Pinar Selek, une exilée sous la menace d’une condamnation à perpétuité

blogs.mediapart.fr

Les invités de Mediapart

Chères amies, chers amis,
Il m’est difficile d’écrire cette lettre car je viens d’apprendre une mauvaise nouvelle au sujet du cauchemar qui me menace depuis 20 ans. Oui, début juillet 1998, c’est-à-dire il y a vingt ans, je me suis trouvée dans les mains des bourreaux qui ont ensuite jeté mon corps comme un cadavre en prison. J’y suis restée deux ans et demi, sans pouvoir utiliser mes mains, mes bras, en voyant mes longs cheveux tomber, tomber… La résistance, la mort, les cris et tant d’autres choses.

J’ai vécu tout cela bien avant le gouvernement actuel. Aujourd’hui, la Turquie est prise dans une spirale d’horreur. Plusieurs amis et même mes avocats sont en prison, la plupart sont en exil, une partie résiste avec beaucoup de difficultés. C’est un contexte de guerre qui nourrit le nationalisme et les violences de toutes sortes. Il n’y a pas de liberté. Il y a la peur. Mais la peur existe depuis longtemps. Mon procès est un exemple de la continuité historique du système répressif. Je suis aussi devenue l’objet d’une lutte symbolique et historique. L’Etat profond, qui est plus stable que les gouvernements, m’a choisie depuis 20 ans pour m’accuser d’un massacre.

Il y a trois jours, c’est ma sœur qui m’a donnée la nouvelle. Elle faisait des efforts pour ne pas pleurer. J’ai ensuite parlé avec mon père. Sa voix était plus triste que jamais. Il est assez compliqué de vous résumer ici ce qu’ils m’ont expliqué au téléphone. Vous recevrez bientôt un communiqué du mon Comité de Soutien qui expliquera la situation en lançant un appel à la mobilisation. Je vous invite à suivre dans les temps qui viennent les initiatives qui seront menées par les collectifs de solidarité.

La décision du tribunal n’est pas encore tombée, mais les documents que mes avocats ont reçus sont inquiétants pour la suite. La décision peut tomber à tout moment. Si la Cour suprême ne valide pas le cinquième acquittement, ce sera alors la condamnation à perpétuité. La condamnation pour un crime qui n’a pas eu lieu, plus une condamnation à payer tous les dommages liés à l’explosion du Marché aux épices. Mes neufs livres qui continuent à être réédités régulièrement en Turquie et tout ce à quoi j’ai œuvré jusqu’à mes 38 ans, âge du début de mon exil, seront confisqués. Plus important : ma famille sera en danger.

Nous nous sommes dits au téléphone : « Nous resterons fort ». Pourtant ce n’est pas facile. Je sens une fatigue, comme une maladie. Mon père m’a dit : « Il faut faire du bruit. Les réactions depuis l’Europe peuvent être utiles… » Je lui ai assuré que je m’y emploierai, mais je ne veux pas, je ne peux pas le faire. Il m’est plus difficile que vous ne l’imaginez de devoir faire appel à votre solidarité active, dans ce contexte où les priorités sont déjà nombreuses. En plus, quand je parle de ce procès, je ressens une douleur physique qui m’empêche de respirer. C’est également le cas maintenant, alors que je vous écris cette lettre.

En 2010, à la suite de longs examens, un rapport psychologique mené par des experts attestait toutes les tortures que j’avais subies. J’avais alors lu, avec inquiétude, la liste des problèmes post-traumatiques qu’ils avaient diagnostiqués. Oui, c’était vrai. Et avec la persécution juridique et politique, la torture continue. Même si j’ai beaucoup de ressources et une forte volonté de ne pas les laisser me détruire, je ne vais pas bien.

Cette année ma nouvelle vie a commencé à prendre forme. Je suis arrivée à me situer dans les luttes pour la justice et les libertés, dans ce pays dont je fais partie. Je suis française maintenant. De surcroît, j’ai trouvé mon nouveau chez moi à Nice qui m’a offert l’amour et l’inspiration. J’ai fini l’écriture de mon nouveau roman qui m’a fait l’effet d’une renaissance. Le soutien du programme PAUSE m’a donné plus d’opportunités pour me stabiliser. Grâce à la complicité de mes collègues avec qui je partage les mêmes curiosités et à la participation de mes étudiant.e.s, j’avance dans mes recherches et mes enseignements.

S’il n’y avait pas cette énorme solidarité qui m’accompagne depuis que je suis arrivée en France, je n’aurais pas pu reconstruire ma vie. Grâce à vous, mes ami.e.s, j’ai continué à écrire, à enquêter, à enseigner et à militer. Les menaces de tous les jours m’ont perturbé mais à chaque fois je suis arrivée à me sortir de ce film d’horreur. Je vais m’en sortir. Mais plus difficilement. J’ai une flamme dans chacune de mes cellules.

Vous avez peut-être vu « Le rêve des Montagnes », un spectacle de Yeraz, groupe des danses arméniennes ? Il est extraordinaire. Vers la fin on entend un cri : « Vous avez volé notre montagne. Mais nous sommes les montagnes ». Avec des larmes d’émotion, j’ai murmuré plusieurs fois : « Vous avez volé ma vie. Mais je suis la Vie ».

Les jours qui viennent sont susceptibles d’être plus durs pour moi. Mais je vous le promets : je serai la Vie… qui coule et qui crée.

Avec vous.

Je vous embrasse.

