L’école, l’uniforme et l’écran de fumée


Depuis quelques jours et des interventions médiatiques de Jean-Michel Blanquer, le débat sur l’uniforme à l’école semble être revenu sur le devant de la scène. Il faut dire qu’une consultation dans la ville de Provins est venue appuyer le propos du locataire de la rue de Grenelle puisque les parents de la commune – ou tout du moins ceux qui ont participé à la consultation – se sont prononcé majoritairement en faveur de la mise en place de l’uniforme dans les écoles de la ville. Invité sur le plateau de BFM TV dimanche dernier, le ministre de l’Education a adopté la position chère au macronisme, ce fameux en même temps.

Ne cessant pas de convoquer tous les fantasmes possibles et imaginables, la mise en place de l’uniforme serait selon certains de ces défenseurs un moyen de promouvoir plus d’égalité au sein des écoles afin de lutter contre les marques et les « phénomènes matérialistes un peu stupides » selon les termes de Monsieur Blanquer. Prenant bien soin de ne pas s’engager trop fortement, le successeur de Najat Vallaud-Belkacem a prestement expliqué qu’il ne faisait pas de cette question l’alpha et l’oméga de la politique éducative, que la question de l’uniforme s’insérait dans une logique bien plus large. Je suis pleinement en phase avec son propos et c’est précisément pour cela qu’il me semble urgent de déconstruire la mythologie qui se met en place autour dudit uniforme en même temps que d’essayer de montrer en quoi ce débat tout comme ceux sur la laïcité ou les téléphones portables que lancent le ministre sont constitutifs d’un écran de fumée pour mieux masquer les décisions qui sont prises.

Penser global

Cela surprendra sans doute certains mais je ne suis pas fondamentalement opposé à la mise en place de l’uniforme dans les écoles. Il est vrai que la profusion des marques et les conséquences que cela entraine notamment la discrimination de ceux n’en portant pas est un réel problème dans les écoles. En ce sens, la mise en place d’un uniforme pourrait participer à régler ce problème. Il serait toutefois naïf (ou inconséquent au choix) de croire que l’uniforme est signifiant en lui-même. Je suis en effet bien plus enclin à penser que la mise en place (ou pas) d’une telle mesure ne prendrait sens que dans un cadre beaucoup plus global. Il ne me semble pas en effet que l’uniforme soit porteur en lui-même d’une logique progressiste ou réactionnaire.

Si l’on accepte cet état de fait, je suis donc fondé à dire que c’est l’univers dans lequel une telle mesure prendrait place qui donnerait sa signification à la présence d’un uniforme. Il est évident que dans les débats actuels la question de l’uniforme est corrélée à une politique d’autorité au sein des écoles. Ainsi faut-il voir la coalition qui se met en place et nous explique qu’il faut interdire les téléphones portables ou encore agir contre les manquements relatifs à la laïcité. La logique qui est portée par toute cette galaxie dont Jean-Michel Blanquer n’est que la face émergée est, à mes yeux, rudement conservatrice. Elle peut bien se cacher derrière un supposé désir d’égalité – nous y reviendrons – mais la vérité est que cette question de l’uniforme est le cache-sexe d’une politique autoritaire au sein des écoles et fleure bon la naphtaline et la nostalgie d’un temps où l’autorité était pleine dans les écoles si on les écoute.

De la diversion

Il est une constante depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, la stratégie qu’a été la sienne et celle de son gouvernement d’ouvrir un nombre de fronts incalculables pour empêcher que l’opposition ne puisse arrimer la contestation à un projet. Il faut reconnaitre que jusqu’ici, le nouveau locataire de l’Elysée réussit avec brio sa stratégie. En forçant son opposition à courir plusieurs lièvres à la fois, en empêchant que les débats s’ancrent dans l’opinion et en adoptant la stratégie du bulldozer, il a jusqu’ici réussi tout ce qu’il a entrepris ou presque. En ce sens, il n’y a rien d’étonnant à voir Jean-Michel Blanquer rouvrir le débat sur l’uniforme ou sur les téléphones portables au moment même où la contestation à l’égard de Parcoursup croît.

A l’heure où des lycéens sont déférés devant la justice pour avoir simplement occupé un lycée, où le droit de manifester est remis en cause par le ministre de l’intérieur sans que cette remise en cause ne soit des paroles en l’air au vu des poursuites à l’égard des lycéens, Jean-Michel Blanquer décide de sortir du bois pour nous reparler d’uniforme, de téléphones portables et de laïcité (avec en ligne de mire le nauséabond débat sur l’accompagnement des sorties scolaires par les femmes voilées). On peut, c’est un choix, croire au concours de circonstances malheureux. Je suis bien plus enclin à y voir une stratégie de communication politique délibérée visant à déporter la lumière sur ces sujets plutôt que d’aborder la contestation à Parcoursup. La crise d’autorité du ministre n’est ni un hasard ni une coïncidence mais le fruit d’une stratégie politique murement réfléchie. Pendant que l’on pousse des cris d’orfraie sur l’uniforme, on oublie que l’on poursuit des lycéens. La stratégie est limpide, implacable.

L’hypocrite égalité

Le principal argument avancé pour défendre la mise en place de l’uniforme est l’égalité entre les écoliers. Il y aurait matière à franchement rire si la situation n’était pas si dramatique. Il y a en effet une forme d’indécence portée à son paroxysme dans cette argumentaire. Nous sommes en présence d’un gouvernement qui pousse les inégalités partout ou presque dans la société, qui ne fait rien pour lutter contre les inégalités d’un système scolaire faisant partie des systèmes scolaires les plus inégalitaires du monde et les plus en pointe dans la reproduction sociale mais qui nous explique sans sourciller qu’il agit pour plus d’égalité avec la mise en place de l’uniforme.

Plutôt que de s’attaquer à la racine du mal qui ronge notre société, le voilà qui, comme la mairie de Marseille d’ailleurs, affirme que c’est en agissant sur les symptômes que l’on guérira le mal. La mise en place de l’uniforme est finalement comparable, dans leur logique, au fait de casser le thermomètre pour dire que l’on a plus la fièvre, une forme de dissimulation odieuse et cynique de la réalité des choses, une manière d’imposer une nouvelle fois leur Réel par-dessus les conditions de vie les plus difficiles de la société. En introduction je parlais d’une mythologie à déconstruire à propos de l’uniforme. Et si finalement celui-ci s’apparentait bien plus à une forme de cheval de Troie ? Prenons garde à ne pas tomber dans le piège, c’est à ce prix et uniquement à ce prix que nous parviendrons à changer radicalement les choses pour l’école, loin des gesticulations.

