Parkings : Vinci accuse les « clochards »

http://www.sudouest.fr/2013/09/27/parkings-vinci-accuse-les-clochards-1181336-1980.php

Le gestionnaire du stationnement local leur impute la baisse de sa clientèle.

L’enclos de Montaigne a vu le nombre de ses abonnés baisser en 2012.

L’enclos de Montaigne a vu le nombre de ses abonnés baisser en 2012. (Photo Archives Arnaud Loth)

 

Il y a un « frein » à l’activité commerciale et au « dynamisme » du centre-ville : « La présence continuelle de marginaux et de clochards sur les parcs en enclos près des caisses automatiques », estime sans nuance la société SAP, le gestionnaire des parkings de Périgueux, dans son rapport d’activités annuel présenté mardi soir en Conseil municipal. « Il n’est pas rare que les clients rechignent à se rendre en centre-ville, du fait de la présence de ce groupe important de marginaux qui contribuent au sentiment d’insécurité des clients des parcs », poursuit SAP. Dans son rapport, il n’est jamais question de l’état des parkings souterrains – ceux de Francheville et Montaigne sont souvent montrés du doigt -, des pannes de barrières à répétition, la nuit, ou de leur décor vieillissant, qui contribuent largement à la désaffection de certains clients.

Chute des abonnements

C’est bien le problème du délégataire : sa « clientèle » chute sur les stationnements dans les rues et les enclos, tandis que les abonnements diminuent dans les souterrains (lire ci-contre). Les hausses de tarifs de 2011 et cet été ont permis à Vinci de gagner plus d’argent qu’en 2012. Mais le tableau que la société dresse – en creux – de la ville est sans pitié : trop de SDF, donc, mais aussi une « présence continuelle d’étudiants » à Francheville ou la fréquentation des cinémas en baisse de 5,9 % au plan national. Et, pour expliquer la désaffection de Montaigne et la chute de ses abonnements, c’est la fermeture des commerces qui est invoquée.

Pourtant, le rapport n’a pas fait débattre les élus, mardi. La hausse des tarifs ? Une façon d’atténuer le manque à gagner pour Vinci du marché de Noël place Bugeaud ou du chantier du palais de justice (qui condamne 40 places). Sur la propreté et le service ? Rien. Sauf Élisabeth Dartencet, la porte-parole de l’opposition, qui a demandé quelles actions ont été menées par Vinci contre « les actes de vandalisme et les dégradations », à Francheville notamment – elle n’a pas eu de réponse. L’objectif était d’évoquer la situation globale de la place, où « les gens ont peur » et où l’opposition demande un système de vidéosurveillance, et pas uniquement dans le parking. D’ailleurs, Élisabeth Dartencet elle-même dit ne plus l’utiliser, par sentiment d’insécurité et parce que « le parking du Théâtre est plus propre ».

Musique classique

Quant aux SDF, Vinci sera ravie : le maire, Michel Moyrand, a annoncé en début de semaine un projet d’arrêté municipal pour repousser les regroupements de marginaux accompagnés de chiens, du fait de plaintes d’habitants et de commerçants.

En attendant, le rapport évoque le nettoyage « quotidien » des taches d’huile dans les parkings, et la réparation en « un minimum de temps » des actes de vandalisme. La nuit, la société SAP se satisfait de la mise en place de la « télégestion » des parcs après 20 heures par un centre national de Nanterre. Elle évoque aussi son programme de musique classique. Parce qu’« il renforce l’image haut de gamme du parking ».

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Périgueux le 17 octobre 2013 à 19h15 : projection du film « Traviata et nous » suivi d’un débat « L’Opéra, une entreprise collective au service d’une voix »

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Invasion, délinquance, mendicité, saleté? Tout dire sur les Roms

 

Mediapart

Par Carine Fouteau
26 septembre 2013 |

 

Ils arriveraient en masse pour profiter des aides sociales, vivraient sous la coupe de mafias, pilleraient les campagnes : les préjugés circulant à l’encontre des Roms sont légion. Ils traduisent le rejet dont fait l’objet cette population de citoyens européens démunis. Passage en revue des accusations qui leur sont adressées et des contre-vérités qu’elles recèlent.

Ils arriveraient en masse, cambrioleraient les pavillons de banlieue, vendraient leurs bébés, vivraient sous la coupe de réseaux mafieux et dépèceraient des animaux dans les campagnes : les griefs faits aux Roms, dont Manuel Valls martèle qu’ils ont « vocation » à retourner en Roumanie, sont multiples et variés. Appuyés sur des stéréotypes ancestraux, ils reconduisent l’imaginaire attaché aux « bohémiens » et autres « romanichels » d’antan, réputés voleurs de poule vivant dans la fange et se nourrissant d’épluchures. Confortés par des rumeurs locales et des généralisations ravageuses, ils traduisent le rejet dont fait l’objet cette population de citoyens européens démunis.

Nouvelle figure de l’infamie, ces personnes sont une cible d’autant plus facile à atteindre en vue des élections municipales qu’il n’y a pas grand-monde pour les défendre. Les différents sondages dessinent une opinion publique majoritairement hostile. Dans différentes villes, des tracts dénoncent la prolifération des rats dans le sillage des campements. Les rumeurs pullulent. Dans l’espace politico-médiatique, le syntagme figé du « riverain exaspéré » est utilisé à tout-va. Un récent dossier titré “Roms, l’overdose”, dans Valeurs actuelles, dénonce, en vrac, un « fléau », des « hordes », des « bidonvilles immondes », les « gangs roms », bref le « boulet tsigane ». Marianne n’est pas en reste avec son “Gros plan” : « Roms : tout dire ? », véhiculant, sous couvert de questionnement (« Pourquoi les Roms sont-ils aussi nombreux ? », « Sont-ils tous délinquants ? », etc.), des clichés du même genre.

Cette minorité qui a fui son pays en raison de discriminations fait peur. En la désignant comme différente, comme culturellement différente, le ministre de l’intérieur entretient l’inquiétude. Au lieu de considérer ces personnes comme des familles pauvres vivant dans des bidonvilles, les pouvoirs publics les renvoient à une altérité radicale qui va au-delà du sort réservé aux autres étrangers. Manuel Valls leur reproche de ne pas s’intégrer tout en les empêchant de tisser des liens en les expulsant ; les maires leur reprochent d’être sales tout en leur refusant l’accès au ramassage des ordures ; les élus leur reprochent de voler tout en limitant leur accès à l’emploi. Passage en vue des accusations adressées aux Roms et des contre-vérités qu’elles recèlent.

  • « Ils arrivent, sie kommen »

C’est l’un des angles d’attaque majeur. Quand Jean-Marie Le Pen clame « Ils arrivent. Sie kommen », il ne fait que reproduire une idée répandue selon laquelle leur présence serait massive et que davantage encore souhaiteraient venir. Ils sont en réalité moins de 20 000 en France (dont près d’un tiers d’enfants), une chiffre stable depuis une décennie, à rapporter aux 65 millions d’habitants peuplant l’Hexagone. Non pas 20 000 nouveaux venus chaque année, mais 20 000 vivant là pour certains depuis des années. Ils sont donc relativement peu nombreux, mais visibles, car leurs campements (400 au total) font revivre les bidonvilles des années 1960. Ils sont arrivés à partir du début des années 2000. L’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’Union européenne a accéléré le mouvement, la libre-circulation favorisant les allers-retours avec le pays d’origine. Ils se sont d’abord installés sur les talus du périphérique parisien, rejoignant les sans-abri “français”. Puis des campements ont fait leur apparition un peu partout dans et près des grandes villes, comme Paris, Marseille, Lyon et Lille où beaucoup vivent des restes produits par ces métropoles. La concentration sur quelques départements, Seine-Saint-Denis, Essonne, Nord et Rhône, accroît leur visibilité.

En Espagne et en Italie, où ils travaillent dans l’agriculture et le bâtiment, les Roms migrants sont cinq fois plus nombreux (environ 100 000 par pays sans compter les communautés tsiganes présentes depuis des décennies). Ils sont aussi victimes de préjugés, mais sont mieux intégrés car ils vivent dans les logements vacants construits en masse dans les années 2000.

