La présidente d’Amnesty s’exprime sur l’état d’urgence..

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« Prolonger l’état d’urgence, c’est donner droit de cité à l’arbitraire »

LE MONDE IDEES | 22.07.2016 à 14h18 | Par Camille Blanc (présidente d’Amnesty International France)

Manuel Valls, Premier ministre, participe au débat parlementaire sur la prolongation de l'état d'urgence à l’Assemblée nationale à Paris mardi 19 juillet 2016
Manuel Valls, Premier ministre, participe au débat parlementaire sur la prolongation de l’état d’urgence à l’Assemblée nationale à Paris mardi 19 juillet 2016 JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/FRENCH POLITICS POUR LE MONDE

L’attaque abjecte de Nice a plongé la France une nouvelle fois dans le deuil, alors qu’elle avait été déjà durement frappée au cours des 18 derniers mois. Face à cette violence indiscriminée, touchant des femmes, des hommes, des enfants, de toutes origines et confessions, l’incompréhension et la peur dominent légitimement les émotions de nombre d’entre nous. Mais ces sentiments sont aussi les pires conseillers pour trouver une réponse adaptée à ces actes d’une violence extrême. Une grande majorité des responsables politiques privilégie leur volonté d’occuper l’espace médiatique au détriment d’un temps de réflexion nécessaire, à la hauteur de la situation. Ainsi, l’état d’urgence, assorti d’une batterie de nouvelles mesures antiterroristes, vient d’être prolongé pour 6 mois, le 20 juillet, après moins de 48 heures de débat parlementaire.

Le 3 juin dernier était pourtant entrée en vigueur la dernière loi antiterroriste, présentée comme la voie de sortie de l’état d’urgence. Cette loi renforçait déjà les pouvoirs des autorités administratives et des forces de l’ordre au détriment du pouvoir judiciaire, et devait mettre un terme au régime d’exception en transposant certaines mesures dans notre droit commun. Comment le Parlement français peut-il justifier à nouveau le recours à l’état d’urgence, par définition temporaire, alors qu’il affirmait quelques semaines plus tôt qu’avec l’adoption de cette loi de sortie de l’état d’exception, notre arsenal législatif était suffisant pour prévenir et poursuivre les actes de terrorisme ? Prolonger l’état d’urgence, c’est oublier que ce régime d’exception, en vigueur depuis 8 mois, n’a pas démontré son efficacité pour empêcher les attaques alors qu’il a eu des conséquences particulièrement néfastes sur l’État de droit. Il est pourtant de la responsabilité de notre gouvernement de démontrer la nécessité de l’état d’urgence avant de demander sa prolongation. Dès janvier 2016, Jean-Jacques Urvoas, alors président de la mission de suivi parlementaire de l’état d’urgence, reconnaissait que l’intérêt de ce régime d’exception s’essoufflait et recommandait d’y mettre un terme. Début février, nommé ministre de la justice, il ne s’opposait plus à sa reconduction. Le 14 juillet, le président de la République annonçait la fin de l’état d’exception, pour, quelques heures plus tard, revenir sur sa décision.

Bilan maigre

D’après les données des autorités, le bilan de l’état d’urgence en matière de lutte antiterroriste parait bien maigre. Aucune des centaines de personnes assignées à résidence – certaines depuis 8 mois déjà, n’a fait l’objet de poursuites judiciaires à caractère terroriste. Six poursuites pour infraction à caractère terroriste ont été déclenchées suite aux 3 594 perquisitions administratives, contre 96 poursuites issues du travail des juges antiterroristes dans le cadre du droit commun, sur la même période. Depuis 2012, six lois antiterroristes ont été adoptées, conduisant à l’ouverture de 300 procédures judiciaires à l’encontre de plus de 1 200 personnes impliquées dans des filières djihadistes. La loi de renouvellement de l’état d’urgence, adoptée le 20 juillet, met en place le retour des perquisitions administratives et des saisies informatiques. Pourtant, la législation antiterroriste prévoit déjà la possibilité des perquisitions de nuit, y compris dans les locaux d’habitation, tout comme les saisies informatiques… mais sous le contrôle de l’autorité judiciaire. C’est précisément ce contrôle par un juge qui permet de garantir qu’il y a suffisamment d’éléments étayés contre une personne pour justifier des mesures intrusives. Au contraire, lorsque la police perquisitionne sur la base de simples soupçons ou d’un comportement suspect, sans forcément notifier aux personnes les raisons de la perquisition, les risques de dérives sont évidents. L’état d’urgence pousse à l’extrême une logique de mise à l’écart progressive du rôle de l’institution judiciaire, pilier de notre État de droit, que l’on retrouve dans de nombreux textes votés ces derniers mois. En cantonnant au mieux le juge à un contrôle a posteriori, l’état d’urgence habitue la population au fait qu’un simple comportement doit être considéré comme suspect et puni, sans preuve, dans une logique de police préventive. S’inscrire dans cette pratique, c’est donner droit de cité à l’arbitraire, tout en nourrissant légitimement la rancœur et le ressentiment, non seulement des personnes victimes de ces actes, mais d’une partie de la population qui s’estime injustement visée.

En outre, l’état d’urgence génère des conséquences extrêmement graves dans la vie de milliers de personnes. Les assignations à résidence, sur de simples suspicions à peine étayées, restreignent les libertés des personnes qui en sont l’objet. Elles jettent le discrédit sur elles, les empêchent de travailler ou encore de subvenir aux besoins de leur famille. En bref, elles les discriminent du reste de la population en les marginalisant durablement. Quant aux perquisitions administratives, d’après les témoignages notamment parvenus à Amnesty International ou au Défenseur des droits, on ne compte plus les récits des personnes, dont de nombreux enfants, traumatisés durablement par ces intrusions souvent violentes des forces de l’ordre, de jour comme de nuit. La France, comme tant d’autres pays dans le monde, est confrontée à la menace d’attaques violentes contre sa population, qui testent sa cohésion et les principes régissant sa démocratie. Les solutions pour endiguer durablement cette menace majeure sont forcément complexes et multidimensionnelles. Cependant, s’en prendre aux droits et libertés fondamentales, c’est incontestablement affaiblir notre capacité à vivre ensemble et à faire front commun dans la lutte antiterroriste. Plus que jamais, le respect et le renforcement des libertés sont nécessaires pour en venir à bout. Or, la logique dans laquelle nous entraîne la pérennisation d’un état d’exception est précisément celle recherchée par les auteurs de ces crimes : effriter l’État de droit sous les coups de boutoir de ces attaques, hystériser le débat politique et citoyen, monter les personnes les unes contre les autres. Veut-on vraiment céder à cette logique ? Nous aurons alors vraisemblablement perdu pour longtemps, à la fois notre capacité à garantir notre sécurité et les fondements de l’Etat de droit, notre bien commun.

 

Communiqué de la LDH. Victimes de Rouen.

LDH sarlat

La démocratie, l’Etat de droit et la fraternité doivent être nos réponses

Communiqué LDH

Une fois de plus, des actes de terrorisme viennent d’endeuiller notre pays. C’est la communauté catholique qui vient d’être frappée et, au-delà de l’indignation suscitée, nous pensons d’abord aux victimes, à leurs proches, et à tous ceux qui les côtoyaient. Rien ne peut justifier une telle barbarie.

Quelques jours après le vote d’une nouvelles prorogation de l’état de d’urgence et de nouvelles dispositions qui modifient le Code pénal, la LDH réaffirme que ce n’est pas par une fuite en avant dans de nouvelles mesures sécuritaires que nous parviendrons à endiguer ce fléau. Nous n’avons pas besoin de surenchères démagogiques qui déshonorent ceux et celles qui s’y adonnent. Lutter contre cette idéologie de mort, c’est d’abord respecter les valeurs que les auteurs de tels actes veulent abattre : démocratie, Etat de droit, refus de toute stigmatisation. Voici quelles doivent être nos valeurs et nos réponses.

 


Interview d’Élisabeth Roudinesco…

LDH sarlat
humanite.fr

Élisabeth Roudinesco « La déstabilisation de notre pays voulue par Daech passe par le fascisme »

En tuant aveuglément, que cherchent ces islamistes ?