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Interdiction des portables au collège : regard d’un assistant d’éducation


Le 7 juin, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi interdisant aux élèves l’utilisation des téléphones portables dans les écoles et les collèges. Certains députés, parmi lesquels Fabienne Colboc, réclamaient même que l’usage des téléphones soit interdit aux personnels. Entretien avec un assistant d’éducation d’un établissement de Tours.

Quel regard portes-tu sur cette proposition de loi interdisant l’utilisation du téléphone portable dans les collèges ?

C’est une proposition de loi inutile, et c’est une proposition de loi qui, une fois de plus, ignore les réalités vécues sur le terrain. Inutile, puisque la loi prévoit déjà que l’utilisation d’un téléphone mobile est interdite aux élèves « durant toute activité d’enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur ». Un collège peut donc déjà interdire toute utilisation des portables dans son enceinte : c’était le cas d’un des établissements où j’ai travaillé. En annonçant cette mesure, tout en rouvrant le débat sur le port de l’uniforme, le gouvernement semble surtout vouloir flatter une frange conservatrice de l’électorat qui réclame toujours plus de discipline dans l’espace scolaire.

Ça signifie quoi, concrètement, interdire les téléphones portables dans les collèges ? Ça veut dire que les assistants d’éducation, qui sont souvent en sous-effectif [1], passent une bonne partie de leur temps à traquer les collégien-nes qui en font usage. Car il ne faut pas se leurrer, les élèves ne les laissent pas éteints au fond de leurs sacs. Donc, au lieu de se consacrer à d’autres besoins plus importants, il faut faire la chasse aux téléphones. C’est idiot, et c’est chronophage. Parce que chaque cas va donner lieu à une négociation : telle élève était au téléphone avec sa mère pour la prévenir qu’elle sortait plus tôt, tel autre annonçait qu’il faisait l’objet d’une punition, un autre enfin l’utilisait simplement pour écouter de la musique, etc. On n’est pas dans l’accompagnement éducatif des élèves, on est dans la traque et la punition. Punition qui sera souvent contestée par les parents qui ne peuvent plus joindre leur enfant…

Les auteurs de la proposition de loi invoquent différents problèmes pour justifier leur volonté d’interdiction : usages malveillants, cyberharcèlement, problèmes de concentration en cours… Qu’en penses-tu ?

L’une des caractéristiques du cyberharcèlement, c’est qu’il se poursuit une fois les élèves sortis de l’établissement. Les insultes et les menaces circulent sur les réseaux sociaux, et le harcèlement se poursuit en soirée, la nuit, s’étend parfois à plusieurs établissements de la ville… C’est un vrai sujet, mais l’interdiction du téléphone portable à l’intérieur des collèges n’y répond absolument pas. Quant aux prises de photos et de vidéos malveillantes, d’après mon expérience, les équipes éducatives sont généralement très vigilantes à ce sujet, font des rappels de la loi en vigueur aux élèves surpris en train de filmer des bagarres ou des moqueries… Et si l’objectif annoncé de protéger les élèves est louable, il faut quand même constater que les équipes éducatives sont très vite démunies face aux situations de harcèlement : on manque de moyens, de formations, de solutions adaptées pour protéger les élèves qui en sont victimes.

On a besoin de pognon pour l’éducation, pour financer des postes à la hauteur des besoins, pas de mesures comme celle-là, qui se limitent à de l’affichage. Je veux bien qu’on dise que « l’utilisation du téléphone portable par les élèves pendant les cours porte atteinte à leurs capacités d’attention et de concentration », ou qu’on explique que « l’usage des portables dans l’enceinte des établissements scolaires peut soulever de réelles difficultés (…) pédagogiques » [2], mais sur ces points il vaudrait mieux réduire le nombre d’élèves par classe, offrir un encadrement adapté aux élèves qui ont de gros troubles de concentration, et assurer le remplacement des personnels absents.

Fabienne Colboc, députée d’Indre-et-Loire, a présenté un amendement qui prévoyait carrément « d’étendre l’interdiction de l’usage du téléphone portable à l’ensemble de la communauté éducative ». Ton avis ?

Ça ne leur suffit pas d’infantiliser les élèves, ils veulent aussi infantiliser les personnels de l’éducation. Mais je n’ai pas de leçon à recevoir de Madame Colboc sur l’utilisation que je peux faire de mon téléphone sur mon lieu de travail, en particulier lorsqu’elle invoque la nécessité de « renvoyer à nos jeunes une image d’exemplarité ». Quand elle recopie mot pour mot des amendements écrits par des lobbys de l’industrie des pesticides, est-ce qu’elle fait preuve d’exemplarité ? Encore une fois, ce texte témoigne de la méconnaissance des parlementaires sur ce qui se passe dans les établissements scolaires. Avec mes collègues, on a besoin de nos téléphones pour s’organiser, se coordonner, se prévenir en cas de retard ou d’absence, pour pallier au manque de postes téléphoniques et informatiques. Ils imaginent quoi pour remplacer ça ? Un réseau de talkie-walkies ?

Je veux bien qu’on ait un débat national sur les téléphones portables, en particulier les smartphones, qui traiterait de leur impact sur la santé et sur la concentration – puisque cela fait partie des arguments avancés dans le cadre de cette proposition de loi –, ou sur leurs conditions de production, qui sont notoirement dégueulasses. Mais dans ce cas, que les députés s’attaquent à Free, à Orange ou à Bouygues, qu’ils s’attaquent à Apple et à Samsung, pas aux collégien-nes et aux personnels de l’éducation.

Illustration par Dirk Marwede (CC BY-ND 2.0).


Mamoudou Gassama à l’Élysée, les autres réfugiés à la rue!


Mamoudou Gassama est devenu notre héros « national » en l’espace de quelques heures. Cet exilé malien sans papiers de 23 ans a sauvé en prenant de gros risques un enfant suspendu sur le rebord extérieur d’un balcon au quatrième étage d’un immeuble. Il méritait certes que la République lui rende hommage de quelque façon. Le président Macron, qui ne manque aucune occasion de communiquer, en a fait beaucoup et n’a pas lésiné sur la mise en scène. Il l’a reçu à l’Élysée et lui a promis sa régularisation, son intégration, et même, dit-on, la nationalité française.

