Sortie du nucléaire au Japon, un plan secret pour arrêter 20 réacteurs en France

Politis

Contraint et forcé, cédant aux pressions conjuguées des citoyens, des municipalités et des compagnies d’assurance qui ne veulent plus assumer le risque, le Japon est sorti vendredi du nucléaire. Plus un seul réacteur ne fonctionne tandis que ceux de Fukushima continuent à polluer la région, la contamination poursuivant son grignotage du pays. L’histoire et la pression de la population diront si cette sortie est définitive.

Une leçon pour les gouvernements et les citoyens qui hésitent encore. Même si le prix à payer, pour le Japon, est une augmentation des importations de gaz et de pétrole, voire, pour une petite part, du charbon. Mais la transition écologique implique deux choix qu’il faut regarder en face : d’une part puisque les pouvoirs en place ne veulent plus négocier sur ce sujet, il va falloir accepter ou affronter le risque climatique en attendant que soient mises au point les méthodes de capturer le CO 2 ; et d’autre part il est certain que pour inciter aux économies d’énergies, elles seront ou devront être de plus en plus chères quitte à prévoir des mécanismes pour protéger tous ceux, en France et ailleurs, qui pourraient se retrouver en état de précarité énergétique.

L’autre leçon de cette situation est que l’énergétivore Japon a réussi à ajouter en une seule année aux centrales le gisement des économies d’énergie. Sans allumer les bougies vantées par Nicolas Sarkozy, sans changer de mode de vie. Simplement « en éteignant les lumières inutiles » et en modifiant les méthodes de gestion et de production.

Et évidemment le pays frappé par la catastrophe nucléaire a lancé un plan sans précédent de développement du recours aux éoliennes et à l’énergie solaire. Un véritable pari industriel qui lance ce pays à la poursuite de la Chine dans ces domaines. Avec tout ce que cela comporte de créations d’emplois.

En France, dans le plus grand secret, sans que Nicolas Sarkozy et François Hollande en soient vraiment informés, EDF vient de finir la préparation d’un plan prévoyant la mise à l’arrêt avant la fin de la décennie, d’une vingtaine de réacteurs, dont ceux de Fessenheim, de Dampierre en Burly et de Civaux dans la Vienne. Tout simplement parce que les plus récentes études ont fait apparaître le coût faramineux, des dizaines de milliards d’euros de la modification et de la mise aux normes de la plupart des 58 réacteurs en fonctionnement. 58… ce n’est que quatre de plus que le nombre de ceux qui viennent de « s’éteindre » au Japon.

La mise au point de ce plan sera évidemment démentie, mais il existe et sera soumis dans les mois qui viennent, au gouvernement.

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Soupçons sur les cuves de 22 réacteurs nucléaires

LE MONDE | 09.08.2012 à 10h51 • Mis à jour le 09.08.2012 à 11h28

Par Pierre Le Hir et Intérim (à Bruxelles)

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La centrale nucléaire de Tihange, en Belgique.

La sûreté de 22 réacteurs nucléaires de huit pays va devoir être revue, après la découverte, en Belgique, de « potentielles fissures » sur la cuve du réacteur numéro 3 de la centrale de Doel, située près d’Anvers.

Ces défauts révélés, mardi 7 août, par l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) belge, pourraient aussi affecter un autre réacteur du pays, celui de Tihange 2, dont la cuve a été fournie par le même fabricant, le groupe néerlandais Rotterdamsche Droogdok Maatschappij, qui a depuis cessé ses activités.

Mais la Belgique n’est pas seule concernée. Le groupe hollandais a fabriqué les cuves de vingt autres réacteurs, installés pour dix d’entre eux aux Etats-Unis et, pour les autres, en Allemagne (2), en Argentine (1), en Espagne (2), aux Pays-Bas (2), en Suède (1) et en Suisse (2). Il est donc possible que les mêmes défauts soient présents sur ces installations.

C’est lors de la révision décennale débutée le 2 juin, du réacteur de Doel 3, mis en service en 1982, qu’une méthode d’analyse par capteurs ultrasoniques a détecté la présence de « très nombreuses indications qui pourraient s’assimiler à de potentielles fissures », a indiqué l’AFCN. Cet événement a été « temporairement » classé au niveau 1, sur une échelle internationale qui compte 7 degrés de gravité.

Le combustible nucléaire ayant été déchargé pour la révision, « il n’y a aucun danger pour la population, les travailleurs et l’environnement », soulignent l’AFCN et Electrabel, la filiale belge du groupe français GDF-Suez qui exploite l’installation.

