Collard raconte n’importe quoi…

liberation.fr

 …pour justifier le lapin de Aliot aux enquêteurs

Par Valentin Graff

INTOX. Il s’est passé quelque chose d’habituel, vendredi : un cadre du Front national a refusé de se rendre à une convocation de la justice. Il s’agissait de Louis Aliot, nouvellement député des Pyrénées orientales, vice-président du parti et compagnon de la présidente Marine Le Pen. Il devait être entendu par l’office anticorruption de Nanterre, dans le cadre de l’enquête sur les assistants parlementaires européens du FN.

Si Louis Aliot n’a donné aucune explication, Gilbert Collard, député Rassemblement bleu Marine fraîchement réélu et avocat pénaliste, s’en est chargé au micro de LCI, quitte à raconter n’importe quoi : «Il a très bien fait [de refuser de se rendre à sa convocation] car il est convoqué en violation de l’arrêt Kart contre Turquie de la grande chambre de la Cour européenne des droits de l’homme de 2009, qui rappelle qu’aucun député ne dispose de son immunité [parlementaire] et qu’il n’a pas le droit d’y renoncer. Et qu’aucun juge ne peut l’outrepasser pour quelque motif que ce soit. Nos magistrats sont donc en violation de cet arrêt fondamental. […] Le député n’est pas propriétaire de son immunité, il ne peut pas y renoncer !» résume le député du Gard.

Et la journaliste de conclure, dans cet extrait pas du tout coupé en pleine phrase à la faveur de Gilbert Collard, «C’est une bonne parade du député parce qu’il a raison […].»

DÉSINTOX. Et bien non, Gilbert Collard n’a pas raison. L’arrêt de la CEDH existe, et dispose bien qu’un parlementaire ne peut pas renoncer à son immunité parlementaire, mais ce qu’en déduit le député du Gard est erroné.

Comme nous l’avons déjà écrit à propos de l’immunité parlementaire de François Fillon et des ministres démissionnaires Richard Ferrand et Marielle de Sarnez, l’immunité parlementaire prévoit deux volets. Le premier, dit «irresponsabilité», concerne les actes accomplis dans le cadre de l’activité parlementaire (vote des lois, présentation d’amendements, rapports parlementaires ou interventions en commission, etc.). Un député ne peut en aucun cas être inquiété pour cette activité.

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Le second, dit «inviolabilité» (qui concerne Louis Aliot), concerne les actes accomplis par les députés hors de leur fonction : ils peuvent être pénalement poursuivis pour ces actions mais ne peuvent «faire l’objet d’une arrestation ou de toute autre mesure privative ou restrictive de liberté» sans que l’immunité ait été levée par l’assemblée concernée (Assemblée nationale ou Sénat).

C’est là le loup du raisonnement de Gilbert Collard : il affirme que Louis Aliot aurait dû, pour se rendre à sa convocation, renoncer à son immunité parlementaire. Or, si l’inviolabilité protège bien le député d’une action coercitive de la justice… elle ne le met pas du tout à l’abri d’une convocation. Les juges de l’office anticorruption pouvaient donc convoquer Louis Aliot en dépit de son immunité. Mais ne pouvaient pas le forcer à s’y rendre… Ce qu’ils n’ont donc pas fait.

Et contrairement à ce que Gilbert Collard affirme, ils ne sont pas en violation de l’arrêt Kart contre Turquie. En effet, «à la différence de l’immunité parlementaire turque – au moins celle de l’époque, car beaucoup de choses ont pu changer ces dernières années [l’administration de Recep Tayyip Erdogan a progressivement restreint les libertés individuelles, notamment à la suite de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016, et a emprisonné plusieurs députés kurdes, ndlr], l’immunité française ne fait pas obstacle à l’exercice d’une procédure pénale ni à la possibilité, pour le parlementaire, de se déplacer lui-même pour répondre à une convocation et aux questions des enquêteurs», explique à Libération Nicolas Hervieu, juriste en droit public et spécialiste de la Cour européenne des droits de l’homme. Comprendre : sous le régime turc, un parlementaire ne peut être poursuivi, mis en examen ou simplement convoqué en raison de son immunité… Ce qui n’est pas le cas de l’immunité française, qui autorise donc les convocations (François Fillon, avant Louis Aliot, l’a appris à ses dépens).

La tentative de justification bancale de Gilbert Collard est d’autant plus étrange qu’à peu près au même moment, Marine Le Pen, exactement dans la même situation que son compagnon Louis Aliot, annonçait mercredi avoir pris rendez-vous avec les juges.

Valentin Graff

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Madame Badinter allez porter une robe à fleurs à l’Assemblée !

christinedelphy.wordpress.com

Le blog de Christine Delphy


Burkinis, cafés non-mixtes, voile à l’Université, harcèlement de rue… d’inlassables polémiques ne cessent de faire courir la même petite musique : le problème de la condition des femmes en France, ce serait l’islam ou les étrangers. Autant de tentatives de dédouaner nos hommes autochtones ou sévissant dans les beaux quartiers.

Pendant la Primaire de la droite où il ne fut pas besoin d’un quelconque voile pour souligner la quasi-invisibilité des femmes, ces messieurs ont vanté leurs valeurs laïques et féministes. Pourtant, rien sur l’ingérence politique de mouvements conservateurs comme la Manif Pour Tous et le très fillonniste Sens commun. Rien sur celle du Pape gendarmé contre la théorie du genre à l’école. Rien sur la participation de Jean-Frédéric Poisson à leur compétition, candidat ouvertement opposé au droit à l’avortement. Évidemment rien sur la publicité sexiste qui ne cesse de nous réduire à l’état d’objets sexuels, comme Yves-Saint Laurent, ou qui promeut la culture du viol comme Bagelstein.

Pendant ce temps, les candidats aux législatives LR outrés contre le harcèlement de rue dans le nord de Paris ne comptent que 39% de femmes. Leur groupe a systématiquement voté contre tous les projets de délibération sur le genre et l’espace public au Conseil de Paris. Valérie Pécresse, présidente de la Région Île-de-France, a diminué de plus de la moitié son soutien financier aux actions pour l’égalité femmes-hommes !

À gauche, Manuel Valls a tenté d’attaquer son concurrent aux primaires Benoit Hamon sur le terrain des droits des femmes et de la laïcité. Lui qui s’était pourtant fait remonter les bretelles par le Conseil d’État désapprouvant les arrêtés hors-la-loi anti-burkini. Là aussi, quelle surprise de voir tous ces maires devenir de fervents défenseurs des droits des femmes alors que nous ne les avons jamais vu s’opposer à tous ceux qui tirent profit à millions sur le dos des violences faites aux femmes, publicitaires, marques de luxe, alors que l’affichage dans l’espace public est dans leurs prérogatives. Nous le réaffirmons, contraindre les femmes à se dévêtir comme à se rhabiller n’est qu’une humiliation et une violence sexiste de plus.

Ainsi, dans notre pays où 120 femmes ont été tuées par leurs compagnons en 2016, où seules 14% des 220 000 femmes battues ont osé porter plainte, où une femme sur cinq subit un harcèlement sexuel au travail, où 230 sont violées chaque jour, où 100% sont harcelées dans l’espace public, le patriarcat serait le fait des étrangers ? Est-on entrain de créer implicitement un sexisme acceptable labellisé Made in France ?

Féministes, nous nous insurgeons contre l’instrumentalisation de notre combat par une classe dominante au service de ses intérêts xénophobes et oligarchiques. En pointant du doigt le sexisme des autres, des étrangers, des classes sociales dominées, ils veulent dissimuler celui des puissants, garantir leur impunité par diversion voire alimenter leurs campagnes électorales.

On vous le confirme : les femmes sont en insécurité partout, dans la rue, au foyer, au travail, en politique et jusque dans l’hémicycle du Palais Bourbon comme le dénonce le collectif des assistantes parlementaires « Chair collaboratrice ». Pourquoi ? Parce que dans tous ces lieux, il y a des hommes, de toutes les couleurs, de toutes les classes sociales, élevés en société patriarcale avec des valeurs misogynes. Et quand on essaye d’en inculquer d’autres via des programmes scolaires contre le sexisme, les mêmes féministes de la dernière heure hurlent à la théorie du genre !

Oui, le harcèlement sexiste sévit et jouit d’une quasi-totale impunité dans tous les environnements à forte concentration masculine, les places au soleil, des terrasses de cafés, les manifestations en passant près des cortèges syndicaux très masculins, les partis qui sont souvent des zones d’omerta, les festivals, les RDV d’hommes puissants en cols blancs au Carlton où ils ont fait subir des « boucheries » à des personnes prostituées, dans le milieu journalistique comme le dénonce le collectif « Prenons la Une » etc.