ÉLISABETH ROUDINESCO Ce qu’ils visent, c’est la déstabilisation de toutes les démocraties et cette déstabilisation passe par le fascisme. Daech est l’État-voyou par excellence, comme le définissait Derrida après le 11 septembre. Nous sommes passés d’une organisation ayant à sa tête Ben Laden à des barbares anonymes qui n’ont pas de visages. On assiste à une dissémination de ce terrorisme. L’idée que ça peut surgir dans n’importe quelle famille bien tranquille, par des brusques conversions, parce que l’identité y est fragile, est inquiétante. Le fanatisme sous toutes ses formes séduit des gens en errance, des gens désespérés, des gens qui ont des problèmes identitaires. Combattre ce phénomène est très difficile pour 
des États démocratiques qui ne sont pas en guerre.

Évidemment, ils cherchent à faire peur…

ÉLISABETH ROUDINESCO La mort aveugle, le fait de tirer partout à la kalachnikov provoquent la peur. C’est la pulsion de mort à l’état brut. Il faut un sacré engagement dans l’obscurantisme religieux pour 
en arriver là. Tout cela est fait pour semer la peur et ça réussit. D’autant que la France est aujourd’hui très fragilisée par la montée du lepénisme. Les autres populismes en Europe sont moins graves que ce que nous vivons en France. Parce qu’ici, quand on n’est pas à Valmy, on est à Vichy. On a des vieux démons qui s’appellent le vichysme, l’antisémitisme, le racisme, l’extrême droite. C’est un phénomène dangereux parce qu’il touche les classes populaires.

Comment combattre cette dérive ?

ÉLISABETH ROUDINESCO Je suis pour une réaction dure. Il faut défendre de façon nette les valeurs françaises de la laïcité. La défense des principes permet ensuite une souplesse dans l’application et une discussion dans les cas individuels. Il ne faut avoir aucune complaisance vis-à-vis des discours qui emploient le terme d’islamophobie. Si on veut réellement lutter contre le racisme, il faut être très clair vis-à-vis de l’islam radical. Oui, il faut lutter contre lui au nom des valeurs de la laïcité et de façon déterminée. Présenter l’islam comme «la religion des pauvres» n’interdit pas de la critiquer. Je préférerais qu’on combatte politiquement l’islamisme radical sans employer ce terme. On n’emploie plus les mots christianophobie ou judéophobie. Lutter contre le racisme, c’est intégrer les musulmans dans la laïcité. Ce qui se fait massivement. Les familles musulmanes s’intègrent bien plus que ce qu’on dit. Nous n’avons pas besoin du mot islamophobie pour combattre le radicalisme religieux. Je défends donc tous les caricaturistes de Charlie Hebdo – et nous avons la preuve aujourd’hui qu’il fallait bien être Charlie : oui, on a le droit de critiquer la religion dans ce pays. Les principes de la laïcité doivent être appliqués de façon stricte, c’est la meilleure façon de tolérer toutes les religions, qui relèvent du domaine privé. La laïcité française a fait ses preuves, il faut la défendre autant qu’on peut. Les islamistes radicaux ne sont pas un nouveau prolétariat qui aurait remplacé les damnés de la terre, non ! Les combattre, c’est la meilleure façon de combattre aussi l’extrême droite, qui est communautariste, raciste. La notion de « français de souche », l’appel aux racines, à l’ancrage dans le terroir, sont des ignominies : la France est un pays dans lequel nous sommes tous les héritiers d’immigrés.

Vous dénoncez fortement certains intellectuels sans cesse invités dans les médias…

ÉLISABETH ROUDINESCO Tous les polémistes d’extrême droite popularisés par la télévision font appel aux pires choses : l’apologie de Vichy par Éric Zemmour, c’est honteux ; l’apologie du terroir bien français contre le cosmopolitisme urbain par Onfray, les discours de Renaud Camus… Toutes ces thèses viennent de Maurras, même si tous ceux qui tiennent ces propos ne s’en rendent pas compte. Ce sont des gens intelligents qui ne devraient jamais tenir de tels discours. Tous défendent cette espèce de souverainisme, de nostalgie d’une France qui n’existe plus. La peur de la perte du père, de la perte de l’école… tout cela ne sont que des fantasmes. On ne perd rien, on change, on se transforme, ce qui n’est pas facile. Il faut maintenir les grands idéaux de la Révolution française : liberté, égalité, fraternité.

Sommes-nous dans une situation où la peur risque 
d’engendrer la haine ?

ÉLISABETH ROUDINESCO Le basculement de la peur vers la haine est palpable. La haine de l’étranger, la détestation des réfugiés… Il y a un désir inconscient de fascisme chez beaucoup de Français et chez beaucoup d’intellectuels. Regardez les publications aujourd’hui, le nombre de livres qui vomissent Foucault, Derrida, le structuralisme… On vomit les intellectuels des années 1970. On tourne en dérision tout ce qui a fait la grandeur intellectuelle de la France. C’est un climat qui favorise l’abjection, qui favorise la haine, qui valorise un retour à la vieille littérature d’extrême droite. Tous ces auteurs sont-ils conscients qu’ils flirtent avec les idées des Le Pen ? Nous sommes dans une période où l’inconscient s’énonce partout. 
Il y a dans notre pays un climat anti-intellectuel aujourd’hui. On part du principe que c’est trop compliqué, incompréhensible par le peuple… mais pas du tout ! 
J’espère qu’on va se réveiller.


Delphine Boesel, présidente de l’Observatoire international des prisons..

LDH sarlat
blogs.mediapart.fr

De nouvelles digues de l’Etat de droit cèdent | Le Club de Mediapart

19 juil. 2016 | Par Observatoire international des prisons – section française
Par Delphine Boesel, présidente de l’Observatoire international des prisons-section françaiseMichel Tubiana, ancien président de la LDH, disait « les parlementaires sont là pour nous représenter et non représenter nos peurs ». Si celles-ci sont légitimes actuellement, c’est aussi dans ces moments-là, qu’il nous faut des représentants à la hauteur des missions que nous leur avons confiées : réfléchir, débattre, proposer et voter des lois qui permettront à une société d’offrir les conditions d’un « vivre ensemble ». Ce n’est que si nos propres représentants respectent l’Etat de droit que les citoyens que nous sommes  pourront avoir confiance dans nos institutions ; cela étant d’autant plus nécessaire en périodes de crise.

Quel triste spectacle depuis le 14 juillet dernier : de polémiques politiciennes absurdes dans les heures qui ont suivi l’attentant, en débats parlementaires express pour tenter de faire croire en une unité nationale factice, une nouvelle loi antiterroriste a été votée. C’est bien de cela dont il est question. Sous couvert d’une prolongation de l’état d’urgence, et en 48 heures,  les parlementaires ont modifié notre législation pénale aggravant considérablement la répression des infractions terroristes, et cela seulement quelques semaines après la loi du 3 juin 2016.

Il est essentiel de rappeler qu’ au mépris des interpellations des organes internationaux de protection des droits de l’homme (Comité prévention de la torture du conseil de l’Europe, Comité anti torture des Nations Unies) que cette loi avait déjà intégré dans notre dispositif législatif une grande partie des dispositions de l’état d’urgence (perquisitions de nuit, assignation à résidence….), durci le régime pénitentiairevers des mesures attentatoires à la dignité telles que les fouilles à nu… tandis que les conditions d’aménagement de peine ont été considérablement durcies pour celles et ceux qui ont été condamné(e)s pour une infraction à caractère terroriste qui recouvrent une panoplie extrêmement large de comportement : du retour de Syrie ou de l’envoi de quelques sommes d’argent vers Daesh aux crimes les plus graves. Et voilà qu’après un nouvel attentat, en deux jours, une nouvelle loi est votée presque à l’unanimité pour renforcer les pouvoirs policiers et aggraver encore les conditions de détention des personnes mises en examen ou condamnées pour des actes de terrorisme. Sans aucun débat, on a accepté la vidéosurveillance 24/24  d’une personne détenue pour empêcher l’éventualité d’un risque suicidaire  qui pourrait avoir un impact sur « l’opinion publique » ; consacrant dans la législation une notion aux contours des plus flous.

Que ne seraient-ils prêts à faire pour satisfaire cette opinion publique ? A quels renoncements sont-ils disposés pour que cette opinion publique pense qu’ils auront pris les meilleures décisions alors qu’ils ne proposent aucun projet de société, ni vision globale…. Il est plus facile d’entrer dans une surenchère de mots, de comportement indignes d’un Etat de droit, d’une démocratie dont les fondements vacillent aujourd’hui.

