Face à Macron, Le Pen et la désinformation massive

mediapart.fr

2 mai 2017 Par François Bonnet et Mathieu Magnaudeix

Le débat de ce mercredi 3 mai entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, la candidate d’extrême droite, est inédit. Marine Le Pen n’hésitera pas à utiliser les outrances rhétoriques qu’elle a héritées de son père. Emmanuel Macron, lui, promet un « corps à corps ». Il serait bien inspiré de méditer les leçons du match Trump-Clinton…

Ce matin du 3 mars, Emmanuel Macron présente son projet dans une salle parisienne à deux pas des Champs-Élysées. Un des coauteurs de cet article se hasarde à poser une question. « En cas de second tour face à Marine Le Pen, (…) le risque est d’être vu comme le candidat du “mondialisme”, mot de Marine Le Pen, de l’UMPS, mot de Marine Le Pen aussi, finalement du cercle de la raison, des “technos” et de ce que par votre parcours vous pouvez incarner, que vous le vouliez ou non. Comment répondez-vous avec ce projet à ces questions-là ? »

Emmanuel Macron s’insurge et réalise une belle séquence pour les réseaux sociaux. Certains proches trouvent notre question déplacée : « Ce n’est pas de ton niveau », réagit par SMS un membre de son entourage.

Deux mois plus tard, on en est pourtant bien là : le débat télévisé de l’entre-deux-tours, diffusé en direct ce mercredi 3 mai à 21 heures, promet de tourner à une confrontation brutale entre deux projets et deux visions opposées du monde. Les deux candidats eux-mêmes le souhaitent. L’un, Macron, pour mobiliser autour de lui un ersatz de « front républicain » ; l’autre, Le Pen, pour espérer l’emporter au finish en agglomérant des électorats divers ou en suscitant l’abstention.

Une telle confrontation est inédite : en 2002, Jacques Chirac avait refusé de débattre face au candidat du Front national Jean-Marie Le Pen.

Difficile de dire à ce stade comment ce duel de plus de deux heures, comment ce débat peut tourner. Difficile de dire aussi quelle influence il pourra exercer sur le vote. Mais dans cette confrontation, c’est bien Emmanuel Macron qui risque le plus : comme la récente présidentielle américaine l’a montré, les arguments rationnels peuvent vite être balayés.

Depuis une semaine, Emmanuel Macron tance la « violence » du Front national, la « France réactionnaire », l’« héritière » Le Pen. Son équipe s’attend à un débat « sanglant ». Le candidat d’En Marche! promet d’aller au « corps à corps, au combat sur le fond des idées pour démontrer que ses idées sont de fausses solutions ». « Je ne serai pas dans l’invective, je ne serai pas dans le raccourci, je ne serai pas dans l’insulte, promet-il. J’écoutais hier Mme Le Pen, elle n’est que là-dessus. » Un soutien jure que « Marine Le Pen s’énerve vite » et se retrouve facilement à court d’arguments.

Si Macron peut se révéler convaincant dans les face-à-face improvisés, comme l’a prouvé sa discussion à Amiens avec des salariés de Whirlpool, le simplisme de l’argumentation d’une Le Pen prête à tout préoccupe certains de ses soutiens. Depuis le début de sa campagne, l’ancien élève philosophe se perd parfois dans de longs tunnels et fait toujours trop long. Il exhume parfois des mots que peu de ses interlocuteurs comprennent – par exemple quand il parle d’« ipséité » ou d’« immanence ».

Incarnation du bon élève – lycée Henri-IV, Sciences-Po, ENA, mais recalé à Normale Sup’ –, il peut partir dans de longs développements qui trahissent sa culture « techno » d’inspecteur des finances. Par goût et par stratégie politique, le centriste met un point d’honneur à caboter entre un imaginaire de gauche et les références de la droite. Il plaide pour une « pensée complexe ».

Lors de son grand meeting à Bercy, le 17 avril, alors que la presse et ses adversaires lui reprochent d’utiliser à tout bout de champ l’expression « en même temps », Macron réussit même à faire scander cette locution par le public. « En même temps, ça signifie simplement que l’on prend en compte des principes qui paraissaient opposés, dit-il alors. Oui, j’ai choisi la liberté et l’égalité. Je choisis la croissance et la solidarité, l’entreprise et les salariés. Je choisis, comme le général de Gaulle, le meilleur de la gauche, le meilleur de la droite et même le meilleur du centre. (…) Je choisis avec vous, en même temps, les racines et les ailes. »

« Vous êtes toujours d’accord avec tout le monde », lui a reproché François Asselineau, le candidat de l’UPR, lors du premier débat à onze. Ce soir-là, Marine Le Pen n’a pas été en reste : « Vous savez quoi ? Vous avez un talent fou. Vous arrivez à parler sept minutes et je suis incapable de résumer votre pensée. Vous n’avez rien dit. C’est le vide absolu, sidéral. À chaque fois que vous prenez la parole, vous dites un petit peu de ceci, un petit peu de cela… Je trouve cela très inquiétant. »

Avant d’entrer en studio demain soir, Emmanuel Macron serait peut-être bien inspiré de tirer la leçon de l’affrontement à l’automne dernier, entre la démocrate Hillary Clinton et le républicain fantasque Donald Trump, qui se termina comme on le sait, avec la victoire surprise du milliardaire new-yorkais. Certes, Macron n’est pas Clinton : il a 39 ans, est encore assez neuf en politique, n’est pas comme Clinton la femme d’un ancien président au bilan contesté et n’a pas à assumer une histoire de mails privés qui a viré au scandale national.

« Hyperbole »

Trump, lui-même un milliardaire héritier au cœur du pouvoir, se plaisait à décrire Clinton, figure honnie des républicains et peu aimée par la gauche, en symbole de « Wall Street »et de l’« élite ». Il y a certains parallèles avec Macron, candidat par défaut pour beaucoup de Français face à l’extrême droite ; menacé dimanche 7 mai par une double abstention, de gauche (qui le trouve trop à droite) et de droite (qui le dépeint en héritier de François Hollande, un refrain que Marine Le Pen entonne elle-même volontiers) ; ancien banquier dont les soutiens rappellent la proximité avec les milieux d’affaires.

