Le cannibalisme d’internet

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Jean-Claude Guillebaud

J’ai gardé en tête la formule utilisée par Emmanuel Macron, dans l’entretien-fleuve qu’il a accordé le 22 juin à huit journaux européens. Evoquant la crise que connaît la construction européenne, et la Pologne qui ne prend de l’Europe que ce qui lui convient, il a dit : « L’Europe n’est pas un supermarché. » La formule était forte. Mais, paradoxalement, on devrait surtout l’appliquer à l’appareil médiatique métamorphosé par la révolution numérique. Appareil dont notre président est un ardent – et trop complaisant – défenseur. Internet lui aussi est en train de devenir un supermarché. Mais à la puissance dix.

Une chose est sûre : la volonté présidentielle de remettre les journalistes à leur place n’est pas à la mesure du problème posé. A se contenter d’une « critique des médias et des journalistes », pour reprendre la formule convenue, on s’expose à rater l’essentiel. Qu’est-ce à dire ? Que dans l’univers plus large de la communication planétaire (audiovisuel, téléphonie, internet, etc.), une formidable bataille idéologique, technologique et démocratique est déjà engagée. De son issue dépendra pour une bonne part le visage de nos sociétés. Elle se décrit en peu de mots : voulons-nous qu’internet soit dédié à la communication entre les hommes et à la culture pour tous, ou qu’il soit confisqué par la seule logique de l’appât du gain ? En ce sens, il n’est pas abusif d’affirmer que cette bataille invisible constitue peu à peu – dans l’ignorance du grand public – le cœur vivant de ce qu’on appelle encore la politique.

Pour faire court, on dira que le champ protéiforme du multimédia voit ces deux logiques s’affronter. La première procède de la coopération citoyenne. Elle parie sur la créativité des peuples et tente de promouvoir un accès au savoir planétaire à la portée de tous. Les nouveaux outils technologiques rendent imaginable le partage de « biens communs » immatériels, de connaissance, d’éducation, d’informations. Et cela, à une échelle que l’humanité n’avait jamais connue auparavant. Ce partage est fondé sur le principe de gratuité et de solidarité internationale. Il fonctionne par le truchement d’innovations comme les logiciels libres, les médias interactifs et coopératifs, les publications scientifiques ouvertes, l’archivage et la mise en réseau des radios publiques, etc. On trouve un bel exemple de cette utopie réalisable dans la fameuse encyclopédie gratuite Wikipédia, créée en 2001 et qui, disponible en une centaine de langues, compte déjà des dizaines de millions d’articles libres d’accès et constamment enrichis par les internautes eux-mêmes. A travers cet exemple s’esquisse un formidable projet internationaliste qui échappe aux lois et aux violences de la marchandise.

La seconde logique qui prévaut sur le web est exactement contraire. Elle fonctionne à rebours de cette idée de « cause commune ». C’est celle des marchands, des opérateurs et des multinationales de la communication, et des vendeurs de biens culturels standardisés. Ces derniers se livrent aujourd’hui à un forcing effréné pour privatiser et s’approprier – puis revendre au prix fort – ces biens culturels qui pourraient être « biens communs ». Les opérateurs du multimédia procèdent mine de rien à un véritable rapt. Des monopoles s’érigent ainsi à l’abri d’une législation répressive protégeant les brevets, les copyrights, les droits d’auteur, etc. Les géants de la Silicon Valley en Californie (Google, Facebook, Twitter, Apple… ) sont les bénéficiaires de ce rapt. A l’horizon de cette logique-là, il y a l’idée d’une tarification générale des échanges humains, d’une mise en coupe réglée de la culture mondiale, d’une marchandisation systématique et tatillonne des échanges pour aboutir à de simples « produits ». Placés sur la Toile, reconfigurée en supermarché, ces produits génèrent des profits considérables, lesquels permettent de financer des campagnes promotionnelles et publicitaires aboutissant à un conditionnement – pour ne pas dire asservissement – des esprits.

Pourquoi ai-je parlé d’un supermarché à la puissance dix ? Pour deux raisons. D’abord parce qu’internet aboutit déjà à une relance inimaginable de la publicité. Elle est partout. De plus en plus « obligatoire » quand on vous contraint à regarder une vidéo publicitaire avant de voir ce que vous cherchiez. Ensuite parce que la société marchande a inventé une ruse « algorithmique » passablement diabolique : ce sont les clients/utilisateurs qui deviennent la « marchandise ». On parle d’une captation vorace de nos données personnelles. On devrait parler de « cannibalisme ». Prévenez notre président…

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