Violences faites aux femmes : le festival des éditocrates réactionnaires

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Frédéric Lemaire

Avec les hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo, la question des violences faites aux femmes est en partie sortie des rubriques de « faits divers », comme nous l’écrivions dans notre précédent article, pour devenir un fait politique majeur, et même un phénomène de société [1]. Mais cela n’a, semble-t-il, pas plu à tout le monde, et l’œuvre de « diversion » a échu à quelques commentateurs présentés comme éditorialistes, « intellectuels » ou « polémistes » qui, s’ils forment une galaxie restreinte numériquement, ne se sont pas moins bruyamment manifesté dans les médias, à la faveur de maintes invitations.

Notre association n’a pas vocation à contester que des opinions réactionnaires puissent s’exprimer publiquement. Mais force est de constater que l’avalanche des prises de position de cet ordre ne s’est pas cantonnée aux médias de parti-pris, sur lesquels nous revenons dans un premier temps, mais qu’elles ont également occupé une place disproportionnée dans les médias généralistes, sans que leurs auteurs soient jamais présentés comme ce qu’ils sont, à savoir des polémistes de la droite extrême.

Causeur, Valeurs Actuelles, le FigaroVox : la parole réactionnaire en roue libre

Depuis octobre, les tribunes hostiles aux hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo se sont multipliées dans les colonnes de médias de parti-pris tels que Causeur, Valeurs actuelles, ou encore du FigaroVox [2]. En première ligne, Causeur, qui, disons-le, n’a pas boudé son obsession. En témoigne sa « une » de novembre 2017 :

Causeur publie également des articles aux titres pour le moins évocateurs. « Le grand Délathon a commencé » (17 octobre 2017) alerte ainsi Élisabeth Lévy. Ingrid Riocreux prévient quant à elle : « Les Weinstein, certaines femmes s’en accommodent très bien » (18 octobre 2017). Dans son article, elle développe la thèse audacieuse selon laquelle les victimes – les femmes agressées – seraient en réalité souvent consentantes… voire coupables.

Pour Diane de Bourguesdon [3], « la chasse aux sorciers doit s’arrêter » (21 octobre 2017). Si l’on en croit sa démonstration [4], la parfaite égalité entre l’homme et la femme aurait été acquise… dès l’époque romaine, grâce à la religion chrétienne [5].

Le vibrant plaidoyer de Causeur en défense des hommes se poursuit avec Élisabeth Lévy, qui dénonce le « harcèlement féministe » et « les magistrates de #balancetonporc [qui] ont condamné la gent masculine » (10 novembre 2017). Enfin, Paul Thibaud regrette que « le désir masculin [soit] présumé coupable » (11 novembre 2017).

La libération de la parole autour des violences faites aux femmes est d’autant plus insupportable aux yeux des commentateurs réactionnaires qu’elle mettrait en sourdine un autre type d’obsession : celle du péril islamique. Le 20 novembre dans le FigaroVox, l’inénarrable Finkielkraut s’insurge : « L’un des objectifs de la campagne #balancetonporc était de noyer le poisson de l’islam : oubliée Cologne, oubliée la Chapelle Pajol, oubliés les cafés interdits aux femmes à Sevran [6] ».

Bien évidemment, Causeur n’est pas en reste. « Balance ton porc… mais pas que ton mâle blanc » (15 novembre 2017) corrige Anne Zelensky. Deux autres articles font écho aux propos de Finkielkraut : « Balance ton porc… sauf celui de La Chapelle-Pajol ? » (24 novembre 2017) puis « #MeToo à Paris, #Omerta à Cologne ». On l’a compris : le féminisme ne devrait être bon qu’à se focaliser sur les agresseurs musulmans ou les migrants, mais certainement pas à remettre en cause la domination masculine. [7]

Enfin, le déni des violences faites aux femmes en tant que phénomène structurel et systématique s’incarne dans Valeurs actuelles. Charlotte d’Ornellas, invitée régulière de « L’heure des pros » de Pascal Praud sur CNews, parle dans l’hebdomadaire de « l’hypocrisie d’une polémique » (16 octobre). La raison ? Les violences ne sont pas à l’œuvre partout dans la société mais se cantonnent aux agissements d’un « monstre » d’Hollywood, Weinstein. Un raisonnement qui lui permet d’aboutir à l’équation suivante : Weinstein = Hollywood = « l’empire du vice » = condensé de tout ce que l’humanité contient d’ « immoral » = violences.