Pinar

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La note sociale est une réalité glaçante en Chine…

huffingtonpost.fr

En Chine, les personnes avec une faible « note sociale » ne pourront plus prendre l’avion ou le train


CHINE – Mal garer un vélo, fumer dans un espace public, être grossier… Ces incivilités font baisser la « note sociale » attribuée à chaque citoyen chinois, et pourront bientôt en empêcher certains de prendre le train ou l’avion. La Chine a annoncé qu’elle allait commencer à appliquer, à partir du mois de mai, de (nouvelles) restrictions pour les personnes avec une « note sociale » basse, annonce Reuters le 16 mars.

Depuis 2014, le pays travaille sur un système de notation des citoyens qui sera complètement opérationnel et obligatoire en 2020. La note sera attribuée en fonction du comportement, du casier judiciaire, mais aussi de la situation financière, de la civilité – des opinions politiques – et globalement de tous les faits et gestes. Dans moins de deux mois, les personnes qui auront une note trop basse seront ainsi interdites d’avion ou de train.

Depuis plusieurs années déjà, le gouvernement du désormais indéboulonnable Xi Jinping, limitait les déplacements des citoyens trop endettés. Le choix des restrictions se base sur une liste noire des « débiteurs » établie par la Cour populaire suprême en 2013. Selon Reuters, les personnes figurant dans la liste peuvent voir leur accès restreint dans les hôtels de luxe ou la fréquentation de clubs de golf. Ou encore rencontrer des difficultés pour inscrire leurs enfants dans des écoles cotées, faire des achats en ligne ou faire une demande carte de crédit.

Désormais, les petites incivilités pourront aussi faire descendre la note des personnes concernées. L’accès limité aux transports n’est que la dernière sanction en date, indique The Verge, parmi d’autres déjà imposées à plus de sept millions de Chinois.

Sanctionnés pour des excuses « pas sincères »

Il est très simple de voir sa note descendre en flèche. Peuvent perdre des points les citoyens qui ont donné de « fausses alertes sur le terrorisme », causé des « problèmes » sur des vols, utilisé des billets de trains expirés, fumé dans un espace public, mal garé leurs vélos ou qui ont présenté des excuses qui ne sont pas jugées « sincères ».

« Les autorités gouvernementales chinoises espèrent clairement créer une réalité dans laquelle les mesquineries bureaucratiques pourraient considérablement limiter les droits des personnes. À mesure que le pouvoir du président Xi Jinping prendra de l’ampleur et que le système approche de sa pleine mise en œuvre, d’autres abus viendront », assénait Maya Wang de l’ONG Human Rights Watch.

Ce système de notation est au cœur de l‘intrigue d’un épisode de la série « Black Mirror », « Chute libre », dans lequel les citoyens se notent entre eux. Ceux qui ont de mauvaises notes finissent en marge de la sociétés, parias.

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Contre la répression à La Poste et ailleurs

Par Un collectif de personnalités politiques et civiles

Gaël Quirante, secrétaire départemental de SUD Activités Postales 92 (membre de Solidaires 92), subit un véritable harcèlement disciplinaire : 10 tentatives de licenciement en quatorze ans, et presque un an cumulé de mises à pied.

La Poste avait en effet tenté de le licencier en 2010 en l’accusant de séquestration alors qu’il avait participé à une occupation de la direction départementale de La Poste : son licenciement avait été refusé successivement par l’inspection du travail en 2010, par le ministre du Travail en 2011, puis par le tribunal administratif en 2014. En avril dernier la cour d’appel du tribunal administratif de Versailles a annulé les trois précédentes décisions et a ainsi relancé toute la procédure. L’inspection du travail a de nouveau refusé son licenciement.

Nous venons d’apprendre que le rapport de la contre-enquête suite au recours hiérarchique fait par la direction de La Poste, confirme la décision de l’inspectrice du travail de refuser l’autorisation de licenciement de monsieur Quirante. La contre-enquête menée par le service des recours hiérarchiques confirme les motifs du refus et les précise, notamment :
«Compte tenu du contexte dans lequel les faits s’inscrivent et du climat délétère qui prévalait à l’époque en raison notamment de la durée excessivement longue de la grève et du comportement de La Poste, les faits en cause ne sont pas d’une gravité suffisante pour justifier le licenciement de Monsieur Quirante.»
«En effet, il ressort de l’enquête contradictoire et de la contre-enquête l’existence d’éléments au moment de la décision de l’inspecteur de 2010 et de la décision implicite de refus du 25 juin 2017 permettant d’établir un lien entre la demande et les mandats exercés par le salarié ainsi que son appartenance syndicale.»

C’est désormais Mme Pénicaud, ministre du Travail qui va décider du sort de Gaël. Madame Pénicaud, vous devez refuser ce licenciement qui serait politique.

Nous refusons de voir se multiplier les cas de répression à La Poste comme ailleurs. Nous agirons collectivement et saurons regrouper nos forces pour y faire face.

