Marine Le Pen «trumpise» le débat

– Mediapart.fr

Alternant insinuations, contrevérités et formules chocs, la candidate du Front national n’a pas cherché à dérouler une quelconque vision face à Emmanuel Macron, préférant le résumer à l’« héritier » d’Hollande. Le candidat d’En Marche! l’a de son côté poussée à se positionner.

Marine Le Pen a endossé mercredi soir le costume du premier « troll » de France. Alternant insinuations, contrevérités et formules chocs avec une certaine agressivité, la candidate du Front national a « trumpisé » le débat, sans chercher à dérouler une quelconque vision face à Emmanuel Macron.

Devant ses nombreux dossiers et notes, qu’elle a abondamment lus pendant le débat, la candidate du FN a adressé plusieurs punchlines minutieusement préparées à son adversaire : « Je suis la candidate du pouvoir d’achat, vous êtes le candidat du pouvoir d’acheter » ; « La France sera dirigée par une femme, ce sera soit par moi, soit par Angela Merkel » ; « Vous êtes la France soumise » ; « Vous êtes à plat ventre, devant l’UOIF, devant les banques, devant l’Allemagne » ; « Dans ma vision à moi, tout n’est pas à vendre ou à acheter. Tout ne fait pas l’objet de toutes statistiques. » Face à elle, le candidat d’En Marche! a globalement évité les pièges, sans éblouir par sa répartie.

Appliquant à la lettre les recettes de Donald Trump, Marine Le Pen a disséminé les fake news (fausses informations) et intox pendant tout le débat (lire ici un premier fact checking), sans forcément être corrigée par des journalistes transparents. Listant les ventes d’entreprises sous le quinquennat Hollande, elle a par exemple affirmé qu’Emmanuel Macron, ministre, avait vendu SFR « à son ami M. Drahi », alors qu’il s’agissait d’Arnaud Montebourg. « Si vous étiez bien renseignée, vous sauriez que pour les cas industriels que vous citez, je n’étais pas ministre, notamment pour le cas de SFR », a répliqué le candidat d’En Marche!.

 © Reuters

Elle a aussi accusé l’ancien ministre d’être lié aux milieux islamistes et d’être « le candidat de l’UOIF », l’Union des organisations islamiques de France, « en réalité une association islamiste, qui soutient M. Macron, qui a invité à chacun de ses congrès des gens qui sont venus exprimer leur haine des juifs, des homosexuels, des mécréants », a-t-elle dit.

« M. Hani Ramadan, qui justifie la lapidation des femmes, vous a soutenu aussi, a-t-elle asséné. Vous êtes soumis à eux, parce qu’ils vous tiennent. C’est malheureux à dire, c’est terrifiant. » « Je ne les ai jamais rencontrés, je ne les connais pas, a répliqué Macron. Que je sache, les derniers qui ont organisé des colloques avec eux, c’est le Front national avec M. Aliot [un membre de l’UOIF avait été invité à un colloque du FN – ndlr]. »

Au cours de ces deux heures trente de débat, Marine Le Pen a dépeint Macron en candidat du « système », « de la mondialisation sauvage », « de l’ubérisation », de l’« islamisme » et du « communautarisme », soutenu par le « faux nez des Frères musulmans ». Elle a surtout tenté de le ramener aux politiques menées ces « trente dernières années » et aux « vieux modèles économiques des années 1980 », tout comme à son statut d’« héritier » de François Hollande. « Monsieur le ministre de l’économie ! Ou dois-je dire : monsieur le conseiller de M. François Hollande ? » ; « Vous n’avez pas rompu avec François Hollande. Vous êtes parti pour organiser votre candidature, celle du système. » « Vous avez réconcilié le Medef et la CGT ! », lui lance-t-elle.

Cochant une à une toutes les cases du bingo du « système », Marine Le Pen a aligné les noms de l’homme d’affaires Patrick Drahi, de Pierre Bergé, de « madame Parisot [qui] va peut-être être votre premier ministre », « un lobbyiste chez [le laboratoire] Servier », comme autant de soutiens du candidat. « C’est ceux avec qui vous buvez des coups à La Rotonde ! », a-t-elle enchaîné. Poursuivant plus tard : « Bertrand, NKM… Mais dites-le ! Le pays mérite de savoir ! », a-t-elle éructé. « La France a été jetée dans le chaos par vos amis politiques, qui vous soutiennent aujourd’hui. »