Une campagne de diversion généralisée dans les grands médias

Les contributeurs de Causeur, Valeurs actuelles ou du FigaroVox ne se contentent pas d’étaler leurs opinions outrancières dans les médias réactionnaires. Ils sont et ont été en permanence invités dans les grands médias, tantôt pour apporter de l’eau au moulin d’une polémique qu’ils avaient eux-mêmes lancée, tantôt pour servir de « gage à buzz » pourvoyeur systématique de « petites phrases choc » qui, sous couvert de pluralisme, huile à son tour la mécanique médiatique.

Parce qu’ils s’assoient sur les plateaux comme dans leurs salons, ces auteurs sont devenus des spécialistes du jeu médiatique, de ses dispositifs contraignants, de ses formats à bras raccourcis, de ses simulacres de débats où gagne celui qui parle le plus fort. Et parce qu’ils dirigent ou animent, pour nombre d’entre eux, leurs propres blogs, journaux, émissions télé ou radio, ils ont le verbe facile des « bons clients » médiatiques. Des clients dont on s’indigne des saillies polémiques pour mieux les réinviter le lendemain.

Corollaire : parce qu’ils n’existent que dans une course au remplissage et au clic, les grands médias en ont besoin pour exister et les invitent précisément pour cela. Partant, ils légitiment et souvent amplifient des prises de position contribuant à appauvrir le niveau du débat public et à institutionnaliser la pensée d’extrême-droite en France.

Arrêtons-nous sur quelques-unes de ces invitations [8].

– Souvenons-nous que pour les « experts » de Causeur, les femmes aiment qu’on leur fasse violence / s’accommodent des agresseurs / agressent aussi. C’est également le point de vue de Gilles-William Goldnadel [9], chroniqueur permanent de l’émission « Les Terriens du dimanche » de C8, animée par Thierry Ardisson (le 22 octobre 2017) :

Ce délire hystérique sur la toile, moi en tant qu’avocat encore plus qu’en tant que mec, ça m’effraie profondément. […] Effectivement c’est une délation grave parce qu’elle est anonyme ou sous forme de pseudo. […] Mais des menteuses ça existe. Des mythomanes ça existe. Des maîtresses-chanteuses ça existe. Moi j’ai connu des femmes qui voulaient se venger. Des harceleuses, j’en ai fait condamner moi des harceleuses. Bien sûr que ça existe aussi.

– Pour celles et ceux qui, non abonnés, auraient manqué les articles de Causeur dénonçant la « chasse à l’homme » et le « harcèlement féministe », une chaîne d’information en continu en a offert un équivalent en accès libre :

– Ivan Rioufol : Ce que je n’aime pas, c’est cette chasse à l’homme qui se laisse voir à travers ce qui a été au départ, quand même, une opération également politique menée par les néoféministes, qui ont essayé d’inculqu.., de faire comprendre qu’il y avait une sorte de présomption de culpabilité sur chaque mâle. Le harcèlement il peut être aussi chez les femmes.
– Pascal Praud : Faut arrêter ça fait un mois et demi, il n’y a pas un cas d’un homme qui s’est fait harceler.
– I. Rioufol : Mais parce qu’ils ne s’en plaignent pas !
– Laurent Joffrin : C’est comme les femmes à barbe, ça existe mais ce n’est pas la majorité.
– I. Rioufol : La promotion-canapé ça existe aussi. Arrêtons avec cet angélisme-là. Les allumeuses, ça existe aussi tout de même, faut ouvrir les yeux. »

Discussion de comptoir ? Point du tout. Simplement un plateau de CNews, animé par Pascal Praud à une heure de grand écoute pour débattre du sujet « Harcèlement, tous concernés ». [10]

– Souvenons-nous encore que, balayant d’un revers de main toutes les données sur les violences sexuelles, les « polémistes » niaient le caractère structurel du phénomène et lui ôtaient toute dimension politique. Voilà qui méritait une tribune sur le service public :

On a l’impression avec l’accumulation de temps que les témoignages réels poignants de ces femmes sont la vie de toutes les femmes. […] Nous vivons aujourd’hui sous le règne de la victime et je ne céderai pas au chantage émotionnel, parce qu’il y a des témoignages poignants… […] Mais enfin on vit où ? En Afghanistan ? On est en France et on nous dit « Quand sortirons-nous de notre nuit » ? Mais enfin… un peu d’humour ! [11]

Bavardage de salon ? Point du tout. Émission de service public « C l’hebdo » (le 11 novembre 2017) qui invite Élisabeth Lévy à venir polémiquer sur sa « une » polémique de Causeur… Misère du journalisme et desdits « débats télévisés ».

