité avec le peuple grec s’impose, c’est parce qu’elle est la condition préalable d’un changement véritable. La guerre d’Espagne fut l’épreuve européenne du Front populaire, la crise grecque est celle de la présidence Hollande.

Quo vadis Europa… Où vas-tu Europe ? Il y a deux ans, Jean-Luc Godard posait inlassablement cette question de façon prophétique dans sa dernière œuvre, Film Socialisme. Avec cette acuité visionnaire des poètes et des peintres, le cinéaste avait mis en scène la dérive aveugle de nos sociétés saisies par le profit et le cynisme en embarquant son équipée sur un paquebot de croisière aux allures de casino flottant, bulle de spéculation et de divertissement qui s’en allait, inconsciente et oublieuse, vers la catastrophe. De la fiction à la réalité, ce paquebot n’était autre que ce Costa Concordia qui, depuis, a vraiment fait un naufrage improbable sur les récifs d’une petite île italienne, tout près des côtes…

Symbolisée par une escale à Athènes, la Grèce était omniprésente dans cette fable prémonitoire qui fut l’occasion d’un entretien mémorable sur Mediapart. Revenant aux sources de l’invention démocratique, Godard y soulignait sa fragilité, ce risque permanent que faisaient courir à cet idéal l’imprévoyance et l’inconscience humaines : « Démocratie et tragédie ont été mariées à Athènes sous Périclès et sous Sophocle. Un seul enfant, la guerre civile. » Film Socialisme à peine terminé, la réalité de la crise financière grecque le rattrapait, au point que Godard en fit un argument symbolique pour décliner l’invitation du Festival de Cannes.

« Suite à des problèmes de type grec, je ne pourrai être votre obligé à Cannes, avait-il répondu. Avec le Festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus. » Façon métaphorique de dire qu’il ne jouerait plus ce jeu-là, et de nous inviter à faire de même face aux « problèmes de type grec ». Un jeu de convention et de résignation qu’il s’amusera à déconstruire dans une époustouflante leçon de liberté offerte, à Paris, aux lecteurs de Mediapart. Ce jeu, c’est celui qui conduit aux catastrophes, par la perte et l’abandon, le confort et la routine. Le jeu du profit immédiat, des gains faciles, des consensus obligés, du court terme, des automatismes de pensée et des renoncements à imaginer.

Ainsi, revisitant le pays où fut inventée l’idée d’une démocratie des citoyens, Godard nous rappelait-il à nos devoirs : nos vrais héritages et nos dettes véritables. A cette aune, la Grèce, c’est la politique, tandis que la finance en est la négation. L’une s’efforce de penser le bien commun quand l’autre s’en tient à l’intérêt particulier. Autrement dit, si la finance est une réalité, avec ses banquiers, ses bourses et ses spéculateurs, elle n’en est pas moins une aberration dans le registre démocratique, car elle ne pense rien de ce qui fait une société, ses solidarités, ses espérances, ses confiances, ses transmissions, ses formations, ses mémoires, ses imaginaires, etc.

Une crise politique bien plus que financière

Pièce solidaire du puzzle de la crise européenne, la crise grecque est politique autant, sinon plus que financière : crise de la politique (son impuissance à inventer une alternative) et des politiques (les conséquences de celles qui ont été menées). Loin d’être à la marge, elle est au cœur de la crise qui ébranle notre continent, son Union européenne et les vingt-sept pays qui la composent. Crise économique et financière certes, mais aussi crise de civilisation, crise d’espérance, crise de confiance, crise d’avenir. Actuel maillon faible, la Grèce n’en est pas moins solidaire de la chaîne européenne dont elle fait partie et qui, si nous la lâchons, peut se rompre en cascade.

Son futur sera, peu ou prou, le nôtre tant le pays de l’invention démocratique est, désormais, le théâtre même de la tragédie européenne : c’est en Grèce que se joue l’affrontement des politiques soucieuses de l’humanité et des nouvelles barbaries qui n’en ont cure. A la manière des idiots utiles, les meilleurs alliés de ces régressions identitaires, haineuses et violentes, qui, faute de sursaut démocratique, ne cessent de renaître en Europe, sont ceux-là même qui nous ont menés là où nous sommes. Tous ceux qui ont fait l’éloge de cette économie financiarisée, dépouillant le bien public, creusant les inégalités, confondant richesse et valeur, épuisant les solidarités, démoralisant les peuples, augmentant la corruption, se satisfaisant de l’amoralisme.

Leur idéologie aveugle, qui relève de la croyance et de l’imprécation, est, dans l’ordre politique, une non-pensée. Ils ne pensent pas, ils comptent. Ils ne rêvent pas, ils accumulent. Ils n’inventent pas, ils thésaurisent. Comme si leurs chiffres désincarnés n’étaient pas résultats d’additions humaines, elles-mêmes tissées de ces complexités et de ces improbabilités qui font les sociétés, leurs relations et leurs conflits ! De cette non-pensée complice des catastrophes menaçantes, un quotidien français qui, au siècle dernier, était encore la tribune de l’autonomie du politique, de sa volonté et de sa légitimité, vient d’offrir le condensé.

Dans un éditorial de son journaliste directeur, qui toutefois n’en est plus le directeur de publication, ce poste clé étant revenu au bras gestionnaire des financiers qui en sont devenus les propriétaires, Le Monde a ainsi sommé les Grecs de choisir entre l’euro ou la drachme, comme un proviseur lancerait un ultime avertissement à un mauvais élève avant de l’exclure pour indiscipline. Cet éditorial du 23 mai est une caricature tant les poncifs y sont accumulés : la Grèce « petit pays », sans que l’on connaisse l’étiage de la grandeur ; l’affirmation que « chaque Grec a déjà touché depuis janvier 2010 l’équivalent de 31 000 euros », imposture statistique qui ne veut rien dire, sinon insinuer le mensonge selon lequel cet argent, « chaque Grec » se le serait mis dans la poche ; le rappel au « règlement intérieur », ces « règles du jeu de l’Union monétaire » qu’il faudrait aveuglément respecter et appliquer, comme si l’Europe elle-même n’avait pas dû les faire évoluer à rebours des engagements de ses traités devant l’inexorable aggravation de la crise…