Paradoxalement, en France, les démantèlements entretiennent cette impression d’« invasion » car en « poussant », selon le terme administratif, les personnes d’un lieu à l’autre, les expulsions à répétition multiplient les points de contacts avec le voisinage. Plutôt que d’avoir quelques centaines de voisins mécontents, des milliers le sont. Près de 20 000 Roms ont en effet été délogés de leur terrain depuis l’arrivée de François Hollande à l’Élysée, selon les données de la Ligue des droits de l’homme et du European Roma Rights Centre, ce qui signifie que chaque Rom a fait l’objet d’une expulsion (certains ont pu l’être plusieurs fois, d’autres pas du tout). Interrogé par Le Nouvel observateur à propos de l’évacuation du campement de la N7 à Ris-Orangis en Essonne, le directeur départemental de la sécurité publique de l’Essonne, Luc-Didier Mazoyer, chargé de l’opération, a parlé d’« effet plumeau » pour souligner qu’« on a beau épousseter, la poussière retombe toujours ».

Dans l’avenir, Manuel Valls en est persuadé, ils ne viendront plus, en raison, selon lui, de la baisse du montant de l’aide au retour qu’il a décidée. L’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’espace Schengen, chiffon rouge agité de toutes parts, ne changera rien : cette question concerne les frontières extérieures de l’Union européenne et non les circulations internes.

  • Haro sur les « campements sauvages »

Aucun dispositif public n’est prévu en France pour les accueillir. En l’absence de solution, les Roms occupent le plus souvent des terrains sans autorisation légale, ce que la plupart des médias désignent comme des « campements sauvages », expression métonymique à peine déguisée. Contrairement à une idée reçue, ils n’ont pas accès aux aires prévues pour accueillir les membres de la communauté des gens du voyage. Le plus souvent de nationalité roumaine et bulgare, ils sont exclus de ces espaces réservés aux tsiganes de nationalité française munis de carnet ou de livret de circulation.

Pour leur emplacement, les Roms privilégient plusieurs critères : proximité de zones urbaines, pour trouver de la ferraille et des fripes, qu’ils revendent sur les marchés aux puces (Montreuil, Belleville et Barbès pour l’Île-de-France), des gares du RER pour se déplacer facilement, des axes routiers comme la nationale 7 où se succèdent les casses automobiles et des centres touristiques pour la mendicité. La présence de friches désigne particulièrement certains départements comme l’Essonne ou la Seine-Saint-Denis.

« Non, les Roms n’aiment pas vivre dans les bidonvilles », comme le rappelle le guide réalisé par Romeurope pour lutter contre les préjugés. Ils sont contraints à la mobilité en raison des évacuations, mais ils aspirent à un logement « normal ». Les maires rétorquent qu’ils n’ont pas les moyens de les faire accéder au logement social, en raison des files d’attente déjà longues. Mais rares sont ceux qui déposent des demandes en ce sens. Des solutions alternatives existent pourtant, mises en place par certaines communes, comme la viabilisation de terrains, en échange d’un loyer, l’installation de logements transitoires dans des bâtiments en cours de rénovation, ou encore la réquisition de logements vides.

  • « Ils ne souhaitent pas s’intégrer »

Selon le ministre de l’intérieur, les Roms ne seraient qu’une minorité à souhaiter s’intégrer en France, notamment pour des « raisons culturelles ». Autrement dit, ils ne seraient pas « comme nous ». Ce même reproche a été fait à l’ensemble des immigrés venus par vagues successives, comme le souligne l’historien Gérard Noiriel dans son livre sur l’histoire des migrations Le Creuset français. Les Algériens vivant dans les taudis de Nanterre en ont fait l’expérience : eux aussi étaient considérés comme « pas intégrables ».

Concernant les Roms, ce stéréotype résulte en partie du fait que lors des évacuations de campements beaucoup refusent d’aller dans les hôtels sociaux qui leur sont proposés. Pourquoi? Car les chambres, parfois insalubres (des enfants y ont attrapé des puces), ne sont mises à disposition que quelques jours, ce qui ne fait que reporter leur problème de logement. Les personnes se retrouvent ensuite à la rue, à appeler le 115, chargé de l’hébergement d’urgence, qui ne répond pas. Selon le dernier baromètre de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), 85 % des demandes faites par des familles sont restées sans réponse en juillet 2013.

Plutôt que d’être transbahutées d’un hôtel à la rue à l’hôtel, certaines optent pour l’installation en campement. Là, elles peuvent cuisiner, faire la vaisselle et laver le linge sans provoquer la colère des hôteliers. Manuel Valls estime par ailleurs que la propension des Roms à faire des allers-retours avec leurs pays d’origine serait le signe de l’échec de leur intégration. Pourtant, ces personnes ne se considèrent pas comme nomades. À la différence des gens du voyage, dont certains vont de ville en ville, la totalité des Roms rencontrés à l’occasion de reportages expliquent avoir été chassés de Roumanie en raison des discriminations et désirer vivre « normalement » en France avec un toit et un emploi.

  • Vols à la tire : « Les Roms harcèlent les Parisiens »

Chapardeurs, voleurs, cambrioleurs, délinquants, voire criminels : le champ lexical pour désigner leurs activités illicites sont innombrables. Pour Nathalie Kosciusko-Morizet, les Roms « harcèlent les Parisiens ». Pour Rachida Dati, ils « viennent arracher les sacs des enfants à la sortie des classes ».

À Villebon dans l’Essonne, l’un des résidents du village de l’usine Galland (lire notre reportage) explique que les membres de sa famille sont soit ferrailleurs s’ils disposent d’un véhicule, soit chiffonniers s’ils n’ont que leurs jambes pour se déplacer. Certains parents envoient leurs enfants dans les containers à habits, les encombrants sont récupérés, des vols de métaux sont signalés dans les décharges et sur les voies ferrées. Cette économie de la pauvreté découle notamment du fait que leur accès à l’emploi est limité. À la différence des autres ressortissants européens, les Roumains et les Bulgares ne peuvent pas exercer le métier de leur choix. Jusqu’au 31 décembre 2013 en tout cas, les inégalités devant prendre fin à cette date. Faire la manche n’est pas un choix délibéré, mais un moyen de survie pour assurer les besoins quotidiens de la famille, affirme Romeurope, qui rappelle que « mendier n’est pas un crime ».

Manuel Valls n’entre pas dans ces considérations. « C’est une évidence, nous le savons tous, la proximité de ces campements provoque de la mendicité et aussi des vols et donc de la délinquance. Nous pouvons l’observer sur Paris », insiste-t-il. Le lendemain de sa déclaration sur France Inter, le ministre organise une conférence de presse pour présenter son plan national de lutte contre les cambriolages et les vols à main armée. La tentation de l’instrumentalisation n’est pas loin. Et le risque est réel de focalisation sur un problème en particulier.

Comme les statistiques ethniques sont interdites en France, le ministère cible les Roumains. Selon les chiffres officiels, le nombre de ces ressortissants mis en cause pour vols est passé de 5 420 en 2008, à 11 400 en 2010 et 20 000 en 2011. « La part de leur implication est en augmentation très sensible au cours des dernières années », a souligné le ministre mercredi 25 septembre, place Beauvau. La hausse est nette, en effet. Mais qu’indique-t-elle ? Tout d’abord, les Roumains ne sont pas tous roms. Ensuite, toute personne mise en cause est un suspect dont la culpabilité n’est pas établie. Ensuite encore, une même personne peut être mise en cause de multiples fois. Enfin, ces chiffres ne concernent que les vols élucidés (c’est-à-dire pour lesquels une personne a été placée en garde à vue), soit moins de 15 % du total.