– Souvenons-nous enfin que pour Valeurs actuelles, les violences n’avaient rien à voir avec une quelconque domination masculine mais seraient la faute de courants qui prôneraient « l’immoralité ». Voilà qui justifiait, pour BFM-TV, l’invitation du rédacteur en chef le 12 octobre :

Je pense qu’on ne peut pas se contenter d’ouvrir le procès de ce producteur ou de celui du cinéma américain, d’Hollywood, ou de la société en se contentant de dire, finalement, c’est l’homme qui serait le grand coupable de tout ça. Derrière tous ces agissements, je pense qu’il y a une question sociétale et une question qui vient finalement de relativement loin, c’est quand même très largement mai 68.

Pour d’autres encore, à l’instar de Finkielkraut, le phénomène médiatique autour des violences faites aux femmes n’est qu’un énième symptôme de « l’américanisation de la société » et d’un retour au « puritanisme ». Une pensée qu’il a eu tout le loisir de développer sur le service public, dans « L’émission politique » du 19 octobre, dont une partie était consacrée à la question « Harcèlement des femmes : pour ou contre #BalanceTonPorc ? » :

La France était jusqu’à présent le pays de la mixité heureuse, c’est en train de se transformer…[Coupé] Tous les voyageurs, Hume, James au 19ème siècle ont remarqué le caractère d’aménité de la vie française du fait de la présence des femmes. Les phénomènes que vous dénoncez existent et vous avez raison de le faire mais on est en train de transformer la France en province de l’Amérique néo-puritaine. C’est cela qui se passe, l’américanisation de la France.

De celle qui explique les agressions sexuelles par « Hollywood » à celle qui explique leur dénonciation par « l’américanisation de la France », la droite extrême est plurielle. Même si elle se rejoint sur un point essentiel : la France, la vraie, est innocente.

Une parole ostracisée ? Vraiment ?

Nous avons réalisé un décompte qui, s’il n’est pas exhaustif [12] a au moins le mérite de donner une idée de l’espace qu’a occupé dans le débat médiatique le courant de pensée qui s’est appliqué au cours des derniers mois à minimiser, l’ampleur des phénomènes de harcèlement et de violences sexistes, quand il ne s’agissait pas de les nier purement et simplement.

Nous avons ainsi, du 12 octobre au 30 novembre 2017, recensé les émissions qui ont, en toute largesse et au nom du débat démocratique, tendu le micro à six de ces idéologues (et ce, uniquement évidemment, sur le sujet qui nous intéresse !) : Alain Finkielkraut, Gilles-William Goldnadel, Élisabeth Lévy, Eugénie Bastié, Éric Zemmour et Yvan Rioufol.

– 16 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Hondelatte raconte », Europe 1 ;
– 16 octobre, Eugénie Bastié, « L’heure des pros », CNews ;
– 17 octobre, Éric Zemmour, « Village médias », Europe 1 ;
– 17 octobre, Charlotte d’Ornellas, « L’heure des pros », CNews ;
– 19 octobre, Alain Finkielkraut « L’Émission politique », France 2 ;
– 21 octobre, Élisabeth Lévy, « Salut Les Terriens », C8 ;
– 22 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Les Terriens du dimanche », C8 ;
– 27 octobre, Élisabeth Lévy,« Le grand oral des Grandes Gueules », RMC ;
– 29 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Les Terriens du dimanche », C8 ;
– 30 octobre, Gilles-William Goldnadel, « Les Grandes gueules », RMC ;
– 3 novembre, Eugénie Bastié, « L’heure des pros », CNews ;
– 5 novembre, Gilles-William Goldnadel, « Les Terriens du dimanche », C8 ;
– 11 novembre, Élisabeth Lévy, « C l’hebdo », France 5 ;
– 15 novembre, Alain Finkielkraut et Éric Zemmour, « Zemmour et Naulleau », Paris Première ;
– 16 novembre, Éric Zemmour, « On n’est pas forcément d’accord », RTL ;
– 16 novembre, Eugénie Bastié, « 28 Minutes », Arte ;
– 17 novembre, Ivan Rioufol, « L’heure des pros », CNews ;
– 19 novembre : Finkielkraut, « En même temps », BFM/TV ;
– 25 novembre, Alain Finkielkraut, « On n’est pas couché », France 2 ;
– 30 novembre, Élisabeth Lévy, Nice Matin.

Mais… « On ne peut plus rien dire ».