Signataires: Jean-Luc Mélenchon, député La France insoumise (LFI), 4e circonscription des Bouches-du-Rhône ; Danielle Obono, député LFI, 17e circonscription de Paris ; Eric Coquerel, député LFI, 1re circonscription de la Seine-Saint-Denis ; Adrien Quatennens, député LFI, 1re circonscription du Nord ; Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’Homme ; Céline Verzelleti, bureau confédéral de la CGT ; Elsa Faucillon, député PCF, 1re circonscription des Hauts-de-Seine ; Alain Bruneel, député PCF, 16e circonscription du Nord ; Cécile Cukierman, sénatrice PCF de la Loir ; Isabelle De Almeida, présidente du conseil national du PCF, Elie Domota, secrétaire Général UGTG ; Bernadette Groison, secrétaire générale de la FSU ; Polo Lemonnier, secrétaire national de la FSU ; Nathalie Arthaud, candidate à la présidentielle de 2017 pour LO ; Olivier Besancenot, ancien candidat à la présidentielle et membre du NPA ; Philippe Poutou, candidat à la présidentielle de 2017, porte-parole du NPA ; Cécile Gondard-Lalanne, co-déléguée générale l’Union Syndicale Solidaires ; Eric Beynel, co-délégué général l’Union Syndicale Solidaires ; Nicolas Galepides, secrétaire Général de SUD PTT ; Mickael Wamen, CGT Goodyear ; Jean-Pierre Mercier, DSC CGT PSA ; Xavier Mathieu, CGT ancien Continental ; Romain Altmann, secrétaire Général d’Info’Com CGT ; Jacques Chastaing, Luttes invisibles et Front Social ; Loïc Canitrot, Compagnie Jolie Môme ; Yannick Sobaniak, CGT Hôpital de Wattrelos ; Laurent Degousée, Co-délégué de la fédération Sud Commerce ; Frédéric Lordon, économiste, chercheur au CNRS ; Alex Callinicos, professeur au King’s College de Londres ; Gerard Filoche, GDS (Gauche Démocratique et Sociale) ; Ludivine Bantigny, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Rouen ; Amal Bentounsi, Urgence notre police assassine ; Denis Gravouil, secrétaire de la fédération CGT spectacles ; Manuela Donà, secrétaire générale CGT douanes ; Sylvie Guinand, Fédération CGT des Services Publics Responsable de la politique de communication ; Olivier Mans, secrétaire général de la fédération SUD Santé Sociaux ; Marie Pierre Vieu, députée européenne PCF GUE ; Marie-Christine Vergiat, députée européenne Gauche européenne ; Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de DAL ; Willy Pelletier, coordinateur général de la Fondation Copernic ; Emma Clit, blogueuse et dessinatrice ; Judith Krivine, responsable de la commission sociale du Syndicat des Avocats de France ; Michèle Riot Sarcey, historienne ; Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac ; Dominique Plihon, porte-parole D’Attac.

Structures signataires : L’Unef ; La Compagnie Jolie Môme ; La FIDL ; Le SNTEFP-CGT ; Sud Travail Affaires Sociales ; La Confédération National du Travail.

Autres signataires : Eric Alliez, philosophe, Université Paris 8 ; Ana Azaria, présidente de l’Organisation de Femmes Egalité ; Francine Bavay ;Mohammed Ben Yakhlef, élu municipal de Villeneuve-Saint-Georges (94) ; Antoine Boulangé, enseignant Espé Paris – Ferc Sup CGT ; Sébastien Budgen, éditeur Verso Books ; Jean-Marc Canon, syndicaliste CGT ; Vincent Charbonnier, syndicaliste SNESUP-FSU enseignant-Formateur, Université de Nantes-ESPE ; Gerard Chouat, directeur de recherche émérite CNRS syndicaliste SNCS FSU ; Jean Claude, Résistance Sociale ; Philippe Corcuff, universitaire ; Pierre Cours-Salies, Ensemble! ; Robert Crémieux, MNCP ; Laurence De Cock, historienne; Josépha Dirringer, juriste, membre du GR-PACT; Simon Duteil, secrétaire national de l’Union national Solidaires ; Pascal Franchet, CADTM France ; Isabelle Garo, philosophe; Franck Gaudichaud, enseignant-chercheur, Université Grenoble-Alpes ; Didier Gelot, Observatoire de la discrimination et de la répression syndicale; Karl Ghazi, syndicaliste CGT; Nacira Guénif, sociologue, Université Paris 8 ; Gwenn Herbin, Conseillère municipale déléguée à Nanterre (92) ; Gilles Houdouin, conseiller régional Normandie, Ensemble ! ; Michel Jallamion, président de la Convergence National des Services Publics ; Pierre Khalfa, Fondation Copernic ; Stathis Kouvélakis,  philosophe King’s College Londres ; Olivier Long, Universitaire et peintre, université Paris 1-Sorbonne ;  Elise Lowy, écolo ; Christiane Marty, Fondation Copernic ; Gustave Massiah, économiste ; Valérie Missillier, secrétaire politique financière FSPBA CGT ; Christian de Montlibert, sociologue professeur émérite ; Robi Morder, juriste; Olivier Neveux, Universitaire, enseignant-chercheur ; Etienne Penissat, chercheur au CNRS, membre de l’Observatoire de la répression et la discrimination syndicales ; Armelle Pertus, porte-parole de la campagne Poutou 2017 ; Christian Pierrel, porte parole du PCOF ; Manuel Rebuschi, enseignant-chercheur, université de Lorraine ; Philippe Reig, République et Socialisme ; Catherine Samary, économiste ; Véronique Sandoval, économiste; Simone Sebban, membre du Bureau national de Nouvelle Donne ; Henri Sterdyniak, animateur des économistes atterrés ; Baptiste Talbot, syndicaliste CGT ; Ludo Torbey, co-fondateur Osons Causer ; Rémy Toulouse, éditeur ; Karel Yon, chargé de recherches en sociologie ; Pierre Zarka, Observatoire des Mouvements de la Société.