Bref, de la mèche rousse de Donald Trump aux boucles brunes de Maxime Hamou, la misogynie est la tare la plus partagée entre les hommes ! Les violences sexistes n’ont ni pays ni frontières, n’ont d’autre lieu de naissance que le Patriarcat. Elles sont le résultat de tout un écosystème qui suppose l’existence d’inégalités sociales et de rapports de domination qui n’épargnent en rien les structures de pouvoir, au contraire, car plus on les pénètre, plus on se rapproche du système des « dominants », plus les violences contre les femmes sont manifestes… mais dissimulées. Avez-vous déjà regardé les vidéos des actions du collectif « la Barbe » dans les lieux de pouvoir ? Les interjections sexistes qu’elles reçoivent en pluie n’ont rien à envier à celles qui peuvent aussi arriver en longeant des terrasses de café.

Loin de nous l’idée d’euphémiser quoique ce soit, où que ce soit, dans le Nord de Paris comme dans la baignoire hollywoodienne de Roman Polanski ou dans une chambre d’hôtel à New-York. En effet, mieux vaut éviter de porter des robes, des jupes ou des décolletés dans tous les endroits très masculinisés, paramètre qui a tendance à accentuer un rituel de construction de l’identité virile par la violence, la domination et l’humiliation des femmes.

Ni la surenchère policière, ni les happenings de campagne racistes, ni la persécution des pauvres, ni la militarisation des quartiers, ni les contrôles au faciès, ni la chasse aux sans papiers, ne tireront d’affaire les femmes face aux violences masculines. Seules l’éducation, nos luttes, notre autodéfense et notre audace à briser la loi du silence nous permettront de défendre notre intégrité physique et morale. Grâce à l’insolence des féministes si souvent taxées de pisse-froid, le traitement de l’affaire Baupin en 2016 n’a pas été le même que celui de l’affaire DSK en 2011. Ses victimes n’ont pas été moquées comme l’avait été Tristane Banon. Maxime Hamou a écopé d’un bad buzz. Michel Sapin a dû s’excuser et s’expliquer. On avance grâce à notre intransigeance, et les années à venir nous donnent déjà raison.

Qu’il plaise à la 67ème fortune de France, la grande bourgeoisie Badintériste, « féministe » qui signe des contrats juteux avec l’Arabie Saoudite, de nous faire croire qu’elle a peur de mettre des jupes lorsqu’elle va à la supérette à 22h porte de la Chapelle – on la croit -, on ne peut que l’inviter à faire cette brillante intervention à l’Assemblée en portant la robe à fleurs bleues de Cécile Duflot !

- Fatima-Ezzahra Benomar – Porte-parole des effronté-e-s
- Héloïse Raslebol – Cofondatrice du collectif Stop harcèlement de rue
- Hanane Karimi – Ancienne porte-parole des Femmes dans la Mosquée
- Sonia Nour – Afroféministe
- Lorraine Questiaux – Secrétaire Générale du Mouvement du Nid
- Charlotte Soulary- Cofondatrice du collectif Chair collaboratrice


Législatives : triomphe et champ de ruines

regards.fr

Roger Martelli

À l’américaine

Plus de la moitié des électeurs inscrits ne sont pas allés voter. Incluons les non-inscrits (3 millions) et les mal-inscrits (6,5 millions) et nous avons le constat accablant : près des deux tiers des Français en âge de voter ne l’ont pas fait ce dimanche.

On en connaît les racines sociales de cette abstention record. Elles sont anciennes : l’abstention toucherait les deux-tiers des moins de 35 ans et les deux tiers des ouvriers et des employés et un nombre à peine moins dense des revenus les plus modestes. Mais il n’y a pas que cela désormais.

La réforme du quinquennat, décidée par le gouvernement Jospin en 2000, voulait rationaliser le calendrier électoral et limiter les possibilités de cohabitation. En fait, elle a accentué la pente présidentialiste et quasi monarchique des institutions de la Ve République. Deux consultations concomitantes, dont l’une (la présidentielle) est réputée décisive : comment s’intéresser à ce point à la seconde ? Et comment le faire, au surplus, quand on explique depuis des décennies que les gestions de droite et de gauche obéissent aux mêmes contraintes et doivent s’astreindre aux mêmes règles ?

Droite et gauche ne mobilisent plus comme avant. Pour la première fois, l’élection présidentielle s’est gagnée au centre. Pourquoi ne pas laisser faire, dès l’instant où les deux grandes forces dites « de gouvernement » sont au tapis ?

De là découle l’étonnante situation que nous vivons aujourd’hui. Selon l’institut de sondages Ipsos, un petit quart des personnes interrogées veulent soutenir le nouveau Président et un quart entendent s’opposer à lui. Le même pourcentage d’un quart affirme qu’il faut donner à Emmanuel Macron une majorité parlementaire ; mais une moitié ne le souhaite pas. Les soutiens affirmés de l’Élysée sont très minoritaires, mais les urnes inscrivent la perspective d’un raz-de-marée exceptionnel en sa faveur !

Quand ceux d’en haut ne peuvent pas et que ceux d’en bas ne veulent pas, qu’est-ce donc, sinon une crise politique. Pour l’instant, les responsables politiques choisissent la politique de l’autruche, à l’image des décideurs européens. La « gouvernance » ne marche pas ? On va aller un peu plus loin dans sa mise en œuvre… Jusqu’au jour où la corde se tend à ce point qu’elle se rompt. Peut-être dimanche prochain, sinon plus tard. Mais convenons que nous atteignons une cote d’alerte préoccupante, qui ne se règlera pas à coup de petites phrase et « d’affaires » rondement menées.
Il n’est jamais bon de bâtir des palais sur du sable…

Un paysage éclaté

En dehors du camp présidentiel, le champ politique évoque unanimement les souvenirs glacés de la Bérézina.

Le Front national confirme ce que l’on perçoit depuis un an : le spectacle d’une belle machine qui se dérègle au moment de faire la course en tête. Les 13,2% de ce dimanche sont bien loin des 27% de 2015, au-dessous même des 13,6% des législatives de 2012. Le FN voulait être la grande force d’opposition de droite à l’Assemblée : pour l’instant, il semble qu’il aura du mal à seulement constituer un groupe parlementaire. Il n’est en tête que dans 18 circonscriptions et ses têtes d’affiche sont à la peine, dans le Nord, l’Est et le Midi méditerranéen.

La droite classique est dans ses basses eaux. En 2007, dans la foulée du succès de Nicolas Sarkozy, elle progressait de 10 points et s’installait dans une majorité confortable de 53,2%. En 2012, l’échec de son héraut de 2007 la ramenait à un plus modeste 36,4%. Elle est aujourd’hui ramenée à un plus que modeste 21,6% (total UDI, LR, divers droite). Il est vraisemblable qu’elle disposera du groupe parlementaire le plus étoffé, après celui du Président. Mais cette satisfaction relative n’atténuera pas l’amertume d’un processus chaotique. La droite militante a voulu se radicaliser, portée par la vague conservatrice des manifestations contre le Mariage pour tous. Elle a en fait préparé une défaite que n’expliqueront pas les seuls déboires familiaux de son candidat présidentiel. Elle peut certes attendre le retour du bâton et les possibles difficultés de l’équipe au pouvoir. Elle n’évitera pas pour autant les redoutables examens de conscience.

Et que dire alors de la gauche ? Les forces qui s’en réclament se trouvent à leur niveau législatif le plus bas depuis 1936, au-dessous même des désastreuses élections de 1993. La responsabilité en incombe bien sûr à l’effondrement du PS, amorcé à la présidentielle et annoncé par les sondages. Comme nous l’avions suggéré dans ces colonnes, le socialisme français est à son niveau historique le plus bas depuis plus d’un siècle. Il dépasse à peine le seuil des 7% de suffrages exprimés et se prépare à une déconfiture parlementaire inédite. La chute de la maison Mitterrand était prévue ; elle est maintenant entérinée.

Entre satisfaction et déception

Les forces de l’ancien Front de gauche sont de leur côté dans une situation étrange. Les 13,7% de la France insoumise et du PCF représentent un doublement par rapport au pourcentage acquis en 2012. Comme en 2012 toutefois – mais cette fois dans une proportion moindre – le résultat de la législative n’est pas à la hauteur de celui de la présidentielle. Le 23 avril dernier, Jean-Luc Mélenchon manifestait son amertume pour n’avoir pas atteint le seuil ouvrant la voie au second tour. Mais les 19,6% laissaient espérer une revanche législative et une présence spectaculairement renforcée à l’Assemblée.