Moins qu’un état de faits, c’est l’activité policière qui est mesurée et son intérêt à un moment ou à un autre pour certains types de délits. À Paris, la préfecture de police a mis en place un dispositif spécifique pour lutter contre la « délinquance roumaine ». Il est donc difficile de distinguer ce qui relève d’une augmentation des atteintes aux biens et d’un effet d’une vigilance accrue à l’égard d’une certaine minorité. Créée dans le sillage du discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy, cette cellule est constituée d’agents français et d’officiers de liaison roumains. Une part importante de son activité est liée à l’arrestation de mineurs (10 000 en 2011), certains étant interpellés à de nombreuses reprises. Les vols en question, même s’ils sont répréhensibles, ne sont pas parmi les plus graves : vols de téléphone portable, vols à la tire, vols au distributeur, fausses pétitions qualifiées d’« escroqueries à la charité ».

Ces actes sont surreprésentés dans les zones touristiques et visent principalement les étrangers en visite. Souvent mineurs, les pickpockets sont relâchés rapidement, l’objectif des policiers étant de démanteler les têtes de réseaux plutôt que les petites mains.

  • « Ils sont sous la coupe de mafias » 

« Le vrai problème est là : nombre de Roms sont sous la coupe de mafias qui les ont endettés et les contraignent à voler », tonne Marianne dans son dossier. La réalité est plus complexe. Les organisations mafieuses existent, mais elles sont minoritaires. Les boss sont plutôt installés en Italie, en Espagne et en Roumanie, et les exécutants vivent généralement à l’hôtel, envoyés d’un pays à l’autre. Le procès du clan Hamidovic, originaire de Bosnie-Herzégovine, qui s’est tenu à Paris au printemps 2013, a révélé quelques-unes de leurs pratiques. L’ensemble des membres présumés du réseau ont été condamnés, à une exception près, pour avoir contraint des jeunes filles à voler dans le métro parisien. Poursuivi pour traite des êtres humains, le chef a écopé de sept ans d’emprisonnement. Les audiences ont mis au jour une organisation hiérarchisée, avec un système d’intermédiaires complexes et un patriarche menant un train de vie luxueux incompatible avec l’absence de revenus déclarés. Les gains détournés ont été estimés à 1,3 million d’euros par les enquêteurs. Les femmes de la famille étaient presque toutes mises à contribution, à la fois victimes et parties prenantes.

L’institution judiciaire a déployé une énergie considérable pour cette seule affaire, les investigations ayant duré plusieurs années. Lors du procès, il est apparu qu’une famille rivale avait pris le relais d’une partie du business. En février 2012, Gilles Beretti, commissaire divisionnaire alors chargé de la « délinquance itinérante », indiquait à Mediapart que seuls cinq à huit des dizaines de campements roms de la région parisienne étaient liés à des réseaux criminels. « Vous avez des campements avec beaucoup de mendiants qui ne sont pas liés à un réseau », affirmait-il (lire notre reportage).

Une autre affaire, de trafic de bébés, a récemment défrayé la chronique. Une information judiciaire a été ouverte le 1er août 2013, à propos de ventes supposées ayant eu lieu à Marseille et Ajaccio. Deux organisateurs présumés, identifiés comme roms, ont été interpellés. Le directeur interrégional adjoint de la PJ de Marseille, Christian Sivy, a pris soin de qualifier cette situation d’« exceptionnelle ».

  • « Des bandes écument les territoires ruraux »

« Culture de vergers pillés, réservoirs des tracteurs siphonnés, câbles d’irrigation arrachés, animaux dépecés », un récent communiqué de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) a semé la terreur dans les campagnes. Lors de sa conférence de presse, Manuel Valls a pris acte en dénonçant « ces bandes d’Europe de l’est qui écument des régions, des territoires ruraux et provoquent des traumatismes ». Pourtant le syndicat concurrent de la FNSEA, interrogé par Libération, relativise. « Je ne comprends pas trop l’intérêt de faire un tel communiqué maintenant et d’apeurer les gens, réagit Bernard Lannes, président de la Coordination rurale. De notre côté, on ne peut pas dire que 2013 ait été une année noire, ni parler de recrudescence. Il se passe ici et là des choses évidemment choquantes qu’il ne faut pas minimiser, mais j’aurais pu vous donner les mêmes exemples il y a quinze ans. »

La gendarmerie nationale indique avoir constaté des « problématiques locales » (notamment en Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon) mais pas d’augmentation du nombre de faits à l’échelon national. « Quant aux “réseaux” auxquels la FNSEA fait référence, indique le quotidien, ils existent, mais la plupart des vols de fruits et légumes seraient le fait de locaux qui revendent la marchandise, difficile à tracer, dans les marchés du département voisin. Qu’importe, les rumeurs courent, et les gens du voyage tout comme les Roms sont à nouveau désignés comme “le fléau des campagnes”, un cliché qui remonte à Clemenceau. » Conséquence de la paranoïa ambiante : les achats de matériel de surveillance augmentent dans les exploitations agricoles.

  • « Une présence urticante et odorante »

Jean-Marie Le Pen n’est pas le seul à se repaître de l’image de saleté renvoyée aux Roms alors même que les pouvoirs publics refusent quasi systématiquement de mettre des bennes à disposition et de ramasser les ordures, malgré les obligations inscrites dans le code général des collectivités locales qui concernent l’ensemble des installations, y compris illégales. Avec les intempéries, les terrains deviennent boueux. En l’absence de collecte des déchets, les campements se salissent. Certains habitants s’organisent pour y remédier. D’une manière générale, les intérieurs des cabanons sont propres, coussins et couettes impeccablement pliés en bout des lits qui font office de canapé le jour. Le peu de place oblige les familles à maximiser les rangements. L’accès à l’eau est une autre difficulté. Rares sont les municipalités qui leur ouvrent des points d’eau, une fois encore malgré ce que prévoit la réglementation.

  • « Ils profitent des aides sociales »

En tant que ressortissants européens, les Roms ne sont autorisés à rester en France au-delà de trois mois que s’ils disposent de revenus de subsistance jugés insuffisants. Comme c’est rarement le cas, ils tombent dans l’irrégularité et risquent à tout moment d’être obligés de quitter le territoire. Par conséquent, ils ne perçoivent aucune aide sociale (ni chômage, ni revenu de solidarité active, ni allocations familiales). Ils ont droit en revanche à l’aide médicale d’État qui permet d’accéder aux soins de base. Mais, comme beaucoup de personnes démunies, ils manquent d’information sur les services auxquels ils sont autorisés à recourir.

  • « Ils ne veulent pas envoyer leurs enfants à l’école » 

Pour certaines familles, la scolarisation constitue un sacrifice car les enfants sont amenés à compléter les revenus de leurs parents. Les envoyer à l’école suppose ainsi parfois un travail de conviction de la part des quelques bénévoles qui se relaient autour des campements pour assurer le ramassage scolaire. La situation se complique quand les maires, contrevenant à la loi, refusent les inscriptions, en prenant comme prétexte l’expulsion à venir du terrain. Les évacuations cassent les processus d’intégration scolaire. Dans un entretien à Mediapart, le préfet en charge de coordonner la politique publique à l’égard des Roms, Alain Régnier, souligne que la scolarisation en maternelle et en primaire a progressé, mais qu’elle reste marginale au collège, notamment pour les filles. Le délégué interministériel à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal) rappelle qu’il y a encore quelques années dans les campagnes françaises, les maîtres d’école devaient convaincre les parents de laisser leurs enfants aller à l’école plutôt que de travailler aux champs.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/260913/invasion-delinquance-mendicite-salete-tout-dire-sur-les-roms

Pussy Riot. Lettre du camp 14 de Mordovie

 

Mediapart

25 septembre 2013 | P
ar La rédaction de Mediapart

 

«Il faut lire ce texte», dit André Markowicz, qui présente pour Mediapart, traduite du russe et dans sa version intégrale, la lettre de Nadedja Tolokonnikova, cette jeune femme des Pussy Riot emprisonnée en Mordovie, lettre écrite juste avant d’entamer une grève de la faim le 23 septembre. Elle a été placée à l’isolement mardi.

Le 23 septembre, Nadedja Tolokonnikova, l’une des jeunes femmes du groupe Pussy Riot, a entamé une grève de la faim pour protester contre les terribles conditions de détention dans le camp de Mordovie où elle a été envoyée pour deux ans. Juste avant,via son avocat, elle a fait passer un texte.