Une belle histoire pour un jeune homme qui a déjà risqué sa vie pour arriver du Mali en France dans les conditions que connaissent la plupart des migrants qui ont fui leur pays d’origine, que nous rencontrons sous les métros, le long des canaux à Paris, dans les centres de rétention administrative, à Calais, à Ouistreham, à Menton, dans les Alpes à la frontière franco-italienne et ailleurs.

On espère toutefois qu’une fois les projecteurs éteints, Mamoudou Gassama ne sera pas oublié par tous et d’abord par l’État, et abandonné à de nouvelles « galères » comme il semble que l’a été un autre héros de même trempe, autrefois célébré, Mohssen Oukassi, ce Tunisien sans papiers de 26 ans qui, en 2014, sauva des habitants de son immeuble en flammes à Aubervilliers.

Notre bonne conscience, un exilé fréquentable

Car Mamoudou Gassama est en fait et avant tout notre bonne conscience. La bonne conscience de gens qui ne veulent pas entendre parler de ces migrants envahissant l’espace public, mais qui se montrent satisfaits de voir surgir un Mamoudou, ce « bon » migrant qui parvient par son acte de bravoure à éveiller en nous assez d’émotion pour nous anesthésier et nous insensibiliser à la souffrance de milliers d’autres exilés croupissant dans la misère.

Mamoudou Gassama est le héros dont a besoin la société pour se consoler de sa vie banalisée, sans événement, et de sa lâcheté à degré variable selon les jours. Malgré lui, cet homme courageux et simple s’est transformé en personnage de spectacle, et ce n’est pas un hasard si on le qualifie de Spiderman. Un super-héros moderne dont nous sommes si friands. En fait, l’héroïsme de Mamoudou Gassama va nous dispenser de l’empathie responsabilisante à laquelle devrait nous obliger notre condition humaine face à la détresse et au dénuement extrême de notre semblable. Nous sommes davantage sensibles à une souffrance abstraite, sélectionnée, médiatisée et instrumentalisée. On a en fait « déguisé » ce jeune migrant en « bon exilé », propre sur lui, défait des habits peu reluisants de sa longue errance, présentable et fréquentable au point d’être invité à se montrer sous les ors de la République. Il redevenait par là même le « bon Noir » de l’ère coloniale.

Mamoudou Gassama est en fait et avant tout notre bonne conscience. La bonne conscience de gens qui ne veulent pas entendre parler de ces migrants envahissant l’espace public.

Il suffit d’un peu d’attention pour constater que peu de gens s’arrêtent par exemple en passant devant les tentes du canal Saint-Denis, sous les métros, ou dans ces rues où les exilés s’entassent. Peut-être parce qu’ils nous rappellent désagréablement qu’un jour leur sort pourrait être le nôtre. Peut-être aussi parce que nous n’osons pas les regarder dans les yeux, parce qu’ils nous renvoient à notre absence de compassion à leur endroit et à la honte que nous en avons. Toutes les souffrances, il est vrai, ne possèdent pas la vertu d’éveiller notre compassion. Seules certaines le font, auxquelles nous pouvons nous identifier. Or les exilés sont des étrangers, ils viennent d’ailleurs, ils ne sont pas « nous ».

Le nouveau monde bégaie maintenant en anglais

En lançant cette belle opération de communication, Emmanuel Macron n’a pas seulement réussi à « blanchir » une misère noire qu’il veut nous faire oublier. En célébrant l’héroïsme de Mamoudou Gassama et en lui réservant ce magnifique l’accueil, il a surtout cherché à se blanchir lui-même et à réendosser le beau costume d’humaniste qu’il aime à arborer. Ce geste suffira-t-il à masquer la réalité de sa politique migratoire? À effacer de nos consciences le cynisme technocratique de ses ministres?

Pendant que le Président met en scène son humanisme foncier au côté de Mamoudou Gassama, son homme de peine, Gérard Collomb, lui, fait le sale boulot. Transformé en libéral bizarrement anglophone, il moque sans honte aucune le benchmarkingdes demandeurs d’asile. Il y a peu, sa collègue Nathalie Loiseau parlait elle de « shopping de l’asile ». Le nouveau monde bégaye en anglais. Et tente de justifier par de misérables jeux de langage une politique délibérément défaillante de l’accueil, conçue comme un moyen de décourager les migrants –et de plaire, s’il est possible, à une droite dure qui, elle, continue à faire la politique de l’ancien monde: « nous » contre « eux ». Nous connaissons cette vieille rengaine et les désastres qu’elle engendre.

Les héros qu’on ne veut pas voir

L’héroïsme de Mamoudou réussira-t-il à infléchir l’attitude du gouvernement à l’égard de tous ces étrangers qu’il ne veut pas? Il est permis d’en douter. Tout continuera comme avant. Lui fermera les portes, eux rentreront par la fenêtre. Oui, parce qu’ils ont de l’audace, l’audace de quitter leur pays, de traverser des milliers de kilomètres dans des conditions ineffables, de fuir la police, de surmonter les obstacles pour échapper au pire. Oui, parce que ce sont tous, à leur façon, des héros. Des héros oubliés, rejetés, méprisés, pourchassés. Mais des héros. Qui ne cèdent pas, parce qu’ils veulent changer leur destin. Pour émigrer, il faut toujours une dose minimale d’héroïsme.

Pour émigrer, il faut toujours une dose minimale d’héroïsme.

La vision de la souffrance est ordinairement tenue à l’écart pour ne pas enfreindre les règles de notre individualisme. Inversement, à certains moments, elle devient le ciment de solidarités « humanitaires », fabriquées par l’occasion. Nous assistons chaque jour aux actes de bravoure de ces « délinquants » solidaires qui transgressent parfois la loi pour venir en aide à ces hommes et ces femmes en détresse en les faisant traverser des frontières, en les conduisant dans leurs véhicules, en en les hébergeant, en les nourrissant, en les soignant. Eux aussi sont des héros et des héroïnes, dont l’héroïsme ordinaire n’a pas l’heur de plaire à nos ministres et qui, certainement, ne seront jamais reçus en grande pompe à l’Élysée. Ce n’est pas grave. Ils nous donnent l’exemple chaque jour. À qui voudra le suivre ou pas.

La politique xénophobe de nos gouvernements ne date pas d’aujourd’hui. La solidarité active de femmes et d’hommes simples, des héros du quotidien à leur manière, non plus.


Uniformité contre égalité

politis.fr

par Denis Sieffert

Si l’on veut plus d’égalité à l’école, il faut des moyens, pas des uniformes. Et cesser de faire accroire que l’école peut être à elle seule le creuset de l’égalité sociale au milieu d’une société de plus en plus inégalitaire.