Sur la papier, l’objectif reste atteignable : des candidats de la France insoumise et du PCF seront présents dans une soixantaine de circonscriptions. Mais les réserves de voix ne sont pas toujours conséquentes, les triangulaires seront cette fois absentes et ces candidats les plus à gauche seront souvent opposés à des candidats potentiellement « attrape-tout » appartenant au mouvement d’Emmanuel Macron. Il faudra donc une spectaculaire sursaut populaire et de gauche pour inverser des situations a priori difficiles. Les premières projections – les plus favorables ne dépassent pas le seuil des 23 élus – sont peu encourageantes. Mais nul ne peut anticiper vraiment les effets d’un déséquilibre atypique, peut-être trop atypique… pour être vrai…

Ce qui est sûr est que la division des partisans de Jean-Luc Mélenchon a d’ores et déjà coûté la perte de trois sièges (4e des Hauts-de-Seine, 17e du Nord et 6e de l’Oise) et elle empêche la gauche de gauche d’accéder au second tour dans 12 cas, dont un face-à-face avec le FN (7e des Bouches-du-Rhône). Et, selon toute vraisemblance, elle a pénalisé l’ensemble en introduisant une confusion qui a retenu de nombreux électeurs potentiels. Disons, à tout le moins, que dans une période de déstabilisation et de doute, où les motivations sont écornées, le spectacle de la division n’est pas des plus porteurs.

Le désaccord est particulièrement dommageable quand on observe le résultat cumulé des deux protagonistes. Les 13,7% d’exprimés ramènent vers les jours plus fastes où le PC était encore une force qui pesait électoralement sur la gauche tout entière. Dimanche dernier, le total PC-FI dépassait les 30% dans 9 circonscriptions et les 20% dans 62 d »’entre elles. Il ne se situait au-dessous de 10% que dans 83 circonscriptions et au-dessous de 5% dans à peine quatre.

Il faudra donc, une fois clos le grand cycle électoral, réfléchir sur l’ensemble du processus. S’il s’achève sur une semi-déception, il aura toutefois tranché entre les protagonistes. La France insoumise et le PCF étaient en rivalité dans la très grande majorité des circonscriptions métropolitaines. Incontestablement, le duel a tourné à l’avantage de FI.

Les déboires du PCF

Sur 434 circonscriptions où les deux formations étaient en concurrence, le PCF ne devance FI que dans 9 cas dont un en région parisienne (Elsa Faucillon dans la 1ere des Hauts-de-Seine). Il est, tout au moins en pourcentage, la principale victime de l’évolution des cinq dernières années. En juin 2007, il avait obtenu 4,3% ; il en recueille 2.7% cette fois. Le Front de gauche avait masqué en partie le déclin ; sa fin relance la donne négative.

Le parti communiste ne dépasse les 20% que dans 10 circonscriptions. En revanche, il est marginalisé dans un grand nombre d’entre elles : moins de 5% dans 374 circonscriptions et même moins de 1% dans 35 d’entre elles. « L’archipel » électoral du PCF se fait de plus en plus ténu, même s’il reste en lice dans une dizaine de circonscriptions théoriquement gagnables au second tour. Il est au-dessous de son score de 2007 dans 325 cas et perd plus de la moitié de son chiffre d’alors dans 84 d’entre eux.

En revanche, le profil des résultats de FI rapproche le mouvement de Jean-Luc Mélenchon de celui qui caractérisait le PCF jusqu’au milieu des années 1980. Ses scores s’étalent de 37,2% (Clémentine Autain dans la 11e de Seine-Saint-Denis) à 2,3% (la 14e de Paris). Mais ce dernier chiffre est plutôt atypique. Comme le PCF d’avant 1981, FI n’est au-dessous de 5% que dans 8 circonscriptions et au-dessus de 10% dans 350.

La France insoumise s’est installée dans les terres du socialisme et du communisme historique, dans le Nord, le Midi méditerranéen ou dans les zones « bleues » puis « rouges » de l’Ouest. Elle surclasse le communisme dans le Sud-Ouest et le dépasse dans le massif pyrénéen. Elle pousse le PCF vers une certaine marginalité dans l’Est ou à Paris (où le PC avait connu un relatif regain au début des années 2000).

Son profil social va dans le même sens. FI attire un électorat plutôt jeune (18 à 21% des moins de 35 ans), populaire (17% de professions intermédiaires et 14% d’employés, de revenus modestes, mais relativement éduqués (13% de niveau baccalauréat et plus).

Il n’en reste pas moins que ni la France insoumise ni le PC n’ont réussi à remobiliser pleinement l’électorat du 23 avril. Une moitié seulement (55% pour FI, 11% pour le PC) des électeurs de Jean-Luc Mélenchon semblent s’être déplacés ce dimanche, le même pourcentage s’observant parmi ceux qui se disent encore proches du Front de gauche.

Il faudra encore attendre quelques jours pour mesurer le rapport des forces dans le pays. Les chiffres du premier tour confirment toutefois ce que la présidentielle avait installé. Dans les deux décennies précédentes la part de la gauche de gauche restait très minoritaire dans l’ensemble des voix qui se portaient sur la gauche française. Entre 1993 et 2012, son pourcentage ne dépassait jamais les 30%, tournant plutôt entre 15 et 20%. Cette fois, la gauche de gauche a redépassé le seuil fatidique de la majorité à gauche. Les conditions sont-elles atteintes pour une traduction parlementaire de ce nouvel équilibre ? On le saura dimanche prochain. Mais quelque chose s’est produit, qu’il faut maintenant rendre irréversible.

On se réjouira au moins de cette bonne nouvelle. Elle ne peut toutefois masquer, ni l’inquiétude devant une crise politique pesante, ni l’angoisse devant une situation sociale dégradée, ni la nécessité d’un renouvellement à gauche qui, enfin, porte à la fois sur les structures tout autant que sur les actes, les symboles et les mots.


PENSER LE NUMERIQUE

institut.fsu.fr

 Institut de Recherches de la FSU


13-06-2017

 | A LA UNE

Il n’est pas question d’opposer ici le papier et le numérique : des synergies fécondes sont à l’œuvre, montrant à quel point l’essence du livre est dans l’acte même de lire, et l’enjeu dans le partage de ce plaisir.
Ce qu’il faut penser, c’est précisément comment nous pensons en milieu numérique, ce que cela fait à l’attention, à l’éducation, mais aussi au syndicalisme et à la démocratie elle-même, car c’est toute la signification de la représentation qui est à repenser, et les modalités de la participation qui sont à reconsidérer. C’est pourquoi chacun.e doit pouvoir s’approprier les savoirs scientifiques de base pour être capable de poser des questions légitimes. Sans quoi, le numérique risque de devenir comme la finance : de même que nous parlons de « la main invisible du marché », nous pourrions être soumis à notre insu à cette « main invisible du numérique ».
C’est l’objet du dossier de Regards Croisés. En primeur l’article de Christine Eisenbeis et Maxence Guesdon et celui de Yves Citton.

La « main invisible » du numérique

Christine Eisenbeis et Maxence Guesdon, FSU, Inria [1]

Ce texte est un plaidoyer pour que la question du numérique dans la société devienne un débat social, syndical, politique. Ceci nécessite de reconnaître que les enjeux liés au numérique ne sont pas seulement techniques, même s’ils le sont aussi, ce qui demande que chacun.e s’approprie les savoirs scientifiques de base pour être capable de poser des questions légitimes. Sans quoi, le numérique risque de devenir comme la finance : de même que nous parlons de « la main invisible du marché », nous pourrions être soumis à notre insu à cette « main invisible du numérique.

« Neuf fois sept, songeait Shuman avec une profonde satisfaction, font soixante-trois, et je n’ai nul besoin d’ordinateur pour me le dire. L’ordinateur, je l’ai dans ma tête. Et c’était sidérant, ce sentiment de puissance que cela conférait. »

Dans cette nouvelle d’Isaac Asimov [2], le monde est administré par les ordinateurs. Shuman est un « programmeur de première classe ». Il est tout étonné des résultats d’un technicien qui vient de découvrir comment effectuer une multiplication sans ordinateur et propose à ses dirigeants de lancer un projet « Nombre » pour travailler sur le calcul humain, dit « graphitique » car il utilise l’écriture, et permettre de remplacer les ordinateurs coûteux par des humains dans les missiles. Le technicien, bouleversé par ce projet, préfère se suicider, tandis que Shuman éprouve le « sentiment de puissance », de savoir désormais effectuer un calcul sans ordinateur.