« Aux Grecs de choisir, conclut Erik Izraelewicz, l’auteur de cet éditorial. En espérant qu’ils feront le bon choix. Sinon, l’Europe devra en tirer les conséquences. Sans états d’âme. » Les Mrs Tina d’invention thatchérienne (« There Is No Alternative ») semblent avoir une inépuisable descendance. Les peuples peuvent bien s’épuiser à voter jusqu’au dernier scrutin, rien n’y fera pour les moutons de Panurge du capitalisme financier : il faut se débarrasser de ces peuples indociles et imprévisibles, surtout s’ils votent mal, c’est-à-dire s’ils ont l’impudence d’imaginer d’autres solutions que celles qu’on leur a imposées sans jamais leur demander leur avis, voire en le violant quand ils l’ont donné – souvenons-nous de la volte-face des gouvernants français après le référendum de 2005 dont le « non » majoritaire fut ignoré.

Le résultat de vingt ans d’aveuglement

L’Europe n’est pas menacée par des Grecs qu’il faudrait punir, mais par les dirigeants, responsables irresponsables, qui la conduisent dans une impasse. De ce point de vue, comme le souligne une tribune récente sur Mediapart, la Grèce est « un laboratoire pour l’Europe », celui où s’expérimentent de supposées sorties de crise qui n’ont d’autre logique que de préserver avant tout les intérêts des minorités privilégiées et des classes dominantes. Faut-il, par exemple, rappeler à l’éditorialiste directeur du Monde que les mesures imposées à la Grèce par le Mémorandum épargnent l’Eglise orthodoxe, plus grand propriétaire financier du pays, ménagent banquiers et armateurs, malgré leur responsabilité dans les fraudes et évasions fiscales, ou maintiennent des dépenses militaires inconsidérées qui enrichissent les pays européens fournisseurs, parmi lesquels, au premier rang, l’Allemagne et la France ?

Telle qu’elle a été façonnée ces dernières décennies, l’Union européenne a remplacé la solidarité politique par la rivalité économique. L’ébauche de coordination communautaire de politiques économiques y privilégie la concurrence au détriment de la coopération. L’harmonisation des politiques fiscales, la lutte contre l’évasion fiscale, la rupture avec les paradis fiscaux : rien de tout cela, qui est pourtant au cœur d’une politique où l’égalité (devant l’impôt) est la condition de la liberté (du citoyen), ne figure parmi ses priorités. Faisant de la compétition le ressort unique des dynamiques économiques, le Traité de Lisbonne, entré en vigueur début 2009, a même interdit aux pays de la zone euro de venir en aide à un Etat membre.

Comment ne pas voir l’évidence que ces certitudes idéologiques ont volé en éclats sous l’effet de la crise financière ? N’a-t-il pas fallu, en contravention avec ce même Traité de Lisbonne, improviser en catastrophe des mécanismes de solidarité jusqu’alors non seulement inexistants, mais jugés néfastes ? N’a-t-on pas, au printemps 2010, inventé dans l’urgence un Fonds de stabilité financière pour permettre à la Grèce et à l’Irlande de continuer à honorer les remboursements de leur dette publique ? Mais n’a-t-on pas, hélas, dans le même mouvement, perpétué les maux anciens en pérennisant la tutelle des intérêts financiers sur les politiques économiques des Etats européens ?

Nul besoin en effet d’être un supposé expert pour prendre conscience de cette aberration qui interdit aux Etats de se financer directement auprès de la Banque centrale européenne à bas taux d’intérêt. Que cache-t-elle ? Simplement l’enrichissement spéculatif des banques privées sur le dos des peuples soumis aux politiques d’austérité ! Car, dans le catastrophique système actuel, ce sont les banques privées qui font des profits records en prêtant aux Etats débiteurs à des taux prohibitifs, tandis qu’elles se financent à un très faible taux auprès de la BCE… Comment nommer ce tour de passe-passe sinon une arnaque dont sont victimes – car tel est bien le tableau grec – les plus démunis et les moins protégés, les retraités aux pensions dévaluées, les malades sans soins, les pauvres sans logements, les fonctionnaires licenciés, les petits entrepreneurs en faillite, les jeunes sans travail, l’armée ordinaire des sans-grade et des sans voix ?

20 ans d’aveuglement, l’Europe au bord du gouffre… Décryptant dans son dernier ouvrage collectif ainsi intitulé cette course à l’abîme, le toujours pertinent et pluraliste regroupement des « économistes atterrés » démasque l’irrationalité qui la gouverne : « L’étrange clause de “non-sauvetage” (no bail-out), introduite dès le Traité de Maastricht (1992) qui a fondé l’euro, semble incompréhensible au citoyen ordinaire. Pourquoi interdire aux Etats qui unissent leurs monnaies de s’entraider ? En fait, cette clause reflète l’obsession néolibérale d’imposer aux Etats la discipline des marchés financiers. (…) Interdire l’aide entre Etats, c’est obliger chacun à se présenter seul devant le tribunal des marchés et à respecter vigoureusement leurs lois : réformes fiscales favorables aux revenus du capital, baisse des dépenses publiques, flexibilité, privatisations… »

Les solutions réalistes sont radicales

Voilà pourquoi nous devons être totalement solidaires de la Grèce, de son peuple, de son économie comme de ses dettes. Pour mettre fin à cette spirale infernale. Pour ne pas lui offrir une victoire qui serait notre défaite à tous, et pas seulement celle des Grecs. Car, rappellent encore les « économistes atterrés » c’est à ce même « brillant dispositif (qui) s’est effondré avec la crise financière », démontrant que les marchés ne sont ni efficients ni rationnels tout en creusant brutalement la dette et les déficits, que l’on voudrait toujours « confier la tutelle des politiques économiques des Etats ».