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Voilà bien une vieille lune qui ressurgit : le port de l’uniforme à l’école. C’est le maire de Provins, « cité médiévale », qui en a relancé l’idée, allant jusqu’à demander l’avis des parents d’élèves, qui lui ont volontiers donné leur bénédiction. Ce qui n’est guère étonnant dans cette ville très marquée à droite qui eut longtemps pour édile le très réactionnaire Alain Peyrefitte, avant de tomber entre les mains de Christian Jacob, l’actuel président du groupe Les Républicains à l’Assemblée. Une ville où Marine Le Pen arriva en tête du premier tour de la présidentielle, tout juste devant François Fillon… La présidente du Front national – pardon, du Rassemblement national – a d’ailleurs été la première à applaudir cette mesure qui devrait entrer en application à la Toussaint.

On aurait pu ne voir là que manifestation de folklore local si le ministre de l’Éducation nationale n’avait pas immédiatement dit tout son intérêt pour cette uniformisation des gamins, de la maternelle à la fin du collège. Ce qui laisse à penser que l’ancienne capitale des comtes de Champagne est peut-être le laboratoire d’une mesure qui a vocation à s’étendre. Le comique dans cette affaire, c’est que l’argument utilisé par les partisans de l’uniforme, par ailleurs en partie à la charge des parents, est social. Le costume réglementé aurait des vertus égalitaires. Ce serait même une mesure anti-riches destinée à masquer les vêtements de marque. Ce qui peut séduire une certaine gauche qui n’a plus d’autres repères que républicains. Il y a là évidemment beaucoup d’hypocrisie. Tout le monde sait que les revendications de singularité peuvent être aussi le fait des gamins des cités.

S’il ne s’agit évidemment pas de tout accepter, comment ne pas voir que l’uniforme aura contre eux une charge symbolique particulière. À la différence, peut-être, de l’antique blouse, moins militaire et plus « ouvrière ». Depuis que l’on sait que l’habit fait le moine, on sait aussi qu’il induit une police des comportements. Et, surtout, qu’on ne vienne pas nous servir l’argument du Royaume-Uni. Autre tradition, autres mœurs. Ni même le contre-exemple des Antilles françaises, si dépendant de notre histoire coloniale. Tout ça, en vérité, fleure bon la nostalgie d’une époque où l’uniformité ne venait pas tant de l’habit que d’origines ethniques et religieuses communes.

Pas besoin, donc, de forcer notre imagination pour deviner que derrière cette affaire d’uniforme point la tentation d’une nouvelle bataille identitaire. Paradoxalement, les croisés de l’anti-communautarisme sont toujours prompts à exalter toutes sortes de communautés. C’est leur contradiction ! Ils rêvent, au nom d’une communauté nationale fantasmée, de coller les grands principes au plastron des enfants, ou l’écusson du collège pour exacerber leur sentiment d’appartenance. Tantôt un appel au patriotisme, tantôt une initiation à la compétition et au monde de l’entreprise ! L’uniforme est donc d’abord détestable pour des raisons morales. Il l’est aussi pour des raisons plus directement politiques. Car ce débat est relancé au moment où la plateforme Parcoursup est mise en cause pour son caractère socialement discriminatoire.

Les enseignants et les parents des zones d’éducation prioritaire constatent que leurs jeunes ont bien du mal à accéder aux filières de leur choix. Ils soupçonnent un déclassement des lycées de banlieues. L’établissement d’origine constituerait un critère de sélection caché. C’était une des craintes des syndicats d’enseignants. C’est aujourd’hui une réalité qui commence à se dessiner, comme résultat d’un système trop subjectif, et par conséquent trop arbitraire. Et voilà que l’une des rares promesses intéressantes du candidat Macron dans le domaine scolaire, la prime accordée aux enseignants des ZEP, ne serait finalement attribuée qu’à de multiples conditions.

Il n’y a pourtant pas de secret : si l’on veut plus d’égalité à l’école, il faut des moyens, pas des uniformes. Et il faut cesser de faire accroire que l’école peut être à elle seule le creuset de l’égalité sociale au milieu d’une société de plus en plus inégalitaire, et alors que des réussites aussi folles qu’exceptionnelles sont montrées en exemple à des jeunes gens qui n’en peuvent mais. Il est vain d’assigner à l’école des missions qu’elle n’a pas les moyens de remplir. Aidons plutôt les enseignants qui héritent chaque jour de toutes les conséquences de l’injustice sociale. Aidons-les en les revalorisant, dans tous les sens du mot. Accessoirement, l’intérêt de notre ministre de l’Éducation nationale pour l’uniforme révèle un homme habité par le « c’était mieux avant » (un « avant » qui, en l’occurrence, n’a jamais existé). On peut craindre que les nostalgies de Jean-Michel Blanquer, moins sociales qu’identitaires, ne soient pas les bonnes.


Loi Elan : les démolisseurs

liberation.fr

Par Tonino Serafini

En faisant siéger l’Assemblée nationale nuit et jour, samedi et dimanche compris, le gouvernement et sa majorité parlementaire ont mis à mal en moins d’une semaine trois lois phares dont notre pays pouvait s’enorgueillir. En quatre jours tout a été bousculé : la loi obligeant à rendre accessibles aux handicapés tous les logements dans la construction neuve, la loi Littoral qui a permis de sauvegarder nos côtes contre les appétits des bétonneurs, ainsi que la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU), qui, depuis l’an 2000, impose aux communes déficitaires en HLM d’atteindre progressivement un quota de 25% de logements sociaux. Une œuvre de démolition, menée tambour battant, en s’appuyant sur un seul et même texte: le projet de loi Elan (Engagement pour le logement, l’aménagement et le numérique) porté par le ministre de la Cohésion des territoires, Jacques Mézard, et son secrétaire d’Etat, Julien Denormandie.

Dimanche soir, en quelques heures, et au pas de charge, une loi anti-ghettos, qui a permis en dix-huit ans la construction de plus de 500 000 HLM dans les communes qui en avaient peu, a été discrètement vidée de sa substance. Avec l’adoption de l’article 29 du projet de loi Elan, les organismes de HLM, vont pouvoir vendre leurs logements partout, y compris dans les communes qui en ont peu. Il sera possible ainsi de céder des logements à Saint-Cloud, Neuilly-sur-Seine, Paris, Cannes… bref toutes les communes résidentielles où il sera pratiquement impossible de reconstituer l’offre de HLM, en raison du manque de foncier. Jamais le gouvernement et le ministre de la Cohésion des territoires n’ont répondu à cette question de la difficulté de reconstruire des logements sociaux dans ces villes déjà construites, sans terrains à bâtir, une fois que les HLM existant auront été vendus. L’hypocrisie est totale: officiellement les communes qui ont moins de 25% de HLM continuent à être tenues de rattraper leur retard, mais en «même temps», les organismes de logement sociaux peuvent y vendre le patrimoine qu’ils possèdent.