Un collectif de personnalités politiques et civiles


Les retraités se mobilisent ? Encore des « privilégiés » !

acrimed.org

– Acrimed

Jean Pérès

Il faut que les retraités descendent dans la rue pour qu’ils apparaissent à l’écran, à la radio ou dans les journaux. Ce fut le cas en septembre 2017, ça l’est de nouveau en ce 15 mars 2018. Mais cette occasion est rarement mise à profit par les médias dominants pour une approche exhaustive de leur condition et des problématiques qui les touchent. « Les » retraités sont ainsi traités comme un groupe social homogène sans que ces médias ne s’embarrassent d’enquêtes qui mettraient en lumière les inégalités de classe ou entre hommes et femmes – notamment. Ce faisant, leur mobilisation fait les frais de procédés usés jusqu’à la corde, recoupant les biais médiatiques traditionnellement appliqués aux mobilisations sociales.

Mais où sont les retraités ?

Alors que les femmes et les hommes à la retraite constituent 32 % de la population française, ils ne sont que 3 % des personnes représentées sur les écrans de télévision [1]. Par contre, les cadres, professions libérales et chefs d’entreprise qui constituent 9 % de la population prolifèrent sur les écrans : 60 % des personnes représentées. Cette sous-représentation des retraités, qu’ils ont en commun avec les femmes et les ouvriers, mais à un degré supérieur, concerne aussi bien les journaux télévisés que les autres émissions d’information et de débats, ainsi que les œuvres de fiction, séries, etc. Pour ce qui est des autres médias, presse et radio, il n’y a pas d’observations statistiques officielles ; mais il n’est pas besoin d’enquête approfondie pour pouvoir affirmer qu’ils n’évoquent que rarement la vie des retraités, à l’exception des pages locales de la PQR [2] lors de l’inauguration d’un club du troisième âge. En bref, les problématiques économiques et sociales qu’ils traversent brillent, dans les grands médias, par leur absence. [3]

Cette relégation d’une partie conséquente de la population dans une quasi-invisibilité au profit des catégories dominantes en dit long sur la prétention des médias à « refléter » la société dans sa diversité et sur les profils sociaux auxquels ils proposent au public de s’identifier. Elle est d’autant plus significative qu’elle est pour le moins paradoxale : les seize millions de retraités composent, et de loin, la catégorie socioprofessionnelle qui passe le plus de temps à consulter les médias, qu’il s’agisse de télévision, de radio ou de journaux et magazines. Il est vrai qu’aux yeux de la doxa néolibérale que promeuvent les médias dominants, les retraités ne sont que bouches inutiles, parasites entretenus par les « actifs », et qui vivent trop longtemps.

Il arrive cependant malgré tout que les médias s’intéressent aux retraités, en parlent et les invitent à parler, eux et leurs représentants, lorsqu’ils sont directement concernés par une loi et manifestent leur mécontentement dans la rue. Comme ce fut le cas le 28 septembre 2017 à propos de l’augmentation de la CSG sur les retraites, et comme c’est le cas aujourd’hui pour la même raison.

Des « privilégiés », une « génération dorée »

« Les pauvres d’aujourd’hui sont souvent moins les retraités que les jeunes. Je leur demande donc, pour les plus aisés, un effort, je l’ai dit. Et leur effort permet de récompenser le travail ». (Emmanuel Macron, interview au Point, le 30/08/2017)

Il a suffit de ces trois phrases du président Macron pour déchaîner les médias dominants et cadrer leurs productions autour de la question : savoir si les retraités étaient ou non des « privilégiés ». Florilège :

– « La question qui fâche : les retraités français sont-ils des privilégiés ? » (Le Parisien, 05/10/2017)
– « Les retraités français sont-ils des privilégiés ? » (La Tribune, 17/11/2017)
– « Les retraités français trop privilégiés ? » (La Nouvelle République.fr, 06/12/2017)
– « En quoi les retraités français sont-ils privilégiés ? » (La Croix, 07/03/2018)
– « Radio Brunet : Les retraités français sont-ils vraiment des privilégiés » (RMC, 16/10/2017)
– « Retraités : sont-ils plus privilégiés que la moyenne des Français ? » (Francetv Info, 28/09/2017)
– « Les retraités français sont-ils vraiment des privilégiés ? » (BFM-TV, 16/10/2017)

Rebelotte avec le suivi médiatique de la déclaration provocatrice qu’a faite Éric Alauzet, député LREM du Doubs, au Parisien le 5 mars dernier : « Les retraités d’aujourd’hui font partie d’une génération dorée ! Et s’ils ont travaillé toute leur vie, ça ne suffit pas comme argument au moment où il faut trouver de l’argent pour renflouer les caisses de l’Etat. »

– « Les retraités d’aujourd’hui font partie d’une génération dorée » (Le Parisien, 05/03/2018)
– « Selon vous, les retraités appartiennent-ils à “une génération dorée” ? » (Orange, 07/03/2018)
– « Les retraités “font partie d’une génération dorée” selon un député REM » (RTL, 05/03/2018)

Le 31 août dernier, Jean-Jacques Bourdin et ses invités sur RMC illustraient on ne peut mieux l’engouement médiatique pour le thème du « retraité privilégié », a fortiori quand c’est un retraité lui-même qui le met en avant [4]… Mais de quel retraité parle-t-on ? La question n’a pas eu l’air de percuter l’animateur. Elle avait pourtant sa pertinence puisque dès le début de son intervention, l’auditeur affirmait gagner plus de 3 000 euros de retraite par mois.

