Migrants : l’union de façade d’une Europe forteresse

liberation.fr

Alain Auffray, envoyé spécial à Bruxelles

Il aura fallu neuf heures de négociations aux chefs d’Etat et de gouvernement réunis à Bruxelles jeudi et vendredi pour parvenir à résoudre, non pas une «crise migratoire», les entrées illégales dans l’Union ayant chuté de 95% depuis le pic de 2015, mais une «crispation politique», en Italie et en Allemagne, selon les mots d’un proche du président français. A 4h40 du matin, vendredi, Emmanuel Macron s’est réjoui, en quittant les bâtiments du Conseil européen, que «toutes les solutions pensées à la va-vite, soit de repli national, soit de trahison de nos principes [aient] été explicitement écartées». Reste que, et le chef de l’Etat évite de le clamer, l’accord obtenu vendredi confirme que l’Union se transforme en une forteresse inexpugnable. Pour la France, c’est le prix à payer pour maintenir la cohésion des Vingt-Huit, menacée par la poussée des démagogues.

«Volontaires»

Il ne faut cependant pas se tromper : ce tournant a été pris dès mars 2016, lors de la conclusion de l’accord Union-Turquie qui a coupé la route des Balkans. Contre monnaie sonnante et trébuchante (3 milliards d’euros par an), Ankara a accepté de fermer l’accès à la Méditerranée et de reprendre sur son sol tous ceux qui parviendraient néanmoins à passer. En d’autres termes, les Européens ont sous-traité à Ankara le contrôle de leurs frontières extérieures. En échange, l’Union s’est engagée à accueillir une infime partie des réfugiés statutaires reconnus par le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) de l’ONU se trouvant en Turquie (37 000 jusqu’à présent, 45 000 à venir). C’est l’Espagne et le Maroc qui ont inventé ce type d’accord de sous-traitance dans les années 90, ce qui a tari la route de la Méditerranée occidentale.

La seule qui reste donc entrouverte demeure celle de la Méditerranée centrale. Entrouverte, car l’Italie a déjà négocié avec les tribus libyennes afin qu’elles empêchent les départs. Et parce que l’Union aide, de son côté, le HCR et l’Office international des migrations (OIM) dans leurs interventions en Libye destinées à freiner l’embarquement des migrants et à financer les retours (20 000 retours volontaires depuis novembre 2017).

Pour la fermer totalement, l’Union annonce qu’elle va non seulement accroître ses financements, mais aussi qu’elle va aider les gardes-côtes libyens, qui disposent de moyens misérables, à intercepter les départs illégaux. Elle met au passage en garde les ONG : pas question qu’elles continuent à intervenir dans les eaux territoriales libyennes. Les chefs d’Etat européens ont franchi une étape supplémentaire en décidant d’«étudier» s’il est possible de créer des «plateformes régionales de débarquement» dans les pays tiers (Libye et Tunisie en clair), sous supervision du HCR et de l’OIM, dans lesquelles les personnes secourues en mer seraient débarquées. L’idée est d’y effectuer un tri entre demandeurs d’asile et migrants économiques, ces derniers étant renvoyés dans leurs pays.

Si, malgré tout, des étrangers sans-papiers parviennent dans les eaux territoriales de l’Union, ils seront débarqués dans des «centres fermés», rebaptisés dans la nuit de jeudi à vendredi «centres contrôlés», gérés par le HCR et l’OGM avec les moyens de l’Union et des Etats membres. L’idée est la même que pour les «plateformes de débarquement» : faire le tri entre les personnes admises à demander l’asile politique (10% en moyenne) et les autres. Les demandes d’asile seront instruites sur place et seuls les réfugiés statutaires seront autorisés à sortir de ces «centres» pour être répartis dans différents pays européens. Le compromis trouvé tient en un mot : volontariat. Seuls les pays «volontaires» créeraient ces centres et la répartition des réfugiés se ferait, elle aussi, sur une base volontaire.

«Pays le plus proche»

Tout le problème réside dans la gestion des retours des migrants et des déboutés du droit d’asile. Ils sont difficiles à mettre en œuvre parce que soit on ne connaît pas la nationalité du migrant, soit son pays d’origine refuse de le reprendre, soit, enfin, le pays tiers dont il provient n’est pas sûr, ce qui est le cas de la Libye. Ainsi, après un pic de 46% de retours en 2016, on est retombé à 36,6% en 2017. L’objectif est de parvenir à 70%, ce qui semble difficile. C’est pour cette raison, qu’à ce stade l’Italie et la France excluent d’accueillir de tels centres sur leur sol, seules la Grèce et l’Espagne étant prêtes à le faire… «La France n’est pas un pays de première arrivée, s’est justifié le chef de l’Etat français. Certains voulaient nous pousser à cela, je l’ai refusé. Les règles internationales de secours en mer sont claires : c’est le pays le plus proche qui doit être choisi comme port.»

La création de ces centres implique qu’à l’avenir tous les demandeurs d’asile qui auront réussi à prendre la mer et seront interceptés aux frontières extérieures de l’Union resteront enfermés durant toute la durée de l’instruction de leur demande d’asile, afin d’éviter les fameux «mouvements secondaires» qui indisposent tant le ministre de l’Intérieur allemand, Horst Seehofer.

L’Union espère bien que ce dispositif, qui a fait ses preuves en Méditerranée orientale, découragera les réfugiés et les migrants de tenter un passage en force. C’est exactement ce que souhaite depuis 2015 le Hongrois Viktor Orbán, qui remporte là une belle victoire idéologique.

Alain Auffray envoyé spécial à Bruxelles , Jean Quatremer correspondant à Bruxelles

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