DES DÉFAUTS VIEUX DE 30 ANS, MAIS JAMAIS DÉTECTÉS

La nature de ces défauts, probablement présents dès la construction mais qui avaient échappé pendant trente ans aux ingénieurs d’Electrabel, doit être précisée par des tests complémentaires qui vont nécessiter « quelques mois de travail », a expliqué, mercredi 8 août, un porte-parole de l’électricien. « Il faut vérifier si ces anomalies peuvent se transformer en fissures ou s’il y a déjà des fissures », a pour sa part souligné l’AFCN.

Les défauts constatés n’ont pas entraîné de fuites d’éléments radioactifs – qui auraient été nécessairement détectées – durant les phases de fonctionnement du réacteur. Mais, commente François Balestreri, de l’Institut national de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) français, ils montrent que « la qualité de fabrication n’est pas au plus haut niveau ».

La cuve d’un réacteur qui en enferme le cœur, c’est-à-dire les barres de combustible et le circuit primaire de refroidissement, mesure 13 m de haut pour un diamètre extérieur de 4,4 m et un poids de plus de 300 tonnes. Elle est composée d’éléments en acier de 20 cm d’épaisseur, soudés entre eux. Les anomalies détectées risquent de produire des fissures verticales, qui fragilisent davantage la structure que si elles étaient horizontales, indique dans un courriel interne le directeur de l’AFCN, Willy De Roovere.

L’agence de contrôle belge ne donnera son feu vert au redémarrage de Doel 3 que si des « arguments convaincants » sont fournis par Electrabel. En attendant, il restera à l’arrêt « au moins jusqu’au 31 août ». Dans sa note diffusée en interne, le patron de l’AFCN n’exclut pas un arrêt définitif dans le « pire des cas ». « Les problèmes paraissent assez graves pour empêcher le réacteur de redémarrer », estime aussi l’IRSN.

Le même sort pourrait être réservé au réacteur numéro 2 de la centrale de Tihange, près de Liège. Mis en service en 1983, et doté d’une cuve elle aussi fabriquée par la firme de Rotterdam, il doit être mis à l’arrêt dans les prochains jours pour révision. Il fera l’objet d’analyses ultrasoniques dont les résultats sont attendus fin septembre. L’AFCN prône l’inspection à terme des cinq autres réacteurs belges, même si leurs cuves ont été fabriquées par le français Creusot ou le japonais Japan Steel.

EN FRANCE, DE MULTIPLES CONTRÔLES

En France, les cuves des 58 réacteurs nucléaires ont toutes été fournies par Creusot-Loire (intégré depuis au groupe Areva). L’Autorité de sûreté française souligne qu’elles sont contrôlées en phase de fabrication et en phase d’exploitation, à l’occasion des visites décennales des centrales. Toutefois, EDF se dit prête à prendre en compte les expertises à venir sur les deux réacteurs belges.

En Belgique, l’arrêt plus long que prévu de Doel 3 et Tihange 2 ne devrait pas poser de problème d’approvisionnement, du moins en cette période estivale, selon le gestionnaire du réseau belge à haute tension, Elia. Mais, en cas d’arrêt définitif, le pays serait en difficulté, car il dépend à 51 % du nucléaire pour sa production d’électricité. Pour Willy De Roovere, le calendrier de sortie du nucléaire progressive qu’a adopté la Belgique « pourrait être revu ».

Le gouvernement de coalition d’Elio Di Rupo avait déjà modifié en juillet ce calendrier adopté dès 2003 sous la pression des écologistes, tout en conservant le principe de fermeture des sept réacteurs belges entre 2016 et 2025. Mais selon ce scénario, les deux réacteurs de Doel et Tihange devaient être parmi les derniers à fermer. Ce plan est contesté par GDF Suez, qui a réclamé, la semaine dernière, des précisions aux autorités belges, sans lesquelles le groupe affirme ne pas pouvoir investir les sommes nécessaires à la prolongation jusqu’en 2025 du réacteur de Tihange 1. L’entreprise a déjà menacé de quitter le pays si l’environnement économique lui était trop défavorable.

L’incident met sous pression la Commission européenne, qui a assuré vouloir répondre à toutes les craintes des citoyens sur la sûreté des installations nucléaires et dont un rapport sur le sujet est attendu à l’automne.

Pierre Le Hir et Intérim (à Bruxelles)


L’industrie nucléaire n’est plus compétitive

06 juillet 2012 | Par Michel de Pracontal – Mediapart.fr

Au-delà des risques qu’il implique pour l’environnement et la santé publique, le nucléaire pose le problème de sa viabilité économique. Le rapport que Mediapart publie ici en exclusivité synthétise un grand nombre de données chiffrées qui permettent d’évaluer les véritables perspectives industrielles du nucléaire, en France et dans les autres pays, au-delà des discours partisans et des arrière-pensées politiques.