J’ai lu ce texte en russe — et j’ai été saisi. Saisi par les conditions de vie des prisonnières. Saisi par la description du système de répression en tant que tel. Saisi aussi par la grandeur de la personne qui écrit cela. La langue de Nadejda Tolokonnikova est une langue russe d’une pureté, d’une force, d’une précision qui s’illuminent de la grande tradition humaniste de la Russie — de cette tradition qui fait que la Russie, quelles que soient les horreurs de son histoire, est source de lumière — la tradition de la « Maison morte » de Dostoïevski, celle de Herzen, celle de Tchekhov, et celle de tous les écrivains du Goulag. Un souci de la précision, une précision impitoyable, et le sentiment constant d’être non pas « responsable » pour les autres, mais lié aux autres, d’une façon indissociable. C’est cette tradition qui fait dire à Anna Akhmatova, dans son exergue du Requiem:
« J’étais alors avec mon peuple
Là où mon peuple, par malheur, était
« .

Nadejda Tolokonnikova parle pour elle-même, et parlant pour elle-même, elle parle avec les autres — elle parle pour nous, et nous donne confiance. Il faut lire ce texte. Il faut le lire.

André Markowicz
(lire également la boîte noire de cet article à propos d’André Markowicz)

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Ce lundi 23 septembre, j’entame une grève de la faim. C’est une méthode extrême, mais je suis absolument certaine que, dans la situation où je me trouve, c’est la seule solution.

La direction de la colonie pénitentiaire refuse de m’entendre. Mais je ne renoncerai pas à mes revendications, je n’ai pas l’intention de rester sans rien dire et de regarder sans protester les gens tomber d’épuisement, réduits en esclavage par les conditions de vie qui règnent dans la colonie. J’exige le respect des droits de l’homme dans la colonie, j’exige le respect des lois dans ce camp de Mordovie. J’exige que nous soyons traitées comme des êtres humains et non comme des esclaves.

Voici un an que je suis arrivée à la colonie pénitentiaire n°14 du village de Parts. Les détenues le disent bien « Qui n’a pas connu les camps de Mordovie n’a pas connu les camps tout court». Les camps de Mordovie, j’en avais entendu parler alors que j’étais encore en préventive à la prison n°6 de Moscou. C’est là que le règlement est le plus sévère, les journées de travail les plus longues, et l’arbitraire le plus criant. Quand vous partez pour la Mordovie, on vous fait des adieux comme si vous partiez au supplice. Jusqu’au dernier moment chacune espère – « peut-être, quand même, ce ne sera pas la Mordovie ? Peut-être que j’y échapperai ? »  Je n’y ai pas échappé, et à l’automne 2012 je suis arrivée dans cette région de camps sur les bords du fleuve Parts.

La Mordovie m’a accueillie par la voix du vice-directeur en chef du camp, le lieutenant-colonel Kouprianov, qui exerce de fait le commandement dans la colonie n°14 : « Et sachez que sur le plan politique, je suis un staliniste.» L’autre chef (ils dirigent la colonie en tandem), le colonel Koulaguine, m’a convoquée le premier jour pour un entretien dont le but était de me contraindre à reconnaître ma faute. « Il vous est arrivé un malheur. C’est vrai, non? On vous a donné deux ans de camp. D’habitude, quand il leur arrive un malheur, les gens changent leur point de vue sur la vie. Vous devez vous reconnaître coupable pour avoir droit à une libération anticipée. Si vous ne le faites pas, il n’y aura pas de remise de peine. »

J’ai tout de suite déclaré au directeur que je n’avais l’intention d’effectuer que les huit heures de travail quotidiennes prévues par le Code du Travail. « Le Code du Travail, c’est une chose, mais l’essentiel, c’est de remplir les quotas de production. Si vous ne les remplissez pas, vous faites des heures supplémentaires. Et puis, on en a maté des plus coriaces que vous, ici ! », m’a répondu le colonel Koulaguine.

Toute ma brigade à l’atelier de couture travaille entre 16 et 17 heures par jour. De 7.30 à minuit et demie. Dans le meilleur des cas, il reste quatre heures de sommeil. Nous avons un jour de congé toutes les six semaines. Presque tous les dimanches sont travaillés. Les détenues déposent des demandes de dérogation pour travailler les jours fériés, « de leur propre initiative », selon la formule employée. En réalité, bien entendu, c’est tout sauf leur initiative, ces demandes de dérogation sont écrites sur l’ordre de la direction du camp et sous la pression des détenues qui relaient la volonté de l’administration.

Personne n’ose désobéir (refuser d’écrire une demande d’autorisation à travailler le dimanche, ne pas travailler jusqu’à une heure du matin). Une femme de 50 ans avait demandé à rejoindre les bâtiments d’habitation à 20 heures au lieu de minuit, pour pouvoir se coucher à 22h et dormir huit heures ne serait-ce qu’une fois par semaine. Elle se sentait mal, elle avait des problèmes de tension. En réponse, il y a eu une réunion de notre unité où on lui a fait la leçon, on l’a insultée et humiliée, on l’a traitée de parasite. « Tu crois que tu es la seule à avoir sommeil? Il faudrait t’atteler à une charrue, grosse jument ! » Quand le médecin dispense de travail une des femmes de la brigade, là encore, les autres lui tombent dessus : « Moi je suis bien allée coudre avec 40 degrés de température ! Tu y as pensé, à qui allait devoir faire le travail à ta place ? »

A mon arrivée, j’ai été accueillie dans ma brigade  par une détenue qui touchait à la fin de ses neuf ans de camp. Elle m’a dit : « Les matons ne vont pas oser te mettre la pression. C’est les taulardes qui le feront pour eux.» Et en effet, le règlement est pensé de telle façon que ce sont les détenues qui occupent les fonctions de chef d’équipe ou de responsable d’unité qui sont chargées de briser la volonté des filles, de les terroriser et de les transformer en esclaves muettes.

Pour maintenir la discipline et l’obéissance dans le camp, il existe tout un système de punitions informelles: « rester dans la cour jusqu’à l’extinction des feux » (interdiction d’entrer dans les baraquements, que ce soit l’automne ou même l’hiver – dans l’unité n°2, celle des handicapées et des retraitées, il y a une femme à qui on a amputé un pied et tous les doigts des mains : on l’avait forcée à passer une journée entière dans la cour — ses pieds et ses mains avaient gelés), « barrer l’accès à l’hygiène » (interdiction de se laver et d’aller aux toilettes), « barrer l’accès au cellier et à la cafétéria » (interdiction de manger sa propre nourriture, de boire des boissons chaudes). C’est à rire et à pleurer quand une femme de 40 ans déclare « Allons bon, on est punies aujourd’hui ! Est-ce qu’ils vont nous punir demain aussi, je me demande ? » Elle ne peut pas sortir de l’atelier pour faire pipi, elle ne peut pas prendre un bonbon dans son sac. Interdit.

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Obsédée par le sommeil, rêvant juste d’une gorgée de thé, la prisonnière exténuée, harcelée, sale devient un matériau docile à la merci de l’administration, qui ne voit en nous qu’une main-d’œuvre gratuite. En juin 2013, mon salaire était de 29 roubles (moins d’un euro !). Alors que la brigade produisait 150 uniformes de policier par jour. Où passe le produit de la vente de ces uniformes?

« Non mais tu te crois où ? C’est la Russie, ici, non ? »

A plusieurs reprises, le camp a touché des subsides pour changer complètement les équipements. Mais la direction s’est contentée de faire repeindre les machines à coudre par les détenues elles-mêmes. Nous devons coudre sur des machines obsolètes et délabrées. D’après le Code du Travail, si l’état des équipements ne correspond pas aux normes industrielles contemporaines, les quotas de production doivent être revus à la baisse par rapport aux quotas-type du secteur. Mais les quotas de production ne font qu’augmenter. Par à-coup et sans prévenir.

« Si on leur montre qu’on peut faire 100 uniformes, ils vont placer la barre à 120 ! », disent les ouvrières expérimentées. Or, on ne peut pas ne pas les faire – sinon toute l’équipe sera punie, toute la brigade. Elle sera obligée, par exemple, de rester plusieurs heures debout sur la place d’armes. Avec interdiction d’aller aux toilettes. Avec interdiction de boire une gorgée d’eau.