Toutes choses égales par ailleurs – en nombre de voix, c’est bien Hillary Clinton qui l’a emporté –, l’élection américaine prouve au moins que ce n’est pas forcément le discours le plus rationnel qui l’emporte à la fin, surtout quand une élection est dominée par la colère, la rage, ou le « dégagisme » théorisé par Jean-Luc Mélenchon.

Pendant la campagne américaine, Trump usa – il use toujours depuis la Maison Blanche – d’une rhétorique grossière, souvent fausse, à coups de phrases simplistes, d’attaques personnelles, d’inventions pures et simples. Dans son livre The Art of the Deal, paru en 1987, le magnat de l’immobilier estimait qu’« un peu d’hyperbole ne fait jamais de mal ». Comme lui, Marine Le Pen procède elle aussi souvent par exagérations et généralisations, décrivant par exemple la France comme un pays au bord de la « guerre civile ». 

Il y a quelques jours, le journaliste de l’AFP Ivan Couronne, en poste à Washington, a signalé aux équipes d’Emmanuel Macron le passage de Shattered, une enquête de deux journalistes qui vient de paraître outre-Atlantique sur la campagne ratée d’Hillary Clinton (non traduite en France).

Couronne signale notamment ce passage (traduit par nos soins) : « Hillary détestait l’idée que la décision des électeurs puisse dépendre d’une pique ou d’une gaffe plutôt que du parcours d’un candidat, de son programme ou de son caractère. » Les auteurs, Jonathan Allen et Amie Parnes, poursuivent : « Les arguments très nuancés de Clinton en matière de politique étaient ennuyeux et faciles à démonter avec une réplique tranchante. Sa force était aussi sa faiblesse : elle maîtrisait trop bien le fond. »

En face, Marine Le Pen a fait de Macron sa cible principale. Elle a choisi de le dépeindre, sans nuance aucune, en candidat des « élites prêtes à être heureuses toutes seules », représentant, pêle-mêle, « le système, l’oligarchie, la CGT, les grands patrons de presse, l’UOIF, les gens qui ont toujours considéré que le peuple a tort ».

Marine Le Pen n’a pas seulement hérité de l’entreprise familiale Front national. Elle tient de son père la morgue pamphlétaire qui a fait de l’ancien légionnaire et élu poujadiste l’un des meilleurs débatteurs des années 1980 et 1990. Ses qualités mixant violences verbales et invectives, mauvaise foi et capacité à se dérober à toute question gênante, art oratoire et talents polémistes n’ont pas été pour rien dans le choix de l’héritière par le vieux chef. C’est ce qu’il expliquait en tout cas en 2011, quand il décida de propulser Marine Le Pen à la présidence du Front national.

Ce n’est pas tant grâce à son métier d’avocate que Marine Le Pen a appris à débattre que dans les manuels de l’extrême droite française et dans l’écoute de son père. Jean-Marie Le Pen avait ce pouvoir de l’odieux, du disruptif, de la provocation pour faire dérailler les discours de ses adversaires politiques. Bien peu ont pu lui résister. En 2002, Jacques Chirac refusa de débattre entre les deux tours avec le chef du FN parce que l’imprévisible était trop grand.

Durant des années, Le Pen avait compris – bien avant que la télé-réalité n’occupe les écrans – qu’il lui suffisait de transformer le débat en combat messianique pour l’emporter presque à tout coup. Pour cela, deux recettes : les provocations (appuyées sur les classiques de l’extrême droite : racisme, antisémitisme) et les histoires. Le Pen ou les « vérités alternatives » avant l’heure : la réalité et les faits n’étaient d’aucune importance tant il lui importait de dérouler d’abord ses récits, de préférence apocalyptiques.

Cela a valu à Jean-Marie Le Pen plusieurs condamnations judiciaires. Mais il a été un débatteur redouté et souvent évité par les responsables politiques. Le seul à lui avoir tenu tête, ou plutôt à avoir fait front invective contre invective, fut d’ailleurs Bernard Tapie, lors d’un pugilat en 1989. « Pitre », « matamore », « Tartarin », « grande gueule », les deux hommes menacèrent d’en venir aux mains. La prestation de Tapie fut si remarquée par Mitterrand qu’elle contribua, fut-il alors expliqué, à sa prochaine nomination comme ministre.

« Fake news »

Manier le verbe avec les poings : cette vieille tradition de l’extrême droite a nourri Marine Le Pen. Ses années de professionnelle de la politique (élue depuis 1998, militante depuis 1986) lui ont permis toutes les confrontations, les pires des débats, les auditoires les plus divers.

« Ce n’est plus la pertinence qui donne à la parole publique sa validité mais la plausibilité, la capacité à emporter l’adhésion, à séduire, à tromper »

, note notre collaborateur Christian Salmon dans

un récent billet de blog.Marine Le Pen maîtrise toutes les règles de cet exercice. Répondre aux questions de la « médiacratie », des « journalistes aux ordres », c’est s’abaisser. Marine Le Pen prend ainsi toujours grand soin de ne pas répondre, mais de se saisir simplement du thème évoqué dans le questionnement pour dérouler imperturbablement son discours. Est-elle interrompue ou relancée ? Il s’agit aussitôt d’une agression, d’une manœuvre, de l’illustration que le journaliste ou l’intervenant est un ennemi. L’essentiel est d’offrir au public une alternative politique sous la forme d’un monde clos, fermé, étanche aux réalités et aux complexités qui ne rentrent pas dans le cadre.

