Joyeux Noël Monsieur Blanquer

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La chronique de Philippe Meyer

Centre France

Il existe à Ribérac, ancienne sous-préfecture de la Dordogne déclassée par Poincaré en 1926, un lycée dénommé d’après un troubadour de la fin du 12e siècle originaire de la ville, Arnaut Daniel, pensionné par Richard Cœur de Lion, célébré par Dante dans son Traité de l’éloquence, introduit en Espagne par Fernando de Herrera, acclamé par les poètes de la Pléiade comme par les romantiques et chanté par T.S Eliot.

Dans ce lycée, un professeur cinéphile fonda en 2012 une option facultative consacrée au 7e art. Il y reçut, entre autres, les réalisateurs Bertrand Tavernier, Benoît Jacquot, Raoul Coutard et Pascale Ferran, les critiques Michel Ciment et Jean-Jacques Bernard. Il faut croire que cette initiative répondait à une attente, puisque en six ans, les effectifs des lycéens inscrits à cette option sont passés d’une vingtaine à plus de 80. D’anciens élèves ont créé une association avec le cinéma municipal. Elle organise des projections ouvertes aux familles et à leurs concitoyens, elle a développé un partenariat actif avec Arte, elle permet aux lycéens les moins argentés de participer à des sorties cinéphiliques (Ribérac compte 19 % de chômeurs). Aucun représentant de la Direction académique à l’éducation artistique (DAAC) ou de la Direction régionale à l’action culturelle (DRAC) n’a trouvé le temps depuis 2012 de se rendre sur place, bien que cette option ait contribué à endiguer le départ des élèves les plus favorisés vers de plus gros lycées – et donc favorisé la fameuse mixité sociale. Les effectifs de la section Littéraire sont passés de 15 à 21 élèves.

Forts de ces résultats, et craignant pour l’avenir des options facultatives dans la réforme en cours, les responsables de cet enseignement ont demandé qu’il soit reconnu comme option de spécialité, évaluée au Bac. Une réunion des représentants de la DAAC et de la DRAC a jugé en décembre que les élèves intéressés par une telle spécialité n’avaient qu’à se déplacer à Angoulême. La préfecture de la Charente est située à 1h15 de Ribérac. On voit par là que les incitations à limiter l’usage de la voiture n’ont pas encore été transmises à toutes les administrations, mais surtout que l’aménagement culturel du territoire ne fait pas encore partie de son aménagement tout court, quelques promesses récentes que les frondeurs de novembre et décembre soient parvenus à obtenir du gouvernement.

Des élèves acteurs de leur structuration

Les deux professeurs dévoués à l’option facultative de Ribérac ont alerté leur profession. Ils ont reçu de nombreux témoignages de collègues qui, comme eux, essaient de faire passer leur amour du théâtre, du cinéma ou des arts plastiques dans des villes comparables à la leur et qui connaissent le même verdict alarmant de leur DAAC. Ils ajoutent : « la réforme tape surtout sur les établissements les plus isolés, les plus éloignés des grands lieux de passation de culture. Cette utopie culturelle que nous essayions de créer autour de l’amour du cinéma n’est sûrement pas grand-chose comparativement à des objectifs chiffrés globaux mais nous avions réussi à tisser du lien, à faire en sorte que les élèves soient acteurs de leur structuration, puissent penser que l’école pensait à eux et leur ouvrait de vrais horizons et non des ateliers macramés débilitants. Le cinéma redevenait ce qu’il doit être : un espace plus grand que nous et qui nous grandit tous. »
À ceux qui pensent que la réponse faite au Lycée de Ribérac ressemble fort aux prémices d’une réforme qui verra la fermeture des établissements de petite taille dans des petites villes et le regroupement des élèves dans de grosses unités d’enseignement, le ministre peut encore infliger un démenti en revenant sur une décision aussi parfaitement technocratique. Après tout, c’est Noël.
Le ciel vous tienne en joie.

Philippe Meyer 

Philippe Meyer est écrivain, journaliste, animateur du podcast « L’esprit public de Philippe Meyer ».