Comme Trump, elle manie l’insinuation. Lorsque Emmanuel Macron la renvoie au « parti des affaires », celui « qui ne va pas devant les juges »« la différence entre vous et moi, c’est que vous êtes vous sous le coup d’une procédure judiciaire », lui dit-il –, Le Pen n’hésite pas à rétorquer par une accusation diffamatoire : « J’espère qu’on n’apprendra pas que vous avez un compte offshore aux Bahamas ». Pendant ce temps, des comptes Twitter liés à la faschosphère relaient cette rumeur à coup d’un document, « un faux grossier » selon la campagne Macron. Des allusions à son mariage avec son ex-professeure de lycée, lorsqu’elle lâche : « Ne jouez pas avec moi, je vois que vous cherchez à jouer avec moi à l’élève et au professeur. » Ou, plus tard, un ironique : « Vous y pensez pas beaucoup aux familles ? »

Comme depuis le début de cette campagne, Marine Le Pen s’est autoproclamée « candidate du peuple » face au candidat « de la fermeture des usines et des hôpitaux ». « Les ouvrières de GAD, les habitants du Nord, les harkis et les rapatriés, ça commence à faire du monde M. Macron, que vous avez méprisé ! Le peuple mérite d’être mieux traité », a-t-elle tonné.

Au-delà de sa rhétorique habituelle et rodée, Marine Le Pen a semblé, sans doute pour la première fois de manière aussi flagrante, dépassée sur le fond. Poussée par son adversaire à se positionner – « Les Français ont compris que vous ne répondez pas » ; « Vous me laisserez expliquer ensuite mon projet, parlez du vôtre » –, la présidente (en congé) du FN est apparue méconnaissant ses dossiers, lisant ses notes, alignant les erreurs.

Face au « troll » Le Pen, Emmanuel Macron a globalement évité les pièges. « Vous n’êtes pas la candidate de l’esprit de finesse, d’un débat équilibré et ouvert, dit-il dès les premières minutes. Vous portez l’esprit de défaite. Face à cet esprit de défaite, je porte l’esprit de conquête français. » Pendant deux heures et demie, l’ancien ministre de l’économie de François Hollande garde la même ligne. Elle tient en quelques mots : Marine Le Pen n’est pas crédible. « Madame Le Pen ne veut pas faire un débat sur le fond. […] Vous ne proposez rien », dit-il lorsqu’il est question de l’emploi. « Vous mentez en permanence », accuse-t-il au moment de parler des impôts, tout en se posant en bon gestionnaire des finances du pays – « mais comment vous financez tout ça ? » lance-t-il à plusieurs reprises.

« Il n’y a pas de finances magiques », répond-il quand Le Pen propose, sans se montrer très précise, le retour à la retraite à 60 ans pendant le quinquennat. « Vous ne répondez pas », accuse-t-il lorsqu’il est question de durée du travail. Au chapitre terrorisme, il lui reproche de tomber « dans le piège des sauts de cabri » et d’invoquer la « poudre de perlimpinpin » de la fermeture des frontières. Le candidat d’En Marche! s’attache à déminer les attaques en piqué de son adversaire. Lorsque Marine Le Pen l’accuse de défendre le « fondamentalisme islamiste », il cite les révélations de Mediapart sur ce cadre de Lafarge, membre du FN, qui a travaillé avec Daech. Sur l’Europe, il la pousse dans ses retranchements : « On revient au franc ou pas ? » « La grande peur c’est vous, la grande prêtresse de la peur, elle est en face de moi. […] Vous proposez de sortir de l’euro, c’est un projet mortifère et dangereux. »

À la toute fin, Macron se fait plus incisif. « Vous salissez l’adversaire parce que le pays vous importe peu, dit-il. Vous n’avez pas de projet pour lui, votre projet c’est de dire : cette personne est atroce ; c’est mener une campagne de falsification, vivre de la peur et des mensonges, ce qui a fait vivre votre père pendant des décennies. Vous êtes la coproduction du système que vous dénoncez parce que vous en vivez. » Cela dit, ses réparties ne sont pas toutes flamboyantes.

Le plus souvent, Macron détaille son projet, rentre dans des détails parfois techniques, argumente face à une adversaire dont le seul but est de le mordre au mollet. Calme et mesuré, il parvient à éviter les saillies un brin hautaines dont il est familier. Paradoxalement, les outrances de Marine Le Pen lui évitent d’avoir à répondre précisément sur certains points durs de son projet, comme la réforme du code du travail par ordonnances ou la réforme de l’impôt sur la fortune qu’il prône.

En réalité, pendant deux heures et demie, les candidats évoluent sur deux planètes différentes. L’une joue son va-tout à coups d’exagérations, d’attaques incessantes et d’insinuations, et consolide ainsi son électorat. L’autre évite les pièges qui lui étaient tendus, tout en prenant peu de risques. En attendant le deuxième tour, Emmanuel Macron gère.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/france/040517/marine-le-pen-trumpise-le-debat
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