N’est-ce pas « à la finance dérégulée que l’on demande de financer les déficits qu’elle a provoqués » ? N’est-ce pas ce qui se joue dans les éprouvettes humaines du laboratoire grec où Commission européenne et FMI imposent privatisations, baisse des salaires et des pensions, facilitations des licenciements à la seule fin de garantir aux créanciers privés le remboursement rubis sur l’ongle de la dette publique ? N’est-ce pas cette logique infernale qu’il faut enfin briser, non seulement en parlant croissance dans les sommets mondiaux ou européens, mais en remettant le travail productif au cœur de l’économie et la politique solidaire au poste de commande ?

Loin d’être une utopie, c’est la seule voie réaliste. La crise, son ampleur, sa profondeur, son interdépendance, appellent des radicalités qui sont des pragmatismes. Autrement dit des solutions qui attaquent les problèmes à la racine, et non plus en surface. La preuve qu’elles existent, c’est qu’elles ont été au cœur des débats entre ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir (la compétition des primaires socialistes) et avec les forces politiques qui leur ont permis d’y parvenir (les partis qui ont appelé à voter François Hollande le 6 mai). Depuis une année, la gauche, dans sa diversité, du Front de gauche à EELV en passant par le PS, en discute. Faudrait-il croire qu’un éditorial du Monde, lequel est propriété de deux financiers qui ont affiché leur soutien au candidat socialiste – MM. Pierre Bergé et Matthieu Pigasse –, suffit à balayer plusieurs années de réflexions et d’engagements citoyens ?

Livrant à l’arbitrage du débat public leurs divergences sur le type de croissance ou sur le sort de la dette, les « économistes atterrés » résument parfaitement cette voie alternative : « Nous sommes unanimes à juger qu’il faut réformer les traités européens pour réduire l’importance des marchés financiers, desserrer leur étreinte autour des peuples et construire une véritable solidarité entre les pays, qui reposerait sur la coopération et l’harmonisation dans le progrès. » Ils en déduisent quatre exigences : « garantir le rachat de titres publics par la BCE » ; « reporter les coûts de la récession et les pertes des banques sur leurs actionnaires ainsi que sur les ménages les plus aisés » ; « désarmer la spéculation », c’est-à-dire taxer les transactions financières, réguler strictement les marchés de produits dérivés, limiter drastiquement l’activité des fonds spéculatifs, interdire la spéculation pour compte propre des banques ; enfin, « instaurer des politiques européennes coopératives » qui privilégient la solidarité et le travail, plutôt que la concurrence et la finance.

Les principes qui inspirent une telle politique sont ceux qui ont permis à l’Islande de sortir du gouffre où la crise l’avait plongée. Candidat à l’entrée dans l’Union européenne depuis 2009, cet Etat insulaire connaît aujourd’hui une baisse de l’inflation, un recul du chômage et une reprise de la croissance, alors même que son économie s’effondra à partir de la crise des subprimes (2007), annonciatrice de la crise bancaire inaugurée par la faillite de Lehman Brothers (2008). Née d’un sursaut populaire, la voie islandaise fut d’une simplicité aussi efficace que radicale : faire payer l’essentiel de la dette par les créanciers eux-mêmes. Si cela a marché, c’est que cette seule exigence enrayait la machine infernale.

Des nombreux leurres lancés pour conduire les peuples à leur faillite, la dette est en effet le premier. Non pas la dette en tant que telle, mais la dette entendue de façon seulement comptable, à la manière d’un chiffre absolu qui n’aurait pas d’histoire. « On dit au peuple grec qu’il a une dette mais personne ne sait d’où elle est issue ni ce que l’on paie », rappelait sur Mediapart Sofia Sakorafa, parlementaire grecque la mieux élue et députée de Syriza, nouveau parti arrivé en tête de la gauche aux dernières élections législatives. Reprenant une exigence portée en France par l’association Attac d’un audit citoyen de la dette publique, sa demande d’un audit international de la dette grecque est de bon sens. Pourquoi n’y aurait-il pas des créances douteuses à effacer, des créanciers discutables parce que juges et parties, des dettes engagées par des gouvernants corrompus, des dépenses ainsi financées mais détournées de leur objet, etc. ?

Notre dette grecque, la vraie démocratie

Manquant à la plus élémentaire solidarité internationale et refusant de suivre l’exemple du Front de gauche, le Parti socialiste ne s’est pas donné la peine de recevoir Alexis Tsipras, le leader de Syriza, cette coalition de la gauche radicale grecque, en visite à Paris en début de semaine. Pourquoi ? Parce que, membre de l’Internationale socialiste, le PS aurait ainsi déplu à son parti frère, le Pasok ? Mais l’échec de ce dernier n’est-il pas flagrant et, surtout, depuis quand l’appartenance à l’IS, qui accueillit sans trop de scrupules les partis des ex-dictateurs tunisien et égyptien, Ben Ali et Moubarak, exclut-elle d’autres rencontres et discussions, dans le nécessaire pluralisme des gauches en mutation ?

Si l’on pose cette question, c’est parce que cette attitude est mauvais signe, tout comme l’appel indistinct lancé aux Grecs par le ministre des affaires étrangères du nouveau gouvernement de gauche à « ne pas se prononcer pour des formations qui, de fait, les feraient sortir de l’euro » (lire ici). Faut-il comprendre que le nouveau pouvoir français appelle le peuple grec à voter pour les deux partis qui l’ont conduit dans l’ornière, Nouvelle démocratie pour la droite, le Pasok pour la gauche, partis dont, de plus, les corruptions sont notoires ? Et qu’il tient pour quantité négligeable les convictions européennes déclarées de Syriza parce que son programme n’est pas compatible avec les exigences actuelles de l’UE, celles imposées par le couple « Merkozy » que les socialistes ont dit vouloir combattre durant la campagne électorale ?