La colonie pénitentiaire no 14 où est détenue Nadedja TolokonnikovaLa colonie pénitentiaire no 14 où est détenue Nadedja Tolokonnikova© DR

Voici deux semaines, le quota de production pour toutes les brigades de la colonie pénitentiaire a été arbitrairement augmenté de 50 unités. Si avant la norme était de 100 uniformes par jour, maintenant elle est de 150. D’après le Code du Travail, les travailleurs doivent être prévenus des changements de quotas de production au moins deux mois à l’avance. Dans la colonie n°14, nous nous réveillons un beau jour avec un nouveau quota, parce que c’est venu à l’idée de nos « marchands de sueur », c’est comme ça que les détenues ont surnommé la colonie. L’effectif de la brigade baisse (certaines sont libérées ou changent de camp), mais les quotas de production augmentent, et celles qui restent travaillent de plus en plus dur.

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Les mécaniciens nous disent qu’ils n’ont pas les pièces détachées nécessaires aux réparations, et qu’il ne faut pas compter dessus : « Quand est-ce qu’on va les recevoir ? Non mais tu te crois où pour poser des questions pareilles ? C’est la Russie, ici, non ?! »

En quelques mois à la fabrique de la colonie, j’ai pratiquement appris le métier de mécanicien. Par force et sur le tas. Je me jetais sur les machines le tournevis à la main, dans une tentative désespérée de les réparer. Tes mains ont beau être couvertes de piqûres d’aiguilles, d’égratignures, il y a du sang partout sur la table, mais tu essaies quand même de coudre. Parce que tu es un rouage de cette chaîne de production, et, ta part de travail, il est indispensable que tu la fasses aussi vite que les couturières expérimentées. Et cette fichue machine qui tombe tout le temps en panne !

Comme tu es la nouvelle, et vu le manque d’équipements de qualité au camp, c’est toi, bien sûr, qui te retrouves avec le pire moteur de la chaîne. Et voilà que le moteur tombe de nouveau en panne, tu te précipites à la recherche du mécanicien (qui est introuvable), les autres te crient dessus, t’accusent de faire capoter le plan, etc. Aucun apprentissage du métier de couturière n’est prévu dans la colonie. On installe la nouvelle à son poste de travail et on lui donne une tâche.

« Tu ne serais pas Tolokonnikova, ça fait longtemps qu’on t’aurait réglé ton compte » – disent les détenues qui sont en bons termes avec l’administration. Et en effet, les autres prennent des coups. Quand elles sont en retard dans leur travail. Les reins, le visage. Ce sont les détenues elles-mêmes qui frappent, mais pas de passage à tabac dans la colonie qui ne se produise sans l’aval de l’administration. Il y a un an, avant mon arrivée, on a battu à mort une tsigane dans l’unité n°3 (l’unité n°3 est l’unité punitive, c’est là que l’administration envoie celles qui doivent subir des passages à tabac quotidiens). Elle est morte à l’infirmerie de la colonie n°14. Qu’elle soit morte sous les coups, l’administration a réussi à le cacher : ils ont inscrit comme cause du décès une attaque cérébrale.

Dans une autre unité, les nouvelles couturières, qui n’arrivaient pas à remplir la norme, ont été forcées de se déshabiller et de travailler nues. Personne n’ose porter plainte auprès de l’administration, parce que l’administration te répondra par un sourire et te renverra dans ton unité, où, pour avoir « mouchardé », tu seras rouée de coups sur ordre de cette même administration. Ce bizutage contrôlé est un moyen pratique pour la direction de la colonie de soumettre complètement les détenues à un régime de non-droit.

Il règne dans l’atelier une atmosphère de nervosité toujours lourde de menaces. Les filles, en manque constant de sommeil et perpétuellement stressées par cette course inhumaine à la production, sont prêtes à exploser, à hurler, à se battre sous le moindre prétexte. Il n’y a pas longtemps, une jeune fille a reçu un coup de ciseaux à la tempe parce qu’elle n’avait pas fait passer un pantalon assez vite. Une autre fois, une détenue a tenté de s’ouvrir le ventre avec une scie. On a réussi à l’en empêcher.

Celles qui étaient à la colonie n°14 en 2010, l’année des incendies (de forêt) et de la fumée, racontent qu’alors que l’incendie se rapprochait des murs d’enceinte les détenues continuaient de se rendre au travail et de remplir leur norme. On ne voyait pas à deux mètres à cause de la fumée, mais les filles avaient attaché des foulards humides autour de leur visage et continuaient de coudre. L’état d’urgence faisaitqu’on ne les conduisait plus au réfectoire. Certaines femmes m’ont raconté qu’elles avaient atrocement faim, et qu’elles tenaient un journal pour noter toute l’horreur de ces journées. Une fois les incendies éteints, les services de sécurité ont fouillé les baraquements de fond en comble et confisqué tous ces journaux, afin que rien ne transparaisse à l’extérieur.

Les conditions sanitaires à la colonie sont pensées pour que le détenu se sente comme un animal sale et impuissant. Et bien qu’il y ait des sanitaires dans chaque unité, l’administration a imaginé, dans un but punitif et pédagogique, un « local sanitaire commun » : c’est à dire une pièce prévue pour 5 personnes, où toute la colonie (800 personnes) doit venir se laver. Nous n’avons pas le droit de nous laver dans les sanitaires de nos baraquements, ce serait trop pratique !

Dans le « local sanitaire commun », c’est la bousculade permanente, et les filles, armées de bassines, essaient de laver au plus vite « leur nounou » (c’est comme ça qu’on dit en Mordovie), quitte à se grimper les unes sur les autres. Nous avons le droit de nous laver les cheveux une fois par semaine. Mais même cette « journée de bain » est parfois annulée. La raison – une pompe qui a lâché, une canalisation qui est bouchée. Il est arrivé qu’une unité ne puisse pas se laver pendant deux ou trois semaines.

Quand un tuyau est bouché, l’urine reflue depuis les sanitaires vers les dortoirs et les excréments remontent par grappes. Nous avons appris à déboucher nous-mêmes les canalisations, mais la réparation ne tient pas longtemps, elles se bouchent encore et encore. Il n’y a pas de furet pour déboucher les tuyaux dans la colonie. La lessive a lieu une fois par semaine. La buanderie, c’est une petite pièce avec trois robinets d’où coule un mince filet d’eau froide.

Toujours dans un but éducatif, il faut croire, on ne donne aux détenues que du pain dur, du lait généreusement coupé d’eau, des céréales toujours rances et des pommes de terres pourries. Cet été la colonie a reçu une grosse livraison de tubercules noirâtres et gluants. Qu’on nous a fait manger.

« On peut tout supporter. Tout ce qui ne concerne que soi »

On parlerait sans fin des conditions de vie et de travail dans la colonie n°14. Mais le reproche principal que je fais à cette colonie est d’un autre ordre. C’est que l’administration emploie tout son possible pour empêcher que la moindre plainte, la moindre déclaration concernant la colonie n°14 ne sorte de ses murs. Le plus grave, c’est que la direction nous contraint au silence. Sans reculer devant les moyens les plus bas et les plus vicieux. De ce problème découlent tous les autres – les quotas de travail excessifs, la journée de travail de 16 heures etc.

La direction se sent invulnérable et n’hésite pas à opprimer toujours plus les détenues. Je n’arrivais pas à comprendre les raisons pour lesquelles tout le monde se taisait avant d’avoir à affronter moi-même la montagne d’obstacles qui se dresse en face du détenu qui a décidé d’agir. Les plaintes ne peuvent pas sortir du territoire de la colonie. La seule chance, c’est de faire passer sa plainte par son avocat ou sa famille. L’administration, mesquine et rancunière, emploie tous les moyens de pression pour que le détenu comprenne que sa plainte n’arrangera rien pour personne. Elle ne fera que rendre les choses pires. La direction a recours aux punitions collectives : tu te plains qu’il n’y ait pas d’eau chaude ? On coupe l’eau complètement.

