«S’il y a autant d’exclusion, c’est que notre logiciel ne fonctionne pas»

mediapart.fr

Nicolas Hulot:

«S’il y a autant d’exclusion,

c’est que notre logiciel ne fonctionne pas»

Par François Bonnet

Lancé le 23 mars, l’Appel des solidarités regroupe, autour de la fondation Nicolas-Hulot, plus de 130 associations et ONG actives dans la sphère sociale, des droits de l’homme, ou environnementale, sur le territoire français comme à l’international. Destiné à servir d’appui pour les candidats à la présidentielle, l’appel fixe cinq « caps des solidarités », qui devraient « guider toute action et toute décision politique dans le prochain quinquennat ». Trois semaines après ce lancement, Nicolas Hulot, de la fondation du même nom, et Françoise Dumont, présidente de la Ligue des droits de l’homme, en tirent un premier bilan « contrasté » mais sont bien décidés à poursuivre l’expérience.

« Dans cette campagne, on a d’abord tendance à se diviser sur celui ou celle pour qui l’on veut voter, avant de se réunir sur ce pour quoi l’on veut voter, explique Nicolas Hulot. Nous, nous voulons d’abord nous mettre bien d’accord sur l’essentiel et partager une vision, dire tout bêtement où l’on veut aller ensemble et comment on veut y aller. » Entretien.

Trois semaines après le lancement de l’Appel des solidarités, quel premier bilan en tirez-vous ?

Nicolas Hulot :

 Un bilan contrasté en ce qui me concerne. Très encourageant sur la dynamique de convergence du tissu associatif, puisqu’on est partis de 80 associations et qu’on en compte 133 à présent. C’est plutôt bon signe, puisque cela augure de quelque chose de nouveau dans le spectre sociétal. On voit bien qu’il faut qu’on invente quelque chose pour peser plus en profondeur sur la société et je pense qu’il va émerger quelque chose.

De ce point de vue, je trouve cela très rassurant, cette diversité ou, pour employer un mot à la mode, cette réalité augmentée. Ce qui est intéressant, c’est que ce tissu est en prise avec une diversité de réalités très concrètes, dont d’ailleurs le pouvoir politique devrait bien s’inspirer, car ce n’est pas une vision statistique ni une vision bureaucratique, c’est une vision très précise des exclusions, des discriminations, des inégalités. Cela dit, est-ce qu’on a été à mauvaise école avec l’appel qu’avait lancé la fondation en 2012 ? On pensait qu’on aurait une adhésion spontanée beaucoup plus large. Là, on est à 160 000 personnes qui ont soutenu l’appel. Ce n’est pas aussi probant qu’on l’avait imaginé.

En même temps, notre démarche n’est pas spontanément compréhensible, par rapport à une pétition ou un levier comme le pacte écologique, qui disait : si les candidats n’y souscrivent pas, je vais me présenter. Comme c’est une démarche au long cours, je pense que l’adhésion prendra plus de temps. Et comme il n’y a pas la menace d’une candidature, il n’y a pas eu l’écho médiatique habituel. Les grands médias audiovisuels, à l’exception de France Inter, n’ont pas du tout relayé l’appel. À mon avis, parce qu’ils sont surpris d’avoir une diversité qui n’est en confrontation sur rien. Notre démarche ne participe pas aux joutes habituelles. Vous avez toutes ces structures, qui représentent des milliers de personnes, qui se sont retrouvées sur l’essentiel, et ce n’est pas ce dont les médias sont gourmands, et cela les prend au dépourvu. L’idée de rassembler tout ce monde sur un plateau de télévision pour parler d’égalité, de solutions, et non pas pour des joutes verbales, visiblement ce n’est pas ce qui les séduit. Je le dis sans acrimonie.

Mais cette campagne aurait mérité que cette société-là, une société de praticiens de la solidarité et de prescripteurs, apporte un supplément d’âme et un panel de solutions micro ou macro dont ceux à qui on va confier les clés du pouvoir auraient tout intérêt à s’inspirer. Donc pour l’instant, cette connexion ne s’est pas encore opérée.

