14-18 – C’est la fin de l’hécatombe qu’il faut célébrer et non la victoire

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Francoise Diehlmann

La France a déjà beaucoup de mal à faire l’analyse des pires moments de son histoire du 20e siècle.

Et voilà que ce 7 novembre, Pétain s’est retrouvé sur le devant de la scène suite à une faute politique du Président de la République qui s’est autopiégé en écoutant la hiérarchie militaire dont le jeu est trouble vu qu’elle a toujours voulu célébrer le « maréchal » Pétain pourtant déchu de son titre pour indignité nationale. L’édito de Thomas Legrand sur France Inter est édifiant sur ce point.

Puis vint le moment du rétropédalage dû au fait que la communauté juive se déclare sous le choc et que les historiens sont vent debout. Il suffit d’entendre ou de lire les historiens Nicolas Offenstadt, Henry Rousso, Laurent Joly et bien d’autres. Je m’arrête volontiers sur les historiens et c’est volontairement que je n’aborderai pas les condamnations et critiques des partis politiques, ceci ne m’intéresse pas tant les spéculations sont grandes.

La consternation est très forte chez les historiens qui ont travaillé sur ces commémorations. Aussi, les membres du conseil scientifique de la Mission du centenaire se sont réunis en urgence ce jeudi. Dans une interview au journal Le Monde, Laurent Joly déclare: « Le président Macron n’a pas pris la mesure de ce que, justement, de nos jours, il y a un large consensus négatif dans l’opinion publique sur Pétain. Par son action entre 1940 et 1944, sa volonté d’inscrire la France dans une Europe hitlérienne et totalitaire, par la livraison de 25 000 juifs apatrides à l’été 1942, qu’il a recouverte de son autorité en considérant qu’elle était « juste », Pétain s’est déshonoré. Il est indigne d’une célébration nationale. Notre mémoire collective rejoint ainsi aujourd’hui le verdict de 1945« .

Emmanuel Macron sait très bien qu’il y a un consensus négatif en France sur Pétain, mais il avait le sentiment qu’il pouvait maîtriser l’histoire et s’est mis à la place de l’historien. Or, un Président de la République n’est pas un historien et il n’est surtout pas là pour faire un cours d’histoire au pays. surtout que la mémoire est évolutive. La collaboration, les dénonciations, l’arrestation des Juifs et leur envoi vers les camps de mort et ce, de façon unilatérale sans que les Nazis aient donné d’ordre la plupart du temps, effacent à juste titre dans la mémoire tout le reste. L’histoire n’est pas la mémoire, et le Président de la République, en mêlant les deux, s’est abîmé. Pour Nicolas Offenstadt chez 24hPujadas sur LCI: « La mémoire évolue par rapport à l’époque du Général de Gaulle, on en sait beaucoup plus sur les crimes antisémites de Vichy. On est au 21e siècle, les historiens tentent d’expliquer que cette guerre est mondiale, que des deux côtés, il y a bien des raisons de se battre, que les raisons de la France ne sont pas forcément supérieures à celles des autres et tout d’un coup on nous rabat au culte du chef militaire, ca me paraît du point de vue mémoriel assez régressif ». Le Centenaire jusqu’ici était une réussite car il y a eu appropriation de cet événement par toute la société avec de multiples initiatives grâce à la Mission du Centenaire. C’était quelque chose de consensuel. Et là, on tombe sur une mine, comme s’il fallait remettre du conflit.

L’autre erreur de taille du Président de la République, c’est la célébration des maréchaux. Comme l’a dit sur France Inter, l’historien Henry Rousso, « quelle commémoration on veut? On a buté sur un événement, l’idée qu’il fallait malgré tout célébré le commandement, ce qui pose question sur ce qu’a été la Première Guerre mondiale et les responsabilités du commandement  dans ce qu’a été la boucherie ou célébrer la victoire? Bien sûr qu’il s’agit d’une victoire, mais est-ce que c’est cela qu’il fallait célébrer? Qui dirige les politiques mémorielles en France? »

C’est la fin de l’hécatombe qu’il faut célébrer. Le bilan humain de la Première Guerre mondiale s’élève à environ dix millions de morts et environ huit millions d’invalides, soit environ 6 000 morts par jour. Proportionnellement, en nombre de combattants tués, la France est le pays le plus touché avec 1,45 million de morts et de disparus, et 1,9 million de blessés, la plupart lourds (obus, tympans, gaz toxiques), soit 30 % de la population active masculine (18-65 ans), la plupart des hommes jeunes de 17 à 45 ans, qui n’auront jamais d’enfants. Une vraie boucherie, un massacre. Dans l’immédiat après-guerre fleurissent en Belgique, en France, en Italie et en Allemagne des monuments aux morts pour rendre hommage aux nombreux soldats tombés au champ d’honneur.