Après Fukushima, où en est l’industrie nucléaire dans le monde ? Quel est son rythme de progression ? Est-elle toujours concurrentielle face à l’essor des énergies renouvelables ? De nouveaux pays s’apprêtent-ils à construire des centrales ? Faudra-t-il prolonger la durée d’exploitation de celles qui sont en fonctionnement ? Comment la gestion des déchets radioactifs affecte-t-elle l’ensemble de la filière nucléaire ?

Mycle Schneider en 2010
Mycle Schneider en 2010© Boellstiftung

A toutes ces questions, le World Nuclear Industry Status Report 2012 apporte des réponses précises et documentées. Ce rapport, réactualisé chaque année depuis 2007 (deux éditions antérieures sont parues en 2004 et 1992), est l’œuvre de deux consultants indépendants dans le domaine de l’énergie : Mycle Schneider, qui étudie l’industrie nucléaire depuis trente ans, et que Mediapart a interviewé sur la situation au Japon et l’après-Fukushima (voir ici et ) ; et Antony Froggatt, chercheur et écrivain spécialisé dans les questions de politique nucléaire, installé à Londres.

Si la catastrophe de Fukushima a mis le risque nucléaire et l’exigence de sûreté au premier plan, le rapport de Schneider et Froggatt se concentre sur l’analyse des variables économiques qui affectent le développement de l’atome civil. Disons-le d’emblée, ce rapport brosse le portrait d’une industrie en déclin, luttant pour sa survie dans un environnement de plus en plus défavorable, tant du point de vue des coûts de fonctionnement que de celui de l’opinion publique.

L’analyse de Froggatt et Schneider est à contre-courant des discours le plus souvent entendus en France, influencés par les avocats de l’industrie nucléaire. Elle démontre que l’idée d’une « renaissance nucléaire », mise en avant par le lobby de l’atome, relève plus de l’autopersuasion, du wishful thinking, que de la réalité chiffrée.

Usine d'électricité solaie de Nellis, Etats-Unis
Usine d’électricité solaie de Nellis, Etats-Unis© U.S. Air Force photo/Airman 1st Class Nadine Y. Barclay

Pour autant, on ne peut considérer que les auteurs soient de parti pris, même si à l’évidence ils ne sont pas des avocats du nucléaire. Mycle Schneider, lauréat du prix Nobel alternatif en 1997, a conseillé des organismes aussi divers que la Commission européenne, le CNRS, l’IRSN, l’Unesco, l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) ou le WWF (World wildlife fund). Antony Frogatt, après avoir travaillé pour Greenpeace International, a participé à des enquêtes parlementaires en Autriche et en Allemagne ainsi qu’à des travaux de la Commission et du Parlement européens.

Le panorama de l’industrie nucléaire mondiale que brosse, vingt ans après sa première édition, le World Nuclear Industry Status Report, est marqué par l’impact de la catastrophe de Fukushima. Celle-ci n’en finit pas de peser sur l’avenir de l’atome civil, en dépit des dénégations des dirigeants du nucléaire. Au Japon, une commission d’enquête parlementaire vient de publier un rapport qui met en pièces le discours dominant de l’industrie nucléaire, selon lequel l’accident japonais résulte uniquement de la fatalité d’un événement naturel, le tsunami.

Le rapport parlementaire japonais met en cause la collusion entre l’industrie et le gouvernement japonais ainsi que leur conformisme et leur absence d’initiative ; ce rapport n’hésite pas à parler de « désastre causé par l’homme » ; et il montre que, contrairement à l’affirmation martelée par les autorités nucléaires mondiales, le tremblement de terre du 3 mars 2011 a probablement causé d’importants dégâts à la centrale de Fukushima, avant même le passage du tsunami.

Hans Blix, ex-directeur de l’AIEA : « Fukushima est une bosse sur la route »

Au-delà du démenti infligé aux dirigeants du nucléaire, l’impact de la catastrophe japonaise est très sensible dans le panorama mondial de l’industrie atomique brossé par Mycle Schneider et Antony Froggatt, qui met en évidence plusieurs tendances lourdes :

  • Une désaffection accentuée par l’effet de Fukushima.

C’est la première des tendances observées par nos auteurs. Deux mois après le tsunami du 3 mars 2011, Hans Blix, ancien directeur général de l’AIEA, avait qualifié Fukushima de « bosse sur la route ». Ce n’était pas seulement une grossièreté à l’égard du Japon, c’était une lourde erreur d’appréciation. Preuve de l’onde de choc provoquée par Fukushima, la Chine, le pays au monde qui contribue le plus au développement du nucléaire, a gelé tous ses nouveaux projets. Quatre pays ont annoncée leur sortie du nucléaire à une date planifiée : l’Allemagne, la Belgique, la Suisse et Taiwan. Cinq autres nations – l’Egypte, l’Italie, la Jordanie, le Koweit et la Thailande -, qui avaient prévu de s’engager dans des programmes nucléaires ou de relancer leurs programmes existants, y ont renoncé.