Pas de quoi généraliser à tous les retraités ou d’en faire l’exemple-type d’une « génération » dans son ensemble, ainsi qu’en témoigne le montant moyen des pensions de retraites en France : 1 283 euros net, selon un article de Libération daté de décembre 2017, pointant également les très fortes disparités entre hommes et femmes.

Mais pour Jean-Jacques Bourdin, l’occasion était trop belle ! Arborant une moue approbative, et le pouce en l’air, l’animateur se délectait en écoutant (patiemment, et sans interruption) un auditeur confirmer les poncifs médiatiques.

Tous pareils ?

Traiter des revenus des retraités comme d’un ensemble homogène, en mettant sur le même plan les bénéficiaires du minimum vieillesse (800 euros par mois) et les retraites-chapeaux (à plus de 50 000 euros par mois) des PDG du CAC 40, peut déjà paraître quelque peu incongru. Sans parler d’autres inégalités assez criantes au sein des retraités comme celle entre les femmes et les hommes, les femmes percevant des pensions de 40 % inférieures à celles des hommes, ou entre les cadres et les ouvriers, ces derniers percevant une retraite deux fois inférieure pour une durée de vie à la retraite plus courte de quatre années.

Considérer du coup, les retraités en bloc sous l’angle de savoir s’ils font partie d’une « génération dorée », s’ils sont « privilégiés » ou non, n’a strictement aucun sens ; à l’évidence, certains sont privilégiés, d’autres pas, tout comme dans l’ensemble de la population. Mais ce procédé bien rodé peut servir aussi bien pour dénoncer les prétendus « privilèges » des cheminots (faisant passer des acquis sociaux pour des « avantages » mirifiques et indus), des chômeurs (professionnels du farniente qui ne cherchent pas de travail), des fonctionnaires (surpayés et absentéistes), des immigrés (profiteurs des prestations du pays qui les accueille), et ainsi de suite. Un procédé qui incite le public à considérer ces « retraités » avec un œil suspicieux, et les retraités eux-mêmes à quelque sentiment de culpabilité. À défaut d’évoquer les inégalités au sein des retraités, on préfère les opposer en bloc, soit aux « actifs » – l’usage de cet adjectif comme substantif souligne, par opposition, le caractère supposé passif, parasitaire, des retraités – soit aux « jeunes » : ici pointe l’idée que les « vieux » privilégiés se fichent des difficultés des jeunes, comme si ces difficultés relevaient de leur responsabilité et non des structures économiques et sociales.

On voit que l’information sur les retraités et la CSG a été fortement biaisée par les médias dominants. Il y eut aussi, il est vrai, des reportages et des interviews honnêtes ; mais beaucoup trop rares par rapport à l’avalanche des poncifs répétés à l’envi par un journalisme superficiel qui voit dans cette concurrence mimétique et nulle part ailleurs la garantie (illusoire) de sa pertinence et de sa fiabilité.

Jean Pérès


Lettre à un agent républicain des forces de l’ordre

LIBERTE EGALITE FRATERNITE

« Quand le prochain est atteint dans ses droits, on atteint le droit qui est aussi le droit qui nous protège et donc on sait immédiatement que c’est l’ensemble de la société qui n’est plus protégée et c’est cet espace de réciprocité qui constitue le sentiment fraternel et c’est l’absence de sensibilité, l’apathie, qui empêche qu’il y ait fraternité ».

Sophie Wahnich (janvier 2016) aux « Agoras de l’Humanité » . Musée de l’histoire de limmigration à Paris

Lettre à un agent républicain des forces de l’ordre

En région PACA, Rhône Alpes Auvergne ou ailleurs

A l’énoncé de notre devise républicaine qui anime tout.e Français.e, j’ai besoin de t’écrire cette lettre car je te considère sans réserve à ce titre comme mon Frère.

Aussi, face à ces migrant.e.s et exilé.e.s désespéré.e.s, épuisé.e.s, trop souvent lâchement abandonné.e.s, voire harcelé.e.s par les pouvoirs publics, je souhaiterais partager avec toi le désarroi des nombreux.ses citoyen.e.s dont nous sommes. Nous venons au secours de ces personnes pour pallier les carences de l’Etat. Or nous te voyons, sur ordre de tes supérieur.e.s, eux-mêmes dépendant.e.s du pouvoir central, accomplir des actes contraires au droit et aux valeurs mêmes de notre République. Et cela malgré la connaissance de tous, par les médias, du quatrième revers subi au Tribunal Administratif (TA) de Nice par le préfet des Alpes-Maritimes, concernant sa gestion du flux migratoire. Sur requêtes soutenues par nos ami.e.s avocat.e.s et plusieurs associations, le « réacheminement » par tes collègues de 19 migrants mineurs vers l’Italie, sur ordre de ce préfet, a été « suspendu » le 23 février dernier par le juge des référés, celui-ci considérant qu’une « illégalité manifeste » a porté « gravement atteinte » à ces mineurs.

Trop souvent, ces agents de la force publique, oublient l’obligation qui leur est faite d’accorder à tout.e mineur.e isolé.e, avant son expulsion un délai d’un jour franc et la désignation indispensable d’un administrateur ad hoc. Au lieu de cela, depuis la dernière gare avant la frontière italienne, ils l’installent dans un train qui le dépose, anéanti, à Vintimille. Oubliée également pour toute demande d’asile, l’obligation faite à la police aux frontières de saisir l’Ofpra impérativement. Dans ce cas, l’adulte, lui, devra repartir immédiatement à pied pour l’Italie.