Pourtant, même l’ancienne gauche du Parti socialiste, celle qui se retrouve aujourd’hui au gouvernement avec Benoît Hamon, sans parler de l’inclassable Arnaud Montebourg dont la campagne fut la surprise des primaires socialistes et dont la plume est ensuite devenue celle de François Hollande, ne sont pas en terrain inconnu face au programme de Syriza (découvrir ici une version française). Il suffit de le lire attentivement pour y retrouver des propositions plus réformistes que révolutionnaires, inspirées de ce réformisme radical qui fut, au début du XXe siècle, l’honneur de la social-démocratie. Nous ne voulons pas croire que, déjà, les mots n’aient plus le même sens, une fois au pouvoir…

Car comment ignorer cette force nouvelle, ses audaces et ses innovations, alors que le laboratoire grec nous montre déjà de quels monstres peut accoucher la crise grecque ? N’est-ce pas un parti explicitement néo-nazi, l’Aube dorée, qui a aussi surgi à Athènes ? Et il faudrait persévérer dans les mêmes erreurs dont les déchets nourrissent ce fumier politique ? Ignorer les formations qui inventent des réponses inédites, mieux à même de répondre aux attentes populaires dévoyées par le racisme et la xénophobie? Alors même que, partout ailleurs dans ce qui fut le monde occidental, de la France (avec la droite extrême née du sarkozysme) aux Etats-Unis (lire ici l’Américain Paul Krugman qui souligne la droitisation extrême des républicains), la crise nourrit de nouvelles forces réactionnaires, profondément anti-démocratiques, ayant la liberté en défiance, l’égalité en horreur et la fraternité en haine ?

« Je veux secouer les gens, et je veux faire comprendre que l’homme n’est pas, de droit divin, un être démocratique. Que la démocratie a été une création, une conquête de l’histoire, qu’elle est constamment en danger et que, d’ailleurs, elle est en train de ficher le camp. » L’homme qui parlait ainsi fut grec avant de devenir français, puis de se muer en passeur de la démocratie grecque, de sa promesse et de son exigence, en France même. De livres en séminaires, Cornelius Castoriadis (1922-1997) n’a cessé de sonner le tocsin de la catastrophe possible, en nous enjoignant de prendre soin de notre « dette grecque », la vraie démocratie, une démocratie des citoyens, offerte à tous, sans oligarques ni privilégiés. Au mitan du XXe siècle, face aux totalitarismes, il avait fondé avec Claude Lefort le mouvement Socialisme ou Barbarie, laboratoire d’une rénovation intellectuelle de la gauche. Et il n’a cessé de poursuivre dans cette veine : démocratie ou barbarie, démocratie véritable ou barbarie nouvelle… (on l’écoutera ici avec plaisir décrire ce que serait une vraie démocratie).

Préfaçant Ce que fait la Grèce, l’un de ses recueils posthumes, l’historien et helléniste Pierre Vidal-Naquet rappelait que la cité n’est pas une île, autrement dit que l’idéal démocratique est une interdépendance, de peuples à peuples, de nations à nations, avec par conséquent une obligation de solidarité. Et c’est alors qu’en hommage à la Grèce de Castoriadis, à son espérance mêlée d’inquiétude, il cite un texte anglais célèbre, celui-là même qui donna à Hemingway le titre de son roman sur la guerre d’Espagne, Pour qui sonne le glas.

C’est la fameuse méditation du prédicateur John Donne (1572-1631), symbole de l’humanisme renaissant : « Personne n’est une île, entière en elle-même ; tout homme est un morceau de continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe en est amoindrie, tout autant que s’il s’agissait d’un promontoire, ou que s’il s’agissait du manoir d’un de tes amis ou le tien propre : la mort de chaque être humain me diminue, parce que je fais partie de l’humanité, et donc, n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas; il sonne pour toi. »

En Europe, le glas ne sonne pas pour les Grecs. Il sonne pour nous.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/230512/nous-sommes-tous-des-grecs

Il y a urgence à sauver notre système de santé, ses patients et ses professionnels

Par Gérald Kierzek
Médecin urgentiste

LE PLUS. À l’heure du « changement » promis par le président Hollande, deux jeunes professionnels de santé dressent le constat d’un système de santé à la dérive qui ne répond plus aujourd’hui ni aux attentes des Français ni à celles des professionnels de santé. Par Gérald Kierzek, médecin des hôpitaux et Jacques Touzard, directeur d’hôpital.

Des chirurgiens en pleine opération à l'hôpital Edouard Herriot, à Lyon, le 5 avril 2012 (JEFF PACHOUD / AFP)

Des chirurgiens en pleine opération à l’hôpital Edouard Herriot, à Lyon, le 5 avril 2012 (JEFF PACHOUD / AFP)

Notre système de santé a longtemps vécu sur l’image du meilleur système au monde. Pourtant, force est de constater aujourd’hui que ce système dérive depuis de nombreuses années, sans pilote. L’échouage est proche tant il ne répond plus aux attentes ni des patients ni des professionnels de santé tout en continuant à coûter de plus en plus cher.

« Il faut maintenant rassembler », comme le dit le nouveau président de la République. Notre système de santé est un miroir de notre société, fer de lance de la solidarité, et la santé est la première richesse des Français. Le nouveau gouvernement a le devoir de présenter à nos concitoyens une réforme d’avenir du système de santé en France au 21e siècle ; nous comptons sur des décisions politiques fortes pour viser le seul et unique objectif de notre système de santé, à savoir soigner.

Constat : un système à la dérive et clivant

L’insatisfaction quant à notre système de santé concerne aujourd’hui l’ensemble de ses acteurs.

Les patients voient sa dégradation au quotidien avec un accès aux soins de plus en plus difficile. Plus de médecins généralistes dans les déserts médicaux ou les banlieues, carnets de rendez-vous dans certaines spécialités remplis à plusieurs mois, fermetures de services hospitaliers… À cela s’ajoutent les difficultés financières : optique et soins dentaires inaccessibles, dépassements d’honoraires et déremboursements, diminution de la prise en charge de l’assurance maladie et corrélativement augmentation de la part mutuelle et de la part ménages de 0,4%.

Conséquence : en France, 4 millions de personnes renoncent aux soins pour des raisons économiques et l’égalité d’accès aux soins est menacée.

Les professionnels, ensuite, sont également malmenés. Le malaise est grandissant chez les soignants mais également chez les « managers » de santé, les arbitrages sont économiques avant d’être médicaux, les spécialistes hospitaliers désertent l’hôpital public pour s’installer en libéral laissant des centaines de postes vacants aux recrutements de médecins étrangers.