La centrale de Fukushima après le tsunami
La centrale de Fukushima après le tsunami© Digital Globe

En Bulgarie et au Japon, deux réacteurs en construction ont été abandonnés. Des projets de nouvelles constructions ont été abandonnés au Brésil, aux Etats-Unis et en Inde tandis qu’en France, François Hollande a repoussé sine die le projet d’EPR à Penly.

Au total, entre le 1er janvier 2011 et le 1er juillet 2012, 13 réacteurs nucléaires ont démarré tandis que 21 ont été arrêtés. Au Japon, où toutes les centrales se trouvaient à l’arrêt depuis mai 2012, un réacteur, sur les cinquante-quatre que compte le pays, est actuellement en fonction ; un deuxième devrait repartir en juillet. Mais de grandes incertitudes pèsent sur l’avenir du nucléaire nippon, qui apparaît de plus en plus comme une sorte de variable d’ajustement permettant d’assurer la transition vers d’autres énergies. Un seul nouveau pays s’est lancé dans le nucléaire : l’Iran, qui a enfin fait démarrer le réacteur de Bushehr, en construction depuis 1975.

  • Un recul de la part du nucléaire dans la production d’énergie.

Mi-2012, l’énergie nucléaire est exploitée par 31 nations, soit une de plus qu’en 2010, en l’occurrence l’Iran, seul nouveau membre du club depuis la Roumanie en 1996. Sur ces 31 pays, six produisent à eux seuls plus de 70% de l’électricité nucléaire mondiale : l’Allemagne, la Corée du sud, les États-Unis, la France, le Japon et la Russie. En 2011, les quelque 400 réacteurs nucléaires en service ont produit un total de 2518 térawatts-heure (TWh) d’électricité, soit une baisse de 5,3% par rapport au record historique, qui s’était établi à 2660 TWh en 2006.

La part du nucléaire dans la production d’électricité mondiale est passée de 17% en 1993 à 11% en 2011, c’est-à-dire le niveau qu’elle avait dans les années 1980. En France, en Allemagne ou en Suède, on produit moins d’électricité nucléaire aujourd’hui qu’en 2005. En Belgique, au Canada, au Japon et au Royaume-Uni, le pic historique remonte aux années 1990, et en Italie il date des années 1980. Ces chiffres montrent clairement que le recul est largement antérieur à Fukushima et n’est pas un effet circonstanciel, mais une évolution sur le long terme.

  • Un vieillissement inéluctable du parc nucléaire mondial.

Dans les années 1970, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) prévoyait une puissance nucléaire installée globale de 3600 à 5000 gigawatts (GW) vers 2000, soit dix fois plus que la réalité actuelle. La capacité globale de production nucléaire a augmenté d’environ 30 GW électriques entre 1992 et 2002 pour atteindre 362 GWe ; elle a atteint un maximum de 375 Gwe en 2010 avant de redescendre au niveau de 2002. Cette stagnation résulte des nombreux abandons de projets de centrales et, pour les projets qui sont maintenus, de l’allongement considérable des délais de construction.

D’ici 2022, il faudrait 11 EPR pour remplacer les réacteurs français vieillissants

Selon une liste établie par l’AIEA, à la date du 1er mai 2012, un total de 59 réacteurs étaient en construction dans le monde, représentant une puissance globale de 56 GWe. Dans cette liste, 9 réacteurs sont « en construction » depuis plus de vingt ans ; 4 depuis dix ans ou plus ; et au moins 18 ont connus des retards de construction. De plus, pour 43 de ces chantiers, l’AIEA ne mentionne pas de date de démarrage prévu. Et près des trois quarts de ces réacteurs en construction sont localisés dans trois pays, la Chine, l’Inde et la Russie, dont aucun n’est réputé pour être très transparent à propos de ses projets nucléaires.

Schéma de principe d'un réacteur nucléaire du parc français
Schéma de principe d’un réacteur nucléaire du parc français

Depuis des années, le nombre de centrales nouvelles connectées au réseau est faible, de sorte que l’âge moyen des unités nucléaires en service augmente régulièrement. Il est aujourd’hui de 27 ans. Sur les 429 réacteurs en service dans le monde, 20 ont dépassé le seuil de 40 ans de fonctionnement, et ce chiffre augmentera bien sûr dans les prochaines années. D’après les calculs de Schneider et Froggatt, si l’on fixait à 40 ans la limite de durée de fonctionnement dans le monde entier, il faudrait que 67 nouveaux réacteurs soient raccordés au réseau d’ici 2020 pour maintenir la part du nucléaire à son niveau actuel.