***
Une exposition médiatique considérable, écrivions-nous en introduction de cet article, qui démontre que les idées réactionnaires n’ont pas seulement le vent en poupe dans la presse qui leur est dédiée – ce qui est, somme toute, logique -, mais qu’elles bénéficient en outre d’une chambre d’écho considérable dans les médias généralistes. Difficile, dès lors, de ne pas rire (jaune) lorsque ceux qui les portent se plaignent – parfois en direct sur les plateaux – que leur parole soit ostracisée, sans visiblement se rendre compte que le fait de répéter, à longueur d’antenne, sur des médias de masse, qu’« on ne peut plus rien dire », tout en martelant ce rien que l’on ne peut plus dire, a une portée tragicomique certaine – et une vie décidemment bien longue…

Pauline Perrenot et Frédéric Lemaire

***
Annexe 1 : Les éditocrates réactionnaires en boucle

Un autre constat s’impose : connivence et copinage obligent, ces journalistes s’invitent en permanence entre eux avec, comme nous le disions, un centre névralgique : Le FigaroVox.

Ainsi, Élisabeth Lévy est interviewée par le rédacteur en chef Alexandre Deveccio le 10 janvier. Ivan Rioufol s’épanche sur le site à longueur de tribunes, notamment le 19 octobre, le 26 octobre, en plus des publications sur son blog gracieusement hébergé par Le Figaro, comme celle du 27 novembre pour le sujet qui nous concerne. De même que Gilles-William Goldnadel, dont on a pu recenser également trois tribunes à charge, le 16 octobre, le 23 octobre et le 27 novembre. Finkielkraut est à son tour interviewé le 20 novembre, une semaine avant Eugénie Bastié, le 26 novembre. Zemmour publie quant à lui pas moins de 14 articles sur la période (dont un sur le sujet qui nous intéresse…) !

L’entre-soi est à son comble dès lors qu’on observe que les mêmes éditocrates forment de manière hebdomadaire des tandems : ainsi de l’émission « L’esprit de l’escalier », où bavardent en toute camaraderie Élisabeth Lévy (présentatrice de l’émission) et Alain Finkielkraut (invité permanent) chaque semaine sur RCJ. L’occasion était trop belle pour ne pas aborder le sujet, ce qui fut fait le 22 octobre. Une émission immédiatement retranscrite en publication pour… Causeur :

Le même Finkielkraut est invité le 15 novembre dans l’émission « Zemmour et Naulleau » sur Paris Première en qualité de « grand témoin », et avec en prime, en sous-titre : « Alain Finkielkraut face aux controverses ».

C’est bien le caractère « polémique » qui justifie systématiquement l’invitation de ces porte-parole médiatiques de la droite la plus décomplexée. Un qualificatif qui se vend à défaut de dévoiler ce qu’il recouvre : l’étalage d’une rhétorique réactionnaire. Ce même mécanisme explique pourquoi Zemmour bénéficie, dans Le Figaro et sur RTL, de deux chroniques quotidiennes, respectivement intitulées « Les insolences d’Éric Zemmour » et « On n’est pas forcément d’accord ». Deux chroniques dont les violences faites aux femmes ont fait évidemment les frais, en janvier 2018 et en novembre 2017.

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Annexe 2 : Petits extraits de paroles réactionnaires

Au-delà de titres évocateurs, les articles publiés sur Causeur valent le détour. Nous livrons ici quelques extraits parmi les plus édifiants :

Le 21 décembre 2017, Diane de Bourguesdon brosse pour le mensuel, sous le titre « Balance ton porc : la chasse aux sorciers doit s’arrêter » un petit historique des relations hommes-femmes de l’antiquité à nos jours !

L’affirmation de la parfaite égalité entre l’homme et la femme par la religion chrétienne dès l’époque romaine, puis la valorisation de la courtoisie érigée en vertu chevaleresque durant le Moyen-Âge, en particulier en France, ont peu à peu lissé les aspérités de la brute nature masculine et tempéré leurs fougueuses ardeurs envers la gent féminine. [ …] L’instruction de la littérature, combinée à une éducation des garçons dans un profond respect des jeunes filles et des femmes, a permis que la tradition courtoise se perpétue au fil des générations, au bonheur des dames françaises.

La religion chrétienne si efficace, notamment dans l’organisation de son clergé, pour la promotion de l’égalité entre hommes et femmes, ne permet toutefois pas à la « journaliste » d’ignorer les violences sexistes, évidemment requalifiées sous sa plume :

Jouir de sa position de force, abuser de la situation de faiblesse ou de la candeur de quelqu’un sont assurément des comportements moralement blâmables. Mais ils font partie de la nature humaine, et ne sont en outre nullement l’apanage des hommes. Vouloir abolir ce type d’agissements à l’échelle sociétale est non seulement parfaitement illusoire, mais s’apparente à une entreprise totalitaire de moralisation de la société.