Il est donc possible en France en 2016 d’entendre dans l’ hémicycle de l’assemblée nationale que « les Français » se moquent des avis des plus hautes juridictions françaises chargées de faire respecter le droit et l’Etat de droit. Il est aussi possible en France en 2016 d’entendre un représentant du peuple proposer la relégation, la création d’un Guantanamo pour enfermer ceux qui seraient « fichés S ». Et il est encore possible en France en 2016 de réduire à néant les recherches scientifiques, les expériences sur le nécessaire accompagnement vers une sortie de détention réussie par le biais des aménagements de peine dont on privera toutes les personnes condamnées pour une infraction à caractère terroriste. Il est enfin possible de considérer qu’un homme ou une femme ayant un jour côtoyé une idéologie violente ne pourra pas changer et restera figé dans un choix fait à une période de sa vie. Nous perdons ainsi la foi en l’avenir sous le coup de renoncements au plus haut niveau de l’Etat.

Jusqu’où iront-ils ? Le garde des Sceaux peut aujourd’hui communiquer sur le fait qu’il est effrayé par ce qu’il a entendu durant ces 2 jours de pseudo débats, le Premier Ministre peut assurer que « les avis du conseil d’Etat ou les décisions du conseil constitutionnel comptent pour le gouvernement » et que l’Etat de droit sera préservé en France, il n’en demeure pas moins qu’ils sont responsables de cet emballement dont on ne sait où il nous emportera.

De nouvelles digues de l’état de droit ont bel et bien cédé, victimes collatérales des actes terroristes, et l’on ne sait pas encore qui sera à même de réparer les dégâts commis ces derniers jours.

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« Daesh nous empêche de voir que la question majeure est politique »

LDH sarlat

politis.fr

« Daesh nous empêche de voir que la question majeure est politique »

par Pauline Graulle

Pour le psychanalyste Roland Gori, les auteurs des récents attentas sont les monstres du néolibéralisme. Daesh, estime-t-il, est l’arbre qui cache une crise politique profonde et sans issue immédiate, et qu’il devra pourtant falloir régler pour éradiquer ce terrorisme.

Politis : Comment analysez-vous ce qu’il s’est passé à Nice la semaine dernière ?

Roland Gori : La prudence serait de dire qu’on ne sait pas. Que l’on a besoin de temps pour préciser les données à recueillir par des enquêtes, et de temps pour une analyse multidimensionnelle mobilisant la pensée. Nous avons besoin de temps pour penser ce qui nous arrive, et comment nous en sommes arrivés là. Nous avons besoin de comprendre ce qui rapproche chacun de ces meurtres de masse et ce qui les différencie les uns des autres.

Globalement, nous réagissons trop vite. Ce qui peut être justifié, en matière de protection, de sécurité ou d’assistance, ne l’est plus en termes d’information ou d’analyse. Or, les dispositifs d’information et d’analyse sont eux-mêmes atteints, corrompus par les dérives de la «société du spectacle», du «fait divers» qui permet la marchandisation des émotions et des concepts. Cela n’est pas acceptable moralement et politiquement car cela détruit aujourd’hui les bases sur lesquelles se fondent nos sociétés et participe à fabriquer les tragédies que nous traversons. C’est le fonds de commerce de nos ennemis et de leurs alliés objectifs, et de leurs comparses involontaires.

Quelle est la responsabilité des médias ?

Les médias ont une grande responsabilité dans cette affaire : ils participent à la « star académisation » de passages à l’acte criminel, pour certains immotivés – au sens quasi-psychiatrique du terme – réalisés par des personnalités plus ou moins pathologiques n’ayant aucun rapport personnel avec leurs victimes. Ce qui ne veut pas dire que tous ces meurtres relèvent de la même économie, que tous sont commis par des psychopathes ou des psychotiques. Certains sont authentiquement politiques, d’autres appartiennent au fanatisme « religieux », d’autres encore aux réseaux « mafieux » qui a fait du terrorisme l’occasion de nouvelles affaires rentables.

L’habillage idéologique ou religieux est plus ou moins décisif, déterminant selon les cas : entre les massacres de Charlie, ceux de l’hypercasher, ceux du Bataclan, de Nice ou l’agression des passagers d’un train en Bavière, les motivations ne sont pas les mêmes. Daesh « ramasse » tout, cela sert son entreprise de déstabilisation de l’Occident en frappant le « ventre mou » de l’Europe, en espérant ainsi favoriser les tensions intercommunautaires. C’est l’appel à la guerre civile lancé par Abu Musad Al Suri en 2005 : appel à la résistance islamiste mondiale mobilisant toutes les populations musulmanes afin de frapper les juifs, les occidentaux, les apostats, là où ils se trouvent.

À partir de ce moment-là, tout crime, tout meurtre qui pourrait être « marqué » par un signe d’appartenance communautaire, se voit recyclé comme « combustible » made in Daesh. Cela fait partie de la stratégie de ce groupe et de sa propagande. Nous risquons de valider leur campagne de terreur en donnant une unité et une consistance à des myriades d’actions plus ou moins inspirées par le terrorisme djihadiste.

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En déclarant d’emblée que le tueur de Nice était relié à Daesh, François Hollande a donc commis une erreur ?

Les déclarations de François Hollande (et de sa suite), au moment de l’horreur niçoise, me sont apparues prématurées et dangereuses. Hollande pourrait tomber à pieds joints dans le piège tendu par Daesh : d’abord en relayant et en validant une propagande qui veut que tout meurtre de masse soit le fruit de l’embrigadement de l’organisation terroriste. La radicalisation d’une personnalité apparemment aussi trouble que celle du tueur de Nice, ses addictions et ses violences, sa bisexualité et son alcoolisme solubles en peu de temps dans le « radicalisme religieux » au service d’un « terrorisme de proximité », me laissent perplexe.

Ensuite, en annonçant que les frappes sur le terrain extérieur allaient redoubler, Hollande donne du grain à moudre à tous ceux qui veulent se venger de l’arrogance occidentale, des pratiques de maintien de l’ordre des anciens colonisateurs. Il valide le discours de propagande des salafistes qui ont suivi la voie du djihad. Qu’un président soit, en son âme et conscience politiques, appelé à ordonner des opérations militaires, pourquoi pas… Il devra rendre des comptes de sa décision au parlement et au peuple. Mais, qu’il l’annonce comme cela, dans un effet d’annonce en réaction aux crimes de masse, ça ne me semble ni politique, ni productif.

Qu’avez-vous pensé de la réaction des (autres) politiques ?

Il est normal qu’en tant que victime, parent de victime, vox populi, nous soyons submergés par la haine, le désir de vengeance, la douleur et la violence d’une tristesse infinie qui nous donne des envies de meurtres et de vengeances. C’est autre chose que les politiques aillent dans ce sens de l’émotion immédiate.

Tous les politiques, et les déclarations de l’opposition, à quelques exceptions près, ne se sont pas davantage montrés à la hauteur. Les morts, les victimes et leurs familles, méritaient mieux. C’est encore auprès du peuple, de ceux qui ont été là, anonymes, discrets, humains, qu’ils ont trouvé le langage, la présence, l’amour dont ils avaient besoin. La star académisation des criminels (je suis d’accord avec la proposition de mon collègue et ami, Fethi Benslama, dans Le Monde, d’« anonymiser » davantage les auteurs des meurtres de masse, ou du moins d’éviter de les rendre « célèbres ») et toutes les manifestations spectaculaires sont déplacées. Elles vont dans le sens de l’ennemi, si ennemi il y a derrière chacun de ses meurtres.

Alors, soyons prudent : Daesh essaiera de récupérer tout meurtre qui participerait, à plus ou moins grande distance, à son projet et nourrit sa propagande, ceux qu’il a organisés, ceux qu’il a inspirés… et les autres. Ne lui servons pas la soupe. `

Il me vient aussi une analogie que je vous livre : au cours de la schizophrénie, il y a l’apparition, parfois, d’un délire, celui de la « machine à influencer ». C’est-à-dire la conviction délirante chez le patient que ce qui se passe dans son corps (sensations, éruptions, douleurs, érections…) est « fabriqué » par une machine que manipulent des persécuteurs pour le faire souffrir. L’émergence de ce type de délire s’est souvent enrichi des découvertes technologiques, et leur sont parfois contemporaines. Dans ce cas-là, va-t-on accuser la machine ou la maladie mentale ?

L’idéologie est bien souvent une « machinerie » qui permet à beaucoup de monde de « fonctionner », et de combler le vide de l’existence. Il ne suffit pas de supprimer les « machines » pour faire disparaître l’usage que nous en faisons. Mais il y a des machines plus dangereuses que d’autres, c’est celles dont nous devons nous préoccuper en priorité pour savoir quels besoins les ont fait naître, et pourquoi c’est aujourd’hui qu’elles trouvent un « personnel » pour les faire tourner.