Trop souvent, ce sont des mineur.e.s non accompagné.e.s (MNA) qui subissent ce sort. Comme cet enfant érythréen de 12 ans qui, en janvier dernier, valut le 3ème camouflet adressé au préfet par le même TA. Selon les traités internationaux signés par la France, les règlements européens et nos propres lois qui les appliquent, ces enfants doivent être remis aux services de l’aide sociale à l’enfance (ASE), quelle que soit leur situation et qu’ils soient détenteurs ou non des documents requis.

Trop souvent, on prive des enfants non francophones, voire analphabètes, de l’interprète auquel ils ont droit. Puis on fait signer à ces mêmes enfants terrifiés des documents d’apparence anodine, par lesquels, de fait et à leur insu, ils expriment un prétendu souhait de quitter la France : parfois la case correspondante est déjà cochée sur l’imprimé. Facile ensuite de les reconduire benoîtement en Italie !

Et je ne parle pas ici de l’usage disproportionné de la force par certains de tes collègues. A Calais cela a été largement démontré et dénoncé (de même qu’en Italie, cf. rapport d’Amnesty international du 3/11/2016 et le 2017/18 Cf « La situation des droits humains dans le monde »).

Tous ces actes, contraires au droit et à l’éthique, sont imposés par les ordres venus de la préfecture, nous le savons. Certes, comme dans tout groupe humain il y a des « vilains canards » qui usent facilement de ces brutalités et d’une domination indigne. Mais nous savons aussi que la plupart d’entre vous subissez ces ordres. Les statistiques révèlent trop souvent aussi comment, au bout du désespoir, un policier a pu mettre fin à ses jours avec son arme de service, laissant ses collègues dans l’abattement, sa famille et ses proches dans la détresse.

Par cette lettre, nous voudrions faire grandir avec vous tous une lueur d’espoir en rappelant que vous n’êtes pas obligés de respecter ces ordres que l’éthique et la loi condamnent. La République vous encourage même à les refuser. Rappelons à notre mémoire collective, convoquons ce devoir de désobéissance.

Si tu es gendarme, le Bulletin officiel des armées de décembre 2005, précise dans une «instruction n°201710/DEF/SGA/DFP/FM/1 du 4 novembre» que «le subordonné doit refuser d’exécuter un ordre prescrivant d’accomplir un acte manifestement illégal».

Si tu es policier.e tu connais le code de déontologie de la police nationale (CDPN) qui depuis 1986, sous l’autorité à valeur constitutionnelle de l’art 12 de la DDHC de 1789 (1), précise dans son article 17 : « Le subordonné est tenu de se conformer aux instructions de l’autorité, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. Si le subordonné croit se trouver en présence d’un tel ordre, il a le devoir de faire part de ses objections à l’autorité qui l’a donné, en indiquant expressément la signification illégale qu’il attache à l’ordre litigieux ». Les articles 7, le policier « a le respect absolu des personnes, quelles que soient leur nationalité ou leur origine,… » et 10, le policier « ayant la garde d’une personne dont l’état nécessite des soins spéciaux doit faire appel au personnel médical et, le cas échéant, prendre des mesures pour protéger la vie et la santé de cette personne», précisent tes devoirs au regard des personnes placées sous ton autorité (2).

Et plus généralement l’article L121-3 du code pénal traite du « délit en cas de mise en danger délibérée de la personne d’autrui … ou de manquement à une obligation de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement… »

Toi et tes collègues avez ainsi les moyens de respecter votre engagement noble à servir la République, engagement infiniment respectable en même temps que celui qui l’accompagne nécessairement et qui a pour nom : « éthique ».

Et, de ce fait, comment ne pas réagir aux événements de la nuit du 10 mars, tellement opposés à notre éthique fondamentale ? Cette nuit-là, dans les Hautes-Alpes, les forces de l’ordre ont arrêté un bénévole ayant recueilli dans son véhicule plusieurs migrant.e.s qui venaient de passer la frontière à Montgenèvre, dont une femme sur le point d’accoucher. Malgré l’urgence et les cris de douleur de cette femme, tes collègues immobilisent véhicule et occupants.e.s pendant plus d’une heure. Transportée ensuite par les pompiers, la dame accouche par césarienne d’urgence quelques instants plus tard. Et c’est sur sommation de l’hôpital de Briançon à la PAF (Police Aux Frontières), que son mari et leurs deux jeunes enfants auraient échappé à l’expulsion immédiate.

Ce mercredi 14 mars, nous avons manifesté devant la PAF du Montgenèvre pour dénoncer ces faits ainsi que la convocation reçue par le bénévole incriminé, comme d’autres, pour solidarité.

Surtout, ne te fie pas, mon frère, aux paroles des politiques qui semblent te défendre face aux critiques parfois sévères de nos ami.e.s témoins de violences policières. Demain ces mêmes politiques, si leur pouvoir en dépend, t’abandonneront et te laisseront condamner en justice, comme ce préfet a vu entraver ses actions contraires à la loi.