Ce sont les poilus qui ont vécu des conditions épouvantables dans les tranchées qu’il faut honorer et non les chefs militaires qui ont conduit leurs troupes dans cette guerre de tranchée de façon aussi coûteuse en vies humaines qu’inutile. Ce sont les tirailleurs africains qu’il faut honorer également. Ils sont plus de 160 000 tirailleurs africains recrutés au cours de la Première Guerre mondiale, 29 000 sont tués ou disparus, 36 000 blessés.

Et les mutins? Ils n’ont droit à rien? Les premières mutineries de soldats français ont lieu dès 1914. Elles sont d’abord la conséquence de la dureté des conditions de vie. La boue, le froid, la vermine, les permissions peu nombreuses et souvent retardées, l’état lamentable des cantonnements de repos, le contact permanent avec le sang et la mort, sont autant de raisons qui poussent les soldats à la rébellion. Ces mouvements de révolte interviennent aussi en réaction aux échecs militaires et contre les erreurs du commandement, ce commandement que l’on célèbre. Ainsi, le 29 juin 1917, un soldat du 101e Régiment d’Infanterie Territoriale est arrêté pour avoir dit à voix haute : « A bas les gradés ! ». C’est à Philippe Pétain que l’on attribue généralement le retour de la discipline au sein des forces françaises. Le 15 mai 1917, il est nommé Général en chef des armées et remplace ainsi le général Nivelle. Il va d’abord accroître la  sévérité de la répression pour mettre fin à ces mouvements de révolte. Ainsi, au mois de juin 1917, il obtient la suppression du recours en révision dans les cas de révolte ou d’insoumission et le droit de procéder à des exécutions sans en référer au pouvoir politique et donc sans recours en grâce possible. Son arrivée à la tête de l’armée française voit donc des condamnations à mort toujours très nombreuses. Pétain, le Grand Soldat.

Aujourd’hui, il faut se poser la question, quel était l’objectif de cette guerre mondiale? Avec des pertes énormes des deux côtés, des mutineries des deux côtés. Les mutineries de Kiel en Allemagne qui commencèrent le 3 novembre 1918 allaient être le prélude à l’effondrement de l’empire allemand, et à la fin de la Seconde Guerre mondiale.  C’est le 9 novembre 1918 que Philipp Scheidermann proclame la République libérale et démocratique et Karl Liebknecht la République socialiste, signes précurseurs de la Révolution de novembre qui se terminera deux mois plus tard par l’assassinat de ses leaders Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Le 9 novembre est une date qui a profondément marqué l’histoire de l’Allemagne, où se mêlent le pire et le meilleur. Outre l’événement précité, le 9 novembre 1848, l’assassinat de Robert Blum, leader de la révolution en Allemagne, sonne le glas de la Märzrevolution. Le 9 novembre 1923, c’est le jour du fameux putsch raté d’Hitler à Munich, où il met son incarcération à profit pour écrire Mein Kampf. C’est le 9 novembre 1938, il y a exactement 80 ans qu’eut lieu la Nuit du Cristal, nom donné au violent pogrome qui a sévi dans toute l’Allemagne et les territoires annexés. Le 9 novembre 1989, c’est la chute du mur de Berlin.

On fait l’Europe avec les Allemands, nous sommes à la veille d’élections européennes dans un contexte où le nationalisme bat son plein, et on va célébrer un massacre, une boucherie, en honorant les maréchaux? Quelle grave erreur Monsieur le Président!