Il n’y a pas plus de débat entre Marine Le Pen et d’autres responsables politiques qu’il n’y a d’entretien véritable en forme de question-réponse. L’enjeu est autre. Cécile Alduy, chercheuse associée au Cevipof qui a publié en 2015 Marine Le Pen prise aux mots. Décryptage du nouveau discours frontiste, l’a rappelé dans son analyse du discours de lancement de la campagne de la dirigeante du FN, le 5 février à Lyon :

« Tous les discours de campagne de Jean-Marie et Marine Le Pen suivent la même armature logique, écrit-elle : une entrée en matière qui dramatise les enjeux et tétanise le public avec des visions de fin du monde ; un diagnostic catastrophiste des maux de la France (à Lyon, comme depuis les années 1990, le “mondialisme” en est la cause unique) ; une réponse pleine de panache et d’espoir sous un slogan qui claque – “France apaisée” (1er mai 2016), “France libre” (8 septembre 2016) ou “révolution” (5 février 2017) ; enfin, un appel au rassemblement des “patriotes” de tous bords pour écrire une nouvelle page, brillante, de l’histoire de France, sous leadership frontiste. »

 

Comme son père, Marine Le Pen ne dira jamais « immigration » mais « invasion » ou « submersion migratoire ». L’outrance et la violence verbale sont un choix stratégique : ils imposent les thèmes choisis. « Et si la banalisation du lepénisme était aussi le fruit de cette stratégie de ressassement inlassable des mêmes thèmes, qui aboutit à faire passer pour inoffensives, car usées et maintes fois entendues, des formules pourtant inquiétantes ? », demande Cécile Alduy.

Mais la grande différence d’avec l’époque de Jean-Marie Le Pen est que sa fille s’exprime désormais dans un environnement tout autre. Les réseaux sociaux, les sites amis de la candidate FN, les sites de désinformation ou de propagande sont autant de moyens de tester et de démultiplier à grande échelle les formules proférées. La force de frappe numérique du Front national et l’organisation d’innombrables relais lui ont permis de construire un « bruit informatif » favorable.

La candidate du FN peut ainsi assurer, dimanche lors de son meeting de Villepinte, que « Macron est soutenu par Hani Ramadan, celui qui justifie la lapidation des femmes ». Le théologien islamiste a écrit un billet de blog titré « Non au FN »… Et voilà Emmanuel Macron devenu fourrier des thèses islamistes. L’information alternative est immédiatement relayée sur les réseaux sociaux et sites nationalistes. Le 28 avril, le journal 20 Minutes a recensé les onze « fake news » qui visent Emmanuel Macron. Vie privée, programme, financement, compte bancaire caché : les rumeurs sont méthodiquement construites.

C’est sur cette base que les pires inepties ou contrevérités de la candidate du Front national peuvent prospérer, parce que ce « bruit informatif » contribue à les rendre plausibles. Même si ce n’était pas le cas, Marine Le Pen n’en a cure. Exemple : le fameux tableau brandi lors du débat à onze candidats d’avant premier tour. Il était censé démontrer que la mise en place de l’euro avait marqué le début d’une désindustrialisation massive… Sauf que l’indice de base était faux ! Interrogée sur ce graphique qui était faux, la candidate a balayé l’objection d’un vindicatif « Et alors ! ».

« Et alors ? » C’est sur une interjection de ce genre, fichée au détour d’un long développement, qu’Emmanuel Macron peut trébucher.

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Le supplice Macron

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Le Club de Mediapart

27 avr. 2017 Par Laurent Mauduit

Pour quiconque a des valeurs ancrées à gauche et rêve d’une République démocratique et sociale, le vote Macron fonctionne comme un supplice chinois. Car le candidat d’En Marche a l’insupportable talent d’alimenter, chaque jour un peu plus, les raisons que l’on aurait de ne surtout pas voter pour lui, tellement il incarne un projet de régression sociale, tellement aussi il symbolise ce système oligarchique français qui anémie notre démocratie. Mais c’est comme une terrible et implacable fatalité : le rejet légitime que suscite cette candidature, l’aversion quasi-viscérale qu’elle engendre dans ce qui reste du « peuple de gauche » rend aussi chaque jour un peu plus possible l’insupportable perspective d’une victoire de la candidate néo-fasciste du Front national.

Pour sortir de ce piège, il n’est donc d’autre solution que de réfléchir sereinement. De tâtonner. D’avoir les uns envers les autres cette capacité d’écoute et de bienveillance que certains courants de la gauche ne pratiquent qu’avec parcimonie. De mutualiser l’immense débat, désordonné mais précieux, qui se fait jour depuis que l’on a appris avec effroi, au soir du 23 avril, que pour la deuxième fois dans l’histoire de la Ve République l’extrême droite s’était qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle. Cet immense débat dont Mediapart s’applique à être la caisse de résonance ou l’organisateur, aussi bien dans son journal que dans son club.

Après beaucoup d’autres, dont mon cher ami Michel Broué (lire ici son billet de blog A nos amis de gauche qui deviennent fous, 2) ou visionner là un entretien avec lui sur Mediapart), je voudrais donc dire modestement le regard que j’ai, pour ce qui me concerne, sur les terribles évènements que nous traversons. En même temps que mon opinion sur le meilleur moyen de sortir de ce piège.

Un premier constat, me semble-t-il, s’impose à l’esprit : cette histoire terrible que nous vivons, et qui pourrait se conclure si nous n’y prenons garde par une catastrophe démocratique sans précédent depuis Vichy, par le renversement de la République, est la chronique d’un sinistre depuis très longtemps annoncé, celui d’un parti socialiste qui a accompagné l’émergence d’un capitalisme à l’anglo-saxonne, de plus en plus tyrannique. Un parti socialiste qui a d’abord mollement résisté à ce basculement vers un capitalisme instaurant une tyrannie du capital sur le travail ; puis qui a accompagné ce basculement ; et pour finir qui l’a accéléré brutalement, avec l’aide de zélés hauts fonctionnaires. Dont, au premier rang, Emmanuel Macron.