Au départ, le gouvernement a avancé sur ce dossier avec un argument vertueux: faciliter l’accession à la propriété des locataires HLM. Mais un amendement porté notamment par la corapporteure du texte, Christelle Dubos, députée LREM de Gironde, va permettre à des fonds d’investissement ou des fonds de pension d’acheter en «nue propriété» des immeubles HLM entiers. Une fois acquis par des fonds privés, ces bâtiments restent locatifs pendant une période donnée (quinze, vingt ans…) et au terme du délai, l’investisseur peut revendre les logements à l’unité, réalisant au passage une énorme plus-value. Evidemment les immeubles situés dans les communes les plus cotées sont les plus convoités. Pour parfaire le tout, les logements HLM vendus continueront à être comptés pendant 10 ans dans le quota de logements sociaux, ce qui permettra de masquer le rétrécissement de l’offre locative sociale dans les localités concernées.

Concernant les handicapés, il est aussi question de rétrécir les obligations faites aux constructeurs: jusqu’ici 100% des logements neufs devaient être accessibles aux personnes à mobilité réduite. La majorité LREM a ramené ce taux à 10% vendredi soir. Tous les amendements qui visaient à supprimer ce mauvais coup ont été rejetés. La veille, les mêmes députés avaient assoupli la loi littoral pour permettre de construire dans les «dents creuses», c’est-à-dire des terrains vides situés entre deux bâtiments existants situés sur des zones côtières…

En quelques jours, une loi de mixité favorable aux familles pauvres et modestes, une autre visant à adapter tous les logements au handicap et une troisième, incontournable pour la préservation de nos côtes, ont été malmenées par des démolisseurs en marche.

Tonino Serafini


Biocarburant : Total jette de l’huile de palme sur le feu

liberation.fr

Par Coralie Schaub

Attention, terrain glissant. Le feu vert accordé par l’Etat le 16 mai à la «bioraffinerie» de Total, à La Mède (Bouches-du-Rhône), qui carburera dès cet été à l’huile de palme pour produire 500 000 tonnes par an de biodiesel, réussit l’exploit de ne satisfaire personne ou presque. Ni la FNSEA, qui a annoncé le blocage de raffineries et dépôts de carburant dans toute la France à partir de dimanche et pour trois jours reconductibles, afin de protester contre la concurrence faite par cette huile à l’huile de colza française, dont le biodiesel est le premier débouché ; ni le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, dans le sillage du puissant syndicat ; ni les ONG environnementales, vent debout contre le site au nom de la protection de la biodiversité et du climat ; ni le ministre de la Transition écologique : particulièrement gêné aux entournures, Nicolas Hulot a dû admettre que «ce n’est pas de gaieté de cœur [qu’il a] autorisé la raffinerie à rouvrir». Pour lui, ce dossier «peau de banane» tombe on ne peut plus mal. Le 18 mai, deux jours à peine après l’officialisation de l’autorisation accordée à Total, le ministre lançait en grande pompe la «mobilisation de la France en faveur de la préservation de la biodiversité»… et ce à Marseille, non loin de la bioraffinerie. Drôle de hasard, qui a valu à Hulot une pluie de critiques et de procès en «incohérence».

Car la culture intensive des palmiers à huile ravage les dernières forêts équatoriales primaires, en particulier en Asie du Sud-Est. Résultat, une faune décimée, dont les orangs-outangs, gibbons ou tigres de Sumatra. Et un bilan carbone catastrophique : les agrocarburants (dits «biocarburants») à base d’huile de palme sont trois fois plus nocifs pour le climat que le diesel fossile (ceux à base de soja le sont deux fois plus, et de colza, 1,2 fois, selon l’ONG bruxelloise Transport & Environment). Le malaise est d’autant plus profond que dans son plan climat, présenté en juillet 2017, Nicolas Hulot avait annoncé la publication, d’ici mars 2018, d’une stratégie nationale visant à mettre fin à l’importation de produits forestiers ou agricoles contribuant à la déforestation (notamment l’huile de palme ou le soja OGM destiné à nourrir le bétail). Tout sauf anecdotique, puisque la déforestation est responsable de plus de 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. «Cette décision est très importante, car nous allons fermer une fenêtre qui donnait la possibilité d’incorporer de l’huile de palme dans les biocarburants», avait alors insisté Hulot. Possibilité déjà allègrement utilisée : plus de 75 % des 900 000 tonnes d’huile de palme consommée en France servent aujourd’hui à faire rouler les véhicules, et seul le reste entre dans la composition de pâtes à tartiner, biscuits ou cosmétiques.

Gages

Depuis, si cette promesse reste officiellement d’actualité, le ministre de la Transition écologique étant censé présenter sa stratégie nationale contre la déforestation importée (SNDI) début juillet, Hulot a été pressé de mettre de l’huile dans son vin. Et pas qu’un peu. D’un côté, la Malaisie et l’Indonésie, principaux producteurs d’huile de palme au monde, ont menacé de ne plus acheter d’avions militaires français. De l’autre, le géant pétrolier Total a fait savoir à l’exécutif qu’il comptait bien concrétiser son projet de reconvertir son site de La Mède, qui a cessé de raffiner du pétrole brut fin 2016, en «première bioraffinerie de taille mondiale» carburant à l’huile végétale la moins chère du marché grâce à des coûts de production très bas et des droits de douane bien inférieurs aux autres huiles. A peine l’aval donné par le préfet de la région Paca, Nicolas Hulot a tenté de sauver la face dans un communiqué de presse, le 16 mai. Soulignant avec insistance que le projet avait été «décidé en 2015» et «soutenu par le gouvernement précédent» (en échange du maintien de 250 emplois sur le site, sur 430), il a assuré que l’utilisation d’huile de palme dans la bioraffinerie serait «encadrée».

