Mélenchon s’est imposé comme le vote «utile» de gauche

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Mélenchon s’est imposé

comme le vote «utile» de gauche

Par christophe Gueugneau

Il y a deux façons de regarder le centre d’un cercle : un point d’où tout part, un point où tout converge. Les détracteurs de Jean-Luc Mélenchon optent pour le premier point de vue, quand le candidat de La France insoumise insiste sur le second, sans non plus renier le premier. Il l’a redit dimanche 16 avril à Toulouse, devant 70 000 personnes, se définissant comme le « porte-parole et artisan d’un rassemblement qu’on disait impossible ». Parti de zéro ou presque en février 2016, La France insoumise et son héraut jouent à présent dans la catégorie des « prétendants au second tour », profitant d’une dynamique croissante, en particulier ces dernières semaines. « On a fait une campagne de longue haleine et c’est ça qui porte ses fruits aujourd’hui », se félicite Manuel Bompard, directeur de campagne, à Toulouse.

Si bien qu’aujourd’hui, à trois jours du premier tour, La France insoumise est parvenue à se hisser dans le carré de tête des finalistes potentiels. Dans cette campagne trouble et insaisissable, où les frontières sont brouillées et les électeurs déboussolés, la carte d’un vote de gauche « utile » se trouve du côté de Jean-Luc Mélenchon, et non plus du côté de Benoît Hamon. Ce dernier, qui a pourtant pu se prévaloir d’un accord avec EELV, n’a pas imposé ses thèmes lors de sa courte campagne, voyant sa dynamique entravée par son propre parti. Quand le candidat de La France insoumise, débarrassé des contingences de cartel, traçait patiemment son sillon : écologie, VIe République et transformation profonde de l’Europe.

Cette évolution s’explique par son porte-parole donc, Jean-Luc Mélenchon, mais elle s’explique aussi par ce que Mélenchon a construit ces quatorze derniers mois : une série de cercles destinés à porter, relayer, assoir sa candidature, permettant de faire remonter les informations du terrain, tout comme de faire descendre les décisions. Le mouvement de La France insoumise se refuse à être un parti – il autorise d’ailleurs la double appartenance –, en particulier par volonté de ne pas reproduire les erreurs du Front de gauche en 2012. À l’époque, le cartel composé notamment par le Parti communiste français, le Parti de gauche et Ensemble avait contraint le candidat Mélenchon, faisant de lui le porte-parole d’un programme commun (L’humain d’abord) aux virgules âprement négociées, et divergeant souvent dans la conduite stratégique et financière de la campagne (financée alors en partie par le PCF), au point de provoquer des tensions qui ont nui à sa dynamique et à sa sérénité d’alors.

Depuis ce premier tour de chauffe conclu à 11,1%, Mélenchon a entrepris de construire une cohérence stratégique rendant incontournable une nouvelle candidature, mais à ses conditions. S’estimant « maltraité » par des alliés politiques ne lui reconnaissant pas une autorité qui lui paraissait légitime, il va « creuser le sillon tribunitien », ainsi qu’il le déclarait à Mediapart en février 2014. Dès septembre 2012, il a théorisé la nécessité d’une « opposition de gauche », puis d’une « ère du peuple » qui passerait hors les partis et au-dessus du clivage gauche/droite. Il y a trois ans, Mélenchon expliquait ainsi comment il voyait son chemin vers 2017 : « En ce moment, à gauche de Hollande, il y a ceux qui ont une stratégie et ceux qui n’en ont pas. » Lui a déroulé la sienne comme un tapis au départ solitaire, mais bien moins encombré que celui menant à une primaire des gauches, à la gauche de Valls et Hollande. Encore en 2014, Mélenchon expliquait déjà : « La démonstration est faite que ce rapprochement ne marche pas. On peut continuer à bavarder, à faire des goûters ou des colloques, il n’y a aucun débouché qui émerge. Tout le monde a un couteau sans lame et agite les bras en disant à Hollande : “Attention, on a un manche de couteau !” » 

Lui a patiemment forgé son épée, mettant en scène son désaccord avec les communistes sur la nécessité d’une indépendance électorale totale du PS très tôt dans le quinquennat Hollande. Certes en donnant le sentiment de parier sur la défaite, Mélenchon réussit aujourd’hui car il a su anticiper la décomposition avancée de la gauche française, et du PS en particulier. Et pour lever son armée, le stratège Mélenchon estime qu’il lui faut constituer un mouvement qui mêlerait une direction resserrée composée de proches fidèles et une « auto-organisation » maximale à la base, le tout profitant d’une structuration s’appuyant le plus possible sur les ressources numériques d’internet. Pour se « faire la main », Mélenchon avait d’ailleurs lancé un éphémère mouvement de la VIe République (M6R), coup d’essai préfigurant La France insoumise.

À la tête d’un édifice mêlant avant-gardisme et savoir-faire organisationnel, façon OCI des années 1970, et implication citoyenne façon Podemos qui réussirait (malgré certains désaccords passés, Pablo Iglesias vient d’ailleurs à Paris en soutien des Insoumis ce vendredi), Mélenchon peut compter autour de lui sur un noyau de très proches, souvent déjà là en 2012, mais cette fois-ci avec les mains libres pour décider de sa campagne.

Ce premier cercle se retrouve, tous les lundis matin, pour une réunion de cadrage. Autour de Jean-Luc Mélenchon, il y a Manuel Bompard, directeur de campagne, Bastien Lachaud, responsable des actions, Sophia Chikirou, directrice de la communication, Christian Marre, secrétaire général de la campagne, Juliette Prados, responsable presse, Marie-Pierre Oprandi, mandataire financière. Sophia Chikirou, qui était déjà directrice de la com’ en 2012, a fait son retour pendant la campagne, après quelques mois passés aux États-Unis, et en Espagne au contact des équipes de Bernie Sanders et de Pablo Iglesias. Manuel Bompard a pris, lui, du galon par rapport à 2012, remplaçant François Delapierre, le plus proche des mélenchonistes, décédé tragiquement en juin 2015. Celui qui avait déjà été directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon lors des européennes dans le Sud-Ouest anime également une seconde réunion le lundi après-midi, alternant une semaine avec les bénévoles de la campagne, une semaine avec les responsables de chaque secteur (groupes d’appui, communication numérique).

Jusqu’en janvier, un comité plus large, dit « comité opérationnel », se réunissait tous les 15 jours environ. Charlotte Girard, chargée du programme de La France insoumise : « On réunissait toutes les personnes qui jouent un rôle par rapport à la menée de la campagne, les porte-parole, le directeur de campagne, la directrice de com’, les community manager, au moins un responsable du développement informatique, ceux qui s’occupent des groupes d’appui, les responsables des législatives, notamment. »

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