Très vite, quand ce quinquennat a commencé, le « peuple de gauche », ou ce qu’il en reste, a pu ainsi comprendre qu’une histoire grave était en train de se jouer. On a pu deviner qu’au-delà des maladresses d’un homme, François Hollande, qui n’a jamais été à la hauteur de ses responsabilités ni de sa fonction, au-delà des reniements innombrables dont on pouvait l’accuser et du climat crépusculaire dans lequel il a entraîné tout le pays, c’était à un événement historique auquel nous assistions: les dernières convulsions du plus vieux parti de la gauche française, le parti socialiste, qui est entré en agonie.

Ce sentiment que le pays arrive à un point de bascule de son histoire, ou du moins de celle de la gauche, a d’ailleurs très vite cheminé dans les esprits. Progressivement, c’est devenu une forte évidence : quelque chose d’irréparable, voire d’irréversible, s’est produit depuis l’accession des socialistes au pouvoir. Depuis bientôt trente ans, ces derniers ont souvent plaidé des circonstances atténuantes pour justifier leurs erreurs ou leurs reniements et réclamé à leurs électeurs de leur faire confiance, envers et contre tout. Ils ont battu leur coulpe après leur défaite calamiteuse lors des élections législatives de 1993. Puis fait amende honorable en 2002.

Chaque fois, le « peuple de gauche » (si la formule a encore un sens) a joué le jeu. Chaque fois, d’innombrables citoyens, quelle que soit leur conviction partisane – Nouveau parti anticapitaliste, Front de gauche, Europe Écologie-Les Verts (EELV), parti socialiste, etc. –, ont été au rendez-vous. Quels qu’aient été leurs ressentiments, leur déception et leur lassitude, la grande majorité d’entre eux a continué à voter au second tour d’une élection pour le candidat de gauche le mieux placé. Ne serait-ce que pour faire barrage à la droite.

Nul doute qu’en mai 2012, le candidat Hollande a encore largement bénéficié de cette fidélité de l’électorat de gauche à son camp. Il a bénéficié des voix d’un électorat pourtant de plus en plus remonté contre les dirigeants socialistes, mais fidèle aux valeurs fondatrices de la gauche, et à l’idéal qu’elle a parfois porté.

Au lendemain de l’élection de 2012 et depuis lors, le lien entre ces électeurs et, plus largement, le lien entre les citoyens et le cœur du pouvoir socialiste s’est indéniablement brisé. A tout jamais brisé. La colère et le sentiment de déloyauté, de trahison ont pris un autre tour. François Hollande a privé le « peuple de gauche » de sa victoire arrachée à la présidentielle et prolongé quasiment en tout point la politique de Nicolas Sarkozy. Ou même, François Hollande, aidé par Emmanuel Macron, a souvent fait bien pire que Nicolas Sarkozy. Nombreux sont ceux qui ont alors assuré qu’on ne les reprendrait plus jamais à voter pour le PS – en dépit de la menace d’une droite dure ou extrême. Ici est la rupture majeure.

Et puis il y a eu les coups de grâce portés par François Hollande contre son propre camp, avec l’odieux projet (avorté) de déchéance de la nationalité, auparavant défendu par le seul Front national ; avec encore la loi El Khomri, qui a ébranlé le code du travail de manière beaucoup plus grave que les mesures prises sous le quinquennat précédent. Au fil des mois, le « peuple de gauche » – ou ce qu’il en reste – en est donc venu par lui-même à cette triste mais implacable évidence : dans sa configuration actuelle, la gauche est morte. C’est une histoire longue, ancienne de près de deux siècles, qui s’achève sous nos yeux, et que je me suis souvent appliqué à chroniquer (Lire en particulier Sous le naufrage de Hollande, l’agonie du socialisme français). Dans de très nombreux livres, écrits d’abord avec mon vieux complice Gérard Desportes (La gauche imaginaire ou L’adieu au socialisme) pour dresser le bilan des années Jospin, puis écrits seul (L’étrange défaite ou A tous ceux qui ne se résignent pas à la défaîte qui vient), je me suis aussi appliqué à décrire la lente et irrémédiable descente aux enfers du socialisme français.

C’est donc de cette agonie du socialisme français dont Emmanuel Macron est en quelque sorte la borne témoin. Il symbolise à lui tout seul ce que ce quinquennat a charrié de pire. Il en est le symbole d’ailleurs à un double titre. D’abord, c’est lui qui a mis en œuvre ou porté quelques-unes des réformes les plus réactionnaires de ce quinquennat, mettant le plus gravement en cause le modèle social français. Ensuite, il est l’un de ceux qui symbolisent aussi de la manière la plus caricaturale qui soit l’adaptation des élites socialistes aux puissances de l’argent, leur intégration dans le système oligarchique français. Ces élites oligarchiques qui d’une alternance à l’autre, sous la gauche comme sous la droite, ont passé près de trente ans à répéter qu’il n’y avait qu’une seule politique économique et sociale possible : la politique économique néo-libérale. Pas de doute donc, comme je l’ai un jour relevé, Emmanuel Macron est bel et bien le candidat de l’oligarchie (Lire Emmanuel Macron, le candidat de l’oligarchie).

C’est donc tout cela dont Emmanuel Macron est le révélateur. Il a commencé à préparer un projet de démantèlement du code du travail sous Nicolas Sarkozy dans le cadre de la Commission Attali ; avant de l’appliquer sous François Hollande (Lire Aux origines de la loi Macron: un projet néolibéral concocté pour Sarkozy). Et maintenant qu’il brigue la présidence de la République, c’est ce même projet de dynamitage social qu’il voudrait encore accélérer.

C’est donc peu dire que pour beaucoup, l’idée de voter Macron s’apparente bel et bien à un supplice. Pourquoi voter pour un candidat qui incarne tout cela ? Par quel masochisme?

