Edouard Philippe dégaine l’arsenal «ultra-sévérité»

liberation.fr

Par Alain Auffray et Dominique Albertini, Photo Martin Colombet

Au surlendemain du rebond de la mobilisation des gilets jaunes, le Premier ministre Edouard Philippe s’est invité lundi soir au 20 heures de TF1, pour un entretien exclusivement consacré à la contre-attaque sécuritaire du gouvernement. «Je peux vous dire qu’ils n’auront pas le dernier mot», a-t-il déclaré, annonçant pour la semaine prochaine «une mobilisation considérable des forces de l’ordre», avec 80 000 agents. Il y aura, a-t-il annoncé, «de nombreuses interpellations». De quoi gonfler encore l’impressionnant bilan comptable de la «répression» dénoncée par LFI comme le RN : 5 600 gardes à vue, plus de 1 000 condamnations et 153 incarcérations. Tout en se défendant de vouloir porter atteinte à «la liberté de manifester en France», le chef du gouvernement a promis des sanctions, via une nouvelle loi, contre «ceux qui ne respectent pas l’obligation de déclaration».

Le gouvernement entend prendre des mesures interdisant aux manifestants «violents» de prendre part à de futurs cortèges. Le Premier ministre a fait référence à des dispositions déjà en vigueur contre les hooligans qui peuvent être «interdits de participation» et contraints d’aller «pointer au commissariat». Quant à ceux qui manifestent cagoulés, ils seront désormais passibles de sanctions pénales. Comme le prévoit une proposition de loi votée en octobre par la majorité sénatoriale de droite, le port d’un masque serait désormais un délit et non plus seulement une contravention. «La responsabilité civile des casseurs doit être complètement engagée de façon à ce que ce soit les casseurs qui paient et pas les contribuables», a ajouté Philippe. Selon lui, «le texte peut être discuté à l’Assemblée dès le début du mois de février».

«Chienlit»

Les annonces exclusivement sécuritaires du Premier ministre couronnent une série d’appels à «l’ultra-sévérité» – expression du ministre Gérald Darmanin, lundi – issus de l’exécutif et de la majorité. Dès le 29 décembre, un télégramme du ministère de l’Intérieur invitait les préfets à procéder à la «libération complète et définitive» des ronds-points encore occupés par les gilets jaunes. Jeudi dernier, à deux jours de «l’acte VIII» du mouvement, la place Beauvau demandait aux mêmes de livrer deux rapports quotidiens, détaillant le nombre de points de blocage et les mesures prises pour y mettre fin. Les nouveaux incidents survenus samedi ont encore renforcé la fermeté gouvernementale. «Il faut se réveiller», a exhorté lundi matin sur France Inter le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux – évacué samedi de son ministère, dont des gilets jaunes ont enfoncé la porte à l’aide d’un engin de chantier.«Tout ce qui peut être entrepris et qui permettrait d’avoir moins de violence doit être examiné avec la plus grande attention», a estimé le secrétaire d’Etat, flagellant aussi des oppositions jugées trop silencieuses face aux débordements du week-end : «Ils ont l’esprit munichois, [ils] ont quitté le champ républicain», a-t-il fulminé. «Dans un Etat républicain, le monopole de la violence légitime, c’est celle des policiers et des gendarmes, a estimé le même jour le ministre des Comptes publics Gérald Darmanin. Dans une démocratie, dans une République, ce n’est pas l’anarchie, ce n’est pas la chienlit.»

Dans le camp présidentiel, on est d’autant plus porté à la sévérité que se sont multipliées, ces dernières semaines, les attaques visant les députés LREM : dégradations de permanences, violentes invectives sur les réseaux sociaux, courriers racistes ou menaçants. Entretenant dans la majorité un sentiment d’angoisse, voire une franche panique chez les plus directement touchés. En un mois et demi «plus de 50 députés de la majorité ont été menacés ou victimes de dégradations de leurs permanences ou domiciles», a déploré lundi sur Twitter le député LREM Matthieu Orphelin.

Les décisions (le durcissement annoncé) présentées lundi par le Premier ministre étaient déjà au cœur de la proposition de loi votée en octobre par la majorité de droite au Sénat. Défendu par le président du groupe LR Bruno Retailleau, ce texte visait à étendre les bases légales pour interdire à certains justiciables de manifester, sans condamnation préalable. Le sénateur s’était inspiré du modèle des interdictions de stade pour les supporteurs de football : «Après les saccages du centre-ville de Nantes, les syndicats de police disaient tous qu’il leur manquait un outil juridique pour lutter contre les black blocs. On manque notamment d’un fichier comme on avait fait pour les hooligans», explique Retailleau à Libération.

Après les violences du 1er décembre, le président de la commission des lois du Sénat, Philippe Bas, avait invité l’exécutif à s’emparer de ce texte : «Il suffit de l’inscrire à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. […] Nous vous faisons gagner du temps, puisque le travail est prêt.» Promettant que le texte serait «étudié», le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, avait pointé quelques difficultés constitutionnelles liées à l’élaboration de fichiers de manifestants et à la création d’un délit pour ceux qui dissimulent leur visage…

En décidant de légiférer, le gouvernement démontre qu’il ne mise plus guère, comme il l’a fait avant les fêtes, sur un essoufflement du mouvement. Il est vrai que ce dernier donne quelques signes de vitalité. Placé en garde à vue, le boxeur de gendarmes Christophe Dettinger semblait bénéficier lundi soir d’un large soutien parmi les gilets jaunes.

Alain Auffray , Dominique Albertini Photo Martin Colombet

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