Calcul « graphitique », calcul numérique, cette nouvelle pose plusieurs questions. Est-il grave que les humains ne sachent plus faire de calcul sans ordinateur ? Pourquoi ce savoir-faire a-t-il disparu dans ce futur imaginé par Asimov ? Surtout, ce futur est-il issu de la volonté de la société ? Et si non, comment s’est-il imposé, par qui a-t-il été imposé ? Ce présent texte est un plaidoyer pour que cette question du numérique dans la société devienne un débat social, syndical, politique. Ceci nécessite de reconnaître que les enjeux liés au numérique ne sont pas seulement techniques. Ils sont néanmoins – aussi – des questions techniques. Nous tous devons avoir la légitimité d’interroger, et donc nous tous devons nous approprier les savoirs scientifiques de base, nous devons tous avoir une culture technique, comme le réclamait déjà Gilbert Simondon. Sans quoi le numérique risque de devenir comme la finance : de même que nous parlons de « la main invisible du marché », nous pourrions être soumis à notre insu à cette « main invisible du numérique », qui, comme l’économie de marché, se régulerait naturellement. « L’informatique est une science bien trop sérieuse pour être laissée aux informaticiens » [3].

Pour penser ces questions, le philosophe Bernard Stiegler propose, parmi d’autres, les concepts de prolétarisation, de disruption, de pharmacologie.
Dans le futur décrit par Asimov, les humains ont perdu la capacité de faire une multiplication, capacité désormais passée dans l’ordinateur. Or le savoir-faire lié à la multiplication ne consiste pas seulement en la capacité opératoire. Apprendre des tables de multiplication de manière mécanique permet de s’en affranchir ensuite pour appréhender d’autres notions plus complexes nécessaires à la vie en société, comme les ordres de grandeur, les statistiques, qui ensuite permettent l’appréhension des sciences. De même, un acteur apprend lui aussi « automatiquement » par cœur son texte pour ensuite ne plus avoir à le lire et pouvoir l’interpréter, un musicien fait des gammes pour acquérir des automatismes et pouvoir interpréter des œuvres ou même improviser.
La « prolétarisation » est la perte de savoir et de savoir-faire, qui sont externalisés dans des objets techniques. Elle peut être bénéfique, par exemple lorsqu’elle libère du temps pour une autre activité jugée plus intéressante par un individu. Ainsi, l’utilisation d’une machine à laver prolétarise l’individu qui ne sait plus laver son linge autrement mais peut utiliser le temps gagné pour faire autre chose. Mais la prolétarisation peut également entraîner une perte de savoir-vivre, quand les savoir perdus ne permettent plus à l’individu d’appréhender son environnement, de faire des choix éclairés, ou tout simplement quand elle prive sa vie de saveur, qui partage la même racine étymologique que savoir. L’enjeu est alors pour chacun.e, ou pour la société, de savoir ce qu’il est acceptable de ne plus savoir ou pouvoir faire et ce qui ne l’est pas.

Au 20e siècle, l’anthropologie, avec Leroi-Gourhan, a montré que c’est par la technique que l’humain devient humain : l’utilisation d’outils a entraîné des modifications de notre corps et de notre pensée.
De la même manière, les outils numériques sont des automatisations de savoir-faire qui, en retour, créent en nous de nombreux automatismes, sous formes d’habitudes nées d’usages répétés, comme la complétion automatique des mots, ou même inscrits dans notre corps avec par exemple l’addiction aux smartphones, aux réseaux sociaux, l’interrogation sur un moteur de recherche dès que l’on se pose une question. Certaines de nos prises de décisions sont elles aussi basées sur ces outils : conduite avec GPS, sondages en temps réel pour les élections, bulles informationnelles dans les réseaux sociaux, etc. Ainsi une large part de nos comportements repose maintenant sur des outils que peu d’entre nous comprennent, maîtrisent ou peuvent modifier.
Il est urgent de nous poser ces questions de prolétarisation, notamment pour les plus jeunes qui n’auront pas connu de monde sans ordinateurs et réseaux.

La disruption exprime la force de la vitesse de développement des outils numériques qui, sous des injonctions d’évidence de progrès, prend de court la société, « obligée » alors de les adopter sans pouvoir prendre le temps de les penser. Dans la nouvelle d’Asimov, les humains ne savent plus faire des calculs de tête. Ceci signifie entre autres que la transmission de ce savoir-faire a été abandonnée, sans doute au prétexte qu’il est inutile puisque la calculatrice remplit cette fonction.
Cependant, « le sentiment de puissance » que ressent Shuman à savoir faire une multiplication peut laisser penser que l’on aurait pu anticiper et continuer à expliquer le calcul graphitique, même quand il est devenu « inutile ». Bien d’autres « évidences » mériteraient d’être débattues et réfléchies. Par exemple, la gestion des collections d’ouvrages dans nos centres de documentation universitaires pourrait être abandonnée du jour au lendemain car « tout se trouve sur Internet ». Le métier de documentaliste est-il remplaçable par de bons moteurs de recherche et des outils de documentarisation automatique ? On distribue des tablettes électroniques dans les écoles. Les enseignants étaient-ils demandeurs ? Ont-ils anticipé et débattu les effets sur les élèves, dans et hors la classe ? On transforme les administrations en créant des « plates-formes » de services mutualisés auxquelles on s’adresse au travers de logiciels ou de coups de téléphone filtrés par des « robots ». Utilisateurs comme agents s’arrachent les cheveux à faire rentrer le réel dans la machine qui force à grammatiser le travail. Gagne-t-on du « temps » ? De l’efficacité ? Ne crée-t-on pas, au contraire, un clivage entre les connectés et les non-connectés ?
N’exclut-on pas les individus, les situations et au final les réalités qui ne rentrent pas dans les cases ? Et qui décide des cases et des réalités acceptables et se cache ensuite derrière les algorithmes ?

Comme le dit l’article L4121-2, alinéa 4, du code du travail, adaptons-nous réellement le travail à l’homme ? Rien n’est moins sûr lorsque les outils logiciels sont réalisés sans prendre en compte le travail réel. Pourquoi avons-nous l’impression d’avoir de moins en moins de temps, alors que les outils numériques devraient permettre de moins et mieux travailler, et donc de prendre son temps ? La dématérialisation gagne de plus en plus rapidement l’administration. Or, elle devrait poser de nombreuses questions concernant notamment la pérennité des dossiers stockés sous des dispositifs et formats qui évoluent très rapidement, la consommation d’énergie qu’elle entraîne. Par exemple, la conservation d’une photo sur papier ne nécessite pas d’énergie, contrairement à la conservation d’une photo sous format numérique sur un serveur. Les conséquences écologiques en termes de matériaux, d’énergie consommée et de chaleur générée sont très peu mises en question, et l’on continue à appeler immatérielles ces technologies du numérique, en oubliant le poids des ordinateurs portables que nous transportons dans nos sacs ou ces hangars de serveurs de données que l’on va finir par construire près de centrales d’énergie et près des pôles pour leur refroidissement, sans oublier les millions de kilomètres de câbles déroulés sur toute la planète.

« Le monde est devenu numérique », dit le plan stratégique de l’Inria « Horizon 2020 ». Le mode passif de cette formule exprime une certaine inéluctabilité, comme si la numérisation du monde était un phénomène naturel. De nombreuses expressions traduisent cette attitude de passivité, de soumission à une machine que nous nourrissons : « des services gourmands en travail humain », « Au grand festin du numérique, serez-vous à table ou dans l’assiette ? » [4], « Software eats the world », « alimenter un compte épargne temps »… L’homo creator se mue en l’homo materia de Günther Anders [5].

De fait, nous nourrissons en permanence nos smartphones, ces « little brothers », de données sur nos vies, nous exposant ainsi à une surveillance si permanente que l’on finit par oublier, ou dont on préfére ignorer les conséquences éventuelles sous un régime totalitaire. « Jusqu’ici tout va bien… »
Le numérique est un pharmakon, dit Stiegler, c’est-à-dire poison ou médicament selon l’usage que nous en faisons. « Ce monde industrialisé hautement numérique nécessite d’être mis entre les mains de gens qui ont une très grande éthique. Parce qu’une industrie très numérisée, c’est comme une voiture de course. La moindre erreur de pilotage déclenche des catastrophes. », disait Geneviève Bouché, futurologue, lors d’un débat sur le revenu de base [6]. Or les pilotes sont aujourd’hui les industries de logiciels privées. Ce sont elles qui ont la main sur ces logiciels et qui à travers eux, à travers les usages qu’ils prescrivent, déterminent nos comportements possibles. C’est donc une forme de domination. Mais il n’y a pas de fatalité et une émancipation est possible ; elle passe par une recapacitation. De même que tout lecteur sait écrire, tout utilisateur de logiciel devrait être en capacité d’y contribuer d’une manière ou d’une autre. Ceci passe par l’enseignement pour toutes et tous de la science informatique, qui n’est pas le mode d’emploi des logiciels, mais les concepts de représentation de l’information, de programmation, d’algorithmique, etc. Les citoyens ainsi formés se sentiraient plus légitimes à interroger ce « monde devenu numérique », et pourront faire la critique de la généralisation du vote électronique, ou encore réaliser pourquoi les messages qu’ils s’échangent électroniquement sont très facilement interceptables.