Par surcroît, c’est peu dire aussi que la sincérité n’est pas la première des qualités d’Emmanuel Macron – sans doute a-t-il beaucoup appris en ce domaine auprès de François Hollande, qui a construit tout son quinquennat sur une duperie. Je livre ici les preuves que j’en ai accumulées – mais il doit sans doute en exister de nombreuses autres. Par deux fois, j’ai apporté les preuves de graves mensonges publics commis par lui. Oui… des mensonges qui, en d’autres pays que le nôtre, auraient ans doute sonné la fin de la carrière politique de son auteur.

Avec l’aide de mon confrère Adrien de Tricornot, j’ai par exemple apporté la preuve qu’Emmanuel Macron avait, en 2010, trahi la Société des rédacteurs du Monde, dont il était le banquier conseil, lors du rachat du journal par Niel, Pigasse et Bergé, en étant lors de cette opération financière l’agent double du camp adverse, et notamment de l’un de ses organisateurs, Alain Minc (Lire Médias : quand Macron était l’agent double de Minc dans la bataille du « Monde »).

Sur Mediapart, j’ai aussi apporté la preuve du mensonge éhonté qu’il a commis lors de la privatisation de l’aéroport de Toulouse-Blagnac. Alors qu’il avait juré ses grands dieux qu’il ne s’agissait pas d’une privatisation au motif que l’Etat resterait majoritaire au capital aux côtés des collectivités territoriales,j’ai révélé le pacte secret d’actionnaires que l’Etat, sur ses instructions, avait passé avec un oligarque chinois corrompu (Lire Aéroport de Toulouse : Macron rattrapé par son mensonge).

Alors, m’aurait-on dit, voici peu, que je devrais me résoudre à voter Macron ? Je l’avoue, je me serais étrangléde colère ou d’indignation que l’on me suggère une telle perspective. Macron ? Jamais ! Impossible…

Et au surplus, il y a eu ce comportement stupéfiant du candidat d’En Marche au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle. Alors que tous tout ce que le pays compte de républicains, à gauche tout autant qu’à droite, a été saisi d’une terrible inquiétude à l’annonce de la qualification de Marine Le Pen pour le second tour, lui a été faire la fête. Ce n’était pas le Fouquet’s, mais cela y ressemblait tout de même un petit peu (Lire Ils étaient à la Rotonde, invités par Emmanuel Macron).

Qui ne se souvient qu’en 2002, face à la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour, Jacques Chirac, au soir du premier tour, comme au soir du second, avait trouvé les mots justes ? Il avait pris le ton grave, et avait fait comprendre au pays qu’il mesurait la gravité exceptionnelle des évènements. « Ce vote m’oblige », avait-il dit au pays.

En vérité, ce vote ne l’a pas du tout par la suite « obligé » – et cela a sûrement aussi contribué à conduire le pays au désastre qu’il connaît aujourd’hui. Mais au moins, pendant un temps, même bref, Jacques Chirac avait-il fait mine de manifester qu’il comprenait que sa victoire ne lui appartenait pas ; qu’il en était en quelque sorte redevable à toutes les forces vives du pays, et pas seulement à ses partisans; qu’il s’agissait en somme d’une victoire de la République sur ses ennemis.

Emmanuel Macron, lui, ne fait pas même cet effort minimal. Indifférent au fait qu’une éventuelle victoire – qu’il serait aujourd’hui bien présomptueux de croire assurée- serait en grande partie le produit d’un sursaut du pays contre les dangers de l’extrême droite, il ne tend la main à personne. Il y a de la morgue et de l’assurance dans le personnage. Oligarque jusqu’au bout des ongles, enfant adultérin et monstrueux de l’Inspection des finances et de l’agence Havas…

Et comme par un fait exprès, tout semble se conjuguer pour donner de la candidature d’Emmanuel Macron l’image la plus dissuasive qui soit pour l’électeur de gauche normalelemnt constitué. Ainsi vient-on d’assister à un numéro de drague appuyé de Laurence Parisot, l’ex-présente du Medef, à destination de l’ancien banquier de Rotschild, le pressant dans Marianne de la nommer à Matignon en cas de victoire. Et lui déclarant sa flamme avec empressement : « J’ai une expérience, je suis crédible. Donc je peux être prête ». De quoi assurément faire fuire encore un peu plus les citoyens pour lesquels le gouvernement auquel appartenait Emmanuel Macron avait déjà fait la part beaucoup trop belle aux milieux patronaux.

Du même coup, on se prend à penser – à craindre – ce que pourrait être le terrible scénario de ce second tour de l’élection présidentielle. Emmanuel Macron est tellement l’adversaire idéal dont pouvait rêver la néo-fasciste Marie Le Pen ; il est tellement la caricature de l’oligarchie française, accommodante pour les grandes fortunes et intransigeantes pour les plus modestes ; il vit tellement loin du pays, enfermé dans une bulle de technos et de communicants, qu’on se prend à redouter un scénario noir : une chute progressive dans l’opinion d’Emmanuel Macron ; et une montée en proportion de Marine Le Pen. Une montée… peut-être jusqu’à la ligne de danger.

C’est cela le supplice chinois dont je parlais tout à l’heure. Il tient au fait que 2017 n’a plus grand-chose à voir avec 2002. Voici 15 ans, pendant l’entre deux tours, nul ne savait à l’avance que Jacques Chirac l’emporterait avec plus de 82% des voix. Mais, passé le traumatisme du premier tour, il est vite apparu que le champion du RPR, soutenu par toutes les forces républicaines, de gauche et de droite, l’emporterait haut la main.