A contrario, les médecins généralistes libéraux dévissent leurs plaques pour choisir des postes salariés, accentuant le déficit en offre de soins de premier recours. La démographie médicale n’est pas régulée : les écarts de rémunérations sont de 1 à 3 pour une même spécialité entre l’exercice hospitalier et libéral et les écarts entre spécialités sont importants sans qu’aucun critère de pénibilité, de responsabilité ou encore de besoin de santé publique n’intervienne.

Les pharmaciens sont étranglés par une rémunération archaïque ne correspondant plus à leurs missions quotidiennes (conseils), non valorisées. Les infirmières sont épuisées par des charges de travail et des salaires indignes et des évolutions de carrières bloquées. Enfin, le système hospitalo-universitaire chargé de formé les jeunes professionnels de santé est déconnecté de la réalité de terrain, avec des carrières qui se font uniquement sur les publications scientifiques, très loin de l’enseignement et du soin aux patients souvent complètement abandonnés.

Marisol Touraine, la ministre des Affaires sociales et de la Santé, en à l'hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, le 17 mai 2012 (MEHDI FEDOUACH / AFP)

Marisol Touraine, la ministre des Affaires sociales et de la Santé, en visite à l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis, le 17 mai 2012 (MEHDI FEDOUACH / AFP)

Enfin, la Nation toute entière est en péril économique avec des dépenses de soins et biens médicaux qui se sont élevées à 175 milliards d’euros en 2010 (132,7 milliards pris en charge par l’assurance maladie, 23,7 milliards par les mutuelles et 16,4 milliards par les ménages eux-mêmes). La capacité annuelle de remboursement (11,4 milliards d’euros) est inférieure au montant du déficit constaté.

Divisions et clivages sont devenus les caractéristiques du système de soins : hôpital public contre système libéral, généralistes contre spécialistes, médecins contre paramédicaux, soignants contre directeurs, et maintenant pharmaciens contre médecins ou encore établissements de santé concurrents entre eux. Tout est fait pour cliver et diviser les acteurs et induire les crispations et la concurrence au détriment des patients qui ne demandent qu’une seule chose : l’accès à des soins de qualité et en toute sécurité.

Il y a urgence à réunir les acteurs du système

Les seules économies éthiquement acceptables et peut-être rentables sur le long terme sont celles découlant de la qualité et de la pertinence des soins. La bureaucratisation croissante, les mouvement de privatisations et la déconnexion des élites médico-administratives avec le terrain sont contre-productives et dangereuses. Est-il normal et efficient sur le plan économique que certains établissements engagent 4 à 5 contrôleurs de gestion pour piloter l’activité de nos établissements, soit un coût moyen avec charges sociales de 300.000 à 400.000 euros par an ?

Nous, jeunes professionnels du monde de la santé, souhaitons :

1. Pouvoir travailler de concert entre soignants et managers au sein d’un hôpital à la gouvernance revue et corrigé. Un directeur médical ou soignant permettrait un pilotage bicéphal de l’établissement et des évolutions de carrières attractives pour les jeunes médecins. Les arbitrages se feraient sur un projet médical, dont la cohérence serait garantie par les Agences Régionales de Santé (ARS), elles aussi largement co-gérées par des soignants.

2. Pouvoir réfléchir ensemble aux plus de 50% des hospitalisations conventionnelles non pertinentes, à la sur-prescription des actes de plateaux techniques dans les hôpitaux et à la pertinence des actes prescrits dans les services, au développement des structures alternatives à l’hospitalisation telles que les hôtels hospitaliers, les maisons de naissance, etc.

3. Créer des passerelles d’une spécialité à l’autre, rendant les choix de spécialité à l’Internat (appelé Examen Classant National) moins définitifs qu’aujourd’hui et comblant ainsi les déficits démographiques.

4. Décloisonner des carrières universitaires ou de recherche, réservées aujourd’hui à une faible minorité de praticiens hospitalo-universitaires nommés à vie, souvent par atavisme et ne pouvant depuis longtemps plus assurer toutes les fonctions (recherche, enseignement, soins). Soins, recherche et enseignement doivent être des valences autonomes, flexibles et évaluées en cours de carrière. De même, la fonction de gestion des services hospitaliers ne doit pas revenir de droit à ces praticiens hospitalo-universitaires ; la gestion d’un service relèvant d’une toute autre compétence que celle d’un chercheur, d’un enseignant ou d’un clinicien.

5. Favoriser des modes d’exercice mixtes, avec, par exemple, trois jours à l’hôpital et deux jours en libéral sans être pénalisés financièrement (nécessaire convergence des niveaux de rémunération public/privé).

6. Valoriser les zones et spécialités déficitaires sur des critères justes de responsabilité, pénibilité et besoins de santé publique et favoriser la réversibilité des choix (le praticien choisissant une installation en secteur pénurique serait favorisée dans une installation future ailleurs).

7. Coopérer avec nos collègues professionnels de santé dans un réseau de soins au service du patient et non dans un système concurrentiel où chacun veut garder son « client » et la rémunération afférente. Les délégations de tâches seraient naturelles et acceptées entre les médecins et les pharmaciens, entre les médecins et les paramédicaux.

Soignants et soignés doivent être replacés au centre de la politique de santé et de la gouvernance du système de santé et nous attendons un signal fort en faveur de la santé. Rigidités et féodalités doivent maintenant être corrigées pour la santé de tous. Happy « doctors », happy patients !

Dr Gérald Kierzek, Médecin des Hôpitaux – Urgentiste, Hôtel-Dieu (AP-HP)

Jacques Touzard, Directeur d’Hôpital, Hôpitaux de Saint-Maurice


Un insecticide altère le jeune cerveau

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 17.05.2012 à 14h49 • Mis à jour le 20.05.2012 à 12h39

Par Florence Rosier

 

 

Les épandages aériens sont interdits par une directive européenne de 2009, mais un arrêté du 31mai 2011 autorise les préfets à accorder des dérogations, notamment pour les plantations arboricoles.