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En mai 2013, mon avocat Dmitri Dinze a déposé devant le Parquet Général une plainte visant les conditions de vie dans la colonie n°14. Le lieutenant-colonel Kouprianov, directeur-adjoint du camp, a aussitôt instauré des conditions intenables dans le camp : fouilles et perquisitions à répétition, rapports sur toutes les personnes en relation avec moi, confiscation des vêtements chauds et menace de confisquer aussi les chaussures chaudes. Au travail, ils se sont vengés en donnant des tâches de couture particulièrement complexes, en augmentant les quotas de production et en créant artificiellement des défauts. La chef de la brigade voisine de la mienne, qui est le bras droit du lieutenant-colonel Kouprianov, incitait ouvertement les détenues à lacérer la production dont je suis responsable à l’atelier, afin qu’on m’envoie au cachot pour « dégradation de biens publics. » La même femme a ordonné à des détenues de son unité de me provoquer à une rixe.

On peut tout supporter. Tout ce qui ne concerne que soimême. Mais la méthode de responsabilité collective en vigueur dans la colonie a des conséquences plus graves. Ce que tu fais, c’est toute ton unité, tout le camp qui en souffre. Et le plus pervers –  souffrent toutes celles qui te sont devenues chères. Une de mes amies a été privée de sa libération anticipée, libération qu’elle essayait depuis sept ans de mériter par son travail, remplissant et dépassant même son quota de production : elle a reçu un blâme parce que, elle et moi, nous avons pris ensemble un verre de thé. Le jour même, le lieutenant-colonel Kouprianov l’a transférée dans une autre unité.

Une autre de mes connaissances, une femme très cultivée, a été envoyée dans l’unité punitive, où elle est battue tous les jours, parce qu’elle a lu et commenté avec moi le document intitulé « Règlement intérieur des centres pénitentiaires ». Des rapports ont été constitués sur toutes les personnes qui sont en contact avec moi. Ce qui me faisait mal, c’était de voir persécuter des femmes qui me sont proches. Le lieutenant-colonel Kouprianov m’a dit alors en ricanant – « Il ne doit plus te rester beaucoup d’amies ! ». Et il a expliqué que, tout cela, c’était à cause de la plainte de mon avocat.

A présent je comprends que j’aurais déjà dû déclarer ma grève de la faim dès le mois de mai, dans la situation d’alors. Mais devant la pression terrible que l’administration mettait sur les autres détenues, j’avais suspendu mes plaintes contre la colonie.

Il y a trois semaines, le 30 août, j’ai adressé au lieutenant-colonel Kouprianov une requête pour qu’il accorde à toutes les détenues de ma brigade 8 heures de sommeil. Il s’agissait de réduire la journée de travail de 16 à 12 heures. « Très bien, à partir de lundi la brigade ne va travailler que huit heures », a-t-il répondu. Je sais que c’est un piège parce qu’en huit heures, il est physiquement impossible de remplir notre quota de couture. Et du coup la brigade n’y arrivera pas et sera punie.

« Et si elles apprennent que tout ça, c’est de ta faute, a continué le lieutenant-colonel, plus jamais tu ne te sentiras mal, parce que, dans l’autre monde, on se sent toujours bien.» Le lieutenant-colonel a fait une pause et a ajouté: « Dernière chose : ne demande jamais pour les autres. Demande seulement pour toi. Ca fait des années que je travaille dans les camps, et tous ceux qui viennent me demander quelque chose pour quelqu’un d’autre – ils vont directement au cachot en sortant de mon bureau. Toi, tu seras la première à qui ça n’arrivera pas. »

Les semaines qui ont suivi, dans l’unité et à l’atelier, les conditions ont été insupportables pour moi. Les détenues proches de l’administration ont commencé à inciter les autres à la vengeance : « Voilà, vous êtes punies pour une semaine : interdiction de prendre le thé et de manger en dehors du réfectoire, suppression des pauses toilettes et cigarettes. A partir de maintenant, vous serez punies tout le temps si vous ne changez pas de comportement envers les nouvelles et Tolokonnikova en particulier — faites leur ce qu’on vous a fait, à vous. On vous a bien cognées, non ? On vous a bien cassé la gueule ? Eh bien, défoncez-les, elles aussi. Pour ça, personne ne vous dira rien. »

Plus d’une fois on a essayé de provoquer des conflits et des rixes avec moi, mais quel sens ça aurait d’entrer en conflit avec des femmes qui ne sont pas libres de leurs actes et agissent sur ordre de l’administration ?

Les détenues de Mordovie ont peur de leur ombre. Elles sont terrorisées. Et si hier encore elles étaient bien disposées à mon égard et imploraient « Fais quelque chose pour les 16 heures de travail ! », après la pression que la direction a fait peser sur moi, elles ont peur même de m’adresser la parole.

J’ai proposé à l’administration d’apaiser ce conflit, de mettre fin à la tension artificiellement entretenue contre moi par les détenues soumises à l’administration, ainsi qu’à l’esclavage de la colonie toute entière en réduisant la journée de travail, et en ramenant le quota de production à la norme prévue par la loi. Mais en réponse la pression est encore montée d’un cran. C’est pourquoi, à partir de ce lundi 23 septembre, j’entame une grève de la faim et je refuse de participer au travail d’esclave dans le camp, tant que la direction ne respectera pas les lois et ne traitera pas les détenues non plus comme du bétail offert à tous les arbitraires pour les besoins de la production textile, mais comme des personnes humaines.

Remerciements à Marie N. Pane pour sa traduction du russe.

 

 

La boîte noire :André Markowicz, qui nous présente cette lettre dans sa version intégrale, est l’un des plus grands traducteurs et spécialistes de la littérature russe. Il y a deux ans, Dominique Conil rendait compte dans Mediapart de son dernier livre: Le Soleil d’Alexandre, une extraordinaire anthologie de la poésie romantique russe et le roman d’une génération brisée par la répression. «André Markowicz, auteur de traductions, illumine la littérature russe», écrivait Dominique Conil. «Il faut lire» la lettre de Nadedja Tolokonnikova, nous dit aujourd’hui André Markowicz. Nous le remercions vivement, ainsi que Marie N. Pane, de nous avoir transmis ce texte dans sa version intégrale et une traduction révisée par rapport à d’autres versions françaises dont des extraits ont pu être publiés.

Par ailleurs, ce récit de la jeune femme des Pussy Riot correspond de manière sinistre à celui fait par une autre jeune femme, elle aussi détenue durant des années dans les camps de Mordovie. Il s’agit de Zara Mourtazalieva, étudiante tchétchène qui fut arrêtée à Moscou, accusée de préparer un attentat et condamnée au terme d’un procès inique à neuf années de camp en Mordovie. Libérée il y a un an du camp n°13, un lager directement hérité du goulag, construit en 1931 dans la République de Mordovie, à cinq heures de train au sud de Moscou, nous avions rencontré Zara Mourtazalieva qui nous décrivait le fonctionnement de la justice et les conditions de détention dans le Doubrovlag de Mordovie (article à lire ici).

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/250913/pussy-riot-lettre-du-camp-14-de-mordovie

Enseignement privé : les étudiants étrangers écartés

 

Mediapart.fr

| Par Lucie Delaporte

23 septembre 2013

 

Un décret retire la possibilité aux étudiants étrangers de se présenter aux concours de l’enseignement privé. Simple ajustement technique pour le ministère. Mais certains n’hésitent pas à parler de xénophobie latente dans l’enseignement catholique privé.

Le décret, publié dans la moiteur du mois d’août, fixe les nouvelles conditions de recrutement et de formation initiale dans l’enseignement privé. A priori, rien de bouleversant. Une simple adaptation aux nouveaux concours version Peillon, avec pour l’enseignement privé, quelques petites avancées : création d’une liste complémentaire de candidats, modalités de formation similaires au public… Les syndicats majoritaires du secteur ont d’ailleurs, dans l’ensemble, salué un texte qui rapproche les concours de l’enseignement privé de ceux du public.