Alors que faire ?

Traiter politiquement le problème, et pas en réagissant immédiatement à l’émotion. En allant dans la direction de l’émotion, de la vox populi, Hollande signe la démission du politique, et ça, c’est très grave. La politique, ce n’est pas suivre les vagues de l’opinion publique terrorisée, mais les éclairer, les aider à penser ces tragédies.

Pour cela, il faut laisser le temps de l’enquête et essayer de comprendre ce qui nous arrive. Même si Daesh revendique les attentats – à Nice ou encore en Bavière, avec ce garçon de 17 ans qui a agressé des gens dans un train avec une hache –, rien n’exclut que cela ne soit pas une revendication opportuniste. Daesh a tout intérêt à « ramasser » tous les crimes où peuvent exister, même a minima, des tensions intercommunautaires puisque cette lutte djihadiste d’un genre nouveau fait l’éloge d’une espèce de guerre civile à l’intérieur de l’Occident, et en particulier en Europe. C’est son fonds de commerce.

Daesh utilise les armes de l’adversaire : les médias, les vidéos, les sites des jeunes… C’est sa force, mais aussi sa faiblesse, puisque cela va conduire les terroristes à revendiquer des actes venant de personnalités peu « orthodoxes » et qui vont donc agir en contradiction avec les valeurs portées.

L’archipel « terroriste » tire sa force de son éparpillement, de sa mobilité, de son caractère protéiforme et opportuniste, mais dans le temps cela peut devenir sa faiblesse_. Comme tout archipel, il risque la dispersion, la fragmentation, l’érosion. Allez expliquer aux populations martyrisées par Daesh – et parfois administrées avec rigueur et habileté, toujours avec opportunisme affairiste et cruauté extrême – qu’à Mossoul on passe les homosexuels par les balcons, et qu’à Nice on les transforme en « _soldat » du « califat » ! Qu’écouter de la musique, c’est sacrilège à Raqqa et nécessaire aux « soldats » pour préparer la propagande d’embrigadement des jeunes !

Toutes les idéologies finissent par se discréditer du fait que leurs plus chauds responsables n’agissent pas comme ils disent, et ne disent pas comme ils agissent. Inutile d’en appeler à la raison pour « dé-radicaliser » (j’ai horreur de ce mot, faux-ami s’il en est !) … Il faut montrer, et montrer encore les contradictions. Et ne pas oublier, comme disait Marx, qu’« être radical c’est prendre les choses à la racine ». Alors, soyons radicaux !!

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Vous avez parlé de « théofascisme » pour désigner Daesh, que voulez-vous dire par là ?

C’est la thèse que je défends avec force : je crois que les théofascismes sont les monstres que nous avons fabriqués. Notre modèle de civilisation est aujourd’hui en panne. La bonne nouvelle, c’est que la vision néolibérale de l’humain est agonisante, moralement ruinée, qu’elle n’est plus crédible. La mauvaise nouvelle, c’est que son agonie dure. C’est la définition que Gramsci donnait de la « crise » : « c’est quand le vieux monde est en train de mourir, et que le nouveau monde tarde à naitre. Dans ce clair-obscur, naissent les monstres ». Nous y sommes.

L’idéologie néolibérale d’un homme « entrepreneurial » universel, guidé par sa raison technique et son intérêt économique, régulé par le marché et le droit occidental mondialisé, ne fait plus recette auprès des masses. Ce vieux monde les a appauvries et les fait souffrir tous les jours davantage. Ce néolibéralisme ne se maintient que par les structures institutionnelles de pouvoir, que par les affaires interconnectées de manière systémique, par les politiques des gouvernements acquis à cette cause. Mais les peuples n’en veulent plus.

Comme à la fin du XIXe siècle, comme dans l’entre-deux-guerres, aujourd’hui renaissent des « mouvements » de masse, nationalistes, populistes, racistes… qui cherchent désespérément une alternative au monde « libéral-universel des droits de l’homme-du progrès-de la raison » de cette « religion du marché » aux rites de laquelle on soumet les citoyens et les peuples. Mais ils n’en veulent plus.

Nous sommes gouvernés aujourd’hui, comme le disait Camus, par des machines et des fantômes. Dans ce clair-obscur, surgissent toutes les angoisses. Angoisses du chaos, de l’anéantissement réciproque, des incendies universels. Surgissent toutes les misères aussi, économiques, symboliques, du déclassement, de l’invisibilité. Enfin, toutes les passions enfantées par la haine et la peur. Là où Hollande a raison, c’est qu’il y a un risque de dislocation. Pas seulement de la société française, mais de plusieurs régions du monde, et en particulier de l’Europe. C’est de ces failles, sismiques, qu’émergent Daesh, les populismes, les racismes, le FN et consorts…

Vous les mettez tous sur le même plan ?

On voit émerger des mouvements violents, habillés de religion ou de marqueurs communautaires ou ethniques, qui captent la colère et le désespoir des masses face à cette crise de gestion néolibérale du monde. C’est, à la fois, une crise des pratiques néolibérales qui vivent sur une économie subprime, et des valeurs désormais en chute libre d’un capitalisme heureux. Les gens ne sont plus « croyants » de cette « religion de marché », et on leur demande de demeurer « pratiquants », et d’accepter de souffrir l’austérité pour mériter le paradis promis par la technocratie. Résultat : vous avez le Brexit, dont ceux-là mêmes qui l’ont promu, ne savent plus quoi faire !

J’ai souvent dit que cette émergence des théofascismes pouvait ressembler à ce qui avait pu se passer à la fin du XIXe siècle et au milieu des années 1920-1930, avec l’émergence des fascismes, du nazisme, des totalitarismes, lorsque, face à la crise des valeurs et des pratiques libérales, les masses se sont trouvées confrontées à une situation politique sans solution politique possible.

À ce moment-là aussi, face aux masses désœuvrées et esseulées, des mouvements de masse ont émergé, portés par des minorités audacieuses, violentes, organisées, capables, au nom du nationalisme, du racisme, des valeurs populistes les plus débridées, de contrôler et d’encadrer des individus déboussolés, des individus de masse. Dans ce qu’Hannah Arendt nomme le « désert », tout ce qui pouvait relier les humains entre eux – la religion, la politique, la culture, l’amitié -, se voyait menacé par les crises, économiques et symboliques.

Dans ce vide, différent et relatif selon les époques, bien sûr, l’angoisse de l’avenir et du devenir conduisait à chercher des repères et des identifications fusionnelles aux camarades des partis que les appareils organisaient de manière habile et drastique. Ces révolutions conservatrices sont nées des contradictions entre les belles idées libérales issues des Lumières (croyance dans la raison critique et le progrès, émancipation par le commerce, réduction de la misère par la technique et l’industrie…) et les pratiques des gouvernements « libéraux » bourgeois (les inégalités sociales, l’inféodation au commerce, le chômage de masse, la désaffiliation des individus de leurs liens familiaux…).

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On l’a vu de manière éclatante avec l’ère Sarkozy !

La logique sécuritaire néolibérale portée notamment par Nicolas Sarkozy – qui a beau jeu désormais de trouver à redire sur la politique de sécurité actuelle ! – a elle-même cassé les effectifs de sécurité (gendarmerie, armée, police). Voilà des larmes de crocodile de nos conservateurs qui ont exigé la casse des services publics qui assuraient, en réalité, la sécurité autrement que de manière sécuritaire.

En maintenant et en fabriquant le lien social, ce lien qui produit un sentiment de sécurité très important – on voit bien comment en jouant sur les émotions, la peur, on risque de faire basculer la démocratie vers n’importe quel ordre autoritaire et totalitaire – on produit une sécurité réelle. À partir du moment où les gens sont ensemble, sont bien soignés, sont éduqués, sont accueillis, bref où on les aide à vivre ensemble par les services publics, il y a un terreau de la sécurité que le paradigme de la logique d’austérité et du modèle de l’homme économique ont détruit toutes ces dernières années.

Il faudra aussi faire ce bilan, et savoir combien de vies gâchées a pu produire cette austérité dont les Européens ne veulent plus. À s’obstiner dans cette technocratie qui place les citoyens et les peuples sous curatelle technico-financière, les politiques jouent la politique du pire, celle de Daesh, comme celle des extrêmes droites, et finiront par être eux-mêmes emportés par les monstres qu’ils ont créés.

Une piste de résolution serait donc de changer le système économico-politique ?