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Mineurs non accompagnés…

liberation.fr

…les départements se disent dépassés

Par Kim Hullot-Guiot

Entre les départements et le gouvernement, rien ne va plus. Parmi les sujets de discorde, la prise en charge des mineurs isolés figure en bonne place. Réunis en congrès annuel à Rennes jeudi et vendredi, les présidents des conseils départementaux jugent que l’Etat ne les aide pas suffisamment dans leur mission d’accueil des mineurs étrangers isolés, ou mineurs non accompagnés (MNA), c’est-à-dire des adolescents qui arrivent seuls en France. Ceux-ci, lorsqu’ils sont reconnus mineurs, ne relèvent en effet pas du Code des étrangers mais de la protection de l’enfance, une compétence confiée aux départements.

Or, ceux-ci estiment que ces dernières années, leur nombre a augmenté de telle sorte que les départements n’arrivent plus à suivre financièrement. «Le phénomène n’est pas nouveau. En 2017, un recensement fait en lien avec la Garde des Sceaux évaluait à 25 000 le nombre de mineurs isolés pris en charge. On estime que fin 2018, ce chiffre sera passé à 40 000», explique-t-on à l’Assemblée des départements de France (ADF). Un rapport de la mission bipartite de réflexion sur les mineurs non accompagnés, rendu en février 2018 conjointement par l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), l’Inspection générale de l’administration (IGA), l’inspection générale de la justice (IGJ) et l’ADF, pointait déjà «une augmentation très significative des arrivées de migrants se présentant comme MNA au cours des trois dernières années, avec une forte accélération depuis l’été 2017. […] Le nombre de MNA intégrant les dispositifs de protection de l’enfance a triplé entre 2014 et 2017».

Le problème, selon les départements, c’est que la prise en charge d’un mineur étranger isolé coûte 50 000 euros par an et par jeune, et que l’Etat ne prend en charge qu’une somme forfaitaire de 1 250 euros maximum, correspondant aux cinq premiers jours d’accueil, avant que l’âge de la personne se présentant comme mineure soit évalué et qu’elle soit ou non prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). L’ADF évalue à près de 2 milliards d’euros le coût pour les départements cette année, bien loin des 141 millions d’euros inscrits au projet de loi de finances 2019. «Le budget de l’aide sociale à l’enfance a augmenté de 25 % avec les MNA, c’est énorme, illustre Jean-Luc Billand, directeur des solidarités du conseil départemental des Alpes-de-Haute-Provence. Nous, on a 120 primo-arrivants, plus 52 qui ont été affectés au département [les MNA sont répartis à l’échelle nationale depuis un décret pris en 2016, afin de ne pas faire peser le poids de l’accueil sur les seuls départements frontaliers, ndlr]. L’Etat ne compense qu’à hauteur de 10 % [l’ADF parle, elle, de 13,8 %] et seulement pour les primo-arrivants. Il considère qu’en cinq jours, on devrait mettre à l’abri, évaluer la minorité, et avoir obtenu une décision de justice, mais c’est trop peu !»

Services saturés

«Une personne sur deux est évaluée comme majeure, cela engorge les services», explique-t-on encore à l’ADF. En fait, de nombreux jeunes sont ensuite reconnus comme mineurs par la justice, mais il est difficile d’avoir des chiffres précis. A Paris, les associations évoquent par exemple le chiffre de 50 %. Jean-Luc Billand est plus mesuré : «Ce qui est sûr, c’est que l’arrivée des MNA a contribué à saturer le dispositif d’accueil, ce qui nous a conduit à créer des places et à renforcer les effectifs.» Dans son rapport de février, la mission bipartite allait dans le même sens : «La sollicitation massive des équipes d’évaluation conduit à un allongement du recueil provisoire d’urgence bien au-delà du délai de cinq jours prévu par le code de l’action sociale et des familles. Ainsi, selon les estimations de l’ADF, la durée moyenne d’évaluation était de 40 jours en novembre 2017. Du fait de cet allongement, les dépenses réelles engagées par de nombreux départements sont très supérieures au remboursement forfaitaire versé par l’Etat».