La question centrale n’est donc évidemment pas si l’on peut, ou pas, se passer à terme de savoir faire une multiplication « à la main », mais comment, par qui et où cette question peut être débattue, critiquée, décidée. La philosophe Antoinette Rouvroy estime que nous devons développer deux capacités : la capacité d’énonciation, c’est-à-dire la possibilité d’énoncer par nous-mêmes ce qui nous fait agir, et la capacité de réticence, consistant à ne pas faire quelque chose uniquement car nous en avons la possibilité. Ceci requiert des bases scientifiques d’informatique, ainsi que la mise en visibilité de cette « main du numérique », trop souvent parée de neutralité sous le terme d’algorithmes pour cacher des modèles et des choix. C’est la condition de possibilité d’un débat pour que ce futur numérique – de fait déjà là – puisse être appréhendé en connaissance de cause … et de conséquences.

[1L’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria) est un institut de recherche français en mathématiques et informatique. Créé le 3 janvier 1967 dans le cadre du plan Calcul, il a le statut d’établissement public à caractère scientifique et technologique. Son objectif est de mettre en réseau les compétences et talents de l’ensemble du dispositif de recherche français et international.

[2La version originale de cette nouvelle, The feeling of power, date de février 1958, une traduction en français sous le titre Sept fois neuf … est disponible dans L’avenir commence demain (Nine Tomorrows) , Isaac Asimov, Pocket « Science-Fiction », 2008.

[3« L’informatique est une science bien trop sérieuse pour être laissée aux informaticiens » Serge Abiteboul, Colin de la Higuera et Gilles Dowek, Le Monde, 22 juin 2012, http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/06/22/l-informatique-est-une-science-bien-trop-serieuse-pour-etre-laissee-aux-informaticiens_1722939_3232.html

[4Université Medef du numérique, mars 2016, cité dans « Droit du travail et numérique : conjuguer le futur au passé ? », Anne Rivière, Progressistes n° 12, avril-mai-juin 2016, https://revue-progressistes.org/2016/06/27/progressistes-n12/

[5L’obsolescence de l’homme, Tome 2, Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, Günther Anders, cité par Philippe Ivernel dans la préface de La Haine.

[6« Revenu Universel et/ou Centralité du travail », Conférence ATEMIS et Travail & Politique, 2 février 2017, http://www.travailetpolitique.fr/revenu-universel-etou-centralite-du-travail/, minute 1:30:00


Etat d’urgence : «Une inscription dans le droit commun…

liberation.fr

 …qui annule toute contestation»


Arié Alimi avocat:

«Les actes terroristes, une notion malléable»

Arié Alimi
DR«Jusqu’à présent, l’état d’urgence n’a pas concerné seulement le terrorisme. Le ministère de l’Intérieur et les préfectures ont démontré leur volonté de l’appliquer à d’autres faits qu’ils considèrent comme des troubles graves à l’ordre public. C’est par exemple ce qui s’est produit peu de temps après les attentats du 13 Novembre, avec les interdictions des manifestations à l’occasion de la COP 21 à Paris. Ce fut aussi le cas avec le bannissement de certaines personnes des cortèges anti-loi travail, ou encore des interdictions de déplacement de supporteurs de football. Le texte de transposition fixe la limite d’une application aux actes terroristes mais c’est une notion malléable. Et lors du contrôle de l’action du ministère, les juridictions administratives, y compris le Conseil d’Etat, n’ont pas du tout fait le travail du juge judiciaire. Lorsqu’elles étaient saisies d’un arrêté préfectoral d’assignation à résidence ou de perquisition, les juges administratifs n’ont pas vérifié la réalité des faits allégués dans les notes des services de renseignement. D’ailleurs, les premiers qui devraient être dans la rue aujourd’hui pour contester ce projet de loi, ce sont les juges de l’ordre judiciaire. De fait, Emmanuel Macron veut rétablir le pouvoir absolu de contraindre sans jugement. La seule limite désormais, c’est que l’on ne pourra pas incarcérer quelqu’un sans l’action du juge judiciaire.» (photo DR)

Recueilli par Ismaël Halissat

Sébastien Pietrasanta député PS spécialiste sécurité:

«Le judiciaire contourné»

Sébastien Pietrasanta
AN«Je trouve plutôt inquiétant qu’un système dérogatoire et exceptionnel puisse entrer dans le droit commun. On ne peut pas dire qu’on sort de l’état d’urgence pendant une campagne présidentielle et finalement mettre cet état d’urgence dans la loi de tous les jours. On perpétue un système dérogatoire, on laisse la plénitude d’action aux préfets, on contourne l’autorité judiciaire : tout cela m’interroge.

«D’autant plus que j’ai aussi des réserves sur l’efficacité de ces mesures, quel que soit l’endroit où vous choisissez de les ranger, état d’urgence ou droit commun. Elles sont sûrement utiles pour le maintien de l’ordre mais, pour le reste, j’ai des doutes. Ainsi, le contrôle parlementaire a montré que les perquisitions administratives et les assignations à résidence avaient eu, grâce à l’effet de surprise, une utilité réelle dans les premiers jours. Mais ensuite, le ménage était fait avant les perquisitions. Ces dernières sont peut-être utiles pour certains services de police, mais pas forcément pour ceux du renseignement dans la lutte contre le terrorisme. Leur but est de surveiller, pas d’aller taper aux portes des personnes à surveiller. Enfin, je ne peux pas, comme homme de gauche, critiquer la droite qui souhaite interner les fichés S et, dans le même temps, accepter des assignés à résidence permanents qui ne sont pas judiciarisés.» (photo AN)

Recueilli par Laure Bretton et Lilian Alemagna

Adrienne Charmet de la Quadrature du Net:

«Atteinte lourde à la vie privée»

«Cet avant-projet de loi, c’est l’inscription de l’état d’urgence dans le droit commun, avec tous les problèmes que cela soulève : qui décide des mesures coercitives ? Quels sont les recours possibles ? La définition des personnes qui peuvent être assignées à résidence est très large et très subjective. L’obligation de «déclarer ses identifiants de tout moyen de communication électronique» reprend une disposition qui avait déjà été proposée pour la loi sur la procédure pénale adoptée en juin, mais que la commission des lois du Sénat avait supprimée. Nous le disions déjà à l’époque : c’est une atteinte au droit de se taire, à la présomption d’innocence et au droit de ne pas s’auto-incriminer, cela va à l’encontre de plusieurs articles de la charte européenne des droits fondamentaux, et la France a déjà été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme à ce sujet… Dans le cas des perquisitions informatiques, il y a une atteinte lourde à la vie privée sur décision préfectorale, sans droit de se défendre. Le gouvernement prétend avoir une position de sagesse en disant qu’il faut sortir de l’état d’urgence… mais on y rentrerait définitivement ! Nous sommes en train de discuter et de nous coordonner avec les associations qui s’étaient déjà opposées à l’état d’urgence. On peut espérer que le Conseil d’Etat va jouer son rôle de garde-fou. Et, si le gouvernement ne revient pas sur sa copie, que les parlementaires seront assez sages pour s’y opposer.» (photo DR)

Recueilli par Amaelle Guiton

Serge Slama maître de conférence en droit public:

«Le franchissement d’un cap»

slama serge
DR«La fin de l’état d’urgence s’imposait. Le gouvernement a compris qu’il ne pouvait pas le renouveler indéfiniment, sachant que cet état d’exception a vocation à être temporaire, ce que le Conseil d’Etat lui rappelle depuis des mois. Le texte d’avant-projet de loi dont on parle est un curieux mélange entre la reprise des mesures déjà présentes dans la loi sur l’état d’urgence et un certain nombre de solutions qui s’inspirent du droit des étrangers, comme le régime d’assignation à résidence ou la surveillance électronique. Par ailleurs, ce que propose le texte sur les perquisitions est très étonnant : ce serait la première fois en dehors de l’état d’urgence qu’elles seraient ordonnées sur décision du préfet après autorisation du procureur de la République de Paris. Alors certes, le procureur a une autorité judiciaire au sens de la Constitution, mais il n’est pas indépendant dans la mesure où il relève de l’exécutif. La seule solution satisfaisante serait que le juge civil autorise la perquisition. En ce qui concerne les assignations à résidence, elles seraient adaptées plus spécifiquement aux personnes qui sont supposées entretenir des liens avec des milieux radicalisés, afin de les inciter à rompre avec leur milieu d’origine. Inscrire toutes ces mesures dans le droit commun est un franchissement de cap que Bernard Cazeneuve et Manuel Valls n’ont pas osé faire et qu’Emmanuel Macron est en passe de réaliser.» (photo DR)

Recueilli par S.B.

