Interview face à Plenel et Bourdin, le pari gagnant de Macron


Il y a un peu moins d’un an, le 5 mai 2017 plus précisément, Emmanuel Macron s’engageait sur le plateau de Mediapart à revenir chaque année sur le plateau en cas d’élection. Cet engagement se voulait être la preuve d’une prise de conscience des conditions exceptionnelles dans lesquelles il allait être élu – en face de Marine Le Pen, grâce à un vote de résignation bien plus que d’adhésion. Presqu’une année après son accession au pouvoir, le désormais président de la République a répondu à Messieurs Plenel et Bourdin dans une très longue interview diffusée tout à la fois sur BFM TV et Mediapart.

Il y a un peu plus d’une semaine donc, le successeur de François Hollande s’est plié à l’exercice après avoir répondu aux questions de Jean-Pierre Pernault quelques jours plus tôt. C’est peu dire que cette interview était attendue tant les profils des deux intervieweurs sortaient du ronronnement habituel. On pouvait, en effet, s’attendre à voir un Emmanuel Macron en difficulté face aux saillies de Jean-Jacques Bourdin, on pouvait s’attendre à voir le monarque présidentiel ébranlé par le travail de fond de Mediapart, on pouvait en bref s’attendre à voir vaciller celui qui semble ne rien craindre depuis son élection. En somme, du côté des intervieweurs comme de celui de l’interviewé, cet entretien avait tout du pari et il ne me parait pas absurde dire que Monsieur Macron ressort gagnant dudit pari.

La fin de la déférence

Si Emmanuel Macron me parait être sorti gagnant de cet affrontement – j’y reviendrai au fil des parties suivantes – il est un point sur lequel le duo d’intervieweurs est parvenu à atteindre son objectif et qui pourrait bien marquer une rupture. Sans tomber dans la caricature d’un Laurent Delahousse presque amoureusement complaisant comme on l’avait vu sur France 2, les intervieweurs des présidents de la République tombaient régulièrement dans la déférence vis-à-vis du monarque présidentiel. Dans un système institutionnel où le président détient un pouvoir gigantesque, les entretiens que celui-ci accordait semblait être là pour refléter cette toute puissance.

Si, depuis l’interview, l’ensemble de l’éditocratie tombe à bras raccourcis sur Plenel et Bourdin c’est aussi, et peut-être avant tout, parce que les deux intervieweurs ont brisé le ronronnement habituel et très codifié des entretiens présidentiels. En appelant Emmanuel Macron par son nom et en refusant catégoriquement de le nommer monsieur le président à l’exception de l’introduction, le duo a sans conteste brisé les codes et montrer que l’on pouvait interviewer un président de manière offensive et incisive, que c’était d’ailleurs sans doute la meilleure manière de faire. Si le ton a tant dérangé c’est peut-être parce qu’il a touché juste. En refusant de se placer en vassal du pouvoir, Messieurs Plenel et Bourdin ont, sur ce point, rétabli d’une certaine manière l’honneur du journalisme qui, loin d’être l’accompagnateur complaisant du pouvoir politique, se doit d’être une vigie démocratique.

La superficialité triomphante

Passée cette véritable respiration démocratique, il faut bien reconnaître que les deux intervieweurs semblent être passés totalement à côté de l’enjeu. Ou plus précisément qu’ils avaient décidé de rendre les armes avant même que l’affrontement ne commence, se condamnant ainsi à n’obtenir que des victoires symboliques. « Pour le reste, c’est-à-dire les réponses de l’interviewé lui-même, je n’attendais aucun miracle. Dans un entretien, le questionné a toujours le dernier mot et, s’agissant d’un chef de l’État en exercice, il fera tout pour ne pas sortir du cadre qu’il s’est fixé. Même face à des interpellations sans concession, il sort sinon gagnant, du moins pas affaibli, s’il démontre qu’il sait renvoyer les balles. Tout au plus, et tel était l’enjeu véritable de cet exercice forcément contraint, peut-on tenter de mettre en évidence la nature de son pouvoir en concentrant, avec pédagogie, le questionnement sur le cœur de son action ». Ces mots sont ceux d’Edwy Plenel dans un billet de blog publié sur Mediapart et revenant sur ladite interview.