Les auteurs jugent ce scénario peu plausible, « étant donné les contraintes de fabrication des composants clé des réacteurs, la situation financière difficile des principaux constructeurs mondiaux, la crise économique générale et l’hostilité des opinions publiques ». Conséquence : le nombre de réacteurs en exploitation va diminuer dans les années qui viennent, sauf si l’on prolonge systématiquement la vie des centrales au-delà de 40 ans. Mais ce deuxième scénario se heurterait aux exigences de sécurité post-Fukushima.

Le cas de la France, pays où la proportion d’électricité nucléaire est la plus élevée, illustre bien les contraintes qui pèsent aujourd’hui sur l’industrie de l’atome. D’ici 2022, sur nos 58 réacteurs en service, 22 atteindront le seuil de 40 ans. La Cour des Comptes a calculé qu’il faudrait 11 EPR pour les remplacer, si l’on veut maintenir la part du nucléaire au niveau actuel. Etant donné la faible probabilité de cette option, il ne reste que deux possibilités : prolonger la durée des réacteurs au-delà de 40 ans, ou réduire la part du nucléaire dans le mix énergétique.

  • L’essor des énergies renouvelables.

En France et plus encore dans d’autre pays, le ralentissement du nucléaire s’accompagne d’une montée en puissance des énergies renouvelables, de plus en plus compétitives. La puissance éolienne sur la planète a augmenté de 41 gigawatts (GW) en 2011, ce qui représente plus d’un huitième de la puissance nucléaire en service.

Le cas de la Chine est frappant : en cinq ans, la puissance éolienne y a été multipliée par 50, pour atteindre 63 GW, soit l’équivalent de toute la puissance nucléaire française ; les centrales nucléaires chinoises produisaient dix fois plus d’électricité que le vent il y a cinq ans ; aujourd’hui, l’écart est inférieur à 30%. Autrement dit, même si la Chine construit des centrales nucléaires, elle développe encore plus rapidement ses énergies renouvelables.

Dans l’Union européenne, la capacité nucléaire a baissé de 14 GW depuis 2000, tandis que 142 GW de nouvelles sources d’énergies renouvelables ont été mises en place. La production d’électricité par les énergies renouvelables en Allemagne équivaut aujourd’hui à 29% de la production d’électricité nucléaire française. Or, cette dernière représente presque la moitié de l’électricité nucléaire dans toute l’Union européenne.

  • Un coût de moins en moins compétitif.

En France, depuis des décennies, le nucléaire est défendu économiquement comme étant de loin la source d’électricité la moins chère. Mais cette affirmation est de moins en moins exacte dans notre pays, et l’est encore moins si l’on sort de l’hexagone.

Le « croisement historique » entre nucléaire et solaire est atteint

Du point de vue du coût, les énergies renouvelables se rapprochent progressivement de la « parité réseau » (« grid parity »), autrement dit du moment où le prix à l’unité équivaut à celui auquel les consommateurs paient leur électricité.

Cette parité réseau a déjà été atteinte en Allemagne, au Danemark, en Italie, en Espagne et dans certaines régions d’Australie. Selon une étude citée par Schneider et Froggatt, le coût de l’électricité d’origine photovoltaïque, dans des régions de fort ensoleillement, va passer dans la prochaine décennie de 0,16 € à 0,06 € par kilowatt-heure.

En Allemagne, l’électricité photovoltaïque représentait 1% de la production totale il y a trois ans ; le chiffre est aujourd’hui 4% et atteindra 7% en 2016. Cela peut sembler une contribution modeste, mais elle est en augmentation rapide et elle participe à la stabilisation du prix de l’électricité, qui a légèrement baissé en 2012 outre-Rhin.

Selon une estimation récente faite par le groupe Lazard, aux Etats-Unis, l’énergie nucléaire coûterait entre 77 et 114 dollars par mégawatt-heure et serait plus chère que l’énergie éolienne (de 48 à 95 $/MWh). L’électricité photovoltaïque est légèrement plus chère (101 à 149 $/MWh pour les cellules cristallines et 102 à 142 $/MWh pour les couches minces) mais l’écart devrait disparaître dans les trois prochaines années.

En France, selon la cour des comptes, l’électricité produite par l’EPR de Flamanville devrait coûter entre 7 et 9 centimes d’euro par kilowatt-heure, un prix que l’énergie éolienne pourrait concurrencer dans plusieurs régions d’Europe, et qui est nettement plus élevé que celui de certains projets éoliens aux Etats-Unis.