Michaël Fœssel philosophe:

«Vers un état libéral autoritaire»

Michaël Foessel 
DR«L’inscription des mesures de l’état d’urgence dans le droit commun est une preuve de plus, s’il en faut, de la « banalité sécuritaire », où l’Etat légitime ses politiques publiques par la sécurité. Alors que la récurrence de la question de la prolongation de l’état d’urgence permettait au moins de discuter de la condition de nos libertés publiques, son inscription dans le droit commun annule toute contestation : l’exception devient la norme, c’est l’évidence sécuritaire. Ce qui est tout à fait paradoxal dans une démocratie libérale : d’un côté, on valorise la liberté d’entreprendre et, de l’autre, on remet en cause nos droits les plus fondamentaux, dont les libertés publiques et individuelles. Avec la permanence de l’état d’urgence, on tendrait ainsi vers un « Etat libéral autoritaire ». L’effacement de la figure du juge, traditionnellement libérale, sous le prétexte de l’accélération des processus de médiation démocratique, en est un symptôme. En sacrifiant le pouvoir judiciaire au profit du pouvoir exécutif, on remplace des jugements humains par des procédures administratives, sinon informatiques. Les sociétés qui ne savent plus juger n’ont d’autre solution que de réprimer. En définitive, chez Emmanuel Macron, tout comme chez Manuel Valls, ce sont les libertés économiques qui priment sur celles d’aller et venir, etc., et ce alors même que les effets réels sur le terrorisme sont très limités.» (photo DR)

Recueilli par S.B.

Michaël Fœssel est l’auteur d’Etat vigilance (Points, 2010).

Emmanuel Daoud avocat:

«Il s’agit d’un coup d’état institutionnel»

«Ce nouveau projet de loi constitue une régression sans précédent des libertés publiques et individuelles. On décide de banaliser des mesures d’exception en les inscrivant dans le droit commun au mépris des équilibres institutionnels et constitutionnels, mais aussi de l’autorité judiciaire. Le paradoxe de la situation, c’est qu’il a été démontré amplement que ces mesures n’avaient pas été efficaces durant l’état d’urgence, et l’on veut pourtant les inscrire de façon définitive dans notre droit. En réalité pour des raisons démagogiques.

«A titre personnel, je considère qu’il s’agit d’un coup d’Etat institutionnel. C’est d’autant plus grave que ces derniers mois, on a constaté un dévoiement de ces dispositions d’exception, détournées de leur finalité première – la lutte antiterroriste – pour mieux criminaliser les mouvements sociaux. Le dernier rapport d’Amnesty International a clairement mis en évidence le recours abusif à l’état d’urgence pour interpeller ou contrôler des militants syndicaux ou écologistes. Si on pousse une telle logique, cette mise sous contrôle relève d’une inspiration autoritaire face à un tel projet, tous les démocrates, qu’ils soient juristes ou non, devraient se mobiliser ensemble pour rappeler au gouvernement les principes fondamentaux de notre Etat de droit et de notre République.»

Recueilli par Emmanuel Fansten


Situation – Par Frédéric Lordon LUNDIMATIN#108

 

Situation – Par Frédéric Lordon

paru dans lundimatin#108, le 13 juin 2017

Logiquement, tout avance de concert. Au moment où Macron est élu, nous découvrons que La Poste enrichit sa gamme de services d’une offre « Veiller sur mes parents » à partir de 19.90€ par mois (plusieurs formules : 1, 2, 4, 6 passages par semaine). Le missionné, qu’on n’appellera sans doute plus « l’agent » (tellement impersonnel-bureaucratique – old), mais dont on verra si la Poste va jusqu’à l’appeler l’« ami de la famille », passe en voisin, boit le café, fait un petit sms pour tenir au courant les descendants, bref – dixit le prospectus lui-même – « maintient le lien social ». Résumons : Pour maintenir le lien social tout court, c’est 19.90€. Et pour un lien social béton (6 visites par semaines), c’est 139.90€. Tout de même. Mais enfin il y va du vivre ensemble.

En 1999, des lignards d’EDF en vacances et même en retraite avaient spontanément repris du service pour rétablir le courant après la tempête. Ils l’avaient fait parce qu’ils estimaient que, dans cette circonstance exceptionnelle, il se jouait quelque chose entre eux, le service public dont ils étaient ou avaient été les agents, et la société dans son ensemble, quelque chose qui n’était pas de l’ordre d’un lien contractuel-marchand et procédait de mobiles autres que pécuniaires. Maintenant que nous en sommes à l’étape de la forfaitisation du lien social, nous percevons combien cette réaction qui fut la leur a été une tragique erreur. Puisqu’il est décidé que tout, absolument tout, est monnayable, la prochaine fois que les lignes sont à terre, on espère bien que toute demande de reprise de service obtiendra pour réponse, au mieux la renégociation en position de force du tarif des prestations extraordinaires, et plutôt d’aller se carrer les pylônes.

Le contresens anthropologique du lien social tarifé semble ne pas apercevoir que, précisément, la transaction contractuelle-marchande n’est au principe d’aucun lien, entendons autre que le lien temporaire stipulé dans ses clauses, dont l’échéance est fixée par le paiement qui, dit très justement l’expression, permet de s’acquitter – c’est-à-dire de quitter. Après quoi les co-contractants redeviennent parfaitement étrangers l’un à l’autre. C’est pourtant ce modèle « relationnel » que la société néolibérale, La Poste en tête, se propose de généraliser à tous les rapports humains, désastre civilisationnel dont le désastre électoral de ce printemps n’est que l’épiphénomène. Mais aussi l’accélérateur. Avec peut-être toutes les vertus des accélérations à contresens : déchirer les voiles résiduels, clarifier la situation, rapprocher des points critiques. Si l’on peut placer un espoir raisonnable dans la présidence Macron, c’est celui que tout va devenir très, très, voyant. C’est-à-dire odieux comme jamais.

Car il ne faut pas s’y tromper, la France n’est nullement macronisée. Les effets de levier composés du vote utile font à l’aise un président avec une base d’adhésion réelle de 10% des inscrits. Quant aux législatives, le réflexe légitimiste se joint à la pulvérisation des candidatures d’opposition pour assurer de rafler la mise. Par l’effet de cette combinaison fatale, le 19e arrondissement de Paris, par exemple, qui a donné Mélenchon en tête au premier tour avec plus de 30% est ainsi bien parti pour se donner un député macronien – on aurait tort d’en tirer des conclusions définitives. Mais en réalité, au point où nous en sommes, tout ça n’a plus aucune importance. La vérité, c’est que « la France de Macron » n’est qu’une petite chose racornie, quoique persuadée de porter beau : c’est la classe nuisible.

La classe nuisible est l’une des composantes de la classe éduquée, dont la croissance en longue période est sans doute l’un des phénomènes sociaux les plus puissamment structurants. Pas loin de 30% de la population disposent d’un niveau d’étude Bac+2 ou davantage. Beaucoup en tirent la conclusion que, affranchis des autorités, aptes à « penser par eux-mêmes », leur avis compte, et mérite d’être entendu. Ils sont la fortune des réseaux sociaux et des rubriques « commentaires » de la presse en ligne. La chance de l’Europe et de la mondialisation également. Car la classe éduquée n’est pas avare en demi-habiles qui sont les plus susceptibles de se laisser transporter par les abstractions vides de « l’ouverture » (à désirer), du « repli » (à fuir), de « l’Europe de la paix », de « la dette qu’on ne peut pas laisser à nos enfants » ou du monde-mondialisé-dans-lequel-il-va-bien-falloir-peser-face-à-la-Russie-et-aux-Etats-Unis. La classe demi-habile, c’est Madame de Guermantes à la portée d’un L3 : « la Chine m’inquiète ».

La propension à la griserie par les idées générales, qui donnent à leur auteur le sentiment de s’être élevé à hauteur du monde, c’est-à-dire à hauteur de gouvernant, a pour effet, ou pour corrélat, un solide égoïsme. Car la demi-habileté ne va pas plus loin que les abstractions creuses, et ignore tout des conséquences réelles de ses ostentations abstraites. En réalité, elle ne veut pas les connaître. Que le gros de la société en soit dévasté, ça lui est indifférent. Les inégalités ou la précarité ne lui arrachent dans le meilleur des cas que des bonnes paroles de chaisière, en tout cas aucune réaction politique. L’essentiel réside dans les bénéfices de la hauteur de vue, et par suite d’ailleurs la possibilité de faire la leçon universaliste aux récalcitrants. En son fond elle est un moralisme – comme souvent bercé de satisfactions matérielles. Sans surprise, elle résiste à la barbarie en continuant de boire des bières en terrasse – ou, plus crânement encore, en brassant elle-même sa propre bière.