Total aurait, dit-il, «accepté de réduire significativement les quantités d’huile de palme utilisées et de prendre des engagements très précis sur la certification de leur origine et de leur mode de production». Ainsi, le gouvernement a demandé à l’industriel de «réduire autant que possible l’approvisionnement en huiles végétales brutes, et notamment en huile de palme, afin de consommer des quantités inférieures aux 450 000 tonnes [d’huile végétale brute : palme, soja, colza, tournesol, maïs… ndlr] que l’usine est autorisée à utiliser». Et Total devra «utiliser au moins 25 % de matières premières issues du recyclage des huiles (huiles alimentaires usagées, graisses animales, distillats d’acide gras)». Le même jour, le géant pétrolier faisait profil bas, assurant prendre «l’engagement de limiter l’approvisionnement en huile de palme brute à un volume inférieur à 50 % des volumes de matières premières qui seront traitées sur le site [650 000 tonnes au total], soit au plus 300 000 tonnes par an».

Las, ces quelques gages n’ont pas rassuré. Au contraire. Les Amis de la Terre doutent du respect par Total de ce plafond de 300 000 tonnes d’huile de palme brute. L’ONG estime même que la bioraffinerie de La Mède «pourrait importer jusqu’à deux fois plus d’huile de palme qu’annoncé par Total», et donc «fonctionner pratiquement à 100 %» avec cette huile, de quoi réquisitionner «une surface de forêt tropicale équivalente à plus de cinq fois [celle] de la ville de Marseille».

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Comment l’ONG fait-elle son calcul ? D’abord, elle constate que l’«autolimitation» du pétrolier à 300 000 tonnes d’huile végétale est «absente de l’autorisation officielle, ce qui permet à Total d’importer jusqu’à 450 000 tonnes d’huiles végétales brutes sans autre précision». Pour les Amis de la Terre, qui viennent de déposer cette semaine devant le tribunal administratif de Marseille un recours contre l’autorisation d’exploitation délivrée à Total, l’arrêté préfectoral du 16 mai devait, en vertu de la loi, comporter un plan détaillé d’approvisionnement en matières premières de la raffinerie pour les trois premières années de fonctionnement. Or cela n’y figure pas : l’arrêté se contente de mentionner que les 650 000 tonnes de matières utilisées annuellement à La Mède comprendront «au maximum 450 000 tonnes d’huiles végétales brutes de toutes natures».

Trafic

Les Amis de la Terre relèvent par ailleurs qu’outre l’huile brute, Total peut utiliser de l’huile de palme de qualité secondaire, dite «PFAD» (distillats d’acides gras de palme), que l’industriel «essaye de faire passer comme un produit résiduel à caractère de déchet, alors que le ministère de l’Ecologie a reconnu que son impact était le même que l’huile de palme brute» dans un mail envoyé à l’association en avril. Celle-ci estime que «Total prévoit initialement d’importer 100 000 tonnes de PFAD mais pourrait en importer bien davantage (jusqu’à 250 000 tonnes) si l’entreprise était contrainte d’importer moins d’huile de palme brute». Quant aux 100 000 tonnes d’huiles alimentaires usagées que le pétrolier prévoit d’utiliser, «il s’agit du gisement maximum disponible en France, déjà utilisé pour moitié par d’autres opérateurs», remarque l’ONG, qui en conclut que Total devra donc importer des huiles usagées «alors que les certificats censés encadrer ce type d’huile sont fortement suspectés par la Cour des comptes européenne de permettre d’importer frauduleusement des quantités massives d’huile de palme». «Il existe un énorme trafic : des cargos d’huile de palme arrivent en Chine, on y verse une bouteille d’huile de friture usagée, et hop, les papiers indiquent que ce sont des cargos d’huiles usagées», illustre Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes de l’ONG. Enfin, l’argument selon lequel Total utilisera de l’huile de palme certifiée «durable» ne convainc pas. La certification RSPO (pour «Roundtable on Sustainable Palm Oil», «Table ronde pour une huile de palme durable») n’interdit pas la destruction des forêts sur sols tourbeux ou de celles dites «secondaires», pointe l’ONG.

«Effet domino»

Surtout, le vrai problème est ailleurs. «Même certifiée, la quantité massive d’huile de palme qui sera transformée en agrocarburants aura un effet domino : il faudra déforester de nouvelles surfaces pour continuer à satisfaire la demande mondiale en huile de palme alimentaire», explique Alain Karsenty, économiste au Cirad, le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement. Un phénomène reconnu par la Commission européenne sous l’appellation «changement d’affectation des sols indirect» (Casi), et dont le chercheur souhaite l’intégration dans le calcul du bilan carbone des agrocarburants. Si c’était le cas, «ceux à base d’huile de palme présenteraient le pire bilan carbone du marché», avec ceux à base de soja.

Discriminer ces agrocarburants à «fort impact Casi» permettrait selon lui d’éviter qu’une surface de forêts tropicales de 45 000 km2, équivalente à celle des Pays-Bas, ne disparaisse d’ici 2030 rien qu’en Asie du Sud-Est. D’autant que d’autres secteurs, comme le transport aérien, pourraient s’intéresser aux carburants à base de palme ou de soja, ce qui serait catastrophique. Une position que la direction du Cirad ne soutient pas, voire contredit en minimisant en haut lieu les dégâts écologiques de l’huile de palme. Sans doute parce que cet établissement public possède des intérêts dans cette filière (vente de graines, etc), notamment via sa filiale PalmElit… créée en association avec le conglomérat Avril-Sofiprotéol. Proche de la FNSEA, ce dernier a bâti sa fortune (plus de 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires) grâce aux agrocarburants à base de colza, certes moins climaticides que ceux à base de palme mais dopés aux pesticides, sans toutefois se priver d’importer de grosses quantités d’huile de palme.

Qui remportera le bras de fer et pèsera in fine le plus lourd auprès de l’exécutif ? L’alliance improbable de la FNSEA et Stéphane Travert avec les écologistes et Nicolas Hulot ? Ou Total, poids lourd du CAC 40 dont le patron, Patrick Pouyanné, répète que la bioraffinerie de La Mède est «soutenue par l’Etat au plus haut niveau», et qui s’est trouvé un allié de circonstance dans les industriels hexagonaux de l’armement soucieux de ne pas perdre de marchés en Asie du Sud-Est ?

A moins qu’une autre issue ne se dessine : un «en même temps» tout macronien. Nicolas Hulot a répété ces derniers jours dans les médias que l’«avenir n’appartient pas à l’huile de palme» et que la France «soutient une position forte» au niveau européen pour sortir progressivement des agrocarburants les plus nocifs. Allusion aux discussions en cours à Bruxelles, après un vote du Parlement de l’UE en janvier en faveur de la suppression de l’huile de palme dans les moteurs d’ici 2021. Voilà qui permettrait au gouvernement de contraindre Total à abandonner cette matière première sans remettre en cause les engagements de l’exécutif précédent ni créer de distorsion de concurrence en Europe – le groupe redoute surtout une interdiction franco-française -, tout en permettant au pétrolier de s’assurer de confortables marges en attendant.

