Croquis. De la dédiabolisation à la «racaillisation»

4 mai 2017 Par Hubert Huertas

– Mediapart.fr

La France vient d’assister au pire débat d’un second tour de l’élection présidentielle. Marine Le Pen a étalé sa violence et son inconsistance, mais sa présence à ce niveau révèle aussi une crise de la démocratie française.

Marine Le Pen a-t-elle préparé son débat d’entre-deux-tours en pensant à ceux qu’elle dénonce à longueur de discours quand elle parle de « racailles » ? De la première minute à la dernière, elle a mimé leur caricature, pratiquant la violence et l’invective et se plaignant de la subir.

On craignait une bataille, certains anticipaient un corps à corps, et l’on a eu la confusion. Il y avait un candidat, Emmanuel Macron, qui valait ce qu’il valait, et une candidate qui ne se posait pas comme une prétendante à l’Élysée mais comme une commentatrice hostile. Obsédée par son adversaire. Et passant les trois quarts de son temps de parole à le dénoncer plutôt qu’à développer ses thèses.

Cette agressivité a pu sembler efficace dans les premières minutes. Reprenant les accusations lancées dans ses meetings, elle a présenté Emmanuel Macron comme « le candidat de la mondialisation sauvage, de l’ubérisation, de la précarisation, du communautarisme, de la guerre de tous contre tous ». C’était après tout de bonne guerre, dans un face-à-face qui consiste aussi à s’imposer en déstabilisant son vis-à-vis. Une ouverture à la Trump, en somme.

Le problème, c’est qu’elle n’en est jamais sortie, sautant d’un chapitre à l’autre sans jamais en finir un, pour revenir inlassablement à ses mêmes accusations, tel un vieux microsillon rayé, ricanant de ses trouvailles et se tortillant sur son fauteuil. Temps de travail, impôts, pouvoir d’achat, Sécurité sociale, retraite… Marine Le Pen ne parlait que d’Emmanuel Macron, sauf à propos du terrorisme où elle a développé ses thèses habituelles.

Même à la fin du débat, lors de sa carte blanche, elle n’a pas réussi à articuler l’amorce d’esquisse de début d’un discours, se contentant pour la énième fois de revenir à son introduction : « La France que vous défendez n’est pas la France, c’est une salle de marché. » Le programme de la présidente Le Pen, hier soir, était une série de formules préparées à l’avance, qu’elle cherchait fébrilement dans ses notes, toujours sur le même sujet, quel que soit le thème : Emmanuel Macron, Emmanuel Macron, Emmanuel Macron. Elle était satellisée autour de son obsession, comme un supporteur hargneux qui crie : « À poil l’arbitre », en riant de sa trouvaille.

Celle qui depuis dix ans tente de faire passer l’idée que le Front national a changé, qu’il est dédiabolisé, qu’il n’est plus protestataire mais prêt à gouverner, qu’il a pris de la hauteur et de la gravité, à démontré l’étendue de sa métamorphose : trois à-peu-près sur les frontières, une ratatouille sur l’euro, la relance économique par la dénonciation des envahisseurs, et gueulez jeunesse.

Face à elle, Emmanuel Macron, d’abord déstabilisé, a par la suite bénéficié du contraste en apparaissant sérieux. Hier soir, devant la mouche du coche qui passait du coq à l’âne, un bon élève prenait des airs forcément présidentiels. Personne n’est dans la tête des électeurs, mais si Marine Le Pen a marqué des points, c’est que la France n’est plus la France. Nous verrons bien dimanche.

En attendant le résultat du vote, c’est notre système politique qui est gravement atteint. Qu’une candidate de ce niveau ait obtenu plus du cinquième des bulletins exprimés et ait été sélectionnée pour le second tour de l’élection centrale de la Cinquième République indique l’épuisement, voire l’absurdité, de nos institutions ainsi que le niveau alarmant du personnel qui les sert.

On pourra dire ce qu’on voudra des générations passées, des Giscard, des Mitterrand, et même des Chirac, pour parler des plus anciens, leurs débats avaient une autre tenue. Ce qui s’est passé hier soir est inouï, et dangereux pour le pays.

L’homme qui en sort sans doute vainqueur par défaut (encore une fois !), et qui devrait être élu président dimanche, a intérêt à ne pas l’oublier. Il a pris le risque d’accepter la confrontation télévisée, ce que n’avait pas fait Chirac, et s’il a permis de mettre au jour le niveau de Marine Le Pen, il abaisse aussi celui du débat. L’humeur « dégagiste » dont il a profité, par les vertus d’un système qui donne tous les pouvoirs au candidat d’une fraction du pays, ne se dissipera pas par la magie d’une élection. Plutôt que de célébrer sa victoire, il serait bon qu’Emmanuel Macron mesure le vertige, et la honte, qu’on a ressentis hier soir en regardant celle qui n’attend que son échec.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/france/040517/croquis-de-la-dediabolisation-la-racaillisation
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Marine Le Pen «trumpise» le débat

– Mediapart.fr

Alternant insinuations, contrevérités et formules chocs, la candidate du Front national n’a pas cherché à dérouler une quelconque vision face à Emmanuel Macron, préférant le résumer à l’« héritier » d’Hollande. Le candidat d’En Marche! l’a de son côté poussée à se positionner.