Demi-habile et parfaitement égoïste, donc : c’est la classe nuisible, le cœur battant du macronisme. Elle est le fer de lance de la « vie Macron » – ou du vivre ensemble La Poste. Partagée entre les déjà parvenus et ceux qui continuent de nourrir le fantasme, parfois contre l’évidence, qu’ils parviendront, elle est la classe du capital humain : enfin un capital qui puisse être le leur, et leur permettre d’en être  ! Ceux-là sont habités par le jeu, ils y adhèrent de toute leur âme, en ont épousé avec délice la langue dégénérée, faite signe d’appartenance, bref : ils en vivent la vie. Ils sont tellement homogènes en pensée que c’est presque une classe-parti, le parti du « moderne », du « réalisme », de la « French Tech », du « projet personnel » – et l’on dresserait très facilement la liste des lieux communs d’époque qui organisent leur contact avec le monde. Ils parlent comme un journal télévisé. Leurs bouches sont pleines de mots qui ne sont pas les leurs, mais qui les ont imbibés si longtemps qu’ils ont fini par devenir les leurs – et c’est encore pire.

Cependant, l’égoïsme forcené joint à l’intensité des investissements existentiels a pour propriété paradoxale de faire de la classe de « l’ouverture » une classe séparée et claquemurée, sociologiquement minoritaire en dépit des expressions politiques majoritaires que lui donnent les institutions électorales – qui disent là comme jamais la confiance qu’elles méritent. La seule chose qui soit réellement majoritaire, c’est son pouvoir social – mais comme on sait, à ce moment, il convient de parler non plus de majorité mais d’hégémonie. Sans surprise, la sous-sous-classe journalistique en est le joyau, et le porte-voix naturel. L’élection de Macron a été pour elle l’occasion d’un flash orgasmique sans précédent, ses grandes eaux. Au moment où nous parlons d’ailleurs, on n’a toujours pas fini d’écoper. En tout cas la classe nuisible est capable de faire du bruit comme quinze. Elle sait ne faire entendre qu’elle et réduire tout le reste – ouvriers, employés, des masses elles bien réelles – à l’inexistence. Au prix, évidemment, de la sourde accumulation de quelques « malentendus », voués un de ces quatre à faire résurgence un peu bruyamment.

Il pourrait y avoir là de quoi désespérer absolument si le « progrès intellectuel » de la population ne fabriquait plus que des possédés, et se faisait le parfait verrou de l’ordre social capitaliste. Mais la classe nuisible n’est qu’une fraction de la classe éduquée. C’est qu’en principe, on peut aussi se servir de capacités intellectuelles étendues pour autre chose. Bien sûr on ne pense pas dans le vide, mais déterminé par toutes sortes d’intérêts, y compris matériels, à penser. De ce point de vue les effets du néolibéralisme sont des plus ambivalents. S’il fabrique de l’assujetti heureux et de l’entrepreneur de lui-même, il produit également, et à tour de bras, du diplômé débouté de l’emploi, de l’intellectuel précaire, du startuper revenu de son esclavage. La plateforme OnVautMieuxQueCa, qui a beaucoup plus fait que les directions confédérales dans le lancement du mouvement du printemps 2016 – qui a même fait contre elles… –, cette plateforme, véritable anthologie en ligne de la violence patronale, dit assez où en est, expérience à l’appui, une large partie de la jeunesse diplômée dans son rapport au salariat. Et, sous une détermination exactement inverse, dans ses propensions à penser. On peut donc ne pas tomber dans l’exaltation « générationnelle » sans manquer non plus de voir qu’il se passe quelque chose dans ces tranches d’âge. Si d’ailleurs, plutôt que de revoir pour la dixième fois The social network et de se rêver en Zuckerberg français, toute une fraction de cette génération commence à se dire « ingouvernable », c’est sans doute parce qu’elle a un peu réfléchi à propos de ce que veut dire être gouverné, suffisamment même pour apercevoir qu’il n’y a va pas seulement de l’Etat mais de l’ensemble des manières de façonner les conduites, auxquelles les institutions formelles et informelles du capitalisme prennent toute leur part.

Sur ce versant-là de la classe éduquée, donc, ça ne macronise pas trop fort – sans compter d’ailleurs tous ceux à qui l’expérience prolongée a donné l’envie de changer de bord : les cadres écœurés de ce qu’on leur fait faire, les dégoûtés de la vie managériale, les maltraités, les mis au rebut, à qui la nécessité fait venir la vertu, mais pour de bon, qui ont décidé que « rebondir » était une affaire pour baballe exclusivement, ne veulent plus se battre pour revenir dans le jeu, et prennent maintenant la tangente. Or ce contingent de têtes raides ne cesse de croître, car voilà le paradoxe du macronisme : en même temps qu’il cristallise la classe nuisible, son effet de radicalisation, qui donne à l’époque une clarté inédite, ouvre d’intéressantes perspectives démographiques à la fraction rétive de la classe éduquée.

Cependant le privilège social de visibilité de la classe éduquée, toutes fractions confondues, n’ôte pas qu’on ne fait pas les grands nombres, spécialement dans la rue, sans la classe ouvrière mobilisée. En l’occurrence affranchie des directions confédérales, ou du moins décidée à ne plus les attendre. Mais ayant par suite à venir à bout seule de l’atomisation et de la peur. Pas le choix : il faut qu’elle s’organise – se -organise… Et puis s’organiser avec elle. Caisses de solidarité, points de rencontre : dans les cortèges, dans de nouveaux groupements où l’on pense l’action en commun, tout est bon. En tout cas, comme dans la jeunesse, il se passe quelque chose dans la classe ouvrière : de nombreux syndicalistes très combatifs, durcis au chaud de plans sociaux spécialement violents, virtuellement en rupture de centrale, font maintenant primer leurs solidarités de lutte sur leurs appartenances de boutique, laissent leurs étiquettes au vestiaire et ébauchent un front uni. Si quelque jonction de la jeunesse décidée à rompre le ban ne se fait pas avec eux, rien ne se fera. Mais la détestation de l’entreprise, promise par le macronisme à de gigantesques progrès, offre d’excellentes raisons d’espérer que ça se fera.

Il n’est pas certain que le macronisme triomphant réalise bien la victoire à la Pyrrhus qui lui est échue. C’est que jusqu’ici, l’indifférenciation patentée des partis de gouvernement censément de bords opposés parvenait encore vaille que vaille à s’abriter avec succès derrière l’illusion nominale des étiquettes de « l’alternance ». Evidemment, l’alternance n’alternait rien du tout, mais il restait suffisamment d’éditorialistes abrutis pour certifier que la « gauche » succédait à la « droite, ou l’inverse, et suffisamment de monde, à des degrés variés de cécité volontaire, pour y croire. Le problème du macronisme, c’est précisément… qu’il a réussi : sa disqualification des termes de l’alternance prive le système de son dernier degré de liberté, assurément factice mais encore doté de quelque efficacité résiduelle. Quand il aura bien mis en œuvre son programme, poussé tous les feux, par conséquent rendu folle de rage une fraction encore plus grande de la population, où trouvera-t-il son faux alternandum et vrai semblable, l’entité faussement opposée et parfaitement jumelle qui, dans le régime antérieur, avait pour double fonction de soulager momentanément la colère par un simulacre de changement tout en assurant la continuité, quoique sous une étiquette différente ?

Résumons-nous : bataille terminale au lieu du noyau dur – le rapport salarial, via le code du travail –, intégration ouverte de l’Etat et du capital, presse « en plateau », extase de la classe nuisible et radicalisation antagoniste des défecteurs, colère grondante des classes populaires promises à l’équarrissage, fin des possibilités théâtrales de l’alternance, disparition définitive de toute possibilité de régulation interne, de toute force de rappel institutionnalisée, de tout mécanisme de correction de trajectoire : à l’évidence il est en train de se former une situation. À quelque degré, ce gouvernement-du-barrage-contre-le-pire doit en avoir conscience puisqu’il approfondit le mouvement, déjà bien engagé, de proto-fascisation du régime : avec les ordonnances du code du travail, la normalisation de l’état d’urgence en droit ordinaire a été logiquement sa première préoccupation. Ultime moyen de contrôle de la situation, lui semble-t-il, mais qui contribue plutôt à l’enrichissement de la situation. Et confirme que la question de la police va se porter en tête d’agenda, comme il est d’usage dans tous les régimes où l’état d’illégitimité n’est plus remédiable et où ne reste que la force armée, la seule chose opposable à la seule opposition consistante : la rue. Car il est bien clair qu’il n’y a plus que la rue. Si « crise » désigne le moment résolutoire où les trajectoires bifurquent, nous y sommes. Quand tout est verrouillé et que la pression n’en finit pas de monter, il doit se passer quelque chose. Ce dont les forces instituées sont incapables, seul l’événement peut l’accomplir.