Globalement, l’ère des énergies renouvelables très coûteuses et du nucléaire bon marché est révolue. De nombreux projets nucléaires dépassent fortement leur budget initial : aux Etats-Unis, le projet de centrale nucléaire à Watts Bar, dans le Tennessee, a vu son coût augmenter de 60% au cours des cinq dernières années ; en France, l’estimation du coût de l’EPR a été multipliée par 4 en dix ans. Les exigences croissantes de sûreté font augmenter le prix des installations nucléaires. Dans le même temps, la montée en puissance des énergies renouvelables s’accompagne d’une baisse de leurs coûts.

La centrale de Tchernobyl vue de la ville abandonnée de Prypiat
La centrale de Tchernobyl vue de la ville abandonnée de Prypiat© Jason Minshull

Le « croisement historique » des prix du solaire et du nucléaire, annoncé en 2010 par John Blackburn, de l’université Duke (Caroline du nord), est devenu une réalité. Le nucléaire n’a pas dit son dernier mot, mais il n’a plus le vent en poupe, et son déclin ne peut que s’accentuer. Compte tenu de la disponibilité croissante du solaire et de l’éolien et de la perception accrue des risques, l’utilisation la plus rationnelle des installations nucléaires existantes pourrait être de servir de variable d’ajustement en attendant son remplacement par des énergies renouvelables.

« Avant le désastre de Fukushima de mars 2011, l’industrie nucléaire avait clairement reconnu qu’elle ne pourrait pas faire face à un autre accident majeur, écrivent Antony Froggat et Mycle Schneider. Au cours de la dernière décennie, l’industrie a vendu au monde entier, sous le discours de la renaissance nucléaire, ce qui n’était qu’une stratégie de survie. De nombreuses sociétés nucléaires étaient déjà en grande difficulté avant le triple désastre qui a frappé la côte est du Japon en 2011… Il apparaît de plus en plus évident que les systèmes nucléaires ne sont pas compétitifs dans ce monde, que ce soit du point de vue systémique, économique, environnemental ou social. »

Pour lire le rapport dans son intégralité, cliquez ici

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/060712/lindustrie-nucleaire-nest-plus-competitive

Nucléaire : Duflot se demande quand Sarkozy « va arrêter de dire n’importe quoi »

Le Monde

Cécile Duflot, secrétaire nationale d’Europe Ecologie-Les Verts, s’est demandé lundi quand Nicolas Sarkozy allait « s’arrêter de dire n’importe quoi » sur le nucléaire, et a, une nouvelle fois, défendu une sortie progressive du nucléaire, selon elle, créatrice d’emplois.

Nicolas Sarkozy s’est livré lundi à un nouveau pilonnage en règle de François Hollande sur le nucléaire, en appelant les salariés d’EDF à le rejoindre pour sauver la filière et leur entreprise, menacées de « mort », selon lui, par l’accord signé par le PS avec les écologistes.

« Je ne sais pas quand est-ce qu’il va s’arrêter de dire n’importe quoi ! Une fois tous les deux jours il parle de la secte des écologistes, il va se fatiguer avant nous », a-t-elle dit à BFM-TV.

« Ça devient très cocasse d’autant qu’il est déjà président de la République et qu’Areva, qui intervient aussi dans le nucléaire, a aussi annoncé un plan social et que ce que disent les écologistes, c’est que le projet de transition énergétique par la sortie du nucléaire est créateur d’emplois », a-t-elle souligné.


EPR de Flamanville : interruption pour plusieurs mois du bétonnage

Le Monde.fr avec AFP | 16.03.2012 à 18h12 • Mis à jour le 16.03.2012 à 18h13

L'opérateur de l'EPR de Flamanville (Manche), maintient "la mise en service en 2016".

Il faudra « plusieurs mois » pour remplacer les élément défectueux du bâtiment du réacteur pressurisé européen (EPR) de Flamanville, a annoncé EDF (le communiqué en PDF). Cela repousse d’autant la reprise du bétonnage du bâtiment, interrompue fin février. Cependant, l’opérateur maintient « la mise en service en 2016 », a-t-il précisé.

Pendant ces mois, il faudra pour le constructeur refabriquer quarante-six « consoles », des boîtes métalliques sur lesquelles doit prendre appui le futur pont de manutention du réacteur. EDF a en effet décidé de les « remplacer en totalité » en raison de « défauts ». Le 1er mars, EDF avait déjà annoncé avoir interrompu le bétonnage en raison de défauts, dont l’ampleur et la gravité étaient en cours d’examen.

RETARD DE QUATRE ANS

L’électricien va essayer de réorganiser le chantier pour avancer certains travaux qui devaient être effectués après la pose du dôme du réacteur, qui n’aura pas lieu à l’été, comme annoncé encore il y a quelques mois, a-t-il ajouté.