Plan de sortie

«Total fera probablement comme ses concurrents ENI [en Italie, ndlr] et Neste Oil [en Finlande], qui ont fait tourner leurs raffineries avec le maximum d’huile de palme pendant deux ou trois ans, avant de diversifier leur approvisionnement avec des huiles plus chères, notamment parce que l’opinion publique n’est pas favorable à l’huile de palme», estime Fabien Cros, représentant CGT à La Mède. Le syndicaliste ne s’oppose pas à d’autres voies de reconversion de la raffinerie, ce que préconisent les Amis de la Terre. «Pourquoi ne pas développer ici des activités de recherche-développement autour des carburants et de l’hydrogène ? L’important, c’est que l’activité soit pérenne», dit-il. Total, qui affiche sa volonté d’être d’ici 2035 «LA major de l’énergie responsable intégrant le climat dans sa stratégie», n’a pas non plus intérêt à plomber son image avec l’huile de palme.

Déjà, plusieurs distributeurs de carburant se détournent de celle-ci. Leclerc l’a interdite, même si «en fait, c’est suite à des problèmes d’encrassement des moteurs quand le distributeur avait tenté d’en intégrer davantage à la fin des années 2000, avant la rupture technologique, l’hydrotraitement, qui permet le boom actuel», indique Sylvain Angerand, des Amis de la Terre. L’ONG a obtenu qu’Intermarché s’engage sur un plan de sortie d’ici trois ans. Et de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD, qui regroupe Casino, Auchan, Cora ou Carrefour) qu’elle demande au gouvernement de prendre en compte l’effet Casi pour distinguer les pires biocarburants. De leur côté, 13 députés LREM ont adressé le 21 mai une lettre ouverte au PDG de Total pour lui demander de renoncer à l’huile de palme. «Vous avez su faire un geste pour vos actionnaires en augmentant largement les dividendes […]. Vous seriez visionnaire en faisant à présent un geste fort pour la planète», écrivent-ils en pointant les excellents résultats financiers du groupe. Un geste qui permettrait aussi à tous, ou presque, d’éviter une mauvaise chute.

Coralie Schaub


Pierre-Henri Tavoillot : «On démultiplie les petites peurs comme un moyen de retrouver un sens à sa vie»

liberation.fr

Par Paul Mousset

Tavoillot
Photo DRPetite inquiétude ou grande angoisse, rationnellement fondée ou savamment entretenue, la peur accompagne notre quotidien. Ce qui fut, et reste, l’arme de prédilection des populismes de tout poil est devenu un instrument de persuasion publicitaire pour une société hygiéniste et une inépuisable mine d’or pour la production hollywoodienne. Vivons-nous dans une société trop timorée ? Nous sommes-nous laissés gagner par une culture de peur ? Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot (photo DR), maître de conférence à l’université Paris-Sorbonne, vient de consacrer un triple CD (Frémeaux & Associés) à cette question.

Peut-on donner une définition philosophique de la peur ?

Philosophiquement, on pourrait donner celle-ci : la peur est ce qui nous empêche de vivre. C’est un vieux thème philosophique. L’homme a du mal à occuper son présent car il est constamment taraudé à la fois par la peur du lendemain mais aussi par les peurs du passé, du type regrets, nostalgie, l’idée que le passé était formidable, ou parce qu’il y a des souvenirs douloureux… En fait, le mot «peur» résume au fond pour les philosophes tout ce qui nous empêche de vivre au présent, sachant qu’il est extrêmement difficile de vivre la vie présente puisqu’elle est caractérisée soit par la souffrance soit par l’ennui, ce qui fait qu’entre les peurs, la souffrance et l’ennui, l’homme a une capacité extraordinaire de gâcher sa vie.

Faites-vous une différence entre peur et angoisse ?

Il y a une différence freudienne classique entre la peur et l’angoisse : la peur a un objet. On a peur de quelque chose. L’angoisse n’en a pas. Quand on est angoissé, les gens nous demandent ce qui ne va pas, on est en général incapable de répondre. Ils disent du coup : «c’est rien», et c’est justement le problème ! L’analyse absolument géniale de Freud consiste à montrer comment un mécanisme psychique nous permet de transformer cette angoisse en peur. Notamment l’angoisse par excellence de la mort. Cela s’appelle le mécanisme de projection. Quand le petit homme découvre l’angoisse de la mort, cette stratégie psychique va lui permettre de projeter cette angoisse sur une peur localisée. Par exemple, la peur du noir, ou la peur du sommeil, ce sommeil étant une métaphore de la mort, le noir étant un déplacement symbolique du néant. L’avantage énorme de ce déplacement, c’est que si l’on ne peut combattre la peur de la mort, en revanche on peut lutter contre la peur du sommeil ou la peur du noir. Au moment du coucher, on installe un rite, on raconte une histoire, on laisse une veilleuse, etc. Cette ritualisation permet, non pas de supprimer la peur, mais de l’apprivoiser.

Cette projection opérerait aussi au niveau collectif ?

C’est peut-être cela qui caractérise notre société contemporaine. Au point de vue collectif, où nous n’avons plus de grand récit réconfortant qui nous dise, comme dans les sociétés traditionnelles : rien ne change, tout a été prévu à l’avance ; ou comme les récits religieux qui nous disent de ne pas s’en faire, puisqu’il y a un dieu qui nous aime et que la vie après la mort est la plus importante. Dénué de ces grands discours, voire des grands discours idéologiques par la suite – le marxisme était aussi un discours très puissant et très salvateur -, nous sommes face à une sorte d’angoisse : Pourquoi vivons-nous ? Où allons-nous ? Mon opinion, parmi d’autres, est que la montée des peurs dans les sociétés contemporaines est le résultat de cette angoisse contre laquelle on essaye de lutter, exactement comme le petit enfant. On démultiplie les petites peurs, les petites phobies comme un moyen de retrouver un sens à sa vie.

Avons-nous plus peur aujourd’hui qu’hier ?