Comment empêcher les identitaires de saborder le sauvetage des migrants en Méditerranée ?

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Par Frantz Durupt

C’est le dernier projet de certains mouvements racistes européens, et il se trouve des gens pour le financer : entraver les missions de sauvetage de migrants en mer Méditerranée en empêchant leurs bateaux de quitter les ports. L’esprit de l’initiative était résumé le 14 mai dans une vidéo publiée sur YouTube par un collectif nommé Defend Europe : face à une «invasion en cours», «de toute l’Europe, nous nous réunissons pour agir», expliquent quatre militants xénophobes d’un ton grave, dans un port de la mer Méditerranée. Il y a un Allemand, un Britannique, un Italien et un Français, chacun représentant sa branche nationale du mouvement Génération identitaire. En France, celui-ci constitue un vivier pour le Front national, dont il a accompagné la campagne présidentielle.

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Leur première (et seule à ce jour) action concrète a été menée le 12 mai au soir à Catane, en Sicile, contre le bateau Aquarius affrété par les ONG SOS Méditerranée et Médecins sans Frontières. Elle a été empêchée par des gardes-côtes italiens, mais dans une vidéo, les xénophobes promettent fièrement de «revenir» avec une opération de plus grande ampleur : «affréter un grand bateau et naviguer sur la mer Méditerranée pour contrecarrer les bateaux de ces contrebandiers humains». Et pour mettre en œuvre ce projet, ils ont lancé une campagne de financement participatif dont le but était de récolter 50 000 euros. En trois semaines, l’objectif a été amplement atteint : les dons de généreux anonymes ont atteint 65 000 euros, selon Defend Europe.

Des actes de piraterie ?

En attendant une éventuelle réaction des pouvoirs publics (contacté par Libération, le ministère français des Affaires étrangères n’a pas encore donné suite) et de responsables politiques (dont le silence est remarqué), des gens s’organisent, notamment pour explorer les pistes juridiques à actionner. Sur Twitter, la militante féministe et antiraciste Chercherjournal, qui tweete sur le sujet depuis mardi, a lancé un appel pour savoir si les actions des identitaires relevaient de la piraterie. La réponse n’est pas évidente. Définie par la convention des Nations unies sur le droit de la mer, conclue à Montego Bay en 1982 (à lire ici en PDF), la piraterie se définit par «tout acte illicite de violence ou de détention ou toute déprédation commis par l’équipage ou des passagers d’un navire ou d’un aéronef privé, agissant à des fins privées, et dirigé : I) contre un autre navire ou aéronef, ou contre des personnes ou des biens à leur bord, en haute mer; II) contre un navire ou aéronef, des personnes ou des biens, dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun Etat».

La première question est donc de savoir si, en tentant de bloquer des navires sans les aborder physiquement, Defend Europe se livre à des «actes de violence ou de détention ou toute déprédation». La seconde est de savoir si ces actes se déroulent en haute mer ou «dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun Etat». Or, ici, la réponse est claire : ce n’est pour le moment pas le cas, puisque la première a eu lieu dans le port de Catane, en Sicile, un lieu qui relève donc de la juridiction italienne. Il serait possible alors de parler de «brigandage», selon un rapport de la commission des affaires étrangères du Sénat rendu en 2010. Mais le même rapport souligne que l’Etat où ont lieu des actions de «brigandage» est le «seul compétent pour les réprimer». Bref, en ce qui concerne l’opération menée en Sicile en mai, c’est à la justice italienne d’agir. On ignore si elle l’a fait.

Pour la suite, il reste à voir si les identitaires affréteront bien, comme ils l’annoncent, «un grand bateau» pour «naviguer sur la mer Méditerranée pour contrecarrer les bateaux de ces contrebandiers humains». Et si, à cette occasion, ils engageront un contact physique avec les bateaux de sauvetage.

«Mise en danger de la vie d’autrui»

Mais piraterie ou pas, aux yeux du professeur de droit Patrick Chaumette, directeur du programme de recherche Human Sea, «ces actions constituent une mise en danger de la vie d’autrui, un obstacle à l’obligation internationale de sauvegarde de la vie humaine en mer et une entrave à la liberté de navigation». L’obligation internationale de sauvegarde de la vie humaine en mer est définie par les conventions internationales Solas et SAR, adoptées en 1974 et 1979, dont les Etats membres de l’UE sont signataires. «Il est probable que les législations nationales répriment le non-respect de cette obligation internationale», souligne Patrick Chaumette, ajoutant que «la non-assistance à personne en danger se retrouve partout, ainsi que les entraves à la liberté de navigation». En France, le code pénal dispose à l’article 223-5 que «le fait d’entraver volontairement l’arrivée de secours destinés à faire échapper une personne à un péril imminent […] est puni de sept ans d’emprisonnement et de 100 000 euros d’amende».

Enfin, certains pensent que la convention de Genève de 1951 peut être invoquée. Celle-ci dispose en effet, dans son article 33, qu’«aucun des Etats contractants n’expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques», souligne le site de l’agence pour les réfugiés des Nations unies. En annonçant qu’ils comptent sauver les migrants en détresse dans la Méditerranée pour «les raccompagner jusqu’aux côtes africaines», les identitaires entravent-ils le respect cette convention ? «Je ne pense pas que les atteintes à la convention de Genève soient pénalisées, cela se saurait», tempère Patrick Chaumette, ce qu’appuient des juristes à la Cimade.

En attendant, une mobilisation est en cours pour appeler Paypal à prendre position, le service de paiement en ligne étant une option possible pour participer à la cagnotte des identitaires. En effet, les conditions d’utilisation de Paypal interdisent le recours au service pour «des activités qui violent la loi». Contacté par Libération, Paypal a précisé que sa politique «est d’interdire que nos services soient utilisés pour accepter des paiements ou des dons pour des organisations dont les activités prônent la haine, la violence ou l’intolérance raciale», mais qu’il s’«interdit en revanche de faire un quelconque commentaire sur un compte PayPal spécifique». Le BAAM (Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants) a publié sur Facebook un message type à envoyer à Paypal pour faire pression sur le service.

SOS Méditerranée et MSF choisissent le mépris

De leur côté, SOS Méditerranée et MSF n’ont pas engagé d’actions en justice et n’ont pas l’intention, dans l’immédiat, de le faire. A Libération, les deux disent ne pas vouloir accorder d’importance aux projets des identitaires, MSF soulignant que «l’incident [du 12 mai] était assez mineur : ils ont balancé une fusée et ça n’a pas vraiment empêché l’Aquarius de continuer sa route.» SOS Méditerranée préfère mettre l’accent sur ses actions en cours, et notamment un «appel du 8 juin» que l’organisation a lancé jeudi à Marseille pour remobiliser la société autour du sauvetage des migrants.

Par ailleurs, les associations doutent que l’argent récolté par les identitaires suffise réellement à financer leur projet. Mais la Cimade souligne que leur action prend appui sur les récentes critiques exprimées par le parquet de Catane et l’agence européenne de contrôle des frontières Frontex, qui ont accusé les ONG d’encourager les passeurs. «Les associations qui interviennent sont juste là pour répondre au silence de l’Union européenne», défend Eva Ottavy, responsable des solidarités internationales au sein de la Cimade. «Ce que fait l’UE, c’est l’externalisation des contrôles : on sous-traite aux pays voisins (Libye, Tunisie, Maroc…) la gestion des frontières pour contenir les populations, mais aussi pour expulser les personnes jugées indésirables sur le territoire européen.»

Contactée par Libération, l’agence Frontex répond qu’elle n’a «jamais accusé les ONG de collaborer avec les passeurs. Nous avons souligné la nécessité pour tous les acteurs travaillant en mer Méditerranée de collaborer avec les autorités italiennes pour combattre les réseaux de passeurs.» Elle ne répond pas, en revanche, à nos questions sur d’éventuels commentaires ou interventions de sa part pour empêcher les identitaires d’agir.

La situation des migrants en mer Méditerranée est plus critique que jamais. En mars, SOS Méditerranée décrivait une situation «qui dépasse tout ce que l’on a pu voir jusqu’à maintenant». Pour l’heure, les Nations unies recensent 1 650 personnes mortes en mer Méditerranée depuis le début de l’année, 6 453 ayant été secourues au large de la Libye. Avec 7 927 morts et disparus, 2016 a été une année record.

Frantz Durupt