En somme, tout cela n’est pas si grave, et les quelques « abus », eu égard à la « morale » – chrétienne ? –, n’ont rien à voir avec une quelconque forme de domination sociale, puisqu’il s’agit d’un phénomène « naturel ». Moralisation et dépolitisation : un redoutable couple qui invalide a priori toute possibilité d’action… Car qui critiquerait la « nature humaine » hormis des totalitaristes aveuglés ?

Autre article de Causeur, celui de l’universitaire Ingrid Riocreux paru le 18 octobre. Tout, ou presque, est dans le titre : « Les Weinstein, certaines femmes s’en accommodent très bien » (sic). Extrait :

Pour beaucoup de femmes, un homme dominé par ses pulsions est un être faible. […] On les croirait victimes, on les croirait soumises. À la vérité, elles n’iront jamais se plaindre d’un individu qu’elles estiment facile à manœuvrer et qu’elles méprisent profondément.

Des victimes coupables, et des coupables victimes : formidable retournement ! Car si l’argument selon lequel « tous les hommes ne sont pas agresseurs » a été maintes fois employé (voir notre précédent article), il fallait faire preuve d’une imagination et d’une audace à toute épreuve, ainsi que d’un talent certain dans la pratique de la dialectique de l’extrême, pour expliquer que même les agresseurs sont, en fait, des dominés. Et les agressées, des dominantes ? Et ce n’est pas fini :

Cela s’apprend très tôt : c’est la jolie lycéenne qui vient au début du cours, en minaudant, le chemisier ouvert, expliquer au professeur que « monsieur, je suis vraiment désolée mais je n’ai pas eu le temps de faire ma dissertation, est-ce que je peux vous la rendre la semaine prochaine ? ». C’est sa camarade, qui se demande pourquoi elle irait débourser 1000 euros pour avoir le nouvel iPhone alors que tel mec de terminale, qui l’a chouré on ne sait où, le lui cède en échange d’une fellation. S’il y a des Harvey Weinstein, si « personne n’a rien dit », c’est aussi parce qu’il y a des femmes qui s’en accommodent très bien.

Nous apprécierons la rigueur académique consistant à tirer des vérités universelles à partir d’anecdotes… vues ? entendues ? imaginées ? Nul ne le sait, car les « polémistes » n’ont que faire des enquêtes.

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L’État fait encore un petit pas dans l’affaire Audin


A l’occasion, le 12 janvier, d’une réunion d’hommage au mathématicien Gérard Tronel, fondateur de l’Association Maurice Audin récemment décédé, Cédric Villani est intervenu sur l’affaire Audin. Il a dit qu’après en avoir parlé avec le président de la République, Emmanuel Macron, il pouvait déclarer que : « Maurice Audin a été exécuté par l’Armée française ». C’est un petit pas de plus de la part de l’Etat français vers l’aveu de la vérité… accompagné de beaucoup d’hypocrisie et de lâcheté.

Un bel hommage a été organisé, vendredi 12 janvier 2017, dans un auditorium du campus universitaire Jussieu à Paris, au mathématicien Gérard Tronel, qui a relancé en 2005 le Prix Audin de mathématiques et animé jusqu’à son décès l’Association Maurice Audin. A cette occasion, le président de Sorbonne Université, Jean Chambaz, a réaffirmé la volonté de l’université française de voir reconnaître par l’Etat la vérité sur la mise à mort du jeune universitaire, âgé de 25 ans, enlevé le 11 juin 1957 par des militaires français, qui était sur le point de soutenir sa thèse de mathématiques. L’engagement de l’avocat de la famille Audin, Roland Rappaport, lui aussi mort récemment, à demander à l’Etat la reconnaissance de la vérité, a été rappelé par l’une de ses collaboratrices.

Une table ronde a porté sur « Le prix Maurice Audin et l’affaire Audin ». Présidée par Cédric Villani, Université Claude Bernard-Lyon et député de l’Essonne, elle a rassemblé Mohamed Amara, président de l’Université de Pau et des pays de l’Amour, Jean-Pierre Raoult, de l’Association Maurice Audin et du Mrap, et Emmanuel Treillat, Sorbonne Université et lauréat du Prix Maurice Audin 2010. Josette Audin était présente ainsi que Pierre et Michèle Audin, enfants du disparu. Pierre Audin, qui a longtemps travaillé au Palais de la Découverte, est lui-même intervenu sur « Gérard Tronel et la vulgarisation des mathématiques pour le grand public ». On notait la présence dans la salle de l’historienne Marianne Debouzy, l’une des secrétaire du Comité Maurice Audin présidé, de 1957 à 1965, par Pierre Vidal-Naquet.