Oui, sauf qu’il n’y a pas de résolution immédiate. On n’a pas de kit pour changer de civilisation. Là encore, nous cherchons toujours trop vite des solutions face à des problèmes multidimensionnels qui ont une temporalité complexe. Il faut envisager des mesures avec des temporalités différenciées : peut-être que les mesures sécuritaires sont nécessaires, je ne sais pas, je ne prendrai jamais le risque de les dire inutiles simplement par choix idéologique.

La situation est grave, beaucoup plus qu’on ne le dit. Mais je suis sûr d’une chose, c’est que ces mesures de surveillance sont insuffisantes. Cela ne suffira pas, si ces mesures ne sont pas accompagnées d’autre chose, de mesures authentiquement politiques, sociales et culturelles_._ À demeurer au seul niveau de la veille et de la protection sécuritaires, nous finirions par tomber dans le piège de notre ennemi en changeant insidieusement de civilisation et de manières de vivre.

Et puis il ne faut pas que Daesh nous cache les autres périls : la montée du FN, la tentation des extrêmes, le repli frileux sur nous-même. Et que le problème Daesh nous empêche de voir que la question majeure, c’est que nous n’arrivons pas à trouver d’alternative politique qui nous permette de transformer les frustrations et les colères des citoyens en force politique.

La gauche en est-elle aujourd’hui capable ?

Pour l’instant non. Elle n’est pas capable d’offrir un projet politique crédible à des masses en colère et désespérées. A nouveau, nous nous trouvons devant une crise politique que paradoxalement nos institutions et nos politiques se refusent à traiter par des mesures politiques, qu’elles abordent comme des problèmes techniques sans changer de logiciel. Résultat des courses : en empêchant le traitement politique d’une crise politique, on précipite le peuple dans les bras de tous ceux qui ressemblent à du politique parce qu’ils sont anti-système !

Comparaison n’est pas raison, mais cette situation ressemble à s’y méprendre à ce que Simone Weil décrivait de la situation en Allemagne en 1932-33. Les masses vont chercher ailleurs que dans les partis traditionnels des démocraties libérales des points d’appui pour s’extraire de leur désespoir. Que ce soit dans la notion de communauté religieuse ou ethnique ou autre, la renaissance politique de ces notions s’explique par les failles du système qui conduiront, à terme, à sa dislocation.

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La question du politique nous revient donc paradoxalement par le religieux…

Oui, alors même qu’à certaines périodes de notre histoire, il en était le repoussoir. C’est sur les ruines des nationalismes du monde arabo-musulman que renaissent les islamismes politiques et terroristes qu’il ne faut surtout pas confondre et amalgamer. Il y a tout un travail généalogique et archéologique à faire de ce côté-là, dont je précise, une fois encore, qu’il ne saurait épuiser les racines des terrorismes actuels.

Mais, ce qui me paraît intéressant, c’est de remarquer que, faute d’idéologies politiques identifiables_, le motif religieux fait l’affaire pour nombre de propagandes « _par l’acte », comme on le disait naguère des anarchistes. Les idéologies avaient eu tendance à remplacer les religions, aujourd’hui les motifs religieux tendent à recouvrir des idéologies. Mais les pratiques tendent à se maintenir, c’est toujours violence contre conscience, humanisme contre barbarie, Lumières contre ténèbres… mais, le clair-obscur brouille les pistes. On cherche désespérément le soleil !

Notre travail consiste donc à démasquer la question politique qui se cache derrière le religieux, le communautaire. Et ensuite, s’en saisir à bras-le-corps. Ce qui veut dire qu’il faut signer l’acte de décès du néolibéralisme, en urgence, en état d’urgence. Qu’il faut absolument, par exemple, reconsidérer la fonction sociale de l’art comme du soin ou de l’éducation ou de la justice, et la fonction politique de la culture et de l’information. Il y a eu le « pacte de stabilité », puis « l_e pacte de sécurité_ », il faut aujourd’hui « le pacte d’humanité », et à la manière de Zweig approcher la liberté moins comme une habitude que comme « un bien sacré ».

Concrètement, cela implique, par exemple, de favoriser la « fraternité européenne » en cassant la technocratie de Bruxelles et ses traités qui mettent les peuples en concurrence et en servitude. Il faut une « désintoxication morale de l’Europe » disait Zweig. Au risque de désespérer les peuples qui la composent. Si nos gouvernements ne sont pas capables de mettre un terme à cette technocratie, on verra monter l’extrême droite en Europe, et les théocraties ailleurs dans le monde.

Comment cela se fait-il que les politiques soient si inopérants ?

Aujourd’hui, le politique a déserté la spécificité de son champ. Hier, il l’a fait au profit de la religion du marché. Aujourd’hui, il le fait au profit d’une société du spectacle. Les hommes politiques essaient de vendre dans leurs discours des produits qui leur permettent d’acquérir un maximum de parts de marché de l’opinion publique. Faisant cela, ils aggravent la crise. Ils ne sont pas crédibles. Ils « gèrent » les opinions et maintiennent, sans les contrebalancer, les pouvoirs des oligarques de l’économie.

Après l’émotion terrible de cette semaine, comment voulez-vous que nous puissions croire autant le gouvernement que son opposition ? Il nous manque une parole politique, authentique, qui puisse faire un projet alternatif à la myriade de mouvements autoritaires, extrémistes, terroristes. Bref, il manque une parole politique consistante qui puisse contrer la propagande des monstres nés de la crise. Il nous faut un discours vrai, le feu sacré du politique, qui enthousiasme et donne envie de se battre autant que de rêver, de s’aimer autant que de s’opposer sans se détruire.

Et sinon ?

La suite a déjà eu lieu : on a déjà vu dans l’histoire, à la fin du XIXe siècle, entre 1885 et 1914, l’émergence de mouvements nationalistes, populistes, antisémites en France et en Europe. Ils poussaient sur le reflux des valeurs des Lumières, du progrès, du rationalisme. Le déclin de ces valeurs du libéralisme philosophique favorise l’émergence de monstres politiques, comme le fascisme et le nazisme.

La philosophe Simone Weil explique qu’en 1932-33, l’Allemagne s’est trouvée face à une crise politique terrible, et qu’on a interdit aux gens de résoudre cette crise. Aujourd’hui, c’est moins l’interdiction que l’empêchement. La censure est indirecte, insidieuse, mais elle existe : nos logiciels inhibent la capacité politique d’inventer des alternatives. Dans les années 1930, l’alternative monstrueuse politique a été Hitler et les fascismes… Aujourd’hui, on a quelque chose d’analogue avec Daesh : une propagande incohérente, un « attrape-tout » idéologique, des sentiments confus, une rhapsodie qui joue sur toutes les partitions de frustration et de mécontentement.

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Peut-on vraiment faire l’analogie entre Hitler et Daesh ?

Ce qu’a fait Hitler, en encadrant les masses, en leur donnant des boucs émissaires face à leurs sentiments de colère et d’humiliation, c’est de leur donner des raisons fallacieuses de vivre et de mourir pour des illusions de pacotille. Il n’empêche que des forces, même minoritaires, surgies des ténèbres, peuvent apporter la violence et l’anéantissement. Aucune, ou presque, des mesures sociales promises par les nazis, n’ont été tenues, le régime de propriété et les oligarchies industrielles et financières se sont maintenues et accrues. Les classes sociales qui avaient cru éviter le déclin, ont été cocufiées. Il y a eu des millions de morts, une nouvelle industrie de la terreur qui a rendu plus que jamais l’humain superflu et obsolescent, matière première des techniques de production. Après la guerre, un vent humaniste a soufflé. Il est retombé. Aujourd’hui, de nouveau on entend la colère et le désespoir des opprimés. On finira par éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne nous versent pas de dividendes, aimait à rappeler mon ami Bernard Maris, en citant John Keynes. Jusqu’à quand laisserons-nous faire ?

Sur quoi peut-on se fonder pour envisager une autre politique ?

Cela ne peut se fonder que sur la réinvention de l’humanisme. Une posture éthico-politique, qui vise à faire « l’ontologie du présent », comme le dit Michel Foucault, pour essayer de voir ce qui, dans ce présent, brille comme un danger que l’histoire peut éclairer. C’est ce défi de la modernité que nous avons à relever : replacer l’humain au centre, de manière concrète, particulière, pas de manière universelle, réduit à la monotonie, pas de manière homogénéisée.

