L’Etat de droit, ça commence à bien faire. Officiellement républicaine, une large partie de la droite entonne désormais sans complexe ce refrain populiste, sombrant, depuis l’attaque de Nice, dans une forme d’indignité nationale. Une fuite en avant sécuritaire et liberticide où l’émotion, les passions et les calculs électoraux l’emportent sur la raison et le sens de l’Etat. Alors qu’elle se jouait par médias interposés jusqu’à maintenant, cette radicalisation largement anticonstitutionnelle de l’opposition a jailli sous les lumières de l’Assemblée nationale jusqu’aux petites heures de ce mercredi, lors d’un débat de plus de sept heures sur la prolongation de l’état d’urgence. Dès vendredi matin, en entendant Alain Juppé, qu’ils considèrent comme l’un des rares hommes d’Etat à droite, accuser l’Etat d’avoir manqué à ses devoirs, le couple exécutif a compris que la droite, engagée dans une spirale primaire, ne reculerait devant rien. D’où les rappels aux «valeurs» françaises et les appels au «rassemblement» répétés ad libitum par François Hollande depuis six jours. Mais pour défendre la République et l’Etat de droit, «on est tout seuls», a écrit ce week-end Manuel Valls à sa garde rapprochée.

Une loi, un régime, un état d’exception, c’est ce que réclament – à des degrés divers – les députés Les Républicains. Emmenés dans leur surenchère par le «monsieur sécurité» du parti de Nicolas Sarkozy, Eric Ciotti, élu des Alpes-Maritimes qui a vécu le drame du 14 Juillet aux premières loges. «Si vous aviez vu les cadavres sur la promenade des Anglais, je crois que vous ne me poseriez pas cette question, parce que, eux, ils n’en parlent plus de l’Etat de droit», a osé le parlementaire à qui on demandait ce qu’on pouvait prendre comme décisions «dans le cadre de l’Etat de droit». Ce syllogisme n’est pas seulement cynique, il est extrêmement dangereux, laissant croire à des Français traumatisés qu’en allant plus avant dans la restriction de leurs libertés on empêchera d’autres attentats. Si c’était le cas, la Turquie d’Erdogan ne serait pas, elle aussi, touchée par des attaques jihadistes…

Quelques heures plus tard, dans l’hémicycle, c’est le très droitier Laurent Wauquiez, numéro 2 de LR, qui revient à la charge avec son idée d’incarcérer tous les fichés S et les suspects de terrorisme. Un «Guantánamo à la française» également réclamé par l’ex-magistrat et député Georges Fenech. Peu importe pour la droite que la Constitution ne permette pas l’incarcération de personnes qui ne sont pas condamnées. Quand on lutte contre le terrorisme façon Wauquiez, on se moque du «droit constant». «La notion de suspect a entraîné notre pays, à des moments donnés de l’histoire, dans le pire», a explosé Manuel Valls, en réponse à Wauquiez : «S’il y a quelque chose qui nous sépare vous et moi, c’est cette différence fondamentale de la démocratie et de la République. Et je ne me laisserai jamais entraîner par un opportuniste dans cette voie-là.»

Milices

Tout à leur combat contre le «laxisme», «l’incompétence», le «manque de détermination» de François Hollande dans la lutte contre le terrorisme, et plus largement «l’idéologie de permissivité» de la gauche, les dirigeants de l’opposition ne reculent devant aucune proposition, flattant les plus bas instincts de compatriotes sous le choc en espérant que ce virage par la droite extrême sera récompensé lors de la primaire de novembre. La fin justifiant les moyens, aucune entrave n’est tolérée. Ce qui permet à David Douillet, député LR des Yvelines, de dénoncer le rejet des propositions de la droite «par une gauche que l’on sent complètement sclérosée, figée dans une posture en se réfugiant systématiquement derrière cette sacro-sainte Constitution». Et voilà la loi fondamentale, garante des droits et des libertés en France, reléguée au rang de vulgaire obstacle à la sécurité des Français.

Même le Front national, qui poursuit sa confortable entreprise de normalisation, ne va plus jusque-là, déroulant en premier lieu un arsenal anti-immigrés et antimusulmans. Le parti d’extrême droite n’en a d’ailleurs pas besoin quand, après le lance-roquettes d’Henri Guaino, un autre député LR, Alain Marsaud, en pleine «trumpisation» à la sauce Ménard, pour reprendre le mot de Valls, en est à défendre la création de milices d’autodéfense armées qui auraient vocation à patrouiller dans les rues : «Les belles âmes vont être scandalisées mais je crois qu’en ce moment, vous avez un certain nombre de concitoyens qui estiment que l’Etat ne remplit pas sa mission, n’est pas capable de les protéger. Ils doivent le faire eux-mêmes. Soit individuellement, soit par groupe. […] On ne peut pas laisser seulement les violents, les assassins porter des armes», a-t-il harangué ce mercredi sur i-Télé. Cet ex-magistrat et ancien de l’antiterrorisme revendiquant au passage porter lui-même une arme. La veille, à la radio, le garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas, avait à raison cité Charles Péguy, écrivain patriote mort en 1914 : «Le triomphe de la démagogie est passager mais les ruines qu’elle laisse sont éternelles.»

Laure Bretton , Jonathan Bouchet-Petersen