Cela a été l’occasion pour Cédric Villani de dire qu’après s’en être entretenu avec le président de la République, Emmanuel Macron, il pouvait s’en faire le porte-parole pour déclarer que « Maurice Audin a été exécuté par l’Armée française ». Il n’a mentionné aucun témoignage ni document à l’appui de cette déclaration « autorisée », il a même affirmé qu’il n’existait pas de trace de cette « exécution par l’Armée française » dans les archives, soit qu’il n’en ait jamais existé, soit que des pièces d’archives aient disparues. Tout en ajoutant que c’était aux historiens de travailler pour en savoir davantage.

Un tout petit pas de plus

C’est un tout petit pas, car aucune déclaration présidentielle n’a été lue, aucun message, aucun communiqué n’a été rendu public par l’Elysée. Mais c’est quand même un petit pas de plus de la part de l’Etat français vers l’aveu de la vérité. Car les mots « Maurice Audin a été exécuté par l’Armée française » n’ont jamais été prononcés auparavant par un représentant, officiel ou officieux, de l’Etat. Et le mot « exécuté » a un sens précis, qui renvoie non seulement à une intention meurtrière délibérée, mais à une décision, qu’elle soit judiciaire ou extrajudiciaire ; dans ce cas, en l’absence de toute procédure judiciaire et de tout procès, il désigne clairement une décision d’assassinat extrajudiciaire. Et l’auteur de cet assassinat est désigné comme n’étant pas « un militaire français » ou « des militaires français », qui auraient pu désobéir, outrepasser des ordres ou agir, volontairement ou par maladresse, en l’absence d’un ordre reçu, mais comme étant bien « l’Armée française ». Il s’agit donc d’un meurtre, et ce meurtre relève d’un ordre de la hiérarchie de l’Armée. Une armée dont le chef d’état-major en Algérie était alors le général Raoul Salan et le commandant dans la région d’Alger, le général Jacques Massu, chef de la 10e division parachutiste. Il est clair que, si un tel ordre d’exécution a été alors donné par l’Armée, c’est-à-dire les généraux Salan et Massu, il a été forcément partagé par le ministre résidant d’alors, Robert Lacoste, qui partageait totalement avec eux la conduite de la « bataille d’Alger ».

Rappelons que, le 17 juin 2014, en recevant à l’Elysée Josette et Pierre Audin et en rendant public le lendemain un message à l’occasion de la remise du Prix Maurice Audin de mathématiques [1], le Président de la République François Hollande avait contredit ses déclarations de l’année précédente selon laquelle les archives ne permettaient pas de savoir le sort de Maurice Audin. Il a déclaré dans son message que « les documents et les témoignages dont nous disposons aujourd’hui sont suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque. M. Audin ne s’est pas évadé, il est mort durant sa détention ». Il avait donc mis fin en juin 2014, en parlant d’une « mort durant sa détention », à la version qui a été la thèse mensongère officielle de l’Etat pendant 57 ans, celle de l’évasion. Cela contredisait ses déclarations faites un an plus tôt, tout en ne disant rien des causes de la mort de Maurice Audin alors qu’il était détenu par les parachutistes. François Hollande disait dans son message de juin 2014 qu’il avait ordonné « que soient engagées des recherches sans précédent dans les archives du ministère de la Défense, afin de découvrir si des documents officiels permettaient d’éclairer de façon définitive les conditions de la disparition de M. Audin en juin 1957. Ces recherches n’ont pas permis de lever les incertitudes qui continuent d’entourer les circonstances précises de la mort de M. Audin, que la justice n’a plus les moyens d’éclairer. C’est aux historiens qu’il appartient désormais de les préciser ». C’est ce que répète la présente déclaration de Cédric Villani, porte-parole officieux d’Emmanuel Macron, puisque, tout en indiquant qu’Audin a été assassiné sur un ordre de l’Armée, il reprend cette affirmation de François Hollande concernant l’absence d’archives.