Françoise Dumont :  Ce qui nous a semblé intéressant à la Ligue et qui a fait qu’on a adhéré très vite au projet, c’est qu’il y avait cette mise en réseau d’associations qui se connaissent bien mais avec la volonté de créer quelque chose. La démarche en elle-même est intéressante. C’était bien de lancer cette initiative pendant la présidentielle, même si ce n’est pas une interpellation directe des candidats, et en même temps, c’est une période où la société et les médias sont très sollicités. Mais ce que nous voulons bien comprendre, c’est que ce n’est pas un « one shot ». C’est quelque chose qui est prévu pour s’étaler sur une durée, pour regarder les maux dont souffre cette société, une réflexion globale et pas seulement sur certaines catégories. C’est cela le message aussi à faire passer.

N. H. : Cela veut devenir une exigence et une vigilance pérennes. Et cela veut aussi suppléer à un déficit : dans cette campagne, on a d’abord tendance à se diviser sur celui ou celle pour qui l’on veut voter, avant de se réunir sur ce pour quoi l’on veut voter. Nous, nous voulons d’abord nous mettre bien d’accord sur l’essentiel et partager une vision, dire tout bêtement où l’on veut aller ensemble et comment on veut y aller. C’est une question centrale, car c’est celle du sens. On sait les uns les autres qu’il y a largement assez de moyens technologiques et économiques pour faire un saut qualitatif. S’il y a autant d’exclusion, c’est qu’il y a quelque chose de fondamental dans notre logiciel qui ne fonctionne pas. C’est à cela qu’il faut qu’on s’attelle ensemble, qu’on soit plus exigeants dans la remise en cause d’un modèle qui participe de, crée et sécrète ces inégalités ou ces exclusions, au lieu de les combler. Encore une fois, force est de constater qu’on produit de plus en plus de richesses, mais cela n’empêche pas que les exclusions se diversifient, et que les inégalités, pas simplement économiques, ne cessent de se creuser.

F. D. : Et ces inégalités ont des conséquences extrêmement lourdes par rapport à d’éventuels choix politiques. Par exemple, les services publics, un des éléments de cette diversité. On voit bien que le Front national se développe dans des lieux de désertification des services publics. Il y a un lien entre ce sentiment d’être abandonné et le fait d’aller voir du côté du FN comment les choses se passent.

N. H. : Cette tentation d’un vote de repli sur soi est la conséquence de ces exclusions, car ces exclusions sont vécues comme une violence et entraînent ou de la peur ou de la colère. On sait bien que la peur et la colère ne sont pas bonnes conseillères. On ne peut s’en prendre qu’à nous s’il y a un tel désarroi qui s’exprime soit par l’abstention, soit par un vote de repli sur soi. C’est ce qu’il faut comprendre : la solidarité, c’est l’antidote à toute forme de violence. Si l’on avait un véritable budget économique mondial solidaire, tous les budgets que l’on dépense, les milliers de milliards dans la défense, on pourrait les basculer progressivement dans l’accès à des besoins élémentaires.

Ce qui fait qu’on est dans un monde tordu, c’est qu’on est dans un monde qui s’est connecté et qui s’est confronté brutalement aux inégalités, ce qui n’était pas le cas avant. Une femme en Afrique sait aujourd’hui que son enfant va mourir d’une maladie dont on a le remède dans les pays développés. Tant qu’elle ne le sait pas, elle met cela sur le compte du destin. Quand elle sait que par une sordide loterie géographique, son enfant est né au mauvais endroit, vous ajoutez à cette exclusion un élément très violent, qui est l’humiliation. C’est aussi le message que nous portons : la solidarité n’est pas simplement une contrainte morale, c’est une contrainte physique, parce que dans ce monde qui est devenu très fluide, très dynamique, vous ne pouvez pas condamner les exclus à être les observateurs passifs des inclus.

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