Mais aujourd’hui, c’est un autre scénario qui se profile. Plus Macron fait du Macron, plus on se prend à penser qu’il risque de perdre du crédit dans l’opinion. Au point de faire craindre une possible victoire de l’extrême droite. C’est précisément cela le supplice chinois – pardon le supplice Macron : chaque jour, le candidat d’En Marche semble s’appliquer à être la caricature de lui-même et à donner de nouveaux arguments à ceux qui n’ont pas voté pour lui au premier tour de ne surtout pas le faire au second. Et chaque jour, face à l’inconstance de la candidature Macron, face à ses aspects repoussants, on peut craindre que la victoire de l’extrême droite ne devienne possible. En 2002, elle semblait impossible ; aujourd’hui, il serait dramatiquement irresponsable de l’exclure. Bref, l’extrême droite est cette fois-ci bel et bien aux portes du pouvoir, ce qui n’était pas encore le cas en 2002. Et naturellement, cela change tout.

Oui, cela change tout, car en 2002, on pouvait, lorsque l’on était de gauche, ne pas vouloir s’abaisser ou s’abîmer à voter pour Jacques Chirac. On le pouvait avec d’autant moins d’inquiétude que la victoire de Jean-Marie Le Pen apparaissait impossible. Mais en 2017, tout a changé : l’extrême droite néo-fasciste pourrait l’emporter.

Or, ma consoeur Marine Turchi a formidablement documenté sur Mediapart, au travers d’innombrables et courageuses enquêtes, que derrière l’image ripolinée que Marine Le Pen voudrait donnait du Front national, il y a toujours la vielle extrême droite française, violente et rance, xénophobe et raciste, en un mot plus que jamais antirépublicaine, avec dans les arrière-salles du parti des groupuscules violents et néonazis. On peut bien sûr en douter, tant les grands médias, oubliant les vieux principes du journalisme honnête selon lesquels le Front national doit être un objet d’enquête et non un objet de débat, donnent peu à voir sur cette réalité inchangée de l’extrême droite française. Mais il suffit de se reporter aux enquêtes de Marine Turchi dont je parle pour comprendre la gravité du danger auquel la République est aujourd’hui confrontée – enquête que l’on peut retrouver ici, , , , , , , , ou encore .

Pour ce qui me concerne, c’est ce constat qui m’a conduit à surmonter mes préventions – pis que cela-, mon aversion à l’égard de la candidature Macron. Qui m’a conduit, quelle que soit la rage ou la colère que j’éprouve, à ne plus penser qu’à une seule chose : tout sauf, sauf la possible victoire d’un parti néo-fasciste ou post-fasciste – peu importe la qualification que l’on retienne ! Tout sauf la possible victoire d’un groupe autour duquel prospère d’innombrables groupuscules qui n’ont cessé d’être xénophobes, racistes voire néo-nazis. Tout sauf Marine Le Pen, même si c’est au prix de cette détestable candidature d’Emmanuel Macron. C’est en substance ce que j’avais suggéré dans un « parti pris » peu avant le premier tour (Lire Pour conjurer le spectre des années 30); c’est ce ce sentiment d’urgence qui m’anime plus que jamais.

Comme le dit remarquablement mon confrère et ami Denis Sieffert dans Politis (son éditorial vidéo est ici), il sera bien temps, ensuite, de débattre d’un rebond de la gauche, en prévision des élections législatives qui suivront. Car si Emmanuel Macron finissait envers et contre tout par gagner, on sait que sa victoire serait fragile – le résultat d’une combinaison de facteurs tellement hors normes qu’ils auraient peu de chances de jouer une seconde fois. On sait aussi que la gauche authentique – les Insoumis qui ont emporté une si formidable résultat lors du premier tour, les écologistes qui restent ancrés à gauche, les frondeurs qui n’ont pas cessé de l’être, les communistes…- pourraient alors, si enfin les sectarismes et les intolérances étaient mis de côté- enclencher une dynamique unitaire qui redonnerait de l’espoir.

On peut, certes, aussi observer qu’une possible victoire d’Emmanuel Macron et la mise en oeuvre du programme de régression sociale qu’il préconise alimenterait encore davantage le vote protestataire et conduirait, cette fois immanquablement, à la victoire de Marine Le Pen à la prochaine échéance. Mais, dans la défense de la République, chaque jour gagné est une opportunité pour organiser la riposte. Une opportunité qu’il serait dangereux de négliger.

Pour cela, il faut donc battre Marine Le Pen. Par tous les moyens, aussi douloureux qu’ils soient. C’est le seul moyen de déjouer le supplice Macron : refonder la gauche, et pour commencer, gagner cette première bataille décisive…

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Aux abstentionnistes de gauche : le point de vue de l’ethnologie politique

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2 mai 2017 Par Véronique Nahoum-Grappe

1- Il y a une forme de raisonnement qui a prouvé historiquement sa séduction politique auprès de ceux-là mêmes qui sont convaincus, en toute conscience,  qu’ils sont la vraie gauche non soumise : celui qui consiste à repérer, derrière l’ennemi historique trop évident, l’extrême droite, le véritable ennemi masqué de fond, le système global d’oppression économique et sociale, capitaliste et situé  au cœur du monde occidental : avant la deuxième guerre mondiale, son cœur systémique était imaginé comme battant surtout en Angleterre irriguant tout le monde occidental, avant de se déplacer après cette guerre dans le grand corps des Etats Unis et devenir l’épicentre de l’impérialisme américain ultra libéral. On assiste actuellement à une troisième topique : délocalisé sur le planète entière, il la dévore sous la forme d’une financiarisation transnationale sans frein : actuellement la pensée de gauche insoumise dénonce le pouvoir délirant des « banques », de « la finance » qui plane et traverse  de façon dérégulée tous les  pouvoirs politiques nationaux, et dévore les biens communs et les destins collectifs… Au regard de nombre des lecteurs des traités économiques pointus qui démontrent tout cela, celui du nombre de citoyens convaincus de l’immense menace que constitue la financiarisation débridée du marché mondial est intéressante : elle est devenue conviction d’époque, de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par l’écologie politique dont l’auteur de ces lignes se sent la plus proche.