EDF a annoncé à deux reprises un report de la mise en service de l’EPR de Flamanville, qui a pris un retard de quatre ans. Le bâtiment réacteur a presque atteint sa hauteur finale. Le génie civil du chantier est terminé à 90 %, selon EDF. C’est maintenant l’électro-mécanique qui prend le relais.

Le coût de ce réacteur, lancé pour être une vitrine à l’exportation, a quasiment doublé à 6 milliard d’euros, contre 3,3 milliards en 2005. Il a été en 2011 au cœur de désaccords entre le PS et Europe Ecologie-Les Verts, ces derniers exigeant une suspension du chantier, que François Hollande n’estime pas opportune.


Fukushima. Le point un an après…

Fukushima. Le point un an après.


Nucléaire : la grande inconnue du démantèlement

Gilles Le Blanc
Economiste
Publié le 06/02/2012 à 10h36

Les lacunes du rapport de la Cour des Comptes sur « les coûts de la filière électronucléaire » ont été passées au peigne fin.

Dans ce rapport, les uns y verront la démonstration chiffrée de la compétitivité de l’électricité nucléaire tandis que les autres souligneront le coût astronomique du parc de centrales actuel.

Le plus intéressant tient à mon sens ailleurs : en dépit des moyens alloués à l’étude en termes de temps et de ressources, ainsi que de la large consultation organisée, l’étape de démantèlement et les dépenses correspondantes restent toujours aussi incertaines.

Le rapport insiste sur cette incertitude des charges futures, l’absence d’expériences nationales ou internationales comparable, la nécessaire précaution à la lecture des chiffrages actuels… ce qui n’empêche pas plus loin d’afficher des coûts du MWh avec une précision d’une décimale ! ! !

Néanmoins, les 30 pages (sur les 300 du rapport hors annexes) consacrées aux charges futures de démantèlement ainsi que l’annexe 18 (comparaison sur 15 pages des expériences internationales en matière de démantèlement) fournissent plusieurs éléments intéressants. Quatre sont à souligner.

1. Des estimations forcément incertaines

Les charges futures sont évaluées à 18,4 milliards d’euros au 31 décembre 2010. Cette somme représente 19% du coût de construction des centrales concernée. La Cour s’appuie sur deux méthodes utilisées par EDF :

  • la première qualifiée d’historique consiste à estimer la charge du démantèlement en appliquant un pourcentage sur une base de référence : le coût complet d’investissement des parties nucléaires des centrales REP (à eau pressurisée, technologie utilisé dans le parc actuel) de 900 MW. Ce niveau a été fixé à 15% des coûts complets en 1991. Ce montant actualise les conclusions d’une étude menée en 1979 (Commission PEON) dont la Cour des comptes soulignait déjà en 2005 qu’il « ne résultait pas lui-même d’études très approfondies ». La faiblesse de cette première méthode est qu’elle ne repose pas sur un calcul réel, ni sur une analyse précise du démantèlement d’une centrale d’EDF ;
  • EDF a alors développé en 1999 un modèle d’ingénierie du coût de démantèlement d’une centrale de quatre réacteurs REP de 900 MW, autour de l’exemple de Dampierre, jugé représentatif. Cette évaluation a été mise à jour en 2009 et constitue la méthode dite Dampierre citée dans le rapport de la Cour des comptes. Elle consiste en une identification précise et détaillée des opérations à mener, puis une évaluation des coûts de chaque opération avec des paramètres portant sur les quantités à traiter, les coûts unitaires et le temps de réalisation (soit 9 millions d’heure au total étalées sur vingt ans).

Des devis estimés, pas des coûts observés

Très conforme à une bonne logique d’ingénieurs considérant un coût comme la somme de tâches à réaliser, cette méthode souffre néanmoins de plusieurs défauts :

  • d’abord, il s’agit toujours de devis estimés, pas de coûts réellement observés d’opérations ;
  • ensuite, si le raisonnement précédent s’applique bien à la construction et l’assemblage d’un système, un chantier de démolition est une toute autre affaire. Il entraîne par nature de nombreux aléas imprévisibles et souvent spécifiques à chaque cas particulier. Dans le calcul Dampierre, un aléa uniforme de 10% est appliqué sur le coût total. Or, comme la Cour le souligne justement, les aléas dans la réalité s’appliqueront à une ou plusieurs opérations particulières et dans des proportions vraisemblablement bien supérieures à 10%. La moyenne lissée sur l’ensemble n’a donc pas grand sens ;
  • on pourrait relever aussi l’absence de certaines dépenses, dans les calculs, comme le risque lié à la dépollution des sites après le démantèlement et les éventuels coûts d’assainissement des sols associés ;
  • mais le problème de fond, commun d’ailleurs à la méthode historique, est qu’on ne dispose d »aucune données de référence issues d’un chantier terminé de démantèlement. La Cour, reprenant les arguments d’EDF et d’Areva, cite le chantier en cours de Chooz A, jugé particulièrement pertinent car il s’agit d’un réacteur à eau pressurisée de la même technologie que les 58 réacteurs en activité.