Il faut relire aujourd’hui Stefan Zweig, notamment son livre sur Le Brésil, terre d’avenir, où il explique comment la création d’une culture peut naître de la créolisation de l’ensemble des particularités culturelles qui la composent. C’est l’hétérogène qui rend fort. La création d’une véritable identité culturelle passe par le creuset d’une culture qui fait fondre ensemble – par des alliages subtils -, bien des composants humains.

Le politique, c’est à cette pluralité qu’il a à se confronter, pas parce qu’il en a besoin comme « forces de travail » à exploiter, mais parce que c’est ainsi que se crée un peuple_,_ sa force et son histoire. Il faut faire passer le message de la désintoxication morale de l’Europe, qui doit passer par la République des Lettres, par la fraternité des cultures, des échanges, des expériences sensibles.

Zweig dit qu’on devrait enseigner à chaque nation son histoire, moins celle de ses conflits avec les autres nations, mais bien plutôt ce que chacune d’entre elles doit aux autres pour être aujourd’hui ce qu’elle est. Il s’agirait moins d’enseigner nos victoires et nos défaites, que nos dettes aux autres cultures. C’est en nous appropriant à notre manière singulière ce que les autres nous ont apporté que nous nous sommes créés, que nous avons, comme l’écrivait Camus, « donné une forme à notre destin ».


Observatoire de l’état d’urgence de Toulouse..

LDH sarlat

Observatoire de l’état d’urgence : après Nice, «les gens se sentent ciblés» 46 perquisitions

Attentat du 14-Juillet à Nice

Manifestation en février à Toulouse contre l'état d'urgence. / DDM Frédéric Charmeux
Manifestation en février à Toulouse contre l’état d’urgence. / DDM Frédéric Charmeux

La «stigmatisation». C’est le mot qui revient désormais dans la bouche des membres de l’Observatoire de l’état d’urgence, créé en janvier à Toulouse par plusieurs associations : Ligue des droits de l’homme (LDH), syndicat des avocats de France, Union syndicale de la magistrature, CGT, Solidaires, FSU et d’autres mouvements citoyens. À l’origine de cette structure, la volonté de rendre transparents les «dérapages» constatés lors des 3 021 perquisitions et 381 assignations à résidence (dont une bonne partie dans notre région et à Toulouse), qui ont suivi les attentats du 13 novembre à Paris.

Mais depuis l’attentat de Nice, l’Observatoire recueille davantage de témoignages de la communauté musulmane, à Toulouse et en Haute-Garonne, «surtout des gens qui nous contactent pour nous faire état d’humiliations dont ils font l’objet», assure Sophie Chatton, porte-parole de l’Observatoire de l’état d’urgence et membre de la LDH. «Il y a en effet l’attentat de Nice, mais cela dure pour les gens depuis les attentats de novembre 2015, ajoute-t-elle. Ce qu’on observe, ce sont les dérives de cette stigmatisation. Les gens se sentent ciblés, se sentent mal dans leur quartier, sur leur lieu de travail. Ils sont très majoritairement issus de la communauté maghrébine de France.»Le projet de loi prolongeant une troisième fois l’état d’urgence qui sera soumis au vote à l’Assemblée nationale aujourd’hui ne cesse d’inquiéter la Ligue des droits de l’Homme.

«Très peu de résultats»

Il a notamment été vertement critiqué par les associations, les syndicats d’avocats, de magistrats pour ses maigres résultats : en France, au total plus de 4 000 perquisitions pour six procédures judiciaires «pour apologie du terrorisme». À Toulouse, 46 perquisitions administratives et six assignations à résidence prononcées entre le 14 novembre 2015 et février dernier. «On s’attendait à la prolongation de l’état d’urgence, confie le Toulousain Jean-François Mignard qui occupe les fonctions de secrétaire national de la LDH. On est face à un gouvernement qui ne sait pas réagir que par l’exception. On peut quand même être assez perplexe sur le bilan justement de l’état d’urgence, tel qu’il a pu être mis en œuvre. Au regard des atteintes aux libertés, qu’il y a eu des perquisitions, d’un certain nombre de mesures administratives qui, à l’arrivée, ont donné très peu de résultats. Donc, on continue à considérer que l’état d’urgence n’est pas du tout la réponse la mieux adaptée dans le long terme. À minima, on a déjà comptabilisé quatorze mois d’état d’urgence pour une efficacité extrêmement limitée.»

Pour Jean-François Mignard, nul doute : la prolongation de l’état d’urgence est utilisée à «des fins politiques, pour ne pas dire politiciennes» alors que la campagne pour la présidentielle de 2017 a commencé à gauche comme à droite. «On se rend compte que cette question des attentats est utilisée par ceux qui s’en servent d’une manière déplorable, poursuit le secrétaire national de la LDH. C’est quelque chose qui nous horrifie. Dans ce nouvel état d’urgence, on va jusqu’à inclure des mesures qui pourraient concerner des enfants, suspects potentiels, qu’on pourrait retenir durant quatre heures pendant une perquisition».

C’est le résultat de l’état d’urgence à Toulouse et en Haute-Garonne entre le 14 novembre 2015 et le mois de février dernier. Sur 46 perquisitions administratives, six assignations à résidence ont été prononcées. Des opérations ont permis le placement en garde à vue de 12 personnes soupçonnées d’être en lien avec des réseaux terroristes. Dix armes ont été saisies, ainsi que des sommes d’argent.


L’État de droit, ça commence à bien faire !!!!

LDH sarlat
liberation.fr

Terrorisme : cette droite qui veut s’asseoir sur l’Etat de droit

Par Laure Bretton et Jonathan Bouchet-Petersen

L’Etat de droit, ça commence à bien faire. Officiellement républicaine, une large partie de la droite entonne désormais sans complexe ce refrain populiste, sombrant, depuis l’attaque de Nice, dans une forme d’indignité nationale. Une fuite en avant sécuritaire et liberticide où l’émotion, les passions et les calculs électoraux l’emportent sur la raison et le sens de l’Etat. Alors qu’elle se jouait par médias interposés jusqu’à maintenant, cette radicalisation largement anticonstitutionnelle de l’opposition a jailli sous les lumières de l’Assemblée nationale jusqu’aux petites heures de ce mercredi, lors d’un débat de plus de sept heures sur la prolongation de l’état d’urgence. Dès vendredi matin, en entendant Alain Juppé, qu’ils considèrent comme l’un des rares hommes d’Etat à droite, accuser l’Etat d’avoir manqué à ses devoirs, le couple exécutif a compris que la droite, engagée dans une spirale primaire, ne reculerait devant rien. D’où les rappels aux «valeurs» françaises et les appels au «rassemblement» répétés ad libitum par François Hollande depuis six jours. Mais pour défendre la République et l’Etat de droit, «on est tout seuls», a écrit ce week-end Manuel Valls à sa garde rapprochée.

Une loi, un régime, un état d’exception, c’est ce que réclament – à des degrés divers – les députés Les Républicains. Emmenés dans leur surenchère par le «monsieur sécurité» du parti de Nicolas Sarkozy, Eric Ciotti, élu des Alpes-Maritimes qui a vécu le drame du 14 Juillet aux premières loges. «Si vous aviez vu les cadavres sur la promenade des Anglais, je crois que vous ne me poseriez pas cette question, parce que, eux, ils n’en parlent plus de l’Etat de droit», a osé le parlementaire à qui on demandait ce qu’on pouvait prendre comme décisions «dans le cadre de l’Etat de droit». Ce syllogisme n’est pas seulement cynique, il est extrêmement dangereux, laissant croire à des Français traumatisés qu’en allant plus avant dans la restriction de leurs libertés on empêchera d’autres attentats. Si c’était le cas, la Turquie d’Erdogan ne serait pas, elle aussi, touchée par des attaques jihadistes…

Quelques heures plus tard, dans l’hémicycle, c’est le très droitier Laurent Wauquiez, numéro 2 de LR, qui revient à la charge avec son idée d’incarcérer tous les fichés S et les suspects de terrorisme. Un «Guantánamo à la française» également réclamé par l’ex-magistrat et député Georges Fenech. Peu importe pour la droite que la Constitution ne permette pas l’incarcération de personnes qui ne sont pas condamnées. Quand on lutte contre le terrorisme façon Wauquiez, on se moque du «droit constant». «La notion de suspect a entraîné notre pays, à des moments donnés de l’histoire, dans le pire», a explosé Manuel Valls, en réponse à Wauquiez : «S’il y a quelque chose qui nous sépare vous et moi, c’est cette différence fondamentale de la démocratie et de la République. Et je ne me laisserai jamais entraîner par un opportuniste dans cette voie-là.»