2- Cet ennemi global, qui n’est pas incarné par une figure incarnée dans un tyran global auquel on pourrait imaginer de couper la tête, fait des politiques réelles de sortes de pantins manipulés par ce système : c’est alors que se produit ce mécanisme de la pensée qui tend à poser comme « pires ennemis », parce qu’avançant masqués, les formes politiques des sociaux démocrates de gauche, plus ou moins « socialistes », toujours réformistes, qui une fois au pouvoir ne peuvent que  collaborer de fait, quoiqu’ils fassent. Se construit alors une haine particulière virulente contre ces faux frères hypocrites et vendus, contre la sociale démocratie réformiste, soi-disant « droits de l’hommiste » moralisatrice dont il faut démasquer la perversité hypocrite. Bien sur tout dépend du contexte historique ; mais parfois cette haine peut être tordue dans un sens calamiteux.

3- Un exemple : quand il fallait faire digérer le pacte germano-soviétique – Pacte Molotov-Ribbentrop, 23 aout 1939-22 juin 1941 – aux juifs communistes européens  l’alliance tactique avec Hitler, il suffisait de  poser que , derrière le symptôme purulent de l’hitlérisme, c’est  le virus du capitalisme anglo-saxon qui est là l’œuvre , et constitue donc le véritable ennemi mondial destructeur. Et donc c’est contre lui qu’il faut se battre d’abord. Sans l’offre que constitue cette « ligne » argumentaire, le consentement de la majorité des militants  communistes sincères aurait été pratiquement impossible. La nouvelle ligne politique construite s’offre alors comme l’unique planche de salut intime pour s’approprier en toute bonne conscience la défense de positions impossibles à soutenir sans elle.

4- Ce  raisonnement semble s’appuyer sur les fondamentaux de la gauche dure, à savoir la critique radicale d’un système économique et financier global destructeur des couches populaires dominées, et  permet l’exaltante  posture  du dévoilement : « Ah ! Ah ! à moi, on ne me la fait pas ! je ne  marche pas dans votre combine ! ». Une posture qui semble démontrer à la fois la clairvoyance théorique et la pureté idéologique de la conscience insoumise. C’est aujourd’hui ce même mécanisme de la pensée des électeurs de la gauche  radicale qui rend possible le refus de voter clairement contre le front National : il permet de  faire basculer à fronts renversés la charge de la négativité évidente d’un danger politique, l’extrême droite, vers un objet tiers devenu d’autant plus redoutable qu’il avance masqué au bal des faux culs, la social démocratie réformiste. Le rejet  trop « naturel » de l’extrême droite qu’une conscience de gauche assume comme un de ses fondamentaux , finit par  perdre sa force sémiologique de fond, à cause de l’ennui de surface que produit son vieux cliché sans cesse convoqué dans les slogans « A bas le fascisme !» , et frénétiquement convoqué même grotesquement, comme dans le fameux « CRS/SS ». Comme Pierre et le Loup, la gauche radicale française a trop hurlé au fascisme pendant la seconde moitié du XX° siècle, jusqu’à ne plus le percevoir quand il pointe son nez maintenant, et cet effet d’usure trouve son point d’acmé à la veille des élections française de 2017, pour toute une génération d’insoumis qui découvre la jubilation de la posture du « ni Marine Le Pen, dictature politique ! ni Macron, dictature de la finance !» qui est la version contemporaine de cette forme de raisonnement où sont renvoyés dos à dos dans une équivalence symbolique les régimes politiques  de type démocratie libérale et ceux où l’arbitraire va de pair avec des idéologies qui rendent pensables puis légales la répression, les tortures et assassinats extrajudiciaires des opposants ,puis de groupes entiers stigmatisés de façon délirante (religieuse, raciale, sexiste etc…).

5- Quel historien pourrait décrire la part de sang lors des guerres du milieu du XX° siècle qui revient exactement à seulement trois phrases devenues hurlante conviction ? Leur puissance de faux et de brouillage, dont toutes les propagandes totalitaires staliniennes ont abusé avec succès, ont conduit à l’extermination sanglante des opposants socialistes réformistes, comme à celle de toutes les formations anarchistes et libertaires sous couvert de lutte contre l’impérialisme oligarque « bourgeois », dernier qualificatif tombé en désuétude. On peut comprendre en ce premier tiers du XXI° siècle que la jeunesse  de gauche radicale ait oublié les fascismes et les  totalitarismes du XX° siècle, et préfère  en toute bonne conscience l’élégante posture du vote « Ni Ni »», qui allie le confort de la défausse les mains bien lavées et l’étrange volupté du cynisme en politique (tous pourris) à l’intéressante posture de  pureté (moi, je suis en dehors). Pourtant, l’histoire de la mortalité de masse au XX° siècle oblige à poser comme cruciales certaines distinctions peu visibles  pour le jeune abstentionniste de gauche de 2017 en France : par exemple, entre Hitler et Mussolini, la différence entre ces deux tyrannies est cruciale pour la survie des juifs qui ont mieux survécu en Italie, la différence n’est pas abstraite, elle est un immense bloc d’abime,  ce génocide des nazis, pensé, programmé et mis en œuvre en Allemagne d’abord, même si tout autour, bien sûr, le cercle des collaborateurs sous la botte s’élargit – et l’Italie a déporté aussi des juifs. Pourtant, du point de vue de la vie réelle des gens, il valait mieux être un juif en Italie qu’en Allemagne ces années là. Enoncer cette différence ne revient pas à justifier les crimes du fascisme italien. C’est de ce  point de vue de la vie des gens qu’un régime d’extrême droite n’a rien à voir avec un Etat tant soi peu républicain voire « socialiste » banal, même si ce dernier doit sans cesse être contrecarré par tous les contrepouvoirs  possibles, dans leur lutte à tous les niveaux contre l’injustice basique du social et des mécanismes économiques, politiques et culturels qui la produisent sans cesse même en temps de démocratie.

