Croquis. Législatives aussi, rien ne se passe comme prévu…

12 mai 2017 Par Hubert Huertas

– Mediapart.fr

Le scrutin se jouera pari contre pari. Macron a pris un risque absolu en présentant une écrasante majorité d’inconnus. Ses adversaires en prennent un autre en espérant, pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, que l’Assemblée corrigera un président à peine élu.

Sur les 428 candidats présentés hier par Richard Ferrand, le secrétaire général de La République en marche, la moitié sont des bleus. Si cette innovation devait amener à dégager une majorité parlementaire, la nouveauté serait encore plus déstabilisante que l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Nous n’y sommes pas. Au-delà de la répartition entre hommes et femmes, ou de membres de la société civile et de la société politique, ce chiffre donne la mesure du pari présidentiel. Élu à la plus haute charge, le nouveau président compte multiplier les pains. Il escompte donner naissance à des tas de petits et de petites Macron, sur l’ensemble du territoire.

Le jeune homme qui sera investi dimanche dans ses fonctions de chef de la cinquième puissance mondiale entend s’appuyer sur la logique présidentielle pour bousculer la certitude la plus enracinée dans nos institutions : la prime à l’ancienneté. Il est persuadé qu’après avoir choisi un président comme lui, les Français seront conséquents avec eux-mêmes en lui donnant une majorité à son image. Ce n’est pas gagné d’avance, et la furieuse réaction de François Bayrou, au nom du Modem, outre qu’elle laissera des traces, est là pour rappeler qu’entre un discours sur le renouvellement et sa mise en application dans le monde figé de la Cinquième, il y a loin de la coupe aux lèvres.

La tradition qui commande qu’une personnalité sortante soit plus légitime pour accéder à une candidature est vécue comme une évidence en France, depuis la nuit des temps républicains, et son poids électoral est souvent décisif. Le sortant ou la sortante sont réputés disposer d’un avantage : l’expérience et la notoriété. Au moment de toute élection, une règle non écrite, mais appliquée partout, donne la priorité à l’élu en place plutôt qu’à une nouvelle génération.

C’est ainsi que se sont perpétués, de mandats en mandats, des pouvoirs municipaux ou législatifs installés depuis des dizaines d’années. Ils sont parfois décriés, mais souvent reconduits. Ainsi, si le renoncement de François Hollande est devenu un événement, c’est qu’il rompait avec une évidence : un élu normal doit concourir à sa réélection dès que le droit l’y autorise. Depuis des lustres, les Français se plaignent de supporter les mêmes têtes, mais les renouvellent quand même. Au pied du mur, au plutôt de l’isoloir, ils ont tendance à voter en terrain connu plutôt qu’en terra incognita.

Dans cet entrelacs d’aspiration à la nouveauté et de maintien des gens en place, Macron a fait un choix risqué qui ressemble à un va-tout. Faites vos jeux, rien ne va plus. Il mise sur son pouvoir à peine acquis, convaincu que son élection correspond à un choix délibéré pour le changement. Macron se voit comme l’aboutissement d’un lent processus de remise en question, et considère sa victoire comme une envie d’autre chose, et un besoin d’autres têtes.

Il pense aussi détenir une garantie grâce à la force de nos institutions. La Cinquième République est une double tenaille. La première, qui prédomine, est l’élection du président au suffrage universel. Il « suffit » d’obtenir le quart ou le cinquième des suffrages pour devenir, en cas de victoire au second tour, le symbole de la nation tout entière. Le second degré de la pince est l’élection des députés au scrutin majoritaire. Dans la foulée de l’élection majeure, les candidats investis par la majorité présidentielle ont disposé, jusqu’à ce jour, de plus de chances d’obtenir le pourcentage critique, c’est-à-dire 30 à 35 % des voix au premier tour pour obtenir une majorité absolue à l’Assemblée. Le verrouillage serait donc implacable. À vérifier en 2017.

Les adversaires d’Emmanuel Macron font un pari contraire, au moins aussi risqué. Ils pensent que les législatives ne seront pas, comme d’habitude, l’aboutissement de la présidentielle, mais bel et bien sa correction. À l’appui de leur analyse, le nouveau président n’aurait pas été élu par conviction mais par défaut, pour contrer l’extrême droite. Dans ce contexte, le « monde nouveau » que prétend incarner l’élu du 7 mai serait appelé, les 11 et 18 juin, à être corrigé par la reconduction de ce qu’il appelle « le monde ancien ». Les battus du 23 avril ne seraient pas complètement des « dégagés » mais des modérateurs, chargés d’assurer la continuité dans les incertitudes du changement.

Le risque est d’enjamber le second tour, comme si rien ne s’était passé. Ainsi, de gauche à droite, et même à l’extrême droite, ceux qui n’ont pas gagné agissent comme s’ils n’avaient pas perdu. Nicolas Sarkozy, qui a mis cinq ans à comprendre qu’il n’était plus président, n’a toujours pas admis qu’il avait été écarté dès le premier tour de la primaire, et envisage de reprendre la main par Baroin, Wauquiez, et Ciotti interposés. Baroin lui-même est toujours candidat au poste de premier ministre. Peu importe son rapprochement avec Sarkozy, puis son ralliement à Fillon, il s’imagine maintenant à Matignon, assumant la cohabitation sous Emmanuel Macron.

Le Parti socialiste et ses alliés, qui ne savent plus s’ils existent encore et s’ils sont dans la majorité ou dans l’opposition, trouvent moyen de se morceler en confettis coupés en quatre. Ils inventent des sous-sections et des sous-sous-partis, des « groupes trans-partisans » (Benoît Hamon) et des « nouveaux mouvements » (Martine Aubry, Anne Hidalgo, Christiane Taubira)… Jean-Luc Mélenchon est devenu l’homme fort de la gauche et il n’est plus seulement hégémonique comme l’était le PS quand il parachutait ses hommes sur des circonscriptions prenables, il houspille ses alliés potentiels, il les rejette, il les excommunie. Il ne les réduit pas à la portion congrue, il veut clairement les « remplacer ». À l’entendre, il deviendra la gauche à lui tout seul.

Dans ces paris croisés, Macron et ses oppositions abattent leurs cartes avec une confiance qui peut friser l’inconscience. Pour parier à un tel niveau, l’équipe Macron devait prouver sa perfection technique et on a vu dès hier, lors de la présentation de ses candidats, qu’on était loin du sans-faute. Quant à ses opposants, leur pari est osé. Ils parlent haut, mais quelles sont leurs réserves ? Gauche et droite, combien de divisions ? Dans les faits, la gauche est menacée de quasi-disparition, la droite a plus de chances de rassembler une grosse minorité qu’une petite majorité, et l’extrême droite ne peut cacher qu’elle est prise de convulsions.

Excès de confiance chez les gagnants de la présidentielle, vieux réflexes de dominants chez les dominés d’hier, cette somme d’incertitudes fait peser sur les législatives une complète incertitude. Plus que jamais le printemps fou de la Cinquième République nous ramène à son leitmotiv : décidément, rien ne se passe comme prévu.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/france/120517/croquis-legislatives-aussi-rien-ne-se-passe-comme-prevu
Publicités