Tu peux refuser d’être l’exécutant des ordres d’un pouvoir qui transforme ignominieusement l’article 622-4 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA) en qualifiant de « profit » les actes généreux de celles et ceux qui viennent au secours de migrant.e.s en danger et sont l’honneur de notre pays ; cela pour mieux intimider et punir leurs auteur.e.s. Tu peux donc aussi, au nom de ce motif inique, refuser d’interpeller et de garder à vue ces citoyen.ne.s qui inscrivent leur action en cohérence avec les traditions et les valeurs les plus nobles de notre Histoire.

Merci mon frère et ma soeur, policier.e, gendarme ou douanier.e d’avoir lu ces lignes dont le seul but vise, au-delà du vivre ensemble, à notre prise de conscience collective, dans et pour l’unité de la nation, et à vous mettre en garde contre ces dérives qui peuvent conduire au pire.

Nous avons confiance en vous, en nous, en toute fraternité républicaine.

Le 15 mars 2018

Les citoyens solidaires et les associations en région PACA et RAAu :

Association pour le droit des étrangers (ADDE), Défends ta citoyenneté (DTC), Ligue des droits de l’Homme (LDH PACA et RAAu), Syndicat des Avocats de France (SAF), Roya Citoyenne (RC), Tous Migrants, Tous Migrants 73.

Correspondance messagerie : comiteregionalpaca@ldh-france.org

(1) Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen Art. 12. : « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.

(2) Code de déontologie de la police nationale Art. 7. – Le fonctionnaire de la police nationale est loyal envers les institutions républicaines. Il est intègre et impartial : il ne se départit de sa dignité en aucune circonstance.

Placé au service du public, le fonctionnaire de police se comporte envers celui-ci d’une manière exemplaire.

Il a le respect absolu des personnes, quelles que soient leur nationalité ou leur origine, leur condition sociale ou leurs convictions politiques, religieuses ou philosophiques.

Art. 10. – Toute personne appréhendée est placée sous la responsabilité et la protection de la police ; elle ne doit subir, de la part des fonctionnaires de police ou de tiers, aucune violence ni aucun traitement inhumain ou dégradant.

Le fonctionnaire de police qui serait témoin d’agissements prohibés par le présent article engage sa responsabilité disciplinaire s’il n’entreprend rien pour les faire cesser ou néglige de les porter à la connaissance de l’autorité compétente…


L’abjection au col de Montgenèvre…

delinquantssolidaires.org

 une femme en train d’accoucher

dans une voiture,

sa famille et la personne

qui les secourt

inquiétées par la police


Le Collectif Délinquants Solidaires relaie le témoignage glaçant d’un bénévole du Refuge Solidaire, intercepté par la police aux frontières alors qu’il conduisait en toute urgence une famille venant de traverser la frontière franco-italienne à pied dans le froid glacial, et dont la mère, enceinte de huit mois et demi, était en train d’accoucher. Le bénévole était convoqué mercredi 14 mars devant la police aux frontières pour répondre de son acte élémentaire de solidarité .

Le collectif Délinquants Solidaires souhaite relayer le témoignage glaçant de bénévoles du Refuge Solidaire dont l’un des membres s’est vu convoqué aux locaux de la Police aux Frontières de Montgenèvre le mercredi 14 mars. Ce dernier avait transporté une famille d’exilé·e·s composée des parents et deux enfants en bas âge et dont la mère enceinte de 8 mois et demi devait être amenée de toute urgence à l’hôpital pour y accoucher. Arrêtés par un barrage de police sur le chemin de l’hôpital, cette femme est restée bloquée près d’une heure dans la voiture avant que les pompiers ne viennent la chercher pour l’évacuer tandis que le reste de la famille était renvoyé en Italie et le bénévole conduisant convoqué à la police quelques jours plus tard.

Le collectif Tous Migrants (voir communiqué de presse ici) a appelé à un grand rassemblement de solidarité pour dénoncer, une fois de plus, les politiques migratoires répressives et inhumaines menées à nos frontières et le délit de solidarité contre les citoyen·ne·s agissant en solidarité.

Le témoignage :

» Pour ou contre les migrants, c’est inhumain ce qu’il arrive à la frontière. Témoignage glaçant, on atteint le sommet de l’abjection au col de Montgenèvre.

Une maraude ordinaire comme il s’en passe tous les jours depuis le début de l’hiver. Au pied de l’obélisque, une famille de réfugiés marche dans le froid. La mère est enceinte. Elle est accompagnée de son mari et de ses deux enfants (2 et 4 ans). Ils viennent tout juste de traverser la frontière, les valises dans une main, les enfants dans l’autre, à travers la tempête.

Nous sommes 2 maraudeurs à les trouver, à les trouver là, désemparés, frigorifiés. La mère est complètement sous le choc, épuisée, elle ne peut plus mettre un pied devant l’autre. Nos thermos de thé chaud et nos couvertures ne suffisent en rien à faire face à la situation de détresse dans laquelle ils se trouvent. En discutant, on apprend que la maman est enceinte de 8 mois et demi. C’est l’alarme, je décide de prendre notre véhicule pour l’ emmener au plus vite à l’hôpital. Dans la voiture, tout se déclenche. Arrivés au niveau de la Vachette(à 4 km de Briançon), elle se
tord dans tous les sens sur le siège avant. Les contractions sont bien là… c’est l’urgence. J’accélère à tout berzingue. C’est la panique à bord. Lancé à 90 km/h, j’arrive à l’entrée de Briançon…et là, barrage de douane.