Marine Le Pen a endossé mercredi soir le costume du premier « troll » de France. Alternant insinuations, contrevérités et formules chocs avec une certaine agressivité, la candidate du Front national a « trumpisé » le débat, sans chercher à dérouler une quelconque vision face à Emmanuel Macron.

Devant ses nombreux dossiers et notes, qu’elle a abondamment lus pendant le débat, la candidate du FN a adressé plusieurs punchlines minutieusement préparées à son adversaire : « Je suis la candidate du pouvoir d’achat, vous êtes le candidat du pouvoir d’acheter » ; « La France sera dirigée par une femme, ce sera soit par moi, soit par Angela Merkel » ; « Vous êtes la France soumise » ; « Vous êtes à plat ventre, devant l’UOIF, devant les banques, devant l’Allemagne » ; « Dans ma vision à moi, tout n’est pas à vendre ou à acheter. Tout ne fait pas l’objet de toutes statistiques. » Face à elle, le candidat d’En Marche! a globalement évité les pièges, sans éblouir par sa répartie.

Appliquant à la lettre les recettes de Donald Trump, Marine Le Pen a disséminé les fake news (fausses informations) et intox pendant tout le débat (lire ici un premier fact checking), sans forcément être corrigée par des journalistes transparents. Listant les ventes d’entreprises sous le quinquennat Hollande, elle a par exemple affirmé qu’Emmanuel Macron, ministre, avait vendu SFR « à son ami M. Drahi », alors qu’il s’agissait d’Arnaud Montebourg. « Si vous étiez bien renseignée, vous sauriez que pour les cas industriels que vous citez, je n’étais pas ministre, notamment pour le cas de SFR », a répliqué le candidat d’En Marche!.

 © Reuters

Elle a aussi accusé l’ancien ministre d’être lié aux milieux islamistes et d’être « le candidat de l’UOIF », l’Union des organisations islamiques de France, « en réalité une association islamiste, qui soutient M. Macron, qui a invité à chacun de ses congrès des gens qui sont venus exprimer leur haine des juifs, des homosexuels, des mécréants », a-t-elle dit.

« M. Hani Ramadan, qui justifie la lapidation des femmes, vous a soutenu aussi, a-t-elle asséné. Vous êtes soumis à eux, parce qu’ils vous tiennent. C’est malheureux à dire, c’est terrifiant. » « Je ne les ai jamais rencontrés, je ne les connais pas, a répliqué Macron. Que je sache, les derniers qui ont organisé des colloques avec eux, c’est le Front national avec M. Aliot [un membre de l’UOIF avait été invité à un colloque du FN – ndlr]. »

Au cours de ces deux heures trente de débat, Marine Le Pen a dépeint Macron en candidat du « système », « de la mondialisation sauvage », « de l’ubérisation », de l’« islamisme » et du « communautarisme », soutenu par le « faux nez des Frères musulmans ». Elle a surtout tenté de le ramener aux politiques menées ces « trente dernières années » et aux « vieux modèles économiques des années 1980 », tout comme à son statut d’« héritier » de François Hollande. « Monsieur le ministre de l’économie ! Ou dois-je dire : monsieur le conseiller de M. François Hollande ? » ; « Vous n’avez pas rompu avec François Hollande. Vous êtes parti pour organiser votre candidature, celle du système. » « Vous avez réconcilié le Medef et la CGT ! », lui lance-t-elle.

Cochant une à une toutes les cases du bingo du « système », Marine Le Pen a aligné les noms de l’homme d’affaires Patrick Drahi, de Pierre Bergé, de « madame Parisot [qui] va peut-être être votre premier ministre », « un lobbyiste chez [le laboratoire] Servier », comme autant de soutiens du candidat. « C’est ceux avec qui vous buvez des coups à La Rotonde ! », a-t-elle enchaîné. Poursuivant plus tard : « Bertrand, NKM… Mais dites-le ! Le pays mérite de savoir ! », a-t-elle éructé. « La France a été jetée dans le chaos par vos amis politiques, qui vous soutiennent aujourd’hui. »