Des départements comme la Vienne, la Loire-Atlantique ou le Bas-Rhin pallient le manque de places en organisant de l’hébergement en familles bénévoles, mais là encore, ce n’est pas une solution satisfaisante sur le long terme, d’après l’ADF : «On ne peut pas envoyer les gens chez n’importe qui, n’importe où, il faut enquêter, d’autant que les présidents de département sont responsables pénalement des mineurs. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, mais les présidents de département en ont marre de prendre des risques

Du côté des associations de défense des migrants et des mineurs étrangers isolés, on dénonce de longue date le peu de moyens de l’aide sociale à l’enfance, qui conduisent à des évaluations réalisées à la hâte et même à des refus de guichet, c’est-à-dire des cas où des jeunes n’avaient même pas pu déposer leur demande d’évaluation de minorité. Richard Moyon, membre du Réseau éducation sans frontières (RESF), estime ainsi que la «première difficulté pour un mineur, c’est d’être reçu. Il y a un département où il y avait auparavant six lieux où se présenter, qui ont été regroupés en un lieu unique. Quand 20 ou 30 jeunes se présentent, la direction en désigne trois et les autres ne sont pas reçus.» Ce type de récit est récurrent dans la bouche des responsables associatifs.

Défiance systématique

«Ensuite, il est compliqué d’être réellement mis à l’abri, il y a une défiance systématique, de la suspicion d’inauthenticité des documents présentés… Et quand ils sont pris en charge, ils subissent souvent un traitement discriminatoire, sont placés dans des hôtels souvent sordides, leur scolarisation prend des mois, ils sont livrés à eux-mêmes… Ils vivent entre eux, ce qui n’est pas la meilleure façon d’apprendre le français, de s’intégrer. D’autant qu’ils ont été très marqués par leur voyage et ne sont pas accueillis une fois arrivés en France», raconte encore le militant.

Clémentine Bret, référente MNA chez Médecins du Monde, juge que le problème est plus global : «L’aide sociale à l’enfance est de toute façon sous-dotée, étranglée, que ce soit pour les Français ou les étrangers. C’est un bouc émissaire facile. Il y a une gestion comptable, et personne ne s’en cache. J’ai vu des responsables de conseil départementaux dire : « J’ai dix places, on aura dix personnes reconnues comme MNA. Je ne vais pas dire qu’il y en a 100 sinon la justice m’obligera à les accueillir et je ne peux pas. »»

Dans son discours aux préfets en septembre 2017, Emmanuel Macron avait déjà identifié le problème : «J’ai là-dessus demandé au gouvernement de faire des propositions d’ici la fin de l’année pour revoir complètement la question de l’accueil et de l’accompagnement de ces mineurs, qui n’est pas satisfaisante et qui représente une charge croissante pour les Conseils départementaux.», avait-il dit. Puis, le mois suivant, c’est le Premier ministre Edouard Philippe qui avait jugé : «Il faut que l’Etat prenne à sa charge des choses qui relèvent de compétences plus régaliennes, c’est-à-dire d’une capacité à décider notamment de la majorité ou de la minorité».

Depuis, le gouvernement a bien promis de faire passer la part de la prise en charge par l’Etat à 17 % du coût total, mais pour Dominique Bussereau, le président de l’ADF, ce n’est guère plus qu’une «petite avancée». Car si les mineurs étrangers isolés ne représentent que 15 à 20 % des enfants pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance, les départements jugent en fait qu’ils ne devraient pas relever de leur compétence, mais bien du domaine régalien. En février, la mission bipartite relevait : «Les départements se retrouvent aux avant-postes d’un phénomène migratoire sur lequel ils n’ont aucune prise et sont confrontés à de grandes difficultés opérationnelles pour assurer l’évaluation et la mise à l’abri face aux flux croissants de jeunes se présentant comme MNA», en raison du «caractère décentralisé de la protection de l’enfance». Pour l’ADF, le problème est donc bien politique : «On attend que le gouvernement remplisse son rôle.»

Pour Clémentine Bret, les revendications des départements sont effectivement politiques : «Il y a une instrumentalisation des jeunes hommes africains de 16-17 ans, dont les départements disent qu’ils ne sont pas Syriens, n’ont pas besoin de protection… Les MNA ne sont pas maltraités parce qu’ils sont étrangers mais bien parce qu’ils sont isolés. Ils subissent une vraie discrimination, sont considérés comme des migrants, pas comme des enfants. D’ailleurs, certains départements poursuivent systématiquement en justice pour escroquerie ceux qu’ils soupçonnent d’avoir utilisé de faux papiers. Ils peuvent être emprisonnés, et être ensuite obligés de quitter le territoire. Tout cela, c’est cohérent avec la politique de non-accueil organisée pour éviter les « appels d’air ».»

Kim Hullot-Guiot