Sauf que l’article 3 du décret 2013-767 n’a, lui, rien d’anodin. Il enlève la possibilité pour les étudiants étrangers non communautaires de passer les concours. Jusque-là, ces étudiants, sous réserve d’avoir les diplômes requis, pouvaient passer tous les concours de l’enseignement privé : Cafep pour les concours externes, Caer pour les concours internes.

 

Ces jours-ci, les étudiants étrangers qui s’étaient inscrits en juin dernier dans les masters d’enseignement pour passer les concours découvrent au moment de faire les inscriptions informatiques pour les prochaines sessions qu’ils ne peuvent plus être candidats. « Nous avons six étudiants sur vingt-quatre qui sont exclus par ce décret dans la premier année du master enseignement. Dans certaines disciplines, comme en chinois, ils sont près du quart de l’effectif. Qu’est-ce qu’on fait avec eux ? Qu’est-ce qu’on leur dit ? » s’énerve une enseignante-chercheuse de Paris 7. « Humainement, vous imaginez ? Il y a quelques jours nous avons dû expliquer la situation à l’une de nos étudiantes qui n’était toujours pas au courant, elle s’est décomposée », raconte-t-elle. Pour cette enseignante qui vient, comme beaucoup, de découvrir la mesure, ce changement de cap est incompréhensible.

La décision du ministère de l’éducation nationale paraît d’autant plus surprenante que le gouvernement a multiplié les signes de rupture avec le quinquennat précédent sur la question des étudiants étrangers. À peine arrivée à son poste, la ministre de l’enseignement supérieur Geneviève Fioraso a ainsi abrogé la circulaire Guéant qui restreignait leurs conditions d’accès à l’emploi. Elle a aussi annoncé – conjointement avec Manuel Valls – la généralisation du titre de séjour pluriannuel pour ces étudiants, jusque-là contraints chaque année à d’interminables démarches.

Par ailleurs, et plus prosaïquement, restreindre l’accès au concours d’enseignement quand on connaît la situation de pénurie actuelle – au Capes de mathématiques, par exemple, un quart des postes sont restés vacants – paraît pour le moins étrange.

Pourquoi, alors, un tel revirement ?

Après deux jours de flottement, le ministère fait savoir qu’il s’agit en réalité d’une simple adaptation technique. Le décret mettrait juste en conformité les règles de recrutement de l’enseignement privé avec celles du public. Jusque-là les dérogations réglementaires étaient ainsi des anomalies et « pour que le décret ne soit pas entaché d’illégalité,  et retoqué par le Conseil d’État, il a donc fallu se mettre en conformité avec la loi qui applique cette règle à tous les concours de la fonction publique », explique-t-on au cabinet de Vincent Peillon, où l’on semblait découvrir la mesure.

Une explication assez peu convaincante compte tenu du fait que le décret ne change en rien le statut des enseignants contractuels du privé. Aucune raison a priori de soudainement appliquer aux candidats du privé des règles qui concernent des fonctionnaires d’État.

Par ailleurs, l’argumentaire du décret, présenté au Conseil supérieur de l’éducation, avance une tout autre explication. Il indique ainsi que recruter des étudiants étrangers est « générateur de difficultés lourdes (incertitude quant à l’obtention d’un titre de séjour ; durée limitée du titre de séjour détenu) ».

Pour des membres du Conseil supérieur de l’éducation (CSE) contactés par Mediapart, cette modification des conditions d’accès aux concours du privé serait en fait le résultat d’un lobbying de l’enseignement catholique. « Les responsables de l’enseignement catholique disent qu’ils ne veulent pas de problèmes avec ces histoires de papiers – alors qu’il n’y a eu à ma connaissance qu’un cas l’an dernier où une enseignante a tardé à recevoir ses papiers et n’était pas en règle le jour de la rentrée », rapporte Michèle Dupré, représentant la CGT au CSE et qui, avec Sud, a voté contre le texte. L’enseignante d’origine algérienne, après une mobilisation locale, a fini par recevoir son titre de séjour et tout est rentré dans l’ordre. Serait-ce pour un cas comme celui-là que le ministère a voulu modifier les règles de recrutement dans le privé ?

« Je ne sais pas si l’on peut dire qu’il s’agit d’une revendication de l’enseignement catholique. En tout cas, il est certain que nous n’y sommes pas opposés », admet Yann Diraison, délégué général en charge des ressources humaines de l’enseignement catholique. « Au-delà du problème social que cela peut poser – je le reconnais –, je suis pour l’absolu parallélisme des formes de recrutements entre le privé et le public », précise-t-il. Et comme les concours de l’enseignement public ne sont pas ouverts aux étrangers, aucune raison que ceux du privé le soient, à moins de considérer qu’ils sont de « second ordre »… Du côté de la FEP-CFDT, qui a voté pour le décret, le secrétaire national Francis Moreau estime que « faire capoter le texte uniquement sur ce point, c’était disproportionné », la mesure concernant de surcroît, selon lui, très peu d’étudiants.

Très peu ? Interrogé sur ce point le ministère répond que l’article 3 du décret concernerait « entre zéro et un » étudiant par an. Une estimation qui laisse plutôt songeur au regard des seuls chiffres de deux disciplines de Paris 7…

Enfin, si l’enseignement privé ne voulait plus d’incertitude administrative avec ces candidats étrangers – le fait d’avoir réussi un concours en France n’ouvrant pas automatiquement droit à une régulation –, rien de l’empêchait de militer pour un traitement plus favorable de l’administration pour ces lauréats. Ce qui n’a, semble-t-il, effleuré personne… Pour Michèle Dupré, élue CGT, c’est que la raison de cette revendication est en fait bien moins avouable. « L’enseignement catholique ne veut pas de candidats étrangers », assure-t-elle. Un arrière-plan xénophobe, pour répondre à une demande tacite des familles, n’étant peut-être pas étranger à cette mesure… Contrairement à ce qu’ont pu nous dire des responsables de l’enseignement catholique, le ministère de l’Intérieur n’était en rien demandeur d’un tel changement et n’a même pas été, selon nos informations, consulté.

Une lettre ouverte à Vincent Peillon écrite par un enseignant vacataire étranger de lettres modernes, à chaque fois recalé à l’oral du Cafep, laissait récemment entendre que les jurys du concours auraient la fâcheuse tendance de systématiquement écarter à l’oral les étrangers non communautaires. « J’apprends que je suis encore admissible à la session exceptionnelle 2014 (et donc pour la troisième fois successive) et sais d’avance que je ne serai jamais admis tant que je suis métèque », explique avec amertume cet enseignant qui rappelle son impressionnant parcours universitaire et sa longue expérience d’enseignement. « Plusieurs sont ceux qui, comme moi, tous doctorants ou docteurs, ont été trois à quatre fois recalés, en raison de leur statut d’étrangers non européens. Et ce, alors qu’ils ont été à chaque fois, et successivement, admissibles aux écrits du concours. »

La sous-direction de l’enseignement privé au sein du ministère, qu’on dit très proche du SGEC (secrétariat général de l’enseignement catholique), aurait ainsi trouvé une parade technique pour définitivement écarter ces étudiants « générateurs de difficultés lourdes ». Rien de politique là-dedans, évidemment.

La boîte noire :Cet article a été modifié à 16H30 pour intégrer nos informations concernant le ministère de l’Intérieur.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/220913/enseignement-prive-les-etudiants-etrangers-ecartes

Dans les arcanes du compte Cahuzac à Singapour

 

Mediapart.fr

 

25 septembre 2013 |
Par Mathilde Mathieu et Fabrice Arfi et Dan Israel

 

J. Cahuzac.
J. Cahuzac.© (Reuters)

C’est un drôle d’atlas mondial qui se dessine au fil de l’affaire Cahuzac. Genève, Seychelles, Dubaï : Mediapart a pu partiellement reconstituer le montage qui a permis à Jérôme Cahuzac de détenir des avoirs à Singapour, avec l’aide d’un ancien administrateur d’une filiale de la banque suisse Reyl & Cie.