Comme Trump, elle manie l’insinuation. Lorsque Emmanuel Macron la renvoie au « parti des affaires », celui « qui ne va pas devant les juges »« la différence entre vous et moi, c’est que vous êtes vous sous le coup d’une procédure judiciaire », lui dit-il –, Le Pen n’hésite pas à rétorquer par une accusation diffamatoire : « J’espère qu’on n’apprendra pas que vous avez un compte offshore aux Bahamas ». Pendant ce temps, des comptes Twitter liés à la faschosphère relaient cette rumeur à coup d’un document, « un faux grossier » selon la campagne Macron. Des allusions à son mariage avec son ex-professeure de lycée, lorsqu’elle lâche : « Ne jouez pas avec moi, je vois que vous cherchez à jouer avec moi à l’élève et au professeur. » Ou, plus tard, un ironique : « Vous y pensez pas beaucoup aux familles ? »

Comme depuis le début de cette campagne, Marine Le Pen s’est autoproclamée « candidate du peuple » face au candidat « de la fermeture des usines et des hôpitaux ». « Les ouvrières de GAD, les habitants du Nord, les harkis et les rapatriés, ça commence à faire du monde M. Macron, que vous avez méprisé ! Le peuple mérite d’être mieux traité », a-t-elle tonné.

Au-delà de sa rhétorique habituelle et rodée, Marine Le Pen a semblé, sans doute pour la première fois de manière aussi flagrante, dépassée sur le fond. Poussée par son adversaire à se positionner – « Les Français ont compris que vous ne répondez pas » ; « Vous me laisserez expliquer ensuite mon projet, parlez du vôtre » –, la présidente (en congé) du FN est apparue méconnaissant ses dossiers, lisant ses notes, alignant les erreurs.

Face au « troll » Le Pen, Emmanuel Macron a globalement évité les pièges. « Vous n’êtes pas la candidate de l’esprit de finesse, d’un débat équilibré et ouvert, dit-il dès les premières minutes. Vous portez l’esprit de défaite. Face à cet esprit de défaite, je porte l’esprit de conquête français. » Pendant deux heures et demie, l’ancien ministre de l’économie de François Hollande garde la même ligne. Elle tient en quelques mots : Marine Le Pen n’est pas crédible. « Madame Le Pen ne veut pas faire un débat sur le fond. […] Vous ne proposez rien », dit-il lorsqu’il est question de l’emploi. « Vous mentez en permanence », accuse-t-il au moment de parler des impôts, tout en se posant en bon gestionnaire des finances du pays – « mais comment vous financez tout ça ? » lance-t-il à plusieurs reprises.

« Il n’y a pas de finances magiques », répond-il quand Le Pen propose, sans se montrer très précise, le retour à la retraite à 60 ans pendant le quinquennat. « Vous ne répondez pas », accuse-t-il lorsqu’il est question de durée du travail. Au chapitre terrorisme, il lui reproche de tomber « dans le piège des sauts de cabri » et d’invoquer la « poudre de perlimpinpin » de la fermeture des frontières. Le candidat d’En Marche! s’attache à déminer les attaques en piqué de son adversaire. Lorsque Marine Le Pen l’accuse de défendre le « fondamentalisme islamiste », il cite les révélations de Mediapart sur ce cadre de Lafarge, membre du FN, qui a travaillé avec Daech. Sur l’Europe, il la pousse dans ses retranchements : « On revient au franc ou pas ? » « La grande peur c’est vous, la grande prêtresse de la peur, elle est en face de moi. […] Vous proposez de sortir de l’euro, c’est un projet mortifère et dangereux. »

À la toute fin, Macron se fait plus incisif. « Vous salissez l’adversaire parce que le pays vous importe peu, dit-il. Vous n’avez pas de projet pour lui, votre projet c’est de dire : cette personne est atroce ; c’est mener une campagne de falsification, vivre de la peur et des mensonges, ce qui a fait vivre votre père pendant des décennies. Vous êtes la coproduction du système que vous dénoncez parce que vous en vivez. » Cela dit, ses réparties ne sont pas toutes flamboyantes.

Le plus souvent, Macron détaille son projet, rentre dans des détails parfois techniques, argumente face à une adversaire dont le seul but est de le mordre au mollet. Calme et mesuré, il parvient à éviter les saillies un brin hautaines dont il est familier. Paradoxalement, les outrances de Marine Le Pen lui évitent d’avoir à répondre précisément sur certains points durs de son projet, comme la réforme du code du travail par ordonnances ou la réforme de l’impôt sur la fortune qu’il prône.

En réalité, pendant deux heures et demie, les candidats évoluent sur deux planètes différentes. L’une joue son va-tout à coups d’exagérations, d’attaques incessantes et d’insinuations, et consolide ainsi son électorat. L’autre évite les pièges qui lui étaient tendus, tout en prenant peu de risques. En attendant le deuxième tour, Emmanuel Macron gère.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/france/040517/marine-le-pen-trumpise-le-debat