Il me semble que ce passage résume bien l’occasion manquée par Messieurs Plenel et Bourdin en même temps qu’il souligne qu’Emmanuel Macron ne pouvait sortir que gagnant de cet entretien à partir du moment où l’objectif n’était que de forme. Il faut en effet reconnaître à Monsieur Macron une grande habileté dès lors qu’il s’agit de faire de longues phrases un peu creuses et c’est précisément cela qu’ont permis les deux intervieweurs. En laissant d’une certaine manière Emmanuel Macron décider du lieu symbolique de la bataille, le duo l’avait perdue avant qu’elle ne commence. Plus que la forme, c’est sur le fond qu’Emmanuel Macron est fragile. Ses multiples incohérences, ses mensonges parfois, c’est précisément sur cela qu’aurait dû porter l’interview. Edwy Plenel, dans son billet de blog, explique avoir manqué de temps pour aborder l’ensemble des sujets qu’il avait prévu mais il aurait pu aller dans le fond des choses sur les sujets abordés. Sur les hôpitaux, la fraude fiscale ou la réforme de la SNCF par exemple, à aucun moment ils n’ont réussi à mettre en difficulté Emmanuel Macron sur le fond des choses quand bien même celui-ci enchaînait les incohérences. De là à penser que le duo n’avait pas correctement préparé l’interview il n’y a qu’un pas.

Sur l’Islam et les musulmans, le naufrage

Cela faisait déjà plus d’une heure trente d’entretien lorsque l’entretien arriva sur les questions de laïcité. Ce qui n’aurait dû être qu’un moment où Monsieur Macron rappelle ce qu’est la loi de 1905 et son esprit s’est soudain transformé en sujet autour de l’Islam et des musulmans. Face à un Edwy Plenel étonnamment silencieux sur le sujet au vu de ses engagements passés – il avait notamment publié Pour les musulmans – Jean-Jacques Bourdin a pressé Emmanuel Macron de questions sur la compatibilité de l’Islam et des musulmans avec la République, du trouble que provoquait dans notre civilisation l’apparition de cette religion et, pour finir, sur le sentiment que ressentait Monsieur Macron lorsqu’il croise une femme voilée.

Cette séquence surréaliste a donc été ponctué de la fameuse phrase d’Emmanuel Macron sur la non-civilité que représente le voile pour l’Occident sans que cela n’émeuve personne sur le plateau. Dans Pour les musulmans, Plenel commençait son ouvrage par une constatation et une consternation, lorsqu’Alain Finkielkraut avait affirmé qu’il y avait un problème de l’Islam en France sur France Culture. Plutôt que de contrebalancer les insinuations et les liens implicites faits entre Islam, banlieue et terrorisme à la fois par Macron et Bourdin, le fondateur de Mediapart est resté silencieux. Quand il a enfin pris à nouveau la parole on s’attendait à une pondération voire une condamnation des propos prononcés juste avant mais celui-ci s’est contenté d’interroger Emmanuel Macron sur la sortie de Jean-Michel Blanquer à propos des femmes voilées accompagnant des sorties scolaires. Dans ses partis pris, Edwy Plenel aime souvent à dire que ce qui est le plus effrayant n’est pas le bruit des bottes mais le silence des pantoufles, sur ce coup là le silencieux et l’indifférent fut lui.

L’illusion de l’engagement tenu

Plus globalement, si Emmanuel Macron a gagné son pari selon moi c’est parce qu’en décidant des règles, il a vidé cette interview de sa substance avant même qu’elle ne commence. Il a désormais beau jeu d’affirmer qu’il a tenu son engagement de venir devant la rédaction de Mediapart mais la réalité est qu’il n’a pas respecté ce à quoi il s’était engagé. En choisissant deux intervieweurs relativement âgés et blancs, il s’est présenté comme l’homme du nouveau monde face à l’ancien monde, cette antienne qu’il se plait tant à raconter à qui veut l’entendre.

Par-delà la question de la symbolique, c’est bien plus sur le fond que ce pari s’est révélé gagnant. La superficialité triomphante dont j’ai parlé plus haut a pu se mettre en place précisément parce que les intervieweurs n’étaient pas des spécialistes des sujets abordés. Tenir son engagement aurait été de revenir devant la rédaction de Mediapart et répondre consécutivement aux journalistes spécialistes des sujets. Nul doute que si tel avait été le cas, le monarque présidentiel aurait été grandement mis en difficulté par des journalistes qui, eux, maitrisent le sujet dont il parle. Ne vous laissez pas berner par ce simulacre d’engagement tenu, par cette mise en scène qui pourrait être très drôle si elle n’était pas si dramatique. Espérons que dans un an, la rédaction de Mediapart refuse ce format. Dans le cas contraire, tout porte à croire qu’Emmanuel Macron ressortira à nouveau gagnant, peu importe qu’on ne l’appelle pas monsieur le président pendant 2h30.

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