Ni document, ni témoignage à l’appui

Pourtant, ces dernières années, des archives ont été découvertes, des témoignages importants ont été publiés. En mars 2012, une journaliste du Nouvel Observateur, Nathalie Funès, a révélé que le colonel Yves Godard a écrit dans des carnets déposés à l’Université de Stanford (Californie) qu’Audin a été tué, sur ordre, par le sous-lieutenant du 6e RPC Gérard Garcet — qui était au début de 1957 l’officier d’ordonnance du général Massu http://ldh-toulon.net/Maurice-Audin-serait-bien-mort-aux.html. Peu avant sa mort le 3 décembre 2013, le général Paul Aussaresses, commandant, à l’époque, au 1er RCP et chargé notamment par le général Massu des exécutions extrajudiciaires, a confié au journaliste Jean-Charles Deniau — qui l’a rapporté dans son livre La vérité sur la mort de Maurice Audin, paru en janvier 2014 aux éditions Equateurs — que l’ordre de tuer Audin était venu du général Massu et que le sous-lieutenant Gérard Garcet est bien celui qui l’avait mis en œuvre. Autre indice, le général Maurice Schmitt présent à Alger à partir du 4 septembre 1957 comme commandant du 3e RCP et proche de Massu, dans son livre Alger-été 1957. Une victoire sur le terrorisme, paru en 2002, nomme Maurice Audin, dans la phrase suivante : « Il est clair que Boumendjel, Maurice Audin et Larbi Ben M’Hidi auraient dû être traduits devant un tribunal ». Or, comme on sait avec certitude qu’Ali Boumendjel et Larbi Ben M’Hidi ont été assassinés sommairement sur ordre, sa phrase reconnaît qu’Audin a été, lui aussi, l’objet d’une décision de mise à mort extrajudiciaire.

Comme François Hollande, Emmanuel Macron laisse apparaître un petit bout de la vérité. Mais ni l’un ni l’autre ne veulent dire sur quels témoignages et documents ils fondent leurs affirmations, en disant qu’il y en a de « nombreux et concordants » mais en n’en montrant aucun (François Hollande), ou en disant qu’il n’y n’a aucune archives (Emmanuel Macron, via Cédric Villani). Que penserait-on d’une autorité judiciaire qui affirmerait l’existence d’un crime avec préméditation tout en ne rendant public aucun témoignage ni document à l’appui de cette conclusion. Cette affirmation peu crédible concernant l’absence d’archives, il faut probablement la comprendre comme : « Il n’est pas encore temps de faire état des documents et témoignages qui fondent nos affirmations sur le fait que Maurice Audin « a été exécuté par l’Armée ». Attendons que tous les exécutants et responsables de cet assassinat soient morts. Gérard Garcet vient de mourir, mais tous les responsables ou complices — militaires ou politiques — de ce crime décidé par le commandement de l’armée française en Algérie et le ministre résidant, et endossé par l’Etat, donc de ce crime d’Etat, n’ont pas encore disparu. En attendant, Mesdames, Messieurs, comprenez que nous continuions à mentir… ».

Notons aussi que Cédric Villani a mentionné à deux reprises, le 12 janvier, le nom de François Nadiras en rendant aussi hommage à son engagement dans le combat pour la vérité dans l’affaire Audin. Ceux qui poursuivent le site qu’il avait fondé n’hésiteront pas à continuer à dénoncer, comme il l’a fait, les hypocrisies, les contradictions et les lâchetés de nos gouvernants.

Et ils n’oublieront jamais que Maurice Audin n’a été qu’un parmi des milliers d’Algériens colonisés restés inconnus. La reconnaissance officielle par l’État français de toute la vérité sur l’affaire Audin peut être une étape essentielle dans un combat plus important encore : celui pour la reconnaissance officielle des responsabilités de l’armée française dans des milliers d’autres disparitions forcées et exécutions extrajudiciaires survenues pendant la guerre d’indépendance algérienne, victimes restées inconnues parce qu’il s’agissait d’« indigènes » et dont les familles, comme celle d’Audin, sont toujours aujourd’hui en attente d’informations sur le sort de leurs proches disparus et sur les responsables de ces disparitions.

Gilles Manceron.


NDDL : la gendarmerie se prépare à une opération d’ampleur

lemonde.fr

Par Julia Pascual

Trente à quarante escadrons de gendarmerie mobile pourraient être mobilisés pour ce qui s’annonce comme l’une des opérations les plus délicates de son histoire en métropole.

A la veille d’une décision du gouvernement sur l’avenir du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes – et de la possible évacuation de la zone –, la gendarmerie nationale se prépare à l’une des opérations de maintien de l’ordre les plus délicates de son histoire sur le sol métropolitain.