6- Il faut penser une ethnologie politique : entre le recul puis la fin toujours progressive de la démocratie (trois ans en moyenne), que promet un parti d’extrême droite enfin au pouvoir, et un régime politique social démocrate « républicain » ou « socialiste », le fossé n’est pas abstrait. C’est une césure radicale qui concerne tous les  niveaux de vie collective, toute ses échelles de présence dans les institutions comme dans  la vie la plus quotidienne : quand un régime politique est pris en main dans son exécutif par  une droite extrême, il n’a besoin que de quelques années pour reconfigurer tous le contrat social grâce au  remplacement progressif du personnel politique, institutionnel, médiatique  à tous les échelons. Mais aussi, dans les semaines mêmes qui suivent son élection, dès le lendemain imperceptiblement et de façon accrue avec le  temps, il se produit  un changement d’atmosphère net et silencieux, dont la violence latente et invisible marque toute la communication collective : dans les rues, les  cafés, les bus, dans les queues à la  poste ou ailleurs, dans les aires d’autoroutes, les copropriétés, les rapports dans l’entreprise, etc., tout  change avec cette majesté nouvelle que l’aura du pouvoir donne à ceux qui se mettent de son côté ne serait-ce que dans la posture : grâce à cette compétence de l’échange des regards entre parfaits inconnus, entre passants ordinaires, et à l’efficacité de cette communication collective non verbale, qui est une des belles énigmes de la sociologie, chacun et tous sentent que le policier d’extrême droite a pris du galon dans son groupe au coin de la rue. Le migrant se terre, le Rom aussi que le cinglé psychopathe lorgne dorénavant avec insolence, sans savoir exactement pourquoi. Chacune, chacun sentira dans les neurones de ses tripes que  l’impunité des violences racistes sexistes et antisémites est d’emblée accrue. Le rapprochement des possibilités de violences même non politiques sera anticipé et commencera son travail d’avilissement des consciences. Et les agressions  augmenteront très vite sans lien avec la courbe du chômage, seulement à cause de l’effet de majesté et d’intimidation  qu’un pouvoir menaçant en place  produit. Bien sûr auront lieu de grandes  manifestations en ville, mais elles s’épuiseront dans la durée et l’usure d’une répression qui s’y connaît  pour mêler mensonge politique inondant les écrans et violence extra-judiciaire contre les personnes. C’est Poutine le modèle, qui allie le crime, le fonctionnement maffieux des prédateurs économiques liés au pouvoir politique au travail d’une propagande sophistiquée (qui bénéficie de 70 ans d’expérimentation de construction du faux). Petit à petit, et avec une  répression sociale flambante contre les plus vulnérables, migrants, roms, jeunes des banlieues au teint basané, pauvres  appelés « assistés », identités sexuelles, droit des femmes, des jeunes artistes novateurs etc, et la destruction progressive des contrepouvoirs issus du terrain social comme des recours institutionnels intermédiaires, un recul d’ensemble, appelé défense de la civilisation, ne pourra tenir qu’avec la construction d’un ennemi collectif de plus en plus présenté comme menaçant et effroyable…

Vous croyez jeunes abstentionnistes que vous allez contrecarrer cela  ?

Irez vous  arrêter avec vos corps les gros camions qui emporteront la nuit les migrants et les Roms de tous âges et sexes vers  des camps de « rétention » entourées de barbelés et gardés par les policiers d’extrême droite valorisés dans leurs carrières ? Irez-vous défendre un à un dans   les prisons remplies les jeunes mineurs au faciès délictueux et aux vies fracassées par  les nouvelles législations ultra répressives ? Même si les tyrannies du XXI° siècle seront différentes de celles du XX° avec télévision bing bling et frénésie sportive, toutes pratiquent l’assassinat des défenseurs des droits  humains, des opposants politique et après de tous ceux qui seront dénoncés pour des raisons non politiques, de vengeances privées  et de prédation maffieuse… La  brutalisation croissante de toute la communication collective, même non politique, est une donnée  que l’on retrouve dans tous les espaces sociaux privés de démocratie, pendant qu’au niveau macroscopique les décisions d’en haut, productrices de désastres écologiques potentiels, resteront traitées dans le secret des puissants.

Quelque chose est oublié de central par  les joyeux abstentionnistes qui ne veulent pas se laisser culpabiliser : la puissance d’un pouvoir d’extrême droite une fois qu’il est en place, qui entraine par capillarité et mécanismes subtils et mensonges grossiers séducteurs l’immense second cercle de la collaboration, chacun à son niveau, à son échelle, et au sein du monde  scientifique aussi. Cela prend trois ans. Sous la condition d’une prise de pouvoir, au mieux grâce à  des élections démocratiques. Hitler et Mussolini élus en toute légalité grâce, entre autres paramètres bien sur, à l’abstention des gauches radicales, Milosevic, Poutine et maintenant Erdogan en Turquie ont fait, font ce travail de brutalisation invisible de tout le social que l’ethnologie pourrait décrire, et qui rend plus proches et plausibles les pires violations des droits humains. Ce qui ne veut pas dire que les démocraties en sont exemptes, mais qu’il y a en leur sein des contrepouvoirs qui permettent de lutter contre elles.

Vous, les abstentionnistes de l’ultragauche insoumise, heureux d’être vous-mêmes et libres de toute culpabilité, vous jouez votre partie maintenant, Mais réfléchissez. Votre non-culpabilité, votre nombril heureux, ça n’a aucune importance. En revanche souvenez-vous de votre propre histoire et  pensez  aux premières victimes d’un pouvoir d’extrême droite en place, tous ces groupes frappés de grande vulnérabilité économique, sociale et politique, ceux-là mêmes que vous prétendez défendrede toutes vos forces. Un geste électoral, voter Macron, ne veut pas dire une allégeance à un système, mais une intelligence du réel politique.

Véronique Nahoum-Grappe
Chercheure en sciences sociales

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