Milices

Tout à leur combat contre le «laxisme», «l’incompétence», le «manque de détermination» de François Hollande dans la lutte contre le terrorisme, et plus largement «l’idéologie de permissivité» de la gauche, les dirigeants de l’opposition ne reculent devant aucune proposition, flattant les plus bas instincts de compatriotes sous le choc en espérant que ce virage par la droite extrême sera récompensé lors de la primaire de novembre. La fin justifiant les moyens, aucune entrave n’est tolérée. Ce qui permet à David Douillet, député LR des Yvelines, de dénoncer le rejet des propositions de la droite «par une gauche que l’on sent complètement sclérosée, figée dans une posture en se réfugiant systématiquement derrière cette sacro-sainte Constitution». Et voilà la loi fondamentale, garante des droits et des libertés en France, reléguée au rang de vulgaire obstacle à la sécurité des Français.

Même le Front national, qui poursuit sa confortable entreprise de normalisation, ne va plus jusque-là, déroulant en premier lieu un arsenal anti-immigrés et antimusulmans. Le parti d’extrême droite n’en a d’ailleurs pas besoin quand, après le lance-roquettes d’Henri Guaino, un autre député LR, Alain Marsaud, en pleine «trumpisation» à la sauce Ménard, pour reprendre le mot de Valls, en est à défendre la création de milices d’autodéfense armées qui auraient vocation à patrouiller dans les rues : «Les belles âmes vont être scandalisées mais je crois qu’en ce moment, vous avez un certain nombre de concitoyens qui estiment que l’Etat ne remplit pas sa mission, n’est pas capable de les protéger. Ils doivent le faire eux-mêmes. Soit individuellement, soit par groupe. […] On ne peut pas laisser seulement les violents, les assassins porter des armes», a-t-il harangué ce mercredi sur i-Télé. Cet ex-magistrat et ancien de l’antiterrorisme revendiquant au passage porter lui-même une arme. La veille, à la radio, le garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas, avait à raison cité Charles Péguy, écrivain patriote mort en 1914 : «Le triomphe de la démagogie est passager mais les ruines qu’elle laisse sont éternelles.»

Laure Bretton , Jonathan Bouchet-Petersen


Tribune libre sur le putsch en Turquie..

LDH sarlat
liberation.fr

Turquie, un putsch qui en cachait un autre

Par Atila Özer, écrivain, philosophe

Soldats battus ou décapités par les bandes d’islamistes et de Loups gris appelés à la rescousse par le pouvoir ; purge massive non seulement de l’armée – ce qui pouvait sembler normal –, mais aussi – plus déroutant – de la justice, de la police, de l’université ; interdiction de sortie du territoire pour les fonctionnaires ; promesse de rétablissement de la peine de mort… Tout cela indique à l’inverse que le pays s’enfonce dans l’arbitraire, et de quelle façon Erdogan entend faire fructifier cette occasion – ce «don de Dieu», selon ses propres termes.

Alors, que s’est-il passé au juste ?

Replaçons la péripétie dans le contexte inauguré en juin 2013 par la répression du mouvement «Occupy Gezi». Au grand étonnement des analystes occidentaux, qui persistaient à louer la réussite de l’«islamo-conservateur» Erdogan, de vastes pans de la société s’étaient soudain révoltés contre le régime de l’AKP, lui reprochant son entreprise autoritaire d’islamisation du pays. Le masque du chef était tombé : brisant sauvagement la contestation, Erdogan révélait à la terre entière la vraie nature de sa gouvernance. Les trois années suivantes ne furent que descente aux enfers : purges de la justice et de la police (déjà), musellement des médias, rupture de la trêve avec le PKK pour effacer la défaite électorale de juin 2015… Formellement demeurée une démocratie, la Turquie s’éloignait chaque jour des normes de l’Etat de droit. Après l’ébranlement de juin 2013, Erdogan avait fait le choix, pour conserver le pouvoir, de vaincre ses opposants par la force. Et depuis, c’était en fait la guerre civile, plus ou moins ouverte de l’Etat contre la société – cette partie de la société qui refuse l’autocratie. Avec le putsch et ses conséquences, nous assistons au parachèvement de la liquidation de l’Etat de droit. Hier déjà quasi omnipotent, Erdogan a désormais toute latitude pour imposer l’ordre (ou le désordre) qu’il voudra. L’opposition, qui a jugé nécessaire de se ranger derrière le gouvernement, serait sans doute accusée de trahison puis écrasée si elle cherchait, demain, à faire obstacle aux mesures «antiputsch».

La péripétie doit également être envisagée dans une perspective idéologique. Depuis l’arrivée d’Erdogan se posait la question de ses intentions. Utilisait-il l’islam pour moderniser la Turquie ou cherchait-il à l’islamiser en donnant le change aux «modernes» ? Là aussi, le masque est tombé. Le régime rejette ouvertement l’héritage républicain de Mustafa Kemal et donne des sueurs froides à l’Occident par ses ambiguïtés à l’égard de Daech. Les années passant, l’intolérance d’Erdogan n’a fait que s’accentuer, au point qu’il a fini par rompre avec un allié majeur, le prédicateur islamiste Fethullah Gülen, et engager une chasse aux gülenistes que la tentative de putsch relance et radicalise. Contrairement à ce que le storytelling officiel cherche à faire accroire, les combats de la nuit du 15 au 16 juillet n’ont pas opposé «peuple» et «putschistes», mais partisans du Président et militaires présentés comme des gülenistes. Vérité ou intox ? Peu importe car le régime peut se targuer d’avoir vaincu son adversaire principal, celui qui osait encore lui tenir tête après l’écrasement d’Occupy Gezi. Le bouc émissaire Gülen sacrifié, le triomphe idéologique d’Erdogan est total. Et il a pour effet le nettoyage idéologique total de l’Etat, entamé quelques heures à peine après le déclenchement du putsch.

Venons-en justement à cette séquence, dont l’illogisme confine au cadavre exquis. Etrange coup d’Etat, sans véritables chefs, sans stratégie claire, sans volonté d’aller jusqu’au bout. Des blindés qui se déploient sur les ponts, dans les rues, mais personne pour s’emparer du président Erdogan ou des membres du gouvernement. Les chaînes de télévision laissées à peu près libres de crier au secours. Internet et les réseaux sociaux qui fonctionnent normalement. Erdogan appelant à la résistance via FaceTime. Les partisans du régime qui grimpent sur des chars sans se faire tirer dessus… Tout cela dans un pays expert en coups d’Etat millimétrés : 1960, 1971, 1980, 1997. Le moins que l’on puisse dire est que les putschistes ont agi comme des amateurs. Comment semblable équipée a-t-elle été possible ? Première hypothèse : un réseau d’amateurs suffisamment discret se lance à l’assaut du pouvoir sans chercher à le décapiter. Absurde. Improbable dans un Etat policier comme la Turquie. Seconde hypothèse : l’aventure n’en était pas une, tout aurait été orchestré par Erdogan lui-même. Plausible, tant le Président maîtrise l’art de la manœuvre. Mais improbable aussi, car le coup de force n’a pas été qu’un show. Plus de 300 morts, dont une centaine de putschistes. Reste une dernière hypothèse, à égale distance de ces deux improbabilités : informé du plan des conjurés, le pouvoir les aurait laissés faire afin de se servir d’eux et de parvenir au contrôle absolu de l’Etat.

Qu’Erdogan n’ait rien su, tout prévu ou habilement surfé sur le putsch, le résultat est là : déjà plus de 40 000 militaires, policiers, juges, doyens de l’université, agents des ministères de l’Education nationale et de l’Intérieur limogés ou arrêtés. Une purge de pareille ampleur et célérité suppose des listes de suspects dressées de longue date, et donc une planification de la purge elle-même. L’Etat-AKP s’est engagé depuis Gezi sur la voie de la domination totalitaire. Il semblerait qu’il soit en train d’y parvenir.

Ainsi, ce à quoi nous avons assisté depuis vendredi soir n’est pas tant l’échec d’un putsch militaire mal préparé que le succès d’un putsch civil entamé il y a des années, quand le régime d’Erdogan s’est mis à enfreindre systématiquement les principes fondamentaux de la Constitution républicaine.

Atila Özer écrivain, philosophe


Et six mois de plus !

LDH sarlat

20 juillet 2016

Communiqué du collectif « Nous ne céderons pas ! »

Une nouvelle fois, la France vient d’être confrontée à l’horreur des attentats. Face au nombre de victimes, aux circonstances et au mode opératoire choisis, nous ne pouvons que ressentir colère et douleur.