 

Il s’agit d’une étude pilote menée chez 40 enfants, mais ses résultats sont jugés « inquiétants » par le professeur Philippe Grandjean, épidémiologiste, spécialiste de médecine environnementale à l’Institut de santé publique du Danemark et à l’Ecole de santé publique d’Harvard (Boston, Etats-Unis).

Selon les données préliminaires de l’imagerie cérébrale recueillies chez de jeunes garçons et filles âgés de 6 à 11 ans, en effet, un pesticide organo-phosphoré très utilisé à travers le monde, le chlorpyriphos-éthyl (ou chlorpyrifos ou CPF), aurait un impact persistant sur la structure du cerveau des enfants qui, in utero, ont été exposés à des niveaux élevés de ce produit – parce que leur mère a, durant sa grossesse, inhalé cet insecticide, consommé des aliments pollués par celui-ci, voire été contaminée par l’absorption du produit à travers la peau. Le chlorpyriphos est présent dans de nombreux pesticides utilisés en agriculture, mais aussi dans des produits à usage domestique pour les pays qui n’en ont pas interdit l’usage.

Publiée en ligne, le 30 avril, dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), cette étude a été présentée, le 15 mai, lors de la conférence internationale « Programmation prénatale et toxicité » qui se tenait à Paris. L’enjeu : comprendre comment les expositions à des substances chimiques variées durant la grossesse ou les premières années de vie peuvent affecter les fonctions de l’organisme, voire occasionner des maladies (cancers, diabète, obésité…) qui surviennent parfois des années ou des dizaines d’années plus tard.

TROUBLES NEUROCOGNITIFS

« L’amincissement du cortex cérébral que nous observons chez ces enfants, notamment, n’est pas une bonne chose, souligne le professeur Virginia Rauh, principal auteur de ce travail réalisé à l’université Columbia (New York). Surtout lorsqu’on sait que l’épaisseur du cortex est également diminuée dans des affections neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer. » Selon cette épidémiologiste, les anomalies cérébrales trouvées chez ces enfants pourraient être associées à des troubles neurocognitifs ou neuropsychologiques durables. Les niveaux d’exposition qui montrent ces effets neurotoxiques correspondant à des usages courants.

 

Pour retracer le niveau d’exposition des foetus, l’équipe new-yorkaise a regardé les taux de CPF dans le sang du cordon ombilical, qui donne une idée des taux d’exposition durant les dernières semaines de grossesse. Ces données étaient issues d’une cohorte de 369 enfants, pour lesquels étaient aussi connus les niveaux d’exposition foetale au tabac et aux hydrocarbures aromatiques polycycliques, ainsi que les résultats d’un test cognitif global effectué vers l’âge de 7 ans.

Les auteurs ont focalisé leur attention sur 20 enfants qui avaient les niveaux d’exposition foetale au CPF le plus élevé – supérieur à 4,39 picogrammes par gramme – et les ont comparé à 20 enfants moins exposés, les deux groupes ne présentant des niveaux d’exposition foetale élevés ni au tabac ni aux hydrocarbures aromatiques. Résultats : chez les enfants du premier groupe, l’imagerie par résonance magnétique montre un développement cérébral altéré.

Le cerveau des enfants soumis à un niveau d’exposition élevé au CPF semble présenter plusieurs types d’anomalies : un élargissement de certaines régions, associé à de moins bonnes performances aux tests cognitifs à l’âge de 7 ans. De plus, ces enfants présentent des modifications des différences entre sexes normalement observées dans le cerveau, ainsi qu’une diminution de l’épaisseur du cortex frontal et pariétal.

DES INTERACTIONS AVEC LE TABAC

Le nombre restreint d’enfants inclus dans cette étude est bien sûr une limite. Une extension est en cours sur 450 enfants. De même, les tests neurocognitifs devraient être affinés en vue de préciser les corrélations entre mesures cérébrales et fonctions cognitives. Mais d’autres études vont dans le même sens. « En Equateur, des enfants nés de mères travaillant dans des serres horticoles, exposées à ce pesticide durant leur grossesse, présentent un à deux ans de retard neurocognitif par rapport aux enfants dont les mères ne sont pas exposées », indique le M. Grandjean.

« Le chlorpyriphos-éthyl inhibe l’acétylcholinestérase, l’enzyme qui dégrade l’acétylcholine, un des principaux neurotransmetteurs excitateurs du cerveau. Il augmente ainsi la quantité d’acétylcholine dans le cerveau », dit le professeur Robert Barouki, directeur d’un laboratoire Inserm de pharmacologie-toxicologie à l’université Paris-Descartes. « Le CPF perturbe sans doute aussi la migration des neurones lors du développement cérébral », ajoute M. Grandjean. Autre motif de crainte, « les pesticides interagissent avec d’autres produits chimiques comme ceux du tabac », observe Virginia Rauh. Dans leur classement toxicologique, l’OMS et l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) attribuent au CPF un niveau II, soit une dangerosité modérée.

Médecins, psychologues, enseignants observent chez l’enfant une augmentation des troubles neurocognitifs et comportementaux, notamment des déficits de l’attention. Un accroissement en partie attribuable à la plus grande vigilance accordée à ces troubles et à leur meilleur diagnostic. Mais si cette augmentation est réelle, une origine développementale liée à une exposition à des neurotoxiques pourrait-elle en être une des causes ? « C’est une hypothèse à explorer », admet Virginia Rauh.

« Vous n’avez qu’une seule chance de développer votre cerveau, et c’est pour la vie ! Certes, le cerveau est capable de plasticité, d’un certain degré de compensation, mais son efficience ne sera jamais optimale s’il a été altéré », relève Philippe Grandjean. Selon lui, « l’impact de l’exposition périnatale à divers produits chimiques est un problème de santé publique mésestimé par les pouvoirs publics ».