Je ne pense pas qu’on ait plus peur aujourd’hui qu’hier au sens où les terreurs, les angoisses étaient absolument époustouflantes par le passé. Mais aujourd’hui, le principal élément d’interrogation, c’est que nous vivons dans un monde infiniment sécurisé. La guerre s’est éloignée de notre horizon immédiat, les maladies sont traitées de façon remarquable, le risque même de mourir d’assassinat en France est infime. On devrait, de ce point de vue-là, à l’aune de l’histoire de l’humanité, être dans une situation de joie absolue. Or, ce qu’on voit c’est le contraire. Dans l’espace public, on voit l’apparition de toute une série de micropeurs, de petites phobies.

Dès qu’un progrès a lieu, une peur émerge. L’espérance de vie est due en grande partie, c’est presque une horreur de le dire, aux laboratoires pharmaceutiques qui ont produit des médicaments formidables, et ces laboratoires nous apparaissent comme des figures du diable. Nous avons une vie urbaine qui est assez agréable, mais le spectre de la pollution reste présent. Nous avons fait des progrès sans précédent, mais nous avons tous en tête l’idée que ces progrès, nous allons finir par les payer, avec le réchauffement climatique par exemple.

Le second élément, c’est que ces peurs se sont déculpabilisées. Jadis, et dans toute l’histoire de la tradition philosophique, la peur c’est ce qu’il faut combattre. Ceux qui ont peur, si je puis dire, ce sont les fous, les enfants et les femmes. Aujourd’hui, la peur devient un devoir. Celui qui n’a pas peur, celui qui prêche un discours rassurant va être suspect. La peur devient presque une sagesse. Ce que Hans Jonas appelle «l’heuristique de la peur» est l’idée que cette peur doit être entretenue. Günther Anders a cette phrase : «Aie le courage d’avoir peur, aie le courage de faire peur, produis chez ton voisin une peur égale à la tienne.»

Malgré cette «peur décomplexée», pensez-vous néanmoins que la peur soit aujourd’hui dégagée de sa charge négative ?

Le discours de la peur m’inquiète. On est dans une logique très différente de celle des Lumières où il y avait une confiance, notamment dans le progrès des sciences, alors qu’on est aujourd’hui dans une logique de crainte à l’égard de tout ce qui constitue des progrès – potentiellement des progrès, peut-être pas. Le discours est devenu très conservateur. Où qu’on regarde dans les revendications actives aujourd’hui, c’est : il faut sauver l’université telle qu’elle est, il faut sauver le statut des cheminots tel qu’il est, il faut lutter contre le réchauffement climatique et donc se détourner d’une logique de croissance… Le discours progressiste a perdu de sa puissance et le discours conservateur a vaincu en quelque sorte. Il y a une espèce d’autorité de la peur. La peur fait autorité, et c’est sur ce point-là qu’il faut être extrêmement attentif. Parce que cette autorité de la peur me paraît peu cohérente. Nous ne comprenons pas que certes il faut être relativement vigilant sur notre évolution de vie, mais que l’idéologie conservatrice peut être extrêmement dommageable. Elle peut bloquer l’action et d’une certaine façon nous empêcher de garantir un avenir qui serait un avenir plus favorable. Je pense qu’il ne faut pas vouloir éradiquer la peur, mais aujourd’hui le grand défi est de vouloir l’apprivoiser. De la canaliser, de la critiquer, dans le sens philosophique du terme.

La peur est-elle nécessairement associée à une conduite de refus ? Induit-elle une rupture du lien social ?

J’ai en effet beaucoup de mal à l’envisager autrement. Quand on a peur, on devient très égoïste. Comme quand on souffre. En effet, la peur constitue pour une part une rupture du lien social. Pour une autre part, et là il faut nuancer, la peur reproduit une forme de lien social. La peur, on la partage. Et dans un univers extrêmement individualiste, de se retrouver sur la peur à défaut de se retrouver sur le progrès, c’est une base sur laquelle les mouvements sociaux se constituent. Mais évidemment avec cet inconvénient qu’il s’agit toujours d’idéologies négatives. On a peur de, mais on arrive assez peu à s’accorder sur le pour. On est très facilement contre, mais en général dès qu’on parle du pour, les gens divergent complètement. C’est un peu dommage parce que c’est un lien qui se fait par défaut et donc par réaction. Pour une part ça marche, pour une part ça me paraît insuffisant. D’où l’exigence, pour moi, de davantage apprivoiser ses peurs que de les cultiver.

Dans la production cinématographique, les thrillers, films d’épouvante et films catastrophes occupent une place prépondérante. La société de l’image qui est la nôtre se prête-t-elle particulièrement à une culture de la peur ?

Notre époque contemporaine n’a plus de grand récit. J’entends par là une capacité des individus à se retrouver dans un grand récit qui raconte l’origine des choses où tout s’intègre. Les séries, les films : il y a un goût absolument époustouflant des fictions aujourd’hui, comme un moyen de compenser cette absence de narrativité globale. Nous adorons les petites narrativités. Or, il faut bien admettre que des scénarios possibles passionnants, il n’y en a pas un nombre indéfini. Donc on a affaire à un constant recyclage : le scénario du complot, celui de la catastrophe, aussi des histoires d’amour. Mais un bon scénario joue sur les passions directes des individus dans lesquelles on peut se retrouver. Je ne trouve donc pas du tout anormal, et pas du tout catastrophique, que l’on fictionnalise la peur, ça l’alimente un peu, mais ça la met aussi à distance critique parce que, d’une certaine façon, on peut avoir un recul critique puisque la fiction ce n’est pas le réel.

Doit-on apprendre à ne pas avoir peur ? Y aurait-il une éducation pour cela ?

On doit apprendre à ne pas avoir peur, c’est l’objet principal de l’éducation. Tout parent doit apprendre à ses enfants une forme de défiance, parce qu’il faut être prudent, mais éradiquer la méfiance. La défiance, c’est se fier avec réserve, la méfiance, c’est ne se fier jamais. Et aucun parent ne voudrait que ses enfants ne se défient de tout, et a fortiori de ses parents. Donc apprendre une forme de prudence, tout en permettant que nos enfants soient libres, épanouis, émancipés, heureux, et je ne vois pas en quoi la peur peut les rendre heureux. Tout le but de l’éducation, et même tout le but de la philosophie, c’est d’apprivoiser les peurs et ça n’a pas changé, aujourd’hui comme hier.

Il y a donc une relation entre peur et liberté ?

La peur nous empêche d’être libre. C’est un peu dogmatique comme formule, mais c’est ma conviction profonde. La peur ne nous rend pas libre. L’inquiétude, le souci, la prudence peut nous rendre libre, mais la peur non. Elle nous tétanise.

Paul Mousset