Mais la partie « nucléaire » du chantier (le circuit primaire) vient seulement de débuter, avec la dépose du premier des quatre générateurs de vapeur en février 2011. Le travail sur la cuve, sous traité à l’américain Westinghouse (qui avait fourni la licence de cette technologie à EDF dans les années 1960) ne commencera que fin 2013. En outre, si des informations utiles seront effectivement retirées de ce chantier, l’extrapolation du cas d’une centrale de 300 MW ayant fonctionné 24 ans au démantèlement de centrales de 900 à 1600MW ayant fonctionné (au moins) 40 ans devrait logiquement être mené avec prudence.

2. Les comparaisons internationales : un biais français ?

La Cour des comptes a passé en revue onze évaluations du coût de démantèlement des centrales dans des pays étrangers en extrapolant les résultats au parc de 58 réacteurs d’EDF. Les résultats sont forcément fragiles et à manier avec précaution. Néanmoins, comme le relève la Cour, toutes ces évaluations sont supérieures aux estimations actuelles d’EDF : de 1,4 à 3,4 fois en Allemagne, de 2,1 fois au Japon, de 1,5 à 1,9 fois aux US (cas intéressant car mesuré à partir des coûts de démantèlement du réacteur REP de Maine Yankee réalisé entre 1997 et 2005).

3. L’espoir d’économies d’échelle

Dans ses calculs, EDF mise l’existence d’économies d’échelle dans l’activité de démantèlement du parc, permettant de lisser les dépenses des premiers chantiers avec les suivants moins coûteux. L’argument est celui de 58 centrales utilisant la même technologie construites en une quinzaine d’année.

Le patron d’EDF affirme ainsi, dans sa réponse au rapport de la Cour (annexe du document) :

« Je rappelle enfin que les coûts de déconstruction bénéficieront du même effet de standardisation que celui que nous avons connu lors de la construction du parc : en moyenne, les centrales françaises ont coûté deux fois moins cher que les centrales américaines. »

L’argument mériterait une discussion plus précise. Si on conçoit bien que la fabrication des différents équipements d’une centrale (cuve, générateurs, tuyauterie…) sur des séries de dizaines d’exemplaires génère des économies d’échelle et que des chantiers de construction successifs peuvent gagner en efficacité avec des procédures améliorées, ces marges de manoeuvre devraient en toute logique être beaucoup plus réduites dans un chantier de démantèlement.

D’abord, parce qu’il s’agit principalement, comme dans tout chantier de ce type d’une activité de main d’œuvre, d’heures de travail nécessaires pour démonter, découper, trier, transporter les déchets (avoir traité une cuve ne fait pas en soi gagner du temps pour le démontage de la cuve suivante). Ensuite, car tout chantier pose des problèmes inattendus, spécifiques, liés à la géographie du site, son agencement, telle particularité lors de la construction, etc. qu’il faudra traiter au cas par cas.

4. Quid de la R&D, des équipements et de la formation ?

Dans ce rapport, comme dans ceux qui l’ont précédé, pas une ligne n’est consacrée aux dépenses d’investissement nécessaires pour mener efficacement le démantèlement des centrales. Tout se passe comme si on disposait déjà aujourd’hui de tout ce qu’il faut.

Or démanteler une centrale est une opération très complexe. Il s’agit en effet de gérer plusieurs contraintes antagonistes : assurer la sécurité des personnels et des habitants proche, éviter toute pollution du site ou des lieux traversés lors du transport des déchets, le tout en limitant les coûts. Une méthode artisanale appliquée à 58 réacteurs serait hors de prix. On sait déjà qu’il faut des outils très spécifiques pour découper les équipements (lance thermique, torche à plasma), des tenues de radioprotection, des sas de confinement du chantier, des systèmes de traitement de l’eau et de l’air, une logistique poussée de conditionnement des déchets…

Mais des efforts seront sûrement nécessaires pour innover et mettre au point les meilleures technologies (R&D), fabriquer des équipements dédiés comme peut-être des robots (investissement) et enfin former les personnels (plusieurs centaines voire milliers de salariés).

D’après les chiffres de la Cour, 50 milliards d’euros sur les 200 milliards du coût total du parc ont été dépensés en R&D. Sans appliquer de façon trompeuse une analogie, on mesure cependant que l’immense défi du démantèlement exigera un réel effort, forcément coûteux, pour être efficace, industrialiser le plus possible les chantiers, et éviter une dérive astronomique des coûts. Pourtant, ce point reste curieusement absent des évaluations présentées.