Les expulsés vers Kaboul, entre peur et honte

infomigrants.net

Marco Wolter


« J’ai peur, je ne suis pas en sécurité, j’en sais rien, je ne peux pas vivre ici ». Rahmat s’exprime avec difficulté, ses phrases sont brèves. En réalité, le jeune homme ne s’appelle pas Rahmat, il vient d’inventer ce nom à l’instant. Il ne veut plus être reconnu dans les médias. Peu après son retour en Afghanistan, il avait donné beaucoup d’interviews, en espérant profiter de cette tribune pour pouvoir retourner rapidement en Allemagne. Mais Rahmat se trouve toujours à Kaboul, et sa peur de devoir vivre dans la capitale afghane grandit de jour en jour. C’est pour cela qu’il a accepté de répondre aux questions de journalistes allemands, pour s’agripper désespérément à ce qui peut le rapprocher de l’Allemagne.

Rahmat se trouvait à bord du premier vol charter parti de Francfort le 14 décembre 2016 pour ramener 34 demandeurs d’asile à Kaboul. Depuis, l’Allemagne a fait partir un avion par mois pour expulser de jeunes afghans. Fin avril, ils étaient au nombre de 107 et chacun de ces vols a coûté plus de 300 000 euros. Ces frais sont assurés par Frontex, l’agence européenne de protection des frontières. L’Afghanistan a signé avec l’Union européenne et avec certains Etats comme l’Allemagne des accords d’expulsions. Ainsi, le gouvernement afghan s’est engagé à s’occuper de ces expulsés en échange d’aides financières de ses partenaires européens, alors que deux tiers du budget de l’Etat afghan repose sur des financements étrangers.

Rahmat est nerveux. Il allume une cigarette après l’autre. La sueur perle sur son front. Le jeune homme dissimule son visage avec une serviette à carreaux quand il répond à des questions qu’il juge difficiles. Son père aurait été assassiné par les talibans pour avoir été dans la chaîne de commandement de l’armée afghane.  » S’ils me trouvent, ils me tueront aussi « , affirme-t-il. Une affirmation qui n’a pourtant pas convaincue les autorités allemandes qui lui ont refusé le droit d’asile.

Rahmat est né dans la vallée du Panshir et a grandi à Ghazni, une province alors plutôt pacifique à l’est du pays. C’est de là qu’il était parti au printemps 2011 pour rejoindre l’Allemagne, en passant par l’Iran, la Turquie, la Grèce, l’Italie et la France. Ce voyage aurait coûté plus de 10 000 dollars, qu’il n’aurait pu payer sans l’aide de sa famille. Aujourd’hui, il n’a plus aucun contact avec eux. Sa mère et son frère auraient disparus. Mais Rahmat ne veut pas retourner à Ghazni. La capitale de la province a de nouveau été attaquée par les talibans récemment.

Avant d’être reconduit en Afghanistan, c’est à Aalen, dans la région de Stuttgart, que Rahmat avait passé les six dernières années de sa vie. L’expulsion l’a totalement déboussolé. « C’est tellement injuste, raconte-t-il. J’ai passé plus de six ans en Allemagne et je n’ai rien fait de mal. Je suis allé à l’école, ai appris la langue et me suis comporté correctement.  »

Le smartphone comme bouée de sauvetage 

Désormais, il vit dans la famille d’un ami afghan d’Allemagne. Rahmat paie 60 euros de loyer par mois.  » Je passe mon temps dehors et n’y vais que pour dormir, je ne veux pas être un fardeau pour eux.  » En journée, il erre sans véritable objectif, en quête d’un boulot, mais il est loin d’être le seul dans ce cas. A Kaboul, tout le monde cherche du travail désespérément. L’année passée, la guerre a fait plus de 600 000 déplacés internes. Depuis janvier, 90 000 personnes supplémentaires ont été déracinés. Dans le même temps, les pays voisins – le Pakistan et l’Iran – expulsent massivement les réfugiés afghans, soit près de 700 000 personnes rien qu’en 2016. Parmi ces « retournés », beaucoup mettent le cap sur Kaboul, bien que la ville soit totalement dépassée par les événements et voit ses bidonvilles et camps de réfugiés grandir de jour en jour.