En attendant une prise de conscience élargie, que faire ? « Laver fruits et légumes, d’autant plus s’ils sont consommés par une femme enceinte ou allaitante, ou par de jeunes enfants », conseille Virginia Rauh. Et éviter d’utiliser, en cas de grossesse, des produits phytosanitaires contenant ces produits. En France, au moins un produit contenant du CPF est autorisé dans les jardins : Dursban 5G Jardin (Dow Agrosciences SAS).


Jean Gadrey : « La croissance ne reviendra sans doute jamais dans les pays riches »

MEDIAPART

19 mai 2012 | Par Ludovic Lamant

Plus de vingt mille personnes ont défilé samedi à Francfort, à l’appel du collectif Blockupy Frankfurt, pour dénoncer les dérives des politiques d’austérité menées en Europe, en particulier sous l’impulsion de la Banque centrale européenne (BCE). C’est le point d’orgue d’une série de mobilisations enclenchées depuis mercredi, qui visent à gêner l’activité des banques au quotidien, dans la capitale financière de l’Allemagne (voir des diaporamas sur le site du Franckfurter Rundschau).

Le climat est particulièrement tendu depuis que la police a interpellé, vendredi, plus de 400 personnes dans la ville. En réaction, les Anonymous ont temporairement bloqué le site de la mairie de Francfort. Les autorités avaient décidé d’interdire les rassemblements de jeudi et vendredi, mais ont autorisé le défilé de samedi.

Dans la ligne de mire des activistes venus de toute l’Europe : les effets chaotiques de la politique menée en Grèce par la « Troïka » (le Fonds monétaire internationale, la Commission européenne et la BCE), l’absence de contrôle démocratique sur une institution aussi puissante que la BCE, ou encore le « pacte budgétaire », ce traité européen en chantier, qui devrait renforcer la discipline budgétaire au sein de la majorité des États membres de l’Union.

Ces actions interviennent à quelques jours d’un sommet européen informel, mercredi soir à Bruxelles, consacré au retour de la croissance sur le continent. Cette réunion doit préparer le terrain à l’adoption d’un « pacte de croissance », complément d’un « pacte de rigueur budgétaire ». Depuis l’élection de François Hollande, le 6 mai, tout le monde, désormais, parle de croissance.Mais si le candidat socialiste a remporté une première victoire, celle de l’agenda politique, il est encore loin d’avoir gagné sur le fond. Car personne, en fait, ne donne le même contenu à ce mot valise de « croissance ». Preuve du flou ambiant, la Commission européenne défend toujours les trois mêmes piliers, pour sortir le continent de la crise : discipline budgétaire, investissements ciblés dans des secteurs à forte croissance, et réformes structurelles. Mais ces directions sont-elles compatibles, d’un point de vue économique ? Peut-on allier austérité et croissance ?

À partir d’aujourd’hui, et durant les jours à venir, Mediapart donne la parole à une série d’économistes hétérodoxes, pour ne pas enfermer le débat sur l’austérité et la croissance dans son carcan bruxellois. Le premier à répondre à nos questions est l’universitaire Jean Gadrey. Membre du conseil scientifique d’Attac, et spécialiste des indicateurs de richesse, il déconstruit les discours des dirigeants européens sur la relance de l’économie.

La stratégie de «croissance marchande privée» ne marchera pas

Que vous inspire cette soudaine fascination pour la croissance ? Angela Merkel, François Hollande ou José Manuel Barroso, le patron de la Commission européenne, proposent tous, avec des différences de degrés, de combiner austérité et croissance. Est-ce possible ?

Jean Gadrey. Une partie des dirigeants et des acteurs économiques dominants, qui pensaient qu’une bonne cure d’austérité, via une forte réduction des dépenses publiques, permettrait de retrouver, un peu plus tard, une belle croissance, s’aperçoit que l’inverse va se produire de façon durable et que la récession qui est déjà plus ou moins là en Europe va encore s’aggraver et se mondialiser. D’où les appels à des mesures plus favorables à la croissance marchande privée, mais dans l’austérité pour les finances publiques et surtout pour les dépenses sociales.

Jean Gadrey.Jean Gadrey.© (dr)

Comment voient-ils les choses ? En Allemagne, certains évoquent prudemment une petite hausse des salaires, mais en fait, la stratégie reste d’abord fondée sur deux volets. Un, la compétitivité, à la fois en tentant de relancer des investissements privés actuellement en berne et par des « réformes structurelles », essentiellement en matière de casse du droit du travail, de mise à mort des CDI, sur le modèle allemand des lois Hartz qui ont fait exploser le nombre des mini-jobs de travailleurs pauvres en même temps que le nombre total de pauvres. Et deux, le « moins d’État social », toujours considéré comme une charge qui freine la croissance, alourdit les coûts du travail et produit un assistanat généralisé.

Avec les lois Hartz et les mesures qui ont suivi, le montant de l’équivalent allemand du RSA est passé 448 euros mensuels à 345, et rien qu’entre le 2e trimestre 2008 et le 4e  trimestre 2011, la progression du nombre de mini-jobs (emplois exemptés de toute cotisation sociale, dès lors que le revenu d’activité est inférieur à 400 euros mensuels) a été de 800 000. Le taux de pauvreté monétaire en Allemagne est passé (pour les personnes en âge de travailler) de 12,2 % en 2005 à 15,6 % en 2010 (source).

Angela Merkel a fini par admettre que l’on puisse financer des investissements européens d’énergie et de transport, mais elle refuse que cela passe par des fonds publics, à l’exception des 80 milliards d’euros soi-disant inemployés des « fonds structurels » européens. Et elle ne voit le tout que dans le cadre de la privatisation des entreprises d’énergie et de transports: c’est ce qu’il se pratique en Grèce.

Cette stratégie de croissance privée dans l’austérité publique ne marchera pas, et même la croissance, qui n’est pas un objectif en soi, ne sera pas au rendez-vous. Une telle crise exige plus d’interventions et de ressources publiques, plus d’imposition des plus riches et des grandes entreprises, plus de sélectivité des dépenses et des investissements, et surtout une reprise en main de la finance, non pas pour « faire de la croissance » de n’importe quoi, mais selon des critères d’un développement humain et social soutenable.