La réponse gouvernementale, formulée au soir même de cet acte odieux, consiste à proroger une quatrième fois l’état d’urgence pour une durée d’au moins six mois. Après s’être livrés à une lamentable surenchère sécuritaire et démagogique, les parlementaires ont avalisé à une très large majorité cette prorogation d’un état d’urgence sans fin, aggravé par des dispositions qui accroissent encore les possibilités d’arbitraire ou qui valident des mesures sans rapport avec l’objet du texte.

Ainsi, les perquisitions administratives vont reprendre et même les enfants deviennent des suspects potentiels puisqu’ils pourront être retenus pendant quatre heures au cours d’une perquisition !

Ces dispositions viendront s’ajouter à celles prévues par la toute récente loi sur la réforme de la procédure pénale mais aussi par toutes les lois sécuritaires votées depuis une vingtaine d’années.

Alors que le dernier rapport parlementaire sur l’état d’urgence a montré la portée limitée d’un régime qui se voulait d’exception, la France va donc s’installer de façon durable dans une situation qui marginalise chaque jour davantage le rôle du juge judiciaire, garant des libertés individuelles, au profit du seul pouvoir exécutif. Nous savons, aujourd’hui, que l’état d’urgence a été utilisé pour autre chose que la lutte contre les actes de terrorisme, notamment pour empêcher des manifestations et assigner à résidence des militants politiques sans que tout cela ait le moindre rapport avec la lutte contre les actes de terrorisme.

Plus que jamais, il convient de rappeler qu’il n’y a pas à choisir entre sécurité et liberté, sauf à entrer dans un marché de dupes qui, à terme, ne garantit ni l’une ni l’autre.

Depuis le mois de novembre 2015, nous refusons de céder à la peur parce que celle-ci génère amalgames, discriminations et fractures au sein même d’une société légitimement inquiète et traumatisée. Pour lutter efficacement contre le terrorisme, il convient d’abord de s’interroger sur ce qui, en amont, n’a pas marché. Le pays n’a pas besoin de nouvelles dispositions législatives ou d’une pérennisation de l’état d’urgence. Il doit au contraire se retrouver autour d’une mobilisation citoyenne qui renforce la solidarité, les libertés et les valeurs portées par la démocratie.

 

Paris, le 20 juillet 2016


Attentats : repenser notre rapport au monde

LDH sarlat
lemonde.fr

 Attentats : repenser notre rapport au monde
Par Laurent Bigot (chroniqueur Le Monde Afrique)
Drapeaux en berne à Nice, le 16 juillet 2016.
Drapeaux en berne à Nice, le 16 juillet 2016.Crédits : VALERY HACHE/AFP

La violence aveugle a encore frappé en France, à Nice. Tant de victimes qui n’ont eu qu’un tort, se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Alors que l’enquête ne fait que débuter, qu’aucune explication crédible n’est démontrée, le bal des vautours médiatiques et politiques s’est ouvert en grande pompe.

J’ai tenu cinq minutes devant une chaîne d’information en continu.

Des pseudos experts se bousculaient déjà à l’antenne alors que je décelais une excitation malsaine de la part des journalistes en plateau. Lors de la finale de l’Euro de football, les trente secondes de publicité à la mi-temps coûtaient 260 000 euros. Pour les terroristes, la publicité est gratuite, elle est offerte par les médias et la classe politique. Le président de la République a qualifié l’acte de « terrorisme islamique » quelques heures après le drame et plus de trente heures avant les premiers éléments sur la « radicalisation très rapide » de l’auteur de l’attentat dévoilés par son ministre de l’intérieur. Est-ce la sérénité que l’on est en droit d’attendre d’un chef d’Etat ? C’est le temps de la compassion pour les victimes avant tout. Répandre la peur, c’est le boulot des terroristes, pas des hommes d’Etat ni des médias.

La peur est devenue un business

Sur les plateaux s’empilent les supputations, se succèdent les experts de la guerre et de la peur alors que le monde a cruellement besoin d’experts de la paix. Les témoignages diffusés à l’antenne ainsi que les images confinent bien plus au voyeurisme qu’au devoir d’informer. Ce n’est plus de l’information, c’est de la mise en scène. Dans de telles circonstances, le devoir d’informer impliquerait de reléguer au second plan l’obsession de l’audimat. Il faut croire que les terroristes savent mieux profiter de nos faiblesses que nous des leurs.

Lire aussi : L’opération « Barkhane », un « permis de tuer au Sahel »

La peur est devenue un formidable business. Les médias s’en donnent à cœur joie, les experts fleurissent, les politiques se prennent pour des chefs de guerre. L’hystérie a gagné notre République. Pas un homme ou une femme politique pour penser le monde différemment.

Affleurent à chaque propos la loi du talion, la loi de l’instinct animal, de l’instinct de vengeance. Gandhi disait qu’à appliquer la loi de l’œil pour œil, l’humanité finira aveugle. Elle l’est devenue. Nous n’offrons plus que la guerre comme réponse. La même réponse que les terroristes.

Combattre le terrorisme par l’éducation

Le moine bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh, dans son remarquable livre Apaiser l’esprit face à la violence : la réponse du zen au terrorisme, nous montre la voie : « Les racines du terrorisme sont l’incompréhension, la peur, la colère et la haine, et les militaires ne peuvent pas les repérer. Les missiles et les bombes ne peuvent pas les atteindre et encore moins les détruire. » Lorsque la Pakistanaise Malala, prix de Nobel de la paix à 17 ans et rescapée des talibans, a rencontré Barack Obama, elle lui a dit une chose : arrêtez de combattre le terrorisme par la guerre et faites-le par l’éducation et l’instruction.

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Nous autres, Occidentaux, prétendons diffuser des valeurs universelles au monde, mais la réalité est que nous avons une culture de la guerre profondément ancrée en nous. C’est la réflexion que je me suis faite lors du défilé du 14-Juillet. 80 % du défilé est consacré à la guerre. Le 14-Juillet est la fête de la nation. Si les forces armées méritent la reconnaissance de notre pays, elles ne peuvent pas à elles seules le symboliser. Pourquoi, en plus des sapeurs-pompiers, policiers et gendarmes, ne pas faire défiler des médecins, des professeurs, des infirmiers et infirmières, des assistantes sociales, des éboueurs, des jeunes, des personnes en situation de handicap et j’en passe ?

Je vous épargne aussi le côté totalement monarchique de la mise en scène dudit défilé, François Hollande étant le seul dans la tribune à avoir un fauteuil quand tous les autres officiels n’ont droit qu’à une chaise…

Hystérie et passage à l’acte

Repenser notre rapport au monde, voilà l’urgence. Nelson Mandela rappelait que les oppresseurs et les opprimés avaient un point commun : ils étaient tous privés de leur humanité. Les victimes et les terroristes sont dans le même cas. Il est vrai que regarder le monde ainsi nécessite de l’audace, beaucoup d’audace. Quand on a pour seul cap les sondages et l’audimat, alors la démagogie et le sensationnel paraissent de bien meilleurs alliés. Cette hystérie médiatico-politique diffuse la peur dans tout le pays. On peut se demander dans quelle mesure cette hystérie ne contribue pas non plus au passage à l’acte. Il serait utile de faire une pause après de tels événements pour que les médias et les politiques réfléchissent à leurs actions et discours comme antidotes à la violence. Aujourd’hui, ils ne sont pas un remède mais une formidable caisse de résonance surfant sur les émotions.

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Si la riposte sécuritaire est incontestablement une partie de la réponse, elle ne peut pas être mise en scène ainsi ni promue comme le cœur de l’action politique. C’est d’abord ignorer les leçons d’Afghanistan, d’Irak et de Syrie, mais ce n’est surtout pas digne de la vieille Europe qui, par la voix de Dominique de Villepin en 2003, rappelait à la tribune des Nations unies que si « l’option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide, n’oublions pas qu’après avoir gagné la guerre il faut construire la paix ».

La France a envoyé 5 000 soldats au Mali pour faire la guerre et combien de personnes pour faire la paix ? Une seule, un diplomate de renfort à l’ambassade de France… On est capables de consacrer des milliards à la guerre, des années d’opérations militaires à travers le monde, mais sommes-nous capables de ces mêmes efforts pour la paix ? Il est vrai que construire la paix nécessite discrétion, humilité, persévérance et tolérance. Des qualités que je cherche toujours au sein de la classe politique française.

Laurent Bigot est un ancien diplomate français devenu consultant indépendant.