Rahmat ne lâche pas son smartphone. Il lui arrive souvent de discuter en ligne pendant des heures. Whatsapp, Viber et Facebook sont se moyens de communication avec l’Allemagne. Là-bas, une bénévole du Bade-Wurtemberg lui envoie 150 euros tous les mois. Cette somme lui permet de se débrouiller. Rahmat pourrait par ailleurs demander les 700 euros que l’Allemagne verse pour la réintégration de chaque expulsé. Pour cela, il lui faudrait avoir une idée de business à développer ou suivre une formation. Sauf que Rahmat ne possède même pas de papier afghans valides et perd progressivement espoir. Il a vu Kaboul être le théâtre de pas moins de huit attentats sanglants depuis qu’il est de retour. Les explosions de voitures piégées et les attaques suicides font partie du quotidien.

La peur de la honte

La léthargie de Rahmat est malheureusement une situation classique, selon Fareshta Quedeez, de l’Organisation internationale des psychosociologues (IPSO).  » Lorsqu’une jeune personne s’identifie fortement à une autre société il est très difficile d’être renvoyé et de se réintégrer dans une société traditionnelle et conservatrice qui fixe clairement des limites.  »

L’IPSO s’occupe des blessés psychologiques en Afghanistan, en leur proposant des entretiens et des thérapies. 40 années de guerre ont lourdement marqué la société. L’organisation est soutenue par le ministère allemand des Affaires étrangères et est depuis longtemps devenue un point de ralliement pour les demandeurs d’asile refoulés. Les travailleurs de l’IPSO attendent ainsi à l’aéroport, prêts lorsqu’un nouveau vol-charter touche le tarmac.

Environ la moitié des expulsés ont accepté leur aide, affirme Fareshta Quedeez. Mais beaucoup sont d’abord gênés.  » Le sentiment de honte est un élément important dans la société afghane, explique-t-elle. Nous faisons tout pour éloigner cette honte. Echouer est une grande honte dans la société afghane. Les expulsés se sentent comme des ratés. »

Il arrive parfois qu’à travers des conversations empathiques de nouvelles perspectives s’ouvrent pour certains expulsés. Mais ce n’est pas toujours le cas, témoigne la jeune psychologue. « Ceux qui ont été directement cherché sur leur lieu de travail pour être renvoyé sont totalement perdus à Kaboul et ne font plus confiance à personne. Leur estime de soi est ébranlée. »

C’est le cas d’Isa. L’homme de 29 ans ne veut pas parler, mais partir, et de préférence de suite. Il veut aller en Iran, puis arriver en Turquie dans un premier temps. Tout sauf rester ici. Isa cherche à rassembler l’argent nécessaire pour payer les passeurs. Il faisait partie de 18 jeunes hommes, qui ont été renvoyés à Kaboul en février dernier. Isa avait pourtant vécu quasiment 20 ans au Pakistan avant de fuir en Allemagne.

Aujourd’hui, il vit dans un centre de l’organisation d’aide afghane AMASO. Isa tient le président Ashraf Ghani pour responsable.  » L’Afghanistan se comporte comme quelqu’un qu’on frappe, qui se retrouve gravement blessé et couché au sol, mais qui prétend malgré tout que tout va bien, explique-t-il. C’est exactement comme cela que notre gouvernement s’est comporté lorsqu’il a signé cet accord avec l’Allemagne, alors que notre président sait très bien que notre pays n’est pas un lieu sûr.  »

Du gachis ?

Les expulsions sont un « vrai gachis », estime Abdul Ghafoor. Le directeur de l’organisation AMSO a construit un réseau pour les réfugié et migrants à Kaboul. Environ la moitié des expulsés d’Europe ont repris la route et requitté l’Afghanistan après seulement trois mois.  » Que font les responsables pour inciter la jeunesse afghane à rester ? demande Abdul Ghafoor. Que fait notre gouvernement pour assurer plus de sécurité. Les Talibans sont aujourd’hui plus forts qu’ils ne l’ont jamais été depuis 2001. A l’époque il n’y avait pas d’Etat islamique autoproclamé ici. Aujourd’hui si. Alors pourquoi rester quand on est jeune ?  »

Le gouvernement afghan est divisé. Il ne contrôle plus que quelque 60 % du territoire. Et les Talibans ne sont pas seuls. Sur le terrain de bataille combattent une vingtaine de groupes terroristes et des dizaines de milices armées. La croissance économique s’est effondrée après le retrait de plus de 100 000 soldats étrangers. Les États-Unis et l’OTAN se préparent à renvoyer des troupes supplémentaires en Afghanistan pour tenter de stabiliser la situation.

Cela ne change en revanche pas la politique d’expulsion allemande. De janvier à avril, l’agence allemande pour la migration a refusé les demandes d’asile de 32 000 Afghans, bien plus que l’année précédente.

Par Sandra Petersmann, adaptation : Marco Wolter

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