“La non-violence de l’Etat devrait redevenir un débat” – Idées


Usage disproportionné de la force, refus de reconnaître les projets collectifs au nom de l’ordre… Trois mois après son évacuation, la zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes refuse de tourner le dos à trente ans d’expérimentations sociales, dont certaines ont fait leur preuves estime la sociologue de la police Geneviève Pruvost, dans un ouvrage qui fait l’éloge des « mauvaises herbes ».

Après l’opération d’expulsions sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en avril dernier, les terres ont vu leurs routes rouvertes à la circulation, et les hélicoptères, drones et blindés ont disparu progressivement du paysage. Pourtant, pour le département de Loire-Atlantique, souhaitant racheter une partie de ces terres à l’Etat, l’avenir des habitants reste incertain, et l’interprétation de ce qu’il s’est passé encore source de débat. Geneviève Pruvost, sociologue de la police et des alternatives écologiques à l’Institut Marcel-Mauss, a écrit le texte « Zone de politisation du moindre geste » dans le livre Eloge des mauvaises herbes : ce que nous devons à la ZAD, coordonné par la journaliste Jade Lindgaard et réunissant les textes d’un collectif de quinze auteurs. Entretien.

Pour vous, la ZAD est une « zone d’expérimentation à ciel ouvert ». Qu’y expérimente-t-on et qu’a-t-elle de si singulier ? 

A la ZAD de Notre-Dame-des-Landes se sont mises en place des fermes en autogestion et des productions agricoles qui se rapprochent d’une agriculture alternative. A cela s’ajoute l’expérimentation de la vie en habitat léger contre le bétonnage, l’usage de matériaux de récupération ou biosourcés avec le souci de laisser le minimum d’empreinte humaine. Cependant, la plus grande partie de ces habitats a été détruite par l’Etat. En plus de ces choix en matière d’habitat et de production agricole, se déploie également à la ZAD une expérience de vie libertaire et anticapitaliste, marquée par le rejet d’un chef potentiel. Ces modes d’auto-organisation n’ont pas été inventés par la ZAD, bien sûr : ils renvoient à une contestation du progrès industriel et des sociétés pyramidales, dont les groupes politiques les plus connus sont les anarchistes, puis les néoruraux des communautés des années 1970. L’originalité de la ZAD réside, d’une part, dans la cohabitation politique de groupes qui, en d’autres circonstances, n’auraient pas communiqué les uns avec les autres : les agriculteurs et les artisans, qui travaillent en interdépendance. D’autre part, la ZAD a fait l’objet d’une répression disproportionnée par deux gouvernements successifs, en 2012 et 2018, à l’aide des blindés, des drones, des contrôles d’identité abusifs. C’est alors qu’un réseau de comités de soutien, d’associations, de particuliers s’est mobilisé en France et à l’international pour dénoncer l’iniquité de cette répression. L’Etat sait bien que ce lieu est défendu par une grande variété de gens qui ne se réduisent pas aux black blocs et à l’« ultra gauche », comme il veut le laisser croire.

Comment, à l’intérieur de la ZAD, réfléchit-on sur la notion de travail ? 

Le mot « travail » n’est pas le plus apprécié dans la ZAD. Au sens marxiste du terme, il implique la vente de sa force de travail contre un salaire. Dans la ZAD au contraire, on privilégie les échanges de services, les chantiers collectifs fondés sur la gratuité et une marge de liberté importante : on y refuse le travail salarié et la soumission à un patron. Rappelons au passage que nos sociétés fonctionnent sur un régime disciplinaire dès l’école : dans l’éducation classique, on apprend la sélection par la compétition plus que la coopération ou la possibilité de prendre des décisions à travers le consensus. La ZAD a pu constituer un « sas de décompression » pour un grand nombre de gens éprouvés par ces diverses formes d’organisation.

Ferme de Bellevue. La fromagerie.
Ferme de Bellevue. La fromagerie.

Photo : Lény Stora/docpix.fr

Y mène-t-on une lutte transclasse qui bouleverse le schéma classique de la lutte des classes marxistes ? 

Il pourrait y avoir une lutte transclasse, oui. Comme dans le « mouvement des places » qui a touché aussi bien l’Espagne que la Turquie, et où plusieurs classes sociales se sont unies. Mais il n’existe pour l’instant pas de liens privilégiés entre les luttes menées dans les quartiers populaires et le mouvement de contestation de type ZAD : ils sont encore à construire. Pourtant, la ZAD propose des formes de vie redoutablement adaptées aux personnes qui disposent de très peu de moyens et ne sont pas issues des milieux agricoles.

Emmanuel Macron a qualifié la ZAD de « projet de désordre » et assurait avoir « rétabli l’ordre républicain en évacuant les zones où il n’y avait aucun projet réel ». Pourquoi faire appel aux notions d’ordre et de désordre ? 