François Hollande tient-il un discours vraiment différent ? Après tout, lui aussi s’est engagé à respecter les objectifs budgétaires extrêmement serrés, en même temps qu’il promet la croissance…

C’est peut-être un peu tôt pour le dire. La question est ouverte. Les discours, dans son entourage, restent ambigus. Cela dépendra donc de l’évolution de ses conseillers, mais aussi de ce qui pourra émerger des mouvements sociaux et de la société civile dans les semaines à venir.

« La croissance ne reviendra jamais dans les pays “riches” »

Le débat qui vient de s’ouvrir sur la croissance, ouvre-t-il une fenêtre d’opportunité pour imposer, enfin, les travaux des économistes sur le bien-être et sur des mesures alternatives au Produit intérieur brut (PIB) ?

La gravité de la crise est à la fois une chance et un frein. C’est une chance car la prise de conscience des dégâts du « libéral-croissancisme » et du culte du PIB comme indicateur de progrès est plus vive. C’est un frein car le réflexe politique et médiatique dominant en situation de récession rampante ou avérée reste : « Faisons vite du PIB et de la croissance ! » J’ignore quelle tendance l’emportera, bien qu’à titre personnel, je pense que la gravité de la crise exige plus que jamais la relativisation du PIB et de la croissance et le recours prioritaire à des indicateurs écologiques et sociaux choisis démocratiquement.

Il est de plus en plus permis de penser que, pour des raisons multiples tenant d’abord à la finitude des ressources naturelles, à de multiples « pics » de ressources du sous-sol (on parle non plus seulement du « peak oil », le pic du pétrole, mais du « peak all », le pic de tout), aux exigences de la lutte contre le réchauffement climatique, la croissance ne reviendra pas dans les pays “riches”. Jamais. Ou alors une croissance faible, incertaine, plus proche en moyenne de zéro que des 2 à 3 % que presque tous les dirigeants continuent à juger nécessaires.

C’est d’ailleurs très clairement la tendance historique depuis 50 ans (voir graphique ci-dessous). N’est-il pas temps de penser autrement le progrès et l’émancipation ? Le bien-être et la justice ne sont plus depuis longtemps des questions liées à la croissance quantitative.

Mario Monti, le chef du gouvernement italien, a proposé que l’on exclue du calcul du déficit public, pendant trois ans, les investissements « stratégiques » dans l’internet haut débit ou encore dans l’informatisation des administrations publiques. Qu’en pensez-vous ?

C’est pour l’essentiel une astuce comptable qui revient, quand un thermomètre corporel donne une température trop élevée, à en prendre un autre qui donne un ou deux degrés de moins. Cela ne guérit personne. Mario Monti, comme ancien de Goldman Sachs, a peut-être une expérience du trucage des chiffres des dettes publiques, vu ce que cette firme a pratiqué en Grèce…

D’abord, qu’est-ce que l’investissement (brut) public ? Dans les comptes de la Nation, c’est la « formation brute de capital fixe » (FBCF). En 2011, la FBCF des administrations publiques françaises s’est établie à 61,4 milliards d’euros, soit 3,07 % d’un PIB de 2 000 milliards d’euros. Le déficit public au sens de Maastricht a été de 103 milliards, soit 5,2 % du PIB. Si on décidait d’enlever toute la FBCF du déficit, ce dernier ne compterait que pour 2,1 % du PIB et, en apparence, on serait dans les clous, en tout cas ceux de Maastricht.

Artifice comptable

Enlever du déficit public la totalité de la FBCF des administrations n’est évidemment pas ce que propose la fraction des néolibéraux préoccupée par le risque d’une récession devenant grande dépression! Ils nous parlent d’« investissements publics stratégiques ». Cela peut se résumer ainsi : après avoir déversé massivement et sans grand succès – parce que sans exigences de contreparties – des liquidités sur des banques, il est temps d’en déverser – toujours sans contreparties – sur les grandes entreprises, sur nos “champions” nationaux et européens, au nom de leur sacro-sainte compétitivité.

Les Mario Monti, Mario Dragui (président de la Banque centrale européenne  ndlr), Angela Merkel et autre José Manuel Barroso pourraient ainsi privilégier d’une part les grandes firmes de haute technologie, d’autre part les grandes infrastructures bétonnées, et enfin les partenariats public-privé, qui sont une bonne méthode pour socialiser les pertes à long terme et privatiser les profits à court et moyen terme. Ils y ajouteront une pincée d’investissements dans les énergies renouvelables et les transports, mais seulement en direction de leurs “champions” industriels, pas vers les innombrables initiatives locales, coopératives, à taille humaine.

Pourquoi est-ce un artifice comptable qui ne trompera personne ? Parce que, même si certaines dépenses d’investissement sont exclues des « dépenses publiques au sens de Monti », elles reposeront largement sur des emprunts publics. Et si ces emprunts sont effectués auprès des marchés, la vraie dette, celle qu’il faut rembourser, intérêts compris, ne sera pas changée pour autant. De sorte que les marchés, qui sont certes moutonniers et peu prévisibles mais pas fous, spéculeront tout autant qu’avant. On aura alors plus d’aides publiques au secteur privé, mais pas moins de vraie dette et de vraie spéculation !

Tant que les marchés financiers, c’est-à-dire les gros spéculateurs du monde, sont les prêteurs, libres de déterminer les taux d’intérêt, l’astuce comptable de Mario Monti nous maintient dans la crise.

Les choses seraient bien différentes si une politique ambitieuse d’investissements écologiques et sociaux européens était financée à taux très bas par la banque centrale ou par une banque publique d’investissement empruntant elle-même à taux très bas, en dehors du marché financier et de la spéculation. Il s’agirait d’une « réforme structurelle »… de la finance, pas d’une astuce comptable. Mais si on retient cette voie, ce qui est souhaitable, alors il est une dépense d’avenir qu’il faudrait d’urgence faire financer directement par la BCE : l’excès de dette des pays les plus en difficulté. C’est même aujourd’hui ce qui bouche le plus l’horizon.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/economie/180512/jean-gadrey-la-croissance-ne-reviendra-sans-doute-jamais-dans-les-pays-riche