C’est un drôle d’atlas qui se dessine au fil de l’affaire Cahuzac. Une cartographie de la fraude fiscale, avec ses places fortes et ses derniers spots à la mode. Genève, Seychelles, Dubaï, Singapour : Mediapart a pu partiellement reconstituer le montage qui a permis à Jérôme Cahuzac de détenir des avoirs à Singapour jusqu’au printemps 2013, avec l’aide d’un ancien administrateur d’une filiale de la banque Reyl & Cie. D’abord cachés à Genève (chez UBS, puis chez Reyl), ces fonds avaient été exfiltrés de Suisse en 2009 pour rallier l’eldorado asiatique, alors jugé plus sûr et plus opaque.

D’après plusieurs sources financières, l’argent de l’ancien ministre du budget, placé dans la filiale singapourienne de la banque suisse Julius Baer, n’aurait en fait pas été détenu par Jérôme Cahuzac en direct, mais par l’intermédiaire d’une société immatriculée aux Seychelles, en plein océan indien. Baptisée Cerman Group Limited, celle-ci n’avait, de toute évidence, qu’un seul objet : servir de paravent.

Jérôme Cahuzac le 9 janvier 2013 à l'Elysée
Jérôme Cahuzac le 9 janvier 2013 à l’Elysée© Reuters

Ainsi, lorsque l’ancien ministre socialiste a décidé de rapatrier les quelque 600.000 euros entreposés sur son compte asiatique au lendemain de ses aveux publics, au mois d’avril 2013, une partie de la cagnotte a d’abord été virée aux Seychelles, avant de retomber en France sur son compte personnel.

Pourquoi les Seychelles ? N’ayant pas signé de convention fiscale avec la France, le pays présente cet avantage qu’il n’échange jamais la moindre information avec les autorités hexagonales. Simples coquilles vides, les « international business companies » créées sur place — exonérées d’impôt et non tenues de publier leurs comptes — permettent à leur bénéficiaire de s’effacer derrière des dirigeants de paille.

Mais “l’internationale” de l’évasion fiscale a des ramifications jusqu’à Dubaï. D’après nos informations, c’est en effet un résident de l’émirat, un certain Philippe Houman, qui détenait le mandat principal sur le compte de Jérôme Cahuzac et opérait en son nom — en tout cas en 2013. Cet avocat de nationalité suisse, par ailleurs aux manettes de multiples compagnies domiciliées à Londres et Genève (spécialisées en gestion d’œuvres d’art, conseils en placement, etc), également gérant de deux sociétés immobilières en France, a choisi de s’expatrier aux Emirats arabes unis aux alentours de 2010, quand l’administration fiscale suisse s’est mise à échanger des informations avec ses homologues européennes.

Au-delà de son rôle de mandataire, Philippe Houman ne serait-il pas aussi la « petite main » qui a forgé le montage financier utilisé par Reyl en 2009 pour exfiltrer les avoirs de Jérôme Cahuzac hors de Suisse et les véhiculer jusqu’à Singapour ? Sollicité par l’intermédiaire du cabinet d’avocats genevois dans lequel il semble qu’il sous-louait (jusqu’à récemment) un bureau pendant les mois d’été, Philippe Houman n’a pas donné suite aux démarches de Mediapart.

En épluchant son CV, on retombe surtout sur la banque Reyl. Jusque début mars 2013, Philippe Houman siégeait en effet au conseil d’administration d’une de ses filiales, la Reyl Asset Management SA, aux côtés des deux Reyl eux-mêmes : Dominique (le fondateur de la banque) et François (son fils, le patron actuel).

Philippe Houman a étrangement démissionné de son poste d’administrateur en pleine affaire Cahuzac, après les révélations de Mediapart… mais avant les aveux du ministre. A-t-il paniqué ? Pris congé de sa propre initiative ? Ou sous la pression du conseil d’administration ?

Juridiction du secret

Cette proximité suggère en tout cas que la banque Reyl a pu rester en lien avec Jérôme Cahuzac au-delà de l’année 2009 et de l’épisode connu du transfert de fonds.

Questionné sur la connaissance qu’elle avait (ou non) du rôle joué par son ancien administrateur Philippe Houman, comme mandataire du compte singapourien, l’établissement suisse n’a pas souhaité répondre à nos questions. « Nous sommes tenus au devoir de réserve et de confidentialité », s’est-elle contentée de faire savoir.

Sûre d’avoir toujours « agi en conformité avec la réglementation qui s’impose à elle », la banque Reyl a toutefois reçu, le 19 septembre dernier, une convocation des juges d’instruction français en charge de l’affaire Cahuzac, Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire. En juillet, ses locaux parisiens de Reyl avaient déjà été perquisitionnés, deux mois après qu’une information judiciaire avait été ouverte par le parquet de Paris pour « blanchiment de fraude fiscale » (en parallèle de l’affaire Cahuzac), afin de vérifier certaines déclarations accablantes de Pierre Condamin-Gerbier, un ancien cadre de la banque, emprisonné cet été en Suisse pour avoir violer le secret des affaires.

La banque suisse Reyl & Cie
La banque suisse Reyl & Cie© Reuters

Le choix de Singapour comme destination finale de l’argent exfiltré par Jérôme Cahuzac de Suisse apparaît en tout cas très logique. En 2009, en effet, quand la Suisse a renoncé à son secret bancaire (acceptant d’ouvrir ses données aux administrations européennes en cas d’évasion fiscale), beaucoup de comptes occultes hébergés sur les bords du lac Léman ont été transférés en urgence à Singapour, « juridiction du secret ».

La ville présente une particularité très appréciée des fraudeurs : même les pays ayant signé une convention d’entraide administrative avec Singapour (ils étaient rares jusqu’en 2009, mais la situation s’est normalisée depuis) éprouvent des difficultés à obtenir une réponse à leurs requêtes d’information fiscale. Toutes les demandes passent d’abord par le filtre de la haute cour de justice du pays, qui, après avoir fait patienter de longs mois, les rejettent régulièrement au nom de la souveraineté nationale.

Les choses changent, cependant. Le 29 mai dernier, Singapour a signé la convention d’assistance administrative mutuelle de l’OCDE, s’engageant à simplifier les procédures et à donner suite aux demandes d’informations de dizaines de pays. Puis en juillet, le pays a effectivement annoncé qu’il serait bientôt inutile pour les administrations fiscales partenaires d’en passer par la justice pour savoir si un contribuable étranger dispose d’un compte sur son territoire, et surtout en connaître les détails.

D’ici là, plus de 150 banques hébergées sur son sol sont tenues de scruter avec attention les comptes de leurs clients pour déceler toute anomalie, demander des explications au fraudeur potentiel, et au besoin, clôturer le compte litigieux. Des obligations qui viseront sans doute les détenteurs de petits comptes, mais pas forcément les plus gros fraudeurs, ceux qui cachent des millions d’euros dans ces coffres offshore.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/250913/dans-les-arcanes-du-compte-cahuzac-singapour

Valls juge qu’il n’y a «rien à corriger» dans ses propos sur les Roms. ????? NOUS SI !!!!!!

Le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, a estimé mercredi matin qu’il n’avait «rien à corriger» à ses propos de la veille sur les Roms qui, selon lui, ne sont qu’une minorité à vouloir s’intégrer en France. «Je n’ai rien à corriger, mes propos ne choquent que ceux qui ne connaissent pas le dossier», a-t-il déclaré sur RMC-BFMTV, alors qu’Arnaud Montebourg avait jugé mardi que les propos de Manuel Valls étaient «excessifs» et méritaient d’être «corrigés».

«Je ne vais pas polémiquer avec un membre du gouvernement», a ajouté Manuel Valls, dont les déclarations sur les Roms ont semé le trouble au sein même du Parti socialiste. «La majorité (des Roms) doit être reconduite à la frontière», a continué Manuel Valls. «Nous ne sommes pas là pour accueillir ces populations», a-t-il martelé.

Selon lui, les campements roms «posent des problèmes majeurs» à leurs occupants «et aux riverains». Il faut les démanteler dès lors qu’il y «une décision de justice» et «une situation sanitaire et sécuritaire inacceptable». Sur France Inter, Manuel Valls avait jugé mardi«illusoire de penser qu’on règlera le problème des populations roms à travers uniquement l’insertion». Il avait aussi évoqué leurs «modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation» avec les populations locales.