Le contenu de ce qui doit être l’ordre est défini par le gouvernement, et la police est un indicateur de ce qui fait ordre et désordre pour les dominants dans une société. L’institution policière n’a pas les moyens de contrôler toutes les infractions au code pénal ; il est donc intéressant de voir la sélection des infractions « dignes » d’intérêt. On voit ainsi que l’ordre républicain ne s’alarme absolument pas de la production de déchets toxiques ou des conditions de travail enfreignant le code du travail. En revanche, faire venir des blindés à la ZAD est une priorité. J’ai été frappée que l’Etat présente les habitants de la ZAD comme des militants ultraviolents : en tant que sociologue de la police, la première chose que je vois, c’est plutôt la disproportion des moyens mis en place et la violence de la police. Cette dernière est la boîte noire de la démocratie : on lui a délégué des pouvoirs très importants (celui de blesser, voire de donner la mort, le droit de surveillance), mais on oublie que des civilisations entières ont fonctionné sans police, et la non-violence de l’Etat devrait redevenir un débat.

La ZAD, par ailleurs, dit quelque chose de notre baisse d’exigence à l’égard de ce qu’on est en droit d’attendre d’un Etat : en 1986, la mort de Malik Oussekine sous les coups de la police avait entraîné un scandale énorme, de gigantesques manifestations et la démission de ministres. Or ce ne fut pas le cas de la mort de Rémi Fraisse, sur la ZAD de Sivens, et encore moins des personnes racisées, harcelées en banlieue. Il faut dire que ces populations sont soumises à un tir nourri de réformes néolibérales qui impactent leur vie quotidienne et les plongent dans un état de sidération qui laisse une grande marge de manœuvre aux Etats.

Qu’est-ce qui rend la ZAD à ce point dangereuse que l’Etat engage les forces armées afin de lutter contre elle ? 

Les expériences alternatives qui y sont menées durent depuis suffisamment longtemps (certaines depuis trente ans !) pour qu’on puisse désormais attester de leur sérieux. Certaines ont fait l’objet d’études scientifiques – sociologiques, agronomiques… On est donc à même de juger de la viabilité économique et sociale de ce genre d’entreprise autogestionnaire. D’autant que la productivité de l’agriculture « industrielle » ne pourra plus augmenter, alors que le modèle paysan de la microferme, lui, peut se révéler très productif. Aujourd’hui, une génération entière de gouvernants trahit une méconnaissance totale du monde paysan et de l’habitat vernaculaire. On a pourtant des retours d’expériences alternatives et coopératives de longue durée et qui se renouvellent, comme le Larzac.

Marcheurs en file indienne d’un des deux cortèges amenant ˆà la ferme Bellevue. Mobilisation des anti-aéŽroports pour fêter le retrait de projet d’aŽéroport Notre-Dame-des-Landes et préŽparer l’avenir sur la ZAD, le 10 février 2018.
Marcheurs en file indienne d’un des deux cortèges amenant ˆà la ferme Bellevue. Mobilisation des anti-aéŽroports pour fêter le retrait de projet d’aŽéroport Notre-Dame-des-Landes et préŽparer l’avenir sur la ZAD, le 10 février 2018.

Mathieu Thomasset / Hans Lucas

Mais la ZAD effraie aussi l’Etat pour une seconde raison : des habitants, qu’ils soient soixante-dix ou des milliers (selon les événements) montrent qu’ils peuvent s’organiser en pratiquant l’autogestion, c’est-à-dire la possibilité de s’entendre les uns avec les autres avec un minimum d’échelons hiérarchiques. L’idée même que des groupes humains puissent s’organiser en démocratie directe va à l’encontre de sociétés fondées sur la délégation parlementaire et sur la division entre l’oligarchie décisionnaire et les autres…

Dans Eloge des mauvaises herbes, vous dites qu’il « faudrait une armée entière pour endiguer le flux incontrôlable des anonymes qui ont une ZAD dans la tête »

L’Etat ne peut pas brider la parole ni le flot de gens qui viennent de toutes les classes sociales pour voir à quoi la ZAD peut bien ressembler. Ces gens de passage à la ZAD – qu’ils appartiennent aux classes moyennes éduquées, aux classes supérieures comme aux classes populaires – en sont revenus avec quelque chose, et ils en ont parlé autour d’eux. Personnellement, je me suis rendue dans la ZAD en 2012 parce que l’Etat y menait une action policière massive contre des modes de vie que j’étudiais alors. Que l’Etat prenne la peine de se lancer dans de telles actions spectaculaires, coûteuses à tous points de vue, en prenant le risque de tuer et de blesser, cela en dit long sur la croyance en l’impunité de son action. Il envoie des électrochocs dont il ne mesure pas la portée, et dont les conséquences peuvent se faire sentir bien plus tard. On est dans un mouvement de contestation de longue durée, très visible dans les années 1970, ravivé dans les années 2000 avec l’altermondialisme, et qui se poursuit donc aujourd’hui…

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