Édito de Politis…

politis.fr

par Denis Sieffert

On aurait tort de croire que la fuite des dirigeants socialistes vers Macron relevait seulement de la trahison ; elle opérait une recomposition amorcée depuis longtemps dans les esprits.

En apparence, les leçons de ce premier tour de présidentielle sont simples. En haut de l’affiche, au rang des vainqueurs, figurent évidemment les deux finalistes. La candidate du Front national, et un homme, Emmanuel Macron, heureux bénéficiaire d’un concours de circonstances. Il y faut ajouter un troisième nom, à nos yeux tout aussi évident, celui de Jean-Luc Mélenchon. Sa défaite électorale est une incontestable victoire politique. Toute recomposition à gauche devra nécessairement passer par lui. Mais hors de ce constat général, il faut se garder d’aller trop vite en besogne. Car la caractéristique de cette élection, c’est qu’elle est très loin d’avoir livré son verdict. Non seulement parce qu’il y a un second tour qui s’annonce plus complexe que ne le suggèrent les sondages, mais surtout parce que jamais une présidentielle n’a autant dépendu des législatives qui vont suivre.

Les politologues ont beau répéter que les Français donnent toujours à un nouveau Président les moyens de gouverner, les choses se présentent différemment aujourd’hui. Nous ne sommes plus dans cette situation dans laquelle gauche et droite ont chacune leur majorité en kit, prête à servir au moment de l’alternance. Il faut cette fois tout réinventer. Nous rêvions d’une sixième république, nous risquons d’avoir la quatrième. Victime d’un accident de parcours, la droite se remettra plus vite qu’on ne le pense de sa défaite, quand elle aura sacrifié son pestiféré de candidat. Les législatives lui offrent l’occasion d’une revanche. Même en ce qui concerne le Parti socialiste, il faut se garder des apparences. Assurément, le parti d’Épinay est mort et enterré. Mais pas la social-démocratie. En vérité, nous avons assisté en pleine campagne électorale à une scission, annonçant une double recomposition, à gauche et au centre.

Là encore, les législatives vont nous dire où passe la ligne de fracture entre ceux qui rejoindront Macron et les autres, fidèles à quelques principes. Quand les jeux seront faits, on s’apercevra que le Parti socialiste n’a fait qu’accomplir son Bad-Godesberg [1] pour devenir un parti de centre-gauche qui aura gravé le néolibéralisme dans le marbre. Un parti définitivement débarrassé de ses frondes et frondeurs, et purgé de toutes références sociales. C’est ce nouveau parti, probablement rebaptisé « progressiste », et généreusement ouvert aux députés de droite de bonne volonté, qui se chargera de « macroniser » la société. Ou, si vous préférez, de l’ubériser. C’est-à-dire de « vaincre » le chômage par le bas, en faisant triompher le droit réel aux dépens du droit formel, comme le souhaite Macron. Entendez par là préférer le petit boulot payé au lance-pierre (le droit réel) au rêve d’un vrai emploi (droit formel). On aurait donc tort de croire que la fuite des dirigeants socialistes vers Macron relevait seulement de la trahison ; elle opérait une recomposition amorcée depuis longtemps dans les esprits. Reste à savoir s’ils seront assez nombreux pour assurer une majorité à leur jeune chef de file, et si une partie de la droite acceptera de faire l’appoint.

La réponse à cette question dépendra aussi de l’autre recomposition. Celle de la gauche, qui s’annonce encore plus malaisée. Le succès de Jean-Luc Mélenchon – indéniable, malgré le ton funeste du discours de dimanche soir – fait de la France insoumise l’acteur incontournable du nouveau paysage. Incontournable, mais condamné à des alliances. Cette fois, le charisme de l’orateur ne suffira pas. Ce qui lui confère de grandes responsabilités. Cela passe par des accords avec les communistes et peut-être avec les rescapés du hamonisme, et des écolos. C’est tout un esprit unitaire à réinventer. Nous verrons. Mais bon, venons-en au très proche avenir. Car cette présidentielle comporte un second tour. Ce qui semble avoir échappé à l’impétueux Macron. Dimanche soir, sa traversée de Paris dans une fastueuse limousine ridiculement suivie par une moto de la télévision qui jouait les remake de l’élection de Chirac en 1995, son « dîner entre amis » dans une brasserie de Montparnasse, tout cela avait quelque chose d’indécent. Un beau cadeau pour Marine Le Pen !

Car il ne faut pas s’y tromper, rien n’est joué. Et le Front national ne manquera pas d’arguments pour le scrutin du 7 mai. À plusieurs reprises, Marine Le Pen avait fait savoir que Macron serait pour elle l’adversaire idéal. La « rupture » contre le « système ». Le « vote populaire » contre les « élites ». Le rural et le périurbain contre le centre-ville. Rien n’est faux. Macron est tout ce que nous combattons dans ce journal depuis tant d’années. Et pourtant, nous n’aurons aucune hésitation parce que le débat se situe sur un tout autre plan. On ne joue pas avec le risque fasciste. On ne prend pas à la légère les menaces sur les libertés publiques, les interdits culturels, la régression des mœurs. On ne joue pas avec l’intégrité physique de tous ceux qui ne correspondent pas à la « norme » telle que définie par les frontistes, ou leurs satellites nazillons. On ne court pas le risque de la xénophobie et de la violence de rue contre les immigrés. Ce n’est pas affaire de programme. Il y a d’autres armes pour combattre la politique de Macron qu’une abstention qui pourrait porter Marine Le Pen au pouvoir.

[1] Congrès de 1959 du SPD, dans lequel la social-démocratie allemande a abandonné toute référence au marxisme.

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