Les difficultés qu’anticipent les militaires relèvent de plusieurs facteurs. D’ordre tactique, elles tiennent notamment à la configuration de la ZAD (« zone à défendre »). Ses occupants sont disséminés sur un espace rural étendu et accidenté, fait de champs, de bosquets, de bois et de sentiers boueux, et en partie aménagé. Les forces de l’ordre ne peuvent donc pas jouer sur un effet de surprise et sont contraintes à une progression lente – accentuée par la lourdeur de leurs équipements – et, par conséquent, plus exposée.

« Les opérations de maintien de l’ordre en milieu rural sont complexes parce que, à la différence d’un environnement urbain très encagé, l’adversaire est mobile, dispersé, et il peut avoir préparé le terrain », ajoute le général à la retraite Bertrand Cavallier, ancien commandant du Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie de Saint-Astier (Dordogne). L’évacuation de la zone devrait se faire par une progression à pied, mais la gendarmerie n’exclut pas de mobiliser ses véhicules blindés – d’ordinaire employés pour des opérations de maintien de l’ordre outre-mer –, et de solliciter des moyens du génie de l’armée de terre pour détruire des obstacles tels que des barricades, déloger des opposants de leurs cabanes perchées ou rétablir la viabilité de certains axes.

Des opposants hétérogènes et déterminés

L’hétérogénéité des opposants à l’évacuation de la ZAD, mêlant écologistes, black blocs, familles, riverains ou encore agriculteurs, est une complexité supplémentaire. Actuellement, plus de 300 personnes seraient présentes sur place mais, selon la décision prise par le gouvernement, des centaines voire des milliers d’opposants peuvent vouloir les rejoindre. A l’automne 2012, après l’échec de l’opération « César » – une tentative d’expulsion massive de plusieurs semaines –, des milliers de personnes s’étaient réunies sur place (40 000, selon les organisateurs) pour une manifestation de « reconquête ».

La détermination de certains à résister, y compris de façon violente, à leur délogement, est aussi un élément pris en compte par les gendarmes. « L’affrontement sera, à mon sens, inévitable », avance Frédéric Le Louette, président de l’association professionnelle GendXXI. Il se déroulera dans un contexte de « pression médiatique accrue », poursuit-il : « La gendarmerie devra être irréprochable, tout en subissant des gens qui n’ont rien à perdre. » La confrontation sur le terrain sera doublée d’une guerre des images. « La communication est un aspect très important », concède le haut gradé de la gendarmerie.

La mort de Rémi Fraisse, tué par l’explosion d’une grenade offensive sur la ZAD de Sivens (Tarn) en 2014, est présente dans les esprits. Si l’usage des grenades offensives a depuis été interdit, les militaires disposent d’un panel d’armes de force dite « intermédiaire », à l’image des grenades de désencerclement ou lacrymogènes ainsi que des lanceurs de balle de défense. « Il y aura des blessés des deux côtés, voire des morts », prévient un dirigeant de la gendarmerie. « C’est une opération compliquée, mais on n’est pas à la veille de la bataille de Verdun », tient toutefois à tempérer un autre haut gradé.

Trente à quarante escadrons mobilisés

D’après plusieurs sources, entre trente et quarante escadrons de gendarmerie mobile pourraient être mobilisés en cas d’évacuation de la ZAD, soit environ 2 500 militaires, pendant deux à trois semaines au moins. L’hypothèse d’une évacuation de la ZAD pour construire l’aéroport requerrait, en outre, des effectifs dans le temps, puisqu’une partie d’entre eux devrait continuer d’occuper le terrain pour s’assurer qu’il n’est pas réinvesti et que les travaux puissent être conduits.

Pendant l’évacuation, il faudra enfin mobiliser des unités de forces mobiles, gendarmes ou compagnies républicaines de sécurité (CRS), sur les axes routiers conduisant à la ZAD, mais aussi à Nantes et à Rennes, où des manifestations pourraient avoir lieu, ainsi qu’à d’autres endroits où sont envisagées des manifestations et des actions pouvant viser, par exemple, des équipements de Vinci, l’entreprise concessionnaire de l’aéroport.

Si le projet d’aéroport est abandonné, deux scénarios sont envisagés : le gouvernement peut décider d’évacuer la ZAD, ou envisager de permettre à certains occupants de rester sur place. Cette dernière possibilité aurait l’avantage de désamorcer toute une partie de l’opposition, notamment celle des agriculteurs, qui ont déjà manifesté avec 150 tracteurs, en 2016, pour protéger notamment les exploitations agricoles.