Il est 22 h. « Bon sang, c’est pas possible, merde les flics ! ». Herse au milieu de la route, ils sont une dizaine à nous arrêter. Commence alors un long contrôle de police. « Qu’est-ce que vous faites là ? Qui sont les gens dans la voiture ? Présentez-nous vos papiers ? Ou est-ce que vous avez trouvé ces migrants ? Vous savez qu’ils sont en situation irrégulière !? Vous êtes en infraction !!! »… Un truc devenu habituel dans le Briançonnais. Je les presse de me laisser l’emmener à l’hôpital dans l’urgence la plus totale. Refus ! Une douanière me lance tout d’abord « Comment vous savez qu’elle est enceinte de 8 mois et demi ? » puis elle me stipule que je n’ai jamais accouché, et que par conséquence je suis incapable de juger l’urgence ou non de la situation. Cela m’exaspère, je lui rétorque que je suis pisteur secouriste et que je suis à même d’évaluer une situation d’urgence. Rien à faire, la voiture ne redécollera pas. Ils finissent par appeler les pompiers.

Ces derniers mettent plus d’une heure à arriver. On est à 500 mètres de l’hôpital. La maman continue de se tordre sur le siège passager, les enfants pleurent sur la banquette arrière. J’en peux plus. Un situation absurde de plus. Il est 23h passées, les pompiers sont là… ils emmènent après plus d’une heure de supplice la maman à l’hosto. Les enfants, le père et moi-même sommes conduits au poste de police de Briançon à quelques centaines de mètres de là. Fouille du véhicule, de mes affaires personnelles, contrôle de mon identité, questions diverses et variées, on me remet une convocation pour mercredi prochain à la PAF de Montgenèvre. C’est à ce moment-là qu’on m’explique que les douaniers étaient là pour arrêter des passeurs. Le père et les deux petits sont quant à eux expulsés vers l’Italie. Pendant ce temps-là , le premier bébé des maraudes vient de naître à Briançon. C’est un petit garçon, né par césarienne. Séparé de son père et de ses frères, l’hôpital somme la PAF de les faire revenir pour être au côté de la maman. Les flics finissent par obtempérer. Dans la nuit, la famille est à nouveau réunie.

La capacité des douaniers à évaluer une situation de détresse nous laisse perplexe et confirme l’incapacité de l’État à comprendre le drame qui se trame à nos maudites frontières.
Quant à nous, cela nous renforce dans la légitimité et la nécessité de continuer à marauder… toutes les nuits. »


L’Observatoire de la liberté de création affirme que Bertrand Cantat a le droit de chanter

ldh-france.org

Observatoire de la liberté de création  >  Communiqués

Communiqué de l’Observatoire de la liberté de création

Qu’il y ait un débat sur ce que représente Bertrand Cantat sur scène est parfaitement légitime. On peut aussi considérer qu’il y a une certaine hypocrisie à ne contester que sa tournée et pas ses disques, comme si le concert était le lieu de toutes les sacralisations.

En tout état de cause, ce débat change de nature quand il se transforme en demande d’annulation de sa tournée.

Cantat a le droit de chanter, les programmateurs sont libres de le programmer et chacun est libre d’aller le voir, ou pas.

Dans un Etat de droit, personne ne se fait justice à soi-même, et personne ne fait justice à quelqu’un d’autre en dehors de la justice.

Les demandes, directes ou indirectes, de censure ou d’annulation de son spectacle, qu’elles soient portées par des associations comme Osez le féminisme ou par des personnes hors réseaux associatif, les pressions diverses et variées des élus, les retraits de subventions aux festivals ou structures qui le programment contreviennent à la lettre et à l’esprit de la loi.

Il semble nécessaire de rappeler aux uns et aux autres les dispositions légales. La loi de 2016 dispose dans son article 2 que la diffusion de la création artistique est libre, et l’article 431-1 du Code pénal réprime le fait d’entraver, d’une manière concertée et à l’aide de menaces, l’exercice de la liberté de création artistique ou de la liberté de la diffusion de la création artistique d’un an d’emprisonnement et de quinze mille euros d’amende.

D’autre part, l’Etat (c’est l’article 3 de cette loi), à travers ses services centraux et déconcentrés, et les collectivités territoriales doivent mettre en œuvre la politique en faveur de la création artistique, laquelle poursuit notamment comme objectif le soutien de l’existence et le développement de la création artistique sur l’ensemble du territoire, en particulier la création d’œuvres d’expression originale française et la programmation d’œuvres d’auteurs vivants, et doit garantir la liberté de diffusion artistique en développant l’ensemble des moyens qui y concourent. L’Etat doit encore promouvoir la circulation des œuvres sur tous les territoires, la mobilité des artistes et des auteurs et entretenir et favoriser le dialogue et la concertation entre l’Etat, l’ensemble des collectivités publiques concernées, les organisations professionnelles, le secteur associatif, les acteurs du mécénat et l’ensemble des structures culturelles et leurs publics.

En prenant des positions qui ne sont pas à la hauteur des exigences légales à propos de la tournée de Bertrand Cantat, et en gardant un silence inquiétant sur la plupart des affaires récentes d’atteinte aux libertés de création et de diffusion des œuvres, la ministre de la Culture manque aux devoirs relevant de son titre et de son domaine d’intervention.

L’Observatoire de la liberté de création regrette que l’artiste, sous la pression, ait renoncé à tourner dans les festivals cet été et s’inquiète qu’en France, en 2018, certains soient plus tentés par les réflexes de censure que par le respect des libertés et par le débat démocratique qu’ils réclament, paradoxalement, de leurs vœux.

 Paris, le 13 mars 2018

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